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Le Mythe de Sisyphe

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Le mythe de Sisyphe

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The Myth of Sisyphus

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Albert Camus

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Albert Camus

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2011-03-24T08:33:44+00:00

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2011-03-24T08:33:44+00:00

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  Albert CAMUSphilosophe et écrivain français [1913-1960](1942)  LE MYTHEDE SISYPHE Nouvelle édition augmentée
d’une étude sur Franz Kafka. ESSAIS Un document produit en version numérique par Charles Bolduc, bénévole,professeur de philosophie au Cégep de ChicoutimiCourriel: cbolduc@cegep-chicoutimi.qc.caPage web personnelle dans Les Classiques des sciences sociales Dans le cadre de: "Les classiques des sciences sociales"Une bibliothèque numérique fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi
Site web: http://classiques.uqac.ca/ Une collection développée en collaboration avec la BibliothèquePaul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à ChicoutimiSite web: http://bibliotheque.uqac.ca/   

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  Albert CAMUSFrench philosopher and writer [1913-1960](1942)  THE MYTHOF SISYPHUS New expanded edition with
a study on Franz Kafka. ESSAYS A digital document produced by Charles Bolduc, volunteer,philosophy professor at Cégep de Chicoutimi (Québec college)Email: cbolduc@cegep-chicoutimi.qc.caPersonal webpage at Les Classiques des sciences sociales As part of: "The Classics in the Social Sciences"A digital library founded and directed by Jean-Marie Tremblay, sociology professor at Cégep de Chicoutimi
Website: http://classiques.uqac.ca/ A collection developed in collaboration with the Paul-Émile-Boulet Libraryof the University of Québec at ChicoutimiWebsite: http://bibliotheque.uqac.ca/   

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Politique d'utilisation
de la bibliothèque des Classiques

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Usage Policy
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16

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L'accès à notre travail est libre et gratuit à tous les utilisateurs. C'est notre mission.

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Access to our work is free for all users. This is our mission.

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Jean-Marie Tremblay, sociologue

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Jean-Marie Tremblay, sociologist

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Fondateur et Président-directeur général,

30

Founder and CEO,

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LES CLASSIQUES DES SCIENCES SOCIALES.

31

THE CLASSICS IN THE SOCIAL SCIENCES.

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REMARQUE

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NOTE

40

Ce livre est du domaine public au Canada parce qu’une œuvre passe au domaine public 50 ans après la mort de l’auteur(e).

40

This book is in the public domain in Canada because works enter public domain 50 years after the author's death.

42

Cette œuvre n’est pas dans le domaine public dans les pays où il faut attendre 70 ans après la mort de l’auteur(e).

42

This work is not in the public domain in countries requiring 70 years posthumous.

44

Respectez la loi des droits d’auteur de votre pays.

44

Respect your country's copyright laws.

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OEUVRES D'ALBERT CAMUS

49

WORKS BY ALBERT CAMUS

51

Récits

51

Narrative Works

53

L'ÉTRANGER.

53

THE STRANGER.

54

LA PESTE.

54

THE PLAGUE.

56

Théâtre

56

Theater

57

 

57

 

58

CALIGULA.

58

CALIGULA.

59

LE MALENTENDU.

59

THE MISUNDERSTANDING.

60

L'ÉTAT DE SIÈGE.

60

STATE OF SIEGE.

61

LES JUSTES.

61

THE JUST.

63

Essais

63

Essays

65

NOCES.

65

NUPTIALS.

66

LE MYTHE DE SISYPHE.

66

THE MYTH OF SISYPHUS.

67

LETTRES À UN AMI ALLEMAND.

67

LETTERS TO A GERMAN FRIEND.

68

ACTUELLES.

68

ACTUALS.

69

L'HOMME RÉVOLTÉ.

69

THE REBEL.

71

à paraître

71

forthcoming

72

 

72

 

73

ACTUELLES II

73

ACTUALS II

74

L'ÉTÉ

74

SUMMER

76

aux éditions Charlot

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published by Éditions Charlot

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L'ENVERS ET L'ENDROIT, essais.

78

BETWIXT AND BETWEEN, essays.

79

LE MINOTAURE, essai.

79

THE MINOTAUR, essay.

81


81


84

Cette édition électronique a été réalisée par Charles Bolduc, bénévole, professeur de philosophie au Cégep de Chicoutimi et doctorant en philosophie à l’Université de Sherbrooke, à partir de :

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This electronic edition was prepared by Charles Bolduc, volunteer, philosophy professor at Cégep de Chicoutimi and doctoral candidate in philosophy at the University of Sherbrooke, from:

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Albert CAMUS [1913-1960]

86

Albert CAMUS [1913-1960]

88

LE MYTHE DE SISYPHE. Essai sur l’absurde.

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THE MYTH OF SISYPHUS. Essay on the Absurd.

90

Nouvelle édition augmentée d’une étude sur Franz Kafka.

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New expanded edition with a study on Franz Kafka.

91

Paris : Les Éditions Gallimard, 1942, 189 pp. Collection : Les essais, XII. Édition augmentée, 69e édition, 1942.

91

Paris: Éditions Gallimard, 1942, 189 pp. Collection: Les essais, XII. Expanded edition, 69th printing, 1942.

94

Polices de caractères utilisée :

94

Fonts used:

96

Pour le texte: Comic Sans, 12 points.

96

Main text: Comic Sans, 12pt.

97

Pour les citations : Comic Sans, 12 points.

97

Quotations: Comic Sans, 12pt.

98

Pour les notes de bas de page : Comic Sans, 12 points.

98

Footnotes: Comic Sans, 12pt.

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Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh.

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Electronic edition produced using Microsoft Word 2008 for Macintosh.

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Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

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Layout on paper format: LETTER (US letter), 8.5’’ x 11’’)

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Édition numérique réalisée le 15 mars 2010 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, province de Québec, Canada.

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Digital edition created on March 15, 2010 in Chicoutimi, City of Saguenay, Quebec province, Canada.

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111

Albert CAMUS

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Albert CAMUS

112

philosophe et écrivain français [1913-1960]

112

French philosopher and writer [1913-1960]

114

LE MYTHE DE SISYPHE.
Essai sur l’absurde.

114

THE MYTH OF SISYPHUS.
Essay on the Absurd.

115

Nouvelle édition augmentée d’une étude sur Franz Kafka.

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New edition augmented with a study on Franz Kafka.

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Paris : Les Éditions Gallimard, 1942, 189 pp. Collection : Les essais, XII. Édition augmentée, 69e édition, 1942.

119

Paris: Les Éditions Gallimard, 1942, 189 pp. Collection: Les essais, XII. Augmented edition, 69th edition, 1942.

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Table des matières

124

Table of Contents

127

UN RAISONNEMENT ABSURDE

127

AN ABSURD REASONING

129

L'absurde et le suicide

129

The Absurd and Suicide

130

Les murs absurdes

130

Absurd Walls

131

Le suicide philosophique

131

Philosophical Suicide

132

La liberté absurde

132

Absurd Freedom

134

L'HOMME ABSURDE

134

THE ABSURD MAN

136

Le don juanisme

136

Don Juanism

137

La comédie

137

The Comedy

138

La conquête

138

Conquest

140

LA CRÉATION ABSURDE

140

ABSURD CREATION

142

Philosophie et roman

142

Philosophy and the Novel

143

Kirilov

143

Kirilov

144

La création sans lendemain

144

Creation Without a Tomorrow

146

LE MYTHE DE SISYPHE.

146

THE MYTH OF SISYPHUS.

148

Appendice

148

Appendix

149

 

149

 

150

L'ESPOIR ET L'ABSURDE DANS L'OEUVRE DE FRANZ KAFKA

150

HOPE AND THE ABSURD IN THE WORK OF FRANZ KAFKA

152


152


156

 

156

 

157

À

157

To

158

 

158

 

159

PASCAL PIA

159

PASCAL PIA

160

 

160

 

162


162


168

O mon âme, n’aspire à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible.

168

O my soul, do not aspire to immortal life, but exhaust the realm of the possible.

170

PINDARE

170

PINDAR

171

3ePythique

171

3rd Pythian Ode

175


175


182

Les pages qui suivent traitent d'une sensibilité absurde qu'on peut trouver éparse dans le siècle - et non d'une philosophie absurde que notre temps, à proprement parler, n'a pas connue. Il est donc d'une honnêteté élémentaire de marquer, pour commencer, ce qu'elles doivent à certains esprits contemporains. Mon intention est si peu de le cacher qu'on les verra cités et commentés tout au long de l'ouvrage.

182

The following pages discuss an absurd sensibility that may be found scattered throughout this century - not an absurd philosophy properly unknown to our time. It is therefore a matter of basic integrity to first acknowledge what these pages owe to certain contemporary thinkers. My intention is so far from concealing this that they will be cited and commented upon throughout this work.

183

Mais il est utile de noter, en même temps, que l'absurde, pris jusqu'ici comme conclusion, est considéré dans cet essai comme un point de départ. En ce sens, on peut dire qu'il y a du provisoire dans mon commentaire : on ne saurait préjuger de la position qu'il engage. On trouvera seulement ici la description, à l'état pur, d'un mal de l'esprit. Aucune métaphysique, aucune croyance n'y sont mêlées pour le, moment. Ce sont les limites et le seul parti pris de ce livre.

183

Yet it is useful to note simultaneously that the Absurd, hitherto taken as a conclusion, is considered here as a starting point. In this sense, there is something provisional in my commentary: one cannot prejudge the position it entails. Only the description, in its raw state, of a malady of the mind will be found here. No metaphysics, no beliefs are intermixed for the moment. These are the limits and the sole bias of this book.

186


186


191

Le mythe de Sisyphe.

191

The Myth of Sisyphus.

192

Essai sur l’absurde. (1942)

192

Essay on the Absurd. (1942)

194

UN RAISONNEMENT
ABSURDE

194

AN ABSURD REASONING

202

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202

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204


204


208

Le mythe de Sisyphe.

208

The Myth of Sisyphus.

209

Essai sur l’absurde. (1942)

209

Essay on the Absurd. (1942)

211

Un raisonnement absurde

211

An Absurd Reasoning

213

L'ABSURDE ET LE SUICIDE

213

THE ABSURD AND SUICIDE

218

Retour à la table des matières

218

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219

Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si le monde a trois dimensions, si l'esprit a neuf ou douze catégories, vient ensuite. Ce sont des jeux ; il faut d'abord répondre. Et s'il est vrai, comme le veut Nietzsche, qu'un philosophe, pour être estimable, doive prêcher d'exemple, on saisit l'importance de cette réponse puisqu'elle va précéder le geste définitif. Ce sont là des évidences sensibles au cœur, mais qu'il faut approfondir pour les rendre claires à l'esprit.

219

There is but one truly serious philosophical problem, and that is suicide. Judging whether life is or is not worth living amounts to answering the fundamental question of philosophy. All the rest—whether the world has three dimensions, the mind nine or twelve categories—comes afterward. These are games; one must first answer. And if it is true, as Nietzsche claims, that a philosopher, to deserve our respect, must preach by example, you grasp the importance of that reply, for it will precede the definitive act. These are facts the heart can feel; yet they call for careful study before they become clear to the mind.

220

Si je me demande à quoi juger que telle question est plus pressante que telle autre, je réponds que c'est aux actions qu'elle engage. Je n'ai jamais vu personne mourir pour l'argument ontologique. Galilée, qui tenait une vérité scientifique d'importance, l'abjura le plus aisément du monde dès qu'elle mit sa vie en péril. Dans un certain sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher. Qui de la terre ou du soleil tourne autour de l'autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c'est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu'ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. J'en vois d'autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce, qu'on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir). Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions. Comment y répondre ? Sur tous les problèmes essentiels, j'entends par là ceux qui risquent de faire mourir ou ceux qui décuplent la passion de vivre, il n'y a probablement que deux méthodes de pensée, celle de La Palisse et celle de Don Quichotte. C'est l'équilibre de l'évidence et du lyrisme qui peut seul nous permettre d'accéder en même temps à l'émotion et à la clarté. Dans un sujet à la fois si humble et si chargé de pathétique, la dialectique savante et classique doit donc céder la place, on le conçoit, à une attitude d'esprit plus modeste qui procède à la fois du bon sens et de la sympathie.

220

If I ask myself how to judge which question takes precedence over another, I answer that it is determined by the actions they entail. I have never seen anyone die for the ontological argument. Galileo, who held a significant scientific truth, recanted it with utmost ease when his life was threatened. In a sense, he acted rightly. That truth was not worth the stake. Whether the earth revolves around the sun or vice versa is profoundly indifferent. To put it plainly, it is a trivial matter. Conversely, I see many people die because they deem life unworthy of being lived. I observe others paradoxically killed for the ideas or illusions that gave them a reason to live (what is called a reason to live is simultaneously an excellent reason to die). I therefore conclude that the meaning of life is the most urgent of questions. How to answer it? On all essential problems—by which I mean those that risk leading to death or that intensify the passion for living—there are likely only two methods of thought: that of La Palisse and that of Don Quixote. It is the balance between evidence and lyricism that alone allows us to access both emotion and clarity. In a subject so humble yet so laden with pathos, the learned and classical dialectic must yield, as one realizes, to a more modest attitude of mind rooted in both common sense and empathy.

221

On n'a jamais traité du suicide que comme d'un phénomène social. Au contraire, il est question ici, pour commencer, du rapport entre la pensée individuelle et le suicide. Un geste comme celui-ci se prépare dans le silence du cœur au même titre qu'une grande œuvre. L'homme lui-même l'ignore. Un soir, il tire ou il plonge. D'un gérant d'immeubles qui s'était tué, on me disait un jour qu'il avait perdu sa fille depuis cinq ans, qu'il avait beaucoup changé depuis et que cette histoire « l'avait miné ». On ne peut souhaiter de mot plus exact. Commencer à penser, c'est commencer d'être miné. La société n'a pas grand-chose à voir dans ces débuts. Le ver se trouve au cœur de l'homme. C'est là qu'il faut le chercher. Ce jeu mortel qui mène de la lucidité en face de l'existence à l'évasion hors de la lumière, il faut le suivre et le comprendre.

221

Suicide has never been treated except as a social phenomenon. Here, conversely, we begin by considering the relationship between individual thought and suicide. Such an act is prepared in the silence of the heart, much like a great work of art. The man himself remains unaware of it. One evening, he pulls the trigger or plunges into the water. Regarding a property manager who had killed himself, I was once told he had lost his daughter five years prior, had changed considerably since, and that this ordeal "had eroded him." No more precise word could be wished for. To begin thinking is to begin being eroded. Society has little to do with these beginnings. The worm resides within man's heart. There it must be sought. This deadly game that leads from lucidity in the face of existence to flight from the light must be traced and understood.

222

Il y a beaucoup de causes à un suicide et d'une façon générale les plus apparentes n'ont pas été les plus efficaces. On se suicide rarement (l'hypothèse cependant n'est pas exclue) par réflexion. Ce qui déclenche la crise est presque toujours incontrôlable. Les journaux parlent souvent de « chagrins intimes » ou de « maladie incurable ». Ces explications sont valables. Mais il faudrait savoir si le jour même un ami du désespéré ne lui a pas parlé sur un ton indifférent. Celui-là est le coupable. Car cela peut suffire à précipiter toutes les rancoeurs et toutes les lassitudes encore en suspension [1].

222

There are many causes for suicide, and generally, the most apparent are not the most decisive. One rarely commits suicide through reflection (though the possibility is not excluded). The crisis trigger is nearly always uncontrollable. Newspapers often cite "intimate sorrows" or "incurable illness." These explanations are valid. But one must wonder whether, on that very day, a friend of the desperate man did not speak to him with indifference. That friend is the guilty one. For this alone may suffice to precipitate all the lingering resentments and weariness.

223

Mais, s'il est difficile de fixer l'instant précis, la démarche subtile où l'esprit a parié pour la mort, il est plus aisé de tirer du geste lui-même les conséquences qu'il suppose. Se tuer, dans un sens, et comme au mélodrame, c'est avouer. C'est avouer qu'on est dépassé par la vie ou qu'on ne la comprend pas. N'allons pas trop loin cependant dans ces analogies et revenons aux mots courants. C'est seulement avouer que cela « ne vaut pas la peine ». Vivre, naturellement, n'est jamais facile. On continue à faire les gestes que l'existence commande, pour beaucoup de raisons dont la première est l'habitude. Mourir volontairement suppose qu'on a reconnu, même instinctivement, le caractère dérisoire de cette habitude, l'absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette agitation quotidienne et l'inutilité de la souffrance.

223

Yet if it is difficult to pinpoint the exact instant, the subtle step where the mind wagers on death, it is easier to deduce from the act itself the consequences it implies. To kill oneself, in a sense—and as in melodrama—is to confess. It is to confess that one is overwhelmed by life or does not understand it. Let us not push these analogies too far but return to everyday language. It is merely confessing that life "is not worth the trouble." Living, naturally, is never easy. One continues making the gestures commanded by existence for many reasons, the first of which is habit. Voluntary death implies recognizing, even instinctively, the derisory nature of that habit, the absence of any profound reason to live, the senselessness of daily agitation, and the futility of suffering.

224

Quel est donc cet incalculable sentiment qui prive l'esprit du sommeil nécessaire à sa vie ? Un monde qu'on peut expliquer même avec de mauvaises raisons est un monde familier. Mais au contraire, dans un univers soudain privé d'illusions et de lumières, l'homme se sent un étranger. Cet exil est sans recours puisqu'il est privé des souvenirs d'une patrie perdue ou de l'espoir d'une terre promise. Ce divorce entre l'homme et sa vie, l'acteur et son décor, c'est proprement le sentiment de l'absurdité. Tous les hommes sains ayant songé à leur propre suicide, on pourra reconnaître, sans plus d'explications, qu'il y a un lien direct entre ce sentiment et l'aspiration vers le néant.

224

What then is this ineffable feeling that deprives the mind of the sleep necessary for its sustenance? A world that can be explained even through poor reasoning is a familiar world. But conversely, in a universe suddenly stripped of illusions and lights, man feels a stranger. This exile is irremediable since it is bereft of memories of a lost homeland or the hope of a promised land. This divorce between man and his life, the actor and his setting, is precisely the feeling of absurdity. All healthy men having contemplated their own suicide, we can acknowledge without further elaboration that there is a direct connection between this feeling and the longing for nothingness.

225

Le sujet de cet essai est précisément ce rapport entre l'absurde et le suicide, la mesure exacte dans laquelle le suicide est une solution à l'absurde. On peut poser en principe que pour un homme qui ne triche pas, ce qu'il croit vrai doit régler son action. La croyance dans l'absurdité de l'existence doit donc commander sa conduite. C'est une curiosité légitime de se demander, clairement et sans faux pathétique, si une conclusion de cet ordre exige que l'on quitte au plus vite une condition incompréhensible. Je parle ici, bien entendu, des hommes disposés à se mettre d'accord avec eux-mêmes.

225

The subject of this essay is precisely this relationship between the absurd and suicide—the exact degree to which suicide constitutes a solution to the absurd. We may posit as a principle that for a man who does not cheat, what he believes to be true must dictate his actions. Belief in the absurdity of existence must therefore govern his conduct. It is a legitimate curiosity to inquire clearly and without false pathos whether a conclusion of this order demands that one swiftly depart an incomprehensible condition. I am speaking here, of course, of men inclined to be in harmony with themselves.

226

Posé en termes clairs, ce problème peut paraître à la fois simple et insoluble. Mais on suppose à tort que des questions simples entraînent des réponses qui ne le sont pas moins et que l'évidence implique l'évidence. A priori, et en inversant les termes du problème, de même qu'on se tue ou qu'on ne se tue pas, il semble qu'il n'y ait que deux solutions philosophiques , celle du oui et celle du non. Ce serait trop beau. Mais il faut faire la part de ceux qui, sans conclure, interrogent toujours. Ici, j'ironise à peine : il s'agit de la majorité. Je vois également que ceux qui répondent non agissent comme s'ils pensaient oui. De fait, si j'accepte le critérium nietzschéen, ils pensent oui d'une façon ou de l'autre. Au contraire, ceux qui se suicident, il arrive souvent qu'ils étaient assurés du sens de la vie. Ces contradictions sont constantes. On peut même dire qu'elles n'ont jamais été aussi vives que sur ce point où la logique au contraire paraît si désirable. C'est un lieu commun de comparer les théories philosophiques et la conduite de ceux qui les professent. Mais il faut bien dire que parmi les penseurs qui refusèrent un sens à la vie, aucun, sauf Kirilov qui appartient à la littérature, Peregrinos qui naît de la légende [2] et Jules Lequier qui relève de l'hypothèse, n'accorda sa logique jusqu'à refuser cette vie. On cite souvent, pour en rire, Schopenhauer qui faisait l'éloge du suicide devant une table bien garnie. Il n'y a point là matière à plaisanterie. Cette façon de ne pas prendre le tragique au sérieux n'est pas si grave, mais elle finit par juger son homme.

226

When framed in clear terms, this problem may appear both simple and insoluble. Yet it is wrongly assumed that simple questions demand equally simple answers, as if clarity inherently breeds clarity. A priori, by inverting the problem's terms - just as one does or does not commit suicide - there seem to be only two philosophical solutions: yes or no. This would be too convenient. We must account for those who persist in questioning without concluding. Here, my irony is barely veiled: these constitute the majority. I observe too that those who answer "no" act as if they believed "yes." In fact, if we apply the Nietzschean criterion, they affirm "yes" in some fashion. Conversely, suicides were often convinced of life's meaning. Such contradictions remain constant. Indeed, they grow most acute precisely where logic seems most desirable. It is commonplace to compare philosophical theories with their proponents' conduct. Yet among thinkers who denied life's meaning, none except Kirilov (a literary creation), Peregrinos (born of legend)[2], and Jules Lequier (a hypothetical case) carried their logic to the point of rejecting existence. Schopenhauer is often mocked for praising suicide while dining heartily - no laughing matter. This refusal to take tragedy seriously may seem trivial, but ultimately condemns its perpetrator.

227

Devant ces contradictions et ces obscurités, faut-il donc croire qu'il n'y a aucun rapport entre l'opinion qu'on peut avoir sur la vie et le geste qu'on fait pour la quitter ? N'exagérons rien dans ce sens. Dans l'attachement d'un homme à sa vie, il y a quelque chose de plus fort que toutes les misères du monde. Le jugement du corps vaut bien celui de l'esprit et le corps recule devant l'anéantissement. Nous prenons l'habitude de vivre avant d'acquérir celle de penser. Dans cette course qui nous précipite tous les jours un peu plus vers la mort, le corps garde cette avance irréparable. Enfin, l'essentiel de cette contradiction réside dans ce que j'appellerai l'esquive parce qu'elle est à la fois moins et plus que le divertissement au sens pascalien. L'esquive mortelle qui fait le troisième thème de cet essai, c'est l'espoir. Espoir d'une autre vie qu'il faut « mériter », ou tricherie de ceux qui vivent non pour la vie elle-même, mais pour quelque grande idée qui la dépasse, la sublime, lui donne un sens et la trahit.

227

Given these contradictions and ambiguities, must we conclude that no relationship exists between one's view of life and the act of abandoning it? Let us not exaggerate. Man's attachment to life contains something stronger than all earthly misery. The body's judgment rivals the mind's, recoiling from annihilation. We grow accustomed to living before acquiring the habit of thought. In this race hurrying us daily toward death, the body maintains an irreparable lead. The core contradiction lies in what I shall call evasion - less than diversion in the Pascalian sense, yet more. This mortal evasion constituting the essay's third theme is hope: hope for another life to be "earned," or the self-betrayal of those living not for life itself but for some transcendent idea that justifies and sublimates it.

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Tout contribue ainsi à brouiller les cartes. Ce n'est pas en vain qu'on a jusqu'ici joué sur les mots et feint de croire que refuser un sens à la vie conduit forcément à déclarer qu'elle ne vaut pas la peine d'être vécue, En vérité, il n'y a aucune mesure forcée entre ces deux jugements. Il faut seulement refuser de se laisser égarer par les confusions, les divorces et les inconséquences jusqu'ici signalés. Il faut tout écarter et aller droit au vrai problème. On se tue parce que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue, voilà une vérité sans doute - inféconde cependant parce qu'elle est truisme. Mais est-ce que cette insulte à l'existence, ce démenti où on la plonge vient de ce qu'elle n'a point de sens ? Est-ce que son absurdité exige qu'on lui échappe, par l'espoir ou le suicide, voilà ce qu'il faut mettre à jour, poursuivre et illustrer en écartant tout le reste. L'absurde commande-t-il la mort, il faut donner à ce problème le pas sur les autres, en dehors de toutes les méthodes de pensée et des jeux de l'esprit désintéressé. Les nuances, les contradictions, la psychologie qu'un esprit « objectif » sait toujours introduire dans tous les problèmes, n'ont pas leur place dans cette recherche et cette passion. Il y faut seulement une pensée injuste, c'est-à-dire logique. Cela n'est pas facile. Il est toujours aisé d'être logique. Il est presque impossible d'être logique jusqu'au bout. Les hommes qui meurent de leurs propres mains suivent ainsi jusqu'à sa fin la pente de leur sentiment. La réflexion sur le suicide me donne alors l'occasion de poser le seul problème qui m'intéresse : y a-t-il une logique jusqu'à la mort ? Je ne puis le savoir qu'en poursuivant sans passion désordonnée, dans la seule lumière de l'évidence, le raisonnement dont j'indique ici l'origine. C'est ce que j'appelle un raisonnement absurde. Beaucoup l'ont commencé. Je ne sais pas encore s'ils s'y sont tenus.

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All this conspires to obscure the issue. The verbal sleight-of-hand equating life's meaninglessness with life's unworthiness has persisted not without reason. Yet no necessary equivalence binds these judgments. We must reject confusion and confront the true problem directly. That men kill themselves because life seems unworthy is an undeniable truth - sterile, however, in its banality. Does this insult to existence stem from life's lack of meaning? Must absurdity compel escape through hope or suicide? This demands illumination through ruthless exclusion of irrelevancies. If absurdity dictates death, this question takes precedence over all others, beyond disinterested intellectual games. Nuances, contradictions, and psychological complexities cherished by "objective" minds have no place here. What's required is an unjust thought - that is, rigorously logical thought. Simplicity proves deceptive: being logical is easy; remaining so to the bitter end, nearly impossible. Those dying by their own hand follow their feeling's slope to its terminus. Reflecting on suicide thus poses the sole question that matters: Is there logic persisting unto death? I can only know by pursuing without disordered passion, in the clear light of evidence, the reasoning whose origin I trace here - what I term absurd reasoning. Many have begun it; whether any have persevered, I cannot say.

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Lorsque Karl Jaspers, révélant l'impossibilité de constituer le monde en unité, s'écrie : « Cette limitation me conduit à moi-même, là où je ne me retire plus derrière un point de vue objectif que je ne fais que représenter, là où ni moi-même ni l'existence d'autrui ne peut plus devenir objet pour moi », il évoque après bien d'autres ces lieux déserts et sans eau où la pensée arrive à ses confins. Après bien d'autres, oui sans doute, mais combien pressés d'en sortir ! A ce dernier tournant où la pensée vacille, beaucoup d'hommes sont arrivés et parmi les plus humbles. Ceux-là abdiquaient alors ce qu'ils avaient de plus cher qui était leur vie. D'autres, princes parmi l'esprit, ont abdiqué aussi, mais c'est au suicide de leur pensée, dans sa révolte la plus pure, qu'ils ont procédé. Le véritable effort est de s'y tenir au contraire, autant que cela est possible et d'examiner de près la végétation baroque de ces contrées éloignées. La ténacité et la clairvoyance sont des spectateurs privilégiés pour ce jeu inhumain où l'absurde, l'espoir et la mort échangent leurs répliques. Cette danse à la fois élémentaire et subtile, l'esprit peut alors en analyser les figures avant de les illustrer et de les revivre lui-même.

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When Karl Jaspers, revealing the impossibility of unifying existence, exclaims: "This limitation leads me to myself, where I can no longer retreat behind any objective viewpoint I merely represent, where neither I nor others' existence can become objects for me," he evokes - after many predecessors - those waterless deserts where thought reaches its confines. "After many predecessors" - indeed, but how eager most were to escape! At this ultimate turning point where thought falters, multitudes have arrived, even the humblest. These relinquished their dearest possession: life. Others, intellectual princes, abdicated through suicide of thought in purest revolt. The true effort is to dwell here instead, scrutinizing the baroque vegetation of these distant realms. Tenacity and lucidity become privileged spectators to this inhuman drama where absurdity, hope, and death exchange lines. Having analyzed the steps of this elemental yet intricate dance, the mind may then embody and relive them.

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Le mythe de Sisyphe.

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The Myth of Sisyphus

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Essai sur l’absurde. (1942)

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Essay on the Absurd. (1942)

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Un raisonnement absurde

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An Absurd Reasoning

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LES MURS ABSURDES

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ABSURD WALLS

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Comme les grandes œuvres, les sentiments profonds signifient toujours plus qu'ils n'ont conscience de le dire. La constance d'un mouvement ou d'une répulsion dans une âme se retrouve dans des habitudes de faire ou de penser, se poursuit dans des conséquences que l'âme elle-même ignore. Les grands sentiments promènent avec eux leur univers, splendide ou misérable. Ils éclairent de leur passion un monde exclusif où ils retrouvent leur climat. Il y a un univers de la jalousie, de l'ambition, de l'égoïsme ou de la générosité. Un univers, c'est-à-dire une métaphysique et une attitude d'esprit. Ce qui est vrai de sentiments déjà spécialisés le sera plus encore pour des émotions à leur base aussi indéterminées à la fois aussi confuses et aussi « certaines », aussi lointaines et aussi « présentes » que celles que nous donne le beau ou que suscite, l'absurde.

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Like great works of art, profound feelings invariably signify more than their conscious expression. The constancy of a movement or repulsion within a soul manifests through habits of action or thought, extending into consequences the soul itself remains unaware of. Grand emotions carry their own universes – splendid or wretched. They illuminate with their passion an exclusive world where they rediscover their climate. There exists a universe of jealousy, ambition, selfishness, or generosity. A universe – that is to say, a metaphysics and a posture of mind. What holds true for specialized sentiments applies even more to those primal emotions as indeterminate as they are confused, as "certain" as they are distant – those stirred by beauty or evoked by the Absurd.

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Le sentiment de l'absurdité au détour de n'importe quelle rue peut frapper à la face de n'importe quel homme. Tel quel, dans sa nudité désolante, dans sa lumière sans rayonnement, il est insaisissable. Mais cette difficulté même mérite réflexion. Il est probablement vrai qu'un homme nous demeure à jamais inconnu et qu'il y a toujours en lui quelque chose d'irréductible qui nous échappe. Mais pratiquement, je connais les hommes et je les reconnais à leur conduite, à l'ensemble de leurs actes, aux conséquences que leur passage suscite dans la vie. De même tous ces sentiments irrationnels sur lesquels l'analyse ne saurait avoir de prise, je puis pratiquement les définir, pratiquement les apprécier, à réunir la somme de leurs conséquences dans l'ordre de l'intelligence, à saisir et à noter tous leurs visages, à retracer leur univers. Il est certain qu'apparemment, pour avoir vu cent fois le même acteur, je ne l'en connaîtrai personnellement pas mieux. Pourtant si je fais la somme des héros qu'il a incarnés et si je dis que je le connais un peu plus au centième personnage recensé, on sent qu'il y aura là une part de vérité. Car ce paradoxe apparent est aussi un apologue. Il a une moralité. Elle enseigne qu'un homme se définit aussi bien par ses comédies que par ses élans sincères. Il en est ainsi, un ton plus bas, des sentiments, inaccessibles dans le cœur, mais partiellement trahis par les actes qu'ils animent et les attitudes d'esprit qu'ils supposent. On sent bien qu'ainsi je définis une méthode. Mais on sent aussi que cette méthode est d'analyse et non de connaissance. Car les méthodes impliquent des métaphysiques, elles trahissent à leur insu les conclusions qu'elles prétendent parfois ne pas encore connaître. Ainsi les dernières pages d'un livre sont déjà dans les premières. Ce nœud est inévitable. La méthode définie ici confesse le sentiment que toute vraie connaissance, est impossible. Seules les apparences peuvent se dénombrer et le climat se faire sentir.

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The sensation of absurdity may strike any person at any street corner. In its desolate nakedness, its bleak radiance, it remains elusive. Yet this very difficulty merits examination. While a man may forever remain unknowable, retaining some irreducible essence that escapes us, practically speaking I know men through their conduct – through the totality of their acts and the ripples their passage creates. Similarly, these irrational feelings impervious to analysis can practically be defined and assessed by collating their intellectual consequences, discerning their countenances, and mapping their universes. To have seen an actor a hundred times does not mean knowing him personally. Yet by tallying the heroes he's portrayed, one might claim greater understanding at the hundredth role – a paradox that serves as parable. Its moral: a man is defined as much by his performances as his sincere impulses. So too with emotions – inaccessible in their core, yet partially betrayed through the actions they animate and the mental postures they assume. Herein lies an analytical method, not epistemological, for methods inevitably carry metaphysical baggage, unwittingly revealing conclusions they claim to withhold. The final pages dwell already in the first. This knot remains inescapable. The method outlined here confesses the impossibility of true knowledge – only appearances can be inventoried, climates evoked.

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Cet insaisissable sentiment de l'absurdité, peut-être alors pourrons-nous l'atteindre dans les mondes différents mais fraternels, de l'intelligence, de l'art de vivre ou de l'art tout court. Le climat de l'absurdité est au commencement. La fin, c'est l'univers absurde et cette attitude d'esprit qui éclaire le monde sous un jour qui lui est propre, pour en faire resplendir le visage privilégié et implacable qu'elle sait lui reconnaître.

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This elusive sensation of absurdity may perhaps be approached through the distinct yet kindred realms of intellect, art of living, or pure art. The climate of absurdity marks the beginning; its terminus is the absurd universe and that mental posture which illuminates the world in its own light – casting into relief the privileged yet implacable visage it recognizes.

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Toutes les grandes actions et toutes les grandes pensées ont un commencement dérisoire. Les grandes œuvres naissent souvent au détour d'une rue ou dans le tambour d'un restaurant. Ainsi de l'absurdité. Le monde absurde plus qu'un autre tire sa noblesse de cette naissance misérable. Dans certaines situations répondre : « rien » à une question sur la nature de ses pensées peut être une feinte chez un homme. Les êtres aimés le savent bien. Mais si cette réponse est sincère, si elle figure ce singulier état d'âme où le vide devient éloquent, où la chaîne des gestes quotidiens est rompue, où le cœur cherche en vain le maillon qui la renoue, elle est alors comme le premier signe de l'absurdité.

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All great deeds and thoughts have a ridiculous origin. Masterpieces are born at street corners or in restaurant vestibules. So too with absurdity. The absurd world derives nobility from this wretched birth. To answer "nothing" when asked one's thoughts may sometimes be pretense. Loved ones know this well. But when sincere – when mirroring that singular state where emptiness becomes eloquent, where the chain of daily gestures snaps, where the heart searches vainly for the missing link – it becomes absurdity's first signal.

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Il arrive que les décors s'écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d'étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d'une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l'éveille et elle provoque la suite. La suite, c'est le retour inconscient dans la chaîne, ou c'est l'éveil définitif. Au bout de l'éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. En soi, la lassitude a quelque chose d'écœurant. Ici, je dois conclure qu'elle est bonne. Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. Ces remarques n'ont rien d'original. Mais elles sont évidentes : cela suffit pour un temps, à l'occasion d'une reconnaissance sommaire dans les origines de l'absurde. Le simple « souci » est à l'origine de tout.

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Scenes collapse. Rising, tramway, four hours at office or factory, meal, tramway, four hours' work, meal, sleep – Monday Tuesday Wednesday Thursday Friday Saturday in identical rhythm – this path is easily followed. Until one day the "why" arises, and everything begins in weariness tinged with amazement. "Begins" – this is crucial. Weariness concludes life's mechanical acts, yet simultaneously inaugurates consciousness. It awakens consciousness and provokes what follows. What follows is either the unconscious return to the chain or definitive awakening. Awakening's ultimate consequence, in time: suicide or recovery. In itself, weariness contains something nauseating. Here I conclude it is beneficial. For everything begins with consciousness, and nothing matters except through it. These observations hold no novelty – but their obviousness warrants provisional acceptance during our reconnaissance of absurdity's origins. The simple "anxiety" lies at the root of all.

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De même et pour tous les jours d'une vie sans éclat, le temps nous porte. Mais un moment vient toujours où il faut le porter. Nous vivons sur l'avenir : « demain », « plus tard », « quand tu auras une situation », « avec l'âge tu comprendras ». Ces inconséquences sont admirables, car enfin il s'agit de mourir. Un jour vient pourtant et l'homme constate ou dit qu'il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend sa place. Il reconnaît qu'il est à un certain moment d'une courbe qu'il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait demain, quand tout lui-même aurait dû s'y refuser. Cette révolte de la chair, c'est l'absurde [3].

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So too we are carried by time through uneventful days. But comes the moment when we must carry time. We live on futures: "tomorrow," "later," "when you've made your place," "with age you'll understand." Such inconsistencies amaze, for ultimately we die. Yet comes a day when man notes he's thirty. Thus he asserts his youth while simultaneously situating himself in time. He takes his place on the curve he admits must be traveled. Belonging to time, he recognizes his worst enemy in that horror which grips him. Tomorrow he longed for tomorrow, when all his being should have rejected it. This revolt of the flesh constitutes the Absurd [3].

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Un degré plus bas et voici l'étrangeté : s'apercevoir que le monde est « épais », entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier. Au fond de toute beauté git quelque chose d'inhumain et ces collines, la douceur du ciel, ces dessins d'arbres, voici qu'à la minute même, ils perdent le sens illusoire dont nous les revêtions, désormais plus lointains qu'un paradis perdu. L'hostilité primitive du monde, à travers les millénaires, remonte vers nous. Pour une seconde, nous ne le comprenons plus puisque pendant des siècles nous n'avons compris en lui que les figures et les dessins que préalablement nous y mettions, puisque désormais les forces nous manquent pour user de cet artifice. Le monde nous échappe puisqu'il redevient lui-même. Ces décors masqués par l'habitude redeviennent ce qu'ils sont. Ils s'éloignent de nous. De même qu'il est des jours où sous le visage familier d'une femme, on retrouve comme une étrangère celle qu'on avait aimée il y a des mois ou des années, peut-être allons-nous désirer même ce qui nous rend soudain si seuls. Mais le temps n'est pas encore venu. Une seule chose : cette épaisseur et cette étrangeté du monde, c'est l'absurde.

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One step downward reveals foreignness: perceiving the world as "thick," grasping how irreducibly alien a stone remains to us, recognizing with what intensity nature or a landscape may negate us. At the core of all beauty lies something inhuman, and these hills, the softness of sky, these tree patterns - in an instant they shed the illusory meaning we had draped over them, now more distant than any lost paradise. The world's primal hostility, across millennia, surges back toward us. For a second, we cease understanding it, having for centuries comprehended only the images and designs we projected beforehand. Now the artifice fails us. The world eludes us as it becomes itself again. These stage sets masked by habit regain their raw presence. They withdraw. Just as days come when under the familiar face of a lover we rediscover a stranger once adored months or years prior, so perhaps we shall eventually crave even what leaves us suddenly so isolated. But the time has not yet come. One thing alone: this thickness and foreignness of the world - this is the Absurd.

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Les hommes aussi sécrètent de l'inhumain. Dans certaines heures de lucidité, l'aspect mécanique de leurs gestes, leur pantomime privée de sens rend stupide tout ce qui les entoure. Un homme parle au téléphone derrière une cloison vitrée ; on ne l'entend pas, mais on voit sa mimique sans portée : on se demande pourquoi il vit. Ce malaise devant l'inhumanité de l'homme même, cette incalculable chute devant l'image de ce que nous sommes, cette « nausée » comme l'appelle un auteur de nos jours, c'est aussi l'absurde. De même l'étranger qui, à certaines secondes, vient à notre rencontre dans une glace, le frère familier et pourtant inquiétant que nous retrouvons dans nos propres photographies, c'est encore l'absurde.

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Humans too secrete the inhuman. In lucid hours, the mechanical quality of their gestures, their meaningless pantomime renders all surroundings absurd. A man speaks behind glass; unheard, his futile gesticulation makes us wonder why he lives. This unease before humanity's own inhumanity, this vertiginous drop before the mirror of our being, this "nausea" as a contemporary author terms it - this too is the Absurd. Similarly, the stranger who at certain moments confronts us in mirrors, that familiar yet disquieting brother glimpsed in photographs - this again is the Absurd.

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J'en viens enfin à la mort et au sentiment que nous en avons. Sur ce point tout a été dit et il est décent de se garder du pathétique. On ne s'étonnera cependant jamais assez de ce que tout le monde vive comme si personne « ne savait ». C'est qu'en réalité, il n'y a pas d'expérience de la mort. Au sens propre, n'est expérimenté que ce qui a été vécu et rendu conscient. Ici, c'est tout juste s'il est possible de parler de l'expérience de la mort des autres. C'est un succédané, une vue de l'esprit et nous n'en sommes jamais très convaincus. Cette convention mélancolique ne peut être persuasive. L'horreur vient en réalité du côté mathématique de l'événement. Si le temps nous effraie, c'est qu'il fait la démonstration, la solution vient derrière. Tous les beaux discours sur l'âme vont recevoir ici, au moins pour un temps, une preuve par neuf de leur contraire. De ce corps inerte où une gifle ne marque plus, l'âme a disparu. Ce côté élémentaire et définitif de l'aventure fait le contenu du sentiment absurde. Sous l'éclairage mortel de cette destinée, l'inutilité apparaît. Aucune morale, ni aucun effort ne sont a priori justifiables devant les sanglantes mathématiques qui ordonnent notre condition.

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I come at last to death and our sentiment toward it. All has been said here, yet decency demands resisting pathos. Still, we can never marvel enough at how all live as if "unknowing." For in truth, there is no experience of death. Properly speaking, only what's lived and made conscious becomes experience. Here we can barely speak of others' deaths - a mental approximation that never fully convinces. The horror lies in death's mathematical aspect. If time terrifies, it's because it demonstrates: the solution follows. All fine speeches about the soul here meet their ninefold refutation. From this inert body where slaps leave no mark, the soul has fled. This elementary, definitive quality of the adventure constitutes the Absurd feeling. Under death's fatal light, futility emerges. No morality, no effort finds a priori justification before the bloody mathematics governing our condition.

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Encore une fois, tout ceci a été dit et redit. Je me borne à faire ici un classement rapide et à indiquer ces thèmes évidents. Ils courent à travers toutes les littératures et toutes les philosophies. La conversation de tous les jours s'en nourrit. Il n'est pas question de les réinventer. Mais il faut s'assurer de ces évidences pour pouvoir s'interroger ensuite sur la question primordiale. Ce qui m'intéresse, je veux encore le répéter, ce ne sont pas tant les découvertes absurdes. Ce sont leurs conséquences. Si l'on est assuré de ces faits, que faut-il conclure, jusqu'où aller pour ne rien éluder ? Faudra-t-il mourir volontairement, ou espérer malgré tout ? Il est nécessaire auparavant d'opérer le même recensement rapide sur le plan de l'intelligence.

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Again, all this has been said. I merely catalog obvious themes threading through literatures and philosophies, nourishing daily speech. My concern isn't rediscovering them, but ensuring their evidence to address the primordial question: if these facts are certain, what conclusion follows? Must one die voluntarily or hope despite all? First, we must make equivalent inquiry on intellectual terrain.

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La première démarche de l'esprit est de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux. Pourtant dès que la pensée réfléchit sur elle-même, ce qu'elle découvre d'abord, c'est une contradiction. Inutile de s'efforcer ici d'être convaincant. Depuis des siècles personne n'a donné de l'affaire une démonstration plus claire et plus élégante que ne le fit Aristote : « La conséquence souvent ridiculisée de ces opinions est qu'elles se détruisent elles-mêmes. Car en affirmant que tout est vrai, nous affirmons la vérité de l'affirmation opposée et par conséquent la fausseté de notre propre thèse (car l'affirmation opposée n'admet pas qu'elle puisse être vraie). Et si l'on dit que tout est faux, cette affirmation se trouve fausse, elle aussi. Si l'on déclare que seule est fausse l'affirmation opposée à la nôtre ou bien que seule la nôtre n'est pas fausse, on se voit néanmoins obligé d’admettre un nombre infini de jugements vrais ou faux. Car celui qui émet une affirmation vraie prononce en même temps qu'elle est vraie, et ainsi de suite jusqu'à l'infini. »

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Mind's first step distinguishes true from false. Yet when thought reflects upon itself, its initial discovery is contradiction. Aristotle's demonstration remains unsurpassed: "The oft-mocked consequence destroys itself. By declaring all true, we affirm our opposite's truth and thus our own falsity (since the opposite denies our truth). If all is false, this too becomes false. If only our opposite is false, we must admit infinite true/false judgments. For he who utters truth simultaneously declares its truth, ad infinitum."

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Ce cercle vicieux n'est que le premier d'une série où l'esprit qui se penche sur lui-même se perd dans un tournoiement vertigineux. La simplicité même de ces paradoxes fait qu'ils sont irréductibles. Quels que soient les jeux de mots et les acrobaties de la logique, comprendre c'est avant tout unifier. Le désir profond de l'esprit même dans ses démarches les plus évoluées rejoint le sentiment inconscient de l'homme devant son univers : il est exigence de familiarité, appétit de clarté. Comprendre le monde pour un homme, c'est le réduire à l'humain, le marquer de son sceau. L'univers du chat n'est pas l'univers du fourmilier. Le truisme « Toute pensée est anthropomorphique » n'a pas d'autre sens. De même l'esprit qui cherche à comprendre la réalité ne peut s'estimer satisfait que s'il la réduit en termes de pensée. Si l'homme reconnaissait que l'univers lui aussi peut aimer et souffrir, il serait réconcilié. Si la pensée découvrait dans les miroirs changeants des phénomènes, des relations éternelles qui les puissent résumer et se résumer elles-mêmes en un principe unique, on pourrait parler d'un bonheur de l'esprit dont le mythe des bienheureux ne serait qu'une ridicule contrefaçon. Cette nostalgie d'unité, cet appétit d'absolu illustre le mouvement essentiel du drame humain. Mais que cette nostalgie soit un fait n'implique pas qu'elle doive être immédiatement apaisée. Car si, franchissant le gouffre qui sépare le désir de la conquête, nous affirmons avec Parménide la réalité de l'Un (quel qu'il soit), nous tombons dans la ridicule contradiction d'un esprit qui affirme l'unité totale et prouve par son affirmation même sa propre différence et la diversité qu'il prétendait résoudre. Cet autre cercle vicieux suffit à étouffer nos espoirs.

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This vicious circle is but the first in a series where the mind bending over itself becomes lost in vertiginous spiraling. The very simplicity of these paradoxes renders them irreducible. However much wordplay and logical acrobatics one employs, understanding is above all an act of unification. The deepest yearning of the intellect, even in its most evolved processes, aligns with humanity's unconscious sentiment before the universe: it demands familiarity, hungers for clarity. For man to comprehend the world is to reduce it to the human, to stamp it with his seal. The cat's universe is not the anteater's. This truism - "All thought is anthropomorphic" - carries no other meaning. Similarly, the mind seeking to grasp reality cannot deem itself satisfied until reducing it to terms of thought. Were man to recognize that the universe too can love and suffer, reconciliation would follow. If thought discovered within phenomena's shifting mirrors some eternal relations capable of synthesizing both phenomena and themselves into a singular principle, we might speak of the mind's bliss - a state before which the myth of Elysium would seem but a pitiful counterfeit. This nostalgia for unity, this appetite for the absolute, epitomizes the essential movement of human drama. Yet that such longing exists does not necessitate its immediate appeasement. For if, leaping the chasm between desire and conquest, we affirm with Parmenides the reality of the One (whatever its nature), we tumble into the laughable contradiction of a mind proclaiming total unity while proving through its very assertion its own distinctness and the diversity it sought to resolve. This second vicious circle suffices to smother our hopes.

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Ce sont là encore des évidences. Je répéterai à nouveau qu'elles ne sont pas intéressantes en elles-mêmes, mais dans les conséquences qu'on peut en tirer. Je connais une autre évidence : elle me dit que l'homme est mortel. On peut compter cependant les esprits qui en ont tiré les conclusions extrêmes. Il faut considérer comme une perpétuelle référence, dans cet essai, le décalage constant entre ce que nous imaginons savoir et ce que nous savons réellement, le consentement pratique et l'ignorance simulée qui fait que nous vivons avec des idées qui, si nous les éprouvions vraiment, devraient bouleverser toute notre vie. Devant cette contradiction inextricable de l'esprit, nous saisirons justement à plein le divorce qui nous sépare de nos propres créations. Tant que l'esprit se tait dans le monde immobile de ses espoirs, tout se reflète et s'ordonne dans l'unité de sa nostalgie. Mais à son premier mouvement, ce monde se fêle et s'écroule : une infinité d'éclats miroitants s'offrent à la connaissance. Il faut désespérer d'en reconstruire jamais la surface familière et tranquille qui nous donnerait la paix du cœur. Après tant de siècles de recherches, tant d'abdications parmi les penseurs, nous savons bien que ceci est vrai pour toute notre connaissance. Exception faite pour les rationalistes de profession, on désespère aujourd'hui de la vraie connaissance. S'il fallait écrire la seule histoire significative de la pensée humaine, il faudrait faire celle de ses repentirs successifs et de ses impuissances.

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These too are self-evident truths. I reiterate that their interest lies not in themselves but in their consequences. I know another certitude: man is mortal. Yet how few minds have drawn extreme conclusions from this! Throughout this essay, we must hold as perpetual reference the perpetual discrepancy between what we imagine we know and what we truly know - that practical acquiescence and feigned ignorance allowing us to live by ideas which, if genuinely felt, should overturn our entire existence. Confronting the mind's inextricable contradiction, we grasp in full measure the divorce separating us from our own creations. So long as the mind remains silent within the frozen world of its hopes, all reflects and orders itself within the unity of nostalgia. But at its first movement, this world cracks and crumbles: infinite glittering shards present themselves to knowledge. We must abandon hope of ever reconstructing that familiar, tranquil surface granting peace to the heart. After centuries of inquiry, after countless abdications among thinkers, we know this holds true for all human knowledge. Save for professional rationalists, modern thought despairs of true understanding. Were one to write the sole meaningful history of human thought, it would chronicle its successive repentances and impotences.

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De qui et de quoi en effet puis-je dire : « Je connais cela ! » Ce cœur en moi, je puis l'éprouver et je juge qu'il existe. Ce monde, je puis le toucher et je juge encore qu'il existe. Là s'arrête toute ma science, le reste est construction. Car si j'essaie de saisir ce moi dont je m'assure, si j'essaie de le définir et de le résumer, il n'est plus qu'une eau qui coule entre mes doigts. Je puis dessiner un à un tous les visages qu'il sait prendre, tous ceux aussi qu'on lui a donnés, cette éducation, cette origine, cette ardeur ou ces silences, cette grandeur ou cette bassesse. Mais on n'additionne pas des visages. Ce cœur même qui est le mien me restera à jamais indéfinissable. Entre la certitude que j'ai de mon existence et le contenu que j'essaie de donner à cette assurance, le fossé ne sera jamais comblé. Pour toujours, je serai étranger à moi-même. En psychologie comme en logique, il y a des vérités mais point de vérité. Le « connais-toi toi-même » de Socrate a autant de valeur que le « sois vertueux » de nos confessionnaux. Ils révèlent une nostalgie en même temps qu'une ignorance. Ce sont des jeux stériles sur de grands sujets. Ils ne sont légitimes que dans la mesure exacte où ils sont approximatifs.

260

Of whom and of what can I truly say: "I know this!" This heart within me - I feel it beating and thereby judge it exists. This world - I can touch it and thereby judge it exists. There ends my knowledge; all else is construction. For when I attempt to seize this self I affirm, when I strive to define and encapsulate it, it becomes water slipping through my fingers. I can delineate every face it assumes, all those ascribed to it - this education, that origin, such ardor or reticence, grandeur or baseness. But faces cannot be summed. This very heart that is mine shall forever elude definition. Between my certainty of existing and the content I try to give this assurance, the gap will never close. I shall forever remain a stranger to myself. In psychology as in logic, there are truths but no Truth. Socrates' "Know thyself" has no more value than our confessional admonition "Be virtuous." Both reveal nostalgia alongside ignorance. They are sterile games played with grand themes, legitimate only insofar as they remain approximate.

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Voici encore des arbres et je connais leur rugueux, de l'eau et j'éprouve sa saveur. Ces parfums d'herbe et d'étoiles, la nuit, certains soirs où le cœur se détend, comment nierais-je ce monde dont j'éprouve la puissance et les forces ? Pourtant toute la science de cette terre ne me donnera rien qui puisse m'assurer que ce monde est à moi. Vous me le décrivez et vous m'apprenez à le classer. Vous énumérez ses lois et dans ma soif de savoir je consens qu'elles soient vraies. Vous démontez son mécanisme et mon espoir s'accroît. Au terme dernier, vous m'apprenez que cet univers prestigieux et bariolé se réduit à l'atome et que l'atome lui-même se réduit à l'électron. Tout ceci est bon et j'attends que vous continuiez. Mais vous me parlez d'un invisible système planétaire où des électrons gravitent autour d'un noyau. Vous m'expliquez ce monde avec une image. Je reconnais alors que vous en êtes venus à la poésie : je ne connaîtrai jamais. Ai-je le temps de m’en indigner ? Vous avez déjà changé de théorie. Ainsi cette science qui devait tout m'apprendre finit dans l'hypothèse, cette lucidité sombre dans la métaphore, cette incertitude se résout en oeuvre d'art. Qu'avais-je besoin de tant d'efforts ? Les lignes douces de ces collines et la main du soir sur ce cœur agité m'en apprennent bien plus. Je suis revenu à mon commencement. Je comprends que si je puis par la science saisir les phénomènes et les énumérer, je ne puis pour autant appréhender le monde. Quand j'aurais suivi du doigt son relief tout entier, je n'en saurais pas plus. Et vous me donnez à choisir entre une description qui est certaine, mais qui ne m'apprend rien, et des hypothèses qui prétendent m'enseigner, mais qui ne sont point certaines. Etranger à moi-même et à ce monde, armé pour tout secours d'une pensée qui se nie elle-même dès qu'elle affirme, quelle est cette condition où je ne puis avoir la paix qu'en refusant de savoir et de vivre, où l'appétit de conquête se heurte à des murs qui défient ses assauts ? Vouloir, c'est susciter les paradoxes. Tout est ordonné pour que prenne naissance cette paix empoisonnée que donnent l'insouciance, le sommeil du coeur ou les renoncements mortels.

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Here stand trees again whose rough bark I recognize, water whose taste I know. These scents of grass and stars on nights when the heart unwinds - how could I deny this world whose power and forces I feel? Yet all earthly science yields nothing to certify this world as mine. You describe it and teach me to classify it. You enumerate its laws, and in my thirst for knowledge I consent they may be true. You dismantle its mechanism, and my hope grows. Ultimately, you tell me this wondrous, multicolored universe reduces to the atom, and the atom itself to the electron. All this is well, and I wait for you to continue. But you speak of an invisible planetary system where electrons orbit a nucleus. You explain this world through imagery. Now I recognize you've arrived at poetry: I shall never truly know. Have I time to grow indignant? You've already changed theories. Thus the science that promised omniscience ends in hypothesis; this lucidity founders in metaphor; uncertainty resolves into artistic creation. What need had I of such striving? The gentle lines of these hills and night's hand upon my restless heart teach me far more. I have returned to my beginning. I understand that though science may seize phenomena and catalogue them, it cannot thereby apprehend the world. Were I to trace its entire contour with my finger, I'd know no more. You offer me choice between a description that's certain yet teaches nothing, and conjectures claiming to instruct yet lacking certainty. A stranger to myself and to this world, armed solely with a thought that negates itself upon assertion - what is this condition where peace dwells only in refusing knowledge and life, where the appetite for conquest crashes against walls mocking its assaults? To will is to stir up paradoxes. All is ordered to spawn that poisoned peace born of heedlessness, the heart's slumber, or fatal renunciations.

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L'intelligence aussi me dit donc à sa manière que ce monde est absurde. Son contraire qui est la raison aveugle a beau prétendre que tout est clair, J'attendais des preuves et je souhaitais qu'elle eût raison. Mais malgré tant de siècles prétentieux et par-dessus tant d'hommes éloquents et persuasifs, je sais que cela est faux. Sur ce plan du moins, il n'y a point de bonheur si je ne puis savoir. Cette raison universelle, pratique ou morale, ce déterminisme, ces catégories qui expliquent tout, ont de quoi faire rire l'homme honnête. Ils n'ont rien à voir avec l'esprit. Ils nient sa vérité profonde qui est d'être enchaîné. Dans cet univers indéchiffrable et limité, le destin de l'homme prend désormais son sens. Un peuple d'irrationnels s'est dressé et l'entoure jusqu'à sa fin dernière. Dans sa clairvoyance revenue et maintenant concertée, le sentiment de l'absurde s'éclaire et se précise. Je disais que le monde est absurde et j'allais trop vite. Ce monde en lui-même n'est pas raisonnable, c'est tout ce qu'on en peut dire. Mais ce qui est absurde, c'est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l'appel résonne au plus profond de l'homme. L'absurde dépend autant de l'homme que du monde. Il est pour le moment leur seul lien. Il les scelle l'un à l'autre comme la haine seule peut river les êtres. C'est tout ce que je puis discerner clairement dans cet univers sans mesure où mon aventure se poursuit. Arrêtons-nous ici. Si je tiens pour vrai cette absurdité qui règle mes rapports avec la vie, si je me pénètre de ce sentiment qui me saisit devant les spectacles du monde, de cette clairvoyance que m'impose la recherche d'une science, je dois tout sacrifier à ces certitudes et je dois les regarder en face pour pouvoir les maintenir. Surtout je dois leur régler ma conduite et les poursuivre dans toutes leurs conséquences. Je parle ici d'honnêteté. Mais je veux savoir auparavant si la pensée peut vivre dans ces déserts.

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Thus intelligence also tells me in its own way that this world is absurd. Its opposite, blind reason, may claim that all is clear, I awaited proofs and wished reason to be right. But despite so many pretentious centuries and above so many eloquent and persuasive men, I know this to be false. On this plane at least, there is no happiness if I cannot know. This universal reason, practical or moral, this determinism, these categories that explain everything—they suffice to make an honest man laugh. They have nothing to do with the mind. They deny its profound truth, which is to be enchained. In this indecipherable and limited universe, man's destiny henceforth takes its meaning. A host of irrationals has risen and surrounds him until his ultimate end. In his regained and now concerted lucidity, the feeling of the Absurd becomes clear and precise. I said the world is absurd, but I spoke too hastily. The world itself is not reasonable—that is all that can be said. But what is absurd is the confrontation of this irrational and the wild longing for clarity whose call echoes in the human heart. The Absurd depends as much on man as on the world. For the moment, it is their only bond. It binds them together as only hatred can weld two beings. This is all I can discern clearly in this measureless universe where my adventure unfolds. Let us pause here. If I hold as true this absurdity that governs my relationship with life, if I steep myself in this feeling that seizes me before the world's spectacles, in this lucidity imposed by the pursuit of knowledge, I must sacrifice everything to these certainties and face them squarely to sustain them. Above all, I must align my conduct with them and follow through all their consequences. Here I speak of honesty. But I first wish to know whether thought can live in these deserts.

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Je sais déjà que la pensée est entrée du moins dans ces déserts. Elle y a trouvé son pain. Elle y a compris qu'elle se nourrissait jusque-là de fantômes. Elle a donné prétexte à quelques-uns des thèmes les plus pressants de la réflexion humaine.

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I already know that thought has entered these deserts, at least. There it has found its bread. There it has understood that until now it fed on phantoms. It has given pretext to some of the most urgent themes of human reflection.

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À partir du moment où elle est reconnue, l'absurdité est une passion, la plus déchirante de toutes. Mais savoir si l'on peut vivre avec ses passions, savoir si l'on peut accepter leur loi profonde qui est de brûler le coeur que dans le même temps elles exaltent, voilà toute la question. Ce n'est pas cependant celle que nous poserons encore. Elle est au centre de cette expérience. Il sera temps d'y revenir. Reconnaissons plutôt ces thèmes et ces élans nés du désert. Il suffira de les énumérer. Ceux-là aussi sont aujourd'hui connus de tous. Il y a toujours eu des hommes pour défendre les droits de l'irrationnel. La tradition de ce qu'on peut appeler la pensée humiliée n'a jamais cessé d'être vivante. La critique du rationalisme a été faite tant de fois qu'il semble qu'elle ne soit plus à faire. Pourtant notre époque voit renaître ces systèmes paradoxaux qui s'ingénient à faire trébucher la raison comme si vraiment elle avait toujours marché de l'avant. Mais cela n'est point tant une preuve de l'efficacité de la raison que de la vivacité de ses espoirs. Sur le plan de l'histoire, cette constance de deux attitudes illustre la passion essentielle de l'homme déchiré entre son appel vers l'unité et la vision claire qu'il peut avoir des murs qui l'enserrent.

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From the moment absurdity is recognized, it becomes a passion—the most heartrending of all. But whether one can live with one's passions, whether one can accept their deepest law—which is to burn the heart they simultaneously exalt—this is the entire question. Yet this is not the question we shall pose here. It lies at the center of this experience. We shall return to it in time. Let us rather acknowledge these themes and impulses born of the desert. It suffices to enumerate them. These too are known to all today. There have always been men to defend the rights of the irrational. The tradition of what may be called humiliated thought has never ceased to thrive. The critique of rationalism has been made so often that it seems unnecessary to repeat it. Yet our era sees the rebirth of those paradoxical systems that strive to trip up reason as if it had always forged ahead. But this demonstrates not reason's efficacy so much as the vitality of its hopes. Historically, this constancy of two attitudes illustrates the essential passion of man, torn between his longing for unity and the clear vision of the walls enclosing him.

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Mais jamais peut-être en aucun temps comme le nôtre, l'attaque contre la raison n'a été plus vive. Depuis le grand cri de Zarathoustra : « Par hasard, c'est la plus vieille noblesse du monde. Je l'ai rendue à toutes les choses quand j'ai dit qu'au-dessus d'elles aucune volonté éternelle ne voulait », depuis la maladie mortelle de Kierkegaard « ce mal qui aboutit à la mort sans plus rien après elle », les thèmes significatifs et torturants de la pensée absurde se sont succédé. Ou du moins, et cette nuance est capitale, ceux de la pensée irrationnelle et religieuse. De Jaspers à Heidegger, de Kierkegaard à Chestov, des phénoménologues à Scheler, sur le plan logique et sur le plan moral, toute une famille d'esprits, parents par leur nostalgie, opposés par leurs méthodes ou leurs buts, se sont acharnés à barrer la voie royale de la raison et à retrouver les droits chemins de la vérité. Je suppose ici ces pensées connues et vécues. Quelles que soient ou qu'aient été leurs ambitions, tous sont partis de cet univers indicible où règnent la contradiction, l'antinomie, l'angoisse ou l'impuissance. Et ce qui leur est commun, ce sont justement les thèmes qu'on a jusqu'ici décelés. Pour eux aussi, il faut bien dire que ce qui importe surtout, ce sont les conclusions qu'ils ont pu tirer de ces découvertes. Cela importe tant qu'il faudra les examiner à part. Mais pour le moment, il s'agit seulement de leurs découvertes et de leurs expériences initiales. Il s'agit seulement de constater leur concordance. S'il serait présomptueux de vouloir traiter de leurs philosophies, il est possible et suffisant en tout cas, de faire sentir le climat qui leur est commun.

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But perhaps never before, in any age, has the assault on reason been so violent as in ours. Since Zarathoustra's great cry—"Chance, that is the most ancient nobility in the world. I restored it to all things when I declared that no eternal will wills above them"—since Kierkegaard's mortal sickness, "that malady which ends in death with nothing left thereafter," the significant and tormented themes of absurd thought have followed one another. Or at least—and this nuance is crucial—those of irrational and religious thought. From Jaspers to Heidegger, from Kierkegaard to Chestov, from the phenomenologists to Scheler, on both logical and moral planes, a whole family of minds, kindred in nostalgia yet opposed in methods and aims, have labored to block the royal road of reason and recover the paths of truth. I assume these thoughts are known and lived. Whatever their ambitions, all sprang from that ineffable universe where contradiction, antinomy, anguish, or impotence reign. What they share are precisely the themes we have discerned. What matters above all are the conclusions they drew from these discoveries. These matter so much that we must examine them separately. For now, let us consider their discoveries and initial experiences. Let us simply note their convergence. While it would be presumptuous to expound their philosophies, it is possible and sufficient to evoke the climate they share.

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Heidegger considère froidement la condition humaine et annonce que cette existence est humiliée. La seule réalité, c'est le « souci » dans toute l'échelle des êtres. Pour l'homme perdu dans le monde et ses divertissements, ce souci est une peur brève et fuyante. Mais que cette peur prenne conscience d'elle-même, et elle devient l'angoisse, climat perpétuel de l'homme lucide « dans lequel l'existence se retrouve ». Ce professeur de philosophie écrit sans trembler et dans le langage le plus abstrait du monde que « le caractère fini et limité de l'existence humaine est plus primordial que l'homme lui-même ». Il s'intéresse à Kant mais c'est pour reconnaître le caractère borné de sa « Raison pure ». C'est pour conclure aux termes de ses analyses que « le monde ne peut plus rien offrir à l'homme angoissé ». Ce souci lui paraît à tel point dépasser en vérité les catégories du raisonnement, qu'il ne songe qu'à lui et ne parle que de lui. Il énumère ses visages : d'ennui lorsque l'homme banal cherche à le niveler en lui-même et à l'étourdir ; de terreur lorsque l'esprit contemple la mort. Lui non plus ne sépare pas la conscience de l'absurde. La conscience de la mort c'est l'appel du souci et « l'existence s'adresse alors un propre appel par l'intermédiaire de la conscience ». Elle est la voix même de l'angoisse et elle adjure l'existence « de revenir elle-même de sa perte dans l'On anonyme ». Pour lui non plus, il ne faut pas dormir et il faut veiller jusqu'à la consommation. Il se tient dans ce monde absurde, il en accuse le caractère périssable. Il cherche sa voie au milieu des décombres.

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Heidegger coldly considers the human condition and announces that existence is humiliated. The only reality is "care" across the whole hierarchy of beings. For man lost in the world and its diversions, this care is a fleeting, evasive dread. But let this dread become conscious of itself, and it becomes anguish—the perpetual climate of lucid man "in which existence rediscovers itself." This philosophy professor writes unflinchingly in the most abstract language: "The finite and limited character of human existence is more primordial than man himself." He takes interest in Kant but only to note the limitations of his "Pure Reason." He concludes from his analyses that "the world can no longer offer anything to anguished man." This care seems to him so far beyond rational categories that he thinks only of it and speaks only of it. He enumerates its faces: boredom when the ordinary man seeks to deaden it within himself; terror when the mind contemplates death. He too does not separate consciousness from the Absurd. Consciousness of death is care's summons, and "existence then addresses itself through consciousness." It is the very voice of anguish, urging existence "to return from its loss in the anonymous They." For him too, one must not sleep but remain vigilant until the consummation. He stands in this absurd world, indicting its perishable nature. He seeks his path amid the ruins.

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Jaspers désespère de toute ontologie parce qu'il veut que nous ayons perdu la « naïveté ». Il sait que nous ne pouvons arriver à rien qui transcende le jeu mortel des apparences. Il sait que la fin de l'esprit c'est l'échec. Il s'attarde le long des aventures spirituelles que nous livre l'histoire et décèle impitoyablement la faille de chaque système, l'illusion qui a tout sauvé, la prédication qui n'a rien caché. Dans ce monde dévasté où l'impossibilité de connaitre est démontrée, où le néant paraît la seule réalité, le désespoir sans recours, la seule attitude, il tente de retrouver le fil d'Ariane qui mène aux divins secrets.

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Jaspers despairs of all ontology because he insists we have lost "naiveté." He knows we can attain nothing beyond the deadly game of appearances. He knows the mind's end is failure. He lingers over the spiritual adventures history offers us, mercilessly exposing the flaw in every system, the illusion that preserved everything, the preaching that concealed nothing. In this devastated world where the impossibility of knowledge is proven, where nothingness appears as the sole reality, and irremediable despair the only stance, he attempts to rediscover the Ariadne's thread leading to divine secrets.

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Chestov de son côté, tout le long d'une œuvre à l'admirable monotonie, tendu sans cesse vers les mêmes vérités, démontre sans trêve que le système le plus serré, le rationalisme le plus universel finit toujours par buter sur l'irrationnel de la pensée humaine. Aucune des évidences ironiques, des contradictions dérisoires qui déprécient la raison ne lui échappe. Une seule chose l'intéresse et c'est l'exception, qu'elle soit de l'histoire du cœur ou de l'esprit. A travers les expériences dostoïevskiennes du condamné à mort, les aventures exaspérées de l'esprit nietzschéen, les imprécations d'Hamlet ou l'amère aristocratie d'un Ibsen, il dépiste, éclaire et magnifie la révolte humaine contre l'irrémédiable. Il refuse ses raisons à la raison et ne commence à diriger ses pas avec quelque décision qu'au milieu de ce désert sans couleurs où toutes les certitudes sont devenues pierres.

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Chestov, for his part, throughout an œuvre of admirable monotony, ceaselessly straining toward the same truths, tirelessly demonstrates that even the tightest system, the most universal rationalism, ultimately stumbles over the irrationality of human thought. None of the ironic evidence or derisory contradictions that devalue reason escape him. Only one thing concerns him: the exception, whether in the history of the heart or mind. Through Dostoevskian experiences of condemned men, the exasperated adventures of the Nietzschean spirit, Hamlet's imprecations, or the bitter aristocracy of an Ibsen, he tracks down, illuminates, and magnifies human revolt against the irremediable. He denies reason its reasons and begins walking with some resolve only amid this colorless desert where all certainties have turned to stone.

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De tous peut-être le plus attachant, Kierkegaard, pour une partie au moins de son existence, fait mieux que de découvrir l'absurde, il le vit. L'homme qui écrit : « Le plus sûr des mutismes n'est pas de se taire, mais de parler », s'assure pour commencer qu'aucune vérité n'est absolue et ne peut rendre satisfaisante une existence impossible en soi. Don Juan de la connaissance, il multiplie les pseudonymes et les contradictions, écrit les Discours édifiants en même temps que ce manuel du spiritualisme cynique qu'est Le Journal du Séducteur. Il refuse les consolations, la morale, les principes de tout repos. Cette épine qu'il se sent au cœur, il n'a garde d'en assoupir la douleur. Il la réveille au contraire et, dans la joie désespérée d'un crucifié content de l'être, construit pièce à pièce, lucidité, refus, comédie, une catégorie du démoniaque. Ce visage à la fois tendre et ricanant, ces pirouettes suivies d'un cri parti du fond de l'âme, c'est l'esprit absurde lui-même aux prises avec une réalité qui le dépasse. Et l'aventure spirituelle qui conduit Kierkegaard à ses chers scandales commence elle aussi dans le chaos d'une expérience privée de ses décors et rendue à son incohérence première.

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Perhaps the most compelling of all, Kierkegaard—for at least part of his existence—does more than discover the absurd; he lives it. The man who writes: "The surest form of silence is not to hold one's tongue but to speak," first ensures that no truth is absolute or can render satisfactory an existence impossible in itself. A Don Juan of knowledge, he multiplies pseudonyms and contradictions, penning the Edifying Discourses alongside that manual of cynical spiritualism, The Seducer's Diary. He rejects consolations, morals, and comforting principles. That thorn he feels in his heart, he takes care not to dull its pain. On the contrary, he awakens it and, in the desperate joy of a crucified man content to be so, constructs piece by piece—lucidity, refusal, comedy—a category of the demonic. This face at once tender and sneering, these pirouettes followed by a cry from the soul's depths: this is the absurd spirit itself grappling with a reality that exceeds it. The spiritual adventure leading Kierkegaard to his cherished scandals likewise begins in the chaos of an experience stripped of its scenery and returned to its primal incoherence.

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Sur un tout autre plan, celui de la méthode, par leurs outrances mêmes, Husserl et les phénoménologues restituent le monde dans sa diversité et nient le pouvoir transcendant de la raison. L'univers spirituel s'enrichit avec eux de façon incalculable. Le pétale de rose, la borne kilométrique ou la main humaine ont autant d'importance que l'amour, le désir, ou les lois de la gravitation. Penser, ce n'est plus unifier, rendre familière l'apparence sous le visage d'un grand principe. Penser, c'est réapprendre à voir, à être attentif, c'est diriger sa conscience. c'est faire de chaque idée et de chaque image, à la façon de Proust, un lieu privilégié. Paradoxalement, tout est privilégié. Ce qui justifie la pensée, c'est son extrême conscience. Pour être plus positive que chez Kierkegaard ou Chestov, la démarche husserlienne, à l'origine, nie cependant la méthode classique de la raison, déçoit l'espoir, ouvre à l'intuition et au cœur toute une prolifération de phénomènes dont la richesse a quelque chose d'inhumain. Ces chemins mènent à toutes les sciences ou à aucune. C'est dire que le moyen ici a plus d'importance que la fin. Il s'agit seulement « d'une attitude pour connaître » et non d'une consolation. Encore une fois, à l'origine du moins.

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On an entirely different methodological plane, through their very excesses, Husserl and the phenomenologists restore the world's diversity and deny reason's transcendent power. The spiritual universe becomes immeasurably enriched through them. The rose petal, the milestone, or the human hand hold as much significance as love, desire, or gravity's laws. Thinking is no longer unifying, making appearances familiar under a grand principle's guise. Thinking is relearning to see, to be attentive; it is directing consciousness, making each idea and image, in Proustian fashion, a privileged site. Paradoxically, everything is privileged. What justifies thought is its extreme awareness. Though more positivistic than Kierkegaard or Chestov, Husserl's initial approach still negates classical rationalist method, disappoints hope, and opens to intuition and heart a proliferation of phenomena whose richness borders on the inhuman. These paths lead to all sciences or none. Which is to say that here, the means matter more than the end. It concerns solely "an attitude toward knowledge," not consolation. Once more, at least in origin.

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Comment ne pas sentir la parenté profonde de ces esprits ! Comment ne pas voir qu'ils se regroupent autour d'un lieu privilégié et amer où l'espérance n'a plus de place ? Je veux que tout me soit expliqué ou rien. Et la raison est impuissante devant ce cri du cœur. L'esprit éveillé par cette exigence cherche et ne trouve que contradictions et déraisonnements. Ce que je ne comprends pas est sans raison. Le monde est peuplé de ces irrationnels. A lui seul dont je ne comprends pas la signification unique, il n'est qu'un immense irrationnel. Pouvoir dire une seule fois : « cela est clair » et tout serait sauvé. Mais ces hommes à l'envi proclament que rien n'est clair, tout est chaos, que l'homme garde seulement sa clairvoyance et la connaissance précise des murs qui l'entourent.

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How not to feel the profound kinship of these minds! How not to see that they cluster around a privileged and bitter site where hope finds no quarter? I demand that all be explained to me or nothing. And reason stands powerless before this cry from the heart. The spirit awakened by this exigency seeks and finds only contradictions and irrationalities. What I cannot comprehend is without reason. The world teems with such irrationals. To me alone, who cannot grasp its singular meaning, the world is but a vast irrational. To declare even once: "This is clear"—and all would be saved. But these men vie in proclaiming that nothing is clear, all is chaos, that man retains only his lucidity and precise awareness of the walls enclosing him.

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Toutes ces expériences concordent et se recoupent. L'esprit arrivé aux confins doit porter un jugement et choisir ses conclusions. Là se place le suicide et la réponse. Mais je veux inverser l'ordre de la recherche et partir de l'aventure intelligente pour revenir aux gestes quotidiens. Les expériences ici évoquées sont nées dans le désert qu'il ne faut point quitter. Du moins faut-il savoir jusqu'où elles sont parvenues. À ce point de son effort, l'homme se trouve devant l'irrationnel. Il sent en lui son désir de bonheur et de raison. L'absurde naît de cette confrontation entre l'appel humain et le silence déraisonnable du monde. C'est cela qu'il ne faut pas oublier. C'est à cela qu'il faut se cramponner parce que toute la conséquence d'une vie peut en naître. L'irrationnel, la nostalgie humaine et l'absurde qui surgit de leur tête à tête, voilà les trois personnages du drame qui doit nécessairement finir avec toute la logique dont une existence est capable.

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All these experiences converge and intersect. The spirit reaching the frontier must render judgment and choose its conclusions. Therein lie suicide and the response. But I wish to invert the inquiry's order, departing from the intellectual adventure to return to daily gestures. The experiences here evoked were born in a desert we must not abandon. At least we must know how far they extend. At this point in his effort, man confronts the irrational. He feels within himself his longing for happiness and reason. The absurd is born of this confrontation between the human call and the world's unreasonable silence. This must not be forgotten. To this we must cling, for the whole consequence of a life can derive from it. The irrational, human nostalgia, and the absurd arising from their tête-à-tête—these are the three dramatis personae of a tragedy that must necessarily conclude with all the logic of which an existence is capable.

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Le mythe de Sisyphe.

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The Myth of Sisyphus

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Essai sur l’absurde. (1942)

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Essay on the Absurd (1942)

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Un raisonnement absurde

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An Absurd Reasoning

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LE SUICIDE PHILOSOPHIQUE

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PHILOSOPHICAL SUICIDE

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Le sentiment de l'absurde n'est pas pour autant la notion de l'absurde. Il la fonde, un point c'est tout. Il ne s'y résume pas, sinon le court instant où il porte son jugement sur l'univers. Il lui reste ensuite à aller plus loin. Il est vivant, c'est-à-dire qu'il doit mourir ou retentir plus avant. Ainsi des thèmes que nous avons réunis. Mais là encore, ce qui m'intéresse, ce ne sont point des œuvres ou des esprits dont la critique demanderait une autre forme et une autre place, mais la découverte, de ce qu'il y a de commun dans leurs conclusions. Jamais esprits n'ont été si différents peut-être. Mais pourtant les paysages spirituels où ils s'ébranlent, nous les reconnaissons pour identiques. De même à travers des sciences si dissemblables, le cri qui termine leur itinéraire retentit de même façon. On sent bien qu'il y a un climat commun aux esprits que l'on vient de rappeler. Dire que ce climat est meurtrier, c'est à peine jouer sur les mots. Vivre sous ce ciel étouffant commande qu'on en sorte ou qu'on y reste. Il s'agit de savoir comment on en sort dans le premier cas et pourquoi on y reste dans le second. Je définis ainsi le problème du suicide et l'intérêt qu'on peut porter aux conclusions de la philosophie existentielle.

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The feeling of the Absurd does not equate to the concept of the Absurd. It establishes it, nothing more. It does not exhaust it except during the fleeting moment when it passes judgment on the universe. It must then progress further. It is alive—meaning it must either perish or resonate more profoundly. Such is the case with the themes we have assembled here. Yet what concerns me are not works or minds requiring critique through another framework (a task demanding different forms and contexts), but rather the discovery of what unites their conclusions. Never have minds perhaps been so divergent. Yet we recognize their spiritual landscapes as identical. Similarly, across disparate sciences, the cry concluding their trajectories resounds alike. One senses a common climate among these evoked minds. To call this climate deadly barely skirts wordplay. Living under this suffocating sky compels escape or endurance. The question becomes how one escapes in the first case and why one remains in the second. Thus I define the problem of suicide and the interest in existential philosophy's conclusions.

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Je veux auparavant me détourner un instant du droit chemin. Jusqu'ici, c'est par l'extérieur que nous avons pu circonscrire l'absurde. On peut se demander cependant ce que cette notion contient de clair et tenter de retrouver par l'analyse directe sa signification d'une part et, de l'autre, les conséquences qu'elle entraine.

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Before proceeding, I shall momentarily diverge. Thus far, we have approached the Absurd through externals. We may now inquire what clarity this concept contains and attempt through direct analysis to recover its meaning on one hand, and its consequences on the other.

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Si j'accuse un innocent d'un crime monstrueux, si j'affirme à un homme vertueux qu'il a convoité sa propre sœur, il me répondra que c'est absurde. Cette indignation a son côté comique. Mais elle a aussi sa raison profonde. L'homme vertueux illustre par cette réplique l'antinomie définitive qui existe entre l'acte que je lui prête et les principes de toute sa vie. « C'est absurde » veut dire : « c'est impossible », mais aussi : « c'est contradictoire ». Si je vois un homme attaquer à l'arme blanche un groupe de mitrailleuses, je jugerai que son acte est absurde. Mais il n'est tel qu'en vertu de la disproportion qui existe entre son intention et la réalité qui l'attend, de la contradiction que je puis saisir entre ses forces réelles et le but qu'il se propose. De même nous estimerons qu'un verdict est absurde en l'opposant au verdict qu'en apparence les faits commandaient. De même encore une démonstration par l'absurde s'effectue en comparant les conséquences de ce raisonnement avec la réalité logique que l'on veut instaurer. Dans tous ces cas, du plus simple au plus complexe, l'absurdité sera d'autant plus grande que l'écart croîtra entre les termes de ma comparaison. Il y a des mariages absurdes, des défis, des rancœurs, des silences, des guerres et aussi des paix. Pour chacun d'entre eux, l'absurdité naît d'une comparaison. Je suis donc fondé à dire que le sentiment de l'absurdité ne naît pas du simple examen d'un fait ou d'une impression mais qu'il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L'absurde est essentiellement un divorce. Il n'est ni dans l'un ni dans l'autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation.

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If I accuse an innocent man of a monstrous crime, if I tell a virtuous man he lusted after his own sister, he will reply that this is absurd. This indignation has its comic aspect. But it also has its profound rationale. Through this retort, the virtuous man illustrates the definitive antinomy between the act I ascribe to him and his life's principles. "This is absurd" means: "This is impossible," but also: "This is contradictory." If I witness a man assaulting machine guns with a blade, I will deem his act absurd. Yet it is so only through the disproportion between his intent and the awaiting reality, through the contradiction I discern between his actual strength and his proposed aim. Similarly, we deem a verdict absurd by contrasting it with the verdict the facts ostensibly demanded. Likewise, a proof by absurdity operates through comparing a reasoning's consequences with the logical reality one seeks to establish. In all these cases, from simplest to most complex, the absurdity grows with the widening gap between compared terms. There exist absurd marriages, challenges, resentments, silences, wars, and even peaces. For each, absurdity arises through comparison. I am therefore justified in stating the feeling of absurdity springs not from mere observation of fact or impression, but erupts from comparing a state of affairs with a certain reality, an action with the world transcending it. The Absurd is fundamentally a divorce. It resides neither in one element nor the other, but is born of their confrontation.

293

Sur le plan de l'intelligence, je puis donc dire que l'absurde n'est pas dans l'homme (si une pareille métaphore pouvait avoir un sens), ni dans le inonde, mais dans leur présence commune. Il est pour le moment le seul lien qui les unisse. Si j'en veux rester aux évidences, je sais ce que veut l'homme, je sais ce que lui offre le monde et maintenant je puis dire que je sais encore ce qui les unit. Je n'ai pas besoin de creuser plus avant. Une seule certitude suffit à celui qui cherche. Il s'agit seulement d'en tirer toutes les conséquences.

293

On the intellectual plane, I may thus say the Absurd lies neither in man (if such a metaphor held meaning) nor in the world, but in their shared presence. For now, it is their sole bond. If I adhere to immediate evidence, I know man's desires, know what the world offers him, and can now say I still know what unites them. Deeper excavation proves unnecessary. One certainty suffices the seeker: he must draw all consequences from it.

294

La conséquence immédiate est en même temps une règle de méthode. La singulière trinité qu'on met ainsi à jour n'a rien d'une Amérique soudain découverte. Mais elle a ceci de commun avec les données de l'expérience qu'elle est à la fois infiniment simple et infiniment compliquée. Le premier de ses caractères à cet égard est qu'elle ne peut se diviser. Détruire un de ses termes, c'est la détruire tout entière. Il ne peut y avoir d'absurde hors d'un esprit humain. Ainsi l'absurde finit comme toutes choses avec la mort. Mais il ne peut non plus y avoir d'absurde hors de ce monde. Et c'est à ce critérium élémentaire que je juge que la notion d'absurde est essentielle et qu'elle peut figurer la première de mes vérités. La règle de méthode évoquée plus haut apparaît ici. Si je juge qu'une chose est vraie, je dois la préserver. Si je me mêle d'apporter à un problème sa solution, il ne faut pas du moins que j'escamote par cette solution même un des termes du problème. L'unique donnée est pour moi l'absurde. Le problème est de savoir comment en sortir et si le suicide doit se déduire de cet absurde. La première et, au fond, la seule condition de mes recherches, c'est de préserver cela même qui m'écrase, de respecter en conséquence ce que je juge essentiel en lui. Je viens de le définir comme une confrontation et une lutte sans repos.

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The immediate consequence is simultaneously a methodological rule. The peculiar trinity thus revealed contains no sudden New World discovery. Yet like empirical data, it proves both infinitely simple and complex. Its primary characteristic here is indivisibility. Destroy one term, and you annihilate the whole. There can be no absurd outside the human mind. Thus the Absurd perishes like all things with death. But neither can absurdity exist beyond this world. By this elementary criterion, I judge the concept of the Absurd essential—it may stand as my first truth. Our earlier methodological rule resurfaces here. If I deem something true, I must preserve it. Should I venture to solve a problem, I must not let my solution erase any problematical term. The sole given is the Absurd. The question becomes how to escape it—and whether suicide follows from this absurdity. My research's first (and fundamentally only) condition is to preserve what crushes me—to respect what I deem essential within it. I have just defined it as confrontation and unceasing struggle.

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Et poussant jusqu'à son terme cette logique absurde, je dois reconnaître que cette lutte suppose l'absence totale d'espoir (qui n'a rien à voir avec le désespoir), le refus continuel (qu'on ne doit pas confondre avec le renoncement) et l'insatisfaction consciente (qu'on ne saurait assimiler à l'inquiétude juvénile). Tout ce qui détruit, escamote ou subtilise ces exigences (et en premier lieu le consentement qui détruit le divorce) ruine l'absurde et dévalorise l'attitude qu'on peut alors proposer. L'absurde n'a de sens que dans la mesure où l'on n'y consent pas.

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Pursuing this absurd logic to its conclusion, I must acknowledge this struggle presupposes total absence of hope (distinct from despair), continual rejection (not to be confused with renunciation), and conscious dissatisfaction (not reducible to youthful anxiety). Whatever destroys, evades, or sophisticates these exigencies (primarily consent dissolving the divorce) annihilates the Absurd and devalues the attitude then proposed. The Absurd holds meaning only through refusal of consent.

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296

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Il existe un fait d'évidence qui semble tout à fait moral, c'est qu'un homme est toujours la proie de ses vérités. Une fois reconnues, il ne saurait s'en détacher. Il faut bien payer un peu. Un homme devenu conscient de l'absurde lui est lié pour jamais. Un homme sans espoir et conscient de l'être n'appartient plus à l'avenir. Cela est dans l'ordre. Mais il est dans l'ordre également qu'il fasse effort pour échapper à l'univers dont il est le créateur. Tout ce qui précède n'a de sens justement qu'en considération de ce paradoxe. Rien ne peut être plus instructif à cet égard que d'examiner maintenant la façon dont les hommes qui ont reconnu, à partir d'une critique du rationalisme, le climat absurde, ont poussé leurs conséquences.

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An eminently moral fact merits emphasis: man remains forever prey to his truths. Once recognized, he cannot disentangle himself. Some price must be paid. A man who becomes conscious of the Absurd is bound to it forever. A hopeless man conscious of his condition no longer belongs to the future. This is order. But it is equally orderly that he struggle to escape the universe he created. All preceding remarks acquire meaning precisely through this paradox. Nothing proves more instructive here than examining how those who—through rationalism's critique—acknowledged the absurd climate developed their consequences.

298

Or, pour m'en tenir aux philosophies existentielles, je vois que toutes sans exception, me proposent l'évasion. Par un raisonnement singulier, partis de l'absurde sur les décombres de la raison, dans un univers fermé et limité à l'humain, ils divinisent ce qui les écrase et trouvent une raison d'espérer dans ce qui les démunit. Cet espoir forcé est chez tous d'essence religieuse. Il mérite qu'on s'y arrête.

298

Now, focusing on existential philosophies, I observe that without exception they all propose escape. Through singular reasoning, departing from the absurd amid the ruins of reason within a closed universe limited to the human, they divinize what crushes them and find reason to hope in what strips them bare. This forced hope is religious in essence for all. It merits closer examination.

299

J'analyserai seulement ici et à titre d'exemple quelques thèmes particuliers à Chestov et à Kierkegaard. Mais Jaspers va nous fournir, poussé jusqu'à la caricature, un exemple type de cette attitude. Le reste en deviendra plus clair. On le laisse impuissant à réaliser le transcendant, incapable de sonder la profondeur de l'expérience et conscient de cet univers bouleversé par l'échec. Va-t-il progresser ou du moins tirer les conclusions de cet échec ? Il n'apporte rien de nouveau. Il n'a rien trouvé dans l'expérience que l'aveu de son impuissance et aucun prétexte à inférer quelque principe satisfaisant. Pourtant, sans justification, il le dit lui-même, il affirme d'un seul jet à la fois le transcendant, l'être de l'expérience et le sens supra-humain de la vie en écrivant : « L'échec ne montre-t-il pas, au-delà de toute explication et de toute interprétation possible, non le néant mais l'être de la transcendance. » Cet être qui soudain et par un acte aveugle de la confiance humaine, explique tout, il le définit comme « l'unité inconcevable du général et du particulier. » Ainsi l'absurde devient dieu (dans le sens le plus large de ce mot) et cette impuissance à comprendre, l'être qui illumine tout. Rien n'amène en logique ce raisonnement. Je puis l'appeler un saut. Et, paradoxalement, on comprend l'insistance, la patience infinie de Jaspers à rendre irréalisable l'expérience du transcendant. Car plus fuyante est cette approximation, plus vaine s'avère cette définition et plus ce transcendant lui est réel, car la passion qu'il met à l'affirmer est justement proportionnelle à l'écart qui existe entre son pouvoir d'explication et l'irrationalité du monde et de l'expérience. Il apparaît ainsi que Jaspers met d'autant plus d'acharnement à détruire les préjugés de la raison qu'il expliquera de façon plus radicale le monde. Cet apôtre de la pensée humiliée va trouver à l'extrémité même de l'humiliation de quoi régénérer l'être dans toute sa profondeur.

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I shall analyze here as examples only certain themes specific to Chestov and Kierkegaard. But Jaspers will provide us with an archetypal instance of this attitude, pushed to the point of caricature. The rest will thereby become clearer. We find him powerless to realize the transcendent, incapable of plumbing the depths of experience, and conscious of this universe upended by failure. Will he progress or at least draw conclusions from this failure? He contributes nothing new. He has discovered nothing in experience except the admission of his impotence and no pretext for inferring any satisfying principle. Yet without justification, as he himself declares, he asserts in one breath the transcendent, the essence of experience, and the supra-human meaning of life by writing: "Does not failure show, beyond all possible explanation and interpretation, not nothingness but the being of transcendence?" This being that suddenly, through a blind act of human confidence, explains everything, he defines as "the inconceivable unity of the general and the particular." Thus the absurd becomes God (in the broadest sense of this word) and this inability to comprehend becomes the being that illuminates everything. Nothing logically necessitates this reasoning. I can call it a leap. And paradoxically, we understand Jaspers' infinite insistence and patience in rendering the experience of the transcendent unrealizable. For the more elusive this approximation becomes, the vainer this definition proves, the more real the transcendent is to him—for the passion he invests in affirming it exists in precise proportion to the gap between his explanatory power and the irrationality of the world and experience. Thus Jaspers redoubles his zeal in destroying reason's prejudices the more radically he seeks to explain the world. This apostle of humiliated thought will find in humiliation's very extremity the means to regenerate being in all its profundity.

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La pensée mystique nous a familiarisé avec ces procédés. Ils sont légitimes au même titre que n'importe quelle attitude d'esprit. Mais, pour le moment, j'agis comme si je prenais au sérieux certain problème. Sans préjuger de la valeur générale de cette attitude, de son pouvoir d'enseignement, je veux seulement considérer si elle répond aux conditions que je me suis posées, si elle est digne du conflit qui m'intéresse. Je reviens ainsi à Chestov. Un commentateur rapporte une de ses paroles qui mérite intérêt : « La seule vraie issue, dit-il, est précisément là où il n'y a pas d'issue au jugement humain. Sinon, qu'aurions-nous besoin de Dieu ? On ne se tourne vers Dieu que pour obtenir l'impossible. Quant au possible, les hommes y suffisent. » S'il y a une philosophie chestovienne, je puis bien dire qu'elle est tout entière ainsi résumée. Car lorsqu'au terme de ses analyses passionnées, Chestov découvre l'absurdité fondamentale de toute existence, il ne dit point : « Voici l'absurde », mais « voici Dieu - c'est à lui qu'il convient de s'en remettre, même s'il ne correspond à aucune de nos catégories rationnelles ». Pour que la confusion ne soit pas possible, le philosophe russe insinue même que ce Dieu est peut-être haineux et haïssable, incompréhensible et contradictoire, mais dans la mesure même où son visage est le plus hideux il affirme le plus sa puissance. Sa grandeur, c'est son inconséquence. Sa preuve, c'est son inhumanité. Il faut bondir en lui et par ce saut se délivrer des illusions rationnelles. Ainsi pour Chestov l'acceptation de l'absurde est contemporaine de l'absurde lui-même. Le constater, c'est l'accepter et tout l'effort logique de sa pensée est de le mettre à jour pour faire jaillir du même coup l'espoir immense qu'il entraîne. Encore une fois, cette attitude est légitime. Mais je m'entête ici à considérer un seul problème et toutes ses conséquences. Je n'ai pas à examiner le pathétique d'une pensée ou d'un acte de foi. J'ai toute ma vie pour le faire. Je sais que le rationaliste trouve l'attitude chestovienne irritante. Mais je sens aussi que Chestov a raison contre le rationaliste et je veux seulement savoir s'il reste fidèle aux commandements de l'absurde.

300

Mystical thought has familiarized us with such procedures. They are as legitimate as any mental attitude. But for now, I act as though taking a particular problem seriously. Without prejudging this attitude's general value or didactic power, I wish only to consider whether it meets the conditions I have set, whether it is worthy of the conflict that concerns me. I thus return to Chestov. A commentator cites one of his remarks worthy of note: "The only true way out," he says, "lies precisely where human judgment sees no way out. Otherwise, what need would we have of God? One turns to God only to obtain the impossible. As for the possible, men suffice." If there is a Chestovian philosophy, I can say it is entirely encapsulated here. For through his impassioned analyses, when Chestov discovers the fundamental absurdity of all existence, he does not declare: "This is the absurd," but rather: "This is God—we must entrust ourselves to Him, even if He corresponds to none of our rational categories." To avoid confusion, the Russian philosopher even hints that this God may be hateful and hate-worthy, incomprehensible and contradictory, but precisely to the extent His countenance is most hideous does He affirm His power. His greatness lies in His inconsistency. His proof is His inhumanity. One must leap into Him and through this leap emancipate oneself from rational illusions. Thus for Chestov, acceptance of the absurd coincides with the absurd itself. To acknowledge it is to accept it, and the entire logical effort of his thought aims to bring it to light so that the immense hope it entails may simultaneously erupt. Let me reiterate—this attitude is legitimate. But I persist here in considering a single problem and all its consequences. I need not examine the pathos of an act of faith or thought. I have a lifetime for that. I know the rationalist finds Chestov's attitude exasperating. Yet I also sense Chestov is right against the rationalist, and I wish only to know whether he remains faithful to the commandments of the absurd.

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Or, si l'on admet que l'absurde est le contraire de l'espoir, on voit que la pensée existentielle, pour Chestov, présuppose l'absurde, mais ne le démontre que pour le dissiper. Cette subtilité de pensée est un tour pathétique de jongleur. Quand Chestov d'autre part oppose son absurde à la morale courante et à la raison, il l'appelle vérité et rédemption. Il y a donc à la base et dans cette définition de l'absurde une approbation que Chestov lui apporte. Si l'on reconnaît que tout le pouvoir de cette notion réside dans la façon dont il heurte nos espérances élémentaires, si l'on sent que l'absurde exige pour demeurer qu'on n'y consente point, on voit bien alors qu'il a perdu son vrai visage, son caractère humain et relatif pour entrer dans une éternité à la fois incompréhensible et satisfaisante. Si absurde, il y a, c'est dans l'univers de l'homme. Dès l'instant où sa notion se transforme en tremplin d'éternité, elle n'est plus liée à la lucidité humaine. L'absurde n'est plus cette évidence que l'homme constate sans y consentir. La lutte est éludée. L'homme intègre l'absurde et dans cette communion fait disparaître son caractère essentiel qui est opposition, déchirement et divorce. Ce saut est une dérobade. Chestov qui cite si volontiers le mot d'Hamlet The time is out of joint, l'écrit ainsi avec une sorte d'espoir farouche qu'il est permis de lui attribuer tout particulièrement. Car ce n'est pas ainsi qu'Hamlet le prononce ou que Shakespeare l'écrit. La griserie de l'irrationnel et la vocation de l'extase détournent de l'absurde un esprit clairvoyant. Pour Chestov, la raison est vaine, mais il y a quelque chose au-delà de la raison. Pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n'y a rien au-delà de la raison.

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Now, if we admit that the absurd is the contrary of hope, we see that for Chestov, existential thought presupposes the absurd but demonstrates it only to dispel it. This subtlety of thought is a pathetic conjurer's trick. When Chestov elsewhere opposes his absurd to commonplace morality and reason, he calls it truth and redemption. Thus at the foundation of this definition of the absurd lies an approbation Chestov confers upon it. If we acknowledge that this notion's entire power resides in how it shocks our elementary hopes, if we feel the absurd demands non-consent to endure, we clearly see it has lost its true visage—its human and relative character—to enter an eternity both incomprehensible and gratifying. If there is an absurd, it lies within man's universe. The moment its notion transforms into a springboard to eternity, it ceases to be tied to human lucidity. The absurd is no longer that evident reality man notes without consenting. The struggle is evaded. Man integrates the absurd, and through this communion annihilates its essential character: opposition, laceration, and divorce. This leap is an evasion. Chestov, who so willingly cites Hamlet's line The time is out of joint, writes it with a fierce hope attributable to him alone. For this is not how Hamlet speaks it nor Shakespeare writes it. The intoxication of the irrational and the vocation of ecstasy divert a clear-sighted mind from the absurd. For Chestov, reason is vain, but there is something beyond reason. For an absurd mind, reason is vain and there is nothing beyond reason.

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Ce saut du moins peut nous éclairer un peu plus sur la nature véritable de l'absurde. Nous savons qu'il ne vaut que dans un équilibre, qu'il est avant tout dans la comparaison et non point dans les termes de cette comparaison. Mais Chestov justement fait porter tout le poids sur l'un des termes et détruit l'équilibre. Notre appétit de comprendre, notre nostalgie d'absolu ne sont explicables que dans la mesure où justement nous pouvons comprendre et expliquer beaucoup de choses. Il est vain de nier absolument la raison. Elle a son ordre dans lequel elle est efficace. C'est justement celui de l'expérience humaine. C'est pourquoi nous voulons tout rendre clair. Si nous ne le pouvons pas, si l'absurde naît à cette occasion, c'est justement à la rencontre de cette raison efficace mais limitée et de l'irrationnel toujours renaissant. Or, quand Chestov s'irrite contre une proposition hégélienne de ce genre : « les mouvements du système solaire s'effectuent conformément à des lois immuables et ces lois sont sa raison », lorsqu'il met toute sa passion à disloquer le rationalisme spinozien, il conclut justement à la vanité de toute raison. D'où, par un retour naturel et illégitime, à la prééminence de l'irrationnel [4]. Mais le passage n'est pas évident. Car ici peuvent intervenir la notion de limite et celle de plan. Les lois de la nature peuvent être valables jusqu'à une certaine limite, passée laquelle elles se retournent contre elles-mêmes pour faire naître l'absurde. Ou encore, elles peuvent se légitimer sur le plan de la description sans pour cela être vraies sur celui de l'explication. Tout est sacrifié ici à l'irrationnel et l'exigence de clarté étant escamotée, l'absurde disparaît avec un des termes de sa comparaison. L'homme absurde au contraire ne procède pas à ce nivellement. Il reconnaît la lutte, ne méprise pas absolument la raison et admet l'irrationnel. Il recouvre ainsi du regard toutes les données de l'expérience et il est peu disposé à sauter avant de savoir. Il sait seulement que dans cette conscience attentive, il n'y a plus de place pour l'espoir.

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This leap may at least shed further light on the true nature of the Absurd. We know that it holds value only in equilibrium, residing foremost in the act of comparison rather than in its constituent terms. Yet Chestov places the entire weight on one term alone, thereby disrupting the balance. Our hunger to comprehend, our yearning for the absolute, become explicable precisely because we can understand and explain so much. To categorically deny reason proves futile. It operates effectively within its own domain – that of human experience. This is why we insist on clarity. When clarity eludes us, when the Absurd arises, it does so at the crossroads of this limited yet potent reason and the ever-resurgent irrational. Yet Chestov, in his indignation toward Hegelian propositions like "the movements of the solar system obey immutable laws which constitute its reason," and in his fervent dismantling of Spinozist rationalism, concludes reason's utter vanity. From this follows – through a natural yet illegitimate reversal – the supremacy of the irrational [4]. But the transition remains unconvincing. For here we must consider boundaries and planes of validity: natural laws may hold until a certain threshold, beyond which they invert themselves to spawn the Absurd; or they may prove valid descriptively while remaining unverified explanatorily. Here, all is sacrificed to the irrational, clarity's imperative is sidestepped, and the Absurd vanishes along with one term of its dialectic. The Absurd Man, by contrast, rejects such leveling. He acknowledges the struggle, does not utterly scorn reason, and admits the irrational. Thus he surveys the full breadth of experience, disinclined to leap before understanding. He knows only that in this lucid awareness, hope finds no foothold.

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Ce qui est sensible chez Léon Chestov, le sera plus encore peut-être chez Kierkegaard. Certes, il est difficile de cerner chez un auteur aussi fuyant des propositions claires. Mais, malgré des écrits apparemment opposés, par-dessus les pseudonymes, les jeux et les sourires, on sent tout au long de cette oeuvre apparaître comme le pressentiment (en même temps que l'appréhension) d'une vérité qui finit par éclater dans les derniers ouvrages : Kierkegaard lui aussi fait le saut. Le christianisme dont son enfance s'effrayait tant, il revient finalement vers son visage le plus dur. Pour lui aussi, l'antinomie et le paradoxe deviennent critères du religieux. Ainsi cela même qui faisait désespérer du sens et de la profondeur de cette vie lui donne maintenant sa vérité et sa clarté. Le christianisme, c'est le scandale et ce que Kierkegaard demande tout uniment, c'est le troisième sacrifice exigé par Ignace de Loyola, celui dont Dieu se réjouit le plus : « le sacrifice de l'Intellect [5] ». Cet effet du « saut » est bizarre, mais ne doit plus nous surprendre. Il fait de l'absurde le critère de l'autre monde alors qu'il est seulement un résidu de l'expérience de ce monde. « Dans son échec, dit Kierkegaard, le croyant trouve son triomphe. »

303

What becomes evident in Léon Chestov grows even more pronounced in Kierkegaard. Admittedly, this elusive thinker resists clear propositions. Yet across his pseudonymous works, through masks and irony, one discerns a dawning apprehension that culminates explosively in his final writings: Kierkegaard too makes the leap. The Christianity that terrified his childhood ultimately reclaims him in its most severe form. For him as well, antinomy and paradox become religious touchstones. The very forces that once made life's meaning and depth despairing now confer truth and lucidity. Christianity is scandal, and Kierkegaard demands nothing less than the third sacrifice demanded by Ignatius of Loyola – the one "Sacrifice of the Intellect" that most delights God [5]. The effect of this "leap" may startle us, yet should no longer surprise. It transforms the Absurd – a residue of worldly experience – into a criterion for the beyond. "In his failure," Kierkegaard declares, "the believer finds triumph."

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Je n'ai pas à me demander à quelle émouvante prédication se rattache cette attitude. J'ai seulement à me demander si le spectacle de l'absurde et son caractère propre la légitiment. Sur ce point, je sais que cela n'est pas. À considérer de nouveau le contenu de l'absurde, on comprend mieux la méthode qui inspire Kierkegaard. Entre l'irrationnel du monde et la nostalgie révoltée de l'absurde, il ne maintient pas l'équilibre. Il n'en respecte pas le rapport qui fait à proprement parler le sentiment de l'absurdité. Certain de ne pouvoir échapper à l'irrationnel, il veut du moins se sauver de cette nostalgie désespérée qui lui paraît stérile et sans portée. Mais s'il peut avoir raison sur ce point dans son jugement, il ne saurait en être de même dans sa négation. S'il remplace son cri de révolte par une adhésion forcenée, le voilà conduit à ignorer l'absurde qui l'éclairait jusqu'ici et à diviniser la seule certitude que désormais il ait, l'irrationnel. L'important, disait l'abbé Galiani à Mme d'Epinay, n'est pas de guérir, mais de vivre avec ses maux. Kierkegaard veut guérir. Guérir, c'est son voeu forcené, celui qui court dans tout son journal. Tout l'effort de son intelligence est d'échapper à l'antinomie de la condition humaine. Effort d'autant plus désespéré qu'il en aperçoit par éclairs la vanité, par exemple quand il parle de lui, comme si ni la crainte de Dieu, ni la piété, n'étaient capables de lui donner la paix. C'est ainsi que, par un subterfuge torturé, il donne à l'irrationnel le visage, et à son Dieu les attributs de l'absurde : injuste, inconséquent et incompréhensible. L'intelligence seule en lui s'essaie à étouffer la revendication profonde du cœur humain. Puisque rien n'est prouvé, tout peut être prouvé.

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My concern lies not with the moving sermon this attitude implies, but solely with whether the spectacle of the Absurd and its inherent nature can justify it. Here, I know they cannot. Re-examining the Absurd's content clarifies Kierkegaard's method. Between the world's irrationality and the Absurd's rebellious yearning, he does not sustain equilibrium. He disregards the precise relational tension that constitutes Absurd consciousness. Certain of being unable to escape the irrational, he seeks liberation from what he deems sterile, futile despair. But if his judgment holds validity here, his negation does not. By replacing his cry of revolt with frenzied adherence, he blinds himself to the Absurd that once illuminated his path, deifying his sole remaining certainty – the irrational. As Abbé Galiani told Mme d'Epinay: "The important thing is not to be cured, but to live with one's ailments." Kierkegaard desires cure. To be cured is his frenzied wish, the leitmotif echoing through his journals. His intellect's entire labor strives to evade humanity's antinomical condition – a labor growing more desperate as he glimpses its vanity, as when he confesses that neither fear of God nor piety brings him peace. Through tortured contrivance, he imposes the Absurd's countenance upon the irrational and attributes its qualities to God: injustice, inconsistency, incomprehensibility. His intellect alone struggles to smother the heart's primal cry. When nothing is proven, everything becomes provable.

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C'est Kierkegaard lui-même qui nous révèle le chemin suivi. Je ne veux rien suggérer ici, mais comment ne pas lire dans ses œuvres les signes d'une mutilation presque volontaire de l'âme en face de la mutilation consentie sur l'absurde ? C'est le leit-motiv du Journal. « Ce qui m'a fait défaut, c'est la bête qui, elle aussi, fait partie de l'humaine destinée... Mais donnez-moi donc un corps. » Et plus loin : « Oh ! surtout dans ma première jeunesse, que n'eussé-je donné pour être homme, même six mois... ce qui me manque, au fond, c'est un corps et les conditions physiques de l'existence. » Ailleurs, le même homme pourtant fait sien le grand cri d'espoir qui a traversé tant de siècles et animé tant de cœurs, sauf celui de l'homme absurde. « Mais pour le chrétien, la mort n'est nullement la fin de tout et elle implique infiniment plus d'espoir que n'en comporte pour nous la vie, même débordante de santé et de force. » La réconciliation par le scandale, c'est encore de la réconciliation. Elle permet peut-être, on le voit, de tirer l’espoir de son contraire qui est la mort. Mais même si la sympathie fait pencher vers cette attitude, il faut dire cependant que la démesure ne justifie rien. Cela passe, dit-on, la mesure humaine, il faut donc que cela soit surhumain. Mais ce « donc » est de trop. Il n'y a point ici de certitude logique. Il n'y a point non plus de probabilité expérimentale. Tout ce que je puis dire, c'est qu'en effet cela passe ma mesure. Si je n'en tire pas une négation, du moins je ne veux rien fonder sur l'incompréhensible. Je veux savoir si je puis vivre avec ce que je sais et avec cela seulement. On me dit encore que l'intelligence doit ici sacrifier son orgueil et la raison s'incliner. Mais si je reconnais les limites de la raison, je ne la nie pas pour autant, reconnaissant ses pouvoirs relatifs. Je veux seulement me tenir dans ce chemin moyen où l'intelligence peut rester claire. Si c'est là son orgueil, je ne vois pas de raison suffisante pour y renoncer. Rien de plus profond, par exemple, que la vue de Kierkegaard selon quoi le désespoir n'est pas un fait mais un état : l'état même du péché. Car le péché c'est ce qui éloigne de Dieu. L'absurde, qui est l'état métaphysique de l'homme conscient, ne mène pas à Dieu [6]. Peut-être cette notion s'éclaircira-t-elle si je hasarde cette énormité : l'absurde c'est le péché sans Dieu.

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It is Kierkegaard himself who reveals the path he followed. I wish to suggest nothing here, but how can one fail to read in his works the signs of an almost willful mutilation of the soul confronting the mutilation accepted in the Absurd? This is the leitmotif of the Journal. "What I lack is the beast which is also part of human destiny... But give me a body." And further: "Oh! Especially in my early youth, what would I not have given to be a man, even for six months... What I fundamentally lack is a body and the physical conditions of existence." Elsewhere, this same man nevertheless adopts the great cry of hope that has traversed so many centuries and animated so many hearts—except that of the absurd man. "But for the Christian, death is by no means the end of all things, and it contains infinitely more hope than life ever can, even overflowing with health and vigor." Reconciliation through scandal remains reconciliation. It allows one, as we see, to derive hope from its opposite, which is death. Yet even if sympathy inclines us toward this attitude, we must say that excess justifies nothing. They say this surpasses human measure; thus, it must be superhuman. But this "thus" is superfluous. There is no logical certainty here. Nor is there experimental probability. All I can say is that this indeed surpasses my measure. If I do not draw a negation from it, at least I refuse to found anything on the incomprehensible. I want to know whether I can live with what I know and with that alone. I am told that intelligence must here sacrifice its pride and reason bow down. But if I recognize the limits of reason, I do not thereby negate it, acknowledging its relative powers. I merely wish to remain on this middle path where the intellect can remain lucid. If this is its pride, I see no sufficient reason to renounce it. Nothing is more profound, for example, than Kierkegaard's view that despair is not a fact but a state: the very state of sin. For sin is what estranges from God. The Absurd, which is the metaphysical condition of conscious man, does not lead to God [6]. Perhaps this notion will become clearer if I venture this enormity: the Absurd is sin without God.

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Cet état de l'absurde, il s'agit d'y vivre. Je sais sur quoi il est fondé, cet esprit et ce monde arcboutés l'un contre l'autre sans pouvoir s'embrasser. Je demande la règle de vie de cet état et ce qu'on me propose en néglige le fondement, nie l'un des termes de l'opposition douloureuse, me commande une démission. Je demande ce qu'entraîne la condition que je reconnais pour mienne, je sais qu'elle implique l'obscurité et l'ignorance et l'on m'assure que cette ignorance explique tout et que cette nuit est ma lumière. Mais on ne répond pas ici à mon intention et ce lyrisme exaltant ne peut me cacher le paradoxe. Il faut donc se détourner. Kierkegaard peut crier, avertir : « Si l'homme n'avait pas de conscience éternelle, si, au fond de toutes choses, il n'y avait qu'une puissance sauvage et bouillonnante produisant toutes choses, le grand et le futile, dans le tourbillon d'obscures passions, si le vide sans fond que rien ne peut combler se cachait sous les choses, que, serait donc la vie, sinon le désespoir ? » Ce cri n'a pas de quoi arrêter l'homme absurde. Chercher ce qui est vrai n'est pas chercher ce qui est souhaitable. Si pour échapper à la question angoissée : « Que serait donc la vie ? » il faut comme l'âne se nourrir des roses de l'illusion, plutôt que de se résigner au mensonge, l'esprit absurde préfère adopter sans trembler la réponse de Kierkegaard : « le désespoir ». Tout bien considéré, une âme déterminée s'en arrangera toujours.

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This state of the Absurd is to be lived. I know upon what foundation it rests—this mind and this world, braced against each other without being able to embrace. I ask for the rule of life in this state, and what is proposed to me neglects the foundation, denies one term of the painful opposition, demands my resignation. I ask what consequences follow from the condition I recognize as mine, I know it implies obscurity and ignorance, and I am assured that this ignorance explains everything and that this darkness is my light. But here they answer my intent with paradoxes, and this exalting lyricism cannot conceal the contradiction. We must therefore turn away. Kierkegaard may shout and warn: "If man had no eternal consciousness, if, at the bottom of everything, there were merely a wild, seething force producing everything, both great and trifling, in the storm of dark passions, if the unfathomable void that nothing can fill underlay all things, what would life be but despair?" This cry has no power to arrest the absurd man. Seeking what is true is not seeking what is desirable. If to escape the anguished question, "What would life be?" one must, like the donkey, feed on the roses of illusion rather than resign oneself to falsehood, the absurd mind prefers to adopt without flinching Kierkegaard's reply: "despair." A resolute soul will always manage somehow.

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Je prends la liberté d'appeler ici suicide philosophique l'attitude existentielle. Mais ceci n'implique pas un jugement. C'est une façon commode de désigner le mouvement par quoi une pensée se nie elle-même et tend à se surpasser dans ce qui fait sa négation. Pour les existentiels, la négation c'est leur Dieu. Exactement, ce dieu ne se soutient que, par la négation de la raison humaine [7]. Mais comme les suicides, les dieux changent avec les hommes. Il y a plusieurs façons de sauter, l'essentiel étant de sauter. Ces négations rédemptrices, ces contradictions finales qui nient l'obstacle que l'on n'a pas encore sauté, peuvent naître aussi bien (c'est le paradoxe que vise ce raisonnement) d'une certaine inspiration religieuse que de l'ordre rationnel. Elles prétendent toujours à l'éternel. c'est en cela seulement qu'elles font le saut.

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I take the liberty here of calling existential suicide the attitude of philosophical suicide. But this implies no judgment. It is a convenient way of designating the movement by which a thought negates itself and seeks to surpass itself in what constitutes its negation. For the existentialists, negation is their God. To be precise, this god is sustained only through the negation of human reason [7]. But like suicides, gods change with men. There are many ways of leaping; the essential thing is to leap. These redemptive negations, these ultimate contradictions that negate the obstacle one has not yet surmounted, may spring as well (here is the paradox this reasoning targets) from a certain religious inspiration as from the rational order. They always lay claim to the eternal. It is in this alone that they leap.

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Il faut encore le dire, le raisonnement que cet essai poursuit laisse entièrement de côté l'attitude spirituelle la plus répandue dans notre siècle éclairé : celle qui s'appuie sur le principe que tout est raison et qui vise à donner une explication au monde. Il est naturel d'en donner une vue claire lorsqu'on admet qu'il doit être clair. Cela est même légitime mais n'intéresse pas le raisonnement que nous poursuivons ici. Son but en effet c'est d'éclairer la démarche de l'esprit lorsque, parti d'une philosophie de la non-signification du monde, il finit par lui trouver un sens et une profondeur. La plus pathétique de ces démarches est d'essence religieuse ; elle s'illustre dans le thème de l'irrationnel. Mais la plus paradoxale et la plus significative est bien celle qui donne ses raisons raisonnantes à un monde qu'elle imaginait tout d'abord sans principe directeur. On ne saurait en tout cas venir aux conséquences qui nous intéressent sans avoir donné une idée de cette nouvelle acquisition de l'esprit de nostalgie.

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It must be reiterated that the reasoning pursued in this essay leaves entirely aside the most widespread spiritual attitude of our enlightened age: that which rests on the principle that all is reason and aims to explain the world. It is natural to present a clear view of the world if one believes it to be clear. This is even legitimate but does not concern the reasoning we are pursuing here. Its aim is to shed light on the mind's movement when, starting from a philosophy of the world's meaninglessness, it ends by finding meaning and depth in it. The most heartrending of these processes is religious in essence; it finds illustration in the theme of the irrational. But the most paradoxical and significant is certainly that which attributes rationalizing reasons to a world it initially imagined as devoid of all guiding principle. In any case, one cannot reach the consequences that interest us without first conveying an idea of this new acquisition of the spirit of nostalgia.

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J'examinerai seulement le thème de « I'Intention », mis à la mode par Husserl et les phénoménologues. Il y a été fait allusion. Primitivement, la méthode husserlienne nie la démarche classique de la raison. Répétons-nous. Penser, ce n'est pas unifier, rendre familière l'apparence sous le visage d'un grand principe. Penser, c'est réapprendre à voir, diriger sa conscience, faire de chaque image un lieu privilégié. Autrement dit, la phénoménologie se refuse à expliquer le monde, elle veut être seulement une description du vécu. Elle rejoint la pensée absurde dans son affirmation initiale qu'il n'est point de vérité, mais seulement des vérités. Depuis le vent du soir jusqu'à cette main sur mon épaule, chaque chose a sa vérité. C'est la conscience qui l'éclaire par l'attention qu'elle lui prête. La conscience ne forme pas l'objet de sa connaissance, elle fixe seulement, elle est l'acte d'attention et pour reprendre une image bergsonienne, elle ressemble à l'appareil de projection qui se fixe d'un coup sur une image. La différence, c'est qu'il n'y a pas de scénario, mais une illustration successive et inconséquente. Dans cette lanterne magique, toutes les images sont privilégiées. La conscience met en suspens dans l'expérience les objets de son attention. Par son miracle, elle les isole. Ils sont dès lors en dehors de tous les jugements. C'est cette « intention » qui caractérise la conscience. Mais le mot n'implique aucune idée de finalité ; il est pris dans son sens de « direction », il n'a de valeur que topographique.

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I shall examine here only the theme of "Intentionality," popularized by Husserl and the phenomenologists. This has been alluded to earlier. Originally, Husserl's method rejects the classical deductive approach of reason. Let us reiterate: Thinking is not unifying or making familiar the semblance of things under the guise of some grand principle. Thinking is learning to see anew, directing consciousness attentively, making each image a privileged site. In other words, phenomenology refuses to explain the world; it seeks merely to describe lived experience. It converges with absurd thought in its initial affirmation that there is no single Truth, only truths. From the evening breeze to this hand upon my shoulder, each phenomenon holds its own truth. Consciousness illuminates them through the attention it bestows. Consciousness does not form the object of its knowledge; it focuses, it is the act of attention, and borrowing a Bergsonian image, it resembles a projector suddenly fixed upon an image. The difference is that there is no predetermined script, only a succession of disparate tableaux. In this magic lantern, all images are privileged. Consciousness suspends the objects of its attention within experience. Through its miraculous power, it isolates them. Henceforth, they exist beyond all judgment. This "intentionality" characterizes consciousness—though the term implies no teleology, merely a "directionality," having only topographic value.

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À première vue, il semble bien que rien ainsi ne contredit l'esprit absurde. Cette apparente modestie de la pensée qui se borne à décrire ce qu'elle se refuse à expliquer, cette discipline volontaire d'où procède paradoxalement l'enrichissement profond de l'expérience et la renaissance du monde dans sa prolixité, ce sont là des démarches absurdes. Du moins à première vue. Car les méthodes de pensée, en ce cas comme ailleurs, revêtent toujours deux aspects, l'un psychologique et l'autre métaphysique [8]. Par là elles recèlent deux vérités. Si le thème de l'intentionalité ne prétend illustrer qu'une attitude psychologique, par laquelle le réel serait épuisé au lieu d'être expliqué, rien en effet ne le sépare de l'esprit absurde. Il vise à dénombrer ce qu'il ne peut transcender. Il affirme seulement que dans l'absence de tout principe d'unité, la pensée peut encore trouver sa joie à décrire et à comprendre chaque visage de l'expérience. La vérité dont il est question alors pour chacun de ces visages est d'ordre psychologique. Elle témoigne seulement de l'« intérêt » que peut présenter la réalité. C'est une façon d'éveiller un monde somnolent et de le rendre vivant à l'esprit. Mais si l'on veut étendre et fonder rationnellement cette notion de vérité, si l'on prétend découvrir ainsi l’« essence » de chaque objet de la connaissance, on restitue sa profondeur à l'expérience. Pour un esprit absurde, cela est incompréhensible. Or, c'est ce balancement de la modestie à l'assurance qui est sensible dans l'attitude intentionnelle et ce miroitement de la pensée phénoménologique illustrera mieux que tout autre chose le raisonnement absurde.

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At first glance, nothing here seems to contradict the absurd mind. This apparent modesty of thought that limits itself to describing what it refuses to explain, this disciplined approach that paradoxically enriches experience by resurrecting the world's profusion—these seem quintessentially absurd procedures. At least superficially. For methods of thought, here as elsewhere, always have two aspects: psychological and metaphysical [8]. Thus they harbor dual truths. If the theme of intentionality aims merely to illustrate a psychological attitude—where reality is exhaustively described rather than explained—then it indeed aligns with absurd thought. It seeks to inventory what cannot be transcended. It affirms that even in the absence of any unifying principle, thought can still revel in describing and comprehending each facet of experience. The truth pertaining to each facet then becomes psychological: it testifies to the "interest" reality may hold. This is a way of awakening a slumbering world and quickening it in the mind. But if one seeks to expand and rationally justify this notion of truth, if one claims to thereby uncover the "essence" of each object of knowledge, one restores depth to experience. To the absurd mind, this is incomprehensible. Yet this oscillation between modesty and assurance is palpable in intentionality's posture, and the shimmering logic of phenomenological thought will illuminate absurd reasoning more vividly than any other example.

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Car Husserl parle aussi « d'essences extra-temporelles » que l'intention met à jour et l'on croit entendre Platon. On n'explique pas toutes choses par une seule, mais par toutes. Je n'y vois pas de différence. Certes ces idées ou ces essences que la conscience « effectue » au bout de chaque description, on ne veut pas encore qu'elles soient modèles parfaits. Mais on affirme qu'elles sont directement présentes dans toute donnée de perception. Il n'y a plus une seule idée qui explique tout, mais une infinité d'essences qui donnent un sens à une infinité d'objets. Le monde s'immobilise, mais s'éclaire. Le réalisme platonicien devient intuitif, mais c'est encore du réalisme. Kierkegaard s'abîmait dans son Dieu, Parménide précipitait la pensée dans l'Un. Mais ici la pensée se jette dans un polythéisme abstrait. Il y a mieux : les hallucinations et les fictions font partie elles aussi des « essences extra-temporelles ». Dans le nouveau monde des idées, la catégorie de centaure collabore avec celle, plus modeste, de métropolitain.

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For Husserl also speaks of "extra-temporal essences" revealed through intentionality, evoking echoes of Plato. We do not explain all things through one principle, but through all principles. I see no difference here. To be sure, these ideas or essences that consciousness "actualizes" through each descriptive act are not posited as perfect archetypes. Yet they are affirmed as directly present in every perceptual datum. No longer a single Idea explaining all, but an infinity of essences imparting meaning to an infinity of objects. The world stands still yet becomes luminous. Platonic realism becomes intuitive, but remains realism. Kierkegaard dissolved into his God; Parmenides plunged thought into the One. Here, thought hurls itself into an abstract polytheism. More remarkably: hallucinations and fictions too belong to "extra-temporal essences." In this new world of Ideas, the category of centaur collaborates with the more modest one of metro train.

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Pour l'homme absurde, il y avait une vérité en même temps qu'une amertume dans cette opinion purement psychologique que tous les visages du monde sont privilégiés. Que tout soit privilégié revient à dire que tout est équivalent. Mais l'aspect métaphysique de cette vérité le mène si loin que par une réaction élémentaire, il se sent plus près peut-être de Platon. On lui enseigne en effet que toute image suppose une essence également privilégiée. Dans ce monde idéal sans hiérarchie, l'armée formelle est composée seulement de généraux. Sans doute la transcendance avait été éliminée. Mais un tournant brusque de la pensée réintroduit dans le monde une sorte d'immanence fragmentaire qui restitue sa profondeur à l'univers.

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For the absurd man, there was both a truth and a bitterness in this purely psychological view that all the world's facets are privileged. To say everything is privileged is to say all is equivalent. But the metaphysical dimension of this truth leads him so far that through an elemental reaction, he perhaps feels closer to Plato. For he is taught that every image presupposes an equally privileged essence. In this ideal world without hierarchy, the formal army consists solely of generals. Admittedly, transcendence had been eliminated. But a sudden swerve of thought reintroduces into the world a fragmented immanence that restores the universe's depth.

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Dois-je craindre d'avoir mené trop loin un thème manié avec plus de prudence par ses créateurs ? Je lis seulement ces affirmations d'Husserl, d'apparence paradoxale, mais dont on sent la logique rigoureuse, si l'on admet ce qui précède : « Ce qui est vrai est vrai absolument, en soi ; la vérité est une ; identique à elle-même, quels que soient les êtres qui la perçoivent, hommes, monstres, anges ou dieux. » La Raison triomphe et claironne par cette voix, je ne puis le nier. Que peut signifier son affirmation dans le monde absurde ? La perception d'un ange ou d'un dieu n'a pas de sens pour moi. Ce lieu géométrique où la raison divine ratifie la mienne m'est pour toujours incompréhensible. Là encore, je décèle un saut, et pour être fait dans l'abstrait, il ne signifie pas moins pour moi l'oubli de ce que, justement, je ne veux pas oublier. Lorsque plus loin Husserl s'écrie :« Si toutes les masses soumises à l'attraction disparaissaient, la loi de l'attraction ne s'en trouverait pas détruite, mais elle resterait simplement sans application possible », je sais que je me trouve en face d'une métaphysique de consolation. Et si je veux découvrir le tournant où la pensée quitte le chemin de l'évidence, je n'ai qu'à relire le raisonnement parallèle qu'Husserl tient à propos de l'esprit : « Si nous pouvions contempler clairement les lois exactes des processus psychiques, elles se montreraient également éternelles et invariables, comme les lois fondamentales des sciences naturelles théoriques. Donc elles seraient valables même s'il n'y avait aucun processus psychique. » Même si l'esprit n'était pas, ses lois seraient ! Je comprends alors que d'une vérité psychologique, Husserl prétend faire une règle rationnelle : après avoir nié le pouvoir intégrant de la raison humaine, il saute par ce biais dans la Raison éternelle.

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Should I fear having pursued a theme too far that its creators handled more cautiously? I merely read these seemingly paradoxical assertions of Husserl, whose rigorous logic becomes apparent if we accept the preceding arguments: “What is true is absolutely true, in itself; Truth is one; identical to itself, regardless of the beings who perceive it—men, monsters, angels, or gods.” Reason triumphs and trumpets through this voice—I cannot deny it. But what can its assertion signify in the absurd world? The perception of an angel or a god holds no meaning for me. This geometric realm where divine reason validates my own remains forever incomprehensible to me. Here again, I discern a leap—though made in the abstract, it still represents for me the forgetting of precisely what I refuse to forget. When Husserl later exclaims: “If all masses subject to gravity were to vanish, the law of attraction would not thereby be destroyed but would simply remain without possible application,” I recognize a metaphysics of consolation. To locate the pivot where thought departs from the path of evidence, I need only revisit Husserl’s parallel reasoning about the mind: “If we could clearly contemplate the exact laws of psychic processes, they would prove equally eternal and invariable, like the fundamental laws of theoretical natural science. Thus they would remain valid even if no psychic processes existed.” Even if the mind were not, its laws would be! Here I grasp how Husserl transforms a psychological truth into a rational rule: after denying the synthesizing power of human reason, he vaults through this loophole into eternal Reason.

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Le thème husserlien de l'« univers concret » ne peut alors me surprendre. Me dire que toutes les essences ne sont pas formelles, mais qu'il en est de matérielles, que les premières sont l'objet de la logique et les secondes des sciences, ce n'est qu'une question de définition. L'abstrait, m'assure-t-on, ne désigne qu'une partie non consistante par elle-même d'un universel concret. Mais le balancement déjà révélé me permet d'éclairer la confusion de ces termes. Car cela peut vouloir dire que l'objet concret de mon attention, ce ciel, le reflet de cette eau sur le pan de ce manteau gardent à eux seuls ce prestige du réel que mon intérêt isole dans le monde. Et je ne le nierai pas. Mais cela peut vouloir dire aussi que ce manteau lui-même est universel, a son essence particulière et suffisante, appartient au monde des formes. Je comprends alors que l'on a changé seulement l'ordre de la procession. Ce monde n'a plus son reflet dans un univers supérieur, mais le ciel des formes se figure dans le peuple des images de cette terre. Ceci ne change rien pour moi. Ce n'est point le goût du concret, le sens de la condition humaine que je retrouve ici, mais un intellectualisme assez débridé pour généraliser le concret lui-même.

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Husserl’s theme of the “concrete universe” thus fails to surprise me. To claim that not all essences are formal but that material ones exist—the former being the object of logic and the latter of science—is merely a matter of definition. The abstract, I am told, designates only an insubstantial fragment of a concrete universal. Yet the vacillation already exposed illuminates the confusion in these terms. For this could mean that the concrete object of my attention—this sky, the reflection of water on a coat’s surface—retains alone the prestige of reality that my interest isolates within the world. I do not deny this. But it could equally mean that the coat itself is universal, possessing its particular and self-sufficient essence within the realm of forms. I then realize that only the order of procession has changed. This world no longer reflects a higher universe; instead, the celestial realm of forms is mirrored in the multitude of earthly images. This alters nothing for me. What I find here is not a taste for the concrete or an awareness of the human condition, but an intellectualism unrestrained enough to universalize the concrete itself.

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On s'étonnerait en vain du paradoxe apparent qui mène la pensée à sa propre négation par les voies opposées de la raison humiliée et de la raison triomphante. Du dieu abstrait d'Husserl au dieu fulgurant de Kierkegaard, la distance n'est pas si grande. La raison et l'irrationnel mènent à la même prédication. C'est qu'en vérité le chemin importe peu, la volonté d'arriver suffit à tout. Le philosophe abstrait et le philosophe religieux partent du même désarroi et se soutiennent dans la même angoisse. Mais l'essentiel est d'expliquer. La nostalgie est plus forte ici que la science. Il est significatif que la pensée de l'époque soit à la fois l'une des plus pénétrées d'une philosophie de la non-signification du monde et l'une des plus déchirées dans ses conclusions. Elle ne cesse d'osciller entre l'extrême rationalisation du réel qui pousse à la fragmenter en raisons-types et son extrême irrationalisation qui pousse à le diviniser. Mais ce divorce n'est qu'apparent. Il s'agit de se réconcilier et, dans les deux cas, le saut y suffit. On croit toujours à tort que la notion de raison est à sens unique. Au vrai, si rigoureux qu'il soit dans son ambition, ce concept n'en est pas moins aussi mobile que d'autres. La raison porte un visage tout humain, mais elle sait aussi se tourner vers le divin. Depuis Plotin qui le premier sut la concilier avec le climat éternel, elle a appris à se détourner du plus cher de ses principes qui est la contradiction pour en intégrer le plus étrange, celui, tout magique, de participation [9]. Elle est un instrument de pensée et non la pensée elle-même. La pensée d'un homme est avant tout sa nostalgie.

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One might marvel in vain at the apparent paradox that leads thought to negate itself through opposing paths—the humiliation of reason and the triumph of reason. The distance between Husserl’s abstract god and Kierkegaard’s lightning-struck god is not so vast. Both reason and the irrational lead to the same sermon. For in truth, the path matters little; the will to arrive suffices. The abstract philosopher and the religious philosopher depart from the same disarray and are sustained by the same anguish. What matters is to explain. Here, nostalgia outweighs science. Significantly, the thought of our age—among the most profoundly steeped in a philosophy of the world’s meaninglessness—remains torn in its conclusions. It ceaselessly oscillates between the extreme rationalization of reality, which fragments it into reason-archetypes, and its extreme irrationalization, which deifies it. Yet this divorce is merely apparent. Reconciliation is the goal, and in both cases, the leap suffices. We persistently err in viewing reason as unidirectional. In truth, however rigorous its ambition, this concept remains as fluid as others. Reason wears a wholly human face, yet it also turns toward the divine. Since Plotinus—first to reconcile it with eternal climates—it has learned to turn from its dearest principle, contradiction, to embrace the most magical one: participation [9]. Reason is a tool of thought, not thought itself. A man’s thought is above all his nostalgia.

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De même que la raison sut apaiser la mélancolie plotinienne, elle donne à l'angoisse moderne les moyens de se calmer dans les décors familiers de l'éternel. L'esprit absurde a moins de chance. Le monde pour lui n'est ni aussi rationnel, ni à ce point irrationnel. Il est déraisonnable et il n'est que cela. La raison chez Husserl finit par n'avoir point de limites. L'absurde fixe au contraire ses limites puisqu'elle est impuissante à calmer son angoisse. Kierkegaard d'un autre côté affirme qu'une seule limite suffit à la nier. Mais l'absurde ne va pas si loin. Cette limite pour lui vise seulement les ambitions de la raison. Le thème de l'irrationnel, tel qu'il est conçu par les existentiels, c'est la raison qui se brouille et se délivre en se niant. L'absurde, c'est la raison lucide qui constate ses limites.

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Just as reason once soothed Plotinian melancholy, it now offers modern anguish the means to calm itself in the familiar scenery of the eternal. The absurd mind has fewer opportunities. For it, the world is neither so rational nor so irrational. It is unreasonable—nothing more. In Husserl, reason ultimately knows no bounds. The Absurd, by contrast, sets limits to reason, being powerless to quell its own anguish. Kierkegaard asserts that a single limit suffices to negate reason. But the Absurd does not go so far. For it, this limit addresses only reason’s ambitions. The theme of the irrational, as conceived by existentialists, is reason growing confused and liberating itself through self-denial. The Absurd is lucid reason recognizing its limits.

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C'est au bout de ce, chemin difficile que l'homme absurde reconnaît ses vraies raisons. À comparer son exigence profonde et ce qu'on lui propose alors, il sent soudain qu'il va se détourner. Dans l'univers d'Husserl, le monde se clarifie et cet appétit de familiarité qui tient au coeur de l'homme devient inutile. Dans l'apocalypse de Kierkegaard, ce désir de clarté doit se renoncer s'il veut être satisfait. Le péché n'est point tant de savoir (à ce compte, tout le monde est innocent), que de désirer savoir. Justement, c'est le seul péché dont l'homme absurde puisse sentir qu'il fait à la fois sa culpabilité et son innocence. On lui propose un dénouement où toutes les contradictions passées ne sont plus que des jeux polémiques. Mais ce n'est pas ainsi qu'il les a ressenties. Il faut garder leur vérité qui est de ne point être satisfaites. Il ne veut pas de la prédication.

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At the end of this arduous path, the absurd man discerns his true motives. Comparing his profound exigency with what is offered him, he suddenly feels compelled to turn away. In Husserl’s universe, the world becomes transparent, rendering useless that longing for familiarity rooted in the human heart. In Kierkegaard’s apocalypse, the desire for clarity must renounce itself to find fulfillment. Sin lies not in knowing (on those terms, all are innocent) but in desiring to know. Precisely—this is the sole sin of which the absurd man can feel both guilty and innocent. He is offered a denouement where past contradictions become mere polemical games. But this is not how he experienced them. Their truth must be preserved—that of remaining unsatisfied. He wants no sermon.

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Mon raisonnement veut être fidèle à l'évidence qui l'a éveillé. Cette évidence, c'est l'absurde. C'est ce divorce entre l'esprit qui désire et le monde qui déçoit, ma nostalgie d'unité, cet univers dispersé et la contradiction qui les enchaîne. Kierkegaard supprime ma nostalgie et Husserl rassemble cet univers. Ce n'est pas cela que j'attendais. Il s'agissait de vivre et de penser avec ces déchirements, de savoir s'il fallait accepter ou refuser. Il ne peut être question de masquer l'évidence, de supprimer l'absurde en niant l'un des termes de son équation. Il faut savoir si l'on peut en vivre ou si la logique commande qu'on en meure. Je ne m'intéresse pas au suicide philosophique, mais au suicide tout court. Je veux seulement le purger de son contenu d'émotions et connaître sa logique et son honnêteté. Toute autre position suppose pour l'esprit absurde l'escamotage et le recul de l'esprit devant ce que l'esprit met à jour. Husserl dit obéir au désir d'échapper « à l'habitude invétérée de vivre et de penser dans certaines conditions d'existence déjà bien connues et commodes », mais le saut final nous restitue chez lui l'éternel et son confort. Le saut ne figure pas un extrême danger comme le voudrait Kierkegaard. Le péril au contraire est dans l'instant subtil qui précède le saut. Savoir se maintenir sur cette arête vertigineuse, voilà l'honnêteté, la reste est subterfuge. Je sais aussi que jamais l'impuissance n'a inspiré d'aussi émouvants accords que ceux de Kierkegaard. Mais si l'impuissance a sa place dans les paysages indifférents de l'histoire, elle ne saurait la trouver dans un raisonnement dont on sait maintenant l'exigence.

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My reasoning seeks to remain faithful to the evidence that awakened it. This evidence is the Absurd. It is the divorce between the desiring mind and the disappointing world, my nostalgia for unity, this scattered universe, and the contradiction that binds them. Kierkegaard abolishes my nostalgia and Husserl reassembles this universe. Yet this is not what I sought. It was a matter of living and thinking with those ruptures, of determining whether one must accept or refuse. There can be no question of masking the evidence, of abolishing the Absurd by denying one term of its equation. We must determine whether one can live with it or whether logic demands we perish by it. I have no interest in philosophical suicide, but in suicide plain and simple. I seek only to purge it of emotional content and discern its logic and integrity. Any other position entails for the absurd mind evasion and retreat from what the mind itself has laid bare. Husserl claims obedience to the desire "to escape the inveterate habit of living and thinking within certain already familiar and comfortable existential conditions," yet his final leap restores to us eternity and its comforts. This leap does not represent extreme danger as Kierkegaard would have it. The peril lies rather in the subtle instant preceding the leap. To maintain oneself on that vertiginous crest – there lies integrity. All else is subterfuge. I recognize too that impotence has never inspired more moving harmonies than in Kierkegaard. But though impotence may claim its place in the indifferent landscapes of history, it finds none in a reasoning whose exigency we now comprehend.

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Le mythe de Sisyphe.

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The Myth of Sisyphus

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Essai sur l’absurde. (1942)

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Essay on the Absurd (1942)

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Un raisonnement absurde

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An Absurd Reasoning

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LA LIBERTÉ ABSURDE

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THE ABSURD FREEDOM

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Maintenant le principal est fait. Je tiens quelques évidences dont je ne peux me détacher. Ce que je sais, ce qui est sûr, ce que je ne peux nier, ce que je ne peux rejeter, voilà ce qui compte. Je peux tout nier de cette partie de moi qui vit de nostalgies incertaines, sauf ce désir d'unité, cet appétit de résoudre, cette exigence de clarté et de cohésion. Je peux tout réfuter dans ce monde qui m'entoure, me heurte ou me transporte, sauf ce chaos, ce hasard roi et cette divine équivalence qui naît de l'anarchie. Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu'il m'est impossible pour le moment de le connaître. Que signifie pour moi une signification hors de ma condition ? Je ne puis comprendre qu'en termes humains. Ce que je touche, ce qui me résiste, voilà ce que je comprends. Et ces deux certitudes, mon appétit d'absolu et d'unité et l'irréductibilité de ce monde à un principe rationnel et raisonnable, je sais encore que je ne puis les concilier. Quelle autre vérité puis-je reconnaître sans mentir, sans faire intervenir un espoir que je n'ai pas et qui ne signifie rien dans les limites de ma condition ?

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The essential is now accomplished. I hold to certain evidences from which I cannot detach myself. What I know, what is certain, what I cannot negate, what I cannot reject – this is what matters. I can negate everything of that part of me that lives on vague nostalgias, except this longing for unity, this appetite for resolution, this exigency for clarity and cohesion. I can refute everything in the world surrounding me that collides with or transports me, except this chaos, this sovereign chance, and this divine equivalence born of anarchy. I do not know whether this world has a meaning that transcends it. But I know I do not grasp that meaning, and that it is impossible for me to grasp it at present. What could a meaning beyond my condition signify? I can understand only in human terms. What I touch, what resists me – that is what I comprehend. And these two certainties – my appetite for the absolute and for unity, and the irreducibility of this world to any rational or reasonable principle – I know I cannot reconcile them. What other truth can I acknowledge without lying, without introducing a hope I lack and that means nothing within the limits of my condition?

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Si j'étais arbre parmi les arbres, chat parmi les animaux, cette vie aurait un sens ou plutôt ce problème n'en aurait point car je ferais partie de ce monde. Je serais ce monde auquel je m'oppose maintenant par toute ma conscience et par toute mon exigence de familiarité. Cette raison si dérisoire, c'est elle qui m'oppose à toute la création. Je ne puis la nier d'un trait de plume. Ce que je crois vrai, je dois donc le maintenir. Ce qui m'apparaît si évident, même contre moi, je dois le soutenir. Et qu'est-ce qui fait le fond de ce conflit, de cette fracture entre le monde et mon esprit, sinon la conscience que j'en ai ? Si donc je veux le maintenir, c'est par une conscience perpétuelle, toujours renouvelée, toujours tendue. Voilà ce que, pour le moment, il me faut retenir. À ce moment, l'absurde, à la fois si évident et si difficile à conquérir, rentre dans la vie d'un homme et retrouve sa patrie. A ce moment encore, l'esprit peut quitter la route aride et desséchée de l'effort lucide. Elle débouche maintenant dans la vie quotidienne. Elle retrouve le monde de l' « on » anonyme, mais l'homme y rentre désormais avec sa révolte et sa clairvoyance. Il a désappris d'espérer. Cet enfer du présent, c'est enfin son royaume. Tous les problèmes reprennent leur tranchant. L'évidence abstraite se retire devant le lyrisme des formes et des couleurs. Les conflits spirituels s'incarnent et retrouvent l'abri misérable et magnifique du cœur de l'homme. Aucun n'est résolu. Mais tous sont transfigurés. Va-t-on mourir, échapper par le saut, reconstruire une maison d'idées et de formes à sa mesure ? Va-t-on au contraire soutenir le pari déchirant et merveilleux de l'absurde ? Faisons à cet égard un dernier effort et tirons toutes nos conséquences. Le corps, la tendresse, la création, l'action, la noblesse humaine, reprendront alors leur place dans ce monde insensé. L'homme y retrouvera enfin le vin de l'absurde et le pain de l'indifférence dont il nourrit sa grandeur.

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If I were a tree among trees, a cat among animals, this life would have meaning or rather this problem would hold no meaning, for I would belong to this world. I would be this world to which I now oppose myself through my entire consciousness and my entire exigency for familiarity. This laughable reason is what pits me against all creation. I cannot erase it with a stroke of the pen. What I believe true, I must therefore maintain. What appears evident to me, even against myself, I must preserve. And what constitutes the core of this conflict, this fracture between world and mind, if not the consciousness I have of it? To sustain it, then, requires perpetual awareness, ever-renewed, ever-tense. This is what I must hold to for now. At this moment, the Absurd – so evident yet so hard-won – enters a man's life and regains its homeland. Here too, the mind may abandon the arid, desiccated path of lucid effort. It now opens onto everyday life. It rediscovers the world of the anonymous "they," but man returns to it now with his rebellion and lucidity. He has unlearned hoping. This hell of the present becomes at last his kingdom. All problems regain their edge. Abstract evidence yields to the lyricism of forms and colors. Spiritual conflicts become embodied and reclaim their wretched yet magnificent refuge in the human heart. None are resolved. Yet all are transfigured. Shall one die, escape through the leap, reconstruct a mansion of ideas and forms to one's measure? Or shall one instead uphold the lacerating yet wondrous wager of the Absurd? Let us make one final effort here and draw all consequences. Body, tenderness, creation, action, human nobility – these shall reclaim their place in this insensate world. Here at last, man will rediscover the wine of the Absurd and the bread of indifference on which he feeds his greatness.

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Insistons encore sur la méthode : il s'agit de s'obstiner. A un certain point de son chemin, l'homme absurde est sollicité. L'histoire ne manque ni de religions, ni de prophètes, même sans dieux. On lui demande de sauter. Tout ce qu'il peut répondre, c'est qu'il ne comprend pas bien, que cela n'est pas évident. Il ne veut faire justement que ce qu'il comprend bien. On lui assure que c'est péché d'orgueil, mais il n'entend pas la notion de péché ; que peut-être l'enfer est au bout, mais il n'a pas assez d'imagination pour se représenter cet étrange avenir ; qu'il perd la vie immortelle, mais cela lui paraît futile. On voudrait lui faire reconnaître sa culpabilité. Lui se sent innocent. À vrai dire, il ne sent que cela, son innocence irréparable. C'est elle qui lui permet tout. Ainsi ce qu'il exige de lui-même, c'est de vivre seulement avec ce qu'il sait, de s'arranger de ce qui est et ne rien faire intervenir qui ne soit certain. On lui répond que rien ne l'est. Mais ceci du moins est une certitude. C'est avec elle qu'il a affaire : il veut savoir s'il est possible de vivre sans appel.

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Let us insist again on method: it is a matter of obstinacy. At a certain point along his path, the absurd man is solicited. History lacks neither religions nor prophets, even godless ones. He is asked to leap. All he can reply is that he does not fully understand, that this is not evident. He wishes to act only on what he properly comprehends. He is told this is the sin of pride, but he grasps not the notion of sin; that hell may await, but he lacks imagination to envision this strange future; that he forfeits immortal life, but this seems idle to him. They would have him acknowledge guilt. He feels innocent. In truth, he feels only this – his irreparable innocence. This is what permits him everything. Thus, what he demands of himself is to live solely with what he knows, to accommodate himself to what is, and to admit nothing that is not certain. They answer him that nothing is certain. But this at least is a certainty. It is with this he must contend: he wants to know if it is possible to live without appeal.

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Je puis aborder maintenant la notion de suicide. On a senti déjà quelle solution il est possible de lui donner. A ce point, le problème est inversé. Il s'agissait précédemment de savoir si la vie devait avoir un sens pour être vécue. Il apparaît ici au contraire qu'elle sera d'autant mieux vécue qu'elle n'aura pas de sens. Vivre une expérience, un destin, c'est l'accepter pleinement. Or on ne vivra pas ce destin, le sachant absurde, si on ne fait pas tout pour maintenir devant soi cet absurde mis à jour par la conscience. Nier l'un des termes de l'opposition dont il vit, c'est lui échapper. Abolir la révolte consciente, c'est éluder le problème. Le thème de la révolution permanente se transporte ainsi dans l'expérience individuelle. Vivre, c'est faire vivre l'absurde, Le faire vivre, c'est avant tout le regarder. Au contraire d'Eurydice, l'absurde ne meurt que lorsqu'on s'en détourne. L'une des seules positions philosophiques cohérentes, c'est ainsi la révolte. Elle est un confrontement perpétuel de l'homme et de sa propre obscurité. Elle est exigence d'une impossible transparence. Elle remet le monde en question à chacune de ses secondes. De même que le danger fournit à l'homme l'irremplaçable occasion de la saisir, de même la révolte métaphysique étend la conscience tout le long de l'expérience. Elle est cette présence constante de l'homme à lui-même. Elle n'est pas aspiration, elle est sans espoir. Cette révolte n'est que l'assurance d'un destin écrasant, moins la résignation qui devrait l’accompagner.

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I now approach the notion of suicide. One already senses what resolution it may offer. At this juncture, the problem becomes inverted. Previously, the question was whether life must have meaning to be lived. Here, conversely, it appears that life will be lived most fully precisely by lacking meaning. To live an experience, a destiny, is to accept it wholly. Yet one cannot live this absurd destiny while remaining conscious of its absurdity without striving to maintain that revealed absurdity before oneself. To negate one of the terms of the opposition on which it thrives is to escape it. To abolish conscious rebellion is to evade the problem. The theme of perpetual revolution thus shifts into individual experience. To live is to keep the Absurd alive. To keep it alive is above all to contemplate it. Unlike Eurydice, the Absurd perishes only when one turns away from it. One of the few coherent philosophical positions is therefore rebellion. It represents perpetual confrontation between humanity and its own obscurity. It demands impossible transparency. It challenges the world anew every second. Just as danger provides the irreplaceable occasion to grasp consciousness, metaphysical rebellion extends awareness throughout lived experience. It is humanity's constant presence to itself. Not aspiration, but hopelessness. This rebellion amounts to certainty of a crushing fate, minus the resignation that should accompany it.

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C'est ici qu'on voit à quel point l'expérience absurde s'éloigne du suicide. On peut croire que le suicide suit la révolte. Mais à tort. Car il ne figure pas son aboutissement logique. Il est exactement son contraire, par le consentement qu'il suppose. Le suicide, comme le saut, est l'acceptation à sa limite. Tout est consommé, l'homme rentre dans son histoire essentielle. Son avenir, son seul et terrible avenir, il le discerne et s'y précipite. A sa manière, le suicide résout l'absurde. Il l'entraîne dans la même mort. Mais je sais que pour se maintenir, l'absurde ne peut se résoudre. Il échappe au suicide, dans la mesure où il est en même temps conscience et refus de la mort. Il est, à l'extrême pointe de la dernière pensée du condamné à mort, ce cordon de soulier qu'en dépit de tout il aperçoit à quelques mètres, au bord même de sa chute vertigineuse. Le contraire du suicidé, précisément, c'est le condamné à mort.

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Here we see how profoundly absurd experience differs from suicide. One might assume suicide follows rebellion. But this is erroneous, for suicide does not represent rebellion's logical culmination—it is precisely its antithesis through the consent it implies. Suicide, like the leap, represents acceptance at its extreme. All is consummated; man returns to his essential history. Discerning his future—his sole and terrible future—he rushes toward it. In its way, suicide resolves the Absurd. It drags the Absurd into the same death. But I know that to endure, the Absurd cannot be resolved. It escapes suicide insofar as it simultaneously constitutes consciousness and refusal of death. It resides at the ultimate extremity of the condemned man's final thought—that shoelace he nevertheless glimpses a few yards away, even as he plunges into the abyss. The antithesis of the suicide, precisely, is the condemned man.

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Cette révolte donne son prix à la vie. Etendue sur toute la longueur d'une existence, elle lui restitue sa grandeur. Pour un homme sans œillères, il n'est pas de plus beau spectacle que celui de l'intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse. Le spectacle de l'orgueil humain est inégalable. Toutes les dépréciations n'y feront rien. Cette discipline que l'esprit se dicte à lui-même, cette volonté forgée de toutes pièces, ce face à face, ont quelque chose de puissant et de singulier. Appauvrir cette réalité dont l'inhumanité fait la grandeur de l'homme, c'est du même coup l'appauvrir lui-même. Je comprends alors pourquoi les doctrines qui m'expliquent tout m'affaiblissent en même temps. Elles me déchargent du poids de ma propre vie et il faut bien pourtant que je le porte seul. À ce tournant, je ne puis concevoir qu'une métaphysique sceptique aille s'allier à une morale du renoncement.

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This rebellion restores life's value. Extended across an entire existence, it recovers life's grandeur. For the clear-eyed man, no spectacle rivals intelligence grappling with transcendent reality. The theater of human pride remains matchless. No disparagement alters this. The discipline the mind imposes upon itself, this will forged from whole cloth, this face-to-face struggle—all possess singular power. To impoverish reality whose inhumanity constitutes man's greatness is thereby to impoverish man himself. I thus understand why doctrines explaining everything simultaneously enervate me. They relieve me of life's weight—yet I alone must bear it. At this turning point, I cannot conceive that a skeptical metaphysics might ally itself with an ethics of renunciation.

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Conscience et révolte, ces refus sont le contraire du renoncement. Tout ce qu'il y a d'irréductible et de passionné dans un cœur humain les anime au contraire de sa vie. Il s'agit de mourir irréconcilié et non pas de plein gré. Le suicide est une méconnaissance. L'homme absurde ne peut que tout épuiser, et s'épuiser. L'absurde est sa tension la plus extrême, celle qu'il maintient constamment d'un effort solitaire, car il sait que dans cette conscience et dans cette révolte au jour le jour, il témoigne de sa seule vérité qui est le défi. Ceci est une première conséquence.

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Consciousness and rebellion—these refusals stand opposed to renunciation. All that is irreducible and passionate in the human heart animates them through life's continuum. The task is to die unreconciled, not by willing consent. Suicide is misunderstanding. The absurd man exhausts everything, including himself. The Absurd is his most extreme tension, sustained through solitary effort, for he knows that in daily consciousness and rebellion, he testifies to his sole truth—defiance. This constitutes the first consequence.

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Si je me maintiens dans cette position concertée qui consiste à tirer toutes les conséquences (et rien qu'elles) qu'une notion découverte entraîne, je me trouve en face d'un second paradoxe. Pour rester fidèle à cette méthode, je n'ai rien à faire avec le problème de la liberté métaphysique. Savoir si l'homme est libre ne m'intéresse pas. Je ne puis éprouver que ma propre liberté. Sur elle, je ne puis avoir de notions générales, mais quelques aperçus clairs. Le problème de « la liberté en soi » n'a pas de sens. Car il est lié d'une tout autre façon à celui de Dieu. Savoir si l'homme est libre commande qu'on sache s'il peut avoir un maître. L'absurdité particulière à ce problème vient de ce que la notion même qui rend possible le problème de la liberté lui retire en même temps tout son sens. Car devant Dieu, il y a moins un problème de la liberté qu'un problème du mal. On connaît l'alternative : ou nous ne sommes pas libres et Dieu tout-puissant est responsable du mal. Ou nous sommes libres et responsables mais Dieu n'est pas tout-puissant. Toutes les subtilités d'écoles n'ont rien ajouté ni soustrait au tranchant de ce paradoxe.

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Maintaining this deliberate posture of drawing all consequences (and nothing more) from a discovered notion, I encounter a second paradox. To remain methodologically faithful, I disregard metaphysical freedom's problem. Whether man is free interests me not. I can experience only my own freedom. Regarding it, I form no general concepts, but certain clear insights emerge. The problem of "freedom in itself" proves meaningless, being fundamentally entangled with theology. Determining human freedom presupposes determining whether man has a master. The particular absurdity here lies in the very concept enabling the freedom problem simultaneously stripping it of meaning—for before God, freedom's problem becomes evil's problem. We know the dilemma: either we lack freedom and an omnipotent God bears evil's responsibility, or we possess freedom and responsibility but God lacks omnipotence. Scholastic subtleties have neither added nor subtracted from this paradox's edge.

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C'est pourquoi je ne puis pas me perdre dans l'exaltation ou la simple définition d'une notion qui m'échappe et perd son sens à partir du moment où elle déborde le cadre de mon expérience individuelle. Je ne puis comprendre ce que peut être une liberté qui me serait donnée par un être supérieur. J'ai perdu le sens de la hiérarchie. Je ne puis avoir de la liberté que la conception du prisonnier ou de l'individu moderne au sein de l'État. La seule que je connaisse, c'est la liberté d'esprit et d'action. Or si l'absurde annihile toutes mes chances de liberté éternelle, il me rend et exalte au contraire ma liberté d'action. Cette privation d'espoir et d'avenir signifie un accroissement dans la disponibilité de l'homme.

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Thus I cannot lose myself in exalting or merely defining a notion that eludes me and loses meaning when exceeding my individual experience. I cannot comprehend freedom bestowed by a superior being. I have lost hierarchical sense. My conception of freedom is that of the prisoner or modern individual within the State. The only freedom I know is that of mind and action. While the Absurd annihilates my chances of eternal freedom, it conversely restores and exalts my freedom of action. This deprivation of hope and future signifies an increase in human availability.

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Avant de rencontrer l'absurde, l'homme quotidien vit avec des buts, un souci d'avenir ou de justification (à l'égard de qui ou de quoi, ce n'est pas la question). Il évalue ses chances, il compte sur le plus tard, sur sa retraite ou le travail de ses fils. Il croit encore que quelque chose dans sa vie peut se diriger. Au vrai, il agit comme s'il était libre, même si tous les faits se chargent de contredire cette liberté. Après l'absurde, tout se trouve ébranlé. Cette idée que « je suis », ma façon d'agir comme si tout a un sens (même si, à l'occasion, je disais que rien n'en a) tout cela se trouve démenti d'une façon vertigineuse par l'absurdité d'une mort possible. Penser au lendemain, se fixer un but, avoir des préférences, tout cela suppose la croyance à la liberté, même si l'on s'assure parfois de ne pas la ressentir. Mais à ce moment, cette liberté supérieure, cette liberté d'être qui seule peut fonder une vérité, je sais bien alors qu'elle n'est pas. La mort est là comme seule réalité. Après elle, les jeux sont faits. Je suis non plus libre de me perpétuer mais esclave, et surtout esclave sans espoir de révolution éternelle, sans recours au mépris. Et qui sans révolution et sans mépris peut demeurer esclave ? Quelle liberté peut exister au sens plein, sans assurance d'éternité ?

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Before encountering the Absurd, everyday man lives with purposes, a concern for the future or justification (regarding whom or what matters not). He calculates his chances, banks on later days, his retirement or his children's labor. He still believes something in his life can be steered. In truth, he acts as if free, even as all facts conspire against this freedom. After the Absurd, everything is shaken. The notion that "I am," my manner of acting as though all has meaning (even if I occasionally declare nothing does) – all this is vertiginously contradicted by the absurdity of possible death. To think of tomorrow, set a goal, have preferences – all this presupposes belief in freedom, even if one occasionally claims not to feel it. But at this moment, that superior freedom, that freedom of being which alone could establish truth, I know full well does not exist. Death stands there as the sole reality. Beyond it, the chips are down. I am no longer free to perpetuate myself but a slave, above all a slave without hope of eternal revolution, without recourse to contempt. Who can remain enslaved without revolution or scorn? What freedom could exist in the fullest sense without assurance of eternity?

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Mais en même temps, l'homme absurde comprend que jusqu'ici, il était lié à ce postulat de liberté sur l'illusion de quoi il vivait. Dans un certain sens, cela l'entravait. Dans la mesure où il imaginait un but à sa vie, il se conformait aux exigences d'un but à atteindre et devenait esclave de sa liberté. Ainsi, je ne saurais plus agir autrement que comme le père de famille (ou l'ingénieur ou le conducteur de peuples, ou le surnuméraire aux P.T.T.) que je me prépare à être. Je crois que je puis choisir d'être cela plutôt qu'autre chose. Je le crois inconsciemment, il est vrai. Mais je soutiens en même temps mon postulat des croyances de ceux qui m'entourent, des préjugés de mon milieu humain (les autres sont si sûrs d'être libres et cette bonne humeur est si contagieuse !). Si loin qu'on puisse se tenir de tout préjugé, moral ou social, on les subit en partie et même, pour les meilleurs d'entre eux (il y a de bons et de mauvais préjugés), on leur conforme sa vie. Ainsi l'homme absurde comprend qu'il n'était réellement pas libre. Pour parler clair, dans la mesure où j'espère, où je m'inquiète d'une vérité qui me soit propre, d'une façon d'être ou de créer, dans la mesure enfin où j'ordonne ma vie et où je prouve par là que j'admets qu'elle ait un sens, je me crée des barrières entre quoi je resserre ma vie. Je fais comme tant de fonctionnaires de l'esprit et du cœur qui ne m'inspirent que du dégoût et qui ne font pas autre chose, je le vois bien maintenant, que de prendre au sérieux la liberté de l'homme.

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Yet simultaneously, the absurd man recognizes that until now, he was bound to this postulate of freedom through whose illusion he lived. In a sense, this constrained him. To the extent he imagined life having a purpose, he conformed to the demands of that end and became enslaved to his freedom. Thus, I could no longer act otherwise than as the family man (or engineer, leader of nations, or post office clerk) I prepare myself to become. I believe I can choose to be this rather than that. Unconsciously, perhaps, but I maintain this postulate through societal beliefs and human prejudices (others are so certain of their freedom – such cheer proves contagious!). However far one distances oneself from moral or social prejudices, one partly submits to them, even conforming life to the noblest among them. Thus the absurd man understands he was never truly free. To be precise: in hoping, worrying over personal truth, ways of being or creating – in ordering my life and thereby admitting it has meaning – I forge barriers that constrict existence. I act like countless bureaucrats of mind and heart who inspire only disgust, doing nothing more (I now see clearly) than taking human freedom seriously.

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L'absurde m'éclaire sur ce point : il n'y a pas de lendemain. Voici désormais la raison de ma liberté profonde. Je prendrai ici deux comparaisons. Les mystiques d'abord trouvent une liberté à se donner. À s'abîmer dans leur dieu, à consentir à ses règles, ils deviennent secrètement libres à leur tour. C'est dans l'esclavage spontanément consenti qu'ils retrouvent une indépendance profonde. Mais que signifie cette liberté ? On peut dire surtout qu'ils se sentent libres vis-à-vis d'eux-mêmes et moins libres que surtout libérés. De même tout entier tourné vers la mort (prise ici comme l'absurdité la plus évidente) l'homme absurde se sent dégagé de tout ce qui n'est pas cette attention passionnée qui cristallise en lui. Il goûte une liberté à l'égard des règles communes. On voit ici que les thèmes de départ de la philosophie existentielle gardent toute leur valeur. Le retour à la conscience, l'évasion hors du sommeil quotidien figurent les premières démarches de la liberté absurde. Mais c'est la prédication existentielle qui est visée et avec elle ce saut spirituel qui dans le fond échappe à la conscience. De la même façon (c'est ma deuxième comparaison) les esclaves de l'Antiquité ne s'appartenaient pas. Mais ils connaissaient cette liberté qui consiste à ne point se sentir responsable [10]. La mort aussi a des mains patriciennes qui écrasent, mais qui délivrent.

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The Absurd illuminates this: there is no tomorrow. Henceforth lies the root of my profound freedom. Let me draw two parallels. Mystics first find freedom in self-abandonment. By losing themselves in their god, consenting to divine rules, they secretly regain independence. But what defines this freedom? Mainly that they feel free towards themselves – less liberated than simply released. Similarly, the absurd man wholly oriented toward death (here grasped as the most evident absurdity) feels disentangled from all but this passionate attention crystallizing within him. He savors freedom from common rules. Here we see existential philosophy's initial themes retain full validity. The return to consciousness, escape from quotidian slumber – these mark the first steps of absurd freedom. But it is existential preaching that's targeted, along with that spiritual leap fundamentally evading consciousness. Likewise (my second parallel), ancient slaves possessed no self-ownership. Yet they knew that freedom which consists of not feeling responsible [10]. Death too has patrician hands – crushing, yet delivering.

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S'abîmer dans cette certitude sans fond, se sentir désormais assez étranger à sa propre vie pour l'accroître et la parcourir sans la myopie de l'amant, il y a là le principe d'une libération. Cette indépendance nouvelle est à terme, comme toute liberté d'action. Elle ne tire pas de chèque sur l'éternité. Mais elle remplace les illusions de la liberté, qui s'arrêtaient toutes à la mort. La divine disponibilité du condamné à mort devant qui s'ouvrent les portes de la prison par une certaine petite aube, cet incroyable désintéressement à l'égard de tout, sauf de la flamme pure de la vie, la mort et l'absurde sont ici, on le sent bien, les principes de la seule liberté raisonnable : celle qu'un cœur humain peut éprouver et vivre. Ceci est une deuxième conséquence. L'homme absurde entrevoit ainsi un univers brûlant et glacé, transparent et limité, où rien n'est possible mais tout est donné, passé lequel c'est l'effondrement et le néant. Il peut alors décider d'accepter de vivre dans un tel univers et d'en tirer ses forces, son refus d'espérer et le témoignage obstiné d'une vie sans consolation.

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To plunge into this bottomless certainty, to feel sufficiently estranged from one's life to expand and traverse it without lover's myopia – herein lies liberation's principle. This newfound independence has a term, like all freedom of action. It draws no check on eternity. But it replaces freedom's illusions, which all halted at death. The divine availability of the condemned man before whom prison doors open at dawn, that unbelievable disinterest in all but life's pure flame – death and the Absurd are here, one senses, the principles of the only reasonable freedom: that which a human heart can feel and live. This is a second consequence. The absurd man thus glimpses a universe both scorching and glacial, transparent yet bounded, where nothing is possible but all is given – beyond lies collapse and nothingness. He may then choose to accept living in such a universe, drawing from it his strength, his refusal to hope, and the stubborn testimony of unconsoled existence.

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Mais que signifie la vie dans un tel univers ? Rien d'autre pour le moment que l'indifférence à l'avenir et la passion d'épuiser tout ce qui est donné. La croyance au sens de la vie suppose toujours une échelle de valeurs, un choix, nos préférences. La croyance à l'absurde, selon nos définitions, enseigne le contraire. Mais cela vaut qu'on s'y arrête.

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But what does life signify in such a universe? For now, nothing beyond indifference to the future and the passion to exhaust all that is given. Belief in life's meaning always implies a scale of values, choices, preferences. Belief in the Absurd, by our definitions, teaches the contrary. Yet this merits closer examination.

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Savoir si l'on peut vivre sans appel, c'est tout ce qui m'intéresse. Je ne veux point sortir de ce terrain. Ce visage de la vie m'étant donné, puis-je m'en accommoder ? Or, en face de ce souci particulier, la croyance à l'absurde revient à remplacer la qualité des expériences par la quantité. Si je me persuade que cette vie n'a d'autre face que celle de l'absurde, si j'éprouve que tout son équilibre tient à cette perpétuelle opposition entre ma révolte consciente et l'obscurité où elle se débat, si j'admets que ma liberté n'a de sens que par rapport à son destin limité, alors je dois dire que ce qui compte n'est pas de vivre le mieux mais de vivre le plus. Je n'ai pas à me demander si cela est vulgaire ou écoeurant, élégant ou regrettable. Une fois pour toutes, les jugements de valeur sont écartés ici au profit des jugements de fait. J'ai seulement à tirer les conclusions de ce que je puis voir et à ne rien hasarder qui soit une hypothèse. À supposer que vivre ainsi ne fût pas honnête, alors la véritable honnêteté me commanderait d'être déshonnête.

354

To know whether one can live without appeal is all that interests me. I wish to remain within this terrain. Given this visage of life, can I adapt to it? Now, faced with this particular concern, belief in the absurd entails replacing the quality of experiences with their quantity. If I persuade myself that life has no other aspect than the absurd, if I feel its equilibrium depends on this perpetual opposition between my conscious rebellion and the darkness it struggles against, if I accept that my freedom has meaning only in relation to its limited destiny, then I must say what matters is not living well but living abundantly. I need not ask whether this is vulgar or nauseating, elegant or regrettable. Once and for all, value judgments are here set aside in favor of factual assessments. I need only draw conclusions from what I observe and venture nothing beyond hypothesis. If living thus were deemed dishonest, then true honesty would command me to be dishonest.

355

Vivre le plus ; au sens large, cette règle de vie ne signifie rien. Il faut la préciser. Il semble d'abord qu'on n'ait pas assez creusé cette notion de quantité. Car elle peut rendre compte d'une large part de l'expérience humaine. La morale d'un homme, son échelle de valeurs n'ont de sens que par la quantité et la variété d'expériences qu'il lui a été donné d'accumuler. Or les conditions de la vie moderne imposent à la majorité des hommes la même quantité d'expériences et partant la même expérience profonde. Certes, il faut bien considérer aussi l'apport spontané de l'individu, ce qui en lui est « donné ». Mais je ne puis juger de cela et encore une fois ma règle ici est de m'arranger de l'évidence immédiate. Je vois alors que le caractère propre d'une morale commune réside moins dans l'importance idéale des principes qui l'animent que dans la norme d'une expérience qu'il est possible de calibrer. En forçant un peu les choses, les Grecs avaient la morale de leurs loisirs comme nous avons celle de nos journées de huit heures. Mais beaucoup d'hommes déjà et parmi les plus tragiques nous font pressentir qu'une plus longue expérience change ce tableau des valeurs. Ils nous font imaginer cet aventurier du quotidien qui par la simple quantité des expériences battrait tous les records (j'emploie à dessein ce terme sportif) et gagnerait ainsi sa propre morale [11]. Eloignons-nous cependant du romantisme et demandons-nous seulement ce que peut signifier cette attitude pour un homme décidé à tenir son pari et à observer strictement ce qu'il croit être la règle du jeu.

355

To live abundantly—in the broad sense, this rule of life signifies nothing. It must be specified. At first glance, the notion of quantity seems insufficiently explored. Yet it accounts for much of human experience. A man's morality and value hierarchy derive meaning only from the quantity and variety of experiences he accumulates. Modern living conditions impose identical quantities of experience—and thus identical depths—upon most people. Of course, we must also consider the individual's spontaneous contributions, what is "given" within him. But I cannot judge this, and my rule here is to work with immediate evidence. I observe that the distinctive feature of common morality lies less in the ideal importance of its animating principles than in the measurable norm of experience. Stretching the point, the Greeks had their morality of leisure as we have ours of eight-hour workdays. Yet many tragic figures suggest that prolonged experience alters this value tableau. They make us imagine the everyday adventurer who, through sheer quantity of experiences, would break all records (I deliberately use this athletic term) and thereby earn his own morality [11]. Let us set aside romanticism and ask what this attitude signifies for a man resolved to uphold his wager and strictly follow what he believes to be the rules of the game.

356

Battre tous les records, c'est d'abord et uniquement être en face du monde le plus souvent possible. Comment cela peut-il se faire sans contradictions et sans jeux de mots ? Car d'une part l'absurde enseigne que toutes les expériences sont indifférentes et de l'autre, il pousse vers la plus grande quantité d'expériences. Comment alors ne point faire comme tant de ces hommes dont je parlais plus haut, choisir la forme de vie qui nous apporte le plus possible de cette matière humaine, introduire par là une échelle de valeurs que d'un autre côté on prétend rejeter ?

356

Breaking all records means first and foremost confronting the world as often as possible. How can this occur without contradictions or wordplay? For while the absurd teaches that all experiences are indifferent, it simultaneously drives toward maximal experience. How then avoid acting like those men I mentioned earlier—choosing lifestyles that furnish the richest human material, thereby introducing a value hierarchy one claims to reject?

357

Mais c'est encore l'absurde et sa vie contradictoire qui nous enseigne. Car l'erreur est de penser que cette quantité d'expériences dépend des circonstances de notre vie quand elle ne dépend que de nous. Il faut ici être simpliste. À deux hommes vivant le même nombre d'années, le monde fournit toujours la même somme d'expériences. C'est à nous d'en être conscients. Sentir sa vie, sa révolte, sa liberté, et le plus possible, c'est vivre et le plus possible. Là où la lucidité règne, l'échelle des valeurs devient inutile. Soyons encore plus simplistes. Disons que le seul obstacle, le seul « manque à gagner » est constitué par la mort prématurée. L'univers suggéré ici ne vit que par opposition à cette constante exception qu'est la mort. C'est ainsi qu'aucune profondeur, aucune émotion, aucune passion et aucun sacrifice ne pourraient rendre égales aux yeux de l'homme absurde (même s'il le souhaitait), une vie consciente de quarante ans et une lucidité étendue sur soixante ans [12]. La folie et la mort, ce sont ses irrémédiables. L'homme ne choisit pas. L'absurde et le surcroît de vie qu'il comporte ne dépendent donc pas de la volonté de l'homme mais de son contraire qui est la mort [13]. En pesant bien les mots, il s'agit uniquement d'une question de chance. Il faut savoir y consentir. Vingt ans de vie et d'expériences ne se remplaceront plus jamais.

357

Yet it is again the absurd and its contradictory existence that instructs us. The error lies in believing life's quantity of experience depends on circumstances rather than ourselves. We must simplify. For two men living equal years, the world always provides equal sums of experience. We must become conscious of them. To feel one's life, rebellion, and freedom as intensely as possible is to live abundantly. Where lucidity reigns, value hierarchies become superfluous. Let us simplify further. Say the sole obstacle, the only "shortfall," is premature death. The universe posited here lives through opposition to death's constant exception. Thus, no depth of emotion, passion, or sacrifice could make forty years of conscious life equal to sixty years of extended lucidity in the absurd man's eyes—even if he desired it [12]. Madness and death are irremediable. Man does not choose. The absurd and its surplus of life depend not on human will but on its antithesis: death [13]. Weighing words carefully, this is purely a matter of chance. One must consent to it. Twenty years of life and experience can never be replaced.

358

Par une étrange inconséquence dans une race si avertie, les Grecs voulaient que les hommes qui mouraient jeunes fussent aimés des dieux. Et cela n'est vrai que si l'on veut admettre qu'entrer dans le monde dérisoire des dieux, c'est perdre à jamais la plus pure des joies qui est de sentir et de sentir sur cette terre. U présent et la succession des présents devant une âme sans cesse consciente, c'est l'idéal de l'homme absurde. Mais le mot idéal ici garde un son faux. Ce n'est pas même sa vocation, mais seulement la troisième conséquence de son raisonnement. Partie d'une conscience angoissée de l'inhumain, la méditation sur l'absurde revient à la fin de son itinéraire au sein même des flammes passionnées de la révolte humaine [14].

358

With strange inconsistency for so enlightened a race, Greeks deemed those who died young beloved by gods. This holds true only if entering the gods' derisory world means forfeiting the purest joy—to feel and feel upon this earth. The present and succession of presents before a ceaselessly conscious soul: this is the absurd man's ideal. But "ideal" rings false here. It is not even his vocation, merely the third consequence of his reasoning. Beginning with anguished awareness of the inhuman, meditation on the absurd concludes its journey amid the passionate flames of human rebellion [14].

359

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360

Je tire ainsi de l'absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion. Par le seul jeu de la conscience, je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort - et je refuse le suicide. Je connais sans doute la sourde résonance qui court au long de ces journées. Mais je n'ai qu'un mot à dire : c'est qu'elle est nécessaire. Quand Nietzsche écrit : « Il apparaît clairement que la chose principale au ciel et sur la terre est d'obéir longtemps et dans une même direction : à la longue il en résulte quelque chose pour quoi il vaille la peine de vivre sur cette terre comme par exemple la vertu, l'art, la musique, la danse, la raison, l'esprit, quelque chose qui transfigure, quelque chose de raffiné, de fou ou de divin », il illustre la règle d'une morale de grande allure. Mais il montre aussi le chemin de l'homme absurde. Obéir à la flamme, c'est à la fois ce qu'il y a de plus facile et de plus difficile. Il est bon cependant que l'homme, en se mesurant à la difficulté, se juge quelquefois. Il est seul à pouvoir le faire.

360

Thus I derive from the absurd three consequences: my rebellion, my freedom, and my passion. Through consciousness alone, I transmute death's invitation into a rule of life—and refuse suicide. I recognize the muted resonance pervading these days. Yet one word suffices: it is necessary. When Nietzsche writes: "It clearly emerges that the chief thing in heaven and on earth is to obey at length and in one direction: in the long run there results something for which it is worth the trouble to live on this earth—virtue, art, music, dance, reason, spirit—something transfiguring, refined, mad, or divine," he illustrates a moral code of high distinction. But he also maps the absurd man's path. To obey the flame is both easiest and hardest. Yet it is well for man to measure himself against difficulty. He alone can do so.

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« La prière, dit Alain, c'est quand la nuit vient sur la pensée. - Mais il faut que l'esprit rencontre la nuit », répondent les mystiques et les existentiels. Certes, mais non pas cette nuit qui naît sous les yeux fermés et par la seule volonté de l'homme - nuit sombre et close que l'esprit suscite pour s'y perdre. S'il doit rencontrer une nuit, que ce soit plutôt celle du désespoir qui reste lucide, nuit polaire, veille de l'esprit, d'où se lèvera peut-être cette clarté blanche et intacte qui dessine chaque objet dans la lumière de l'intelligence. À ce degré, l'équivalence rencontre la compréhension passionnée. Il n'est même plus question alors de juger le saut existentiel. Il reprend son rang au milieu de la fresque séculaire des attitudes humaines. Pour le spectateur, s'il est conscient, ce saut est encore absurde. Dans la mesure où il croit résoudre le paradoxe, il le restitue tout entier. À ce titre, il est émouvant. À ce titre, tout reprend sa place et le monde absurde renaît dans sa splendeur et sa diversité.

361

"Prayer," says Alain, "is when night descends upon thought. - But the mind must meet the night," reply the mystics and existentialists. To be sure, yet not that night born of closed eyes and human will alone - this somber, sealed night conjured by the mind to lose itself within. If night must be encountered, let it rather be the lucid night of despair - polar night, vigil of the mind - from which may rise that pristine white clarity outlining every object in the light of intelligence. At this degree, equivalence encounters impassioned understanding. The existential leap then ceases to be judged. It reclaims its place within humanity's age-old fresco of attitudes. For the conscious spectator, this leap remains absurd. In believing to resolve the paradox, it restores it whole. Herein lies its pathos. Herein, all things resume their place as the absurd world is reborn in splendor and diversity.

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Mais il est mauvais de s'arrêter, difficile de se contenter d'une seule manière de voir, de se priver de la contradiction, la plus subtile peut-être de toutes les forces spirituelles. Ce qui précède définit seulement une façon de penser. Maintenant, il s'agit de vivre.

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Yet it is perilous to halt here, difficult to content oneself with a single perspective, to deny contradiction - perhaps the subtlest of spiritual forces. What precedes merely defines a mode of thought. Now, we must live.

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Le mythe de Sisyphe.

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The Myth of Sisyphus

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Essai sur l’absurde. (1942)

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An Essay on the Absurd. (1942)

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L’HOMME ABSURDE

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THE ABSURD MAN

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Si Stavroguine croit, il ne croit pas qu'il croie. S'il ne croit pas, il ne croit pas qu'il ne croie pas.

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If Stavrogin believes, he does not believe he believes. If he does not believe, he does not believe he disbelieves.

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Les Possédés.

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Demons

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« Mon champ, dit Goethe, c'est le temps. » Voilà bien la parole absurde. Qu'est-ce en effet que l'homme absurde ? Celui qui, sans le nier, ne fait rien pour l'éternel. Non que la nostalgie lui soit étrangère. Mais il lui préfère son courage et son raisonnement. Le premier lui apprend à vivre sans appel et se suffire de ce qu'il a, le second l'instruit de ses limites. Assuré de sa liberté à terme, de sa révolte sans avenir et de sa conscience périssable, il poursuit son aventure dans le temps de sa vie. Là est son champ, là son action qu'il soustrait à tout jugement hormis le sien. Une plus grande vie ne peut signifier pour lui une autre vie. Ce serait déshonnête. Je ne parle même pas ici de cette éternité dérisoire qu'on appelle postérité. Madame Roland s'en remettait à elle. Cette imprudence a reçu sa leçon. La postérité cite volontiers ce mot, mais oublie d'en juger. Madame Roland est indifférente à la postérité.

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"My field," says Goethe, "is time." Here lies the absurd utterance. What then is the absurd man? He who, without denying it, does nothing for the eternal. Not that nostalgia is foreign to him. But he prefers his courage and reasoning. The first teaches him to live without appeal and be content with what he has; the second instructs his limits. Certain of his finite freedom, his futureless rebellion, and his perishable consciousness, he pursues his adventure within the timeframe of life. Here lies his field, here his action - exempt from all judgment save his own. A greater life cannot mean another life. That would be dishonest. I speak not of that derisory eternity called posterity. Madame Roland entrusted herself to it. Such imprudence has been chastised. Posterity gladly cites the phrase yet forgets to judge. Madame Roland remains indifferent to posterity.

394

Il ne peut être question de disserter sur la morale. J'ai vu des gens mal agir avec beaucoup de morale et je constate tous les jours que l'honnêteté n'a pas besoin de règles. Il n'est qu'une morale que l'homme absurde puisse admettre, celle qui ne se sépare pas de Dieu : celle qui se dicte. Mais il vit justement hors de ce Dieu. Quant aux autres morales (j'entends aussi l'immoralisme), l'homme absurde n'y voit que des justifications et il n'a rien à justifier. Je pars ici du principe de son innocence.

394

This cannot be a matter of moralizing. I have witnessed immorality clothed in virtue, and daily observe honor needing no precepts. The only morality the absurd man might accept is that inseparable from God: dictated morality. Yet he lives precisely beyond such God. Regarding other moralities (immoralism included), the absurd man sees only justifications - and he needs none to justify. My starting principle remains his innocence.

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Cette innocence est redoutable. « Tout est permis » s'écrie Ivan Karamazov. Cela aussi sent son absurde. Mais à condition de ne pas l'entendre vulgairement. Je ne sais si on l'a bien remarqué : il ne s'agit pas d'un cri de délivrance et de joie, mais d'une constatation amère. La certitude d'un Dieu qui donnerait son sens à la vie surpasse de beaucoup en attrait le pouvoir impuni de mal faire. Le choix ne serait pas difficile. Mais il n'y a pas de choix et l'amertume commence alors. L'absurde ne délivre pas, il lie. Il n'autorise pas tous les actes. Tout est permis ne signifie pas que rien n'est défendu. L'absurde rend seulement leur équivalence aux conséquences de ces actes. Il ne recommande pas le crime, ce serait puéril, mais il restitue au remords son inutilité. De même, si toutes les expériences sont indifférentes, celle du devoir est aussi légitime qu'une autre. On peut être vertueux par caprice.

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This innocence is formidable. "Everything is permitted," cries Ivan Karamazov. This too reeks of the absurd. But only if not understood vulgarly. I wonder if it has been sufficiently noted: this is not a cry of liberation and joy, but a bitter observation. The certainty of a God who would give meaning to life far surpasses in appeal the unpunished power to do evil. The choice would not be difficult. But there is no choice, and bitterness begins then. The absurd does not liberate; it binds. It does not authorize all acts. "Everything is permitted" does not mean that nothing is forbidden. The absurd merely restores equivalence to the consequences of such acts. It does not recommend crime—that would be childish—but it renders remorse futile. Similarly, if all experiences are indifferent, that of duty is as legitimate as any other. One may be virtuous by whim.

396

Toutes les morales sont fondées sur l'idée qu'un acte a des conséquences qui le légitiment ou l'oblitèrent. Un esprit pénétré d'absurde juge seulement que ces suites doivent être considérées avec sérénité. Il est prêt à payer. Autrement dit, si, pour lui, il peut y avoir des responsables, il n'y a pas de coupables. Tout au plus, consentira-t-il à utiliser l'expérience passée pour fonder ses actes futurs. Le temps fera vivre le temps et la vie servira la vie. Dans ce champ à la fois borné et gorgé de possibles, tout en lui-même, hors sa lucidité, lui semble imprévisible. Quelle règle pourrait donc sortir de cet ordre déraisonnable ? La seule vérité qui puisse lui paraître instructive n'est point formelle : elle s'anime et se déroule dans les hommes. Ce ne sont donc point des règles éthiques que l'esprit absurde peut chercher au bout de son raisonnement, mais des illustrations et le souffle des vies humaines. Les quelques images qui suivent sont de celles-là. Elles poursuivent le raisonnement absurde en lui donnant son attitude et leur chaleur.

396

All moral systems are founded on the idea that an act entails consequences that legitimize or nullify it. A mind imbued with the absurd judges only that these consequences must be considered with serenity. It is prepared to pay. In other words, for such a mind, there may be responsible individuals, but there are no guilty ones. At most, it will consent to use past experience as a basis for future actions. Time will make time live, and life will serve life. Within this field both bounded and saturated with possibilities, everything in itself, save lucidity, seems unforeseeable. What rule could then emerge from this unreasonable order? The only truth that might seem instructive to it is not formal: it comes alive and unfolds in human beings. Thus, the absurd mind cannot seek ethical rules at the end of its reasoning, but rather illustrations and the breath of human lives. The images that follow are of this kind. They prolong absurd reasoning by giving it both posture and warmth.

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Ai-je besoin de développer l'idée qu'un exemple n'est pas forcément un exemple à suivre (moins encore s'il se peut dans le monde absurde), et que ces illustrations ne sont pas pour autant des modèles ? Outre qu'il y faut la vocation, on se rend ridicule, toutes proportions gardées, à tirer de Rousseau qu'il faille marcher à quatre pattes et de Nietzsche qu'il convienne de brutaliser sa mère. « Il faut être absurde, écrit un auteur moderne, il ne faut pas être dupe. » Les attitudes dont il sera question ne peuvent prendre tout leur sens qu'à la considération de leurs contraires. Un surnuméraire aux Postes est l'égal d'un conquérant si la conscience leur est commune. Toutes les expériences sont à cet égard indifférentes. Il en est qui servent ou desservent l'homme. Elles le servent s'il est conscient. Sinon, cela n'a pas d'importance : les défaites d'un homme ne jugent pas les circonstances, mais lui-même.

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Must I elaborate that an example is not necessarily an example to follow (even less so in the absurd world), and that these illustrations are not thereby models? Beyond requiring vocation, one becomes ridiculous—all proportions kept—by deducing from Rousseau that one must walk on all fours, or from Nietzsche that one ought to brutalize one's mother. "One must be absurd," writes a modern author, "one must not be duped." The attitudes to be considered take full meaning only when contrasted with their opposites. A postal clerk is the equal of a conqueror if their consciousness is shared. All experiences are indifferent in this regard. Some serve or disserve humanity. They serve it if consciousness is present. Otherwise, it matters not: a man's defeats do not judge circumstances—they judge him.

398

Je choisis seulement des hommes qui ne visent qu'à s'épuiser ou dont j'ai conscience pour eux qu'ils s'épuisent. Cela ne va pas plus loin. Je ne veux parler pour l'instant que d'un monde où les pensées comme les vies sont privées d'avenir. Tout ce qui fait travailler et s'agiter l'homme utilise l'espoir. La seule pensée qui ne soit pas mensongère est donc une pensée stérile. Dans le monde absurde, la valeur d'une notion ou d'une vie se mesure à son infécondité.

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I choose only those who aim at exhaustion or of whom I am conscious that they exhaust themselves. This goes no further. For now, I wish to speak only of a world where thoughts and lives are stripped of future. Everything that makes man labor and stir utilizes hope. The sole truthful thought is therefore a barren one. In the absurd world, the value of a concept or a life is measured by its sterility.

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Le mythe de Sisyphe.

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The Myth of Sisyphus

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Essai sur l’absurde. (1942)

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Essay on the Absurd (1942)

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L’homme absurde

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The Absurd Man

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LE DON JUANISME

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DON JUANISM

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S'il suffisait d'aimer, les choses seraient trop simples. Plus on aime et plus l'absurde se consolide. Ce n'est point par manque d'amour que Don Juan va de femme en femme. Il est ridicule de le représenter comme un illuminé en quête de l'amour total. Mais c'est bien parce qu'il les aime avec un égal emportement et chaque fois avec tout lui-même, qu'il lui faut répéter ce don et cet approfondissement. De là que chacune espère lui apporter ce que personne ne lui a jamais donné. Chaque fois, elles se trompent profondément et réussissent seulement à lui faire sentir le besoin de cette répétition. « Enfin, s'écrie l'une d'elles, je t'ai donné l'amour. » S'étonnera-t-on que Don Juan en rie : « Enfin ? non, dit-il, mais une fois de plus. » Pourquoi faudrait-il aimer rarement pour aimer beaucoup ?

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If love alone sufficed, matters would be too simple. The more one loves, the more the Absurd consolidates. Don Juan moves from woman to woman not from lack of love. To portray him as a mystic seeking total love is absurd. Precisely because he loves each with equal fervor - wholly and completely each time - he must repeat this gift and deepen it. Hence each woman hopes to offer him what none before gave. Each time, they are profoundly mistaken, succeeding only in making him feel the need for repetition. "At last," cries one, "I have given you love." Should we wonder that Don Juan laughs? "At last? No," he says, "but once again." Why must one love rarely to love deeply?

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Don Juan est-il triste ? Cela n'est pas vraisemblable. À peine ferais-je appel à la chronique. Ce rire, l'insolence victorieuse, ce bondissement et le goût du théâtre, cela est clair et joyeux. Tout être sain tend à se multiplier. Ainsi de Don Juan. Mais de plus, les tristes ont deux raisons de l'être, ils ignorent ou ils espèrent. Don Juan sait et n'espère pas. Il fait penser à ces artistes qui connaissent leurs limites, ne les excèdent jamais, et dans cet intervalle précaire où leur esprit s'installe, ont toute la merveilleuse aisance des maîtres. Et c'est bien là le génie : l'intelligence qui connaît ses frontières. Jusqu'à la frontière de la mort physique, Don Juan ignore la tristesse. Depuis le moment où il sait, son rire éclate et fait tout pardonner. Il fut triste dans le temps où il espéra. Aujourd'hui, sur la bouche de cette femme, il retrouve le goût amer et réconfortant de la science unique. Amer ? À peine : cette nécessaire imperfection qui rend sensible le bonheur !

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Is Don Juan sorrowful? This seems improbable. Scarcely would chronicles suggest it. That laughter, triumphant insolence, that leap and taste for theater—all are clear and joyous. Every healthy being tends to multiply. So does Don Juan. Moreover, the sorrowful have two reasons: ignorance or hope. Don Juan knows and hopes not. He resembles artists conscious of their limits, never exceeding them, yet within that precarious interval where their spirit dwells, possessing all the wondrous ease of masters. Herein lies genius: intelligence knowing its boundaries. Until physical death, Don Juan knows no sorrow. From the moment of knowing, his laughter erupts, redeeming all. He was sorrowful when he hoped. Now, on this woman's lips, he rediscovers the bitter yet comforting taste of unique knowledge. Bitter? Hardly: that necessary imperfection rendering happiness palpable!

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C'est une grande duperie que d'essayer de voir en Don Juan un homme nourri de l'Ecclésiaste. Car plus rien pour lui n’est vanité, sinon l'espoir d'une autre vie. Il le prouve, puisqu'il la joue contre le ciel lui-même. Le regret du désir perdu dans la jouissance, ce lieu commun de l'impuissance ne lui appartient pas. Cela va bien pour Faust qui crut assez à Dieu pour se vendre au diable. Pour Don Juan, la chose est plus simple. Le « Burlador » de Molina, aux menaces de, l'enfer, répond toujours : « Que tu me donnes un long délai ! » Ce qui vient après la mort est futile et quelle longue suite de jours pour qui sait être vivant ! Faust réclamait les biens de ce monde : le malheureux n'avait qu'à tendre la main. C'était déjà vendre son âme que de ne pas savoir la réjouir. La satiété, Don Juan l'ordonne au contraire. S'il quitte une femme, ce n'est pas absolument parce qu'il ne la désire plus. Une femme belle est toujours désirable. Mais c'est qu'il en désire une autre et non, ce n'est pas la même chose.

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It is delusion to see Don Juan as a man nourished by Ecclesiastes. For him, nothing is vanity except hope of another life. He proves this by gambling it against heaven itself. The regret of desire lost in pleasure—that commonplace of impotence—does not belong to him. This suits Faust, who believed enough in God to sell himself to the devil. For Don Juan, matters are simpler. To Molina's "Burlador," threatened with hell, he always retorts: "What long reprieve you grant me!" What comes after death is trivial—what endless days for those who know how to live! Faust demanded worldly goods: the wretch had but to reach out. To fail to gladden one's soul was already to sell it. Don Juan commands satiety instead. When leaving a woman, it is not because he desires her no more. A beautiful woman remains desirable. But he desires another—no, this is not the same.

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Cette vie le comble, rien n'est pire que de la perdre. Ce fou est un grand sage. Mais les hommes qui vivent d'espoir s'accommodent mal de cet univers où la bonté cède la place à la générosité, la tendresse au silence viril, la communion au courage solitaire. Et tous de dire : « C'était un faible, un idéaliste ou un saint. » Il faut bien ravaler la grandeur qui insulte.

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This life fulfills him; nothing worse than losing it. This madman is a great sage. Yet men living on hope ill tolerate this universe where kindness yields to generosity, tenderness to virile silence, communion to solitary courage. All protest: "He was weak, an idealist, a saint." Thus they demean greatness that insults them.

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S'indigne-t-on assez (ou ce rire complice qui dégrade ce qu'il admire) des discours de Don Juan et de cette même phrase qui sert pour toutes les femmes. Mais pour qui cherche la quantité des joies, seule l'efficacité compte. Les mots de passe qui ont fait leurs preuves, à quoi bon les compliquer ? Personne, ni la femme, ni l'homme, ne les écoute, mais bien plutôt la voix qui les prononce. Ils sont la règle, la convention et la politesse. On les dit, après quoi le plus important reste à faire. Don Juan s'y prépare déjà. Pourquoi se poserait-il un problème de morale ? Ce n'est pas comme le Mañara de Milosz par désir d'être un saint qu'il se damne. L'enfer pour lui est chose qu'on provoque. A la colère divine, il n'a qu'une réponse et c'est l'honneur humain : « J'ai de l'honneur, dit-il au Commandeur, et je remplis ma promesse parce que je suis chevalier. » Mais l'erreur serait aussi grande d'en faire un immoraliste. Il est à cet égard « comme tout le monde » : il a la morale de sa sympathie ou de son antipathie. On ne comprend bien Don Juan qu'en se référant toujours à ce qu'il symbolise vulgairement : le séducteur ordinaire et l'homme à femmes. Il est un séducteur ordinaire [15]. À cette différence près qu'il est conscient et c'est par là qu'il est absurde. Un séducteur devenu lucide ne changera pas pour autant. Séduire est son état. Il n'y a que dans les romans qu'on change d'état ou qu'on devient meilleur. Mais on peut dire qu'à la fois rien n'est changé et tout est transformé. Ce que Don Juan met en acte, c'est une éthique de la quantité, au contraire du saint qui tend vers la qualité. Ne pas croire au sens profond des choses, c'est le propre de l'homme absurde. Ces visages chaleureux ou émerveillés, il les parcourt, les engrange et les brûle. Le temps marche avec lui. L'homme absurde est celui qui ne se sépare pas du temps. Don Juan ne pense pas à « collectionner » les femmes. Il en épuise le nombre et avec elles ses chances de vie. Collectionner, c'est être capable de vivre de son passé. Mais lui refuse le regret, cette autre forme de l'espoir. Il ne sait pas regarder les portraits.

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Are we not outraged enough (or complicit through laughter that degrades what it admires) by Don Juan's speeches and his same phrases for all women? For those seeking quantity of joys, efficacy alone matters. Why complicate passcodes that work? Neither woman nor man truly hears the words, but rather the voice that utters them. They are convention, rule, politeness. Once spoken, the essential remains. Don Juan already prepares. Why trouble with morality? Unlike Milosz's Mañara, he damns himself not from saintly aspiration. Hell is something provoked. To divine wrath, he answers with human honor: "I have honor," he tells the Commander, "and keep my promise as a knight." Yet equal error would deem him immoral. In this, he is "like everyone": his morality follows sympathy or antipathy. Don Juan is understood only through vulgar symbolism: the ordinary seducer, the womanizer. He is an ordinary seducer [15]—with this difference: he is conscious, hence absurd. An enlightened seducer changes not. Seduction is his state. Only novels depict moral transformation. Yet while nothing changes, all transforms. Don Juan enacts an ethic of quantity, opposed to the saint's quest for quality. Not believing in deep meaning defines the absurd man. These ardent or wonderstruck faces—he traverses, gathers, consumes them. Time walks with him. The absurd man is one who remains inseparable from time. Don Juan thinks not to "collect" women. He exhausts their number, and with them life's chances. To collect is to live on one's past. He refuses regret—that other form of hope. He knows not to gaze at portraits.

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Est-il pour autant égoïste ? A sa façon sans doute. Mais là encore, il s'agit de s'entendre. Il y a ceux qui sont faits pour vivre et ceux qui sont faits pour aimer. Don Juan du moins le dirait volontiers. Mais ce serait par un raccourci comme il peut en choisir. Car l'amour dont on parle ici est paré des illusions de l'éternel. Tous les spécialistes de la passion nous l'apprennent, il n'y a d'amour éternel que contrarié. Il n'est guère de passion sans lutte. Un pareil amour ne trouve de fin que dans l'ultime contradiction qui est la mort. Il faut être Werther ou rien. Là encore, il y a plusieurs façons de se suicider dont l'une est le don total et l'oubli de sa propre personne. Don Juan, autant qu'un autre, sait que cela peut être émouvant. Mais il est un des seuls à savoir que l'important n'est pas là. Il le sait aussi bien : ceux qu'un grand amour détourne de toute vie personnelle s'enrichissent peut-être, mais appauvrissent à coup sûr ceux que leur amour a choisis. Une mère, une femme passionnée, ont nécessairement le cœur sec, car il est détourné du monde. Un seul sentiment, un seul être, un seul visage, mais tout est dévoré. C'est un autre amour qui ébranle Don Juan, et celui-là est libérateur. Il apporte avec lui tous les visages du monde et son frémissement vient de ce qu'il se connaît périssable. Don Juan a choisi d'être rien.

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Is he then selfish? In his way, yes. But here too, understanding is required. Some are made to live, others to love. Don Juan would say so—through his chosen ellipses. For the love discussed here wears eternity's illusions. All passion's specialists teach us: only thwarted love is eternal. No passion without struggle. Such love ends only in death's ultimate contradiction. One must be Werther or nothing. Here too are many suicides—one being total self-abnegation. Don Juan, like any other, knows this can stir emotion. But he alone knows this matters not. He knows too: those diverted from personal life by grand love may gain richness, but surely impoverish their beloveds. A mother, a passionate woman, inevitably grow arid—their hearts turned from the world. One feeling, one being, one face—all devoured. Don Juan enacts another love, liberating. It brings all the world's faces, quivering from knowledge of its perishability. Don Juan chooses to be nothing.

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Il s'agit pour lui de voir clair. Nous n'appelons amour ce qui nous lie à certains êtres que par référence à une façon de voir collective et dont les livres et les légendes sont responsables. Mais de l'amour, je ne connais que ce mélange de désir, de tendresse et d'intelligence qui me lie à tel être. Ce composé n'est pas le même pour tel autre. Je n'ai pas le droit de recouvrir toutes ces expériences du même nom. Cela dispense de les mener des mêmes gestes. L'homme absurde multiplie encore ici ce qu'il ne peut unifier. Ainsi découvre-t-il une nouvelle façon d'être qui le libère au moins autant qu'elle libère ceux qui l'approchent. Il n'y a d'amour généreux que celui qui se sait en même temps passager et singulier. Ce sont toutes ces morts et toutes ces renaissances qui font pour Don Juan la gerbe de sa vie. C'est la façon qu'il a de donner et de faire vivre. Je laisse à juger si l'on peut parler d'égoïsme.

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For him, it is a matter of seeing clearly. We call love what binds us to certain beings only by reference to a collective perspective for which books and legends are responsible. But of love, I know only that mixture of desire, tenderness, and intelligence that ties me to this or that being. This compound differs for each individual. I have no right to cover all these experiences with the same name. This dispenses one from performing them through identical gestures. The absurd man multiplies here what he cannot unify. Thus he discovers a new way of being that liberates him at least as much as it liberates those who approach him. There is no generous love except that which knows itself to be both transient and singular. All these deaths and rebirths compose for Don Juan the sheaf of his existence. This is his way of giving and vivifying. I leave it to others to judge whether this can be called selfishness.

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Je pense ici à tous ceux qui veulent absolument que Don Juan soit puni. Non seulement dans une autre vie, mais encore dans celle-ci. Je pense à tous ces contes, ces légendes et ces rires sur Don Juan vieilli. Mais Don Juan s'y tient déjà prêt. Pour un homme conscient, la vieillesse et ce qu'elle présage ne sont pas une surprise. Il n'est justement conscient que dans la mesure où il ne s'en cache pas l'horreur. Il y avait à Athènes un temple consacré à la vieillesse. On y conduisait les enfants. Pour Don Juan, plus on rit de lui et plus sa figure s'accuse. Il refuse par là celle que les romantiques lui prêtèrent. Ce Don Juan torturé et pitoyable, personne ne veut en rire. On le plaint, le ciel lui-même le rachètera ? Mais ce n'est pas cela. Dans l'univers que Don Juan entrevoit, le ridicule aussi est compris. Il trouverait normal d'être châtié. C'est la règle du jeu. Et c'est justement sa générosité que d'avoir accepté toute la règle du jeu. Mais il sait qu'il a raison et qu'il ne peut s'agir de châtiment. Un destin n'est pas une punition.

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I think here of all those who insist that Don Juan must be punished. Not only in another life but even in this one. I think of all those tales, legends, and mockeries concerning an aged Don Juan. But Don Juan is already prepared. For a conscious man, old age and its forebodings hold no surprise. He is precisely conscious only to the extent that he does not conceal their horror from himself. In Athens, there was a temple dedicated to old age. Children were taken there. For Don Juan, the more he is mocked, the more his figure stands out. He thereby rejects the one the Romantics lent him. No one wants to laugh at this tortured and pitiable Don Juan. He is pitied; will heaven itself redeem him? But that is not the point. In the universe Don Juan glimpses, even ridicule is understood. He would consider punishment normal. It is the rule of the game. And his generosity lies precisely in accepting all the rules of the game. Yet he knows he is right, and the issue cannot be punishment. A fate is not a retribution.

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C'est cela son crime et comme l'on comprend que les hommes de l'éternel appellent sur lui le châtiment. Il atteint une science sans illusions qui nie tout ce qu'ils professent. Aimer et posséder, conquérir et épuiser, voilà sa façon de connaître. (Il y a du sens dans ce mot favori de l'Ecriture qui appelle « connaître » l'acte d'amour.) Il est leur pire ennemi dans la mesure où il les ignore. Un chroniqueur rapporte que le vrai « Burlador » mourut assassiné par des franciscains qui voulurent « mettre un terme aux excès et aux impiétés de Don Juan à qui sa naissance assurait l'impunité ». Ils proclamèrent ensuite que le ciel l'avait foudroyé. Personne n'a fait la preuve de cette étrange fin. Personne non plus n'a démontré le contraire. Mais sans me demander si cela est vraisemblable, je puis dire que cela est logique. Je veux seulement retenir ici le terme « naissance » et jouer sur les mots : c'est de vivre qui assurait son innocence. C'est de la mort seule qu'il a tiré une culpabilité maintenant légendaire.

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Such is his crime, and how understandable that the votaries of eternity should call down punishment upon him. He attains a science devoid of illusions that denies all they profess. To love and possess, to conquer and exhaust—this is his way of knowing. (There is significance in that scriptural term which calls the act of love "knowing.") He is their worst enemy to the extent that he ignores them. A chronicler relates that the true "Burlador" was slain by Franciscans who sought "to put an end to the excesses and impieties of Don Juan, whose birth assured him immunity." They then proclaimed that heaven had struck him down. No one has proven this strange end. Nor has anyone proven the contrary. Without asking whether this is plausible, I can say it is logical. I wish here to emphasize the word "birth" and play upon words: it was living that assured his innocence. It is from death alone that he derived a guilt now become legendary.

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Que signifie d'autre ce commandeur de pierre, cette froide statue mise en branle pour punir le sang et le courage qui ont osé penser ? Tous les pouvoirs de la Raison éternelle, de l'ordre, de la morale universelle, toute la grandeur étrangère d'un Dieu accessible à la colère, se résument en lui. Cette pierre gigantesque et sans âme symbolise seulement les puissances que pour toujours Don Juan a niées. Mais la mission du commandeur s'arrête là. La foudre et le tonnerre peuvent regagner le ciel factice d'où on les appela. La vraie tragédie se joue en dehors d'eux. Non, ce n'est pas sous une main de pierre que Don Juan est mort. Je crois volontiers à la bravade légendaire, à ce rire insensé de l'homme sain provoquant un dieu qui n'existe pas. Mais je crois surtout que ce soir où Don Juan attendait chez Anna, le commandeur ne vint pas et que l'impie dut sentir, passé minuit, la terrible amertume de ceux qui ont eu raison. J'accepte plus volontiers encore le récit de sa vie qui le fait s'ensevelir, pour terminer, dans un couvent. Ce n'est pas que le côté édifiant de l'histoire puisse être tenu pour vraisemblable. Quel refuge aller demander à Dieu ? Mais cela figure plutôt le logique aboutissement d'une vie tout entière pénétrée d'absurde, le farouche dénouement d'une existence tournée vers des joies sans lendemain. La jouissance s'achève ici en ascèse. Il faut comprendre qu'elles peuvent être comme les deux visages d'un même dénuement. Quelle image plus effrayante souhaiter : celle d'un homme que son corps trahit et qui, faute d'être mort à temps, consomme la comédie en attendant la fin, face à face avec ce dieu qu'il n'adore pas, le servant comme il a servi la vie, agenouillé devant le vide et les bras tendus vers un ciel sans éloquence qu'il sait aussi sans profondeur.

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What else does that Stone Commander signify, that cold statue set in motion to punish the blood and courage that dared to think? All the powers of eternal Reason, order, universal morality—all the alien grandeur of a God accessible to wrath—are summed up in him. That gigantic, soulless stone symbolizes only the forces Don Juan forever denied. But the Commander's mission ends there. Lightning and thunder can return to the artificial heaven from which they were summoned. The true tragedy unfolds beyond them. No, it was not under a stony hand that Don Juan met his end. I readily believe the legendary bravado—that insane laughter of a healthy man defying a nonexistent god. But I believe above all that on the evening when Don Juan waited at Anna's house, the Commander did not come, and that after midnight the unbeliever must have felt the terrible bitterness of those who were right. I accept still more willingly the account of his life that has him retiring to a monastery to end his days. Not that the edifying aspect of the story can be considered credible. What refuge could he seek in God? Rather, this symbolizes the logical conclusion of a life utterly imbued with the absurd, the grim culmination of an existence turned toward ephemeral joys. Enjoyment here ends in asceticism. One must understand that they may be two aspects of the same destitution. What more terrifying image could one wish: that of a man betrayed by his body, who, having failed to die in time, plays out the comedy to the end, face to face with a God he does not adore, serving Him as he served life, kneeling before a void, arms outstretched toward a heaven without eloquence that he knows to be equally depthless.

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Je vois Don Juan dans une cellule de ces monastères espagnols perdus sur une colline. Et s'il regarde quelque chose, ce ne sont pas les fantômes des amours enfuies, mais, peut-être, par une meurtrière brûlante, quelque plaine silencieuse d'Espagne, terre magnifique et sans âme où il se reconnaît. Oui, c'est sur cette image mélancolique et rayonnante qu'il faut s'arrêter. La fin dernière, attendue mais jamais souhaitée, la fin dernière est méprisable.

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I see Don Juan in a cell of one of those Spanish monasteries lost on a hilltop. If he contemplates anything, it is not the ghosts of bygone loves, but perhaps, through a narrow fiery slit, some silent Spanish plain—a noble, soulless land where he recognizes himself. Yes, it is on this melancholy and radiant image that we must dwell. The final end, awaited yet never desired—the final end is contemptible.

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Le mythe de Sisyphe.

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The Myth of Sisyphus

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Essai sur l’absurde. (1942)

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An Essay on the Absurd. (1942)

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L’homme absurde

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The Absurd Man

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LA COMÉDIE

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THE COMEDY

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« Le spectacle, dit Hamlet, voilà le piège où j'attraperai la conscience du roi. » Attraper est bien dit. Car la conscience va vite ou se replie. Il faut la saisir au vol, à ce moment inappréciable où elle jette sur elle-même un regard fugitif. L'homme quotidien n'aime guère à s'attarder. Tout le presse au contraire. Mais en même temps, rien plus que lui-même ne l'intéresse, surtout dans ce qu'il pourrait être. De là son goût pour le théâtre, pour le spectacle, où tant de destins lui sont proposés dont il reçoit la poésie sans en souffrir l'amertume. Là du moins, on reconnaît l'homme inconscient et il continue à se presser vers on ne sait quel espoir. L'homme absurde commence où celui-ci finit, où, cessant d'admirer le jeu, l'esprit veut y entrer. Pénétrer dans toutes ces vies, les éprouver dans leur diversité, c'est proprement les jouer. Je ne dis pas que les acteurs en général obéissent à cet appel, qu'ils sont des hommes absurdes, mais que leur destin est un destin absurde qui pourrait séduire et attirer un cœur clairvoyant. Ceci est nécessaire à poser pour entendre sans contresens ce qui va suivre.

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"The play's the thing," said Hamlet, "wherein I'll catch the conscience of the king." Catch is well chosen. For conscience moves swiftly or retreats. It must be seized mid-flight, in that fleeting moment when it casts a fugitive glance upon itself. The everyday man rarely lingers. Everything urges him forward. Yet nothing interests him more than himself, particularly what he might become. Hence his fondness for theater, for spectacle, where so many destinies are offered him - their poetry received without enduring their bitterness. Here at least, we recognize the unconscious man who hastens toward some indefinable hope. The absurd man begins where this man ends, where admiration ceases and the mind demands to participate. To penetrate all these lives, to experience their diversity, is to truly enact them. I do not claim that actors generally heed this call or are absurd men themselves, but that their fate constitutes an absurd destiny which might attract a lucid heart. This premise is essential for properly understanding what follows.

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L'acteur règne dans le périssable. De toutes les gloires, on le sait, la sienne est la plus éphémère. Cela se dit du moins dans la conversation. Mais toutes les gloires sont éphémères. Du point de vue de Sirius, les œuvres de Goethe dans dix mille ans seront en poussière et son nom oublié. Quelques archéologues peut-être chercheront des « témoignages » de notre époque. Cette idée a toujours été enseignante. Bien méditée, elle réduit nos agitations à la noblesse profonde qu'on trouve dans l'indifférence. Elle dirige surtout nos préoccupations vers le plus sûr, c'est-à-dire vers l'immédiat. De toutes les gloires, la moins trompeuse est celle qui se vit.

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The actor holds sway over the perishable. Of all glories, his is most ephemeral - so goes common wisdom. Yet all glories are fleeting. From Sirius' vantage, Goethe's works will crumble to dust within ten millennia, his name forgotten. Perhaps a few archaeologists will seek "testimonies" of our era. This notion has always been instructive. Thoroughly contemplated, it reduces our agitations to the profound nobility found in indifference. Above all, it directs our concerns toward what is most certain - the immediate. Of all glories, the least deceptive is that which is lived.

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L'acteur a donc choisi la gloire innombrable, celle qui se consacre et qui s'éprouve. De ce que tout doive un jour mourir, c'est lui qui tire la meilleure conclusion. Un acteur réussit ou ne réussit pas. Un écrivain garde un espoir même s'il est méconnu. Il suppose que ses œuvres témoigneront de ce qu'il fut. L'acteur nous laissera au mieux une photographie et rien de ce qui était lui, ses gestes et ses silences, son souffle court ou sa respiration d'amour, ne viendra jusqu'à nous. Ne pas être connu pour lui, c'est ne pas jouer et ne pas jouer, c'est mourir cent fois avec tous les êtres qu'il aurait animés ou ressuscités.

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Thus the actor chooses the countless glory - the kind that is both embodied and experienced. From the certainty that all must die, he draws the ultimate conclusion. An actor either succeeds or fails. A writer preserves hope even in obscurity, believing his works may attest to his existence. At best, an actor leaves us a photograph; nothing of his gestures, silences, panting breath or amorous sighs survives him. For him, obscurity means ceasing to perform, and ceasing to perform means dying a hundred deaths alongside all the beings he might have animated or resurrected.

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Quoi d'étonnant à trouver une gloire périssable bâtie sur les plus éphémères des créations ? L'acteur a trois heures pour être Iago ou Alceste, Phèdre ou Glocester. Dans ce court passage, il les fait naître et mourir sur cinquante mètres carrés de planches. Jamais l'absurde n'a été si bien ni si longtemps illustré. Ces vies merveilleuses, ces destins uniques et complets qui croissent et s'achèvent entre des murs et pour quelques heures, quel raccourci souhaiter qui soit plus révélateur ? Passé le plateau, Sigismond n'est plus rien. Deux heures après, on le voit qui dîne en ville. C'est alors peut-être que la vie est un songe. Mais après Sigismond vient un autre. Le héros qui souffre d'incertitude remplace l'homme qui rugit après sa vengeance. À parcourir ainsi les siècles et les esprits, à mimer l'homme tel qu'il peut être et tel qu'il est, l'acteur rejoint cet autre personnage absurde qui est le voyageur. Comme lui, il épuise quelque chose et parcourt sans arrêt. Il est le voyageur du temps et, pour les meilleurs, le voyageur traqué des âmes. Si jamais la morale de la quantité pouvait trouver un aliment, c'est bien sur cette scène singulière. Dans quelle mesure l'acteur bénéficie de ces personnages, il est difficile de le dire. Mais l'important n'est pas là. Il s'agit de savoir, seulement, à quel point il s'identifie à ces vies irremplaçables. Il arrive en effet qu'il les transporte avec lui, qu'ils débordent légèrement le temps et l'espace où ils sont nés. Ils accompagnent l’acteur qui ne se sépare plus très aisément de ce qu'il a été. Il arrive que pour prendre son verre, il retrouve le geste d'Hamlet soulevant sa coupe. Non, la distance n'est pas si grande qui le sépare des êtres qu'il fait vivre. Il illustre alors abondamment tous les mois ou tous les jours, cette vérité si féconde qu'il n'y a pas de frontière entre ce qu'un homme veut être et ce qu'il est. A quel point le paraître fait l'être, c'est ce qu'il démontre, toujours occupé de mieux figurer. Car c'est son art, cela, de feindre absolument, d'entrer le plus avant possible dans des vies qui ne sont pas les siennes. Au terme de son effort, sa vocation s'éclaire : s'appliquer de tout son cœur à n'être rien ou à être plusieurs. Plus étroite est la limite qui lui est donnée pour créer son personnage et plus nécessaire est son talent. Il va mourir dans trois heures sous le visage qui est le sien aujourd'hui. Il faut qu'en trois heures il éprouve et exprime tout un destin exceptionnel. Cela s'appelle se perdre pour se retrouver. Dans ces trois heures, il va jusqu'au bout du chemin sans issue que l'homme du parterre met toute sa vie à parcourir.

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What wonder that we find a perishable fame built upon the most fleeting of creations? The actor has three hours to become Iago or Alceste, Phaedra or Gloucester. Within this brief passage, he births and buries them on fifty square meters of stage. Never has the absurd been so vividly and enduringly illustrated. These wondrous lives, these unique and complete destinies flowering and withering between walls within hours - what more revelatory shorthand could we desire? Offstage, Sigismund vanishes. Two hours later, we see him dining in town. Perhaps life is then but a dream. But after Sigismund comes another. The hero plagued by doubt replaces the man roaring for vengeance. By traversing centuries and psyches, by mimicking man as he is and might be, the actor converges with that other absurd figure - the traveler. Like him, he exhausts possibilities in ceaseless wandering. He is time's voyager and, for the greatest among them, the hunted traveler of souls. If quantity's morality could ever find sustenance, it is surely on this singular stage. To what degree the actor benefits from these personae is difficult to say. What matters is understanding how completely he identifies with these irreplaceable lives. Sometimes he carries them beyond their born time and space, becoming inseparable from what he has portrayed. Raising a glass, he might unconsciously adopt Hamlet's gesture. No, the distance separating him from the beings he animates is not so vast. Thus he abundantly illustrates, month after month, day after day, the fertile truth that no frontier exists between what a man wishes to be and what he is. He demonstrates how appearance forges being, perpetually occupied with better representation. For his art lies in absolute pretense, in penetrating alien lives. At his journey's end, his vocation clarifies: to strive with all his soul toward being nothing - or everything. The narrower his creative constraints, the greater his required talent. In three hours, he must live and express an exceptional destiny under today's visage before dying. This is called losing oneself to find oneself. In three hours, he traverses the path's end that theatergoers spend lifetimes meandering through.

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Mime du périssable, l'acteur ne s'exerce et ne se perfectionne que dans l'apparence. La convention du théâtre, c'est que le cœur ne s'exprime et ne se fait comprendre que par les gestes et dans le corps - ou par la voix qui est autant de l'âme que du corps. La loi de cet art veut que tout soit grossi et se traduise en chair. S'il fallait sur la scène aimer comme l'on aime, user de cette irremplaçable voix du cœur, regarder comme on contemple, notre langage resterait chiffré. Les silences ici doivent se faire entendre. L'amour hausse le ton et l'immobilité même devient spectaculaire. Le corps est roi. N'est pas « théâtral » qui veut et ce mot, déconsidéré à tort, recouvre toute une esthétique et toute une morale. La moitié d'une vie d'homme se passe à sous-entendre, à détourner la tête et à se taire. L'acteur est ici l'intrus. Il lève le sortilège de cette âme enchaînée et les passions se ruent enfin sur leur scène. Elles parlent dans tous les gestes, elles ne vivent que par cris. Ainsi l'acteur compose ses personnages pour la montre. Il les dessine ou les sculpte, il se coule dans leur forme imaginaire et donne à leurs fantômes son sang. Je parle du grand théâtre, cela va sans dire, celui qui donne à l'acteur l'occasion de remplir son destin tout physique. Voyez Shakespeare. Dans ce théâtre du premier mouvement ce sont les fureurs du corps qui mènent la danse. Elles expliquent tout. Sans elles, tout s'écroulerait. Jamais le roi Lear n'irait au rendez-vous que lui donne la folie sans le geste brutal qui exile Cordelia et condamne Edgar. Il est juste que cette tragédie se déroule alors sous le signe de la démence. Les âmes sont livrées aux démons et à leur sarabande. Pas moins de quatre fous, l'un par métier, l'autre par volonté, les deux derniers par tourment : quatre corps désordonnés, quatre visages indicibles d'une même condition.

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As mime of the perishable, the actor practices and perfects himself solely in appearances. The theatrical convention holds that the heart expresses and makes itself understood only through gestures and the body – or through the voice, which belongs as much to the soul as to the flesh. The law of this art demands that everything be magnified and translated into corporeal terms. If one were required to love on stage as one loves in life, to employ that irreplaceable voice of the heart, to gaze as one contemplates, our language would remain encrypted. Here, silences must become audible. Love raises its tone, and immobility itself turns spectacular. The body is king. Not everyone succeeds in being "theatrical," and this disparaged word conceals an entire aesthetic and morality. Half a man's life passes in implication, in turning away, in silence. The actor is the intruder here. He breaks the spell binding the soul, unleashing passions onto their stage at last. They speak through every gesture, they exist only through cries. Thus the actor composes his characters for display. He sculpts them, pours himself into their imaginary forms, lending his blood to their phantoms. I speak of great theater, needless to say – the kind offering actors the chance to fulfill their wholly physical destiny. Consider Shakespeare. In this theater of primal motion, bodily frenzies lead the dance. They explain everything. Without them, all would collapse. King Lear would never keep his appointment with madness were it not for the brutal gesture that exiles Cordelia and condemns Edgar. It is fitting that this tragedy unfolds under madness's sign. Souls are surrendered to demons and their saraband – no fewer than four madmen: one by trade, another by will, the last two through torment – four disordered bodies, four ineffable countenances of identical condition.

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L'échelle même du corps humain est insuffisante. Le masque et les cothurnes, le maquillage qui réduit et accuse le visage dans ses éléments essentiels, le costume qui exagère et simplifie, cet univers sacrifie tout à l'apparence, et n'est fait que pour l'œil. Par un miracle absurde, c'est le corps qui apporte encore la connaissance. Je ne comprendrais jamais bien Iago que si je le jouais. J'ai beau l'entendre, je ne le saisis qu'au moment où je le vois. Du personnage absurde, l'acteur a par suite la monotonie, cette silhouette unique, entêtante, à la fois étrange et familière qu'il promène à travers tous ses héros. Là encore la grande œuvre théâtrale sert cette unité de ton [16]. C'est là que l'acteur se contredit - le même et pourtant si divers, tant d'âmes résumées par un seul corps. Mais c'est la contradiction absurde elle-même, cet individu qui veut tout atteindre et tout vivre, cette vaine tentative, cet entêtement sans portée. Ce qui se contredit toujours s'unit pourtant en lui. Il est à cet endroit où le corps et l'esprit se rejoignent et se serrent, où le second lassé de ses échecs se retourne vers son plus fidèle allié. « Et bénis soient ceux, dit Hamlet, dont le sang et le jugement sont si curieusement mêlés qu'ils ne sont pas flûte où le doigt de la fortune fait chanter le trou qui lui plaît. »

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The human body's scale proves insufficient. Masks and buskins, makeup reducing faces to essential elements while accentuating them, costumes exaggerating and simplifying – this universe sacrifices all to appearance, existing solely for the eye. Through absurd alchemy, the body still conveys knowledge. I shall never fully grasp Iago unless I perform him. Hearing him avails me not; understanding comes only through embodiment. Of the absurd character, the actor possesses the monotony – that single, obstinate silhouette at once strange and familiar, trailing through all his heroes. Here again, great dramatic works serve this tonal unity[16]. Herein lies the actor's contradiction – remaining identical yet diversely multiplied, countless souls condensed into one body. But this is the very absurd contradiction: an individual seeking to attain and live everything, this vain attempt, this obstinacy without consequence. What perpetually contradicts itself nevertheless unites within him. He stands where body and mind converge and clasp each other, where the latter – weary of defeats – turns toward its most faithful ally. "And blessed are those," says Hamlet, "whose blood and judgment are so well co-mingled that they are not a pipe for fortune's finger to sound what stop she please."

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Comment l'Eglise n'eût-elle pas condamné dans l'acteur pareil exercice ? Elle répudiait dans cet art la multiplication hérétique des âmes, la débauche d'émotions, la prétention scandaleuse d'un esprit qui se refuse à ne vivre qu'un destin et se précipite dans toutes les intempérances. Elle proscrivait en eux ce goût du présent et ce triomphe de Protée qui sont la négation de tout ce qu'elle enseigne. L'éternité n'est pas un jeu. Un esprit assez insensé pour lui préférer une comédie a perdu son salut. Entre « partout » et « toujours », il n'y a pas de compromis. De là que ce métier si déprécié puisse donner lieu à un conflit spirituel démesuré. « Ce qui importe, dit Nietzsche, ce n'est pas la vie éternelle, c'est l'éternelle vivacité. » Tout le drame est en effet dans ce choix.

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How could the Church have failed to condemn such practices in actors? It denounced this art's heretical multiplication of souls, emotional debauchery, the scandalous pretense of a spirit refusing to live but one destiny while plunging into all excesses. It proscribed their taste for the present and Protean triumph – negations of its teachings. Eternity is no game. Minds mad enough to prefer comedy over it forfeit salvation. Between "everywhere" and "forever," no compromise exists. Hence this despised profession provokes disproportionate spiritual conflict. "What matters," Nietzsche declares, "is not eternal life but eternal vivacity." The entire drama indeed resides in this choice.

458

Adrienne Lecouvreur, sur son lit de mort, voulut bien se confesser et communier, mais refusa d'abjurer sa profession. Elle perdit par là le bénéfice de la confession. Qu'était-ce donc en effet, sinon prendre contre Dieu le parti de sa passion profonde ? Et cette femme à l'agonie, refusant dans les larmes de renier ce qu'elle appelait son art, témoignait d'une grandeur que, devant la rampe, elle n'atteignit jamais. Ce fut son plus beau rôle et le plus difficile à tenir. Choisir entre le ciel et une dérisoire fidélité, se préférer à l'éternité ou s'abîmer en Dieu, c'est la tragédie séculaire où il faut tenir sa place.

458

On her deathbed, Adrienne Lecouvreur consented to confession and communion yet refused to abjure her profession. Thereby she lost absolution. Was this not taking God's rival as her deepest passion? This dying woman, tearfully refusing to renounce what she called her art, achieved a grandeur surpassing her finest stage moments. This became her greatest role – the hardest to sustain. Choosing between heaven and derisory fidelity, preferring oneself to eternity or dissolving into God: this age-old tragedy demands playing one's part.

459

Les comédiens de l'époque se savaient excommuniés. Entrer dans la profession, c'était choisir l'Enfer. Et l'Eglise discernait en eux ses pires ennemis. Quelques littérateurs s'indignent : « Eh quoi, refuser à Molière les derniers secours ! » Mais cela était juste et surtout pour celui-là qui mourut en scène et acheva sous le fard une vie tout entière vouée à la dispersion. On invoque à son propos le génie qui excuse tout. Mais le génie n'excuse rien, justement parce qu'il s'y refuse.

459

Actors of that era knew themselves excommunicated. Entering the profession meant choosing Hell. The Church recognized its worst enemies in them. Some literati protest: "What! Denying Molière last rites!" Yet this was just, particularly for him who died mid-performance, ending beneath greasepaint a life wholly devoted to dispersion. Genius is invoked to excuse all. But genius excuses nothing precisely because it refuses to.

460

L'acteur savait alors quelle punition lui était promise. Mais quel sens pouvaient avoir de si vagues menaces au prix du châtiment dernier que lui réservait la vie même ? C'était celui-là qu'il éprouvait par avance et acceptait dans son entier. Pour l'acteur comme pour l'homme absurde, une mort prématurée est irréparable. Rien ne peut compenser la somme des visages et des siècles qu'il eût, sans cela, parcourus. Mais de toutes façons, il s'agit de mourir. Car l'acteur est sans doute partout, mais le temps l'entraîne aussi et fait avec lui son effet.

460

Actors knew their promised punishment. Yet what meaning had such vague threats compared to existence's ultimate chastisement? This latter they experienced in advance and accepted entirely. For actor and absurd man alike, premature death remains irreparable. Nothing compensates for the sum of faces and centuries otherwise traversable. Regardless, death comes. Though the actor may exist everywhere, time sweeps him along too, working its effects.

461

Il suffit d'un peu d'imagination pour sentir alors ce que signifie un destin d'acteur. C'est dans le temps qu'il compose et énumère ses personnages. C'est dans le temps aussi qu'il apprend à les dominer. Plus il a vécu de vies différentes et mieux il se sépare d'elles. Le temps vient où il faut mourir à la scène et au monde. Ce qu'il a vécu est en face de lui. Il voit clair. Il sent ce que cette aventure a de déchirant et d'irremplaçable. Il sait et peut maintenant mourir. Il y a des maisons de retraite pour vieux comédiens.

461

A modicum of imagination reveals the actor's destiny. Through time he composes and enumerates his characters; through time he learns to master them. The more lives he enacts, the further he separates from them. The hour arrives when he must die to stage and world. His lived experiences confront him. He sees clearly, feels the heartbreak and irreplaceability of this adventure. Knowing now, he can die. There exist retirement homes for aged players.

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Le mythe de Sisyphe.

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The Myth of Sisyphus

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Essai sur l’absurde. (1942)

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An Essay on the Absurd (1942)

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L’homme absurde

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The Absurd Man

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LA CONQUÊTE

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THE CONQUEST

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478

« Non, dit le conquérant, ne croyez pas que pour aimer l'action, il m'ait fallu désapprendre à penser. Je puis parfaitement au contraire définir ce que je crois. Car je le crois avec force et je le vois d'une vue certaine et claire. Méfiez-vous de ceux qui disent : « Ceci, je le sais trop pour pouvoir l'exprimer. » Car s'ils ne le peuvent, c'est qu'ils ne le savent pas ou que, par paresse, ils se sont arrêtés à l'écorce.

478

"No," says the conqueror, "do not believe that to love action, I had to unlearn thinking. On the contrary, I can perfectly well define what I believe. For I believe it with force and see it with certain clarity. Beware of those who say: 'This I know too well to express it.' If they cannot express it, they do not know it or have lazily stopped at the surface."

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Je n'ai pas beaucoup d'opinions. A la fin d'une vie, l'homme s'aperçoit qu'il a passé des années à s'assurer d'une seule vérité. Mais une seule, si elle est évidente, suffit à la conduite d'une existence. Pour moi, j'ai décidément quelque chose à dire sur l'individu. C'est avec rudesse qu'on doit en parler et, s'il le faut, avec le mépris convenable.

479

I hold few opinions. At life's end, man discovers he has spent years securing a single truth. But one truth, if evident, suffices to guide an existence. For myself, I have something decisive to say about the individual. It must be spoken harshly, with due contempt when necessary.

480

Un homme est plus un homme par les choses qu'il tait que par celles qu'il dit. Il y en a beaucoup que je vais taire. Mais je crois fermement que tous ceux qui ont jugé de l'individu l'ont fait avec beaucoup moins d'expérience que nous pour fonder leur jugement. L'intelligence, l'émouvante intelligence a pressenti peut-être ce qu'il fallait constater. Mais l'époque, ses ruines et son sang nous comblent d'évidences. Il était possible à des peuples anciens, et même aux plus récents jusqu'à notre ère machinale, de mettre en balance les vertus de la société et de l'individu, de chercher lequel devait servir l'autre. Cela était possible d'abord, en vertu de cette aberration tenace au cœur de l'homme et selon quoi les êtres ont été mis au monde pour servir ou être servis. Cela était encore possible parce que ni la société ni l'individu n'avaient encore montré tout leur savoir-faire.

480

A man is more defined by what he withholds than by what he utters. Much I shall leave unspoken. Yet I firmly believe that all who have judged the individual did so with far less experience than ours to ground their judgment. Intelligence—that stirring intelligence—may have intuited what needed asserting. But our era, its ruins and blood, overwhelm us with evidence. Ancient peoples, even recent ones up to our mechanical age, could weigh society's virtues against the individual's, debating whom should serve whom. This was possible first through man's stubborn delusion that beings exist to serve or be served. It remained possible because neither society nor individual had yet revealed their full capacities.

481

J'ai vu de bons esprits s'émerveiller des chefs-d'oeuvre des peintres hollandais nés au mur des sanglantes guerres de Flandre, s'émouvoir aux oraisons des mystiques silésiens élevées au sein de l'affreuse guerre de Trente Ans. Les valeurs éternelles surnagent à leurs yeux étonnés au-dessus des tumultes séculiers. Mais le temps depuis a marché. Les peintres d'aujourd'hui sont privés de cette sérénité. Même s'ils ont au fond le cœur qu'il faut au créateur, je veux dire un cœur sec, il n'est d'aucun emploi, car tout le monde et le saint lui-même est mobilisé. Voilà peut-être ce que j'ai senti le plus profondément. À chaque forme avortée dans les tranchées, à chaque trait, métaphore ou prière, broyé sous le fer, l'éternel perd une partie. Conscient que je ne puis me séparer de mon temps, j'ai décidé de faire corps avec lui. C'est pourquoi je ne fais tant de cas de l'individu que parce qu'il m'apparaît dérisoire et humilié. Sachant qu'il n'est pas de causes victorieuses, j'ai du goût pour les causes perdues : elles demandent une âme entière, égale à sa défaite comme à ses victoires passagères. Pour qui se sent solidaire du destin de ce monde, le choc des civilisations a quelque chose d'angoissant. J'ai fait mienne cette angoisse en même temps que j'ai voulu y jouer ma partie. Entre l'histoire et l'éternel, j'ai choisi l'histoire parce que j'aime les certitudes. D'elle du moins, je suis certain et comment nier cette force qui m'écrase ?

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I have seen fine minds marvel at Dutch masters born amidst Flanders' bloody wars, be moved by Silesian mystics' prayers rising through the Thirty Years' War. Eternal values float before their astonished eyes above secular turmoil. But time has marched. Today's painters lack such serenity. Even if they possess the creator's requisite heart—a parched heart—it serves no purpose, for all are conscripted, saints included. This perhaps I have felt most deeply. With each form aborted in trenches, each metaphor or prayer crushed under steel, the eternal loses a part. Knowing I cannot divorce myself from my time, I resolved to merge with it. Hence I value the individual precisely because he appears derisory and humiliated. Knowing no cause triumphs ultimately, I cherish lost causes: they demand an entire soul, equal to defeat as to fleeting victories. For those who feel solidarity with this world's fate, the clash of civilizations brings anguish. I have made this anguish mine while staking my part in it. Between history and eternity, I chose history for its certainties. Of it, at least, I am sure—how deny the force that crushes me?

482

Il vient toujours un temps où il faut choisir entre la contemplation et l'action. Cela s'appelle devenir un homme. Ces déchirements sont affreux. Mais pour un cœur fier, il ne peut y avoir de milieu. Il y a Dieu ou le temps, cette croix ou cette épée. Ce monde a un sens plus haut qui surpasse ses agitations ou rien n'est vrai que ces agitations. Il faut vivre avec le temps et mourir avec lui ou s'y soustraire pour une plus grande vie. Je sais qu'on peut transiger et qu'on peut vivre dans le siècle et croire à l'éternel. Cela s'appelle accepter. Mais je répugne à ce terme et je veux tout ou rien. Si je choisis l'action, ne croyez pas que la contemplation me soit comme une terre inconnue. Mais elle ne peut tout me donner, et privé de l'éternel, je veux m'allier au temps. Je ne veux faire tenir dans mon compte ni nostalgie ni amertume et je veux seulement y voir clair. Je vous le dis, demain vous serez mobilisé. Pour vous et pour moi, cela est une libération. L'individu ne peut rien et pourtant il peut tout. Dans cette merveilleuse disponibilité vous comprenez pourquoi je l'exalte et l'écrase à la fois. C'est le monde qui le broie et c'est moi qui le libère. Je le fournis de tous ses droits.

482

There always comes a time when one must choose between contemplation and action. This is called becoming a man. Such ruptures are dreadful. But for a proud heart, no compromise exists: God or time, the cross or the sword. This world either has higher meaning transcending its turmoil, or nothing is true but the turmoil itself. One must live with time and die with it, or withdraw into a greater life. I know compromise exists—living in the secular while believing in the eternal. This is called acceptance. But I loathe the term, demanding all or nothing. If I choose action, do not think contemplation remains terra incognita. Yet it cannot give me everything, and bereft of the eternal, I ally myself with time. I allow neither nostalgia nor bitterness in my ledger—only clarity. Hear me: tomorrow you will be conscripted. For you and me, this is liberation. The individual can do nothing yet everything. In this wondrous availability, you see why I exalt and crush him simultaneously. The world grinds him down; I set him free. I furnish all his rights.

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Les conquérants savent que l'action est en elle-même inutile. Il n'y a qu'une action utile, celle qui referait l'homme et la terre. Je ne referai jamais les hommes. Mais il faut faire « comme si ». Car le chemin de la lutte me fait rencontrer la chair. Même humiliée, la chair est ma seule certitude. Je ne puis vivre que d'elle. La créature est ma patrie. Voilà pourquoi j'ai choisi cet effort absurde et sans portée. Voilà pourquoi je suis du côté de la lutte. L'époque s'y prête, je l'ai dit. Jusqu'ici la grandeur d'un conquérant était géographique. Elle se mesurait à l'étendue des territoires vaincus. Ce n'est pas pour rien que le mot a changé de sens et ne désigne plus le général vainqueur. La grandeur a changé de camp. Elle est dans la protestation et le sacrifice sans avenir. Là encore, ce n'est point par goût de la défaite. La victoire serait souhaitable. Mais il n'y a qu'une victoire et elle est éternelle. C'est celle que je n'aurai jamais. Voilà où je bute et je m'accroche. Une révolution s'accomplit toujours contre les dieux, à commencer par celle de Prométhée, le premier des conquérants modernes. C'est une revendication de l'homme contre son destin : la revendication du pauvre n'est qu'un prétexte. Mais je ne puis saisir cet esprit que dans son acte historique et c'est là que je la rejoins. Ne croyez pas cependant que je m'y complaise : en face de la contradiction essentielle, je soutiens mon humaine contradiction. J'installe ma lucidité au milieu de ce qui la nie. J'exalte l'homme devant ce qui l'écrase et ma liberté, ma révolte et ma passion se rejoignent alors dans cette tension, cette clairvoyance et cette répétition démesurée.

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Conquerors know action itself is futile. Only one action matters: remaking man and earth. I shall never remake men. Yet one must act "as if." For the path of struggle leads me to flesh. Even humiliated, flesh remains my sole certainty—I live by it alone. The creature is my homeland. Hence I choose this absurd, unavailing effort. Hence I side with struggle. The era demands it, as I said. Until now, a conqueror's greatness was geographical, measured by conquered lands. Not without reason has the word changed meaning, no longer denoting victorious generals. Greatness has shifted camp—it lies in protest and futureless sacrifice. Not from love of defeat. Victory would be preferable. But only one victory exists, eternal—the one I shall never have. Here I stumble and cling. Every revolution wages war against gods, beginning with Prometheus, first of modern conquerors. It is man's claim against his destiny—the pauper's grievance but a pretext. Yet I grasp this spirit only through historical acts, meeting it there. Do not think I take pleasure in this: facing essential contradiction, I uphold my human contradiction. I plant lucidity amid what denies it. Exalting man before what crushes him, my freedom, rebellion, and passion converge in this tension, this lucid excess.

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Oui, l'homme est sa propre fin. Et il est sa seule fin. S'il veut être quelque chose, c'est dans cette vie. Maintenant, je le sais de reste. Les conquérants parlent quelquefois de vaincre et surmonter. Mais c'est toujours « se surmonter » qu'ils entendent. Vous savez bien ce que cela veut dire. Tout homme s'est senti l'égal d'un dieu à certains moments. C'est ainsi du moins qu'on le dit. Mais cela vient de ce que, dans un éclair, il a senti l'étonnante grandeur de l'esprit humain. Les conquérants sont seulement ceux d'entre les hommes qui sentent assez leur force pour être sûrs de vivre constamment à ces hauteurs et dans la pleine conscience de cette grandeur. C'est une question d'arithmétique, de plus ou de moins. Les conquérants peuvent le plus. Mais ils ne peuvent pas plus que l'homme lui-même, quand il le veut. C'est pourquoi ils ne quittent jamais le creuset humain, plongeant au plus brûlant dans l'âme de révolutions.

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Yes, man is his own end. And he is his only end. If he seeks to become something, it must be within this life. Now I know this all too well. Conquerors sometimes speak of vanquishing and overcoming. But they always mean "overcoming oneself." You know full well what this signifies. Every man has felt godlike at certain moments. Or so we claim. But this arises from those lightning flashes when one senses the astonishing grandeur of the human spirit. Conquerors are merely those among men who feel their strength sufficiently to dwell constantly at these heights, fully conscious of this grandeur. It becomes a matter of arithmetic - more or less. Conquerors can achieve most. Yet they cannot exceed man himself when he so wills. This is why they never leave the human crucible, plunging into the white-hot core of revolutions.

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Ils y trouvent la créature mutilée, mais ils y rencontrent aussi les seules valeurs qu'ils aiment et qu'ils admirent, l'homme et son silence. C'est à la fois leur dénuement et leur richesse. Il n'y a qu'un seul luxe pour eux et c'est celui des relations humaines. Comment ne pas comprendre que dans cet univers vulnérable, tout ce qui est humain et n'est que cela prend un sens plus brûlant ? Visages tendus, fraternité menacée, amitié si forte et si pudique des hommes entre eux, ce sont les vraies richesses puisqu'elles sont périssables. C'est au milieu d'elles que l'esprit sent le mieux ses pouvoirs et ses limites. C'est-à-dire son efficacité. Quelques-uns ont parlé de génie. Mais le génie, c'est bien vite dit, je préfère l'intelligence. Il faut dire qu'elle peut être alors magnifique. Elle éclaire ce désert et le domine. Elle connaît ses servitudes et les illustre. Elle mourra en même temps que ce corps. Mais le savoir, voilà sa liberté.

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There they find the maimed creature, but also the sole values they cherish and admire - man and his silence. This constitutes both their destitution and their wealth. For them, there is but one luxury - that of human relations. How could one fail to see that in this vulnerable universe, everything merely human takes on heightened meaning? Tense faces, threatened brotherhood, that strong and reticent friendship between men - these are the true riches because perishable. Here the spirit best measures its powers and limits. That is to say, its efficacy. Some speak of genius. But genius is too glibly named; I prefer intelligence. Let us say it can then become magnificent. It illuminates this desert and rules it. It knows its servitudes and glorifies them. It will die with this body. Yet to know this - therein lies its freedom.

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490

Nous ne l'ignorons pas, toutes les Eglises sont contre nous. Un cœur si tendu se dérobe à l'éternel et toutes les Eglises, divines ou politiques, prétendent à l'éternel. Le bonheur et le courage, le salaire ou la justice, sont pour elles des fins secondaires. C'est une doctrine qu'elles apportent et il faut y souscrire. Mais je n'ai rien à faire des idées ou de l'éternel. Les vérités qui sont à ma mesure, la main peut les toucher. Je ne puis me séparer d'elles. Voilà pourquoi vous ne pouvez rien fonder sur moi : rien ne dure du conquérant et pas même ses doctrines.

490

We are not unaware that all Churches stand against us. A heart so stretched eludes the eternal, and all Churches - divine or political - lay claim to eternity. Happiness and courage, reward or justice, are secondary ends for them. They bring doctrine demanding subscription. But I have no use for ideas or the eternal. Only truths measurable to my hand concern me. I cannot divorce myself from them. Hence you can build nothing lasting upon me - not even doctrines, for the conqueror endures no more than other men.

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Au bout de tout cela, malgré tout, est la mort. Nous le savons. Nous savons aussi qu'elle termine tout. Voilà pourquoi ces cimetières qui couvrent l'Europe et qui obsèdent certains d'entre nous, sont hideux. On n'embellit que ce qu'on aime et la mort nous répugne et nous lasse. Elle aussi est à conquérir. Le dernier Carrara, prisonnier dans Padoue vidée par la peste, assiégée par les Vénitiens, parcourait en hurlant les salles de son palais désert : il appelait le diable et lui demandait la mort. C'était une façon de la surmonter. Et c'est encore une marque de courage propre à l'Occident que d'avoir rendu si affreux les lieux où la mort se croit honorée. Dans l'univers du révolté, la mort exalte l'injustice. Elle est le suprême abus.

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At the end of all this, death awaits. We know it. We know too that it concludes everything. Hence those cemeteries covering Europe that haunt some among us are hideous. We beautify only what we love, and death repels and wearies us. It too must be conquered. The last Carrara, imprisoned in plague-emptied Padua besieged by Venetians, ran howling through his deserted palace halls - summoning the devil, demanding death. This was his way of overcoming it. And it remains a mark of Western courage to have made so ghastly the places where death thinks itself honored. In the rebel's universe, death exalts injustice. It becomes the ultimate abuse.

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D'autres, sans transiger non plus, ont choisi l'éternel et dénoncé l'illusion de ce monde. Leurs cimetières sourient au milieu d'un peuple de fleurs et d'oiseaux. Cela convient au conquérant et lui donne l'image claire de ce qu'il a repoussé. Il a choisi au contraire l'entourage de fer noir ou la fosse anonyme. Les meilleurs parmi les hommes de l'éternel se sentent pris quelquefois d'un effroi plein de considération et de pitié devant des esprits qui peuvent vivre avec une pareille image de leur mort. Mais pourtant ces esprits en tirent leur force et leur justification. Notre destin est en face de nous et c'est lui que nous provoquons. Moins par orgueil que par conscience de notre condition sans portée. Nous aussi, nous avons parfois pitié de nous-mêmes. C'est la seule compassion qui nous semble acceptable : un sentiment que peut-être vous ne comprenez guère et qui vous semble peu viril. Pourtant ce sont les plus audacieux d'entre nous qui l'éprouvent. Mais nous appelons virils les lucides et nous ne voulons pas d'une force qui se sépare de la clairvoyance.

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Others, equally uncompromising, have chosen the eternal and denounced this world's illusions. Their cemeteries smile amid swarms of flowers and birds. This suits the conqueror, offering him the clear image of what he has rejected. He prefers instead iron-black surroundings or the unmarked grave. Even the finest eternalists occasionally feel awestruck pity confronting spirits that can dwell with such visions of their death. Yet these spirits draw strength and justification therefrom. Our destiny stands before us - the very destiny we provoke. Not through pride, but awareness of our meaningless condition. We too sometimes pity ourselves. This alone seems acceptable compassion - a sentiment you may scarcely comprehend, finding it unmanly. Yet the boldest among us feel it. But we call "manly" those who see clearly, wanting no strength divorced from lucidity.

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504

Encore une fois ce ne sont pas des morales que ces images proposent et elles n'engagent pas de jugements : ce sont des dessins. Ils figurent seulement un style de vie. L'amant, le comédien ou l'aventurier jouent l'absurde. Mais aussi bien s'ils le veulent, le chaste, le fonctionnaire ou le président de la république. Il suffit de savoir et de ne rien masquer. Dans les musées italiens, on trouve quelquefois de petits écrans peints que le prêtre tenait devant les visages des condamnés pour leur cacher l'échafaud. Le saut sous toutes ses formes, la précipitation dans le divin ou l'éternel, l'abandon aux illusions du quotidien ou de l'idée, tous ces écrans cachent l'absurde. Mais il y a des fonctionnaires sans écran et ce sont eux dont je veux parler.

504

Let me repeat - these images propose no moral code, pass no judgments: they are sketches. They merely outline a lifestyle. The lover, actor or adventurer lives the absurd. But so may the chaste, the civil servant, or the republic's president - provided they know and conceal nothing. In Italian museums one sometimes finds painted screens priests held before condemned men's faces to hide the scaffold. All leaps - into the divine, the eternal, daily illusions or lofty ideas - such screens mask the absurd. But there exist officials without screens, and these are whom I discuss.

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J'ai choisi les plus extrêmes. À ce degré, l'absurde leur donne un pouvoir royal. Il est vrai que ces princes sont sans royaume. Mais ils ont cet avantage sur d'autres qu'ils savent que toutes les royautés sont illusoires. Ils savent, voilà toute leur grandeur, et c'est en vain qu'on veut parler à leur propos de malheur caché ou des cendres de la désillusion. Etre privé d'espoir, ce n'est pas désespérer. Les flammes de la terre valent bien les parfums célestes. Ni moi ni personne ne pouvons ici les juger. Ils ne cherchent pas à être meilleurs, ils tentent d'être conséquents. Si le mot sage s'applique à l'homme qui vit de ce qu'il a, sans spéculer sur ce qu'il n'a pas, alors ceux-là sont des sages. L'un d'eux, conquérant, mais parmi l'esprit, Don Juan mais de la connaissance, comédien mais de l'intelligence, le sait mieux que quiconque : « On ne mérite nullement un privilège sur terre et dans le ciel lorsqu'on a mené sa chère petite douceur de mouton jusqu'à la perfection : on n'en continue pas moins à être au meilleur cas un cher petit mouton ridicule avec des cornes et rien de plus - en admettant même que l'on ne crève pas de vanité et que l'on ne provoque pas de scandale par ses attitudes de juge. »

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I have chosen extremists. At this degree, the absurd grants them regal power. True, these princes lack kingdoms. Yet they hold this advantage: knowing all royalty illusory. Their greatness lies in knowing - vain to speak here of secret misery or disillusion's ashes. To be stripped of hope is not despair. Earthly flames rival celestial perfumes. Neither I nor any can judge them here. They seek not improvement, but consistency. If "wise" applies to those living by what they have without speculating on lacks, then these are sages. One among them - conqueror of the mind, Don Juan of knowledge, actor of intelligence - knows best: "No privilege on earth or in heaven is deserved by perfect lamb-like gentleness. At best you remain a ridiculous little lamb with horns - assuming you don't die of vanity or scandalize by playing judge."

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Il fallait en tout cas restituer au raisonnement absurde des visages plus chaleureux. L'imagination peut en ajouter beaucoup d'autres, rivés au temps et à l'exil, qui savent aussi vivre à la mesure d'un univers sans avenir et sans faiblesse. Ce monde absurde et sans dieu se peuple alors d'hommes qui pensent clair et n'espèrent plus. Et je n'ai pas encore parlé du plus absurde des personnages qui est le créateur.

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At any rate, we must restore warmer faces to absurd reasoning. Imagination could add many more - bound to time and exile, knowing how to live measured against a universe without future or frailty. This godless absurd world thus fills with clear-thinking men who hope no more. And I have yet to speak of the most absurd character - the creator.

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Le mythe de Sisyphe.

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The Myth of Sisyphus.

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Essai sur l’absurde. (1942)

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Essay on the Absurd (1942)

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LA CRÉATION
ABSURDE

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ABSURD CREATION

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Le mythe de Sisyphe.

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The Myth of Sisyphus

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Essai sur l’absurde. (1942)

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Essay on the Absurd (1942)

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La création absurde

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Absurd Creation

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PHILOSOPHIE ET ROMAN

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PHILOSOPHY AND THE NOVEL

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Toutes ces vies maintenues dans l'air avare de l'absurde ne sauraient se soutenir sans quelque pensée profonde et constante qui les anime de sa force. Ici même ce ne peut être qu'un singulier sentiment de fidélité. On a vu des hommes conscients accomplir leur tâche au milieu des plus stupides des guerres sans se croire en contradiction. C'est qu'il s'agissait de ne rien éluder. Il y a ainsi un bonheur métaphysique à soutenir l'absurdité du monde. La conquête ou le jeu, l'amour innombrable, la révolte absurde, ce sont des hommages que l'homme rend à sa dignité dans une campagne où il est d'avance vaincu,

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All these lives sustained in the meager air of the absurd could not endure without some profound and constant thought animating them with its strength. Here, this can only be a singular sentiment of fidelity. We have seen conscious individuals perform their duty amid the most senseless wars without considering themselves contradictory. For it involved evading nothing. There is metaphysical happiness in upholding the world's absurdity. Conquest or play, infinite love, absurd revolt - these are tributes that man pays to his dignity within a campaign where he is foredoomed to defeat.

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Il s'agit seulement d'être fidèle à la règle du combat. Cette pensée peut suffire à nourrir un esprit : elle a soutenu et soutient des civilisations entières. On ne nie pas la guerre. Il faut en mourir ou en vivre. Ainsi de l'absurde : il s'agit de respirer avec lui ; de reconnaitre ses leçons et de retrouver leur chair. À cet égard, la joie absurde par excellence, c'est la création. « L'art et rien que l'art, dit Nietzsche, nous avons l'art pour ne point mourir de la vérité. »

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It suffices to remain faithful to the combat's code. This thought alone can nourish a mind; it has sustained and still sustains entire civilizations. War is not negated. One must live through it or die by it. So too with the absurd: one must breathe with it, recognize its teachings, and rediscover their flesh. In this regard, the supreme absurd joy is creation. "Art and art alone," says Nietzsche, "we have art so as not to perish from truth."

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Dans l'expérience que je tente de décrire et de faire sentir sur plusieurs modes, il est certain qu'un tourment surgit là où en meurt un autre. La recherche puérile de l'oubli, l'appel de la satisfaction sont maintenant sans écho. Mais la tension constante qui maintient l'homme en face du monde, le délire ordonné qui le pousse à tout accueillir lui laissent une autre fièvre. Dans cet univers, l'œuvre est alors la chance unique de maintenir sa conscience et d'en fixer les aventures. Créer, c'est vivre deux fois. La recherche tâtonnante et anxieuse d'un Proust, sa méticuleuse collection de fleurs, de tapisseries et d'angoisses ne signifient rien d'autre. En même temps, elle n'a pas plus de portée que la création continue et inappréciable à quoi se livrent tous les jours de leur vie, le comédien, le conquérant et tous les hommes absurdes. Tous s'essaient à mimer, à répéter et à recréer la réalité qui est la leur. Nous finissons toujours par avoir le visage de nos vérités. L'existence tout entière, pour un homme détourné de l'éternel, n'est qu'un mime démesuré sous le masque de l'absurde. La création, c'est le grand mime.

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In the experience I attempt to describe and transpose across multiple modes, one torment inevitably replaces another. The childish quest for oblivion, the appeal to fulfillment now fall silent. But the constant tension keeping man face-to-face with the world, the ordered delirium driving him to embrace everything, leaves another fever. In this universe, the work then becomes the singular chance to maintain consciousness and fix its adventures. To create is to live twice. Proust's groping, anxious quest - his meticulous gathering of flowers, tapestries, and anxieties - signifies nothing else. Simultaneously, it holds no more weight than the perpetual, unappreciated creation performed daily by the actor, the conqueror, and all absurd men. All strive to mimic, repeat, and recreate the reality that is theirs. We ultimately wear the face of our truths. For a man turned from eternity, existence itself becomes an extravagant mime beneath the mask of the absurd. Creation is the great mimicry.

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Ces hommes savent d'abord, et puis tout leur effort est de parcourir, d'agrandir et d'enrichir l'île sans avenir qu'ils viennent d'aborder. Mais il faut d'abord savoir. Car la découverte absurde coïncide avec un temps d'arrêt où s'élaborent et se légitiment les passions futures. Même les hommes sans évangile ont leur Mont des Oliviers. Et sur le leur non plus, il ne faut pas s'endormir. Pour l'homme absurde, il ne s'agit plus d'expliquer et de résoudre, mais d'éprouver et de décrire. Tout commence par l'indifférence clairvoyante.

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These men first attain knowledge; their entire effort then becomes traversing, expanding, and enriching the futureless island they have just reached. But knowledge must precede all. For the absurd discovery coincides with a pause where future passions are forged and justified. Even men without gospel have their Mount of Olives. And on theirs too, one must not sleep. For the absurd man, it no longer concerns explaining or resolving, but experiencing and describing. Everything begins with lucid indifference.

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Décrire, telle est la dernière ambition d'une pensée absurde. La science elle aussi, arrivée au terme de ses paradoxes, cesse de proposer et s'arrête à contempler et dessiner le paysage toujours vierge des phénomènes. Le coeur apprend ainsi que cette émotion qui nous transporte devant les visages du monde ne nous vient pas de sa profondeur mais de leur diversité. L'explication est vaine, mais la sensation reste et, avec elle, les appels incessants d'un univers inépuisable en quantité. On comprend ici la place de l'œuvre d'art.

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Description marks the final ambition of absurd thought. Science too, having reached its paradoxical limit, ceases proposing solutions and halts to contemplate and sketch the ever-virgin landscape of phenomena. The heart thereby learns that the emotion transporting us before the world's countenances springs not from their depths but from their diversity. Explanation proves futile, yet sensation persists - and with it, the ceaseless appeals of an inexhaustible universe. Here we grasp art's rightful place.

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Elle marque, à la fois la mort d'une expérience et sa multiplication. Elle est comme une répétition monotone et passionnée des thèmes déjà orchestrés par le monde : le corps, inépuisable image au fronton des temples, les formes ou les couleurs, le nombre ou la détresse. Il n'est donc pas indifférent pour terminer de retrouver les principaux thèmes de cet essai dans l'univers magnifique et puéril du créateur. On aurait tort d'y voir un symbole et de croire que l'œuvre d'art puisse être considérée enfin comme un refuge à l'absurde. Elle est elle-même un phénomène absurde et il s'agit seulement de sa description. Elle n'offre pas une issue au mal de l'esprit. Elle est au contraire un des signes de ce mal qui le répercute dans toute la pensée d'un homme. Mais pour la première fois, elle fait sortir l'esprit de lui-même et le place en face d'autrui, non pour qu'il s'y perde, mais pour lui montrer d'un doigt précis la voie sans issue où tous sont engagés. Dans le temps du raisonnement absurde, la création suit l'indifférence et la découverte. Elle marque le point d'où les passions absurdes s'élancent, et où le raisonnement s'arrête. Sa place dans cet essai se justifie ainsi.

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It simultaneously signals the death of an experience and its proliferation. It resembles the world's themes - body, temple pediment's inexhaustible image, forms or colors, number or anguish - replayed in monotonous and impassioned variations. To conclude, it proves essential to rediscover this essay's principal themes within creation's magnificent and childlike universe. We would err in seeing symbols here or believing art offers ultimate refuge from the absurd. Art is itself an absurd phenomenon; we need only describe it. It provides no escape from the mind's torment. Rather, it reflects this torment across a man's entire thought. Yet for the first time, it draws the spirit outward, confronting it with others - not to lose itself, but to point unflinchingly at the path where all are bound. In the season of absurd reasoning, creation follows indifference and discovery. It marks the launchpad for absurd passions and the halting point of reason. Its place in this essay is thereby justified.

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Il suffira de mettre à jour quelques thèmes communs au créateur et au penseur pour que nous retrouvions dans l'œuvre d'art toutes les contradictions de la pensée engagée dans l'absurde. Ce sont moins en effet les conclusions identiques qui font les intelligences parentes, que les contradictions qui leur sont communes. Ainsi de la pensée et de la création. À peine ai-je besoin de dire que c'est un même tourment qui pousse l'homme à ces attitudes. C'est par là qu'au départ elles coïncident. Mais parmi toutes les pensées qui partent de l'absurde, j'ai vu que bien peu s'y maintenaient. Et c'est à leurs écarts ou leurs infidélités que j'ai le mieux mesuré ce qui n'appartenait qu’à l'absurde. Parallèlement, je dois me demander : une œuvre absurde est-elle possible ?

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We need only illuminate themes common to creator and thinker to find art containing all the contradictions of thought wedded to the absurd. Identical conclusions matter less than shared contradictions in forging intellectual kinships. So it is with thought and creation. I need hardly say it is the same anguish driving man to both postures. Here they initially coincide. But among thoughts arising from the absurd, few maintain their course. Through their deviations and infidelities, I best measure what belongs solely to the absurd. Similarly, I must ask: Is an absurd work possible?

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On ne saurait trop insister sur l'arbitraire de l'ancienne opposition entre art et philosophie. Si on veut l'entendre dans un sens trop précis, à coup sûr elle est fausse. Si l'on veut seulement dire que ces deux disciplines ont chacune leur climat particulier, cela sans doute est vrai, mais dans le vague. La seule argumentation acceptable résidait dans la contradiction soulevée entre le philosophe enfermé au milieu de son système et l'artiste placé devant son œuvre. Mais ceci valait pour une certaine forme d'art et de philosophie que nous tenons ici pour secondaire. L'idée d'un art détaché de son créateur n'est pas seulement démodée. Elle est fausse. Par opposition à l'artiste, on signale qu'aucun philosophe n’a jamais fait plusieurs systèmes. Mais cela est vrai dans la mesure même où aucun artiste n'a jamais exprimé plus d'une seule chose sous des visages différents. La perfection instantanée de l'art, la nécessité de son renouvellement, cela n'est vrai que par préjugé. Car l'œuvre d'art aussi est une construction et chacun sait combien les grands créateurs peuvent être monotones. L'artiste au même titre que le penseur s'engage et se devient dans son œuvre. Cette osmose soulève le plus important des problèmes esthétiques. Au surplus, rien n'est plus vain que ces distinctions selon les méthodes et les objets pour qui se persuade de l'unité de but de l'esprit. Il n'y a pas de frontières entre les disciplines que l'homme se propose pour comprendre et aimer. Elles s'interpénètrent et la même angoisse les confond.

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One cannot overemphasize the arbitrariness of the traditional opposition between art and philosophy. If understood too literally, it is certainly false. If merely implying distinct intellectual climates for each discipline, this holds true - albeit vaguely. The sole tenable argument lay in the contradiction between philosophers confined within their systems and artists confronting their Work. But this applied only to derivative forms of art and philosophy. The notion of art detached from its creator is not merely outdated but erroneous. While philosophers are said never to produce multiple systems, artists equally never express more than one essence through varied forms. The supposed instant perfection of art and its necessary renewal stem from prejudice. For artworks too are constructs, and great creators often prove monotonous. The artist, like the thinker, becomes through engagement with their Work. This osmosis raises the most significant aesthetic problem. Moreover, distinctions based on methods or objects dissolve before the mind's unified purpose. No boundaries exist between disciplines devised to comprehend and love. They interpenetrate; the same anguish merges them.

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Cela est nécessaire à dire pour commencer. Pour que soit possible une œuvre absurde, il faut que la pensée sous sa forme la plus lucide y soit mêlée. Mais il faut en même temps qu'elle n'y paraisse point sinon comme l'intelligence qui ordonne. Ce paradoxe s'explique selon l'absurde. L'œuvre d'art naît du renoncement de l'intelligence à raisonner le concret. Elle marque le triomphe du charnel. C'est la pensée lucide qui la provoque, mais dans cet acte même elle se renonce. Elle ne cédera pas à la tentation de surajouter au décrit un sens plus profond qu'elle sait illégitime. L'œuvre d'art incarne un drame de l'intelligence, mais elle n'en fait la preuve qu'indirectement. L’œuvre absurde exige un artiste conscient de ces limites et un art où le concret ne signifie rien de plus que lui-même. Elle ne peut être la fin, le sens et la consolation d'une vie. Créer ou ne pas créer, cela ne change rien. Le créateur absurde ne tient pas à son œuvre. Il pourrait y renoncer ; il y renonce quelquefois. Il suffit d'une Abyssinie.

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This preamble proves essential. For an absurd Work to exist, thought must permeate it in its most lucid form while remaining subordinate as structuring intelligence. This paradox finds explanation through the Absurd. Artwork emerges when intelligence relinquishes reasoning the concrete, celebrating instead the triumph of flesh. Though lucid thought provokes its birth, it simultaneously abdicates. The Work resists grafting illegitimate deeper meanings onto description. It embodies intelligence's drama, yet proves it only indirectly. The absurd Work demands an artist conscious of limits, creating concrete that signifies nothing beyond itself. It cannot become life's purpose, meaning, or consolation. To create or not creates no difference. The absurd creator holds no allegiance to their Work. They might abandon it - as some do. An Abyssinia suffices.

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On peut voir là en même temps une règle d'esthétique. La véritable œuvre d'art est toujours à la mesure humaine. Elle est essentiellement celle qui dit « moins ». Il y a un certain rapport entre l'expérience globale d'un artiste et l'œuvre qui la reflète, entre Wilhelm Meister et la maturité de Goethe. Ce rapport est mauvais lorsque l'œuvre prétend donner toute l'expérience dans le papier à dentelles d'une littérature d'explication. Ce rapport est bon lorsque l’œuvre n'est qu'un morceau taillé dans l'expérience, une facette du diamant où l'éclat intérieur se résume sans se limiter. Dans le premier cas, il y a surcharge et prétention à l'éternel. Dans le second, œuvre féconde à cause de tout un sous-entendu d'expérience dont on devine la richesse. Le problème pour l'artiste absurde est d'acquérir ce savoir-vivre qui dépasse le savoir-faire. Pour finir, le grand artiste sous ce climat est avant tout un grand vivant, étant compris que vivre ici c'est aussi bien éprouver que réfléchir. L'œuvre incarne donc un drame intellectuel. L'œuvre absurde illustre le renoncement de la pensée à ses prestiges et sa résignation à n'être plus que l'intelligence qui met en œuvre les apparences et couvre d'images ce qui n'a pas de raison. Si le monde était clair, l'art ne serait pas.

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Herein lies an aesthetic principle: True artwork is always proportionate to humanity. Essentially, it speaks "less." The relationship between an artist's total experience and its reflection in Work - between Wilhelm Meister and Goethe's maturity - proves defective when the Work claims exhaustive explanation through literary lace-paper. It succeeds when the Work becomes experience hewn to facets, a diamond sliver concentrating inner radiance without confinement. The former overloads with pretensions to eternity; the latter thrives through implied experiential richness. For the absurd artist, acquiring life-wisdom supersedes technical mastery. Ultimately, great artists here become great livers - where living means both feeling and reflecting. Thus Work incarnates intellectual drama. Absurd Work manifests thought's renunciation of prestige, resigning to arrange appearances and image the unreasonable. If the world were clear, art would not exist.

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Je ne parle pas ici des arts de la forme ou de la couleur où seule règne la description dans sa splendide modestie [17]. L'expression commence où la pensée finit. Ces adolescents aux yeux vides qui peuplent les temples et les musées, on a mis leur philosophie en gestes. Pour un homme absurde, elle est plus enseignante que toutes les bibliothèques. Sous un autre aspect, il en est de même de la musique. Si un art est privé d'enseignement, c'est bien celui-là, Il s'apparente trop aux mathématiques pour ne pas leur avoir emprunté leur gratuité. Ce jeu de l'esprit avec lui-même selon des lois convenues et mesurées se déroule dans l’espace sonore qui est le nôtre et au-delà duquel les vibrations se rencontrent cependant en un univers inhumain. Il n'est point de sensation plus pure. Ces exemples sont trop faciles. L'homme absurde reconnaît pour siennes ces harmonies et ces formes.

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I exclude formal arts where description reigns in splendid modesty [17]. Expression begins where thought ends. Those empty-eyed youths inhabiting temples and museums have their philosophy rendered in gesture. For absurd man, they teach more than libraries. Similarly with music - the most unteachable art, akin to mathematics in its gratuitousness. This mental play under measured laws unfolds in our sonic space, vibrations extending beyond to inhuman universes. No sensation purer exists. These examples come too easily; absurd man claims these harmonies and forms.

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Mais je voudrais parler ici d'une œuvre où la tentation d'expliquer demeure la plus grande, où l'illusion se propose d'elle-même, où la conclusion est presque immanquable. Je veux dire la création romanesque. Je me demanderai si l'absurde peut s'y maintenir.

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Yet I shall examine where explanatory temptation peaks, where illusion self-proposes, where conclusion becomes inevitable: novelistic creation. Can the Absurd persist here?

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Penser, c'est avant tout vouloir créer un monde (ou limiter le sien, ce qui revient au même). C'est partir du désaccord fondamental qui sépare l'homme de son expérience pour trouver un terrain d'entente selon sa nostalgie, un univers corseté de raisons ou éclairé d'analogies qui permette de résoudre le divorce insupportable. Le philosophe, même s'il est Kant, est créateur. Il a ses personnages, ses symboles et son action secrète. Il a ses dénouements. À l'inverse, le pas pris par le roman sur la poésie et l'essai figure seulement, et malgré les apparences, une plus grande  intellectualisation de l'art. Entendons-nous, il s'agit surtout des plus grands. La fécondité et la grandeur d'un genre se mesurent souvent au déchet qui s'y trouve. Le nombre de mauvais romans ne doit pas faire oublier la grandeur des meilleurs. Ceux-ci justement portent avec eux leur univers. Le roman a sa logique, ses raisonnements, son intuition et ses postulats. Il a aussi ses exigences de clarté [18].

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To think is first to will a world's creation (or limitation - both equivalent). Starting from man's fundamental discord with experience, it seeks reconciling ground through nostalgia - a universe corseted by reason or illuminated through analogy to resolve unbearable divorce. Even Kantian philosophers create. They have characters, symbols, secret actions, denouements. Conversely, the novel's precedence over poetry and essay signals art's greater intellectualization [18]. Understand: this concerns the greatest. A genre's fecundity and grandeur often measure its dross. Bad novels must not obscure great ones' magnitude. The latter carry their universes. The novel has logic, reasoning, intuition, postulates. It demands clarity.

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L'opposition classique dont je, parlais plus haut se légitime moins encore dans ce cas particulier. Elle valait au temps où il était facile de séparer la philosophie de son auteur. Aujourd'hui, où la pensée ne prétend plus à l'universel, où sa meilleure histoire serait celle de ses repentirs, nous savons que le système, lorsqu'il est valable, ne se sépare pas de son auteur. L'Ethique elle-même sous l'un de ses aspects, n'est qu'une longue et rigoureuse confidence. La pensée abstraite rejoint enfin son support de chair. Et de même, les jeux romanesques du corps et des passions s'ordonnent un peu plus suivant les exigences d'une vision du monde. On ne raconte plus « d'histoires », on crée son univers. Les grands romanciers sont des romanciers philosophes, c'est-à-dire le contraire d'écrivains à thèse. Ainsi Balzac, Sade, Melville, Stendhal, Dostoïevsky, Proust, Malraux, Kafka, pour n'en citer que quelques-uns.

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The classical opposition I discussed earlier holds even less legitimacy in this particular case. It applied during an era when philosophy could easily be separated from its author. Today, when thought no longer claims universality – when its truest history lies in its recantations – we recognize that a valid system remains inseparable from its creator. Ethics itself, in one aspect, constitutes an extended and rigorous confession. Abstract thought ultimately reunites with its fleshly vessel. Similarly, the novelistic play of bodies and passions organizes itself increasingly through the demands of a worldview. We no longer merely "tell stories"; we create universes. Great novelists are philosopher-novelists – that is, the antithesis of thesis-driven writers. Think of Balzac, Sade, Melville, Stendhal, Dostoevsky, Proust, Malraux, Kafka – to name but a few.

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Mais justement le choix qu'ils ont fait d'écrire en images plutôt qu'en raisonnements est révélateur d'une certaine pensée qui leur est commune, persuadée de l'inutilité de tout principe d'explication et convaincue du message enseignant de l'apparence sensible. Ils considèrent l'œuvre à la fois comme une fin et un commencement. Elle est l'aboutissement d'une philosophie souvent inexprimée, son illustration et son couronnement. Mais elle n'est complète que par les sous-entendus de cette philosophie. Elle légitime enfin cette variante d'un thème ancien qu'un peu de pensée éloigne de la vie, mais que beaucoup y ramène. Incapable de sublimer le réel, la pensée s'arrête à le mimer. Le roman dont il est question est l'instrument de cette connaissance à la fois relative et inépuisable, si semblable à celle de l'amour. De l'amour, la création romanesque a l'émerveillement initial et la rumination féconde.

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Precisely their choice to write through images rather than syllogisms reveals a shared conviction: the futility of explanatory principles and the instructive power of tangible appearances. They regard the work simultaneously as terminus and genesis – the culmination of an often unspoken philosophy, its embodiment and apotheosis. Yet only through that philosophy's subtexts does the work achieve completeness. It ultimately justifies this variation on an ancient theme: a little thought estranges us from life, but abundant thought reunites us. Unable to sublimate reality, thought settles for miming it. The novel in question becomes the instrument of this relative yet inexhaustible knowledge, akin to love's wisdom. From love, novelistic creation inherits primal wonder and fertile rumination.

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C'est du moins les prestiges que je lui reconnais au départ. Mais je les reconnaissais aussi à ces princes de la pensée humiliée dont j'ai pu contempler ensuite les suicides. Ce qui m'intéresse justement, c'est de connaître et de décrire la force qui les ramène vers la voie commune de l'illusion. La même méthode me servira donc ici. De l'avoir déjà employée me permettra de raccourcir mon raisonnement et de le résumer sans tarder sur un exemple précis. Je veux savoir si, acceptant de vivre sans appel, on peut consentir aussi à travailler et créer sans appel et quelle est la route qui mène à ces libertés. Je veux délivrer mon univers de ses fantômes et le peupler seulement des vérités de chair dont je ne peux nier la présence. Je puis faire œuvre absurde, choisir l'attitude créatrice plutôt qu'une autre. Mais une attitude absurde pour demeurer telle doit rester consciente de sa gratuité. Ainsi de l'œuvre. Si les commandements de l'absurde n'y sont pas respectés, si elle n'illustre pas le divorce et la révolte, si elle sacrifie aux illusions et suscite l'espoir, elle n'est plus gratuite. Je ne puis plus me détacher d'elle. Ma vie peut y trouver un sens : cela est dérisoire. Elle n'est plus cet exercice de détachement et de passion qui consomme la splendeur et l'inutilité d'une vie d'homme.

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At least these are the initial virtues I ascribe to it. Yet I once ascribed them equally to those princes of humiliated thought whose suicides I later contemplated. My present task is precisely to discern and describe the force that lures them back toward illusion's common path. The same method shall serve me here. Having employed it before allows me to condense my reasoning, using a concrete example: Can one who accepts life without appeal equally consent to create without appeal? By what road do such freedoms lie? I seek to purge my universe of phantoms, peopling it solely with flesh-bound truths I cannot deny. I may produce absurd works, choose creative posture over others. Yet to remain absurd, this attitude must preserve awareness of its gratuitousness. So too with the work itself. Should the Absurd's commandments go unheeded – should it fail to embody divorce and rebellion, should it bow to illusions and breed hope – it ceases being gratuitous. I become chained to it; my life may find meaning therein – a derisory outcome. The work would no longer be that exercise in detachment and passion, consuming life's splendor and futility.

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Dans la création où la tentation d'expliquer est la plus forte, peut-on alors surmonter cette tentation ? Dans le monde fictif où la conscience du monde réel est la plus forte, puis-je rester fidèle à l'absurde sans sacrifier au désir de conclure ? Autant de questions à envisager dans un dernier effort. On a compris déjà ce qu'elles signifiaient. Ce sont les derniers scrupules d'une conscience qui craint d'abandonner son premier et difficile enseignement au prix d'une ultime illusion. Ce qui vaut pour la création, considérée comme l'une des attitudes possibles pour l'homme conscient de l'absurde, vaut pour tous les styles de vie qui s'offrent à lui. Le conquérant ou l’acteur, le créateur ou Don Juan peuvent oublier que leur exercice de vivre ne saurait aller sans la conscience de son caractère insensé, On s'habitue si vite. On veut gagner de l'argent pour vivre heureux et tout l'effort et le meilleur d'une vie se concentrent pour le gain de cet argent. Le bonheur est oublié, le moyen pris pour la fin. De même tout l'effort de ce conquérant va dériver sur l'ambition qui n'était qu'un chemin vers une plus grande vie. Don Juan de son côté va consentir aussi à son destin, se satisfaire de cette existence dont la grandeur ne vaut que par la révolte. Pour l'un, c'est la conscience, pour l'autre, la révolte, dans les deux cas l'absurde a disparu. Il y a tant d'espoir tenace dans le cœur humain. Les hommes les plus dépouillés finissent quelquefois par consentir à l'illusion. Cette approbation dictée par le besoin de paix est le frère intérieur du consentement existentiel. Il y a ainsi des dieux de lumière et des idoles de boue. Mais c'est le chemin moyen qui mène aux visages de l'homme qu'il s'agit de trouver.

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Can creation's strongest temptation – the urge to explain – be overcome? In fiction's realm where worldly consciousness burns brightest, can I keep faith with the Absurd without sacrificing to conclusion's lure? Such questions demand final scrutiny. Their meaning already emerges: last scruples of a conscience fearing to abandon its primal, hard-won lesson for ultimate illusion. What holds true for creation – as one possible attitude for absurd awareness – applies equally to all lifestyles available. The conqueror or actor, creator or Don Juan may forget their existential practice requires consciousness of its senselessness. Habit forms so swiftly. We seek money to live happily, yet pour life's vigor into its acquisition. Happiness fades; means become ends. Similarly, the conqueror's efforts drift toward ambition – mere path toward ampler living. Don Juan too submits to fate, content with an existence whose grandeur depends on rebellion. For some it's consciousness, for others revolt – in both cases, the Absurd vanishes. Human hearts cling stubbornly to hope. Even the most dispossessed eventually yield to illusion. This peace-driven acquiescence mirrors existential consent. Thus exist gods of light and idols of clay. Our task remains to chart the middle path leading to humanity's true visage.

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Jusqu'ici ce sont les échecs de l'exigence absurde qui nous ont le mieux renseigné sur ce qu'elle est. De même façon, il nous suffira pour être avertis d'apercevoir que la création romanesque peut offrir la même ambiguïté que certaines philosophies. Je peux donc choisir pour mon illustration une œuvre où tout soit réuni qui marque la conscience de l'absurde, dont le départ soit clair et le climat lucide. Ses conséquences nous instruiront. Si l'absurde n’y est pas respecté, nous saurons par quel biais l'illusion s'introduit. Un exemple précis, un thème, une fidélité de créateur, suffiront alors. Il s'agit de la même analyse qui a déjà été faite plus longuement.

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Thus far, the Absurd's failures best instruct us about its nature. Similarly, we need only recognize how novelistic creation harbors the same ambiguity as certain philosophies. For illustration, I select a work combining all markers of absurd consciousness – lucid inception and climate. Its consequences shall enlighten us. Should the Absurd be violated there, we'll discern illusion's entry point. A specific example, theme, creator's fidelity will suffice. The analysis parallels earlier, lengthier examinations.

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J'examinerai un thème favori de Dostoïevsky. J'aurais pu aussi bien étudier d'autres œuvres [19]. Mais avec celle-ci, le problème est traité directement, dans le sens de la grandeur et de l'émotion, comme pour les pensées existentielles dont il a été question. Ce parallélisme sert mon objet.

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I shall examine a favored Dostoevskian theme. Other works might serve[19], but here the problem confronts us directly through grandeur and pathos, echoing the existential thoughts previously discussed. This parallelism serves my purpose.

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Le mythe de Sisyphe.

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The Myth of Sisyphus

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Essai sur l’absurde. (1942)

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An Essay on the Absurd (1942)

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La création absurde

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Absurd Creation

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KIRILOV

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KIRILOV

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Tous les héros de Dostoïevsky s'interrogent sur le sens de la vie. C'est en cela qu'ils sont modernes : ils ne craignent pas le ridicule. Ce qui distingue la sensibilité moderne de la sensibilité classique, c'est que celle-ci se nourrit de problèmes moraux et celle-là de problèmes métaphysiques. Dans les romans de Dostoïevsky, la question est posée avec une telle intensité qu'elle ne peut engager que des solutions extrêmes. L'existence est mensongère ou elle est éternelle. Si Dostoïevsky se contentait de cet examen, il serait philosophe. Mais il illustre les conséquences que ces jeux de l'esprit peuvent avoir dans une vie d'homme et c'est en cela qu'il est artiste. Parmi ces conséquences, c'est la dernière qui le retient, celle que lui-même dans le Journal d'un Écrivain appelle suicide logique. Dans les livraisons de décembre 1876, en effet, il imagine le raisonnement du « suicide logique ». Persuadé que l'existence humaine est une parfaite absurdité pour qui n'a pas la foi en l'immortalité, le désespéré en arrive aux conclusions suivantes :

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All of Dostoevsky's heroes question life's meaning. Herein lies their modernity: they do not fear ridicule. What distinguishes modern sensibility from classical sensibility is that the latter feeds on moral problems while the former thrives on metaphysical ones. In Dostoevsky's novels, the question is posed with such intensity that it demands extreme solutions. Existence is either a lie or it is eternal. Had Dostoevsky confined himself to this inquiry, he would have been a philosopher. But he illustrates the consequences these intellectual games hold for human lives - herein lies his artistry. Among these consequences, he dwells most on the ultimate one, which he himself terms "logical suicide" in his Writer's Diary. In the December 1876 installments, he imagines the reasoning of the "logical suicide." Convinced that human existence is utterly absurd without faith in immortality, the despairing man arrives at these conclusions:

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« Puisqu'à mes questions au sujet du bonheur, il m'est déclaré en réponse, par l'intermédiaire de ma conscience, que je ne puis être heureux autrement que dans cette harmonie avec le grand tout, que je ne conçois et ne serai jamais en état de concevoir, c'est évident...

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"Since my questions about happiness are answered by my conscience with the assertion that I can only find bliss in harmony with the grand universal order - which I neither comprehend nor shall ever comprehend - it is evident...

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« ... Puisqu'enfin dans cet ordre de choses, j'assume à la fois le rôle du plaignant et celui du répondant, de l'accusé et du juge, et puisque je trouve cette comédie de la part de la nature tout à fait stupide, et que même j'estime humiliant de ma part d'accepter de la jouer...

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"...Since in this scheme of things I simultaneously play the roles of plaintiff and defendant, accused and judge, and find nature's comedy utterly idiotic - indeed, deem it humiliating to participate in such a farce...

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« En ma qualité indiscutable de plaignant et de répondant, de juge et d'accusé, je condamne cette nature qui, avec un si impudent sans-gêne, m'a fait naître pour souffrir - je la condamne à être anéantie avec moi. »

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"In my undisputed dual role as plaintiff and defendant, judge and accused, I condemn this nature that impudently birthed me to suffer - I sentence it to annihilation alongside myself."

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Il y a encore un peu d'humour dans cette position. Ce suicidé se tue parce que, sur le plan métaphysique, il est vexé. Dans un certain sens, il se venge. C'est la façon qu'il a de prouver qu'on ne « l'aura pas ». On sait cependant que le même thème s'incarne, mais avec la plus admirable ampleur, chez Kirilov, personnage des Possédés, partisan lui aussi du suicide logique. L'ingénieur Kirilov déclare quelque part qu'il veut s'ôter la vie parce que « c'est son idée ». On entend bien qu'il faut prendre le mot au sens propre. C'est pour une idée, une pensée qu'il se prépare à la mort. C'est le suicide supérieur. Progressivement, tout le long de scènes où le masque de Kirilov s'éclaire peu à peu, la pensée mortelle qui l'anime nous est livrée. L'ingénieur en effet, reprend les raisonnements du Journal. Il sent que Dieu est nécessaire et qu'il faut bien qu'il existe. Mais il sait qu'il n'existe pas et qu'il ne peut pas exister, « Comment ne comprends-tu pas, s'écrie-t-il, que c'est là une raison suffisante pour se tuer ? » Cette attitude entraîne également chez lui quelques-unes des conséquences absurdes. Il accepte par indifférence de laisser utiliser son suicide au profit d'une cause qu'il méprise. « J'ai décidé cette nuit que cela m'était égal. » Il prépare enfin son geste dans un sentiment mêlé de révolte et de liberté. « Je me tuerai pour affirmer mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté. » Il ne s'agit plus de vengeance, mais de révolte. Kirilov est donc un personnage absurde - avec cette réserve essentielle cependant qu'il se tue. Mais lui-même explique cette contradiction, et de telle sorte qu'il révèle en même temps le secret absurde dans toute sa pureté. Il ajoute en effet à sa logique mortelle une ambition extraordinaire qui donne au personnage toute sa perspective : il veut se tuer pour devenir dieu.

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A thread of humor persists in this posture. This suicide kills himself because, metaphysically speaking, he feels offended. In a sense, it is his vengeance - his way of proving they "won't get him." Yet we recognize how this same theme achieves sublime grandeur in Kirilov, the Demons character who likewise advocates logical suicide. Engineer Kirilov declares at one point that he intends to take his life because "it's his idea." The phrase must be taken literally. He prepares for death in service of an idea, a thought. This is elevated suicide. Gradually, through scenes where Kirilov's mask slips, the lethal thought animating him is revealed. The engineer indeed resumes the Diary's arguments. He feels God's necessity and inevitable existence. Yet he knows God does not and cannot exist. "Don't you understand," he exclaims, "that this suffices as reason to kill oneself?" This stance also leads him to certain absurd consequences. Indifferently, he agrees to let his suicide serve a cause he despises: "Last night I decided it matters not." Ultimately, he prepares his act amid mingled feelings of rebellion and freedom: "I will kill myself to assert my defiance, my new and terrible liberty." This is no longer vengeance but revolt. Thus Kirilov embodies the absurd man - with the crucial caveat that he kills himself. Yet he himself explains this contradiction in terms that simultaneously unveil the absurd secret in its purity. To his lethal logic, he adds an extraordinary ambition that grants the character full dimensionality: he wants to kill himself to become God.

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Le raisonnement est d'une clarté classique. Si Dieu n'existe pas, Kirilov est dieu. Si Dieu n'existe pas, Kirilov doit se tuer. Kirilov doit donc se tuer pour être dieu. Cette logique est absurde, mais c'est ce qu'il faut. L'intéressant cependant est de donner un sens à cette divinité ramenée sur terre. Cela revient à éclairer la prémisse : « Si Dieu n'existe pas, je suis dieu », qui reste encore assez obscure. Il est important de remarquer d'abord que l'homme qui affiche cette prétention insensée est bien de ce monde. Il fait sa gymnastique tous les matins pour entretenir sa santé. Il s'émeut de la joie de Chatov retrouvant sa femme. Sur un papier qu'on trouvera après sa mort, il veut dessiner une figure qui « leur » tire la langue. Il est puéril et colère, passionné, méthodique et sensible. Du surhomme il n'a que la logique et l'idée fixe, de l'homme tout le registre. C'est lui cependant qui parle tranquillement de sa divinité. Il n'est pas fou ou alors Dostoïevsky l'est. Ce n'est donc pas une illusion de mégalomane qui l'agite. Et prendre les mots dans leur sens propre serait, cette fois, ridicule.

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The reasoning holds classical clarity. If God does not exist, Kirilov is God. If God does not exist, Kirilov must kill himself. Therefore, Kirilov must kill himself to become God. This logic is absurd, yet necessary. The crux lies in interpreting this earthly divinity. It clarifies the premise: "If God does not exist, I am God," which remains somewhat opaque. Crucially, we first note that the man making this mad claim remains flesh-bound. He does morning calisthenics to preserve his health. He is moved by Shatov's joy upon reuniting with his wife. On a paper to be found after his death, he plans to draw a face sticking its tongue out at "them." He is childish and irascible, passionate, methodical, and sensitive. Of the superman, he retains only the logic and fixation; of man, the full spectrum. Yet it is he who calmly speaks of his divinity. He is not mad - unless Dostoevsky himself is. Thus this is no megalomaniacal delusion. To take the words literally here would be absurd.

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Kirilov lui-même nous aide à mieux comprendre. Sur une question de Stavroguine, il précise qu'il ne parle pas d'un dieu-homme. On pourrait penser que c'est par souci de se distinguer du Christ. Mais il s'agit en réalité d'annexer celui-ci. Kirilov en effet imagine un moment que Jésus mourant ne s'est pas retrouvé en paradis. Il a connu alors que sa torture avait été inutile. « Les lois de la nature, dit l'ingénieur, ont fait vivre le Christ au milieu du mensonge et mourir pour un mensonge. » En ce sens seulement, Jésus incarne bien tout le drame humain. Il est l'homme-parfait, étant celui qui a réalisé la condition la plus absurde. Il n'est pas le Dieu-homme, mais l'homme-dieu. Et comme lui, chacun de nous peut être crucifié et dupé - l'est dans une certaine mesure.

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Kirilov himself helps us better understand. In response to Stavrogin's question, he clarifies that he does not speak of a God-man. One might think this stems from a desire to distinguish himself from Christ. But in reality, it is about appropriating Him. For Kirilov imagines a moment when Jesus dying did not find himself in paradise. He then realized his torture had been futile. "The laws of nature," says the engineer, "made Christ live amidst falsehood and die for a lie." In this precise sense, Jesus embodies the entire human drama. He is the perfect man, having realized the most absurd condition. He is not the God-man, but the man-god. And like him, each of us may be crucified and deceived - indeed, is so to some degree.

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La divinité dont il s'agit est donc toute terrestre. « J'ai cherché pendant trois ans, dit Kirilov, l'attribut de ma divinité et je l'ai trouvé. L'attribut de ma divinité, c'est l'indépendance. » On aperçoit désormais le sens de la prémisse kirilovienne : « Si Dieu n'existe pas, je suis dieu. » Devenir dieu, c'est seulement être libre sur cette terre, ne pas servir un être immortel. C'est surtout, bien entendu, tirer toutes les conséquences de cette douloureuse indépendance. Si Dieu existe, tout dépend de lui et nous ne pouvons rien contre sa volonté. S'il n'existe pas, tout dépend de nous. Pour Kirilov comme pour Nietzsche, tuer Dieu, c'est devenir dieu soi-même - c'est réaliser dès cette terre la vie éternelle dont parle l'Évangile [20].

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This divinity is thus entirely earthly. "For three years I sought," says Kirilov, "the attribute of my divinity, and I found it. The attribute of my divinity is independence." We now grasp the meaning of the Kirilovian premise: "If God does not exist, I am God." To become God is simply to be free on this earth, not to serve an immortal being. Above all, it means drawing all the consequences of this agonizing independence. If God exists, all depends on Him, and we can do nothing against His will. If He does not exist, all depends on us. For Kirilov as for Nietzsche, killing God means becoming God oneself - achieving on this earth the eternal life spoken of in the Gospels [20].

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Mais si ce crime métaphysique suffit à l'accomplissement de l'homme, pourquoi y ajouter le suicide ? Pourquoi se tuer, quitter ce monde après avoir conquis la liberté ? Cela est contradictoire. Kirilov le sait bien, qui ajoute : « Si tu sens cela, tu es un tzar et loin de te tuer, tu vivras au comble de la gloire. » Mais les hommes ne le savent pas. Ils ne sentent pas « cela ». Comme au temps de Prométhée, ils nourrissent en eux les aveugles espoirs [21]. Ils ont besoin qu'on leur montre le chemin et ne peuvent se passer de la prédication. Kirilov doit donc se tuer par amour de l'humanité. Il doit montrer à ses frères une voie royale et difficile sur laquelle il sera le premier. C'est un suicide pédagogique. Kirilov se sacrifie donc. Mais s'il est crucifié, il ne sera pas dupé. Il reste homme-dieu, persuadé d'une mort sans avenir, pénétré de la mélancolie évangélique. « Moi, dit-il, je suis malheureux parce que je suis obligé d'affirmer ma liberté. » Mais lui mort, les hommes enfin éclairés, cette terre se peuplera de tzars et s'illuminera de la gloire humaine. Le coup de pistolet de Kirilov sera le signal de l'ultime révolution. Ainsi ce n'est pas le désespoir qui le pousse à la mort, mais l'amour du prochain pour lui-même. Avant de terminer dans le sang une indicible aventure spirituelle, Kirilov a un mot aussi vieux que la souffrance des hommes : « Tout est bien. »

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But if this metaphysical crime suffices for human fulfillment, why add suicide? Why kill oneself, abandon this world after conquering freedom? This is contradictory. Kirilov knows this well, adding: "If you feel this, you are a tsar and, far from killing yourself, you will live in the pinnacle of glory." But men do not know this. They do not feel "this." As in Prometheus' time, they nourish blind hopes within themselves [21]. They need guidance and cannot do without preaching. Kirilov must therefore kill himself out of love for humanity. He must show his brothers a royal and arduous path, being the first to tread it. This is a pedagogical suicide. Thus Kirilov sacrifices himself. But though crucified, he will not be deceived. He remains man-god, convinced of a death without afterlife, permeated by evangelical melancholy. "I," he says, "am unhappy because I am obliged to assert my freedom." Yet once he dies, enlightened humanity will populate this earth with tsars and illuminate it with human glory. Kirilov's gunshot will signal the ultimate revolution. Thus it is not despair that drives him to death, but love of neighbor for neighbor's sake. Before ending his ineffable spiritual adventure in blood, Kirilov utters words as ancient as human suffering: "All is well."

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Ce thème du suicide chez Dostoïevsky est donc bien un thème absurde. Notons seulement avant d'aller plus loin que Kirilov rebondit dans d'autres personnages qui engagent eux-mêmes de nouveaux thèmes absurdes. Stavroguine et Ivan Karamazov font dans la vie pratique l'exercice des vérités absurdes. Ce sont eux que la mort de Kirilov libère. Ils s'essaient à être tzars. Stavroguine mène une vie « ironique », on sait assez laquelle. Il fait lever la haine autour de lui. Et pourtant, le mot-clé de ce personnage se trouve dans sa lettre d'adieu : « Je n'ai rien pu détester. » Il est tzar dans l'indifférence. Ivan l'est aussi en refusant d'abdiquer les pouvoirs royaux de l'esprit. A ceux qui, comme son frère, prouvent par leur vie qu'il faut s'humilier pour croire, il pourrait répondre que la condition est indigne. Son mot-clé, c'est le « Tout est permis », avec la nuance de tristesse qui convient. Bien entendu, comme Nietzsche, le plus célèbre des assassins de Dieu, il finit dans la folie. Mais c'est un risque à courir et devant ces fins tragiques, le mouvement essentiel de l'esprit absurde est de demander : « Qu’est-ce que cela prouve ? »

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This theme of suicide in Dostoevsky is thus fundamentally absurd. Let us note before proceeding that Kirilov reverberates in other characters who themselves introduce new absurd themes. Stavrogin and Ivan Karamazov put absurd truths into practical living. Kirilov's death liberates them. They attempt to become tsars. Stavrogin leads an "ironic" life, as is well known. He provokes hatred around him. Yet the key to his character lies in his farewell letter: "I could hate nothing." He is tsar through indifference. Ivan too is tsar by refusing to relinquish the royal powers of the mind. To those like his brother who prove through their lives that one must humble oneself to believe, he might reply that such a condition is unworthy. His watchword is "Everything is permitted," tinged with appropriate sorrow. Of course, like Nietzsche, the most famous of God's assassins, he ends in madness. But this is a risk worth taking, and faced with such tragic ends, the essential movement of the absurd mind is to ask: "What does that prove?"

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Ainsi les romans, comme le Journal, posent la question absurde. Ils instaurent la logique jusqu'à la mort, l'exaltation, la liberté « terrible », la gloire des tzars devenue humaine. Tout est bien, tout est permis et rien n'est détestable : ce sont des jugements absurdes. Mais quelle prodigieuse création que celle où ces êtres de feu et de glace nous semblent si familiers ! Le monde passionné de l'indifférence qui gronde en leur cœur ne nous semble en rien monstrueux. Nous y retrouvons nos angoisses quotidiennes. Et personne sans doute comme Dostoïevsky n'a su donner au monde absurde des prestiges si proches et si torturants.

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Thus the novels, like the Journal, pose the absurd question. They pursue logic to the point of death, exaltation, "terrible" freedom, the glory of human tsars. All is well, all is permitted, and nothing is hateful: these are absurd judgments. Yet what prodigious creation that these beings of fire and ice seem so familiar to us! The passionate world of indifference roaring in their hearts strikes us as nothing monstrous. We recognize our daily anguish within it. And doubtless no one but Dostoevsky has given the absurd world such intimately wrenching allure.

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Pourtant quelle est sa conclusion ? Deux citations montreront le renversement métaphysique complet qui mène l'écrivain à d'autres révélations. Le raisonnement du suicidé logique ayant provoqué quelques protestations des critiques, Dostoïevsky dans les livraisons suivantes du Journal développe sa position et conclut ainsi : « Si la foi en l'immortalité est si nécessaire à l'être humain (que sans elle il en vienne à se tuer) c'est donc qu'elle est l'état normal de l'humanité. Puisqu'il en est ainsi, l'immortalité de l'âme humaine existe sans aucun doute. » D'autre part dans les dernières pages de son dernier roman, au terme de ce gigantesque combat avec Dien, des enfants demandent à Aliocha : « Karamazov, est-ce vrai ce que dit la religion, que nous ressusciterons d'entre les morts, que nous nous reverrons les uns et les autres ? » Et Aliocha répond : « Certes, nous nous reverrons, nous nous raconterons joyeusement tout ce qui s'est passé. »

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Yet what is his conclusion? Two quotations will reveal the total metaphysical reversal leading the writer to other revelations. The logical suicide's reasoning having provoked critical objections, Dostoevsky in subsequent installments of the Journal develops his position, concluding thus: "If faith in immortality is so necessary to human beings (that without it they kill themselves) then it must be humanity's normal state. Since this is so, the immortality of the human soul undoubtedly exists." Moreover, in the final pages of his last novel, after the gigantic struggle with God, children ask Alyosha: "Karamazov, is it true what religion says, that we shall rise from the dead, that we shall see each other again?" And Alyosha answers: "Certainly, we shall meet again, we shall joyfully tell each other all that has happened."

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Ainsi Kirilov, Stavroguine et Ivan sont vaincus. Les Karamazov répondent aux Possédés. Et il s'agit bien d'une conclusion. Le cas d'Aliocha n'est pas ambigu comme celui du prince Muichkine. Malade, ce dernier vit dans un perpétuel présent, nuancé de sourires et d'indifférence et cet état bienheureux pourrait être la vie éternelle dont parle le prince. Au contraire, Aliocha le dit bien : « Nous nous retrouverons. » Il n'est plus question de suicide et de folie. A quoi bon, pour qui est sûr de l'immortalité et de ses joies ? L'homme fait l'échange de sa divinité contre le bonheur. « Nous nous raconterons joyeusement tout ce qui s'est passé. » Ainsi encore, le pistolet de Kirilov a claqué quelque part en Russie, mais le monde a continué de rouler ses aveugles espoirs. Les hommes n'ont pas compris « cela ».

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Thus Kirilov, Stavrogin, and Ivan are vanquished. The Brothers Karamazov answers Demons. And this is indeed a conclusion. Alyosha’s case is not ambiguous like Prince Myshkin’s. The latter, being ill, lives in a perpetual present softened by smiles and indifference, and this blissful state might be the eternal life of which the prince speaks. In contrast, Alyosha clearly states: "We shall meet again." Suicide and madness are no longer relevant. What need is there for them when one is certain of immortality and its joys? Humanity trades divinity for happiness. "We shall joyfully recount all that has transpired." Thus, Kirilov’s pistol has echoed somewhere in Russia, yet the world continues to nurture its blind hopes. Men have not understood "this."

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Ce n'est donc pas un romancier absurde qui nous parle, mais un romancier existentiel. Ici encore le saut est émouvant, donne sa grandeur à l'art qui l'inspire. C'est une adhésion touchante, pétrie de doutes, incertaine et ardente. Parlant des Karamazov, Dostoïevsky écrivait : « La question principale qui sera poursuivie dans toutes les parties de ce livre est celle même dont j'ai souffert consciemment ou inconsciemment toute ma vie : l'existence de Dieu. » Il est difficile de croire qu'un roman ait suffi à transformer en certitude joyeuse la souffrance de toute une vie. Un commentateur [22] le remarque à juste titre, Dostoïevsky a partie liée avec Ivan - et les chapitres affirmatifs des Karamazov lui ont demandé trois mois d'efforts, tandis que ce qu'il appelait « les blasphèmes » ont été composés en trois semaines, dans l'exaltation. Il n'est pas un de ses personnages qui ne porte cette écharde dans la chair, qui ne l'irrite ou qui n'y cherche un remède dans la sensation ou l'immoralité [23]. Restons en tout cas sur ce doute. Voici une œuvre où, dans un clair-obscur plus saisissant que la lumière du jour, nous pouvons saisir la lutte de l'homme contre ses espérances. Arrivé au terme, le créateur choisit contre ses personnages. Cette contradiction nous permet ainsi d'introduire une nuance. Ce n'est pas d'une œuvre absurde qu'il s'agit ici, mais d'une œuvre qui pose le problème absurde.

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Therefore, it is not an absurd novelist who speaks to us here, but an existential one. Once again, the leap is moving, lending grandeur to the art that inspires it. It is a poignant act of allegiance, kneaded with doubts, uncertain and fervent. Speaking of The Brothers Karamazov, Dostoevsky wrote: "The central question pursued throughout all parts of this book is the one from which I have suffered, consciously or unconsciously, all my life: the existence of God." It is difficult to believe that a single novel sufficed to transform a lifetime’s torment into joyous certainty. As one commentator [22] rightly observes, Dostoevsky is aligned with Ivan — the affirmative chapters of The Karamazovs demanded three months of labor, while what he called "the blasphemies" were composed in three weeks, in a state of exaltation. There is not one of his characters who does not bear this thorn in the flesh, who is not irritated by it or seeks remedy in sensation or immorality [23]. Let us hold to this doubt. Here is a work where, in a chiaroscuro more arresting than daylight, we grasp humanity’s struggle against its hopes. At the culmination, the creator chooses against his characters. This contradiction allows us to introduce a nuance. What we have here is not an absurd work, but one that poses the absurd question.

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La réponse de Dostoïevsky est l'humiliation, la « honte » selon Stavroguine. Une œuvre absurde au contraire ne fournit pas de réponse, voilà toute la différence. Notons-le bien pour terminer : ce qui contredit l'absurde dans cette œuvre, ce n'est pas son caractère chrétien, c'est l'annonce qu'elle fait de la vie future. On peut être chrétien et absurde. Il y a des exemples de chrétiens qui ne croient pas à la vie future. A propos de l'œuvre d'art, il serait donc possible de préciser une des directions de l'analyse absurde qu'on a pu pressentir dans les pages précédentes. Elle conduit à poser « l'absurdité de l'Evangile ». Elle éclaire cette idée, féconde en rebondissements, que les convictions n'empêchent pas l'incrédulité. On voit bien au contraire que l'auteur des Possédés, familier de ces chemins, a pris pour finir une voie toute différente. La surprenante réponse du créateur à ses personnages, de Dostoïevsky à Kirilov peut en effet se résumer ainsi : L'existence est mensongère et elle est éternelle.

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Dostoevsky’s answer is humiliation, the "shame" Stavrogin speaks of. An absurd work, in contrast, provides no answer — therein lies the difference. Let us note this clearly in closing: what contradicts the absurd in this work is not its Christian character but its proclamation of a future life. One can be both Christian and absurd. There are examples of Christians who disbelieve in the afterlife. Regarding the work of art, it becomes possible to clarify one direction of absurd analysis intimated in earlier pages. It leads us to posit "the absurdity of the Gospel." It illuminates this idea, fertile in ricochets, that convictions do not preclude disbelief. On the contrary, we see that the author of Demons, well-acquainted with these paths, ultimately chose a wholly different route. The creator’s startling reply to his characters — Dostoevsky’s reply to Kirilov — may be summarized thus: Existence is deceitful and it is eternal.

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Le mythe de Sisyphe.

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The Myth of Sisyphus

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Essai sur l’absurde. (1942)

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An Essay on the Absurd. (1942)

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La création absurde

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Absurd Creation

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LA CRÉATION SANS LENDEMAIN

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CREATION WITHOUT A FUTURE

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J'aperçois donc ici que l'espoir ne peut être éludé pour toujours et qu'il peut assaillir ceux-là mêmes qui s'en voulaient délivrés. C'est l'intérêt que je trouve aux œuvres dont il a été question jusqu'ici. Je pourrais, au moins dans l'ordre de la création, dénombrer quelques œuvres vraiment absurdes [24]. Mais il faut un commencement à tout. L'objet de cette recherche, c’est une certaine fidélité. L'Eglise n'a été si dure pour les hérétiques que parce qu'elle estimait qu'il n'est pas de pire ennemi qu'un enfant égaré. Mais l'histoire des audaces gnostiques et la persistance des courants manichéens a plus fait, pour la construction du dogme orthodoxe, que toutes les prières. Toutes proportions gardées, il en est de même pour l'absurde. On reconnaît sa voie en découvrant les chemins qui s'en éloignent. Au terme même du raisonnement absurde, dans l'une des attitudes dictées par sa logique, il n'est pas indifférent de retrouver l'espoir introduit encore sous l'un de ses visages les plus pathétiques. Cela montre la difficulté de l'ascèse absurde. Cela montre surtout la nécessité d'une conscience maintenue sans cesse et rejoint le cadre général de cet essai.

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I thus perceive here that hope cannot be eluded forever and that it may assail even those who wished to be free of it. This is the significance I find in the works discussed thus far. I could enumerate a few genuinely absurd works [24], at least within the realm of creation. But a beginning must be made. The aim of this inquiry is a certain fidelity. The Church was so harsh toward heretics only because it deemed no enemy more dangerous than a wayward child. Yet the history of gnostic audacities and the persistence of Manichaean currents contributed more to the construction of orthodox dogma than all prayers. Proportionally, the same holds for the absurd. One recognizes its path by discovering the routes that diverge from it. At the very limit of absurd reasoning, in one of the attitudes dictated by its logic, it is not insignificant to find hope reintroduced in one of its most poignant guises. This reveals the difficulty of absurd asceticism. Above all, it underscores the necessity for unceasing vigilance and returns us to the broader framework of this essay.

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Mais s'il n'est pas encore question de dénombrer les œuvres absurdes, on peut conclure au moins sur l'attitude créatrice, l'une de celles qui peuvent compléter l'existence absurde. L'art ne peut être si bien servi que par une pensée négative. Ses démarches obscures et humiliées sont aussi nécessaires à l'intelligence d'une grande œuvre que le noir l'est au blanc. Travailler et créer « pour rien », sculpter dans l'argile, savoir que sa création n'a pas d'avenir, voir son œuvre détruite en un jour en étant conscient que, profondément, cela n'a pas plus d'importance que de bâtir pour des siècles, c'est la sagesse difficile que la pensée absurde autorise. Mener de front ces deux tâches, nier d'un côté et exalter de l'autre, c'est la voie qui s'ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs.

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But if we are not yet to enumerate absurd works, we can at least conclude with the creative attitude — one that may complete an absurd existence. Art cannot be better served than by a negative thought. Its obscure and humiliated processes are as necessary to the comprehension of a great work as black is to white. To labor and create "for nothing," to sculpt in clay, to know one’s creation has no future, to see it destroyed in a day while being aware, fundamentally, that this matters no more than building for centuries — this is the arduous wisdom that absurd thought permits. To balance denial and exaltation simultaneously — this is the path open to the absurd creator. He must endow the void with its colors.

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Ceci mène à une conception particulière de l'œuvre d'art. On considère trop souvent l'œuvre d'un créateur comme une suite de témoignages isolés. On confond alors artiste et littérateur. Une pensée profonde est en continuel devenir, épouse l'expérience d'une vie et s'y façonne. De même, la création unique d'un homme se fortifie dans ses visages successifs et multiples que sont les œuvres. Les unes complètent les autres, les corrigent ou les rattrapent, les contredisent aussi. Si quelque chose termine la création, ce n'est pas le cri victorieux et illusoire de l'artiste aveuglé : « J'ai tout dit », mais la mort du créateur qui ferme son expérience et le livre de son génie.

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This leads to a particular conception of the work of art. Too often, a creator’s work is viewed as a series of isolated testimonies. Thus, the artist is confused with the mere writer. Profound thought is in perpetual gestation; it adopts the shape of a life’s experience and is molded by it. Similarly, a man’s singular creation is strengthened through the successive and multiple visages of his works — each complementing, correcting, retrieving, or contradicting the others. What concludes creation is not the illusory, triumphant cry of the blinded artist — "I have said everything" — but the creator’s death, which seals his experience and closes the book of his genius.

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Cet effort, cette conscience surhumaine n'apparaissent pas forcément au lecteur. Il n'y a pas de mystère dans la création humaine. La volonté fait ce miracle. Mais du moins, il n'est pas de vraie création sans secret. Sans doute une suite d'œuvres peut n'être qu'une série d'approximations de la même pensée. Mais on peut concevoir une autre espèce de créateurs qui procéderaient par juxtaposition. Leurs œuvres peuvent sembler sans rapports entre elles. Dans une certaine mesure, elles sont contradictoires. Mais replacées dans leur ensemble, elles recouvrent leur ordonnance. C'est de la mort ainsi qu'elles reçoivent leur sens définitif. Elles acceptent le plus clair de leur lumière de la vie même de leur auteur. À ce moment, la suite de ses œuvres n'est qu'une collection d'échecs. Mais si ces échecs gardent tous la même résonance, le créateur a su répéter l'image de sa propre condition, faire retentir le secret stérile dont il est détenteur.

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This effort, this superhuman consciousness, does not necessarily appear to the reader. There is no mystery in human creation. The will performs this miracle. But at least there is no true creation without secrecy. Undoubtedly, a series of works may merely be successive approximations of the same thought. Yet we can conceive another type of creator who proceeds through juxtaposition. Their works may seem unrelated. To some extent, they contradict each other. But when considered as a whole, they reveal their order. It is from death that they ultimately derive their meaning. They receive their clearest light from the very life of their author. At this point, the sequence of his works becomes merely a collection of failures. But if all these failures resonate identically, the creator has managed repeating the image of his own condition, echoing the barren secret he carries within.

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L'effort de domination est ici considérable. Mais l'intelligence humaine peut suffire à bien plus. Elle démontrera seulement l'aspect volontaire de la création. J'ai fait ressortir ailleurs que la volonté humaine n'avait d'autre fin que de maintenir la conscience. Mais cela ne saurait aller sans discipline. De toutes les écoles de la patience et de la lucidité, la création est la plus efficace. Elle est aussi le bouleversant témoignage de la seule dignité de l'homme : la révolte tenace contre sa condition, la persévérance dans un effort tenu pour stérile. Elle demande un effort quotidien, la maîtrise de soi, l'appréciation exacte des limites du vrai, la mesure et la force. Elle constitue une ascèse. Tout cela « pour rien », pour répéter et piétiner. Mais peut-être la grande œuvre d'art a moins d'importance en elle-même que dans l'épreuve qu'elle exige d'un homme et l'occasion qu'elle lui fournit de surmonter ses fantômes et d'approcher d'un peu plus près sa réalité nue.

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The exertion of mastery here is immense. But human intelligence can achieve far more. It will only demonstrate the volitional aspect of creation. Elsewhere I emphasized that the human will has no purpose other than maintaining consciousness. But this cannot occur without discipline. Among all schools of patience and lucidity, creation proves the most effective. It is also the staggering testimony of man's sole dignity: his stubborn rebellion against his condition, his perseverance in an effort deemed sterile. It demands daily labor, self-mastery, precise assessment of truth's boundaries, measure and strength. It constitutes an asceticism. All this "for nothing," to repeat and mark time. Yet perhaps the great work of art matters less in itself than in the ordeal it demands of a man and the opportunity it provides him to overcome his phantoms and draw nearer to his naked reality.

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Qu'on ne se trompe pas d'esthétique. Ce n'est pas l'information patiente, l'incessante et stérile illustration d'une thèse que j'invoque ici. Au contraire, si je me suis expliqué clairement. Le roman à thèse, l'œuvre qui prouve, la plus haïssable de toutes, est celle qui le plus souvent s'inspire d'une pensée satisfaite. La vérité qu'on croit détenir, on la démontre. Mais ce sont là des idées qu'on met en marche, et les idées sont le contraire de la pensée. Ces créateurs sont des philosophes honteux. Ceux dont je parle ou que j'imagine sont au contraire des penseurs lucides. À un certain point où la pensée revient sur elle-même, ils dressent les images de leurs œuvres comme les symboles évidents d'une pensée limitée, mortelle et révoltée.

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Let us not mistake aesthetics. What I invoke here is not patient documentation or endless sterile illustration of a thesis. On the contrary, if I have expressed myself clearly. The thesis-driven novel, the work that proves—the most detestable of all—is most often inspired by a satisfied thought. The truth one believes to possess is demonstrated. But these are ideas set in motion, and ideas are the opposite of thought. Such creators are shamefaced philosophers. Those I speak of or imagine are instead lucid thinkers. At a certain point where thought turns back upon itself, they erect their works as glaring symbols of a finite, mortal, and rebellious thought.

623

Elles prouvent peut-être quelque chose. Mais ces preuves, les romanciers se les donnent plus qu'ils ne les fournissent. L'essentiel est qu'ils triomphent dans le concret et que ce soit leur grandeur. Ce triomphe tout charnel leur a été préparé par une pensée où les pouvoirs abstraits ont été humiliés. Quand ils le sont tout à fait, la chair du même coup fait resplendir la création de tout son éclat absurde. Ce sont les philosophies ironiques qui font les œuvres passionnées.

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They may prove something. But these proofs, novelists provide them more to themselves than to others. The essential is that they triumph in the concrete—and therein lies their greatness. This wholly carnal triumph was prepared for them by a thought in which abstract powers were humiliated. When fully humiliated, the flesh simultaneously makes creation blaze with all the splendor of the absurd. It is ironic philosophies that beget impassioned works.

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Toute pensée qui renonce à l'unité exalte la diversité. Et la diversité est le lieu de l'art. La seule pensée qui libère l'esprit est celle qui le laisse seul, certain de ses limites et de sa fin prochaine. Aucune doctrine ne le sollicite. Il attend le mûrissement de l'œuvre et de la vie. Détachée de lui, la première fera entendre une fois de plus la voix à peine assourdie d'une âme pour toujours délivrée de l'espoir. Ou elle ne fera rien entendre, si le créateur lassé de son jeu, prétend se détourner. Cela est équivalent.

624

Any thought that renounces unity glorifies diversity. And diversity is the realm of art. The sole thought that liberates the mind is one that leaves it alone, certain of its limits and imminent end. No doctrine lures it. It awaits the ripening of both work and life. Detached from the creator, the work will once more utter the scarcely muted cry of a soul forever delivered from hope. Or it will utter nothing—if the creator, weary of his play, chooses to turn away. Both amount to the same.

625

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Ainsi je demande à la création absurde ce que j'exigeais de la pensée, la révolte, la liberté et la diversité. Elle manifestera ensuite sa profonde inutilité. Dans cet effort quotidien où l'intelligence et la passion se mêlent et se transportent, l'homme absurde découvre une discipline qui fera l'essentiel de ses forces. L'application qu'il y faut, l'entêtement et la clairvoyance rejoignent ainsi l'attitude conquérante. Créer, c'est ainsi donner une forme à son destin. Pour tous ces personnages, leur œuvre les définit au moins autant qu'elle en est définie. Le comédien nous l'a appris : il n'y a pas de frontière entre le paraître et l'être.

626

Thus I demand of absurd creation what I required of thought: rebellion, freedom, and diversity. It will then manifest its profound futility. In this daily effort where intelligence and passion intermingle and exalt each other, the absurd man discovers a discipline that will constitute the core of his strength. The required application, obstinacy, and lucidity thus converge with the conquering attitude. To create is to give form to one's destiny. For all these characters, their work defines them at least as much as they define it. The actor teaches us: there's no boundary between appearing and being.

627

Répétons-le. Rien de tout cela n'a de sens réel. Sur le chemin de cette liberté, il est encore un progrès à faire. Le dernier effort pour ces esprits parents, créateur ou conquérant, est de savoir se libérer aussi de leurs entreprises : arriver à admettre que l'œuvre même, qu'elle soit conquête, amour ou création, peut ne pas être ; consommer ainsi l'inutilité profonde de toute vie individuelle. Cela même leur donne plus d'aisance dans la réalisation de cette œuvre, comme d'apercevoir l'absurdité de la vie les autorisait à s'y plonger avec tous les excès.

627

Let me repeat. None of this holds real meaning. On this path toward freedom, there remains progress to be made. The ultimate effort for these kindred spirits—creator or conqueror—is to know how to free themselves from their own enterprises: to accept that the work itself, whether conquest, love, or creation, may not exist; thereby consummating the profound futility of every individual life. This very realization grants them greater ease in accomplishing their work, just as recognizing life's absurdity authorized them to plunge into it with all excesses.

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Ce qui reste, c'est un destin dont seule l'issue est fatale. En dehors de cette unique fatalité de la mort, tout, joie ou bonheur, est liberté. Un monde demeure dont l'homme est le seul maître. Ce qui le liait, c'était l'illusion d'un autre monde. Le sort de sa pensée n'est plus de se renoncer mais de rebondir en images. Elle se joue - dans des mythes sans doute - mais des mythes sans autre profondeur que celle de la douleur humaine et comme elle inépuisables. Non pas la fable divine qui amuse et aveugle, mais le visage, le geste et le drame terrestres où se résument une difficile sagesse et une passion sans lendemain.

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What remains is a fate whose only outcome is fatal. Beyond this single fatality of death, everything—joy or happiness—is freedom. A world persists of which man is the sole master. What bound him was the illusion of another world. The fate of his thought is no longer self-abnegation but resurgence in images. It plays out—through myths undoubtedly—but myths devoid of any depth beyond human suffering and, like it, inexhaustible. Not the divine fable that amuses and blinds, but the earthly face, gesture, and drama where a hard-won wisdom and passion without tomorrow converge.

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Le mythe de Sisyphe.

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The Myth of Sisyphus

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Essai sur l’absurde. (1942)

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An Essay on the Absurd (1942)

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LE MYTHE
DE SISYPHE

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THE MYTH
OF SISYPHUS

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657

Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu'au sommet d'une montagne d'où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu'il n'est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir.

657

The gods had condemned Sisyphus to ceaselessly rolling a rock to the top of a mountain, whence the stone would fall back of its own weight. They had thought with some reason that there is no more dreadful punishment than futile and hopeless labor.

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Si l'on en croit Homère, Sisyphe était le plus sage et le plus prudent des mortels. Selon une autre tradition cependant, il inclinait au métier de brigand. Je n'y vois pas de contradiction. Les opinions diffèrent sur les motifs qui lui valurent d'être le travailleur inutile des enfers. On lui reproche d'abord quelque légèreté avec les dieux. Il livra leurs secrets. Egine, fille d'Asope, fut enlevée par Jupiter. Le père s'étonna de cette disparition et s'en plaignit à Sisyphe. Lui, qui avait connaissance de l'enlèvement, offrit à Asope de l'en instruire, à la condition qu'il donnerait de l'eau à la citadelle de Corinthe. Aux foudres célestes, il préféra la bénédiction de l'eau. Il en fut puni dans les enfers. Homère nous raconte aussi que Sisyphe avait enchainé la Mort. Pluton ne put supporter le spectacle de son empire désert et silencieux. Il dépêcha le dieu de la guerre qui délivra la Mort des mains de son vainqueur.

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According to Homer, Sisyphus was the wisest and most prudent of mortals. Yet another tradition portrays him as inclined to banditry. I see no contradiction here. Opinions diverge regarding the motives that earned him his role as the futile laborer of the underworld. He is first reproached for his casual irreverence toward the gods. He divulged their secrets. Aegina, daughter of Asopus, was abducted by Jupiter. Her father lamented her disappearance to Sisyphus. He, privy to the abduction, offered to inform Asopus on the condition that he provide water for the citadel of Corinth. Preferring the blessing of water to celestial thunderbolts, he was punished in the underworld. Homer also tells us that Sisyphus shackled Death. Pluto could not endure the sight of his desolate and silent realm. He dispatched the god of war to liberate Death from her conqueror's grasp.

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On dit encore que Sisyphe étant près de mourir voulut imprudemment éprouver l'amour de sa femme. Il lui ordonna de jeter son corps sans sépulture au milieu de la place publique. Sisyphe se retrouva dans les enfers. Et là, irrité d'une obéissance si contraire à l'amour humain, il obtint de Pluton la permission de retourner sur la terre pour châtier sa femme. Mais quand il eut de nouveau revu le visage de ce monde, goûté l'eau et le soleil, les pierres chaudes et la mer, il ne voulut plus retourner dans l'ombre infernale. Les rappels, les colères et les avertissements n'y firent rien. Bien des années encore, il vécut devant la courbe du golfe, la mer éclatante et les sourires de la terre. Il fallut un arrêt des dieux. Mercure vint saisir l'audacieux au collet et l'ôtant à ses joies, le ramena de force aux enfers où son rocher était tout prêt.

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It is further said that as Sisyphus neared death, he recklessly sought to test his wife's love. He commanded her to cast his unburied body into the public square. Sisyphus awoke in the underworld. There, aggrieved by such obedience contrary to human love, he obtained Pluto's permission to return to earth and chastise his wife. But upon beholding the world's face again—tasting water and sunlight, warm stones and the sea—he refused to return to the infernal shadows. Reminders, wrath, and warnings proved futile. For many more years, he lived before the gulf's curve, the shimmering sea, and the earth's smiles. A divine decree became necessary. Mercury seized the audacious man by the collar, wrested him from his joys, and forcibly returned him to the underworld where his rock stood ready.

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On a compris déjà que Sisyphe est le héros absurde. Il l'est autant par ses passions que par son tourment. Son mépris des dieux, sa haine de la mort et sa passion pour la vie, lui ont valu ce supplice indicible où tout l'être s'emploie à ne rien achever. C'est le prix qu'il faut payer pour les passions de cette terre. On ne nous dit rien sur Sisyphe aux enfers. Les mythes sont faits pour que l'imagination les anime. Pour celui-ci on voit seulement tout l'effort d'un corps tendu pour soulever l'énorme pierre, la rouler et l'aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d'une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d'un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté tout humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l'espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d'où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.

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We now grasp that Sisyphus is the absurd hero. He is such through his passions as much as his torment. His scorn for the gods, hatred of death, and passion for life earned him that unspeakable penalty where all being is expended accomplishing nothing. This is the price paid for the passions of this earth. We are told nothing of Sisyphus in the underworld. Myths are made for the imagination to animate. Here we see only the straining body hoisting the enormous stone, rolling it, aiding its ascent up a slope a hundred times retraced; the contorted face, cheek pressed to the stone, the shoulder bracing the clay-covered mass, the foot wedging it, the renewed heave with arms earth-caked and sure. At the end of this long effort measured by skyless space and depthless time, the goal is attained. Sisyphus watches the stone plunge momentarily toward that lower world whence he must retrieve it anew. He descends to the plain.

661

C'est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m'intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même ! Je vois cet homme redescendre d'un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. À chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s'enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

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It is during this return, this pause, that Sisyphus interests me. A face straining so near stones is already stone itself! I see this man descend with heavy yet measured step toward the torment of which he will never know the end. This hour—like a breathing-space—returns as surely as his suffering: the hour of consciousness. At each of these moments, when he leaves the heights and gradually sinks toward the lairs of the gods, he surpasses his fate. He is stronger than his rock.

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Si ce mythe est tragique, c'est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l'espoir de réussir le soutenait ? L'ouvrier d'aujourd'hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n'est pas moins absurde. Mais il n'est tragique qu'aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l'étendue de sa misérable condition : c'est à elle qu'il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n'est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

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If this myth is tragic, it is because its hero is conscious. Where would his torment be if at each step the hope of succeeding upheld him? The workman of today labors every day of his life at the same tasks—a fate no less absurd. Yet it is tragic only in the rare moments it becomes conscious. Sisyphus, proletarian of the gods, powerless and rebellious, knows the full extent of his wretched condition: it is this he contemplates during his descent. The lucidity that was to constitute his torment simultaneously crowns his victory. There is no fate that cannot be surmounted by scorn.

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Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n'est pas de trop. J'imagine encore Sisyphe revenant vers son rocher, et la douleur était au début. Quand les images de la terre tiennent trop fort au souvenir, quand l'appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se lève au cœur de l'homme : c'est la victoire du rocher, c'est le rocher lui-même. L'immense détresse est trop lourde à porter. Ce sont nos nuits de Gethsémani. Mais les vérités écrasantes périssent d'être reconnues. Ainsi, Oedipe obéit d'abord au destin sans le savoir. A partir du moment où il sait, sa tragédie commence. Mais dans le même instant, aveugle et désespéré, il reconnaît que le seul lien qui le rattache au monde, c'est la main fraîche d'une jeune fille. Une parole démesurée retentit alors : « Malgré tant d'épreuves, mon âge avancé et la grandeur de mon âme me font juger que tout est bien. » L'Oedipe de Sophocle, comme le Kirilov de Dostoïevsky, donne ainsi la formule de la victoire absurde. La sagesse antique rejoint l'héroïsme moderne.

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If the descent thus occurs on certain days in sorrow, it may also take place in joy. This word is not excessive. I imagine Sisyphus returning to his rock, the sorrow initially present. When earth's images cling too tightly to memory, when the call of happiness becomes too urgent, grief arises in man's heart: this is the rock's victory, the rock itself. Immense anguish is too heavy to bear. These are our nights of Gethsemane. But crushing truths perish from being acknowledged. Thus, Oedipus initially obeyed fate unwittingly. From the moment he knows, his tragedy begins. Yet at that same instant, blind and desperate, he recognizes that his sole bond to the world is the cool hand of a young girl. A resounding cry then echoes: "Despite so many ordeals, my advanced age and the greatness of my soul make me judge that all is well." Sophocles' Oedipus, like Dostoevsky's Kirilov, thus gives the formula for absurd victory. Ancient wisdom thus converges with modern heroism.

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On ne découvre pas l'absurde sans être tenté, d'écrire quelque manuel du bonheur.. « Eh ! quoi, par des voies si étroites... ? » Mais il n'y a qu'un monde. Le bonheur et l'absurde sont deux fils de la même terre. Ils sont inséparables. L'erreur serait de dire que le bonheur naît forcément de la découverte absurde. Il arrive aussi bien que le sentiment de l'absurde naisse du bonheur. « Je juge que tout est bien », dit Oedipe, et cette parole est sacrée. Elle retentit dans l'univers farouche et limité de l'homme. Elle enseigne que tout n'est pas, n'a pas été épuisé. Elle chasse de ce monde un dieu qui y était entré avec l'insatisfaction et le goût des douleurs inutiles. Elle fait du destin une affaire d'homme, qui doit être réglée entre les hommes.

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One does not discover the absurd without being tempted to write a manual of happiness. "What! By such narrow paths—?" But there is but one world. Happiness and the absurd are two sons of the same earth. They are inseparable. The error would be to say happiness necessarily springs from the absurd discovery. It happens as well that the feeling of the absurd springs from happiness. "I judge that all is well," says Oedipus, and this statement is sacred. It echoes in the wild and limited universe of man. It teaches that all is not, has not been, exhausted. It drives from this world a god who had entered it with dissatisfaction and a taste for futile suffering. It makes destiny a human matter, which must be settled among men.

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Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l'homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l'univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s'élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l'envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n'y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. L'homme absurde dit oui et son effort n'aura plus de cesse. S'il y a un destin personnel, il n'y a point de destinée supérieure ou du moins il n'en est qu'une dont il juge qu'elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. À cet instant subtil où l'homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d'actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire, et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l'origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n'a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.

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All of Sisyphus's silent joy lies herein. His destiny belongs to him. His rock is his own. Likewise, the absurd man, when contemplating his torment, silences all idols. In this universe suddenly restored to silence, the myriad wondrous whispers of the earth arise. Unconscious calls and secret invitations from every face - these are the necessary reverse side and price of victory. There is no sun without shadow, and one must know the night. The absurd man says yes, and his effort shall never cease. If there is a personal destiny, there is no higher destiny - or at least only one that he deems fatal and contemptible. For the rest, he knows himself to be master of his days. At that subtle moment when man turns back to his life, Sisyphus, returning to his rock, contemplates that sequence of disconnected actions which becomes his destiny - created by him, united under his memory's gaze, and soon sealed by his death. Thus, convinced of the wholly human origin of all that is human, a blind man eager to see who knows night has no end, he remains ever marching. The rock still rolls.

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Je laisse Sisyphe au bas de, la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

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I leave Sisyphus at the foot of the mountain! One always finds one's burden again. But Sisyphus teaches the higher fidelity that negates the gods and moves rocks. He too concludes that all is well. This universe henceforth without a master appears to him neither sterile nor futile. Each atom of that stone, each mineral glint of that night-filled mountain, forms a world unto itself. The struggle itself toward the heights is enough to fill a man's heart. One must imagine Sisyphus happy.

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Le mythe de Sisyphe.

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The Myth of Sisyphus.

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Essai sur l’absurde. (1942)

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Essay on the Absurd. (1942)

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APPENDICE

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APPENDIX

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L'ESPOIR ET L'ABSURDE

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HOPE AND THE ABSURD

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DANS L'ŒUVRE DE FRANZ KAFKA

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IN THE WORK OF FRANZ KAFKA

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L'étude sur Franz Kafka que nous publions en appendice a été remplacée dans la première édition du Mythe de Sisyphe par le chapitre sur Dostoievsky et le Suicide. Elle a été publiée cependant par la revue L'Arbalète en 1943.

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The study on Franz Kafka published here as an appendix replaced the chapter Dostoevsky and Suicide in the first edition of The Myth of Sisyphus. It was however published by the review L'Arbalète in 1943.

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On y retrouvera, sous une autre perspective, la critique de la création absurde que les pages sur Dostoievsky avaient déjà engagée. (Note de l'éditeur.)

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Here one will rediscover, from another perspective, the critique of absurd creation already initiated in the pages on Dostoevsky. (Publisher's Note.)

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Tout l'art de Kafka est d'obliger le lecteur à relire. Ses dénouements, ou ses absences de dénouement, suggèrent des explications, mais qui ne sont pas révélées en clair et qui exigent, pour apparaître fondées, que l'histoire soit relue sous un nouvel angle. Quelquefois, il y a une double possibilité d'interprétation, d'où apparaît la nécessité de deux lectures. C'est ce que cherchait l'auteur. Mais on aurait tort de vouloir tout interpréter dans le détail chez Kafka. Un symbole est toujours dans le général et, si précise que soit sa traduction, un artiste ne peut y restituer que le mouvement : il n'y a pas de mot à mot. Au reste, rien n'est plus difficile à entendre, qu'une œuvre symbolique. Un symbole dépasse toujours celui qui en use et lui fait dire en réalité plus qu'il n'a conscience d'exprimer. A cet égard, le plus sûr moyen de s'en saisir, c'est de ne pas le provoquer, d'entamer l'œuvre avec un esprit non concerté et de ne pas chercher ses courants secrets. Pour Kafka, en particulier, il est honnête de consentir à son jeu, d'aborder le drame par l'apparence et le roman par la forme.

700

The whole art of Kafka consists in compelling the reader to reread. His endings - or his absence of endings - suggest explanations that are not revealed explicitly, explanations demanding justification through rereading the story from a new angle. Sometimes there's a dual interpretive possibility, necessitating two readings. This is what the author sought. But one errs in attempting exhaustive interpretation of Kafka's details. A symbol always operates universally, and however precise its translation, an artist can only restore its movement - there's no literal equivalence. Moreover, nothing proves more elusive than symbolic works. A symbol always transcends its user, making him express more than he consciously intended. In this regard, the surest approach is not to force symbols, to engage the work with uncontrived receptivity, and not to pursue hidden currents. With Kafka particularly, honesty lies in accepting his game, approaching the drama through its surface and the novel through its form.

701

À première vue, et pour un lecteur détaché, ce sont des aventures inquiétantes qui enlèvent des personnages tremblants et entêtés à la poursuite de problèmes qu'ils ne formulent jamais. Dans Le Procès, Joseph K... est accusé. Mais il ne sait pas de quoi. Il tient sans doute à se défendre, mais il ignore pourquoi. Les avocats trouvent sa cause difficile. Entre-temps, il ne néglige pas, d'aimer, de se nourrir ou de lire son journal. Puis il est jugé. Mais la salle du tribunal est très sombre. Il ne comprend pas grand-chose. Il suppose seulement qu'il est condamné, mais à quoi, il se le demande à peine. Il en doute quelquefois aussi bien et il continue à vivre. Longtemps après, deux messieurs bien habillés et polis viennent le trouver et l'invitent à les suivre. Avec la plus grande courtoisie, ils le mènent dans une banlieue désespérée, lui mettent la tête sur une pierre et l'égorgent. Avant de mourir, le condamné dit seulement : « comme un chien ».

701

At first glance, to a detached reader, these are disquieting adventures that sweep up trembling yet obstinate characters pursuing problems they never articulate. In The Trial, Joseph K... stands accused. Yet he knows not of what. He certainly wishes to defend himself but remains ignorant of the charges. His lawyers find his case thorny. Meanwhile, he does not neglect to love, to eat, or to read his newspaper. Then comes his trial. But the courtroom is shrouded in darkness. He understands little. He merely assumes his condemnation, yet scarcely wonders to what fate. At times he even doubts it, and life continues. Much later, two polite gentlemen in fine attire call upon him and request his company. With utmost courtesy, they escort him to a despairing suburb, lay his head upon a stone, and slit his throat. With his dying breath, the condemned man utters only: "like a dog."

702

On voit qu'il est difficile de parler de symbole, dans un récit où la qualité la plus sensible se trouve être justement le naturel. Mais le naturel est une catégorie difficile à comprendre. Il y a des œuvres où l'événement semble naturel au lecteur. Mais il en est d'autres (plus rares, il est vrai) où c'est le personnage qui trouve naturel ce qui lui arrive. Par un paradoxe singulier mais évident, plus les aventures du personnage seront extraordinaires, et plus le naturel du récit se fera sensible : il est proportionnel à l'écart qu'on peut sentir entre l'étrangeté d'une vie d'homme et la simplicité avec quoi cet homme l'accepte. Il semble que ce naturel soit celui de Kafka. Et justement, on sent bien ce que Le Procès veut dire. On a parlé d'une image de la condition humaine. Sans doute. Mais c'est à la lois plus simple et plus compliqué. Je veux dire que le sens du roman est plus particulier et plus personnel à Kafka. Dans une certaine mesure, c'est lui qui parle, si c'est nous qu'il confesse. Il vit et il est condamné. Il l'apprend aux premières pages du roman qu'il poursuit en ce monde et s'il essaie d'y remédier, c'est toutefois sans surprise. Il ne s'étonnera jamais assez de ce manque d'étonnement. C'est à ces contradictions qu'on reconnaît les premiers signes de l'œuvre absurde. L'esprit projette dans le concret sa tragédie spirituelle. Et il ne peut le faire qu'au moyen d'un paradoxe perpétuel qui donne aux couleurs le pouvoir d'exprimer le vide et aux gestes quotidiens la force de traduire les ambitions éternelles.

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One sees how treacherous it is to speak of symbols in a narrative where the most palpable quality is precisely its naturalness. Yet naturalness proves an elusive category. There are works where events feel natural to the reader. But others—rarer, to be sure—feature characters who find naturalness in the extraordinary. Through a singular yet evident paradox, the more fantastical a man's adventures, the more pronounced the narrative's naturalness becomes: it mirrors the chasm between the strangeness of a life and the simplicity with which that life is accepted. This naturalness seems quintessentially Kafkaesque. And here lies the crux of The Trial's meaning. Some speak of it as an allegory of the human condition. Doubtless—yet it is both simpler and more complex. The novel's essence is more particular, more intimately Kafka's own. To some degree, it is he who speaks even as he confesses us. He lives condemned. He learns this from the novel's opening pages, pursues his existence within this world, and seeks remedy without astonishment. His lack of astonishment never ceases to astonish. These contradictions betray the first marks of an absurd work. The mind casts its spiritual tragedy onto the concrete plane, achieving this only through perpetual paradox—granting colors the power to express void, and daily gestures the force to translate eternal yearnings.

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De même, Le Château est peut-être une théologie en acte, mais c'est avant tout l'aventure individuelle d'une âme en quête de sa grâce, d'un homme qui demande aux objets de ce monde leur royal secret et aux femmes les signes du dieu qui dort en elles. La Métamorphose, à son tour, figure certainement l'horrible imagerie d'une éthique de la lucidité. Mais c'est aussi le produit de cet incalculable étonnement qu'éprouve l'homme à sentir la bête qu'il devient sans effort. C'est dans cette ambiguïté fondamentale que réside le secret de Kafka. Ces perpétuels balancements entre le naturel et l'extraordinaire, l'individu et l'universel, le tragique et le quotidien, l'absurde et le logique, se retrouvent à travers toute son œuvre et lui donnent à la fois sa résonance et sa signification. Ce sont ces paradoxes qu'il faut énumérer, ces contradictions qu'il faut renforcer, pour comprendre l'œuvre absurde.

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Similarly, The Castle may enact a theology in action, but it is foremost the individual odyssey of a soul questing for grace, a man demanding from worldly objects their regal secret and from women the signs of the slumbering god within them. The Metamorphosis, in turn, certainly embodies the horrific imagery of an ethic of lucidity. Yet it also springs from that immeasurable astonishment man feels upon effortlessly becoming the beast. Herein lies Kafka's fundamental ambiguity. These perpetual oscillations between naturalness and extraordinariness, individual and universal, tragic and quotidian, absurd and logical, reverberate throughout his œuvre, lending it both resonance and meaning. To comprehend the absurd work, one must enumerate these paradoxes, amplify these contradictions.

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Un symbole, en effet, suppose deux plans, deux mondes d'idées et de sensations, et un dictionnaire de correspondance entre l'un et l'autre. C'est ce lexique qui est le plus difficile à établir. Mais prendre conscience des deux mondes mis en présence, c'est se mettre sur le chemin de leurs relations secrètes. Chez Kafka ces deux mondes sont ceux de la vie quotidienne d'une part et de l'inquiétude surnaturelle, de l'autre [25]. Il semble qu'on assiste ici à une interminable exploitation du mot de Nietzsche : « Les grands problèmes sont dans la rue. »

704

A symbol presupposes two planes—two worlds of ideas and sensations—and a lexicon of correspondences between them. This lexicon proves most arduous to compile. Yet awareness of these coexisting worlds initiates us into their secret relations. For Kafka, these worlds are the quotidian and the realm of supernatural disquiet[25]. Here we witness the endless elaboration of Nietzsche's dictum: "Great problems are in the street."

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Il y a dans la condition humaine, c'est le lieu commun de toutes les littératures, une absurdité fondamentale en même temps qu'une implacable grandeur. Les deux coïncident, comme il est naturel. Toutes deux se figurent, répétons-le, dans le divorce ridicule qui sépare nos intempérances d'âme et les joies périssables du corps. L'absurde, c'est que ce soit l'âme de ce corps qui le dépasse si démesurément. Pour qui voudra figurer cette absurdité, c'est dans un jeu de contrastes parallèles qu'il faudra lui donner vie. C'est ainsi que Kafka exprime la tragédie par le quotidien et l'absurde par le logique.

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Human condition—that literary commonplace—harbors a fundamental absurdity alongside implacable grandeur. Naturally, they coincide. Both manifest, let us reiterate, in the ludicrous divorce separating our spiritual excesses from the body's perishable joys. The absurd lies in the soul so monstrously outstripping its corporeal shell. To depict this absurdity demands a play of parallel contrasts. Thus Kafka expresses tragedy through the quotidian, the absurd through logic.

706

Un acteur prête d'autant plus de force à un personnage tragique qu'il se garde de l'exagérer. S'il est mesuré, l'horreur qu'il suscite sera démesurée. La tragédie grecque à cet égard est riche d'enseignements. Dans une œuvre tragique, le destin se fait toujours mieux sentir sous les visages de la logique et du naturel. Le destin d'edipe est annoncé d'avance. Il est décidé surnaturellement qu'il commettra le meurtre et l'inceste. Tout l'effort du drame est de montrer le système logique qui, de déduction en déduction, va consommer le malheur du héros. Nous annoncer seulement ce destin inusité n'est guère horrible, parce, que c'est invraisemblable. Mais si la nécessité nous en est démontrée dans le cadre de la vie quotidienne, société, état, émotion familière, alors l'horreur se consacre. Dans cette révolte qui secoue l'homme et lui fait dire : « Cela n'est pas possible », il y a déjà la certitude désespérée que « cela » se peut.

706

A tragic actor lends his role greater power through restraint. Measured horror becomes immeasurable. Greek tragedy abounds with lessons here. In tragic works, fate emerges most potently through logic and naturalness. Oedipus' destiny is foretold; supernatural decree ordains murder and incest. The drama's entire effort lies in unveiling the logical system that, deduction by deduction, consummates the hero's ruin. Merely announcing this bizarre fate holds little terror, for it remains implausible. But when necessity is demonstrated through daily life—society, state, familiar emotion—horror becomes consecrated. In the revolt that shakes man to cry "This cannot be!" already lurks the desperate certainty that "this" can.

707

C'est tout le secret de, la tragédie grecque ou du moins d'un de ses aspects. Car il en est un autre qui, par une méthode inverse, nous permettrait de mieux comprendre Kafka. Le cœur humain a une fâcheuse tendance à appeler destin seulement ce qui l'écrase. Mais le bonheur aussi, à sa manière, est sans raison, puisqu'il est inévitable. L'homme moderne pourtant s'en attribue le mérite, quand il ne le méconnaît pas. Il y aurait beaucoup à dire, au contraire, sur les destins privilégiés de la tragédie grecque et les favoris de la légende qui, comme, Ulysse, au sein des pires aventures, se trouvent sauvés d'eux-mêmes.

707

This encapsulates the secret of Greek tragedy—or at least one facet. Another method, inversely applied, may better illuminate Kafka. The human heart perversely labels as destiny only what crushes it. Yet happiness too is groundless, being inevitable. Modern man, however, claims merit for happiness or disavows it. Much could be said, conversely, about Greek tragedy's privileged destinies and legend's favorites like Ulysses who, amidst direst perils, find salvation from themselves.

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Ce qu'il faut retenir en tout cas, c'est cette complicité secrète qui, au tragique, unit le logique et le quotidien. Voilà pourquoi Samsa, le héros de La Métamorphose, est un voyageur de commerce. Voilà pourquoi la seule chose qui l'ennuie dans la singulière aventure qui fait de lui une vermine, c'est que son patron sera mécontent de son absence. Des pattes et des antennes lui poussent, son échine s'arque, des points blancs parsèment son ventre et - je ne dirai pas que cela ne l'étonne pas, l'effet serait manqué - mais cela lui cause un « léger ennui ». Tout l'art de Kafka est dans cette nuance. Dans son œuvre centrale, Le Château, ce sont les détails de la vie quotidienne qui reprennent le dessus et pourtant dans cet étrange roman où rien n'aboutit et tout se recommence, c'est l'aventure essentielle d'une âme en quête de sa grâce qui est figurée Cette traduction du problème dans l'acte, cette coïncidence du général et du particulier, on les reconnaît aussi dans les petits artifices propres à tout grand créateur. Dans Le Procès, le héros aurait pu s'appeler Schmidt ou Franz Kafka. Mais il s'appelle Joseph K... Ce n'est pas Kafka et c'est pourtant lui. C'est un Européen moyen. Il est comme tout le monde. Mais c'est aussi l'entité K. qui pose l'x de cette équation de chair.

708

What must be retained above all is this secret complicity that binds logic and the everyday to the tragic. This is why Samsa, the protagonist of The Metamorphosis, is a traveling salesman. This is why the only thing that troubles him in the singular adventure transforming him into vermin is that his employer will be displeased by his absence. Legs and antennae sprout, his spine arches, white spots speckle his belly – and I shall not claim this fails to astonish him, for the effect would be lost – but it causes him only "mild inconvenience." Kafka's entire art resides in this nuance. In his central work The Castle, the minutiae of daily life regain dominance, yet within this strange novel where nothing concludes and everything recommences, it is the essential adventure of a soul seeking grace that is depicted. This translation of the problem into action, this coincidence of the general and the particular, is equally recognizable in the subtle artifices of all great creators. In The Trial, the hero could have been named Schmidt or Franz Kafka. But he is called Joseph K... He is not Kafka, yet he is Kafka. He is the average European. He is like everyone else. But he is also entity K., the x posed in this equation of flesh.

709

De même si Kafka veut exprimer l'absurde, c'est de la cohérence qu'il se servira. On connaît l'histoire du fou qui pêchait dans une baignoire ; un médecin qui avait ses idées sur les traitements psychiatriques lui demandait : « si ça mordait » et se vit répondre avec rigueur : « Mais non, imbécile, puisque c'est une baignoire. » Cette histoire est du genre baroque. Mais on y saisit de façon sensible combien l'effet absurde est lié à un excès de logique. Le monde de Kafka est à la vérité un univers indicible où l'homme se donne le luxe torturant de pêcher dans une baignoire, sachant qu'il n'en sortira rien.

709

Similarly, if Kafka wishes to express the Absurd, he will employ coherence. Consider the tale of the madman fishing in a bathtub: a doctor with theories on psychiatric treatment asks, "Any bites?" and receives the rigorous reply, "Of course not, you fool – it's a bathtub." This story belongs to the baroque genre. Yet within it, we grasp how the absurd effect is tied to an excess of logic. Kafka's world is in truth an ineffable universe where man indulges the agonizing luxury of fishing in a bathtub, knowing he will catch nothing.

710

Je reconnais donc ici une œuvre absurde dans ses principes. Pour Le Procès, par exemple, je puis bien dire que la réussite est totale. La chair triomphe. Rien n'y manque, ni la révolte inexprimée (mais c'est elle qui écrit), ni le désespoir lucide et muet (mais c'est lui qui crée), ni cette étonnante liberté d'allure que les personnages du roman respirent jusqu'à la mort finale.

710

I thus recognize here a work absurd in its very principles. Regarding The Trial, I can affirm its consummate success. Flesh triumphs. Nothing is lacking – not the unspoken rebellion (though it is this that writes), nor the lucid and silent despair (though it is this that creates), nor that astonishing freedom of bearing which the novel's characters exude until their final demise.

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Pourtant ce monde n'est pas aussi clos qu'il le paraît. Dans cet univers sans progrès, Kafka va introduire l'espoir sous une forme singulière. À cet égard, Le Procès et Le Château ne vont pas dans le même sens. Ils se complètent. L'insensible progression qu'on peut déceler de l'un à l'autre figure une conquête démesurée dans l'ordre de l'évasion. Le Procès pose un problème que Le Château, dans une certaine mesure, résout. Le premier décrit, selon une méthode quasi scientifique, et sans conclure. Le second, dans une certaine mesure, explique. Le Procès diagnostique et Le Château imagine un traitement. Mais le remède proposé ici ne guérit pas. Il fait seulement rentrer la maladie dans la vie normale. Il aide à l'accepter. Dans un certain sens (pensons à Kierkegaard), il la fait chérir. L'arpenteur K... ne peut imaginer un autre souci que celui qui le ronge. Ceux-mêmes qui l'entourent s'éprennent de ce vide et de cette douleur qui n'a pas de nom, comme si la souffrance revêtait ici un visage privilégié. « Que j'ai besoin de toi, dit Frieda à K... Comme je me sens abandonnée, depuis que je te connais, quand tu n'es pas près de moi. » Ce remède subtil qui nous fait aimer ce qui nous écrase et fait naître l'espoir dans un monde sans issue, ce « saut » brusque par quoi tout se trouve changé, c'est le secret de la révolution existentielle et du Château lui-même.

712

Yet this world is not as closed as it appears. Into this universe without progress, Kafka introduces hope in singular form. In this regard, The Trial and The Castle diverge in direction while complementing each other. The imperceptible progression discernible from one to the other represents a monumental conquest in the order of escape. The Trial poses a problem that The Castle, to some degree, resolves. The first describes through quasi-scientific method without conclusion; the second, in part, explains. The Trial diagnoses, The Castle envisions treatment. Yet the remedy proposed here does not cure. It merely reintegrates the malady into normal life. It aids acceptance. In a certain sense (consider Kierkegaard), it makes the disease cherished. The land surveyor K... can conceive no concern other than the one consuming him. Even those surrounding him become enamored of this nameless void and anguish, as if suffering here assumed a privileged countenance. "How I need you," Frieda tells K..., "How abandoned I feel since knowing you, when you're not near me." This subtle remedy that makes us love what crushes us, that births hope in a world without exit – this sudden "leap" transforming all – constitutes the secret of existential revolution and of The Castle itself.

713

Peu d'œuvres sont plus rigoureuses, dans leur démarche, que Le Château. K... est nommé arpenteur du château et il arrive dans le village. Mais du village au château, il est impossible de communiquer. Pendant des centaines de pages, K... s'entêtera à trouver son chemin, fera toutes les démarches, rusera, biaisera, ne se fâchera jamais, et avec une foi déconcertante, voudra rentrer dans la fonction qu'on lui a confiée. Chaque chapitre est un échec. Et aussi un recommencement. Ce n'est pas de la logique, mais de l'esprit de suite. L'ampleur de cet entêtement fait le tragique de l'œuvre. Lorsque K... téléphone au château, ce sont des voix confuses et mêlées, des rires vagues, des appels lointains qu'il perçoit. Cela suffit à nourrir son espoir, comme ces quelques signes qui paraissent dans les ciels d'été, ou ces promesses du soir qui font notre raison de vivre. On trouve ici le secret de la mélancolie particulière à Kafka. La même, à la vérité, qu'on respire dans l'œuvre de Proust ou dans le paysage plotinien : la nostalgie des paradis perdus. « Je deviens toute mélancolique, dit Olga, quand Barnabé me dit le matin qu'il va au Château : ce trajet probablement inutile, ce jour probablement perdu, cet espoir probablement vain. » « Probablement », sur cette nuance encore, Kafka joue son œuvre tout entière. Mais rien n'y fait, la recherche de l'éternel est ici méticuleuse. Et ces automates inspirés que sont les personnages de Kafka, nous donnent l'image même de ce que nous serions, privés de nos divertissements [26] et livrés tout entiers aux humiliations du divin.

713

Few works are more rigorous in their progression than The Castle. K... is appointed surveyor to the Castle and arrives in the village. Yet between village and Castle, communication proves impossible. Through hundreds of pages, K... persists in seeking his path, exhausts all avenues, schemes, equivocates, never loses temper, and with disconcerting faith seeks to assume his appointed function. Each chapter marks a failure. And a recommencement. This is not logic, but tenacity of purpose. The scale of this obstinacy constitutes the work's tragic essence. When K... telephones the Castle, he hears muddled voices, vague laughter, distant calls. This suffices to nourish his hope, like certain signs in summer skies or evening promises that become our reason for living. Here we find the secret of Kafka's particular melancholy – the same essence permeating Proust's work or Plotinian landscapes: nostalgia for paradises lost. "I grow utterly melancholy," says Olga, "when Barnabas tells me in the morning he's going to the Castle: that likely futile journey, that probably wasted day, that probably vain hope." "Probably" – upon this nuance Kafka plays his entire work. Yet nothing avails; the quest for eternity here becomes meticulous. And these inspired automata that are Kafka's characters show us precisely what we would be, stripped of distractions26 and wholly delivered to divinity's humiliations.

714

Dans Le Château, cette soumission au quotidien devient une éthique. Le grand espoir de K... c'est d'obtenir que le Château l'adopte. N'y pouvant parvenir seul, tout son effort est de mériter cette grâce en devenant un habitant du village, en perdant cette qualité d'étranger que tout le monde lui fait sentir. Ce qu'il veut, c'est un métier, un foyer, une vie d'homme normal et sain. Il n'en peut plus de sa folie. Il veut être raisonnable. La malédiction particulière qui le rend étranger au village, il veut s'en débarrasser. L'épisode de Frieda à cet égard est significatif. Cette femme qui a connu l'un des fonctionnaires du Château, s'il en fait sa maîtresse, c'est à cause de son passé. Il puise en elle quelque chose qui le dépasse - en même temps qu'il a conscience de ce qui la rend à tout jamais indigne du Château. On songe ici à l'amour singulier de Kierkegaard pour Régine Olsen. Chez certains hommes, le feu d'éternité qui les dévore est assez grand pour qu'ils y brûlent le cœur même de ceux qui les entourent. La funeste erreur qui consiste à donner à Dieu ce qui n'est pas à Dieu, c'est aussi bien le sujet de cet épisode du Château. Mais pour Kafka, il semble bien que ce ne soit pas une erreur. C'est une doctrine et un « saut ». Il n'est rien qui ne soit à Dieu.

714

In The Castle, this submission to daily life becomes an ethic. K...'s great hope is to obtain the Castle's adoption. Unable to achieve this alone, his entire effort lies in deserving this grace by becoming a village inhabitant, shedding the foreigner status that everyone attributes to him. What he desires is a profession, a home, the life of a normal and healthy man. He can no longer endure his madness. He wants to be reasonable. He seeks to rid himself of the particular curse that makes him alien to the village. The episode with Frieda is significant in this regard. By taking as his mistress this woman who had known one of the Castle's officials, he draws from her something beyond himself - while remaining conscious of what renders her forever unworthy of the Castle. One thinks here of Kierkegaard's singular love for Regine Olsen. In certain men, the fire of eternity consuming them burns hot enough to sear the very hearts of those around them. The fatal error of giving to God what does not belong to God forms the subject of this episode in The Castle. Yet for Kafka, this appears not as error but as doctrine - a "leap." Nothing exists that does not belong to God.

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Plus significatif encore est le fait que l'arpenteur se détache de Frieda pour aller vers les sœurs Barnabé. Car la famille Barnabé est la seule du village qui soit complètement abandonnée du Château et du village lui-même. Amalia, la sœur aînée, a refusé les propositions honteuses que lui faisait l'un des fonctionnaires du Château. La malédiction immorale qui a suivi, l'a pour toujours rejetée de l'amour de Dieu. Etre incapable de perdre son honneur pour Dieu, c'est se rendre indigne de sa grâce. On reconnaît un thème familier à la philosophie existentielle : la vérité contraire à la morale. Ici les choses vont loin. Car le chemin que le héros de Kafka accomplit, celui qui va de Frieda aux sœurs Barnabé, est celui-là même qui va de l'amour confiant à la déification de l'absurde. Ici encore, la pensée de Kafka rejoint Kierkegaard. Il n'est pas surprenant que le « récit Barnabé » se situe à la fin du livre. L'ultime tentative de l'arpenteur, c'est de retrouver Dieu à travers ce qui le nie, de le reconnaître, non selon nos catégories de bonté et de beauté, mais derrière les visages vides et hideux de son indifférence, de son injustice et de sa haine. Cet étranger qui demande au Château de l'adopter, il est à la fin de son voyage un peu plus exilé puisque, cette fois, c'est à lui-même qu'il est infidèle et qu'il abandonne morale, logique et vérités de l'esprit pour essayer d'entrer, riche seulement de son espoir insensé, dans le désert de la grâce divine [27].

715

Even more telling is the land surveyor's detachment from Frieda to turn toward the Barnabas sisters. For the Barnabas family stands as the only village clan utterly abandoned by both Castle and community. Amalia, the eldest sister, refused the shameful propositions made by one of the Castle's officials. The immoral curse that followed has forever exiled her from God's love. To be incapable of sacrificing honor for God renders one unworthy of His grace. We recognize a theme familiar to existential philosophy: truth opposed to morality. Here matters progress further. The path Kafka's hero travels - from Frieda to the Barnabas sisters - traces the very movement from trusting love to the deification of the absurd. Once again, Kafka's thought converges with Kierkegaard's. It comes as no surprise that the "Barnabas narrative" occupies the book's conclusion. The surveyor's ultimate attempt is to rediscover God through what denies Him - to recognize divinity not through our categories of goodness and beauty, but behind the vacant and hideous masks of indifference, injustice, and hatred. This stranger pleading for the Castle's adoption becomes, by journey's end, more profoundly exiled - for now he betrays himself, abandoning morality, logic, and intellectual truths to venture, armed only with mad hope, into the desert of divine grace [27].

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Le mot d'espoir ici n'est pas ridicule. Plus tragique au contraire est la condition rapportée par Kafka, plus rigide et provocant devient cet espoir. Plus Le Procès est véritablement absurde, plus le « saut » exalté du Château apparait comme émouvant et illégitime. Mais nous retrouvons ici à l'état pur le paradoxe de la pensée existentielle tel que l'exprime par exemple Kierkegaard : « On doit frapper à mort l'espérance terrestre, c'est alors seulement qu'on se sauve par l'espérance véritable [28] » et qu'on peut traduire : « Il faut avoir écrit Le Procès pour entreprendre Le Château. »

717

The word "hope" here carries no absurdity. On the contrary, the more tragic the condition Kafka describes, the more rigid and defiant this hope becomes. The more authentically absurd The Trial proves, the more moving - and illegitimate - appears the exalted "leap" of The Castle. Here we encounter in pure form the paradox of existential thought as expressed by Kierkegaard: "Earthly hope must be mortally wounded; only then does one save oneself through true hope [28]" - a maxim we might transpose: "One must have written The Trial before undertaking The Castle."

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La plupart de ceux qui ont parlé de Kafka ont défini en effet son œuvre comme un cri désespérant où aucun recours n'est laissé à l'homme. Mais cela demande révision. Il y a espoir et espoir. L'œuvre optimiste de M. Henry Bordeaux me parait singulièrement décourageante. C'est que rien n'y est permis aux cœurs un peu difficiles. La pensée de Malraux au contraire reste toujours tonifiante. Mais dans les deux cas, il ne s'agit pas du même espoir ni du même désespoir. Je vois seulement que l'œuvre absurde elle-même peut conduire à l'infidélité que je veux éviter. L'œuvre qui n'était qu'une répétition sans portée d'une condition stérile, une exaltation clairvoyante du périssable, devient ici un berceau d'illusions. Elle explique, elle donne une forme à l'espoir. Le créateur ne peut plus s'en séparer. Elle n'est pas le jeu tragique qu'elle devait être. Elle donne un sens à la vie de l'auteur.

718

Most commentators on Kafka have defined his work as a desperate cry offering man no recourse. But this demands revision. There is hope - and hope. The optimistic works of a Henry Bordeaux strike me as singularly discouraging, for they permit nothing to discerning hearts. Malraux's thought conversely remains invigorating. Yet in both cases, we deal with different species of hope and despair. I merely observe that even the absurd work may lead toward the infidelity I wish to avoid. What should have been an inconsequential repetition of sterile conditions, a lucid exaltation of transience, here becomes a cradle of illusions. It explains. It gives form to hope. The creator can no longer divorce himself from it. This work ceases to be the tragic game it should be. It gives meaning to its author's life.

719

Il est singulier en tout cas, que des œuvres d'inspiration parente comme celles de Kafka, Kierkegaard ou Chestov, celles pour parler bref, des romanciers et philosophes existentiels, tout entières tournées vers l'absurde et ses conséquences, aboutissent en fin de compte à cet immense cri d'espoir.

719

It remains remarkable that works of kindred inspiration - those of Kafka, Kierkegaard, or Chestov; in short, the novels and philosophies of existential orientation - while wholly turned toward the absurd and its consequences, ultimately resonate with this immense cry of hope.

720

Ils embrassent le Dieu qui les dévore. C'est par l'humilité que l'espoir s'introduit. Car l'absurde de cette existence les assure un peu plus de la réalité surnaturelle. Si le chemin de cette vie aboutit à Dieu, il y a donc une issue. Et la persévérance, l'entêtement avec lesquels Kierkegaard, Chestov et les héros de Kafka répètent leurs itinéraires sont un garant singulier du pouvoir exaltant de cette certitude [29].

720

They embrace the God who consumes them. Hope enters through humility. For the absurdity of existence offers greater assurance of supernatural reality. If life's path leads to God, there exists an exit. The perseverance - the obstinacy - with which Kierkegaard, Chestov, and Kafka's heroes retrace their routes provides singular testimony to this certitude's exalting power [29].

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Kafka refuse à son dieu la grandeur morale, l'évidence, la bonté, la cohérence, mais c'est pour mieux se jeter dans ses bras. L'absurde est reconnu, accepté, l'homme s'y résigne et dès cet instant, nous savons qu'il n'est plus l'absurde. Dans les limites de la condition humaine, quel plus grand espoir que celui qui permet d'échapper à cette condition ? Je le vois une fois de plus, la pensée existentielle, contre l'opinion courante, est pétrie d'une espérance démesurée, celle-là même qui, avec le christianisme primitif et l'annonce de la bonne nouvelle, a soulevé le monde ancien. Mais dans ce saut qui caractérise toute pensée existentielle, dans cet entêtement, dans cet arpentage d'une divinité sans surface, comment ne pas voir la marque d'une lucidité qui se renonce ? On veut seulement que ce soit un orgueil qui abdique pour se sauver. Ce renoncement serait fécond. Mais ceci ne change pas cela. On ne diminue pas à mes yeux la valeur morale de la lucidité en la disant stérile comme tout orgueil. Car une vérité aussi, par sa définition même, est stérile. Toutes les évidences le sont. Dans un monde où tout est donné et rien n'est expliqué, la fécondité d'une valeur ou d'une métaphysique est une notion vide de sens.

721

Kafka denies his god moral grandeur, evidence, goodness, coherence - the better to hurl himself into that divinity's arms. The absurd is recognized, accepted; man resigns himself to it, and from that instant, we know it ceases to be absurd. Within human limits, what greater hope than that permitting escape from the human condition? I perceive once more how existential thought - contrary to common opinion - brims with inordinate hope, the very hope that, through primitive Christianity and the annunciation of glad tidings, stirred the ancient world. But in this leap characterizing all existential thought, in this stubbornness, in this divine surveying of a surface-less godhead - how not detect the mark of lucidity renouncing itself? They would have it be pride abdicating to achieve salvation. This renunciation might prove fertile. But that changes nothing. To call lucidity sterile, like all pride, does not diminish its moral value in my eyes. For truth too, by definition, proves sterile. All evidence is. In a world where everything is given yet nothing explained, the fertility of any value or metaphysics remains an empty notion.

722

On voit ici en tout cas dans quelle tradition de pensée s'inscrit l'œuvre de Kafka. Il serait inintelligent en effet de considérer comme rigoureuse la démarche qui mène du Procès au Château. Joseph K... et l'arpenteur K... sont seulement les deux pôles qui attirent Kafka [30]. Je parlerai comme lui et je dirai que son œuvre n'est probablement pas absurde. Mais que cela ne nous prive pas de voir sa grandeur et son universalité. Elles viennent de ce qu'il a su figurer avec tant d'ampleur ce passage quotidien de l'espoir à la détresse et de la sagesse désespérée à l'aveuglement volontaire. Son œuvre est universelle (une œuvre vraiment absurde n'est pas universelle), dans la mesure où s'y figure le visage émouvant de l'homme fuyant l'humanité, puisant dans ses contradictions des raisons de croire, des raisons d'espérer dans ses désespoirs féconds et appelant vie son terrifiant apprentissage de la mort. Elle est universelle parce que d'inspiration religieuse. Comme dans toutes les religions, l'homme y est délivré du poids de sa propre vie. Mais si je sais cela, si je peux aussi l'admirer, je sais aussi que je ne cherche pas ce qui est universel, mais ce qui est vrai. Les deux peuvent ne pas coïncider.

722

Here we discern the intellectual tradition to which Kafka's work belongs. It would be misguided to view the progression from The Trial to The Castle as methodically rigorous. Joseph K... and the land surveyor K... are merely the two magnetic poles that orient Kafka's thought [30]. I shall adopt his own language and suggest that his work is likely not absurd. Yet this must not obscure our recognition of its grandeur and universality. These qualities stem from his masterful depiction of humanity's daily oscillation between hope and anguish, between desperate wisdom and willful blindness. His work achieves universality (a truly absurd work could never be universal) by incarnating the poignant visage of man fleeing his humanity—extracting reasons to believe from his contradictions, reasons to hope from his fertile despairs, and calling "life" his terrifying apprenticeship in death. It is universal through its religious inspiration. As in all religions, man here finds deliverance from the burden of existence. Yet though I recognize this, and though I may admire it, I know too that my quest seeks not the universal but the true. The two need not coincide.

723

On entendra mieux cette façon de voir si je dis que la pensée vraiment désespérante se définit précisément par les critères opposés et que l'œuvre tragique pourrait être celle, tout espoir futur étant exilé, qui décrit la vie d'un homme heureux. Plus la vie est exaltante et plus absurde est l'idée de la perdre. C'est peut-être ici le secret de cette aridité superbe qu'on respire dans l'œuvre de Nietzsche. Dans cet ordre d'idées, Nietzsche paraît être le seul artiste à avoir tiré les conséquences extrêmes d'une esthétique de l'Absurde, puisque son ultime message réside dans une lucidité stérile et conquérante et une négation obstinée de toute consolation surnaturelle.

723

This perspective becomes clearer if we consider that truly despairing thought is defined by opposing criteria, and that the tragic work might instead depict the life of a happy man while banishing all future hope. The more intoxicating life appears, the more absurd grows the notion of losing it. Herein perhaps lies the secret of that superb aridity permeating Nietzsche's work. Within this framework, Nietzsche emerges as the sole artist to have drawn the ultimate conclusions from an aesthetic of the Absurd—his final message residing in a sterile yet triumphant lucidity and an obstinate denial of all supernatural consolation.

724

Ce qui précède aura suffi cependant à déceler l'importance capitale de l'œuvre de Kafka dans le cadre de cet essai. C'est aux confins de la pensée humaine que nous sommes ici transportés. En donnant au mot son sens plein, on peut dire que tout dans cette œuvre est essentiel. Elle pose en tout cas le problème absurde dans son entier. Si l'on veut alors rapprocher ces conclusions de nos remarques initiales, le fond de la forme, le sens secret du Château de l'art naturel dans lequel il s'écoule, la quête passionnée et orgueilleuse de K... du décor quotidien où elle chemine, on comprendra ce que peut être sa grandeur. Car si la nostalgie est la marque de l'humain, personne peut-être n'a donné tant de chair et de relief à ces fantômes du regret. Mais on saisira en même temps quelle est la singulière grandeur que l'œuvre absurde exige et qui peut-être ne se trouve pas ici. Si le propre de l'art est d'attacher le général au particulier, l'éternité périssable d'une goutte d'eau aux jeux de ses lumières, il est plus vrai encore d'estimer la grandeur de l'écrivain absurde à l'écart qu'il sait introduire entre ces deux mondes. Son secret est de savoir trouver le point exact où elles se rejoignent, dans leur plus grande disproportion.

724

The preceding analysis suffices to reveal Kafka's paramount importance for this essay. We stand here at the outermost frontiers of human thought. In the fullest sense of the term, everything in this work is essential. It poses the absurd problem in its totality. If we now correlate these conclusions with our initial observations—the congruence between form and substance, the secret meaning of The Castle's natural artistry, K...'s passionate and prideful quest for meaning within daily existence—we grasp the measure of its greatness. For if nostalgia marks the human condition, no writer has clothed these ghosts of regret with more palpable flesh. Yet we simultaneously recognize the singular grandeur demanded of absurd creation—a grandeur perhaps absent here. If art's essence lies in binding the universal to the particular, eternity's flicker to the play of light on a water droplet, how much truer is it to gauge the absurd writer's greatness by the chasm he maintains between these two worlds. His secret lies in finding the precise point where they converge in their greatest disproportion.

725

Et pour dire vrai, ce lieu géométrique de l'homme et de l'inhumain, les cœurs purs savent le voir partout. Si Faust et Don Quichotte sont des créations éminentes de l'art, c'est à cause des grandeurs sans mesure qu'ils nous montrent de leurs mains terrestres. Un moment cependant vient toujours où l'esprit nie les vérités que ces mains peuvent toucher. Un moment vient où la création n'est plus prise au tragique : elle est prise seulement au sérieux. L'homme alors s'occupe d'espoir. Mais ce n'est pas son affaire. Son affaire est de se détourner du subterfuge. Or, c'est lui que je retrouve au terme du véhément procès que Kafka intente à l'univers tout entier. Son verdict incroyable acquitte, pour finir, ce monde hideux et bouleversant où les taupes elles-mêmes se mêlent d'espérer [31].

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Truth compels us to acknowledge that this geometric locus where man confronts the inhuman exists everywhere for pure hearts to behold. If Faust and Don Quixote stand as art's eminent creations, it is through the immeasurable greatness their earthly hands reveal to us. Yet there always comes a moment when the mind denies the truths those hands can touch. A moment when creation ceases to be taken tragically—it is merely taken seriously. Then man busies himself with hope. But this is not his proper task. His task is to turn away from subterfuge. And it is precisely this turning that I rediscover at the conclusion of Kafka's vehement prosecution of the entire universe—his unbelievable verdict ultimately absolving this hideous and overwhelming world where even moles dare to hope [31].

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Fin du texte

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End of Text

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[1]     Ne manquons pas l'occasion de marquer le caractère relatif de cet essai. Le suicide peut en effet se rattacher à des considérations beaucoup plus honorables. Exemple : les suicides politiques dits de protestation, dans la révolution chinoise.

731

[1]     Let us not miss the opportunity to note the relative nature of this essay. Suicide may indeed connect to far more honorable considerations. Example: political suicides termed protests, as in the Chinese revolution.

732

[2]    J'ai entendu parler d'un émule de Peregrinos, écrivain de l'après-guerre, qui après avoir terminé son premier livre se suicida pour attirer l'attention sur son œuvre. L'attention en effet fut attirée mais le livre jugé mauvais.

732

[2]    I once heard of a latter-day Peregrinos—a post-war writer who took his own life after completing his first book to draw attention to his work. Attention was indeed drawn, though the book was deemed poor.

733

[3]    Mais non pas au sens propre. Il ne s'agit pas d'une définition, il s'agit d'une énumération des sentiments qui peuvent comporter de l'absurde. L'énumération achevée, on n'a cependant pas épuisé l'absurde.

733

[3]    But not in the literal sense. This is not a definition but an enumeration of feelings that may involve the absurd. The enumeration completed, however, we have not exhausted the absurd.

734

[4]    À propos de la notion d'exception notamment et contre Aristote.

734

[4]    Particularly regarding the notion of exception, contra Aristotle.

735

[5]    On peut penser que je néglige ici le problème essentiel qui est celui de la foi. Mais je n'examine pas la philosophie de Kierkegaard, ou de Chestov ou, plus loin, de Husserl (il y faudrait une autre place et une autre attitude d'esprit), je leur emprunte un thème et j'examine si ses conséquences peuvent convenir aux règles déjà fixées. Il s'agit seulement d'entêtement.

735

[5]    Some may think I neglect the essential problem of faith here. But I am not analyzing Kierkegaard's, Chestov's, or later Husserl's philosophy (that would require different scope and mindset)—I borrow their themes and examine whether the consequences align with established rules. This concerns obstinacy alone.

736

[6]    Je n'ai pas dit « exclut Dieu », ce qui serait encore affirmer.

736

[6]    I did not say "excludes God," which would still constitute affirmation.

737

[7]    Précisons encore une fois : ce n'est pas l'affirmation de Dieu qui est mise en cause ici, c'est la logique qui y mène.

737

[7]    Let me clarify: what's questioned here is not the affirmation of God, but the logic leading to it.

738

[8]    Même les épistémologies les plus rigoureuses supposent des métaphysiques. Et à ce point que la métaphysique d'une grande partie des penseurs de l'époque consiste à n'avoir qu'une épistémologie.

738

[8]    Even the most rigorous epistemologies presuppose metaphysics. So much so that for many contemporary thinkers, their metaphysics consists solely in having an epistemology.

739

[9]    A. - À cette époque, il fallait que la raison s'adaptât ou mourût. Elle s'adapte. Avec Plotin, de logique elle devient esthétique. La métaphore remplace le syllogisme.

739

[9]    A. - In that era, reason had to adapt or perish. It adapted. With Plotinus, logic became aesthetics. Metaphor replaced syllogism.

740

      B. - D'ailleurs ce n'est pas la seule contribution de Plotin à la phénoménologie. Toute cette attitude est déjà contenue dans l'idée si chère au penseur alexandrin qu'il n'y a pas seulement une idée de l'homme, mais aussi une idée de Socrate.

740

      B. - Moreover, this isn't Plotinus' only contribution to phenomenology. The entire attitude is already contained in the Alexandrian thinker's cherished notion that there exists not merely an idea of Man, but an idea of Socrates.

741

[10]   Il s'agit ici d'une comparaison de fait, non d'une apologie de l'humilité. L'homme absurde est le contraire de l'homme réconcilié.

741

[10]   This concerns factual comparison, not an apology for humility. The absurd man stands opposed to reconciled man.

742

[11]   La quantité fait quelquefois la qualité. Si j'en crois les dernières mises au point de la théorie scientifique, toute matière est constituée par des centres d'énergie. Leur quantité plus ou moins grande fait sa spécificité plus ou moins singulière. Un milliard d'ions et un ion différent non seulement en quantité, mais encore en qualité. L'analogie est facile à retrouver dans l'expérience humaine.

742

[11]   Quantity sometimes determines quality. If contemporary scientific theory is correct, all matter consists of energy centers. Their numerical quantity determines specific qualitative differences. A billion ions differ from one ion not just quantitatively but qualitatively. The analogy readily applies to human experience.

743

[12]   Même réflexion sur une notion aussi différente que l'idée du néant. Elle n'ajoute ni ne retranche rien au réel. Dans l'expérience psychologique du néant, c'est à la considération de ce qui arrivera dans deux mille ans que notre propre néant prend véritablement son sens. Sous un de ses aspects, le néant est fait exactement de la somme des vies à venir qui ne seront pas les nôtres.

743

[12] The same observation applies to a notion as distinct as that of nothingness. It neither adds to nor subtracts from reality. In the psychological experience of nothingness, our own annihilation truly takes its meaning from contemplating what will occur two thousand years hence. In one of its aspects, nothingness is precisely constituted by the sum of future lives that will not be ours.

744

[13]   La volonté n'est ici que l'agent : elle tend à maintenir la conscience. Elle fournit une discipline de vie, cela est appréciable.

744

[13] Here, the will acts merely as an agent—it strives to sustain consciousness. It provides a discipline for living, which is commendable.

745

[14]   Ce qui importe c'est la cohérence. On part ici d'un consentement au monde. Mais la pensée orientale enseigne qu'on peut se livrer au même effort de logique en choisissant contre le monde. Cela est aussi légitime et donne à cet essai sa perspective et ses limites. Mais quand la négation du monde s'exerce avec la même rigueur on parvient souvent (dans certaines écoles vedantas) à des résultats semblables en ce qui concerne par exemple l'indifférence des œuvres. Dans un livre d'une grande importance, Le Choix, Jean Grenier fonde de cette façon une véritable « philosophie de l'indifférence ».

745

[14] What matters is coherence. We begin here with an acceptance of the world. But Eastern thought teaches that one can engage in the same logical effort by choosing against the world. This is equally legitimate and gives this essay its perspective and limits. However, when the negation of the world is pursued with equal rigor, one often arrives (as in certain Vedanta schools) at similar results regarding, for example, the indifference toward works. In his highly significant book The Choice, Jean Grenier establishes in this way a veritable "philosophy of indifference."

746

[15]   Au sens plein et avec ses défauts. Une attitude saine comprend aussi des défauts.

746

[15] In the fullest sense and with its flaws. A sound attitude also encompasses imperfections.

747

[16]   Je pense ici à l'Alceste de Molière. Tout est si simple, si évident et si grossier. Alceste contre Philinte, Célimène contre Elianthe, tout le sujet dans l'absurde conséquence d'un caractère poussé vers sa fin, et le vers lui-même, le « mauvais vers », à peine scandé comme la monotonie du caractère.

747

[16] I refer here to Molière’s Alceste. Everything is so straightforward, so evident, and so crude. Alceste against Philinte, Célimène against Elianthe—the entire subject lies in the absurd consequences of a character driven to its extreme, and the verse itself, the "bad line," barely scanned like the monotony of that character.

748

[17]   Il est curieux de voir que la plus intellectuelle des peintures, celle qui cherche à réduire la réalité à ses éléments essentiels, n'est plus à son terme dernier qu'une joie des yeux. Elle n'a gardé du monde que la couleur.

748

[17] It is curious to note that the most intellectual of paintings—those seeking to reduce reality to its essential elements—ultimately become nothing more than a feast for the eyes. They retain from the world only its color.

749

[18]   Qu'on y réfléchisse : cela explique les pires romans. Presque tout le monde se croit capable de penser et, dans une certaine mesure, bien ou mal, pense effectivement. Très peu, au contraire, peuvent s'imaginer poète ou forgeur de phrases. Mais à partir du moment où la pensée a prévalu sur la style, la foule a envahi le roman.

749

[18] Let us reflect on this: it explains the worst novels. Nearly everyone believes themselves capable of thought, and to some extent, whether well or poorly, they do think. Very few, by contrast, can imagine themselves poets or phrase-makers. But from the moment thought prevails over style, the crowd invades the novel.

750

            Cela n'est pas un si grand mal qu'on la dit. Les meilleurs sont conduits à plus d'exigences envers eux-mêmes. Pour ceux qui succombent, ils ne méritaient pas de survivre.

750

            This is not as great an evil as claimed. The best are driven to greater demands upon themselves. As for those who succumb, they did not deserve to survive.

751

[19]   Celle de Malraux, par exemple. Mais il eût fallu aborder en même temps le problème social qui en effet ne peut être évité par la pensée absurde (encore qu'elle puisse lui proposer plusieurs solutions, et fort différentes). Il faut cependant se limiter.

751

[19] That of Malraux, for example. But it would have been necessary to address simultaneously the social problem, which indeed cannot be avoided by absurd thought (though it may propose several solutions, and vastly different ones). However, one must set limits.

752

[20] « Stavroguine. - Vous croyez à la vie éternelle dans l'autre monde ? - Kirilov : Non, mais à la vie éternelle dans celui-ci. »

752

[20] “Stavrogin. — Do you believe in eternal life in the next world? — Kirilov: No, but in eternal life in this one.”

753

[21]   « L'homme n'a fait qu'inventer Dieu pour ne pas se tuer. Voilà le résumé de l'histoire universelle jusqu'à ce moment. »

753

[21] “Man invented God solely to avoid killing himself. That is the summary of universal history up to this moment.”

754

[22] Boris de Schloezer.

754

[22] Boris de Schloezer.

755

[23] Remarque curieuse et pénétrante de Gide : Presque tous les héros de Dostoïevsky sont polygames.

755

[23] A curious and penetrating remark by Gide: Nearly all of Dostoevsky’s heroes are polygamous.

756

[24] Le Moby Dick de Melville par exemple.

756

[24] Melville’s Moby Dick, for instance.

757

[25] À noter qu'on peut de façon aussi légitime interpréter les œuvres de Kafka dans le sens d'une critique sociale (par exemple dans Le Procès). Il est probable d'ailleurs qu'il n'y a pas à choisir. Les deux interprétations sont bonnes. En termes absurdes, nous l'avons vu, la révolte contre les hommes s'adresse aussi à Dieu : les grandes révolutions sont toujours métaphysiques.

757

[25] Note that one could just as legitimately interpret Kafka’s works in terms of social critique (as in The Trial, for example). It is probable, moreover, that no choice is necessary. Both interpretations are valid. In absurd terms, as we have seen, revolt against humanity is also directed at God: great revolutions are always metaphysical.

758

[26] Dans Le Château, il semble bien que les « divertissements », au sens pascalien, soient figurés par les Aides, qui « détournent » K. de son souci. Si Frieda finit par devenir la maîtresse d'un des aides, c'est qu'elle préfère le décor à la vérité, la vie de tous les jours à l'angoisse partagée.

758

[26] In The Castle, the "diversions," in the Pascalian sense, seem embodied by the Assistants, who "distract" K. from his cares. If Frieda ultimately becomes the mistress of one of the Assistants, it is because she prefers the facade to truth, the routine of daily life to shared anguish.

759

[27] Ceci ne vaut évidemment que pour la version inachevée du Château que nous a laissée Kafka. Mais il est douteux que l'écrivain eût rompu dans les derniers chapitres l'unité de ton du roman.

759

[27] This obviously applies only to the unfinished version of The Castle that Kafka left us. But it is doubtful the writer would have broken the novel’s tonal unity in its final chapters.

760

[28] La Pureté du cœur.

760

[28] Purity of Heart.

761

[29] La seul personnage sans espoir du Château est Amalia. C'est à elle que l'arpenteur s'oppose avec le plus de violence.

761

[29] The only character in The Castle devoid of hope is Amalia. It is against her that the land surveyor opposes himself most violently.

762

[30] Sur les deux aspects de la pensée de Kafka, comparer Au bagne : « La culpabilité (entendez de l'homme) n'est jamais douteuse » et un fragment du Château (rapport de Momus) : « La culpabilité de l'arpenteur K. est difficile à établir. »

762

[30] On the two aspects of Kafka’s thought, compare In the Penal Colony: "The guilt (meaning that of man) is never in doubt" and a fragment from The Castle (Momus’s report): "Surveyor K.’s guilt is difficult to establish."

763

[31]   Ce qui est proposé ci-dessus, c'est évidemment une interprétation de l'œuvre de Kafka. Mais il est juste d'ajouter que rien n'empêche de la considérer, en dehors de toute interprétation, sous l'angle purement esthétique. Par exemple, B. Grœthuysen dans sa remarquable préface au Procès se borne, avec plus de sagesse que nous, à y suivre seulement les imaginations douloureuses de ce qu'il appelle, de façon frappante, un dormeur éveillé. C'est le destin, et peut-être la grandeur, de cette œuvre que de tout offrir et de ne rien confirmer.

763

[31] What is proposed above is evidently an interpretation of Kafka’s work. Yet it is fair to add that nothing prevents considering it, beyond all interpretation, from a purely aesthetic angle. For instance, B. Grœthuysen, in his remarkable preface to The Trial, wisely refrains, more so than we have, from anything but tracing the tormented imaginings of what he strikingly calls a waking sleeper. It is the destiny—and perhaps the greatness—of this work to offer everything yet confirm nothing.