Sur la traduction
Paul Ricœur
Paul Ricœur
SUR LA TRADUCTION
ON TRANSLATION
Sur la traduction
On Translation
Parmi les textes rassemblés ici, «Défi et bonheur de la traduction» est un discours tenu à l'Institut historique allemand le 15 avril 1997; «Le paradigme de la tra- duction» (leçon d'ouverture à la Faculté de théologie protestante de Paris, octobre 1998) a été publié dans Esprit (n° 853, juin 1999). «Un "passage": traduire l'intraduisible» est inédit.
Among the texts gathered here, "Challenge and Joy of Translation" is a speech delivered at the German Historical Institute on April 15, 1997; "The Paradigm of Translation" (inaugural lecture at the Protestant Faculty of Theology in Paris, October 1998) was published in Esprit (No. 853, June 1999). "A 'Passage': Translating the Untranslatable" is unpublished.
Tous droits réservés. La loi du 11 mars 1957 inter- dit les copies ou reproductions destinées à une uti- lisation collective. Toute représentation ou repro- duction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'au- teur et de l'éditeur, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et sui- vants du Code pénal.
All rights reserved. The law of March 11, 1957 prohibits copies or reproductions intended for collective use. Any complete or partial representation or reproduction made by any means whatsoever, without the consent of the author and publisher, is unlawful and constitutes an infringement punishable under Articles 425 and following of the Penal Code.
Défi et bonheur de la traduction
Challenge and Joy of Translation
Vous me permettrez d'exprimer ma grati- tude aux autorités de la Fondation DVA1 à Stuttgart, pour l'invitation qu'elles m'ont faite de contribuer à mon tour, et à ma façon, à la remise du Prix franco-allemand de Traduction 1996. Vous avez accepté que je donne pour titre à ces quelques remarques «Défi et bon- heur de la traduction ».
Allow me to express my gratitude to the authorities of the DVA Foundation1 in Stuttgart for inviting me to contribute, in my own way, to the awarding of the 1996 French-German Translation Prize. You have accepted my proposed title for these remarks: "Challenge and Joy of Translation."
1. Deutsches Verlagsanstalt. C'est à la fois une branche de la Fon- dation Bosch et une maison d'édition
1. Deutsches Verlagsanstalt. This refers both to a branch of the Bosch Foundation and a publishing house.
2. A. Berman, L'épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, 1995.
2. A. Berman, The Test of the Foreign, Paris, Gallimard, 1995.
J'aimerais en effet placer mes remarques consacrées aux grandes difficultés et aux petits bonheurs de la traduction sous l'égide du titre L'épreuve de l'étranger2, que le regrettéAntoine Berman a donné à son remarquable essai: Culture et traduction dans l'Allemagne romantique.
I would like to place my remarks on the great difficulties and small joys of translation under the aegis of the title The Test of the Foreign2, which the late Antoine Berman gave to his remarkable essay: Culture and Translation in Romantic Germany.
Je dirai d'abord et plus longuement les difficultés liées à la traduction en tant que pari difficile, quelquefois impossible à tenir. Ces difficultés sont précisément résumées dans le terme d'«épreuve », au double sens de «peine endurée » et de «probation». Mise à l'épreuve, comme on dit, d'un projet, d'un désir voire d'une pulsion: la pulsion de traduire.
I will first and at greater length address the difficulties inherent in translation as a challenging wager, sometimes impossible to uphold. These difficulties are precisely encapsulated in the term "test," with its dual sense of "endured hardship" and "probation." A trial, as it were, of a project, a desire, even a compulsion: the compulsion to translate.
Pour éclairer cette épreuve, je suggère de comparer la « tâche du traducteur » dont parle Walter Benjamin sous le double sens que Freud donne au mot « travail », quand il parle dans un essai de «travail de souvenir » et dans un autre essai de «travail de deuil ». En traduction aussi, il est procédé à certain sauvetage et à un certain consentement à la perte.
To illuminate this test, I suggest comparing the "task of the translator" discussed by Walter Benjamin with the dual meaning Freud gives to the word "work" when he speaks in one essay of the "work of remembrance" and in another of the "work of mourning." In translation too, there is an act of salvage and an acceptance of loss.
Sauvetage de quoi? Perte de quoi? C'est la question que pose le terme d'«étranger » dans le titre de Berman. Deux partenaires sont en effet mis en relation par l'acte de traduire, l'étranger - terme couvrant l'œuvre, l'auteur,sa langue et le lecteur destinataire de l'ou- vrage traduit. Et, entre les deux, le traducteur qui transmet, fait passer le message entier d'un idiome dans l'autre. C'est dans cette incon- fortable situation de médiateur que réside l'épreuve en question. Franz Rosenzweig a donné à cette épreuve la forme d'un paradoxe. Traduire, dit-il, c'est servir deux maîtres: l'étranger dans son œuvre, le lecteur dans son désir d'appropriation. Auteur étranger, lecteur habitant la même langue que le traducteur. Ce paradoxe relève en effet d'une problématique sans pareille, sanctionnée doublement par un vœu de fidélité et un soupçon de trahison. Schleiermacher, que l'un de nos lauréats honore ce soir, décomposait le paradoxe en deux phrases: « amener le lecteur à l'auteur», « ame- ner l'auteur au lecteur».
Salvage of what? Loss of what? This is the question posed by the term "foreign" in Berman's title. Two partners are indeed brought into relation through the act of translation: the foreign - a term encompassing the work, the author, their language - and the reader as the recipient of the translated work. Between them stands the translator, who transmits the entire message from one idiom to another. It is within this uncomfortable mediating position that the test in question resides. Franz Rosenzweig framed this test as a paradox. To translate, he says, is to serve two masters: the foreigner in their work, and the reader in their desire for appropriation. Foreign author, reader inhabiting the same language as the translator. This paradox indeed belongs to a unique problematic, doubly sanctioned by a vow of fidelity and a suspicion of betrayal. Schleiermacher, whom one of tonight's honorees celebrates, decomposed the paradox into two phrases: "bringing the reader to the author," "bringing the author to the reader."
C'est dans cet échange, dans ce chiasme que réside l'équivalent de ce que nous avons appelé plus haut travail de souvenir, travail de deuil. Travail de souvenir d'abord: ce travail, que l'on peut aussi comparer à une parturition, porte sur les deux pôles de la traduction. D'un côté,il s'attaque à la sacralisation de la langue dite maternelle, à sa frilosité identitaire.
It is within this exchange, this chiasmus, that we find the equivalent of what we earlier called the work of remembrance and the work of mourning. First, the work of remembrance: this labor, which might also be compared to parturition, operates on the two poles of translation. On one side, it confronts the sacralization of the so-called mother tongue, its identity-driven defensiveness.
Cette résistance du côté du lecteur ne doit pas être sous-estimée. La prétention à l'auto- suffisance, le refus de la médiation de l'étran- ger, ont nourri en secret maints ethnocentrismes linguistiques et, plus gravement, maintes pré- tentions à l'hégémonie culturelle telle qu'on a pu l'observer de la part du latin, de l'Antiquité tardive à la fin du Moyen Âge et même au-delà de la Renaissance, de la part aussi du français à l'âge classique, de la part de l'anglo-améri- cain de nos jours. J'ai employé, comme en psy- chanalyse, le terme de « résistance » pour dire ce refus sournois de l'épreuve de l'étranger de la part de la langue d'accueil.
This resistance on the reader's side must not be underestimated. The claim to self-sufficiency, the refusal of mediation by the foreign, has secretly nourished many linguistic ethnocentrisms and, more gravely, many pretensions to cultural hegemony such as those observed from Latin antiquity through the late Middle Ages and even beyond the Renaissance, from classical French in its golden age, and from Anglo-American culture today. I have used the psychoanalytic term "resistance" to describe this covert refusal of the test of the foreign by the receiving language.
Mais la résistance au travail de traduction, en tant qu'équivalent du travail du souvenir, n'est pas moindre du côté de la langue de l'étranger. Le traducteur rencontre cette résis- tance à plusieurs stades de son entreprise. Il la rencontre dès avant de commencer sous la forme de la présomption de non-traduisibilité, qui l'inhibe avant même d'attaquer l'ouvrage.Tout se joue, tout se passe comme si dans l'émotion initiale, dans l'angoisse parfois de commencer, le texte étranger se dressait comme une masse inerte de résistance à la traduction. Pour une part, cette présomption initiale n'est qu'un fantasme nourri par l'aveu banal que l'original ne sera pas redoublé par un autre original ; aveu que je dis banal, car il ressemble à celui de tout collectionneur face à la meilleure copie d'une œuvre d'art. Celui-ci en connaît le défaut majeur qui est de ne pas être l'original. Mais un fantasme de traduction parfaite prend la relève de ce banal rêve qui serait l'original redoublé. Il culmine dans la crainte que la traduction, parce que traduction, ne sera que mauvaise traduction, en quelque sorte, par définition.
But resistance to the work of translation, as the equivalent of the work of remembrance, is no less significant on the side of the foreign language. The translator encounters this resistance at multiple stages of their undertaking. They meet it even before beginning, in the form of the presumption of untranslatability that inhibits them before they even approach the work. Everything hinges on, everything occurs as if in the initial emotion, sometimes the anguish of beginning, the foreign text loomed as an inert mass resistant to translation. To some extent, this initial presumption is but a fantasy fed by the banal admission that the original will not be duplicated by another original; an admission I call banal because it resembles that of any collector facing the finest copy of a work of art. They know its major flaw: not being the original. But a fantasy of perfect translation takes over from this commonplace dream of a redoubled original. It culminates in the fear that translation, by virtue of being translation, will inherently constitute bad translation.
Mais la résistance à la traduction revêt une forme moins fantasmatique une fois le travail de traduction commencé. Des plages d'intra-duisibilité sont parsemées dans le texte, qui font de la traduction un drame, et du souhait de bonne traduction un pari. À cet égard, la traduction des œuvres poétiques est celle qui a leplus exercé les esprits, précisément à l'âge du romantisme allemand, de Herder à Goethe, de Schiller à Novalis, plus tard encore chez von Humboldt et Schleiermacher, et, jusqu'à nos jours, chez Benjamin et Rosenzweig:
But resistance to translation takes on a less fantastical form once the translation work begins. Patches of untranslatability are scattered throughout the text, making translation a drama and the wish for a good translation a gamble. In this regard, the translation of poetic works has most exercised minds, particularly during the era of German Romanticism, from Herder to Goethe, from Schiller to Novalis, later still in von Humboldt and Schleiermacher, and up to our own time in Benjamin and Rosenzweig:
La poésie offrait en effet la difficulté majeure de l'union inséparable du sens et de la sonorité, du signifié et du signifiant. Mais la traduction des œuvres philosophiques qui nous concerne davantage aujourd'hui, révèle des difficultés d'un autre ordre et, en un sens, aussi intraitables, dans la mesure où elle sur- git au plan même du découpage des champs sémantiques qui s'avèrent non exactement superposables d'une langue à l'autre. Et la dif- ficulté est à son comble avec les maîtres-mots, les Grundwörter, que le traducteur s'impose parfois à tort de traduire mot à mot, le même mot recevant un équivalent fixe dans la langue d'arrivée. Mais cette légitime contrainte a ses limites, dans la mesure où ces fameux maîtres- mots, Vorstellung, Aufhebung, Dasein, Erei- gnis, sont eux-mêmes des condensés de tex- tualité longue où des contextes entiers sereflètent, pour ne rien dire des phénomènes d'intertextualité dissimulés dans la frappe même du mot. Intertextualité qui vaut parfois reprise, transformation, réfutation d'emplois antérieurs par des auteurs relevant de la même tradition de pensée ou de traditions adverses.
Poetry indeed presented the major difficulty of the inseparable union of meaning and sound, signified and signifier. But the translation of philosophical works, which concerns us more today, reveals difficulties of another order and, in a sense, equally intractable, insofar as it arises at the very level of the division of semantic fields that prove not to be exactly superimposable from one language to another. The difficulty peaks with the master-words, the Grundwörter (foundational words), which the translator sometimes wrongly insists on translating word-for-word, with the same word receiving a fixed equivalent in the target language. Yet this legitimate constraint has its limits, insofar as these renowned master-words—Vorstellung (representation), Aufhebung (sublation), Dasein (being-there), Ereignis (event)—are themselves condensations of extended textuality where entire contexts are reflected, not to mention the phenomena of intertextuality concealed within the very coinage of the word. Intertextuality that sometimes amounts to a reworking, transformation, or refutation of prior usages by authors belonging to the same tradition of thought or rival traditions.
Non seulement les champs sémantiques ne se superposent pas, mais les syntaxes ne sont pas équivalentes, les tournures de phrases ne véhiculent pas les mêmes héritages culturels; et que dire des connotations à demi muettes qui surchargent les dénotations les mieux cer- nées du vocabulaire d'origine et qui flottent en quelque sorte entre les signes, les phrases, les séquences courtes ou longues. C'est à ce com- plexe d'hétérogénéité que le texte étranger doit sa résistance à la traduction et, en ce sens, son intraduisibilité sporadique.
Not only do semantic fields fail to overlap, but syntaxes are not equivalent, phrasings do not carry the same cultural inheritances; and what of the half-silent connotations that overburden the most sharply delineated denotations of the original vocabulary and float, as it were, between signs, sentences, and short or long sequences. It is to this complex of heterogeneity that the foreign text owes its resistance to translation and, in this sense, its sporadic untranslatability.
Concernant les textes philosophiques, armés d'une sémantique rigoureuse, le paradoxe de la traduction est mis à nu. Ainsi, le logicien Quine, dans la ligne de la philosophie analy- tique de langue anglaise, donne la forme d'une impossibilité à l'idée d'une correspondancesans adéquation entre deux textes. Le dilemme est le suivant : les deux textes de départ et d'ar- rivée devraient, dans une bonne traduction, être mesurés par un troisième texte inexistant. Le problème, c'est en effet de dire la même chose ou de prétendre dire la même chose de deux façons différentes. Mais ce même, cet iden- tique n'est donné nulle part à la façon d'un tiers texte dont le statut serait celui du troisième homme dans le Parménide de Platon, tiers entre l'idée de l'homme et les échantillons humains supposés participer à l'idée vraie et réelle. À défaut de ce texte tiers, où résiderait le sens même, l'identique sémantique, il n'y a pour seul recours que la lecture critique de quelques spécialistes sinon polyglottes du moins bilingues, lecture critique équivalant à une retraduction privée, par quoi notre lecteur compétent refait pour son compte le travail de traduction, assu- mant à son tour l'épreuve de la traduction et se heurtant au même paradoxe d'une équiva- lence sans adéquation.
Regarding philosophical texts, armed with rigorous semantics, the paradox of translation is laid bare. Thus, the logician Quine, in line with the analytic philosophy of the English language, frames the impossibility of correspondence without adequacy between two texts. The dilemma is as follows: in a good translation, the source and target texts should be measured against a nonexistent third text. The problem, indeed, is to say the same thing or claim to say the same thing in two different ways. But this sameness, this identity, is nowhere given in the manner of a third text whose status would resemble that of the "third man" in Plato’s Parmenides—a third term between the Idea of Man and the human specimens supposed to participate in the true and real Idea. In the absence of this third text, where the very meaning, the semantic identity, would reside, the only recourse lies in the critical reading by a few specialists—if not polyglots, at least bilingual—whose critical reading equates to a private retranslation. Through this, our competent reader redoes the work of translation for themselves, undergoing the test of translation anew and confronting the same paradox of equivalence without adequacy.
J'ouvre ici une parenthèse, parlant de retra- duction par le lecteur, je touche au problèmeplus général de la retraduction incessante des grandes œuvres, des grands classiques de la culture mondiale, la Bible, Shakespeare, Dante, Cervantès, Molière. Il faut peut-être même dire que c'est dans la retraduction qu'on observe le mieux la pulsion de traduction entretenue par l'insatisfaction à l'égard des traductions exis- tantes. Je referme cette parenthèse.
I open a parenthesis here: in speaking of retranslation by the reader, I touch on the broader problem of the incessant retranslation of great works, the global classics of culture—the Bible, Shakespeare, Dante, Cervantes, Molière. One might even say that it is in retranslation that we best observe the impulse to translate, sustained by dissatisfaction with existing translations. I close this parenthesis.
Nous avons suivi le traducteur depuis l'an- goisse qui le retient de commencer et à travers la lutte avec le texte tout au long de son tra- vail; nous l'abandonnons dans l'état d'insa- tisfaction où le laisse l'ouvrage terminé.
We have followed the translator from the anxiety that holds them back from beginning, through the struggle with the text over the course of their work; we leave them in the state of dissatisfaction that accompanies the finished work.
Antoine Berman, que j'ai donc fortement relu à cette occasion, résume dans une formule heureuse les deux modalités de la résistance: celle du texte à traduire et celle de la langue d'accueil de la traduction. Je cite : « Sur le plan psychique, dit-il, le traducteur est ambivalent. Il veut forcer des deux côtés, forcer sa langue à se lester d'étrangeté, forcer l'autre langue à se dé-porter dans sa langue maternelle. »
Antoine Berman, whom I have revisited closely for this occasion, aptly summarizes the two modalities of resistance: that of the text to be translated and that of the target language. I quote: “On the psychic level,” he says, “the translator is ambivalent. They seek to force both sides: to force their language to take on foreignness, and to force the other language to displace itself into their mother tongue.”
Notre comparaison avec le travail de sou- venir, évoqué par Freud, a trouvé ainsi sonéquivalent approprié dans le travail de traduc- tion, travail conquis sur le double front d'une double résistance. Eh bien, c'est arrivé à ce point de dramatisation que le travail de deuil trouve son équivalent en traductologie, et y apporte son amère mais précieuse compensa- tion. Je le résumerai d'un mot: renoncer à l'idéal de la traduction parfaite. Ce renonce- ment seul permet de vivre, comme une défi- cience acceptée, l'impossibilité énoncée tout à l'heure, de servir deux maîtres: l'auteur et le lecteur. Ce deuil permet aussi d'assumer les deux tâches réputées discordantes d'«amener l'auteur au lecteur », et d'«amener le lecteur à l'auteur ». Bref, le courage d'assumer la pro- blématique bien connue de la fidélité et de la trahison: vœu/soupçon. Mais de quelle tra- duction parfaite est-il question dans ce renon- cement, dans ce travail de deuil? Lacoue- Labarthe et Jean-Luc Nancy en ont donné une version valable pour les romantiques allemands sous le titre de L'absolu littéraire.
Our comparison with Freud’s work of memory thus finds its fitting equivalent in the work of translation—a work wrested from the double front of twofold resistance. At this point of dramatization, the work of mourning finds its counterpart in translation studies, offering its bitter yet precious compensation. I will summarize it in a word: renouncing the ideal of perfect translation. Only this renunciation allows one to live with the admitted deficiency of the impossibility mentioned earlier—of serving two masters: the author and the reader. This mourning also enables one to assume the two reputedly discordant tasks of “bringing the author to the reader” and “bringing the reader to the author.” In short, it is the courage to confront the well-known problematic of fidelity and betrayal: vow/suspicion. But what perfect translation is at stake in this renunciation, this work of mourning? Lacoue-Labarthe and Jean-Luc Nancy provided a valid interpretation for the German Romantics under the title The Literary Absolute.
Cet absolu régit une entreprise d'approxi- mation, qui a reçu des noms différents, << régé-nération » de la langue d'arrivée chez Goethe, « potentialisation » de la langue de départ par Novalis, convergence du double processus de Bildung à l'œuvre de part et d'autre chez von Humboldt.
This absolute governs an enterprise of approximation, which has received different names: the “regeneration” of the target language in Goethe, the “potentialization” of the source language in Novalis, the convergence of the dual process of Bildung (cultural formation) at work on both sides in von Humboldt.
Or ce rêve n'a pas été entièrement trompeur, dans la mesure où il a encouragé l'ambition de porter au jour la face cachée de la langue de départ de l'œuvre à traduire et, réciproquement, l'ambition de déprovincialiser la langue mater- nelle, invitée à se penser comme une langue parmi d'autres et, à la limite, à se percevoir elle-même comme étrangère. Mais ce vœu de traduction parfaite a revêtu d'autres formes. Je n'en citerai que deux : d'abord la visée cos- mopolitique dans le sillage de l'Aufklärung, le rêve de constituer la bibliothèque totale qui serait, par cumulation, le Livre, le réseau infi- niment ramifié des traductions de toutes les œuvres dans toutes les langues, se cristallisant dans une sorte de bibliothèque universelle d'où les intraductibilités auraient toutes été effacées. Selon ce rêve qui serait aussi celui d'une ratio- nalité totalement dégagée des contraintesculturelles et des limitations communautaires, ce rêve d'omni-traduction voudrait saturer l'es- pace de communication interlinguistique et combler l'absence de langue universelle. L'autre visée de traduction parfaite s'est trouvée incar- née dans l'attente messianique réanimée au plan du langage par Walter Benjamin dans La tâche du traducteur, ce texte magnifique. Ce qui serait alors visé, serait le pur langage, comme le dit Benjamin, que toute traduction porte en elle-même comme son écho messia- nique. Sous toutes ces figures, le rêve de la tra- duction parfaite équivaut au souhait d'un gain pour la traduction, d'un gain qui serait sans perte. C'est précisément de ce gain sans perte qu'il faut faire le deuil jusqu'à l'acceptation de la différence indépassable du propre et de l'étranger. L'universalité recouvrée voudrait supprimer la mémoire de l'étranger et peut-être l'amour de la langue propre, dans la haine du provincialisme de langue maternelle. Pareille universalité effaçant sa propre histoire ferait de tous des étrangers à soi-même, des apatrides du langage, des exilés qui auraient renoncé àla quête de l'asile d'une langue d'accueil. Bref, des nomades errants.
Yet this dream was not entirely deceptive, insofar as it fostered the ambition to unveil the hidden dimension of the source language of the work to be translated and, conversely, the ambition to deprovincialize the mother tongue by inviting it to conceive itself as one language among others and, ultimately, to perceive itself as foreign. But this wish for perfect translation has assumed other forms. I shall cite only two: first, the cosmopolitan vision in the wake of the Aufklärung (Enlightenment), the dream of constructing a total library that would become, through accumulation, The Book – the infinitely branching network of translations of all works into all languages, crystallizing into a kind of universal library from which all untranslatabilities would have been erased. According to this dream, which would also be that of a rationality fully liberated from cultural constraints and communal limitations, this fantasy of omni-translation would saturate the space of interlinguistic communication and compensate for the absence of a universal language. The other vision of perfect translation became embodied in the messianic expectation revitalized at the level of language by Walter Benjamin in The Task of the Translator, that magnificent text. What is then aimed at would be pure language, as Benjamin says, which every translation carries within itself as its messianic echo. Across all these figures, the dream of perfect translation equates to the desire for gain in translation – gain without loss. It is precisely this lossless gain that must be mourned until we accept the insuperable difference between the own and the foreign. A recovered universality would seek to erase the memory of the foreign and perhaps even the love of one's own language, through hatred for the provincialism of the mother tongue. Such universality, effacing its own history, would make everyone a stranger to themselves – linguistic stateless persons, exiles who had renounced the quest for asylum in a host language. In short, wandering nomads.
Et c'est ce deuil de la traduction absolue qui fait le bonheur de traduire. Le bonheur de traduire est un gain lorsque, attaché à la perte de l'absolu langagier, il accepte l'écart entre l'adéquation et l'équivalence, l'équivalence sans adéquation. Là est son bonheur. En avouant et en assumant l'irréductibilité de la paire du propre et de l'étranger, le traducteur trouve sa récompense dans la reconnaissance du statut indépassable de dialogicité de l'acte de traduire comme l'horizon raisonnable du désir de traduire. En dépit de l'agonistique qui dramatise la tâche du traducteur, celui-ci peut trouver son bonheur dans ce que j'aimerais appeler l'hospitalité langagière.
And it is this mourning of absolute translation that constitutes the happiness of translating. The happiness of translating is a gain when, bound to the loss of linguistic absoluteness, it accepts the gap between adequacy and equivalence – equivalence without adequacy. Herein lies its joy. By confessing and assuming the irreducibility of the pair comprising the own and the foreign, the translator finds reward in recognizing the unsurpassable dialogical status of the act of translation as the reasonable horizon of the desire to translate. Despite the agonistics that dramatizes the translator's task, they may find happiness in what I would like to call linguistic hospitality.
Son régime est donc bien celui d'une correspondance sans adéquation. Fragile condition, qui n'admet pour vérification que ce travail de retraduction que j'évoquais tout à l'heure, comme une sorte d'exercice de doublage par bilinguisme minimum du travail du traducteur: retraduire après le traducteur. Jesuis parti de ces deux modèles plus ou moins apparentés à la psychanalyse du travail de mémoire et du travail de deuil, mais c'est pour dire que, de même que dans l'acte de raconter, on peut traduire autrement, sans espoir de com- bler l'écart entre équivalence et adéquation totale. Hospitalité langagière donc, où le plai- sir d'habiter la langue de l'autre est compensé par le plaisir de recevoir chez soi, dans sa propre demeure d'accueil, la parole de l'étranger.
Its regime is thus indeed that of correspondence without adequacy. A fragile condition, admitting no verification other than that retranslation work I mentioned earlier – a kind of bilingual dubbing exercise providing minimal duplication of the translator's labor: retranslating after the translator. I began with these two models somewhat akin to the psychoanalysis of memory work and mourning work, but it is to assert that, just as in the act of narration, one can translate differently without hope of bridging the gap between equivalence and total adequacy. Linguistic hospitality, then, where the pleasure of dwelling in the other's language is offset by the pleasure of receiving the foreigner's speech within one's own home of reception.
Le paradigme de la traduction
The Paradigm of Translation
Deux voies d'accès s'offrent au problème posé par l'acte de traduire: soit prendre le terme «traduction» au sens strict de transfert d'un message verbal d'une langue dans une autre, soit le prendre au sens large, comme synonyme de l'interprétation de tout ensemble signifiant à l'intérieur de la même communauté linguistique.
Two avenues of access present themselves to the problem posed by the act of translation: either take the term "translation" in its strict sense as the transfer of a verbal message from one language into another, or take it broadly as synonymous with the interpretation of any signifying ensemble within the same linguistic community.
1. G. Steiner, Après Babel, Paris, Albin Michel, 1998.
1. G. Steiner, After Babel, Paris, Albin Michel, 1998.
Les deux approches ont leur droit: la première, choisie par Antoine Berman dans L'épreuve de l'étranger, tient compte du fait massif de la pluralité et de la diversité des langues; la seconde, suivie par George Steiner dans Après Babel1, s'adresse directement auphénomène englobant que l'auteur résume ainsi: « Comprendre, c'est traduire. » J'ai choisi de partir de la première, qui fait passer au premier plan le rapport du propre à l'étranger, et ainsi de conduire à la seconde sous la conduite des difficultés et des paradoxes suscités par la traduction d'une langue dans une autre.
Both approaches are valid: the first, chosen by Antoine Berman in The Test of the Foreign, accounts for the massive fact of linguistic plurality and diversity; the second, followed by George Steiner in After Babel1, addresses directly the encompassing phenomenon that the author summarizes thus: "Understanding is translating." I have chosen to begin with the first approach, which foregrounds the relationship between the own and the foreign, thereby leading to the second through the difficulties and paradoxes raised by translation from one language into another.
Partons donc de la pluralité et de la diversité des langues, et notons un premier fait : c'est parce que les hommes parlent des langues différentes que la traduction existe. Ce fait est celui de la diversité des langues, pour reprendre le titre de Wilhelm von Humboldt. Or, ce fait est en même temps une énigme : pourquoi pas une seule langue, et surtout pourquoi tant de langues, cinq ou six mille disent les ethno-logues ? Tout critère darwinien d'utilité et d'adaptation dans la lutte pour la survie est mis en déroute ; cette multiplicité indénombrable est non seulement inutile, mais nuisible. En effet, si l'échange intra-communautaire est assuré par la puissance d'intégration de chaque langue prise séparément, l'échange avec le dehors de la communauté langagière est renduà la limite impraticable par ce que Steiner nomme « une prodigalité néfaste ». Mais ce qui fait énigme, ce n'est pas seulement le brouillage de la communication, que le mythe de Babel, dont nous allons parler plus loin, nomme « dis- persion » au plan géographique et « confusion » au plan de la communication, c'est aussi le contraste avec d'autres traits qui touchent aussi au langage. D'abord, le fait considérable de l'universalité du langage: « Tous les hommes parlent »; c'est là un critère d'humanité à côté de l'outil, de l'institution, de la sépulture; par langage, entendons l'usage de signes qui ne sont pas des choses, mais valent pour des choses — l'échange des signes dans l'interlo- cution —, le rôle majeur d'une langue commune au plan de l'identification communautaire; voilà une compétence universelle démentie par ses performances locales, une capacité uni- verselle démentie par son effectuation éclatée, disséminée, dispersée. D'où les spéculations au plan du mythe d'abord, puis à celui de la philosophie du langage quand elle s'interroge sur l'origine de la dispersion-confusion. À cetégard, le mythe de Babel, trop bref et trop brouillé dans sa facture littéraire, fait davan- tage rêver à reculons en direction d'une pré- sumée langue paradisiaque perdue, qu'il n'offre de guide pour se conduire dans ce labyrinthe. La dispersion-confusion est alors perçue comme une catastrophe langagière irrémé- diable. Je suggérerai dans un instant une lec- ture plus bienveillante à l'égard de la condi- tion ordinaire des humains.
Let us begin with the plurality and diversity of languages, and note a primary fact: translation exists precisely because humans speak different languages. This fact of linguistic diversity, to borrow Wilhelm von Humboldt's formulation, is simultaneously an enigma: Why not a single language, and above all why so many—five or six thousand according to ethnologists? All Darwinian criteria of utility and adaptation in the struggle for survival are confounded; this countless multiplicity is not only useless but harmful. Indeed, while intra-community exchange is secured by the integrative power of each isolated language, communication beyond linguistic communities becomes nearly impossible due to what Steiner terms "a pernicious extravagance." Yet the enigma lies not only in this breakdown of communication—which the Myth of Babel, to which we shall return, names "dispersion" geographically and "confusion" communicatively—but also in its contrast with other traits inherent to language. First, the significant fact of language's universality: "All humans speak." This stands as a criterion of humanity alongside tools, institutions, and burial rites. By language, we mean the use of signs that are not things but stand for things—the exchange of signs in interlocution—and the major role of a shared language in communal identity. Here, a universal competence is contradicted by its localized performances, a universal capacity negated by its fragmented, disseminated, dispersed actualization. Hence, speculations arise first through myth, then through the philosophy of language when interrogating the origin of dispersion-confusion. In this regard, the Myth of Babel, too brief and too fragmented in its literary construction, provokes more regressive longing for a presumed lost paradisiacal language than it offers guidance through this labyrinth. The dispersion-confusion is thus perceived as an irremediable linguistic catastrophe. I shall shortly suggest a more benevolent reading of humanity's ordinary condition.
Mais auparavant, je veux dire qu'il y a un second fait qui ne doit pas masquer le premier, celui de la diversité des langues: le fait tout aussi considérable que l'on a toujours traduit; avant les interprètes professionnels, il y eut les voyageurs, les marchands, les ambassadeurs, les espions, ce qui fait beaucoup de bilingues et de polyglottes! On touche là à un trait aussi remarquable que l'incommunicabilité déplo- rée, à savoir le fait même de la traduction, lequel présuppose chez tout locuteur l'aptitude à apprendre et à pratiquer d'autres langues que la sienne; cette capacité paraît solidaire d'autres traits plus dissimulés concernant la pratique dulangage, traits qui nous conduiront en fin de parcours au voisinage des procédés de traduc- tion intra-linguistique, à savoir, pour le dire par anticipation, la capacité réflexive du lan- gage, cette possibilité toujours disponible de parler sur le langage, de le mettre à distance, et ainsi de traiter notre propre langue comme une langue parmi les autres. Je réserve cette analyse de la réflexivité du langage pour plus tard et je me concentre sur le simple fait de la traduction. Les hommes parlent des langues différentes, mais ils peuvent en apprendre d'autres que leur langue maternelle.
But first, I wish to emphasize that a second fact must not obscure the first—that of linguistic diversity: the equally significant fact that translation has always existed. Before professional interpreters, there were travelers, merchants, ambassadors, spies—all contributing to a vast number of bilingual and polyglot individuals! Here, we encounter a trait as remarkable as the lamented incommunicability: the very fact of translation, which presupposes every speaker's ability to learn and use languages other than their own. This capacity appears linked to more concealed traits of language practice—traits that will later lead us toward intra-linguistic translation processes. To anticipate, I refer to language's reflexivity, this ever-available capacity to speak about language, to distance ourselves from it, and thereby treat our own tongue as one among others. I reserve this analysis of linguistic reflexivity for later and focus now on the simple fact of translation. Humans speak different languages, yet they can learn others beyond their mother tongue.
Ce simple fait a suscité une immense spé- culation qui s'est laissé enfermer dans une alter- native ruineuse dont il importe de se dégager. Cette alternative paralysante est la suivante : ou bien la diversité des langues exprime une hétérogénéité radicale et alors la traduction est théoriquement, impossible; les langues sont a priori intraduisibles l'une dans l'autre. Ou bien la traduction prise comme un fait s'ex- plique par un fonds commun qui rend possible le fait de la traduction; mais alors on doit pou-voir soit retrouver ce fonds commun, et c'est la piste de la langue originaire, soit le recons- truire logiquement, et c'est la piste de la langue universelles originaire ou universelle, cette langue absolue doit pouvoir être montrée, dans ses tables phonologiques, lexicales, syn- taxiques, rhétoriques. Je répète l'alternative théorique: ou bien la diversité des langues est radicale, et alors la traduction est impossible en droit; ou bien la traduction est un fait, et il faut en établir la possibilité de droit par une enquête sur l'origine ou par une reconstruction des conditions a priori du fait constaté.
This simple fact has spawned immense speculation trapped in a paralyzing alternative from which we must extricate ourselves. The dilemma is this: Either linguistic diversity expresses radical heterogeneity, rendering translation theoretically impossible (languages being a priori mutually untranslatable), or translation's factual existence implies a common foundation enabling it. In the latter case, one must either recover this foundation (the path of the original language) or reconstruct it logically (the path of the universal code). This absolute language—whether originary or universal—must be demonstrable through its phonological, lexical, syntactic, and rhetorical structures. I reiterate the theoretical alternative: Either linguistic diversity is radical, making translation impossible in principle, or translation is a fact whose possibility must be grounded through an inquiry into origins or a reconstruction of the a priori conditions of the observed fact.
Je suggère qu'il faut sortir de cette alterna- tive théorique: traduisible versus intraduisible, et lui substituer une autre alternative, pratique celle-là, issue de l'exercice même de la tra- duction, l'alternative fidélité versus trahison, quitte à avouer que la pratique de la traduction reste une opération risquée toujours en quête de sa théorie. Nous verrons à la fin que les dif- ficultés de la traduction intra-langagière confir- ment cet embarrassant aveu; je participais récemment à un colloque international sur l'in-terprétation et j'y ai entendu l'exposé du phi- losophe analytique Donald Davidson, intitulé : « Théoriquement difficile, dur (hard) et prati- quement facile, aisé (easy). »
I propose that we move beyond this theoretical alternative of translatable versus untranslatable and replace it with a practical alternative emerging from translation itself: fidelity versus betrayal—even while admitting that translation remains a risky operation perpetually seeking its theory. We shall see later that the difficulties of intra-linguistic translation confirm this disquieting admission. Recently, I participated in an international colloquium on interpretation where I heard analytical philosopher Donald Davidson present a paper titled: "Theoretically Hard, Practically Easy."
C'est aussi ma thèse s'agissant de la tra- duction sur ses deux versants extra- et intra- langagiers: théoriquement incompréhensible, mais effectivement praticable, au prix fort que nous allons dire: l'alternative pratique fidélité versus trahison.
This is also my thesis regarding translation's dual aspects—interlingual and intralingual: theoretically incomprehensible yet effectively practicable, albeit at the high cost we shall now address—the practical alternative of fidelity versus betrayal.
Avant de m'engager dans la voie de cette dialectique pratique, fidélité versus trahison, je voudrais très succinctement exposer les rai- sons de l'impasse spéculative où l'intraduisible et le traduisible s'entrechoquent.
Before engaging with this practical dialectic of fidelity versus betrayal, I wish to briefly outline why the speculative impasse between untranslatability and translativity remains unresolved.
La thèse de l'intraduisible est la conclu- sion obligée d'une certaine ethnolinguistique – B. Lee Whorf, E. Sapir – qui s'est attachée à souligner le caractère non superposable des différents découpages sur lesquels reposent les multiples systèmes linguistiques : découpage phonétique et articulatoire à la base des sys- tèmes phonologiques (voyelles, consonnes, etc.), découpage conceptuel commandant lessystèmes lexicaux (dictionnaires, encyclopé- dies, etc.), découpage syntaxique à la base des diverses grammaires. Les exemples abondent: si vous dites «bois » en français, vous regrou- pez le matériau ligneux et l'idée d'une petite forêt; mais dans une autre langue, ces deux significations vont se trouver disjointes et regroupées dans deux systèmes sémantiques différents; au plan grammatical, il est aisé de voir que les systèmes de temps verbaux (pré- sent, passé, futur) diffèrent d'une langue à l'autre; vous avez des langues où on ne marque pas la position dans le temps, mais le caractère accompli ou inaccompli de l'action; et vous avez des langues sans temps verbaux où la posi- tion dans le temps n'est marquée que par des adverbes équivalant à «hier », « demain », etc. Si vous ajoutez l'idée que chaque découpage linguistique impose une vision du monde, idée à mon sens insoutenable, en disant par exemple que les Grecs ont construit des ontologies parce qu'ils ont un verbe « être » qui fonctionne à la fois comme copule et comme assertion d'exis- tence, alors c'est l'ensemble des rapportshumains des locuteurs d'une langue donnée qui s'avère non superposable à celui de ceux par lesquels le locuteur d'une autre langue se comprend lui-même en comprenant son rap- port au monde. Il faut alors conclure que la mécompréhension est de droit, que la traduc- tion est théoriquement impossible et que les individus bilingues ne peuvent être que des schizophrènes.
The thesis of the untranslatable is the inevitable conclusion of a certain ethnolinguistics – B. Lee Whorf, E. Sapir – which has emphasized the non-superimposable nature of the distinct divisions underlying multiple linguistic systems: phonetic and articulatory divisions forming the basis of phonological systems (vowels, consonants, etc.), conceptual divisions governing lexical systems (dictionaries, encyclopedias, etc.), and syntactic divisions underpinning various grammars. Examples abound: when one says "bois" in French, it conflates both wooden material and the notion of a small forest; in another language, these two meanings would be separated and regrouped within distinct semantic systems. At the grammatical level, it is evident that systems of verb tenses (present, past, future) differ across languages. Some languages mark not temporal positions but the completed or ongoing nature of actions, while others lack verb tenses entirely, indicating time solely through adverbs equivalent to "yesterday" or "tomorrow." If we further adopt the unsustainable idea that each linguistic division imposes a worldview – for instance, claiming that the Greeks constructed ontologies because their verb "to be" functions both as a copula and as an assertion of existence – then the entire framework of human relations for speakers of one language becomes irreconcilable with that of another. We must then conclude that mutual incomprehension is inherent, that translation is theoretically impossible, and that bilingual individuals can only be schizophrenics.
On est alors rejeté sur l'autre rive : puisque la traduction existe, il faut bien qu'elle soit pos- sible. Et si elle est possible, c'est que, sous la diversité des langues, il existe des structures cachées qui, soit portent la trace d'une langue originaire perdue qu'il faut retrouver, soit consistent en codes a priori, en structures uni- verselles ou, comme on dit, transcendantales, qu'on doit pouvoir reconstruire. La première version – celle de la langue originaire – a été professée par diverses gnoses, par la Kabbale, par les hermétismes de tous genres, jusqu'à produire quelques fruits vénéneux comme le plaidoyer pour une prétendue langue aryenne, déclarée historiquement féconde, qu'on opposeà l'hébreu, réputé stérile; Olander, dans son livre Les langues du Paradis au sous-titre inquiétant « Aryens et Sémites: un couple pro- videntiel », dénonce dans ce qu'il appelle une « fable savante » ce perfide antisémitisme lin- guistique; mais, pour être équitable, il faut dire que la nostalgie de la langue originaire a pro- duit aussi la puissante méditation d'un Walter Benjamin écrivant «La tâche du traducteur» où là «langue parfaite », la « langue pure » - ce sont les expressions de l'auteur –, figure comme l'horizon messianique de l'acte de tra- duire, en assurant secrètement la convergence des idiomes lorsque ceux-ci sont portés au som- met de la créativité poétique. Malheureuse- ment, la pratique de la traduction ne reçoit aucun secours de cette nostalgie retournée en attente eschatologique; et il faudra peut-être tout à l'heure faire le deuil du vœu de perfec- tion, pour assumer sans ébriété et en toute sobriété la « tâche du traducteur ».
This forces us to the opposite shore: since translation exists, it must be possible. And if it is possible, then beneath linguistic diversity there must lie hidden structures – whether traces of a lost originary language to be recovered or a priori codes and universal (or "transcendental") structures to be reconstructed. The first version – that of an originary language – has been professed by various gnostic traditions, the Kabbalah, and hermeticisms of all kinds, even yielding toxic fruits like the advocacy for a so-called Aryan language, deemed historically fertile, contrasted with Hebrew, deemed sterile. In his book The Languages of Paradise, with its troubling subtitle Aryans and Semites: A Providential Pair, Olender denounces this insidious linguistic antisemitism as a "scholarly fable." Yet to be fair, the nostalgia for an originary language has also inspired Walter Benjamin's powerful meditation in "The Task of the Translator," where the "perfect language," the "pure language" – the author's terms – appears as the messianic horizon of translation, secretly ensuring the convergence of idioms when elevated to poetic creativity. Unfortunately, translation practice gains no aid from this nostalgia reframed as eschatological expectation. Later, we may need to mourn the wish for perfection and soberly assume the "task of the translator."
Plus coriace est l'autre version de la quête d'unité, non plus en direction d'une origine dans le temps, mais dans celle de codes apriori; Umberto Eco a consacré d'utiles cha- pitres à ces tentatives dans son livre La recherche de la langue parfaite dans la culture européenne. Il s'agit, comme le souligne le philosophe Bacon, d'éliminer les imperfections des langues naturelles, lesquelles sont sources de ce qu'il appelle les « idoles » de la langue. Leibniz donnera corps à cette exigence avec son idée de caractéristique universelle, qui ne vise pas moins qu'à composer un lexique uni- versel des idées simples, complété par un recueil de toutes les règles de composition entre ces véritables atomes de pensée.
More tenacious is the other version of the quest for unity – not toward a temporal origin but toward a priori codes. Umberto Eco devoted insightful chapters to these attempts in his book The Search for the Perfect Language in European Culture. As philosopher Bacon stressed, the aim is to eliminate the imperfections of natural languages, which breed what he called linguistic "idols." Leibniz would materialize this demand through his idea of a characteristica universalis, aspiring to compile both a universal lexicon of simple ideas and a set of compositional rules for these true atoms of thought.
Eh bien! il faut en arriver à la question de confiance et ce sera le tournant de notre médi- tation: il faut se demander pourquoi cette ten- tative échoue et doit échouer.
Here, we reach the critical juncture: we must ask why this endeavor fails and must fail.
Il y a certes des résultats partiels du côté des grammaires dites générationnelles de l'école de Chomsky, mais un échec total du côté lexi-
cal et phonologique. Et pourquoi ? Parce que ce ne sont pas les imperfections des langues naturelles, mais leur fonctionnement même qui est anathème. Pour simplifier à l'extrême unediscussion d'une grande technicité, pointons
deux écueils : d'un côté, il n'y a pas accord sur
ce qui caractériserait une langue parfaite au
niveau du lexique des idées primitives entrant
en composition ; cet accord présuppose une
homologie complète entre le signe et la chose,
sans arbitraire aucun, donc plus largement entre
le langage et le monde, ce qui constitue soit
une tautologie, un découpage privilégié étant
décrété figure du monde, soit une prétention
invérifiable, en l'absence d'un inventaire
exhaustif de toutes les langues parlées. Second
écueil, plus redoutable encore : nul ne peut dire
comment on pourrait dériver les langues natu-
relles, avec toutes les bizarreries qu'on dira
plus loin, de la présumée langue parfaite :
l'écart entre langue universelle et langue empi-
rique, entre l'a priorique et l'historique, paraît
bien infranchissable. C'est ici que les réflexions
par lesquelles nous terminerons sur le travail
de traduction à l'intérieur d'une même langue
naturelle seront bien utiles pour porter au jour
les infinies complexités de ces langues, qui font
qu'il faut chaque fois apprendre le fonction-nement d'une langue, y compris la sienne
propre. Tel est le bilan sommaire de la bataille
qui oppose le relativisme de terrain, lequel
devrait conclure à l'impossibilité de la traduc-
tion, et le formalisme de cabinet, lequel échoue
à fonder le fait de la traduction sur une struc-
ture universelle démontrable. Oui, il faut en
faire l'aveu: d'une langue à l'autre, la situa-
tion est bien celle de la dispersion et de la
confusion. Et pourtant la traduction s'inscrit
dans la longue litanie des <Alors, comment font-ils ?
There are indeed partial results from the so-called generative grammars of the Chomskyan school, but total failure on the lexical and phonological fronts. Why? Because it is not the imperfections of natural languages but their very functioning that is anathema. To oversimplify a highly technical discussion, let us highlight two obstacles: First, there is no agreement on what would characterize a perfect language regarding the lexicon of primitive ideas entering into composition. Such agreement presupposes complete homology between the sign and the thing – with no arbitrariness – and more broadly between language and the world. This constitutes either a tautology (a privileged segmentation being decreed as mirroring the world) or an unverifiable claim, given the absence of an exhaustive inventory of all spoken languages. The second obstacle, even more formidable: No one can explain how natural languages – with all their idiosyncrasies, to be discussed later – could be derived from the presumed perfect language. The gap between universal language and empirical language, between the a priori and the historical, appears insurmountable. This is where our concluding reflections on the work of translation within a single natural language will prove invaluable for revealing the infinite complexities of these languages, which require us to learn the workings of each language anew – including our own. Such is the summary verdict of the battle between field relativism (which should conclude translation's impossibility) and cabinet formalism (which fails to ground the fact of translation in demonstrable universal structures). Yes, we must admit: Between languages, the situation is indeed one of dispersion and confusion. And yet translation persists within the long litany of "despite everything – despite bilinguals, schizophrenics, fratricides, polyglots, interpreters, translators. We advocate for universal fraternity through all idioms".
So, how do they manage?
J'ai annoncé tout à l'heure un changement d'orientation: quittant l'alternative spécula- tive traduisibilité contre intraduisibilité - entrons, disais-je, dans l'alternative pratique fidélité contre trahison.Pour nous mettre sur la voie de ce renver- sement, je voudrais revenir sur l'interprétation du mythe de Babel, que je ne voudrais pas clore sur l'idée de catastrophe linguistique infligée aux humains par un dieu jaloux de leur réus- site. On peut aussi lire ce mythe, ainsi d'ailleurs que tous les autres mythes de commencement qui prennent en compte des situations irréver- sibles, comme le constat sans condamnation d'une séparation originaire. On peut com- mencer, au début de la Genèse, avec la sépa- ration des éléments cosmiques qui permet à un ordre d'émerger du chaos, continuer par la perte de l'innocence et l'expulsion du Jardin, qui marque aussi l'accès à l'âge adulte et respon- sable, et passer ensuite et cela nous intéresse terriblement pour une relecture du mythe de Babel - par le fratricide, le meurtre d'Abel, qui fait de la fraternité elle-même un projet éthique et non plus une simple donnée de la nature. Si l'on adopte cette ligne de lecture, que je par- tage avec l'exégète Paul Beauchamp, la dis- persion et la confusion des langues, annoncées par le mythe de Babel, viennent couronner cettehistoire de la séparation en l'apportant au cœur de l'exercice du langage. Ainsi sommes-nous, ainsi existons-nous, dispersés et confus, et appelés à quoi? Eh bien... à la traduction! II y a un après-Babel, défini par « la tâche du traducteur », pour reprendre le titre une pre- mière fois évoqué du fameux essai de Walter Benjamin.
Earlier, I announced a shift in direction: leaving behind the speculative alternative of translatability versus untranslatability, let us enter – as I suggested – the practical alternative of fidelity versus betrayal. To guide this reversal, I wish to revisit the interpretation of the Babel myth, which I would not want to reduce to the idea of linguistic catastrophe inflicted by a god jealous of human success. We can also read this myth – like all founding myths addressing irreversible situations – as a non-condemnatory acknowledgment of originary separation. We might begin with Genesis' opening: the separation of cosmic elements allowing order to emerge from chaos. Then proceed through the loss of innocence and expulsion from Eden – marking the advent of adult responsibility – before arriving (crucially for our Babel reinterpretation) at the fratricide of Abel, transforming brotherhood from natural given into ethical project. Following this interpretive line, which I share with exegete Paul Beauchamp, the linguistic dispersion and confusion proclaimed by the Babel myth crown this history of separation by placing it at the heart of language itself. Thus we exist – dispersed and confused – called to what? To translation! There is a post-Babel condition defined by "The Task of the Translator", to borrow the title of Walter Benjamin's seminal essay first mentioned earlier.
Pour donner plus de force à cette lecture, je rappellerai avec Umberto Eco que le récit de Genèse 11,1-9 est précédé par les deux versets numérotés Genèse 10,31.32, où la pluralité des langues semble prise pour une donnée sim- plement factuelle. Je lis ces versets dans la rugueuse traduction de Chouraki:
To strengthen this reading, I note with Umberto Eco that the Genesis 11:1-9 account is preceded by verses 10:31-32, where language plurality appears as mere factual given. I quote these verses in André Chouraqui's rugged translation:
Voici les fils de Shem pour leur clan, pour leur langue, dans leur terre, pour leur peuple. Voilà les clans des fils de Noah, pour leur geste, dans leur peuple de ceux-là se scindent les peuples sur terre après le Déluge.
Here are the sons of Shem by their clans, their tongues, their lands, their nations. These are Noah's sons' clans by their lineages, their nations. From these the nations spread across the earth after the Flood.
Ces versets sont dans le ton des dénombre- ments où s'exprime la simple curiosité d'unregard bienveillant. La traduction est bien alors une tâche, non au sens d'une obligation contraignante, mais au sens de la chose à faire pour que l'action humaine puisse simplement continuer, pour parler comme Hannah Arendt, l'amie de Benjamin, dans Condition humaine. Suit alors le récit intitulé «Mythe de Babel» :
These verses adopt the tone of enumerations expressing benevolent curiosity. Translation thus becomes a task – not as coercive obligation but as the thing to be done for human action to continue, to paraphrase Hannah Arendt (Benjamin's friend) in The Human Condition. Then follows the account titled "Myth of Babel":
Et c'est toute la terre : une seule lèvre, d'unique parole.
The whole earth had one language and common speech.
Et c'est là leur départ d'Orient : ils trouvent un canyon en terre de Shinéar, ils s'y établissent. Ils disent, chacun à son semblable : allons, briquettons des briques, flambons-les à la flambée. Et la brique devient pour eux pierre, le bitume, mortier.
As people migrated from the east, they found a plain in Shinar and settled there. They said to one another: Come, let us make bricks and fire them hard. So they used brick for stone, and bitumen for mortar.
Ils disent : allons, bâtissons-nous une ville et une tour. Sa tête : aux cieux. Faisons-nous un nom, que nous ne soyions dispersés sur la face de toute la terre.
They said: Come, let us build a city with a tower reaching to heaven. Let us make a name for ourselves, lest we be scattered over the whole earth.
IHVH-Adonaï descend pour voir la ville et la tour qu'ont bâties les fils de l'homme.
IHVH-Adonaï came down to see the city and the tower that mortals had built.
IHVH-Adonaï dit : oui, un seul peuple, une seule lèvre pour tous : voilà ce qu'ils commencent àfaire! Maintenant rien n'empêchera tout ce qu'ils auront dessein de faire !
IHVH-Adonaï says: Yes, a single people, one lip for all: this is what they begin to do! Now nothing will hinder all they intend to accomplish!
Allons! Descendons! Confondons là leurs lèvres, l'homme n'entendra plus la lèvre de son prochain.
Come! Let us go down! Let us confound their lips there, so that man no longer understands the speech of his neighbor.
IHVH-Adonaï les disperse de là sur la face de toute la terre. Ils cessent de bâtir la ville..
IHVH-Adonaï disperses them from there across the face of the whole earth. They cease building the city.
Sur quoi il clame son nom: Bavel Confusion car là confond la lèvre de toute la terre et de là IHVH-Adonaï les disperse sur la face de toute la terre.
Whereupon He proclaims its name: Bavel—Confusion—for there the lip of all the earth is confounded, and from there IHVH-Adonaï disperses them across the face of the whole earth.
Voici la geste de Shem, Shem, âgé de cent ans, engendre Arpakhshad, deux ans après le déluge. Shem vit, après l'engendrement d'Arpakhshad, cinq cents ans. Il engendre des fils et des filles.
This is the lineage of Shem: Shem, aged one hundred years, begot Arpakhshad two years after the Flood. Shem lived five hundred years after begetting Arpakhshad. He begot sons and daughters.
Vous avez entendu: il n'y a aucune récri- mination, aucune déploration, aucune accusa- tion: « IHVH-Adonaï les disperse de là sur la face de toute la terre. Ils cessent de bâtir. » Ils cessent de bâtir! Façon de dire: c'est ainsi. Tiens, tiens, c'est ainsi, comme aimait à dire Benjamin. À partir de cette réalité de la vie, traduisons!
You have heard: there is no recrimination, no lamentation, no accusation: "IHVH-Adonaï disperses them from there across the face of the whole earth. They cease building." They cease building! A way of saying: such is the case. Well, well, such is the case, as Benjamin liked to say. From this reality of life, let us translate!
Pour bien parler de la tâche de traduire, je voudrais évoquer, avec Antoine Berman dans L'épreuve de l'étranger, le désir de traduire. Ce désir porte au-delà de la contrainte et de l'utilité. Il y a certes une contrainte: si on veut commencer, voyager, négocier, voire espion- ner, il faut bien disposer de messagers qui par- lent la langue des autres. Quant à l'utilité, elle est patente, Si on veut faire l'économie de l'ap- prentissage des langues étrangères, on est bien content de trouver des traductions. Après tout, c'est comme ça que nous avons tous eu accès aux tragiques, à Platon, à Shakespeare, Cer- vantès, Pétrarque et Dante, Goethe et Schiller, Tolstoï et Dostoïevski. Contrainte, utilité, soit ! Mais il y a plus tenace, plus profond, plus caché: le désir de traduire.
To properly discuss the task of translating, I wish to evoke, with Antoine Berman in The Test of the Foreign, the desire to translate. This desire extends beyond constraint and utility. There is certainly a constraint: if one wishes to communicate, travel, negotiate, or even spy, messengers who speak the language of others are indispensable. As for utility, it is evident. If one seeks to avoid learning foreign languages, one is content to find translations. After all, this is how we have all accessed the tragedians, Plato, Shakespeare, Cervantes, Petrarch and Dante, Goethe and Schiller, Tolstoy and Dostoevsky. Constraint, utility—granted! But there is something more tenacious, deeper, more hidden: the desire to translate.
C'est ce désir qui a animé les penseurs alle- mands depuis Goethe, le grand classique, et von Humboldt, déjà nommé, en passant par les romantiques Novalis, les frères Schlegel, Schleiermacher (traducteur de Platon, il ne faut pas l'oublier), jusqu'à Hölderlin, le traducteur tragique de Sophocle, et enfin Walter Benja-min, l'héritier de Hölderlin. Et à l'arrière de ce beau monde, Luther, traducteur de la Bible - Luther et sa volonté de «germaniser » la Bible, tenue captive du latin de saint Jérôme.
It is this desire that animated German thinkers from Goethe, the great classic, and von Humboldt, already mentioned, through the Romantics Novalis, the Schlegel brothers, Schleiermacher (translator of Plato, let us not forget), to Hölderlin, the tragic translator of Sophocles, and finally Walter Benjamin, Hölderlin’s heir. And behind this illustrious company, Luther, translator of the Bible—Luther and his will to "Germanize" the Bible, held captive by Saint Jerome’s Latin.
Qu'est-ce que ces passionnés de traduction ont attendu de leur désir? Ce que l'un d'entre eux a appelé l'élargissement de l'horizon de leur propre langue et encore ce que tous ont appelé formation, Bildung, c'est-à-dire à la fois configuration et éducation, et en prime, si j'ose dire, la découverte de leur propre langue et de ses ressources laissées en jachère. Le mot qui suit est de Hölderlin: «Ce qui est propre doit être aussi bien appris que ce qui est étranger. »
What did these enthusiasts of translation expect from their desire? What one among them called the expansion of their own language’s horizon, and what all termed Bildung—that is, both configuration and education—and, as a bonus if I may say so, the discovery of their own tongue and its untapped resources. Hölderlin’s words follow: "What is one’s own must be learned as well as what is foreign."
Mais alors, pourquoi ce désir de traduire doit- il être payé du prix d'un dilemme, le dilemme fidélité/trahison? Parce qu'il n'existe pas de critère absolu de la bonne traduction; pour qu'un tel critère soit disponible, il faudrait qu'on puisse comparer le texte de départ et le texte d'arrivée à un troisième texte qui serait porteur du sens identique supposé circuler du premier au second. La même chose dite de part et d'autre. De même que pour le Platon du Par-ménide, il n'y a pas de troisième homme entre l'idée de l'homme et tel homme singulier - Socrate, pour ne pas le nommer! -, il n'y a pas non plus de tiers texte entre le texte source et le texte d'arrivée. D'où le paradoxe, avant le dilemme: une bonne traduction ne peut viser qu'à une équivalence présumée, non fondée dans une identité de sens démontrable. Une équivalence sans identité. Cette équivalence ne peut être que cherchée, travaillée, présu- mée. Et la seule façon de critiquer une traduc- tion ce qu'on peut toujours faire, c'est d'en proposer une autre présumée, prétendue, meilleure ou différente. Et c'est d'ailleurs ce qui se passe sur le terrain des traducteurs pro- fessionnels. En ce qui concerne les grands textes de notre culture, nous vivons pour l'essentiel sur des re-traductions à leur tour remises sans fin sur le métier. C'est le cas de la Bible, c'est le cas d'Homère, de Shakes- peare, de tous les écrivains cités plus haut et, pour les philosophes, de Platon jusqu'à Nietzsche et Heidegger. Ainsi bardés de re-traductions, sommes-nous mieux armés pour résoudre le dilemme fidélité/trahison? Nullement. Le risque dont se paie le désir de traduire, et qui fait de la ren- contre de l'étranger dans sa langue une épreuve, est insurmontable. Franz Rosenzweig, que notre collègue Hans-Christoph Askani a pris pour « témoin du problème de la traduction » (c'est ainsi que je me permets de traduire le titre de son grand livre de Tübingen), a donné à cette épreuve la forme d'un paradoxe: traduire, dit- il, c'est servir deux maîtres, l'étranger dans son étrangeté, le lecteur dans son désir d'appro- priation. Avant lui, Schleiermacher décompo- sait le paradoxe en deux phrases: « Amener le lecteur à l'auteur », « amener l'auteur au lec- teur ». Je me risque, pour ma part, à appliquer à cette situation le vocabulaire freudien et à parler, outre de travail de traduction, au sens où Freud parle de travail de remémoration, de travail de deuil.
But then, why must this desire to translate be paid for with the price of a dilemma—the dilemma of fidelity/betrayal? Because there exists no absolute criterion for a good translation; for such a criterion to be available, one would need to compare the source text and the target text with a third text that would carry the identical meaning presumed to flow from the first to the second. The same thing said on both sides. Just as for Plato’s Parmenides, there is no "third man" between the Idea of Man and a singular man—Socrates, to name him!—so too there is no third text between the source text and the target text. Hence the paradox before the dilemma: a good translation can only aim at a presumed equivalence, not grounded in a demonstrable identity of meaning. An equivalence without identity. This equivalence can only be sought, labored over, presumed. And the sole way to critique a translation—which one can always do—is to propose another, presumed or claimed to be better or different. This, moreover, is what occurs in the realm of professional translators. Regarding the great texts of our culture, we live essentially on retranslations endlessly reworked. This is true of the Bible, of Homer, Shakespeare, all the writers cited earlier, and for philosophers, from Plato to Nietzsche and Heidegger.
Travail de traduction, conquis sur des résis- tances intimes motivées par la peur, voire la haine de l'étranger, perçu comme une menace dirigée contre notre propre identité langagière.Mais travail de deuil aussi, appliqué à renon- cer à l'idéal même de traduction parfaite. Cet idéal, en effet, n'a pas seulement nourri le désir de traduire et parfois le bonheur de traduire, il a fait aussi le malheur d'un Hölderlin, brisé par son ambition de fondre la poésie allemande et la poésie grecque dans une hyper-poésie où la différence des idiomes serait abolie. Et qui sait si ce n'est pas l'idéal de la traduction parfaite qui, en dernier ressort, entretient la nostalgie de la langue originaire ou la volonté de maî- trise sur le langage par le biais de la langue universelle? Abandonner le rêve de la traduc- tion parfaite reste l'aveu de la différence indé- passable entre le propre et l'étranger. Reste l'épreuve de l'étranger.
Thus armored with retranslations, are we better equipped to resolve the fidelity/betrayal dilemma? Not at all. The risk inherent in the desire to translate, which makes the encounter with the foreigner in their language an ordeal, is insurmountable. Franz Rosenzweig, whom our colleague Hans-Christoph Askani has taken as a "witness to the problem of translation" (as I venture to translate the title of his great Tübingen work), gave this ordeal the form of a paradox: to translate, he says, is to serve two masters—the foreigner in their foreignness, and the reader in their desire for appropriation. Before him, Schleiermacher decomposed the paradox into two phrases: "Bring the reader to the author," "bring the author to the reader." For my part, I risk applying Freudian vocabulary to this situation and speaking, beyond the work of translation in the sense Freud speaks of the work of recollection, of a work of mourning.
The work of translation, wrested from intimate resistances fueled by fear, even hatred of the foreigner, perceived as a threat to our own linguistic identity. But also a work of mourning, applied to relinquishing the very ideal of perfect translation. This ideal, in fact, has not only nourished the desire to translate and sometimes the joy of translating, but has also brought misfortune to a Hölderlin, shattered by his ambition to fuse German poetry and Greek poetry into a hyper-poetry where the difference between idioms would be abolished. And who knows if it is not the ideal of perfect translation that ultimately sustains nostalgia for an originary language or the will to master language through the medium of a universal language? To abandon the dream of perfect translation is to confess the insurmountable difference between the proper and the foreign. What remains is the test of the foreign.
C'est ici que je reviens à mon titre : le para- digme de la traduction.
It is here that I return to my title: the paradigm of translation.
Il me semble, en effet, que la traduction ne pose pas seulement un travail intellectuel, théo- rique ou pratique, mais un problème éthique. Amener le lecteur à l'auteur, amener l'auteur au lecteur, au risque de servir et de trahir deux maîtres, c'est pratiquer ce que j'aime appelerl'hospitalité langagière. C'est elle qui fait modèle pour d'autres formes d'hospitalité que je lui vois apparentée: les confessions, les reli- gions, ne sont-elles pas comme des langues étrangères les unes aux autres, avec leur lexique, leur grammaire, leur rhétorique, leur stylis- tique, qu'il faut apprendre afin de les péné- trer? Et l'hospitalité eucharistique n'est-elle pas à assumer avec les mêmes risques de tra- duction-trahison, mais aussi avec le même renoncement à la traduction parfaite ? Je reste sur ces analogies risquées et sur ces points d'interrogation...
It seems to me, in fact, that translation does not merely pose an intellectual, theoretical, or practical task, but an ethical problem. To bring the reader to the author, to bring the author to the reader, at the risk of serving and betraying two masters, is to practice what I like to call linguistic hospitality. It is this that serves as a model for other forms of hospitality I see as related to it: are not confessions and religions like foreign languages to one another, with their lexicons, grammars, rhetorics, and stylistics that must be learned to penetrate them? And must not Eucharistic hospitality be assumed with the same risks of translation-betrayal, yet also with the same renunciation of perfect translation? I leave these risky analogies and interrogative points hanging...
Mais je ne voudrais pas terminer sans avoir
dit les raisons pour lesquelles il ne faut pas
négliger l'autre moitié du problème de la tra-
duction, à savoir, si vous vous en souvenez, la
traduction à l'intérieur de la même commu-
nauté langagière. Je voudrais montrer, au moins
très succinctement, que c'est dans ce travail
sur soi de la même langue que se révèlent les
raisons profondes pour lesquelles l'écart entre
une présumée langue parfaite, universelle et
les langues qu'on dit naturelles, au sens de nonartificielles, est insurmontable. Comme je l'ai
suggéré, ce ne sont pas les imperfections des
langues naturelles qu'on voudrait abolir, mais
le fonctionnement même de ces langues dans
leurs étonnantes bizarreries. Et c'est le travail
de la traduction interne qui précisément révèle
cet écart. Je rejoins ici la déclaration qui com-
mande tout le livre de George Steiner Après
Babel. Après Babel, <
But I would not wish to conclude without stating the reasons why we must not neglect the other half of the problem of translation – namely, if you recall, translation within the same linguistic community. I aim to show, at least very succinctly, that it is in this self-reflexive work of language that the profound reasons are revealed for why the gap between a presumed perfect, universal language and so-called natural languages (in the sense of non-artificial ones) is insurmountable. As I have suggested, it is not the imperfections of natural languages that we would wish to abolish, but the very functioning of these languages in their astonishing peculiarities. And it is precisely the work of internal translation that reveals this gap. Here I join the declaration that governs George Steiner’s entire book After Babel: "To understand is to translate." This involves far more than a mere internalization of the relation to the foreigner, by virtue of Plato’s adage that thought is the soul’s dialogue with itself – an internalization that would make internal translation a mere appendage of external translation. It concerns an original exploration that lays bare the daily procedures of a living language: these ensure that no universal language can succeed in reconstructing their indefinite diversity. It is truly a matter of approaching the arcana of the living language and, thereby, accounting for the phenomenon of misunderstanding and miscomprehension which, according to Schleiermacher, provokes interpretation – the very thing hermeneutics seeks to theorize. The reasons for the gap between perfect language and living language are exactly the same as the causes of miscomprehension.
Je partirai de ce fait massif caractéristique de l'usage de nos langues: il est toujours pos- sible de dire la même chose autrement. C'est ce que nous faisons quand nous définissons un mot par un autre du même lexique, comme font tous les dictionnaires. Peirce, dans sa science sémiotique, place ce phénomène au centre de la réflexivité du langage sur lui-même. Mais c'est aussi ce que nous faisons quand nous reformulons un argument qui n'a pas été com- pris. Nous disons que nous l'expliquons, c'est- à-dire que nous en déployons les plis. Or, dire la même chose autrement – autrement dit –, c'est ce que faisait tout à l'heure le traducteur de langue étrangère. Nous retrouvons ainsi, à l'intérieur de notre communauté langagière, la même énigme du même, de la signification même, l'introuvable sens identique, censé rendre équivalentes les deux versions du même propos; c'est pourquoi, comme on dit, on n'ensort pas; et bien souvent nous aggravons le malentendu par nos explications. En même temps, un pont est jeté entre la traduction interne, je l'appelle ainsi, et la traduction externe, à savoir qu'à l'intérieur de la même communauté, la compréhension demande au moins deux interlocuteurs : ce ne sont pas certes des étrangers, mais déjà des autres, des autres proches, si l'on veut; c'est ainsi que Husserl, parlant de la connaissance d'autrui, appelle l'autre quotidien der Fremde, l'étranger. Il y a de l'étranger dans tout autre. C'est à plusieurs qu'on définit, qu'on reformule, qu'on explique, qu'on cherche à dire la même chose autrement.
I will begin from this massive fact characteristic of our linguistic usage: it is always possible to say the same thing differently. This is what we do when we define a word with another from the same lexicon, as all dictionaries do. Peirce, in his semiotic science, places this phenomenon at the center of language’s reflexivity upon itself. But it is also what we do when we rephrase an argument that has not been understood. We say we are explaining it – that is, unfolding its folds. Now, to say the same thing differently – in other words – is precisely what the foreign-language translator was doing earlier. Here we rediscover, within our own linguistic community, the same enigma of the same, of signification itself – the elusive identical meaning, supposed to render equivalent the two versions of the same statement. This is why, as they say, one cannot escape it; and very often we exacerbate misunderstanding through our explanations. At the same time, a bridge is thrown between internal translation (as I call it) and external translation – namely, that within the same community, understanding requires at least two interlocutors: they are certainly not foreigners, but already others, proximate others, if you will. Thus Husserl, speaking of knowledge of the other, calls the everyday other der Fremde, the Foreign. There is foreignness in every other. It is collectively that we define, rephrase, explain, and attempt to say the same thing differently.
Faisons un pas de plus vers ces fameux arcanes que Steiner ne cesse de visiter et de revisiter. Avec quoi travaillons-nous quand nous parlons et adressons la parole à un autre ?
Let us take a further step toward those famed arcana that Steiner ceaselessly visits and revisits. With what do we work when we speak and address speech to another?
Avec trois sortes d'unités: les mots, c'est- à-dire des signes qu'on trouve dans le lexique, les phrases, pour lesquelles il n'y a pas de lexique (nul ne peut dire combien de phrases ont été et seront dites en français ou en toute autre langue), et enfin les textes, c'est-à-diredes séquences de phrases. C'est le maniement de ces trois sortes d'unités, l'une pointée par Saussure, l'autre par Benveniste et Jacobson, la troisième par Harald Weinrich, Jauss et les théoriciens de la réception des textes, qui est source d'écart par rapport à une présumée langue parfaite, et source de malentendu dans l'usage quotidien et, à ce titre, occasion d'in- terprétations multiples et concurrentes.
With three kinds of units: words, that is, signs found in the lexicon; sentences, for which there is no lexicon (no one can say how many sentences have been or will be uttered in French or any other language); and finally texts, that is, sequences of sentences. The handling of these three kinds of units – the first emphasized by Saussure, the second by Benveniste and Jacobson, the third by Harald Weinrich, Jauss, and the theorists of textual reception – is the source of the gap from a presumed perfect language and the source of misunderstanding in daily use. As such, it occasions multiple and competing interpretations.
Deux mots sur le mot: nos mots ont chacun plus d'un sens, comme on voit dans les dic- tionnaires. On appelle cela la polysémie. Le sens est alors chaque fois délimité par l'usage, lequel consiste pour l'essentiel à cribler la par- tie du sens du mot qui convient au reste de la phrase et concourt avec celui-ci à l'unité du sens exprimé et offert à l'échange. C'est chaque fois le contexte qui, comme on dit, décide du sens qu'a pris le mot dans telle circonstance de discours; à partir de là, les disputes sur les mots peuvent être sans fin: qu'avez-vous voulu dire? etc. Et c'est dans le jeu de la question et de la réponse que les choses se précisent ou s'embrouillent. Car il n'y a pas que lescontextes patents, il y a les contextes cachés et ce que nous appelons les connotations qui ne sont pas toutes intellectuelles, mais affectives, pas toutes publiques, mais propres à un milieu, à une classe, un groupe, voire un cercle secret; il y a ainsi toute la marge dissimulée par la cen- sure, l'interdit, la marge du non-dit, sillonnée par toutes les figures du caché.
Two remarks about words: our words each have more than one meaning, as seen in dictionaries. This is called polysemy. Meaning is each time delimited by usage, which essentially consists in sifting through the part of the word's meaning that fits the rest of the sentence and combines with it to form the unity of expressed meaning offered for exchange. It is always the context that, as we say, determines the meaning a word takes in a given discursive circumstance; from there, disputes over words can be endless: What did you mean? etc. And it is through the interplay of question and answer that things clarify or become muddled. For there are not only patent contexts but hidden ones and what we call connotations, which are not all intellectual but affective, not all public but specific to a milieu, class, group, or even a secret circle; thus, there is the entire margin concealed by censorship, prohibition, the unspoken, crisscrossed by all figures of the hidden.
Avec ce recours au contexte, nous sommes passés du mot à la phrase. Cette nouvelle unité, qui est en fait la première unité du discours, le mot relevant de l'unité du signe qui n'est pas encore discours, apporte avec elle de nouvelles sources d'ambiguïté portant principalement sur le rapport du signifié ce qu'on dit - au réfé- rent ce sur quoi on parle, en dernier ressort le monde. Vaste programme, comme dit l'autre! Or, faute de description complète, nous n'avons que des points de vue, des perspectives, des visions partielles du monde. C'est pourquoi on n'a jamais fini de s'expliquer, de s'expliquer avec les mots et les phrases, de s'expliquer avec autrui qui ne voit pas les choses sous le même angle que nous.
With this recourse to context, we have moved from the word to the sentence. This new unit—which is in fact the primary unit of discourse, the word belonging to the unit of the sign, which is not yet discourse—brings new sources of ambiguity, primarily concerning the relationship between the signified (what is said) and the referent (what is spoken about), ultimately the world. A vast program, as the saying goes! Yet, lacking complete description, we have only viewpoints, perspectives, partial visions of the world. This is why explanations are never finished—explanations with words and sentences, explanations with others who do not see things from the same angle as we do.
Entrent alors en jeu les textes, ces enchaî- nements de phrases qui, comme le mot l'in- dique, sont des textures qui tissent le discours en séquences plus ou moins longues. Le récit est l'une des plus remarquables de ces séquences, et est particulièrement intéressant pour nos pro- pos dans la mesure où nous avons appris qu'on peut toujours raconter autrement en variant la mise en intrigue, la fable. Mais il y a aussi toutes les autres sortes de textes, où l'on fait autre chose que raconter, par exemple argu- menter, comme on fait en morale, en droit, en politique. Intervient ici la rhétorique avec ses figures de style, ses tropes, métaphore et autres, et tous les jeux de langage au service de stra- tégies innombrables, parmi lesquelles la séduc- tion et l'intimidation aux dépens de l'honnête souci de convaincre.
Then come texts, these sequences of sentences that, as the term suggests, are textures weaving discourse into more or less lengthy chains. Narrative is one of the most remarkable such sequences and is particularly relevant here, as we have learned that one can always tell a story differently by varying the plot structure, the fable. But there are also all other kinds of texts where one does something other than narrate—arguing, for example, as in ethics, law, or politics. Here enters rhetoric with its figures of style, its tropes, metaphors and others, and all language games serving countless strategies, among which seduction and intimidation at the expense of honest efforts to persuade.
En découle tout ce qu'on a pu dire en tra-
ductologie sur les rapports compliqués entre
la pensée et la langue, l'esprit et la lettre, et la
sempiternelle question: faut-il traduire le sens
ou traduire les mots? Tous ces embarras de la
traduction d'une langue à l'autre trouvent leurorigine dans la réflexion de la langue sur elle-
même, qui a fait dire à Steiner que <
From this follows all that has been said in translation studies about the complicated relations between thought and language, spirit and letter, and the perennial question: Should we translate meaning or translate words? All these predicaments of translation from one language to another originate in language's reflection upon itself, which led Steiner to say that <
Mais j'en viens à ce à quoi Steiner tient le plus et qui risque de faire basculer tout le pro- pos dans une direction inverse de celle de l'épreuve de l'étranger. Steiner se plaît à explo- rer les usages de la parole où est visé autre chose que le vrai, que le réel, c'est-à-dire non seulement le faux manifeste, à savoir le men- songe - quoique parler, c'est pouvoir mentir, dissimuler, falsifier, mais aussi tout ce qu'on peut classer dans autre chose que le réel: disons le possible, le conditionnel, l'optatif, l'hypo- thétique, l'utopique. C'est fou c'est le cas de le dire, ce qu'on peut faire avec le langage : non seulement dire la même chose autrement, mais dire autre chose que ce qui est. Platon évoquait à ce propos - et avec quelle per- plexité! - la figure du sophiste.
But I come now to what matters most to Steiner and risks tipping the entire discussion in a direction opposite to that of the test of the foreign. Steiner delights in exploring uses of speech that aim at something other than the true or the real—not only outright falsehood, namely lies (though speaking entails the capacity to lie, conceal, falsify), but all that can be classified as other than the real: let us say the possible, the conditional, the optative, the hypothetical, the utopian. This is madness—to use the apt term—what one can do with language: not only say the same thing differently but say something other than what is. Plato evoked this—and with what perplexity!—through the figure of the sophist.
Mais ce n'est pas cette figure qui peut le plus déranger l'ordre de notre propos: c'est la pro- pension du langage à l'énigme, à l'artifice, à l'hermétisme, au secret, pour tout dire à la non-communication. De là ce que j'appellerai l'ex- trémisme de Steiner qui l'amène, par haine du bavardage, de l'usage conventionnel, de l'ins- trumentalisation du langage, à opposer inter- prétation à communication ; l'équation : «Com- prendre, c'est traduire» se referme alors sur le rapport de soi à soi-même dans le secret où nous retrouvons l'intraduisible, que nous avions cru avoir écarté au profit du couple fidélité/tra- hison. Nous le retrouvons sur le trajet du vœu de la fidélité la plus extrême. Mais fidélité à qui et à quoi ? Fidélité à la capacité du langage à préserver le secret à l'encontre de sa pro- pension à le trahir. Fidélité dès lors à soi-même plutôt qu'à autrui. Et c'est vrai que la haute poésie d'un Paul Celan côtoie l'intraduisible, en côtoyant d'abord l'indicible, l'innommable, au cœur de sa propre langue, tout autant que dans l'écart entre deux langues.
Yet it is not this figure that most disturbs the order of our discussion: it is language's propensity for enigma, artifice, hermeticism, secrecy—in short, non-communication. Hence what I will call Steiner’s extremism, which leads him, out of hatred for chatter, conventional usage, and the instrumentalization of language, to oppose interpretation to communication; the equation “Understanding is translating” then closes in on the relation of self to self within secrecy, where we rediscover the untranslatable we thought we had dismissed in favor of the fidelity/betrayal pair. We encounter it again along the path of the vow of utmost fidelity. But fidelity to whom and to what? Fidelity to language’s capacity to preserve secrecy against its propensity to betray it. Fidelity, then, to oneself rather than to others. And it is true that the sublime poetry of a Paul Celan brushes against the untranslatable by first approaching the unspeakable, the unnameable, at the heart of his own language, as much as in the gap between two languages.
Que conclure de cette suite de retourne- ments ? Je reste, je l'avoue, perplexe. Je suis porté, c'est certain, à privilégier l'entrée par la porte de l'étranger. N'avons-nous pas été mis en mouvement par le fait de la pluralité humaineet par l'énigme double de l'incommunicabilité entre idiomes et de la traduction malgré tout?
What conclusion can we draw from this series of reversals? I remain, I confess, perplexed. I am inclined, to be sure, to privilege the entrance through the door of the foreign. Have we not been set in motion by the fact of human plurality and the double enigma of incommunicability between idioms and translation despite everything?
Et puis, sans l'épreuve de l'étranger, serions- nous sensibles à l'étrangeté de notre propre langue? Enfin, sans cette épreuve, ne serions- nous pas menacés de nous enfermer dans l'ai- greur d'un monologue, seuls avec nos livres? Honneur, donc, à l'hospitalité langagière.
And then, without the test of the foreign, would we be sensitive to the strangeness of our own language? Finally, without this test, would we not risk enclosing ourselves in the bitterness of a monologue, alone with our books? Honor, then, to linguistic hospitality.
Mais je vois bien aussi l'autre côté, celui du travail de la langue sur elle-même. N'est-ce pas ce travail qui nous donne la clé des diffi- cultés de la traduction ad extra? Et si nous n'avions pas côtoyé les inquiétantes contrées de l'indicible, aurions-nous le sens du secret, de l'intraduisible secret? Et nos meilleurs échanges, dans l'amour et dans l'amitié, gar- deraient-ils cette qualité de discrétion – secret/ discrétion – qui préserve la distance dans la proximité?
But I also see the other side—the work of language upon itself. Is it not this work that gives us the key to the difficulties of translation ad extra? And if we had not skirted the disquieting realms of the unspeakable, would we have a sense of secrecy, of the secret untranslatable? And would our finest exchanges, in love and friendship, retain that quality of discretion—secrecy/discretion—that preserves distance within proximity?
Oui, il y a bien deux voies d'entrée dans le problème de la traduction.
Yes, there are indeed two avenues into the problem of translation.
Pour Jean Greisch
For Jean Greisch
Ma contribution porte sur le paradoxe qui est à la fois à l'origine de la traduction et un effet de la traduction, à savoir le caractère en un sens intraduisible d'un message verbal d'une langue dans une autre.
My contribution addresses the paradox that is both the origin of translation and its effect: namely, the sense in which a verbal message is fundamentally untranslatable from one language to another.
1. Il y a un premier intraduisible, un intra- duisible de départ, qui est la pluralité des langues et qu'il vaudrait mieux appeler tout de suite, comme von Humboldt, la diversité, la différence des langues, qui suggère l'idée d'unehétérogénéité radicale qui devrait a priori rendre la traduction impossible. Cette diver- sité affecte tous les niveaux opératoires du lan- gage: le découpage phonétique et articulatoire à la base des systèmes phonétiques; le décou- page lexical qui oppose les langues, non mot à mot, mais de système lexical à système lexi- cal, les significations verbales à l'intérieur d'un lexique consistant dans un réseau de différences et de synonymes; le découpage syntaxique affectant par exemple les systèmes verbaux et la position d'un événement dans le temps ou encore les modes d'enchaînement et de consé- cution. Ce n'est pas tout: les langues ne sont pas seulement différentes par leur manière de découper le réel mais aussi de le recomposer au niveau du discours; à cet égard Benveniste, répliquant à Saussure, observe que la première unité de langage signifiant est la phrase et non le mot dont on a rappelé le caractère opposi- tif. Or la phrase organise de manière synthé- tique un locuteur, un interlocuteur, un message qui veut signifier quelque chose et un référent, à savoir ce sur quoi on parle, ce dont on parle(quelqu’un dit quelque chose à quelqu’un sur quelque chose selon des règles de signifiance).
1. There exists a primary untranslatability, an initial untranslatability, which is the plurality of languages. Following von Humboldt, we should instead call this diversity—the difference between languages—suggesting a radical heterogeneity that should a priori render translation impossible. This diversity operates at all levels of language: phonetic and articulatory divisions underlying phonological systems; lexical partitioning that contrasts languages not word-for-word but as entire lexical systems, where verbal meanings form networks of differences and synonyms within each lexicon; syntactic segmentation affecting verb systems, the temporal positioning of events, and modes of logical sequencing. Yet this is not all: languages differ not only in how they divide reality but also in how they recompose it at the discursive level. Here, Benveniste, countering Saussure, observes that the first meaningful unit of language is the sentence, not the word (whose oppositional nature we noted earlier). The sentence synthetically organizes a speaker, an interlocutor, a message intending to signify something, and a referent—that about which one speaks (someone says something to someone about something according to rules of signification).
C’est à ce niveau que l’intraduisible se révèle une deuxième fois inquiétant ; non seulement le découpage du réel, mais le rapport du sens au référent : ce qu’on dit dans son rapport à ce sur quoi on le dit ; les phrases du monde entier flottent entre les hommes comme des papillons insaisissables. Ce n’est pas tout, ni même le plus redoutable : les phrases sont de petits discours prélevés sur de plus longs discours qui sont les textes. Les traducteurs le savent bien : ce sont des textes, non des phrases, non des mots, que veulent traduire nos textes. Et les textes à leur tour font partie d’ensembles culturels à travers lesquels s’expriment des visions du monde différentes, qui d’ailleurs peuvent s’affronter à l’intérieur du même système élémentaire de découpage phonologique, lexical, syntaxique, au point de faire de ce qu’on appelle la culture nationale ou communautaire un réseau de visions du monde en compétition occulte ou ouverte ; pensons seulement à l’Occident et à ses apports successifs.grec, latin, hébraïque, et à ses périodes d'auto- compréhension compétitives, du Moyen Age à la Renaissance et la Réforme, aux Lumières, au Romantisme.
At this level, untranslatability reveals itself as doubly troubling. Not only does it concern the division of reality but also the relationship between meaning and referent: what is said in relation to that about which it is said. The sentences of the world float between humans like elusive butterflies. Yet this is neither the entirety nor the most formidable challenge: sentences are fragments of discourse extracted from longer discourses—texts. Translators know this well: it is texts, not sentences or words, that we aim to translate. Texts, in turn, belong to cultural ensembles expressing divergent worldviews, which may even clash within the same basic system of phonological, lexical, and syntactic divisions—making what we call national or communal culture a network of competing worldviews, whether covertly or overtly. Consider the West and its successive cultural layers—Greek, Latin, Hebraic—and its periods of contested self-understanding, from the Middle Ages to the Renaissance, the Reformation, the Enlightenment, and Romanticism.
Ces considérations m'amènent à dire que la tâche du traducteur ne va pas du mot à la phrase, au texte, à l'ensemble culturel, mais à l'inverse: s'imprégnant par de vastes lectures de l'esprit d'une culture, le traducteur redes- cend du texte, à la phrase et au mot. Le dernier acte, si l'on peut dire, la dernière décision, concerne l'établissement d'un glossaire au niveau des mots; le choix du glossaire est la dernière épreuve où se cristallise en quelque sorte in fine ce qui devrait être une impossibi- lité de traduire.
These reflections lead me to argue that the translator’s task does not proceed from word to sentence to text to cultural ensemble, but inversely: by immersing themselves through extensive reading in the spirit of a culture, the translator works downward from the text to the sentence and the word. The final act, so to speak, the ultimate decision, involves establishing a glossary at the lexical level. The choice of glossary becomes the last trial where, in fine, what should be an impossibility of translation crystallizes.
2. Je viens de parler de l'intraduisible ini- tial. Pour atteindre l'intraduisible terminal, celui que produit la traduction, il faut dire comment la traduction opère. Car la traduction existe. On a toujours traduit: il y a toujours eu desmarchands, des voyageurs, des ambassadeurs, des espions, pour satisfaire au besoin d'étendre les échanges humains au-delà de la communauté langagière qui est une des composantes essentielles de la cohésion sociale et de l'identité du groupe. Les hommes d'une culture ont toujours su qu'il y avait des étrangers qui avaient d'autres mœurs et d'autres langues. Et l'étranger a toujours été inquiétant : il y a donc d'autres façons de vivre que la nôtre ? C'est à cette « épreuve de l'étranger » que la traduc- tion a toujours été une réponse partielle. Elle suppose d'abord une curiosité – comment, demande le rationaliste du XVIIIe siècle, peut- on être persan ? On connaît les paradoxes de Montesquieu : imaginer la lecture que le Per- san fait des mœurs de l'homme occidental, gréco-latin, chrétien, superstitieux et rationa- liste. C'est sur cette curiosité pour l'étranger que se greffe ce qu'Antoine Berman, dans L'épreuve de l'étranger, appelle le désir de traduire.
2. I have just discussed initial untranslatability. To reach terminal untranslatability—the kind produced by translation itself—we must examine how translation operates. For translation exists. Humans have always translated: merchants, travelers, ambassadors, and spies have long served the need to extend human exchange beyond the linguistic community, which is a core component of social cohesion and group identity. Members of a culture have always known that foreigners exist with different customs and languages. The foreigner has always been disquieting: Are there truly other ways of living besides our own? Translation has always been a partial response to this “test of the foreign.” It begins with curiosity—how, asks the 18th-century rationalist, can one be Persian? We recall Montesquieu’s paradoxes: imagining the Persian’s reading of Western Greco-Latin, Christian, superstitious, and rationalist customs. It is upon this curiosity for the foreign that Antoine Berman, in The Test of the Foreign, grafts what he calls the desire to translate.
Comment le traducteur fait-il? J'emploie à dessein le verbe «faire». Car c'est par un faire, en quête de sa théorie, que le traducteur franchit l'obstacle – et même l'objection théorique – de l'intraductibilité de principe d'une langue à l'autre. Dans un essai précédent, je rappelle les tentatives pour donner une solution théo- rique à ce dilemme entre l'impossibilité de prin- cipe et la pratique de la traduction : soit le recours à une langue originelle, soit la construc- tion d'une langue artificielle dont Umberto Eco a retrouvé l'aventure dans la Recherche de la langue parfaite dans la culture européenne. Je ne reprends pas les arguments dans lesquels se consomme l'échec de ces deux tentatives : arbi- traire de la reconstruction de la langue origi- nelle qui apparaît finalement comme introu- vable. Peut-être est-ce même un pur fantasme : le fantasme de l'origine rendue historique, le refus désespéré de la condition humaine réelle, qui est celle de la pluralité à tous les niveaux d'existence ; pluralité, dont la diversité des langues est la manifestation la plus troublante : pourquoi tant de langues ? Réponse : c'est ainsi.Nous sommes, par constitution et non par un hasard qui serait une faute, «après Babel>», selon le titre de Steiner. Quant à la langue parfaite comme langue artificielle, outre le fait que nul n'a réussi à l'écrire, faute de satisfaire à la condition préalable d'une énumération exhaustive des idées simples et d'une procédure universelle unique de dérivation, l'écart entre la présumée langue artificielle et les langues naturelles avec leur idiosyncrasie, leurs bizarreries, s'avère insurmontable. Ajoutez à cet écart la façon différente dont les diverses langues traitent du rapport entre sens et référent, dans le rapport entre dire le réel, dire autre chose que le réel, le possible, l'irréel, l'utopie, voire le secret, l'indicible, bref l'autre du communicable. Le débat de chaque langue avec le secret, le caché, le mystère, l'indicible est par excellence l'incommunicable, l'intraduisible initial le plus retranché.
How does the translator proceed? I deliberately use the verb "proceed." For it is through an act of doing, in search of its theory, that the translator overcomes the obstacle – even the theoretical objection – of the principled untranslatability from one language to another. In a previous essay, I recalled attempts to provide a theoretical solution to this dilemma between principled impossibility and the practice of translation: either through recourse to an originary language or through the construction of an artificial language, whose adventure Umberto Eco retraced in The Search for the Perfect Language in European Culture. I will not revisit the arguments that exhaust themselves in the failure of these two attempts: the arbitrariness of reconstructing the originary language, which ultimately proves unfindable. Perhaps it is even a pure fantasy: the fantasy of an origin rendered historical, the desperate refusal of the real human condition, which is one of plurality at all levels of existence – a plurality whose most troubling manifestation is the diversity of languages: why so many languages? Answer: that is simply how it is. We are, by constitution and not by some fault-ridden accident, "after Babel," as per Steiner’s title. As for the perfect language as an artificial one, beyond the fact that no one has succeeded in writing it – due to the failure to meet the prerequisite of an exhaustive enumeration of simple ideas and a unique universal derivation procedure – the gap between the presumed artificial language and natural languages, with their idiosyncrasies and peculiarities, proves insurmountable. Add to this gap the distinct ways in which various languages handle the relationship between sense and referent, between stating the real, stating something other than the real (the possible, the unreal, the utopian), or even the secret, the unspeakable – in short, the other of the communicable. Each language’s negotiation with the secret, the hidden, the mysterious, and the ineffable constitutes the most entrenched incommunicable, the primal untranslatable.
Alors comment font-ils? Dans mon essai précédent, j'avais tenté une sortie pratique, en substituant à l'alternative paralysante - tra-duisible versus intraduisible l'alternative fidé- lité versus trahison, quitte à avouer que la pra- tique de la traduction reste une opération ris- quée toujours en quête de sa théorie.
So how do they proceed? In my earlier essay, I had attempted a practical exit by substituting the paralyzing alternative – translatable versus untranslatable – with the alternative of fidelity versus betrayal, even while admitting that the practice of translation remains a risky operation perpetually in search of its theory.
C'est sur cet aveu que je voudrais revenir, en soulignant ce que j'appelle l'intraduisible terminal révélé et même engendré par la tra- duction. Le dilemme fidélité/trahison se pose comme dilemme pratique parce qu'il n'existe pas de critère absolu de ce qui serait la bonne traduction. Ce critère absolu serait le même sens, écrit quelque part, au-dessus et entre le texte d'origine et le texte d'arrivée. Ce troi- sième texte serait porteur du sens identique supposé circuler du premier au second. D'où le paradoxe, dissimulé sous le dilemme pra- tique entre fidélité et trahison: une bonne tra- duction ne peut viser qu'à une équivalence pré- sumée, non fondée dans une identité de sens démontrable, une équivalence sans identité.
It is upon this admission that I wish to expand, emphasizing what I call the terminal untranslatable revealed – even generated – by translation. The fidelity/betrayal dilemma arises as a practical one because there exists no absolute criterion for what would constitute a good translation. Such an absolute criterion would require an identical meaning, inscribed somewhere above and between the source text and the target text. This third text would carry the identical sense presumed to circulate from the first to the second. Hence the paradox concealed beneath the practical dilemma between fidelity and betrayal: a good translation can only aim at a presumed equivalence, ungrounded in a demonstrable identity of meaning – an equivalence without identity.
On peut alors rattacher à cette présomption d'une équivalence sans identité le travail de la traduction, qui se manifeste le plus clairement dans le fait de la re-traduction que l'on observeau niveau des grands textes de l’humanité, en particulier ceux qui franchissent la barrière de la disparité des systèmes de découpage et de recomposition phrastique et textuelle évoquée plus haut, par exemple entre l’hébreu, le grec et le latin, ou entre les langues de l’Inde et le chinois. Mais on ne cesse non plus de retra- duire à l’intérieur de la même aire culturelle, comme on le voit avec la Bible, Homère, Sha- kespeare, Dostoïevski. Ce travail est rassurant pour le lecteur, parce qu’il lui permet d’accéder à des œuvres de culture étrangère dont il ne parle pas la langue. Mais qu’en est-il du côté du traducteur et de son dilemme fidélité/trahi- son ? Les grands désirants de traduction que furent les romantiques allemands, dont Antoine Berman raconte l’aventure dans L’épreuve de l’étranger, ont multiplié les versions de ce dilemme pratique qu’ils apaisaient dans des formules telles que : « amener le lecteur à l’au- teur », « amener l’auteur au lecteur ». Ce qu’ils apaisaient, c’était le trouble de servir deux maîtres, l’étranger dans son étrangeté, le lec- teur dans son désir d’appropriation. On contri-buerait à cet apaisement en proposant d'aban- donner le rêve de la traduction parfaite et en faisant l'aveu de la différence indépassable entre le propre et l'étranger. C'est sur cet aveu que je voudrais ici rebondir.
One may then connect to this presumption of equivalence without identity the labor of translation, which manifests most clearly in the phenomenon of retranslation observed among humanity’s great texts – particularly those that cross the barrier of disparate systems of phrasal and textual segmentation and recomposition mentioned earlier, such as between Hebrew, Greek, and Latin, or between the languages of India and Chinese. Yet retranslation persists even within the same cultural sphere, as seen with the Bible, Homer, Shakespeare, and Dostoevsky. This labor reassures the reader by granting access to foreign cultural works whose languages they do not speak. But what of the translator’s perspective and their fidelity/betrayal dilemma? The great desirers of translation, such as the German Romantics whose adventures Antoine Berman recounts in The Test of the Foreign, multiplied versions of this practical dilemma, soothing it with formulas like "bringing the reader to the author" or "bringing the author to the reader." What they soothed was the anxiety of serving two masters: the foreigner in their foreignness and the reader in their desire for appropriation. This anxiety could be mitigated by abandoning the dream of perfect translation and confessing the insurmountable difference between the familiar and the foreign. It is upon this confession that I wish to build here.
Ce qui a été malgré tout présumé, sous la formule en apparence modeste d'équivalence sans identité, c'est l'existence préalable de ce sens que la traduction est censée «rendre », comme on dit, avec l'idée confuse d'une «res- titution». Cette équivalence ne peut être que cherchée, travaillée, présumée.
What was presumed nonetheless, under the seemingly modest formula of equivalence without identity, is the prior existence of a meaning that translation is supposed to "render," as we say, with the vague notion of "restitution." This equivalence can only be sought, labored over, presumed.
C'est cette présomption qui doit être mise en question. Elle est relativement acceptable à l'intérieur d'une vaste aire culturelle où les identités communautaires, y compris langa- gières, sont elles-mêmes le produit d'échanges de longue durée, comme c'est le cas dans l'aire indo-européenne, et à plus forte raison dans des sous-groupes d'affinité comme les langues romanes, les langues germaniques et les langues slaves, et dans des relations duelles comme entre une langue latine et une langue germa-nique, disons anglo-saxonne. La présomption d'équivalence paraît alors acceptable. En fait, la parenté culturelle dissimule la nature véri- table de l'équivalence, qui est plutôt produite par la traduction que présumée par elle. Je me réfère à un ouvrage qui n'est pas directement lié à la traduction, mais qui éclaire latéralement le phénomène que j'essaie de décrire : la pro- duction d'équivalence par la traduction. Il s'agit du livre de Marcel Détienne (un helléniste) inti- tulé Comparer l'incomparable1. L'ouvrage est dirigé contre le slogan: «On ne peut compa- rer que le comparable» (p. 45 sq.). Il parle alors de « comparatisme constructif». Là où Antoine Berman parlait de «l'épreuve de l'étranger», Détienne parle du « choc de l'incomparable ». L'incomparable, note-t-il, nous confronte à «l'étrangeté des premiers gestes et des com- mencements initiaux » (p. 48).
It is this presumption that must be questioned. It remains relatively acceptable within a vast cultural domain where communal identities, including linguistic ones, themselves result from prolonged exchanges – as seen in the Indo-European sphere, and even more so within affinity subgroups like Romance languages, Germanic languages, Slavic languages, and in dual relationships such as between a Latin and Germanic language, say Anglo-Saxon. The presumption of equivalence thus appears acceptable. In reality, cultural kinship conceals the true nature of equivalence, which is rather produced by translation than presumed by it. I refer here to a work not directly related to translation but that obliquely illuminates the phenomenon I seek to describe: the production of equivalence through translation. This is Marcel Detienne's book (a Hellenist's work) titled Comparing the Incomparable1. The work challenges the adage: "One can only compare what is comparable" (p. 45 ff.). He speaks instead of "constructive comparativism." Where Antoine Berman spoke of "the test of the foreign," Detienne discusses the "shock of the incomparable." The incomparable, he notes, confronts us with "the strangeness of primal gestures and inaugural beginnings" (p. 48).
1. Paris, Éd. du Seuil, 2000.
1. Paris, Éd. du Seuil, 2000.
2. François Jullien, Du temps, Paris, Grasset et Fasquelle, 2001.
2. François Jullien, On Time, Paris, Grasset et Fasquelle, 2001.
Appliquons à la traduction cette formule :
«construire des comparables »». J'ai trouvé unexemple d'application dans l'interprétation que
donne un brillant sinologue français, François
Jullien, du rapport entre la Chine archaïque et
la Grèce archaïque et classique. Sa thèse, que
je ne discute pas, mais que je prends comme
hypothèse de travail, est que le chinois est
l'autre absolu du grec que la connaissance
de l'intérieur du chinois équivaut à une décons-
truction par le dehors, par l'extérieur, du pen-
ser et du parler grec. L'étrangeté absolue est
alors de notre côté, à nous qui pensons et par-
lons grec, que ce soit en allemand ou dans une
langue latine. La thèse, poussée à l'extrême,
est que le chinois et le grec se distinguent par
un « pli » initial dans le pensable et l'éprou-
vable, un «pli» au-delà duquel on ne peut
remonter. Ainsi, dans son dernier livre, inti-
tulé Du temps2, Jullien soutient que le chinois
n'a pas de temps verbaux parce qu'il n'a
pas le concept de temps élaboré par Aristote
dans Physique IV, reconstruit par Kant dans<
Let us apply this formula to translation: "constructing comparables." I found an exemplary application in the interpretation offered by François Jullien, a brilliant French sinologist, regarding the relationship between archaic China and archaic/classical Greece. His thesis – which I do not debate but take as a working hypothesis – posits that Chinese constitutes the absolute other of Greek, such that understanding Chinese from within equates to deconstructing Greek thought and speech through external means. Absolute foreignness thus lies on our side – we who think and speak Greek, whether in German or a Romance language. Pushed to extremes, his argument claims that Chinese and Greek diverge through an initial "fold" in the thinkable and the experiential, a "fold" beyond which one cannot regress. Thus, in his latest work titled On Time2, Jullien maintains that Chinese lacks verb tenses because it never developed the concept of time elaborated by Aristotle in Physics IV, reconstructed by Kant in the "Transcendental Aesthetic," and universalized by Hegel through negation and Aufhebung. The entire book operates through a refrain: "There is no..., there is no..., but there is...".
Je pose alors la question: comment parle-t-on
(en français) de ce qu'il y a en chinois? Or Jul-
lien ne prononce pas un mot chinois dans son
livre (à l'exception de yin-yang!); il parle fran-
çais, d'ailleurs dans une belle langue, de ce
qu'il y a à la place du temps, à savoir les sai-
sons, les occasions, les racines et les feuilles,
les sources et les flux. Ce faisant, il construit
des comparables. Et il les construit, comme j'ai
dit plus haut qu'on fait en traduisant: de haut
en bas, de l'intuition globale portant sur la dif-
férence de «pli », en passant par les œuvres,
les classiques chinois, et en descendant vers
les mots. La construction du comparable s'ex-
prime finalement dans la construction d'un
glossaire. Et que trouve-t-on du côté des mots
de nos langues <
I then pose the question: How does one speak (in French) about what exists in Chinese? Remarkably, Jullien does not utter a single Chinese word in his book (except yin-yang!); he writes in elegant French about what substitutes for time – seasons, opportunities, roots and leaves, sources and flows. In doing so, he constructs comparables. And he constructs them, as I earlier suggested translators do: from top to bottom, starting with a global intuition about the differential "fold," moving through classical Chinese works, and descending to individual words. The construction of comparables ultimately materializes in creating a glossary. What do we find on the side of our "Greek" languages? Common words devoid of philosophical destiny that, through translation's effect, are wrested from their usage contexts and elevated to the dignity of equivalents – those famous equivalents without identity, whose antecedent reality we had presumed to lie hidden somewhere, waiting for the translator to uncover.
Grandeur de la traduction, risque de la tra- duction : trahison créatrice de l’original, appro- priation également créatrice par la langue d’ac- cueil ; construction du comparable.
Translation's grandeur, translation's risk: creative betrayal of the original, equally creative appropriation by the target language – the construction of the comparable.
Mais n’est-ce pas ce qui était arrivé à plusieurs époques de notre propre culture, lorsque les Septante ont traduit en grec la Bible hébraïque, dans ce que nous appelons « la Sep- tante », et que peuvent à loisir critiquer les spécialistes de l’hébreu seul. Et saint Jérôme récidive avec la Vulgate, construction d’un comparable latin. Mais avant Jérôme, les Latins avaient créé des comparables, en décidant pour nous tous que arêtê se traduisait par virtus, polis par urbs et politês par civis. Pour rester dans le domaine biblique, on peut dire que Luther a non seulement construit un compa- rable en traduisant en allemand la Bible, en la « germanisant », comme il osait dire, face au latin de saint Jérôme, mais qu’il a créé la langueallemande, comme comparable au latin, au grec de la Septante, et à l'hébreu de la Bible.
But has this not occurred during pivotal epochs of our own culture? When the Septuagint translated the Hebrew Bible into Greek – producing what we call "the Septuagint" – inviting endless critique from Hebraic purists. Saint Jerome replicated this with the Vulgate, constructing a Latin comparable. Yet before Jerome, the Latins had already forged comparables by decreeing for us all that arêtê translates as virtus, polis as urbs, and politês as civis. Staying within the biblical realm, we might say Luther not only constructed a comparable by translating the Bible into German – "Germanizing" it, as he dared proclaim against Jerome's Latin – but effectively created the German language as a comparable to Latin, to the Septuagint's Greek, and to the Hebrew Bible.
3. Sommes-nous allés jusqu'au bout de l'in- traduisible? Non, puisque nous avons résolu l'énigme de l'équivalence en la construisant. La construction du comparable est même deve- nue la justification d'une double trahison, dans la mesure où les deux maîtres incommensu- rables ont été rendus commensurables par la traduction-construction. Reste alors un ultime intraduisible que nous découvrons à travers la construction du comparable. Cette construc- tion se fait au niveau du « sens ». « Sens », le seul mot que nous n'avons pas commenté, parce que nous l'avons présumé. Or le sens est arraché à son unité avec la chair des mots, cette chair qui s'appelle la « lettre ». Les traducteurs s'en sont débarrassés joyeusement, pour ne pas être accusés de «traduction littérale »; traduire littéralement, n'est-ce pas traduire mot à mot? Quelle honte! Quelle disgrâce! Or d'excel- lents traducteurs, sur le modèle de Hölderlin,de Paul Celan et, dans le domaine biblique, de Meschonnic, ont fait campagne contre le sens seul, le sens sans la lettre, contre la lettre. Ils quittaient l'abri confortable de l'équivalence du sens, et se risquaient dans des régions dan- gereuses où il serait question de sonorité, de saveur, de rythme, d'espacement, de silence entre les mots, de métrique et de rime. L'im- mense majorité des traducteurs résiste, et sans doute, sur le mode du sauve-qui-peut, sans reconnaître que traduire le sens seul, c'est renier une acquisition de la sémiotique contempo- raine, l'unité du sens et du son, du signifié et du signifiant, à l'encontre du préjugé que l'on trouve encore chez le premier Husserl : que le sens est complet dans l'acte de « conférer sens » de Sinngebung, qui traite l'expression (Aus- druck), comme un vêtement extérieur au corps, lequel est en vérité l'âme incorporelle du sens, de la Bedeutung. La conséquence est que seul un poète peut traduire un poète. Mais je répon- drais à Berman, s'il vivait encore – hélas le cher Berman, qui nous a quittés et qui nous manque –, je lui répondrais qu'il a reporté undegré plus loin la construction du comparable, au niveau de la lettre ; sur la base de l’inquié- tante réussite d’un Hölderlin qui parle grec en allemand et, peut-être, de celle d’un Mes- chonnic, qui parle hébreu en français… Alors la traduction « littérale », qu’il poursuit de ses vœux, n’est pas une traduction mot à mot, mais lettre à lettre. S’est-il éloigné aussi loin qu’il croit, dans sa critique quasiment désespérée de l’équivalence de sens à sens, de la construc- tion d’un comparable, d’un comparable litté- ral ? La continuité dans la lutte contre l’intra- duisible, toujours renaissant, ne se lit-elle pas dans la proximité de deux titres successifs : L’épreuve de l’étranger et La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain3 ?
3. Have we reached the limit of the untranslatable? No, for we have resolved the enigma of equivalence by constructing it. The construction of the comparable has even become the justification for a double betrayal, insofar as the two incommensurable masters have been rendered commensurable through translational construction. What remains is a final untranslatable that we discover through this very construction. This construction occurs at the level of "meaning." "Meaning" – the sole term we have not yet examined, having taken it for granted. Yet meaning is torn from its unity with the flesh of words, that flesh called the "letter." Translators have gladly rid themselves of it to avoid accusations of "literal translation." To translate literally – is that not to translate word for word? What shame! What disgrace! Yet exceptional translators like Hölderlin, Paul Celan, and in the biblical sphere, Meschonnic, have campaigned against meaning alone – meaning divorced from the letter – against the letter. They abandoned the comfortable shelter of equivalence of meaning, venturing into perilous territories involving sonority, flavor, rhythm, spacing, silence between words, meter, and rhyme. The vast majority of translators resist, often in disarray, refusing to acknowledge that translating meaning alone betrays a key insight of contemporary semiotics: the unity of sense and sound, signified and signifier. This contradicts the lingering prejudice found in early Husserl – that meaning is fully contained in the act of "sense-conferring" (Sinngebung), which treats expression (Ausdruck) as external clothing for the body, when in truth this body is the incorporeal soul of meaning, of Bedeutung. The consequence: only a poet can translate a poet. But I would respond to Berman, were he still alive – alas, dear Berman who left us and is sorely missed – I would tell him he pushed the construction of the comparable one degree further, to the level of the letter. Building on Hölderlin's disquieting achievement of speaking Greek through German, or perhaps Meschonnic's of speaking Hebrew through French... Thus the "literal" translation Berman advocates is not word-for-word translation, but letter-to-letter. Has he truly distanced himself as much as he believes from constructing a comparable – a literal comparable – through his near-desperate critique of sense-to-sense equivalence? Does the continuity in the struggle against the ever-renewed untranslatable not reveal itself in the proximity of two successive titles: The Test of the Foreign and Translation and the Letter, or The Inn of the Distant3?
3. A. Berman, La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain, Paris, Ed. du Seuil, 1999.
3. A. Berman, Translation and the Letter, or The Inn of the Distant, Paris, Éd. du Seuil, 1999.
Table des matières
Table of Contents
Défi et bonheur de la traduction 7
Challenge and Happiness of Translation 7
Le paradigme de la traduction 21
The Paradigm of Translation 21
Un « passage »: traduire l'intraduisible 53
A "Passage": Translating the Untranslatable 53