Le Séminaire de Jacques Lacan / Le Transfert 1960-1961
LE SÉMINAIRE DE JACQUES LACAN
THE SEMINAR OF JACQUES LACAN
TEXTE ÉTABLI PAR JACQUES-ALAIN MILLER
TEXT ESTABLISHED BY JACQUES-ALAIN MILLER
ÉDITIONS DU SEUIL 27, rue Jacob, Paris VP
ÉDITIONS DU SEUIL 27, rue Jacob, Paris VP
ISBN 978-2-02-049524-0 (ISBN 2-02-012502-1, 1e publication)
ISBN 978-2-02-049524-0 (ISBN 2-02-012502-1, 1st publication)
© Éditions du Seuil, mars 1991, juin 2001
© Éditions du Seuil, March 1991, June 2001
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www.editionsduseuil.fr
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LE TRANSFERT
TRANSFERENCE
1960-1961
1960-1961
AU COMMENCEMENT ÉTAIT L'AMOUR
IN THE BEGINNING WAS LOVE
La Schwärmerei de Platon.
Plato's Schwärmerei.
Socrate et Freud.
Socrates and Freud.
Critique de l'intersubjectivité.
Critique of Intersubjectivity.
La beauté des corps.
The Beauty of Bodies.
J'ai annoncé pour cette année que je traiterai du transfert dans sa disparité subjective, sa prétendue situation, ses excursions techniques.
I announced this year that I would address transference in its subjective imparity, its purported situation, and its technical excursions.
Disparité n'est pas un terme que j'ai choisi facilement. II souligne essentiellement que ce dont il s'agit va plus loin que la simple notion d'une dissymétrie entre les sujets. Il s'insurge, si je puis dirę, dès le principe, contre l'idée que l'intersubjectivité puisse à elle seule fournir le cadre dans lequel s'inscrit le phénomène. Il y a pour le dire des mots plus ou moins commodes selon les langues. C'est du terme odd que je cherche quelque équivalent pour qualifier ce que le transfert contient d'essentiellement impair. Il n'y a pas de terme pour le désigner, à part le terme d'imparité, qui n'est pas d'usage en français.
"Imparity" is not a term I chose lightly. It fundamentally underscores that what is at stake exceeds the mere notion of asymmetry between subjects. It rebels, so to speak, from the outset against the idea that intersubjectivity alone could furnish the framework for this phenomenon. Languages offer more or less convenient terms—I seek an equivalent for the English odd to qualify the essential unevenness within transference. No term exists for this except "imparity," which is not commonly used in French.
Sa prétendue situation, dit encore mon titre, indiquant par là quelque référence à l'effort fait ces dernières années dans l'analyse pour organiser ce qui se passe dans la cure autour de la notion de situation. Le mot prétendue est là pour dire que je m'inscris en faux, ou du moins dans une position corrective, par rapport à cet effort. Je ne crois pas que l'on puisse dire de l'analyse, purement et simplement, qu'il y a là une situation. Si c'en est une, c'en est une dont on peut dire aussi que ce n'est pas une situation, ou encore que c'est une bien fausse situation.
The phrase "its purported situation" in my title signals a critical stance toward recent analytic efforts to organize what occurs in the cure around the notion of "situation." The word "purported" indicates my corrective position toward these efforts. I do not believe analysis can be straightforwardly termed a situation. If it is one, it is also not one—or at least a highly false situation.
Quant à tout ce qui se présente comme technique, il doit s'inscrire comme référé à ces principes ou, du moins, à cette recherche des principes qui déjà s'évoque dans l'indication que donne mon titre de ces differences d'approche. Pour tout dire, une juste topologie est ici requise, et, partant, une rectification de ce qui est impliqué communément dans l'usage que nous faisons tous les jours de la notion,théorique, de transfert. Il s'agit de la référer à une expérience. Elle, nous la connaissons fort bien pourtant, tout au moins pour autant que, à quelque titre que ce soit, nous ayons pratiqué l'expérience analytique.
As for what presents itself as "technique," it must be anchored in these principles—or at least in the search for principles already evoked by my title's reference to differing approaches. In short, a proper topology is required here, and thus a rectification of what is commonly implied in our everyday theoretical use of "transference." The task is to link it to an experience we know well—provided we have engaged with analytic practice in any capacity.
J'ai mis longtemps à en venir à ce cœur de notre expérience. Selon la date où l'on fait commencer ce séminaire, qui est celui dans lequel je guide un certain nombre d'entre vous depuis quelques années, c'est dans sa huitième ou dans sa dixième année que j'aborde le transfert.
I have taken considerable time to reach this core of our experience. Depending on when one dates the inception of this seminar—which I have conducted for some of you over several years—I approach transference in its eighth or tenth year.
Vous verrez que ce long retard n'était pas sans raison.
You will see that this prolonged delay was not without reason.
Commençons donc.
Let us begin.
Au commencement
In the Beginning
Chacun m'impute aussitôt de me référer à quelque paraphrase de la formule Au commencement était le Verbe.
Many will immediately assume I am paraphrasing "In the beginning was the Word."
Im Anfang war die Tat, dit un autre,
Im Anfang war die Tat ("In the beginning was the Deed"), says another.
Pour un troisième, d'abord, c'est-à-dire au commencement du monde humain, d'abord était la praxis.
For a third, first—that is, at the dawn of the human world—was praxis.
Voilà trois énoncés en apparence incompatibles. Mais à la vérité, du lieu où nous sommes pour en trancher, c'est-à-dire de l'expérience analytique, ce qui importe n'est point leur valeur d'énoncé, mais leur valeur d'énonciation, ou encore d'annonce, je veux dire ce en quoi ils font apparaître l'ex nihilo propre à toute création, et en montrent la liaison intime avec l'évocation de la parole. À ce niveau, ils manifestent évidemment qu'ils rentrent dans le premier énoncé, Au commencement était le Verbe.
These three statements appear incompatible. Yet from our vantage in analytic experience, what matters is not their propositional value but their enunciative value—how they reveal the ex nihilo inherent to all creation and its intimate bond with the evocation of speech. At this level, they clearly converge in the first statement: "In the beginning was the Word."
Si j'évoque cela, c'est pour en différencier ce que je dis, et le point d'où je vais partir pour affronter ce terme le plus opaque, ce noyau de notre expérience, qu'est le transfert.
I evoke this to differentiate my approach as I confront transference—that most opaque term, the kernel of our experience.
J'entends partir, je veux partir, je vais essayer de partir- en com- mençant avec toute la maladresse nécessaire de partir aujourd'hui de ceci, que le terme au commencement a certainement un autre sens dans l'analyse.
I intend to start—awkwardly yet necessarily—from the premise that "in the beginning" holds a distinct meaning in analysis.
Au commencement de l'expérience analytique, rappelons-le, fut l'amour. Ce commencement est autre chose que la transparence à elle-même de l'énonciation, qui donnait leur sens aux formules detout à l'heure. C'est un commencement épais, un commencement confus. C'est un commencement non de création, mais de formation. Je viendrai tout à l'heure au point historique où naît de la rencontre d'un homme et d'une femme, de Joseph Breuer et de Anna O. dans l'observation inaugurale des Studien über Hysterie, où naît ce qui est déjà la psychanalyse, et qu'Anna a baptisé elle-même du terme de talking-cure, ou encore de ramonage de cheminée, chimney sweeping.
At the beginning of the analytic experience, let us recall, was love. This beginning is something other than the self-transparency of enunciation that gave meaning to the formulas mentioned earlier. It is a thick beginning, a confused beginning. It is a beginning not of creation, but of formation. I shall soon address the historical point where emerges from the encounter between a man and a woman — Joseph Breuer and Anna O. in the inaugural observation of Studies on Hysteria — what was already psychoanalysis, which Anna herself baptized with the term talking-cure or chimney sweeping.
Avant d'y venir, je veux rappeler un instant, pour ceux qui n'étaient pas là l'année dernière, quelques-uns des termes autour desquels a tourné notre exploration de ce que j'ai appelé l'éthique de la psychanalyse.
Before reaching that point, I wish to briefly recall for those absent last year some key terms from our exploration of what I called the ethics of psychoanalysis.
L'année dernière, j'ai voulu expliquer devant vous — disons, pour me référer au mot de création que j'ai donné tout à l'heure — la structure créationniste de l'èthos humain comme tel, l'ex nihilo qui subsiste en son cœur, et qui fait, pour employer un terme de Freud, le noyau de notre être, Kern unseres Wesens. J'ai voulu montrer que cet èthos s'enveloppe autour de cet ex nihilo comme subsistant en un vide impénétrable.
Last year, I sought to explain before you — let us say, invoking the term "creation" I used earlier — the creationist structure of human ethos as such, the ex nihilo persisting at its core, which constitutes, to use Freud's term, the kernel of our being, Kern unseres Wesens. I aimed to show how this ethos envelops itself around this ex nihilo as subsisting in an impenetrable void.
Pour l'aborder, et pour désigner ce caractère impénétrable, j'ai com- mencé, vous vous en souvenez, par une critique dont la fin consistait à rejeter expressément ce que vous me permettrez d'appeler, ou tout au moins que ceux qui m'ont entendu me passeront d'appeler, la Schwärmerei de Platon.
To approach this and designate its impenetrable character, I began — as you may recall — with a critique whose conclusion expressly rejected what you will permit me to call, or at least what those who have heard me will allow me to call, Plato's Schwärmerei.
Schwärmerei, pour ceux qui ne le savent pas, désigne en allemand rêverie, fantasme, dirigé vers quelque enthousiasme, et plus spéciale- ment vers la superstition. Bref, il s'agit d'une notation critique, ajoutée par l'histoire, dans l'ordre de l'orientation religieuse. Le terme de Schwärmerei a nettement cette inflexion dans les textes de Kant. Eh bien, la Schwärmerei de Platon, c'est d'avoir projeté sur ce que j'appelle le vide impénétrable l'idée du Souverain Bien.
Schwärmerei, for those unfamiliar, denotes in German a dreamy fantasizing directed toward enthusiastic zeal, more specifically toward superstition. In short, it constitutes a critical marker in the history of religious orientation. The term Schwärmerei carries this inflection distinctly in Kant's texts. Well, Plato's Schwärmerei lies in having projected onto what I call the impenetrable void the idea of the Supreme Good.
Tel est le chemin qu'avec plus ou moins de succès assurément, dans une intention formelle, j'ai essayé de suivre — qu'est-ce qui résulte pour nous du rejet de la notion platonicienne du Souverain Bien comme occupant le centre de notre être ?
Such was the path I attempted to follow — with more or less assured success, yet with formal intent — what emerges for us from rejecting the Platonic notion of the Supreme Good as occupying the center of our being?
Pour rejoindre notre expérience sans doute, mais dans une visée critique, j'ai procédé à partir de ce que l'on peut appeler la conversion aristotélicienne par rapport à Platon. Aristote sans aucun doute est pour nous dépassé sur le plan éthique, mais au point où nous ensommes, de devoir montrer le sort historique des notions éthiques à partir de Platon, la référence aristotélicienne est assurément essentielle.
To reconnect with our experience, undoubtedly, but within a critical aim, I proceeded through what might be termed the Aristotelian conversion relative to Plato. Aristotle is assuredly surpassed for us in ethical matters, yet given our current need to demonstrate the historical fate of ethical notions since Plato, the Aristotelian reference remains essential.
À suivre ce que l'Éthique à Nicomaque contient d'un pas décisif dans l'édification d'une réflexion éthique, il est difficile de ne pas voir que, si elle maintient la notion de Souverain Bien, elle en change profondément le sens. Par un mouvement de réflexion inversé, elle le fait consister en la contemplation des astres, c'est-à-dire de la sphère la plus extérieure du monde. Et c'est justement parce que cette sphère, qui était pour Aristote un existant absolu, incréé, incorruptible, est pour nous décisivement volatilisée dans le poudroiement des galaxies, dernier terme de notre investigation cosmologique, que l'on peut prendre la référence aristotélicienne comme point critique de ce qu'est dans la tradition antique la notion de Souverain Bien.
When examining what the Nicomachean Ethics contains as a decisive step in constructing ethical reflection, one cannot overlook that while maintaining the notion of Supreme Good, it profoundly alters its meaning. Through an inverted reflective movement, Aristotle locates it in the contemplation of the stars — the outermost sphere of the cosmos. Precisely because this sphere, which for Aristotle constituted an absolute, uncreated, incorruptible existent, has for us definitively dissolved into the dust of galaxies (the ultimate term of our cosmological investigation), we may take the Aristotelian reference as the critical point for understanding the ancient tradition's notion of Supreme Good.
Nous avons été amenés par ce pas au pied du mur, du mur toujours le même depuis qu'une réflexion éthique essaie de s'élaborer. Il nous fallait assumer ou non ce dont la réflexion, la pensée éthique, n'a jamais pu se dépêtrer, à savoir qu'il n'y a de bon, de good, de Gute et de plaisir, qu'à partir du Bien. Et il nous restait à chercher le principe du Wohltat, du bien agir, et ce qu'il infere permet de laisser dire qu'il n'est peut-être pas simplement la B.A., la bonne action, fût-elle portée à la puissance kantienne de la maxime universelle.
This step brought us to confront the perennial wall facing all ethical reflection. We had to accept or reject what ethical thought has never disentangled itself from: that there is no good, no good, no Gute, and no pleasure except through the Good. It remained for us to seek the principle of Wohltat (beneficent action) and what its inference permits us to state — that it may not be merely the B.A. (good deed), even when elevated to the Kantian power of universal maxim.
Si nous devons prendre au sérieux la dénonciation freudienne de la fallace des satisfactions dites morales, pour autant qu'une agressivité s'y dissimule qui réalise cette performance de dérober à celui qui l'exerce sa jouissance, tout en répercutant sans fin sur ses partenaires sociaux son méfait ce qu'indiquent ces longues conditionnelles, circonstantielles, c'est exactement l'équivalent du Malaise dans la civilisation dans l'œuvre de Freud. On doit se demander par quels moyens opérer honnêtement avec le désir. C'est-à-dire comment préserver le désir dans l'acte, la relation du désir à l'acte? Le désir trouve ordinairement dans l'acte plutôt son collapsus que sa réalisation, et, au mieux, l'acte ne présente au désir que son exploit, sa geste héroïque. Comment préserver, dis-je, du désir à cet acte, ce que l'on peut appeler une relation simple, ou salubre?
If we take seriously Freud's denunciation of the fallacy of so-called moral satisfactions — insofar as they conceal an aggressivity that achieves the feat of robbing its practitioner of enjoyment while endlessly projecting its mischief onto social partners (what these lengthy conditional clauses circumstantially indicate parallels Freud's Civilization and Its Discontents) — we must ask by what means to operate honestly with desire. That is: how to preserve desire in the act, the relation of desire to the act? Desire ordinarily finds in the act its collapse rather than its realization. At best, the act presents desire with its exploit, its heroic gesture. How, I ask, to preserve between desire and this act what may be called a simple or salubrious relation?
Ne mâchons pas les mots de ce que veut dire salubre dans le sens de l'expérience freudienne. Cela veut dire débarrassé, aussi débarrassé que possible, de cette infection qui est à nos yeux mais pas seulementà nos yeux, aux yeux depuis toujours, dès qu'ils s'ouvrent à la réflexiori éthique le fond grouillant de tout établissement social comme tel.
Let us not mince words about what salutary means in the Freudian sense of experience. It signifies being rid — as thoroughly rid as possible — of that infection which to our eyes (though not ours alone, but to all eyes since ethical reflection first dawned) constitutes the seething foundation underlying every social institution.
Cela suppose, bien sûr, que la psychanalyse, dans son manuel opé- ratoire même, ne respecte pas cette taie, cette cataracte nouvellement inventée, cette plaie morale, cette forme de cécité, que constitue une certaine pratique du point de vue dit sociologique. Je pourrais rappeler ici ce qu'a pu présentifier à mes yeux telle rencontre récente de ce à quoi aboutit, de vide et de scandaleux à la fois, cette recherche qui prétend réduire une expérience comme celle de l'inconscient à la référence de deux, trois, voire quatre modèles sociologiques, mais mon irritation, qui fut grande, est tombée, et je laisserai les auteurs de tels exercices aux ponts aux ânes qui veulent bien les recueillir.
This presupposes, of course, that psychoanalysis — in its very operational manual — refuses to respect that film, that newly-invented cataract, that moral sore, that form of blindness constituted by certain practices of the so-called sociological perspective. I could recount here what recent encounters have shown me regarding the vacuity and scandalous ends of research claiming to reduce an experience like the unconscious to two, three, or even four sociological models. But though my irritation was great, it has subsided, and I shall leave the authors of such exercises to the dunces who welcome them.
Je précise qu'en parlant en ces termes de la sociologie, je ne fais certes pas référence au niveau de méditation où se situe la réflexion d'un Lévi-Strauss consultez son discours inaugural au Collège de France, qui se réfère expressément à une méditation éthique sur la pratique sociale. La double référence à une norme culturelle d'une part, plus ou moins mythiquement située dans le néolithique, et à la méditation de politique de Rousseau d'autre part, est là suffisamment indicative. Mais laissons, cela ne nous concerne point ici.
Let me clarify that in speaking thus of sociology, I am certainly not referring to the level of meditation found in the work of Lévi-Strauss — consult his inaugural lecture at the Collège de France, which expressly engages with ethical reflection on social practice. The dual reference to a cultural norm (mythically situated in the Neolithic) and to Rousseau’s political meditations suffices as indication. But let us set this aside, for it does not concern us here.
Je rappellerai seulement que c'est par le biais de la référence propre- ment éthique que constitue la réflexion sauvage de Sade, que c'est sur les chemins insultants de la jouissance sadianiste, que je vous ai montré un des accès possibles à la frontière proprement tragique où se situe l'Oberland freudien. C'est au sein de ce que certains d'entre vous ont baptisé l'entre-deux-morts terme très exact pour désigner le champ où s'articule comme tel tout ce qui arrive dans l'univers dessiné par Sophocle, et non pas seulement dans l'aventure d'Edipe roi, que se situe ce phénomène dont je crois pouvoir dire que nous avons introduit un repérage dans la tradition éthique, dans la réflexion sur les motifs et les motivations du Bien. Ce repérage, je l'ai désigné proprement comme étant celui de la beauté, en tant qu'elle orne ou, plutôt, qu'elle a pour fonction de constituer le dernier barrage avant l'accès à la chose dernière, à la chose mortelle, en ce point où la méditation freudienné est venue faire son dernier aveu sous le terme de pulsion de mort.
I will merely recall that it was through the properly ethical reference constituted by Sade’s untamed reflection — along the insulting pathways of Sadean jouissance — that I showed you one possible access to the tragic frontier demarcating Freud’s Oberland. It is within what some of you have termed the between-two-deaths (an exact phrase for designating the field where Sophocles’ universe articulates itself, not merely in the adventure of Oedipus Rex) that we locate a phenomenon whose coordinates I believe we have introduced into the ethical tradition’s reflection on the motives and motivations of the Good. These coordinates I specifically designated as those of beauty — not as ornament, but rather as serving to erect the final barrier before access to the ultimate thing, the mortal thing, at the precise point where Freudian meditation made its ultimate confession under the term death drive.
Je vous demande pardon de ce long détour, qui n'est qu'un bref résumé où j'ai cru devoir dessiner ce que nous avons dit l'an dernier.Ce détour était nécessaire pour rappeler, à l'origine de ce que nous allons avoir à dire maintenant, ce sur quoi nous nous sommes arrêtés concernant la fonction de la beauté. Je n'ai pas besoin en effet, pour la plupart d'entre vous, d'évoquer ce que constitue le terme du beau, de la beauté, à ce point d'inflexion que j'ai appelé la Schwärmerei platonicienne.
I beg your pardon for this lengthy detour, which is but a brief summary of last year’s trajectory. This detour was necessary to recall, at the origin of our current concerns, where we left off regarding the function of beauty. For most of you, I need not elaborate on what constitutes the term of the beautiful — of beauty — at this inflection point I called Platonic Schwärmerei.
Provisoirement, à titre d'hypothèse, nous allons considérer que celle-ci constitue, au niveau d'une aventure sinon psychologique, du moins individuelle, l'effet d'un deuil que l'on peut bien dire immortel puisqu'il est à la source même de tout ce qui s'est articulé depuis, dans notre tradition, sur l'idée d'immortalité — du deuil immortel de celui qui incarna cette gageure de soutenir sa question, qui n'est que la question de tout un qui parle, au point où lui la recevait, cette question, de son propre démon, selon notre formule, sous une forme inversée. J'ai nommé Socrate — Socrate ainsi mis à l'origine, disons-le tout de suite, du plus long transfert, ce qui donnerait à cette formule tout son poids, qu'ait connu l'histoire.
Provisionally, as a working hypothesis, we shall consider that this Schwärmerei constitutes — at the level of an individual (if not psychological) adventure — the effect of a mourning we may well call immortal, since it lies at the source of everything subsequently articulated in our tradition regarding the idea of immortality. It is the immortal mourning of he who embodied the wager of sustaining his question (which is but the question of any speaking being) at the point where he received it from his own daimon — to use our formula — in inverted form. I speak of Socrates — Socrates thus positioned at the origin, let us say outright, of the longest transference (giving this formulation its full weight) known to history.
J'entends vous le faire sentir — le secret de Socrate sera derrière tout ce que nous dirons cette année du transfert.
My intent is to make you feel this: Socrates’ secret will undergird everything we say this year about transference.
Ce secret, Socrate l'a avoué. Mais ce n'est pas parce qu'on l'avoue qu'un secret cesse d'être un secret. Socrate prétend ne rien savoir, sinon savoir reconnaître ce que c'est que l'amour, savoir reconnaître infailliblement, nous dit-il — je passe au témoignage de Platon, nommément dans le Lysis, paragraphe 204c, là où il les rencontre, où est l'amant et où est l'aimé.
This secret, Socrates confessed. But a secret does not cease being secret because it is confessed. Socrates claims to know nothing, save how to recognize what love is — how to unfailingly discern, as he tells us (I refer to Plato’s testimony in the Lysis, 204c) where the lover and the beloved stand.
Les occurrences sont multiples de cette référence de Socrate à l'amour, et nous ramènent à notre point de départ, pour autant que j'entends aujourd'hui l'accentuer. En effet, quelque pudique, ou inconvenant, que soit le voile maintenu, demi-écarté, sur l'accident inaugural qui détourna l'éminent Breuer de donner toute sa suite à la première expérience, pourtant sensationnelle, de la talking-cure, il est bien évident que c'était une histoire d'amour. Que cette histoired'amour n'ait pas existé seulement du côté de la patiente n'est pas douteux non plus.
Multiple instances recall Socrates' reference to love, returning us to our starting point as I intend to emphasize today. Indeed, however discreet or improper the half-drawn veil remains over the inaugural accident that diverted the eminent Breuer from pursuing his groundbreaking experience of the talking-cure, it is evident that this was a love affair. That this love affair existed not solely on the patient's side is equally beyond doubt.
Il ne suffit pas de dire dans les termes exquisement retenus qui sont les nôtres, comme M. Jones le fait à telle page de son premier volume de la biographie de Freud, que Breuer dut être la victime de ce que nous appelons, dit-il, un contre-transfert un peu marqué. Il est clair que Breuer aima sa patiente. Nous n'en voulons pour preuve la plus évidente que ce qui, en pareil cas, en est l'issue bien bourgeoise, le retour à une ferveur conjugale ranimée, le voyage à Venise d'urgence, avec même pour résultat le fruit d'une petite fille nouvelle s'ajoutant à la famille, dont assez tristement Jones nous indique que la fin, bien des années après, devait se confondre avec l'irruption catastrophique des nazis à Vienne.
It is insufficient to describe in the exquisitely restrained terms we employ — as Mr. Jones does on a certain page of his first volume of Freud's biography — that Breuer fell victim to what we call, he says, a rather pronounced counter-transference. Clearly, Breuer loved his patient. The most glaring proof lies in the quintessentially bourgeois resolution: the revival of marital fervor, the emergency trip to Venice, resulting even in the arrival of a new daughter to the family — a daughter whose tragic end, Jones rather bleakly notes, would later coincide with the Nazis' catastrophic invasion of Vienna.
Il n'y a pas à ironiser sur ces sortes d'accidents, si ce n'est, bien sûr, pour ce qu'ils peuvent présenter de typique par rapport à un certain style propre aux relations dites bourgeoises avec l'amour. Ils révèlent le besoin, la nécessité, d'un réveil à l'endroit de cette incurie du cœur qui s'harmonise si bien avec le type d'abnégation où s'inscrit le devoir bourgeois.
There is no need to mock such mishaps, except perhaps for their typicality regarding a certain bourgeois approach to love. They reveal the necessity of reawakening from this cardiac neglect so harmonious with the bourgeois ethic of self-abnegation.
Ce n'est pas là l'important. Peu importe que Breuer ait résisté ou non. Ce que nous devons plutôt bénir dans ce moment, c'est le divorce déjà inscrit plus de dix années à l'avance, entre Freud et lui. Cela se passe en 1882, il faudra dix ans pour que l'expérience de Freud aboutisse à l'ouvrage des Studien über Hysterie écrit avec Breuer, quinze ans pour que Breuer et Freud se séparent. Tout est là. Le petit Éros, dont la malice, au plus soudain de sa surprise, a frappé le premier, et l'a contraint à la fuite, trouve son maître dans le second, Freud. Et pourquoi ?
This is not what matters. Whether Breuer resisted or not is irrelevant. What we should rather bless is the schism already inscribed over a decade earlier between Freud and himself. The year is 1882. Ten years would pass before Freud's experience culminated in the Studies on Hysteria co-authored with Breuer; fifteen before their separation. Here lies everything. The mischievous Eros, striking the first with sudden surprise and compelling flight, finds his master in the second — Freud. Why?
Je pourrais dire — laissez-moi m'amuser un instant — que c'est parce que pour Freud, la retraite était coupée. Cet élément appartient au même contexte que celui que nous connaissons depuis que nous avons sa correspondance avec sa fiancée, celui de ces amours intransi- geantes dont il était le sectateur. Il rencontre des femmes' idéales, qui lui répondent sur le mode physique du hérisson, Sie streben dagegen, comme il l'écrit dans le rêve de l'injection d'Irma, où les allusions à sa propre femme ne sont pas évidentes, ni avouées — elles sont toujours à rebrousse-poil. La Frau Professor apparaît en, tous les cas comme un élément du dessein permanent que nous livre Freud, de sa soif, et elleest à l'occasion l'objet des émerveillements de Jones, qui pourtant, si j'en crois mes informations, savait ce que filer doux voulait dire.
I might say — allow me this momentary amusement — that for Freud, retreat was impossible. This element belongs to the same context revealed in his correspondence with his fiancée: these intransigent loves whose sectarian he was. He encounters ideal women who respond with the physical resistance of hedgehogs — Sie streben dagegen, as he writes in the dream of Irma's injection, where allusions to his own wife remain obscure and unconfessed — they are perpetually against the grain. The Frau Professor emerges in any case as part of Freud's permanent design, his thirst, becoming at times the object of Jones' admiration — though Jones, I'm informed, knew well the art of yielding.
Ce serait un curieux dénominateur commun de Freud et Socrate, Socrate dont vous savez que lui aussi avait affaire à la maison à une mégère pas commode. La différence entre les deux, pour être sensible, serait celle dont Aristophane nous a montré le profil, entre la loutre d'apparat et la belette lysistratesque, dont il nous faut sentir dans les répliques d'Aristophane la puissance de morsure. Simple difference d'odeur.
A curious common denominator between Freud and Socrates would emerge here — Socrates, whom you know also dealt domestically with a formidable shrew. Their difference, though palpable, resembles the profile Aristophanes sketched between the ceremonial otter and the Lysistratic weasel, whose biting force we sense in Aristophanes' retorts. A mere difference of odor.
En voilà assez sur ce sujet. Je pense qu'il n'y a là qu'une référence occasionnelle, et que cette donnée quant à l'existence conjugale n'est nullement indispensable, rassurez-vous chacun, à votre bonne conduite. Il nous faut chercher plus loin le mystère dont il s'agit.
Enough on this. I deem these but incidental references, and assure you all that marital status holds no necessity for proper conduct. We must seek the mystery further afield.
À la difference de Breuer, et quelle qu'ert soit la cause, la démarche qu'adopte Freud fait de lui le maître du redoutable petit dieu. Il choisit, comme Socrate, de le servir pour s'en servir. Là, à ce s'en servir, de l'Éros -encore fallait-il le souligner, commencent pour nous les problèmes. Car s'en servir pour quoi ?
Unlike Breuer — whatever the cause — Freud's approach made him master of the fearsome little god. Like Socrates, he chose to serve Eros in order to use him. Here, at this using of Eros — let us stress it — our problems begin. For to use him towards what end?
C'est bien là qu'il était nécessaire que je vous rappelle les points de référence de notre articulation de l'année dernière s'en servir pour le Bien? Nous savons que le domaine d'Éros va infiniment plus loin qu'aucun champ que puisse couvrir le Bien. Tout au moins partons-nous en le tenant pour acquis, et c'est en quoi les problèmes que pose pour nous le transfert ne font ici que commencer. C'est d'ailleurs une chose perpétuellement présentifiée à mon esprit et au vôtre, pour autant que c'est langage courant, discours commun sur l'analyse, que de dire concernant le transfert, que vous ne devez d'aucune façon, ni préconçue, ni permanente, poser comme premier terme de la fin de votre action, le bien, prétendu ou pas, de votre patient, mais précisément son éros.
This is precisely where last year's conceptual framework becomes essential. To use him for the Good? We know Eros' domain extends infinitely beyond any terrain the Good might cover. At least let us take this as given, for here the problems transference poses for us are merely nascent. This remains perpetually present in my mind and yours, given how commonplace it is to assert — in analytic discourse on transference — that you must never posit the patient's presumed "good" as the primary aim of your action, but rather his Eros.
Je ne crois pas devoir manquer de rappeler une fois de plus ici ce qui conjoint, au maximum du scabreux, l'initiative socratique et l'ini-tiative freudienne, en rapprochant leurs issues dans la duplicité de termes de cette expression ramassée Socrate, lui aussi, choisit de servir Éros pour s'en servir, en s'en servant. Cela l'a conduit très loin, remarquez-le à un très loin que l'on s'efforce de camoufler en en faisant un pur et simple accident de ce que j'appelais tout à l'heure le fond grouillant de l'infection sociale. Mais n'est-ce pas lui faire injus-
I must once more recall what binds Socratic and Freudian initiatives at their most scandalous extreme, uniting their outcomes in the duplicity of this condensed expression: Socrates too chose to serve Eros in order to use him through service. This led him far indeed — a distance obscured by reducing it to mere accident within what I earlier termed the seething underbelly of social infection. But is this not an injus-
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tice, ne pas lui rendre raison, que de le croire? De croire qu'il ne savait pas parfaitement qu'il allait proprement à contre-courant de tout cet ⚫ ordre social au milieu duquel il inscrivait sa pratique quotidienne? Son comportement n'était-il pas véritablement insensé, et scandaleux, de quelque mérite que la dévotion de ses disciples ait entendu ensuite le revêtir en en mettant en valeur les faces héroïques ? Il est clair qu'ils n'ont pas pu faire que de ne pas enregistrer ce qui est une caractéris- tique majeure chez Socrate, et que Platon lui-même a qualifié d'un mot resté célèbre auprès de ceux qui se sont approchés du problème de, Socrate son atopia dans l'ordre de la cité.
tice? Is it not doing him an injustice, failing to grant him his due, to believe he was unaware he was swimming directly against the tide of the entire social order within which he inscribed his daily practice? Was his conduct not truly senseless and scandalous, regardless of the heroic veneer his disciples later bestowed through their devotion? They could not avoid registering what remains Socrates’ major characteristic — his atopia within the city’s order, as Plato himself termed it, a word still resonant for those who have approached the Socratic problem.
Dans le lien social, les opinions n'ont pas leur place si elles ne sont point vérifiées de tout ce qui assure l'équilibre de la cité, et, dès lors, non seulement Socrate n'y a pas sa place, mais il n'est nulle part. Quoi ⚫d'étonnant si une action si vigoureuse dans son caractère inclassable qu'elle vibre encore, et a pris sa place, jusqu'à nous, quoi d'étonnant ⚫ à ce qu'elle ait abouti à la peine de mort? c'est-à-dire, de la façon I la plus claire, à la mort réelle, infligée à une heure choisie à l'avance, avec le consentement de tous, et pour le bien de tous et après tout, sähs que les siècles aient jamais pu trancher depuis si la sanction était (juste ou injuste. De là, où va le destin de Socrate? un destin qu'il n'y a pas d'excès, me semble-t-il, à considérer, non pas comme extraor- dimaire, mais comme nécessaire.
Within the social bond, opinions hold no place unless verified by all that sustains the city’s equilibrium. Thus, not only does Socrates have no place there — he is nowhere. Is it any wonder that an action so vigorous in its unclassifiable character still resonates today, having secured its place even for us? That it culminated in the death penalty — real death, inflicted at a preordained hour, with universal consent and for the universal good — should surprise no one. Centuries have yet to determine whether this sanction was just or unjust. Where then does Socrates’ destiny lead? A destiny one need not exaggerate as extraordinary, but rather recognize as necessary.
Freud d'autre part, n'est-ce pas suivant la rigueur de sa voie qu'il a découvert la pulsion de mort? C'est aussi quelque chose de très scan- daleux, si moins coûteux sans aucun doute pour l'individu. Est-ce bien là une vraie difference?
As for Freud, did he not discover the death drive by rigorously following his path? This too is scandalous, though undoubtedly less costly for the individual. Is this a genuine difference?
- La logique formelle répète depuis des siècles, non sans raison dans son insistance, que Socrate est mortel, qu'il devait donc toujours mou- rif un jour. Mais ce n'est pas que Freud soit mort tranquille dans son liť qui ici nous importe. De ce qui est là dessiné, je me suis efforcé l'an dernier de vous montrer la convergence avec l'aspiration sadianiste. L'idée de la mort éternelle est ici à distinguer de la mort en tant qu'elle fait de l'être même son détour, sans que nous puissions savoir si c'est là sens ou non-sens, et aussi bien de l'autre, la seconde, celle des corps, Iceux qui suivent sans compromis Éros - Éros par où les corps se rejoignent, avec Platon en une seule âme, avec Freud sans âme du tout, mais en tout cas en un seul, Éros en tant qu'il unit unitivement.
Formal logic has repeated for centuries — not unreasonably — that Socrates was mortal and thus bound to die someday. But Freud dying peacefully in his bed is not our concern here. From this sketch, I strove last year to show its convergence with the Sadistic aspiration. The idea of eternal death must be distinguished from death as the detour of Being itself — we cannot know whether this is sense or nonsense — and from the second death of bodies. Those who follow Eros without compromise — Eros through which bodies unite, with Plato into a single soul, with Freud into an utterly soulless One — Eros as unitive force.
Bien sûr, vous pouvez ici m'interrompre. Où est-ce que je vous emmène ? Cet Éros, vous me l'accordez, c'est bien le même dans les deux cas, même s'il nous insupporte. Mais ces deux morts, qu'avez- vous à faire à nous les ramener, ce bateau de l'année dernière? Y pensez-vous encore? Et pour nous faire passer quoi ? Le fleuve qui les sépare. Sommes-nous dans la pulsion de mort ou dans la dialectique? Je vous réponds oui. Oui, si l'un porte l'autre pour vous rendre à 1 l'étonnement.
Of course, you may interrupt me here. Where am I taking you? This Eros, you’ll concede, is the same in both cases, even if it disquiets us. But why drag in these two deaths — last year’s boat? Are you still dwelling on that? To ferry us across what? The river separating them. Are we in the death drive or in dialectics? I answer: Yes. Yes, if one bears the other to return you to astonishment.
Je veux bien accorder que je m'égare, que je n'ai pas à vous porter aux impasses dernières, qu'à le faire au point de départ, je vous feras vous étonner, si vous ne le faites déjà, de Freud, sinon de Socrate,
I’ll grant I may be straying, that I need not lead you to ultimate impasses. Yet by doing so at the outset, I would provoke your astonishment — if you are not already astonished — at Freud, if not at Socrates.
Sans doute, ces impasses mêmes, si vous voulez bien ne vous étonner de rien, on vous prouvera qu'elles sont simples à résoudre. Il suffit que vous preniez comme point de départ quelque chose de simple comme bonjour, de clair comme eau de roche, l'intersubjectivité. Je t'inter- subjective, tu m'intersubjectives par la barbichette, le premier qui rira aura un soufflet, et bien mérité.
No doubt, these very impasses will prove simple to resolve if you kindly refrain from astonishment. Just take as your starting point something plain as day, clear as springwater: intersubjectivity. I intersubjectivize you, you intersubjectivize me by the goatee — first one to laugh gets a slap, and rightly earned.
On dit qui ne voit que Freud a méconnu qu'il n'y a rien d'autre dans la constante sado-masochiste? Le narcissisme explique tout. Et l'on s'adresse à moi Ne fûtes-vous pas près de le soutenir? Il faut dire qu'en ce temps j'étais dějà rétif à la fonction de sa blessure,.au narcissisme, mais qu'importe. Et l'on me dira aussi que mon intempestif Socrate aurait bien dû revenir, lui aussi, à cette intersubjectivité.
Do they not say Freud failed to see the sado-masochistic constant reduces to narcissism? Narcissism explains everything. And they address me: Were you not nearly arguing this yourself? True, I was already then resistant to its wounding function — narcissism — but what matter? They’ll also say my untimely Socrates should have returned to intersubjectivity too.
Somme toute, il n'a eu qu'un tort, c'est de violer la marche, sur laquelle il convient toujours de nous régler, des masses, dont chacun sait qu'il faut les attendre pour bouger le petit doigt sur le terrain de la justice, car elles y arriveront nécessairement demain. Voilà comment l'éton- nement est réglé, viré au compte de la faute. Les erreurs ne seront jamais que des erreurs judiciaires.
In short, his sole error was violating the measured pace at which we must always proceed — the pace of the masses, who, as everyone knows, must be awaited before lifting a finger on justice’s terrain, for they will inevitably arrive tomorrow. Thus, astonishment is settled, charged to the account of fault. Errors will never be more than judicial errors.
Cela, sans préjudice des motivations personnelles, de celle que peut constituer chez moi ce besoin d'en rajouter que j'ai toujours, et qui est à chercher dans mon goût de faire beau: Nous retombons sur nos pieds. C'est un penchant pervers. Donc ma sophistique peut être super- flue. Alors, nous allons repartir à procéder du A, et je reprendrai, à toucher terre, la force de la litote, pour viser sans que vous soyez même légèrement étonnés.
This, irrespective of personal motivations — like my own penchant for overstatement, rooted in my taste for elegance. We land back on our feet. It’s a perverse inclination. Hence my sophistry may be superfluous. So let us start anew from A, and I shall regain footing through litotes’ force, aiming without provoking the slightest astonishment.
L'intersubjectivité n'est-elle pas ce qui est le plus étranger à la rencontre analytique ? Y pointerait-elle que nous nous y dérobons, sûrs qu'il faut l'éviter. L'expérience freudienne se fige dès qu'elle apparaît. Elle ne fleurit que de son absence.
Is intersubjectivity not the most foreign element to the analytical encounter? Should it emerge, we evade it, certain it must be avoided. The Freudian experience congeals the moment it appears. It flourishes only through its absence.
Le médecin et le malade, comme on dit pour nous, cette fameuse relation dont on fait des gorges chaudes, vont-ils s'intersubjectiver à qui mieux mieux ? Peut-être, mais l'on peut dire que dans ce sens, l'un et l'autre n'en mènent pas large. Il me dit cela pour mon réconfort ou pour me plaire, pense l'un. Veut-il me rouler ?, pense l'autre. La relation berger-bergère elle-même, si elle s'engage ainsi, s'engage mal. Elle est condamnée, si elle y reste, à n'aboutir à rien. C'est en quoi, justement, ces deux relations, médecin-malade, berger-bergère, doivent différer à tout prix de la négociation diplomatique et du guet-apens.
The doctor and patient — as we say — that vaunted relation fueling so much fervor: are they to intersubjectivize each other ad nauseam? Perhaps, but in this direction, neither fares well. Is he saying this to comfort me or to please me? thinks one. Is he trying to dupe me? thinks the other. Even the shepherd-shepherdess relation, thus engaged, falters. Condemned to sterility if persisting, it must at all costs differ from diplomatic negotiation and ambush.
Ce que l'on appelle le poker, le poker de la théorie, n'en déplaise à M. Henri Lefebvre, n'est pas à chercher dans l'œuvre de M. von Neumann comme il l'a pourtant affirmé récemment ce qui fait que, vu ma bienveillance, je ne peux en déduire qu'une chose, qu'il ne connaît de la théorie de von Neumann que le titre qui figure dans le catalogue des éditions Hermann. Il est vrai que, du même coup, M. Henri Lefebvre met sur le registre du poker la discussion philosophique elle-même à laquelle nous étions en proie. Si ce n'est pas son droit, après tout, je ne puis que lui laisser le retour de son mérite.
What is called the poker of theory — no offense to Mr. Henri Lefebvre — is not to be found in Mr. von Neumann’s work, despite his recent assertion. Given my benevolence, I can only conclude he knows von Neumann’s theory solely through its title in the Hermann catalog. True, Mr. Lefebvre thereby enrolls philosophical debate itself — our present struggle — under poker’s register. If this is not his right, I can but leave him to his merit’s return.
Pour revenir à la pensée de notre couple intersubjectif, mon premier soin comme analyste sera de ne pas me mettre dans le cas que mon patient ait même à me faire part de telles réflexions, et le plus simple pour le lui épargner est justement d'éviter toute attitude qui prête à imputation de réconfort, a fortiori de séduction. Même éviterais-je absolument cette imputation, il peut se faire qu'elle aille à m'échapper comme telle si je vois le patient, à toute extrémité, prendre une telle attitude mais je ne puis le faire que dans la mesure où je souligne que c'est. à son insu que je suppose qu'il le fasse. Encore faudra-t-il que je prenne mes précautions pour éviter tout malentendu,à savoir avoir l'air de le charger d'une finasserie, si peu calculée qu'elle soit.
To return to the thought of our intersubjective couple, my primary concern as analyst will be to avoid placing myself in a position where my patient might even need to share such reflections. The simplest way to spare him this is precisely to evade any attitude lending itself to imputations of reassurance, a fortiori of seduction. Even were I to absolutely avoid such imputations, it may still occur that they escape me as such if I observe the patient, in extremis, adopting such an attitude—but I can only do so by underscoring that he acts thus unwittingly. Yet I must take precautions to prevent all misunderstanding—namely, avoiding the appearance of charging him with cunning, however uncalculated it may be.
Ce n'est donc même pas dire qu'il reviendrait en propre à l'analyse de reprendre l'intersubjectivité en un mouvement qui la porterait à une puissance seconde comme si l'analyste entendait que l'analysé s'enferre pour que lui-même, l'analyste, le tourne. Non, cette inter- subjectivité est proprement réservée ou, mieux encore, renvoyée sine die, pour laisser apparaître une autre prise, dont la caractéristique est justement d'être essentiellement le transfert.
This is not even to say that analysis proper would reclaim intersubjectivity through a movement elevating it to a second power—as if the analyst intended the analysand to entangle himself so that the analyst might then outmaneuver him. No, this intersubjectivity is strictly reserved or, better still, indefinitely deferred, allowing another grasp to emerge—one whose essential characteristic is precisely transference.
Le patient lui-même le sait, il l'appelle, il se veut surpris ailleurs, Vous direz que c'est un autre aspect de l'intersubjectivité même, chose curieuse, dans le fait que c'est moi-même qui aurais ici frayé la voie. Mais où que l'on place cette initiative, elle ne peut m'être imputée: là qu'à contresens.
The patient himself knows this. He invokes it, claims surprise elsewhere. You might argue this is another facet of intersubjectivity itself—curiously, in the fact that I myself would have paved the way here. But wherever one locates this initiative, it cannot be imputed to me except as a misreading.
Et de fait, si je n'avais pas formalisé dans la position des joueurs, de, bridge les altérités subjectives qui sont en jeu dans la position analy tique, jamais on n'eût pu feindre me voir faire un pas convergeant avec le schème de fausse audace dont un Rickman s'est un jour avisé sous le nom de two-bodies' psychology.
Indeed, had I not formalized in the position of bridge players the subjective alterities at stake in the analytic position, no one could have pretended to see me converging with the schema of false audacity that a Rickman once ventured under the name of two-bodies' psychology.
De telles créations ont toujours un certain succès dans l'état de respiration amphibie où se sustente la pensée analytique. Pour qu'elles réussissent, il suffit de deux conditions. D'abord, qu'elles soient censéeš venir de zones d'activité scientifique honorables, d'où puisse revenir dans l'actualité, d'ailleurs facilement défraîchie, de la psychanalyse, une ristourne de lustre. Ici, c'était le cas, car Rickman était un homme qui avait, peu après la guerre, l'aura bénéfique d'avoir été dans le bain de la révolution russe, ce qui était censé l'avoir mis en pleine expě- rience d'interpsychologie. La seconde raison du succès, c'est de ne déranger en rien la routine de l'analyse. Et c'est ainsi que l'on refait une voie pour des aiguillages mentaux qui nous ramènent au garage.
Such creations always enjoy some success within the amphibious respiration sustaining analytic thought. For them to thrive, two conditions suffice. First, that they are presumed to originate from reputable scientific zones, thereby reflecting back upon psychoanalysis’s currently faded prestige a borrowed luster. Here, this was the case, for Rickman bore the beneficent aura—shortly after the war—of having been immersed in the Russian Revolution, which supposedly granted him full interpsychological experience. The second reason for success is that such notions disturb analytic routine not at all. Thus, mental switchings are rerouted back to the depot.
L'appellation de two-bodies' psychology aurait pu au moins avoir la vertu de nous éveiller au sens de ce que l'attrait des corps, qu'elle évoque, peut avoir affaire dans la prétendue situation analytique. Mais ce sens, remarquez-le, est justement celui qui est complètement élidé de l'emploi de sa formule.
The label two-bodies' psychology might at least have awakened us to how the allure of bodies—which it evokes—relates to the so-called analytic situation. But note that this very meaning is entirely elided from the formula’s usage.
Il est curieux qu'il nous faille passer par la référence socratique pour en voir la portée. Dans Socrate, je veux dire là où on le fait parler, laréférence à la beauté des corps est permanente. Elle est, si l'on peut dire, animatrice de ce moment d'interrogation dans lequel nous ne sommes même pas encore entrés, et où nous ne savons même pas encore comment se répartissent la fonction de l'amant et celle de l'aimé. Tout au moins les choses sont-elles là appelées par leur nom, ce qui nous permet de faire à ce propos des remarques utiles.
It is curious that we must pass through the Socratic reference to grasp its import. In Socrates—I mean where he is made to speak—the evocation of bodily beauty is ceaseless. It animates, so to speak, this interrogative moment we have not yet entered, where we do not even know how the roles of lover and beloved are distributed. At the very least, things here are called by their names, allowing us to make useful observations.
Si quelque chose dans l'interrogation passionnée qui anime le départ du procès dialectique a effectivement rapport au corps, il faut bien dire que dans l'analyse, ce rapport se souligne par des traits dont la valeur d'accent prend son poids de son incidence particulièrement négative. Que les analystes eux-mêmes — j'espère qu'ici, personne ne se sentira visé — ne se recommandent pas par un agrément corporel, c'est à quoi la laideur socratique donne son plus noble antécédent, en même temps, d'ailleurs, qu'elle nous rappelle que ce n'est pas du tout un obstacle à l'amour. Mais il faut tout de même souligner que l'idéal physique du psychanalyste, tel du moins qu'il se modèle dans l'ima- gination de la masse, comporte une addition d'épaisseur obtuse et de rustrerie bornée qui véhicule vraiment avec elle toute la question du prestige.
If something in the impassioned questioning animating the dialectic’s outset indeed relates to the body, we must note that in analysis, this relation is accentuated through features whose weight derives from their particularly negative incidence. That analysts themselves—I hope none here feel targeted—do not commend themselves by physical charm finds its noblest precedent in Socratic ugliness, which also reminds us this is no impediment to love. Yet we must emphasize how the analyst’s physical ideal—as modeled in mass imagination—combines obtuse thickness and boorish narrow-mindedness, thereby carrying with it the whole question of prestige.
L'écran de cinéma est ici le révélateur le plus sensible. Pour nous servir simplement du tout dernier film de Hitchcock, voyez sous quelle forme se présente le débrouilleur d'énigme, celui qui se présente là pour trancher sans appel au terme de tous les recours. Franchement, il porte toutes les marques de l'intouchable.
The cinema screen here proves the most sensitive revealer. Consider Hitchcock’s latest film: observe the guise of the enigma-solver who arrives to pronounce final judgment after all appeals. Frankly, he bears every mark of the untouchable.
Aussi bien touchons-nous là un élément essentiel de la convention, puisqu'il s'agit de la situation analytique. Pour qu'elle soit violée d'une façon qui ne soit pas révoltante — prenons toujours le même terme de référence, le cinéma —, il faut que celui qui joue le rôle de l'analyste — voyez Soudain, l'été dernier —, que le thérapeute, celui qui pousse la caritas jusqu'à rendre noblement le baiser qu'une malheureuse lui plaque sur les lèvres, soit beau garçon. Là, il faut absolument qu'il le soit. Il est vrai qu'il est aussi neurochirurgien, et qu'on le renvoie promptement à ses trépans. Ce n'est pas une situation qui pourrait durer.
Here we touch an essential element of the convention—the analytic situation itself. For its violation not to revolt—take cinema again as reference—the analyst figure (see Suddenly, Last Summer) must be handsome when pushing caritas to the point of nobly returning a kiss planted on his lips by a wretched woman. There, he absolutely must be. True, he is also a neurosurgeon, promptly sent back to his trepans. Such a situation could not endure.
En somme, l'analyse est la seule praxis où le charme soit un incon- vénient. Il romprait le charme. Qui a donc entendu parler d'un analyste de charme?Ce ne sont pas des remarques inutiles, bien qu'elles puissent paraître faites pour nous amuser. Il importe qu'elles soient évoquées à leur étape. Il n'est pas moins notable que dans la direction du malade, l'accès même au corps, que l'examen médical semble requérir, y est sacrifié ordinairement, dans la règle. Cela vaut la peine d'être noté. Il ne suffit pas de dire que c'est pour éviter des effets excessifs de transfert. Es pourquoi ces effets seraient-ils plus excessifs à ce niveau? Ce n'est pas non plus le fait d'une pudibonderie anachronique, comme on en vort: des traces subsister dans des zones rurales, dans des gynécées islamiques, dans cet incroyable Portugal où le médecin n'ausculte qu'à travers ses vêtements la belle étrangère. Nous renchérissons là-dessus, et auje auscultation, si nécessaire qu'elle puisse paraître à l'orée d'un traites ment, ou le soit en son cours, y fait manière de rupture de la règle..
In short, analysis is the only praxis where charm becomes an inconvenience. It would break the spell. Who has ever heard of a charming analyst? These remarks are not useless, though they may seem made for our amusement. It matters that they be evoked at this stage. It is no less notable that in the treatment's direction, even physical examination—which medical practice seems to require—is ordinarily sacrificed by rule. This is worth noting. It is insufficient to say this avoids excessive transference effects. Why would such effects be more excessive at this level? Nor is it due to some anachronistic prudishness, as one still sees traces of in rural areas, Islamic gynecea, or that unbelievable Portugal where doctors auscultate the fair foreigner through her garments. We outdo even this, for in analysis, auscultation—however necessary it may seem at treatment's onset or during its course—constitutes a rupture of the rule.
Voyons les choses sous un autre angle. Rien de moins érotique que cette lecture des états instantanés du corps où excellent certains psy- chanalystes, car c'est en termes de signifiant, peut-on dire, que cès états du corps sont traduits. Le foyer de la distance dont cette lecture s'accommode, exige de la part de l'analyste autant d'aversion que d'intérêt.
Consider matters from another angle. Nothing is less erotic than this reading of the body's instantaneous states at which certain psychoanalysts excel, for these bodily states are translated in terms of the signifier. The focal distance this reading accommodates demands from the analyst equal measures of aversion and interest.
Tout cela, n'en tranchons pas trop vite le sens.
Let us not too hastily decide the meaning of all this.
On pourrait dire que cette neutralisation du corps, qui semble, après tout, la fin première de la civilisation, a affaire ici à une urgence. plut grande, et que tant de précautions supposent la possibilité de son abandon. Je n'en suis pas sûr. J'introduis seulement ici la question de ce que c'est que cette épochè. Ce serait sans doute mal apprécier les choses que de ne pas reconnaître au départ que la psychanalyse exige à son début un haut degré de sublimation libidinale au niveau de la relation collective. L'extrême décence que l'on peut bien dire être maintenue de la façon la plus ordinaire dans la relation analytique donne à penser que, si le confinement régulier des deux intéressés dans une enceinte à l'abri de toute indiscrétion n'aboutit que très rarement à une contrainte par corps de l'un sur l'autre, c'est que la tentation que ce confinement entraînerait dans toute autre occupation est moin- dre ici qu'ailleurs. Tenons-nous-en à cela pour l'instant.
One could say this neutralization of the body—which seems, after all, civilization's primary aim—here relates to a more urgent matter, and that so many precautions presuppose the possibility of its abandonment. I am not certain. I merely introduce the question of what this épochè (suspension) entails. It would surely misapprehend things not to recognize from the outset that psychoanalysis requires a high degree of libidinal sublimation at the level of collective relations. The extreme decency ordinarily maintained in the analytic relation suggests that if the regular confinement of two individuals in discretion's sanctuary rarely leads to bodily coercion between them, it is because the temptation such proximity would provoke in other occupations is lesser here. Let us hold to this for now.
La cellule analytique, même douillette, n'est rien de moins qu'un lit d'amour, et cela tient à ce que, malgré tous les efforts qui sont faits pour la réduire au dénominateur commun de la situation, avec toutela résonance que nous pouvons donner à ce terme familier, ce n'est pas une situation que d'y venir. Comme je le disais tout à l'heure, c'est la situation la plus fausse qui soit.
The analytic cell, however cozy, is nothing less than a love bed. This stems from the fact that despite all efforts to reduce it to the common denominator of "the situation"—with all the resonance we may give this familiar term—coming here is not a situation. As I said earlier, it is the most false situation imaginable.
Ce qui nous permet de le comprendre, c'est justement la référence que nous tenterons de prendre la prochaine fois à ce qu'est, dans le contexte social, la situation de l'amour lui-même. C'est dans la mesuré où nous pourrons serrer de près ce que Freud a touché plus d'une fois, à savoir ce qu'est dans la société la position de l'amour, position précaire, position menacée, disons-le tout de suite, position clandestine, c'est dans cette mesure même que nous pourrons apprécier pourquoi, et comiment, dans le cadre le plus protégé de tous, celui du cabinet analy- tique, la position de l'amour devient encore plus paradoxale.
What allows us to understand this is precisely the reference we shall attempt next time to love's own position within the social context. To the extent we can closely examine what Freud repeatedly touched upon—namely love's precarious, threatened, indeed clandestine position in society—we may appreciate why and how, within analysis's most protected frame, love's position becomes still more paradoxical.
Je suspens ici arbitrairement ce procès. Qu'il vous suffise de voir dans quel sens j'entends que nous prenions la question.
I arbitrarily suspend this process here. Let it suffice to see the direction in which I intend us to take the question.
Rompant avec la tradition qui consiste à abstraire, à neutraliser, et à vider de tout son sens ce qui peut être en cause dans le fond de la relation analytique, j'entends partir de l'extrême de ce que suppose le fait de s'isoler avec un autre pour lui apprendre quoi? ce qui lui manque.
Breaking with the tradition of abstracting, neutralizing, and voiding all meaning from what lies at the analytic relation's core, I intend to start from the extreme edge of what is presupposed in isolating oneself with another to teach them what? What they lack.
Situation encore plus redoutable, si nous songeons justement que de par la nature du transfert, ce qui lui manque, il va l'apprendre en tant qu'aimant. Si je suis là pour son bien, ce n'est certainement pas au sens, de tout repos, où la tradition thomiste l'articule comme Amare est. velle bonum alicui, puisque ce bien est déjà un terme plus que problématique si vous avez bien voulu me suivre l'année dernière, il est dépassé.
A still more formidable situation if we consider that through transference's nature, what they lack will be learned precisely as lovers. If I am here for their good, it is certainly not in the tranquil sense articulated by Thomist tradition as Amare est velle bonum alicui (To love is to wish good for someone), for this "good" has already become problematic—if you followed me last year, it has been surpassed.
Je ne suis pas là, en fin de compte, pour son bien, mais pour qu'il aime. Est-ce à dire que je doive lui apprendre à aimer? Assurément, il paraît difficile d'en élider la nécessité pour ce qui est d'aimer et de ce qu'est l'amour, il y aura à dire que les deux choses ne se confondent pas. Pour ce qui est d'aimer et de savoir ce que c'est que d'aimer, je dois à tout le moins, comme Socrate, pouvoir me rendre ce témoignage que j'en sais quelque chose. Or, si nous entrons dans la littérature analytique, c'est précisément ce dont il est le moins dit. Il semble que l'amour dans son couplage primordial, ambivalent, avec la haine soit un terme qui aille de soi. Ne voyez rien d'autre, dans mes notations humoristiques d'aujour- d'hui, que quelque chose destiné à vous chatouiller l'oreille.
Ultimately, I am not here for their good, but that they may love. Does this mean I must teach them to love? Assuredly, while it seems difficult to elide the necessity of knowing both loving and what love is, we must note these are not identical. Regarding loving and knowing what it is to love, I must at least—like Socrates—be able to testify that I know something of it. Yet in analytic literature, precisely this is least discussed. Love, in its primordial ambivalent coupling with hate, seems a self-evident term. See nothing more in today's humorous annotations than something meant to tickle your ear.
L'amour pourtant, une longue tradition nous en parle. Il viens d'aboutir, au dernier terme, dans cette énorme élucubration d'un Anders Nygren, qui le scinde radicalement en ces deux termes incroya- blement opposés dans son discours, de l'Éros et de l'Agapè. Mais derrière cela, pendant des siècles, on n'a fait que débattre sur l'amour.
Yet love has been discussed by a long tradition. It has recently culminated in the enormous elaboration by Anders Nygren, who radically splits it into two incredibly opposed terms in his discourse: Éros and Agapè. But behind this, for centuries, there has been endless debate about love.
N'est-ce pas encore un autre sujet d'étonnement que de nous autres analystes, qui nous en servons, qui n'avons que ce mot à la bouche, l'on puisse dire que, par rapport à cette tradition, nous nous présentons véritablement comme les plus démunis, dépourvus de toute tentative, même partielle, je ne dis pas de révision, d'addition à ce qui s'est poursuivi pendant des siècles sur ce terme, mais même de quelque chose qui simplement ne soit pas indigne de cette tradition? N'y a-t-il pas là quelque chose de surprenant?
Is it not another source of astonishment that we analysts, who use this concept incessantly—who have nothing but this word on our lips—should appear, in relation to this tradition, as truly the most destitute, devoid of any attempt, even partial, I do not say at revision or addition to what has unfolded over centuries regarding this term, but even of something that might simply not be unworthy of this tradition? Is there not something surprising here?
Pour vous le montrer et vous le faire sentir, j'ai pris comme objet de mon prochain séminaire le rappel d'un texte d'intérêt vraiment monumental, originel par rapport à toute la tradition qui est la nôtré sur le sujet de la structure de l'amour - Le Banquet.
To demonstrate and make you feel this, I have chosen as the focus of my next seminar the recollection of a text of truly monumental interest, foundational to our entire tradition on the subject of love's structure—The Symposium.
Si quelqu'un, qui se sentirait suffisamment visé, voulait faire dialogue avec moi là-dessus, je n'y verrais que des avantages pour inaugurer une relecture de ce texte bourré d'énigmes, où tout est à montrer, et spécia- lement tout ce que la masse même de cette élucubration religieuse, qui nous pénètre par toutes nos fibres, qui est présente à toutes nos expé- riences, doit à ce testament extraordinaire de la Schwärmerei de Platon...
If someone who feels sufficiently addressed wished to engage in dialogue with me on this matter, I would see only advantages in inaugurating a re-reading of this text riddled with enigmas, where everything remains to be shown—especially how the very mass of religious elaboration that permeates us through every fiber, present in all our experiences, owes itself to this extraordinary testament of Plato's Schwärmerei (enthusiastic fervor)...
Je vous montrerai ce que nous pouvons y trouver, ce que nous pou- vons en déduire, comme repères essentiels, et jusque dans l'histoire de ce débat sur ce qui s'est vraiment passé dans le premier transfert analy- tique. Que nous puissions y trouver toutes les clefs possibles, je pense que, quand nous en aurons fait l'épreuve, vous n'en douterez pas.
I will show you what we can find there, what we may deduce from it as essential markers, even into the history of debates about what truly occurred in the first analytic transference. That we might find all possible keys there—I believe that once we have tested this, you will not doubt it.
Assurément, ce ne sont pas là des termes — ils sont si voyants — que je laisserai passer facilement dans quelque compte rendu publié.
Assuredly, these terms—so glaring—are not ones I would let pass easily into any published account.
Ce ne sont pas non plus des formules dont j'aimerais que les échos allassent nourrir ailleurs les arlequinades habituelles. J'attendrai que, cette année, nous sachions entre qui et qui nous sommes.
Nor are they formulas whose echoes I would like to see nourishing the usual harlequinades elsewhere. I will wait until, this year, we know among whom we stand.
Un commentaire du Banquet de Platon
A Commentary on Plato's Symposium
DÉCOR ET PERSONNAGES
SETTING AND CHARACTERS
Alcibiade.
Alcibiades.
Les érudits.
The Scholars.
Le Banquet, une séance.
The Symposium: A Session.
L'enregistrement sur cervelle.
Recording on Brain Matter.
L'amour grec.
Greek Love.
‘ Il s'agit aujourd'hui d'entrer dans l'examen du Banquet. C'est tout au moins ce que je vous ai promis.
Today we must enter into an examination of the Symposium. This is at least what I promised you.
Ce que je vous ai dit la dernière fois semble vous être parvenu avec des sorts divers. Les dégustateurs dégustent. Ils se disent — l'année sera-t-elle bonne ? J'aimerais simplement que l'on ne s'arrête pas trop à ce qui peut apparaître d'approximatif dans certaines des touches d'où j'essaye d'éclairer notre chemin.
What I said last time seems to have reached you with mixed receptions. Connoisseurs savor. They wonder—will this year's vintage be good? I would simply like that one not dwell too much on what may appear approximate in certain touches with which I try to illuminate our path.
J'ai essayé la dernière fois de vous montrer les portants de la scène dans laquelle va prendre place ce que nous avons à dire concernant le transfert. Il est bien certain que la référence au corps, et nommément à ce qui peut l'affecter de l'ordre de la beauté, n'était pas simplement une occasion de faire de l'esprit autour de la référence transférentielle.
Last time, I attempted to show you the framework of the scene in which what we have to say concerning transference will take place. It is certain that the reference to the body—and specifically to what may affect it in the order of beauty—was not merely an occasion for wit regarding the transferential reference.
On m'objecte à l'occasion qu'au cinéma, que j'ai pris comme exemple de l'appréhension commune concernant l'aspect du psychanalyste, il arrive quelquefois que le psychanalyste soit un beau garçon, et non pas seulement dans le cas exceptionnel que j'ai signalé. Je réponds que c'est précisément au moment où l'analyse est prise comme prétexte à la comédie.
I am occasionally objected that in cinema—which I took as an example of common apprehension about the analyst's appearance—the analyst is sometimes portrayed as a handsome man, not only in the exceptional case I noted. I reply that this occurs precisely when analysis is treated as a pretext for comedy.
Bref, vous allez voir que les principales références que j'ai fait valoir la dernière fois trouvent leur justification dans la voie où nous allons avoir aujourd'hui à nous conduire.
In short, you will see that the main references I emphasized last time find their justification in the path we must now follow.
Comment rapporter ce qu'il en est du Banquet? Ce n'est pas commode, étant donné le style et les limites qui nous sont imposés par notre place et notre objet, lequel, ne l'oublions pas, est particulièrementcelui de l'expérience analytique. Se mettre à faire un commentaire en bon ordre de ce texte extraordinaire serait peut-être se forcer à un bien long détour, qui ne nous laisserait plus ensuite assez de temps pour d'autres parties de ce champ auquel Le Banquet nous a semblé être une introduction illuminante, et c'est pourquoi nous l'avons choisi. Il va donc nous falloir procéder selon une forme qui n'est évidemment pas celle d'un commentaire, disons, universitaire.
How are we to convey what is at stake in The Symposium? This is no simple matter, given the stylistic constraints and limitations imposed by our position and object – which, let us recall, is specifically that of the analytic experience. To undertake a systematic commentary of this extraordinary text might force us into a long detour, leaving insufficient time for other areas of the field to which The Symposium appears as an illuminating introduction – hence our selection of it. We must therefore proceed in a manner distinct from academic commentary.
D'autre part, je suis forcé de supposer qu'au moins une part d'entre vous n'est pas vraiment initiée à la pensée platonicienne. Je ne vous dis pas que moi-même, je me considère à cet égard comme absolument armé. J'en ai néanmoins assez d'expérience, et assez d'idée, pour croire que je peux me permettre de concentrer les projecteurs sur Le Banquet en respectant tout un arrière-plan. Je prie d'ailleurs ceux qui sont en état de le faire de me contrôler, et de me faire observer à l'occasion ce que cet éclairage pourrait avoir, non pas d'arbitraire — il l'est forcément — , mais, dans son arbitraire, de forcé, et de décentrant.
Moreover, I must assume that at least some among you are not thoroughly initiated into Platonic thought. I do not claim absolute mastery in this regard myself. Yet through sufficient engagement, I believe I can focus our inquiry on The Symposium while respecting its broader context. I invite those more versed in these matters to monitor my approach, observing whether this selective illumination – necessarily arbitrary – becomes unduly forced or distorting.
De plus, je ne déteste pas — et je crois même qu'il faut le mettre en relief — je ne sais quoi de cru, de neuf, dans l'abord d'un texte comme celui du Banquet. C'est pourquoi vous m'excuserez de vous le présenter sous une forme d'abord un peu paradoxale, ou qui vous semblera peut-être telle.
I would emphasize – indeed insist upon – the raw freshness inherent in approaching a text like The Symposium. You will therefore pardon me for presenting it initially through paradoxical formulations that may strike you as unorthodox.
Il me semble que quelqu'un qui lit Le Banquet pour la première fois, s'il n'est pas obnubilé par le fait que c'est un texte d'une tradition respectée, ne peut pas manquer d'éprouver le sentiment qu'expriment à peu près ces mots — être soufflé.
It seems to me that a first-time reader of The Symposium, unburdened by reverence for tradition, cannot but experience what might be termed a blown-away sensation.
Je dirai plus — s'il a un peu d'imagination historique, il doit se demander comment une pareille chose a pu nous être conservée à travers ce que j'appellerai volontiers les générations de moines et de grimauds, tous gens dont il ne semble pas qu'ils étaient par destination faits pour nous transmettre un texte dont il ne peut manquer de nous frapper que par une de ses parties au moins, par sa fin, il se rattache plutôt, pourquoi ne pas le dire, à ce que l'on appelle de nos jours une littérature spéciale, celle qui peut tomber sous le coup des perquisitions de la police.
I will go further – historically-minded readers must wonder how such a text survived transmission through what I freely call generations of monks and pedants, custodians seemingly ill-suited to preserve a work whose concluding sections – let us state plainly – verge on what modern jurisprudence classifies as specialized literature liable to police seizure.
À vrai dire, si vous savez simplement lire — et, une fois n'est pas coutume, je crois qu'à la suite de mon annonce de la dernière fois, nombre d'entre vous ont fait l'acquisition de cet ouvrage, et ont doncdú y mettre le nez, vous ne pouvez pas manquer d'être saisis au moins parce qui se passe dans la deuxième partie de ce discours, entre Alcibiade et Socrate.
In truth, if you simply read attentively – as I trust many have done since my last announcement prompted acquisitions of this text – you cannot help but be struck by the exchange between Alcibiades and Socrates in its latter portion.
Ce qui se passe entre Alcibiade et Socrate va au-delà des limites de ce qui est le banquet.
The encounter between Alcibiades and Socrates transcends the symposium's conventional boundaries.
Qu'est-ce donc que le banquet?
What then constitutes the symposium?
C'est une cérémonie avec des règles, une sorte de rite, de concours intime entre gens de l'élite, de jeu de société. La tenue d'un tel sym- posium n'est donc pas un simple prétexte au dialogue de Platon, mais se'réfère à des mœurs, à des coutumes réelles, diversement pratiquées selon les localités de la Grèce, et, disons, le niveau de culture. Le règlement qui y est imposé n'a rien d'exceptionnel que chacun y apporte son écot sous la forme d'une petite contribution, qui consiste en un discours réglé sur un sujet.
It is a ceremonial rite – an intimate contest among elites, a sophisticated social game. Plato's dialogue references actual practices varying across Greek regions and cultural strata. The prescribed structure requires each participant to contribute a formal discourse on the evening's theme.
La règle a été donnée au début de notre banquet, que l'on n'y boira pas trop. Le prétexte en est sans doute que la plupart des gens qui sont là ont déjà un fort mal aux cheveux pour avoir un peu trop bu la veille, mais ond se rend compte aussi par là de l'importance et du sérieux du groupe d'élite que composent ce soir-là les cobuveurs. Néanmoins, il se produit quelque chose qui n'était pas prévu, un désordre, si l'on peut-dire.
Our symposium opens with a rule against excessive drinking, ostensibly because attendees nursed hangovers from prior revels. This establishes the gathering's intellectual seriousness. Yet an unforeseen disruption occurs.
Au moment où la réunion est loin d'être finie, et où l'un des convives, le nommé Aristophane, a quelque chose à faire remarquer, rectification à l'ordre du jour ou demande d'explication, surgit et entre un groupe de gens, eux, complètement ivres - Alcibiade et ses com- pagnons! Et Alcibiade, plutôt en l'air, usurpe la présidence, et com- mence tenir des propos dont j'entends vous faire valoir le caractère scaridaleux.
As proceedings continue – well before conclusion – with Aristophanes poised to offer corrections or queries, a band of thoroughly intoxicated interlopers bursts in: Alcibiades and his retinue! The inebriated Alcibiade usurps the presidency, launching into scandalous declarations whose transgressive character I shall demonstrate.
Celá suppose que nous nous fassions une certaine idée de ce que c'est qu'Alcibiade, et aussi Socrate, ce qui nous emmène loin..
This demands we form some conception of both Alcibiades and Socrates – a task carrying us far afield.
Pour l'usage courant, lisez dans la Vie des hommes illustres ce que Plutarque en écrit, et vous vous rendrez compte du format du per- sonmage d'Alcibiade. Mais il faudra là encore que vous fassiez un effort,car cette vie nous est décrite par Plutarque dans ce que j'appellerai l'atmosphère alexandrine, c'est à savoir un drôle de moment de l'histoire, où tout semble des personnages passer à l'état d'ombre. Je parle de l'accent moral de ce qui nous vient de cette époque, qui participe d'une sortie des ombres, d'une νέκυια comme on dit dans l'Odyssée. La fabrication de Plutarque, ses personnages avec ce qu'ils ont d'ailleurs comporté de modèle, de paradigme pour toute une tradition moraliste qui a suivi, ont ce je ne sais quoi qui nous fait penser à l'être des zombies. Il est difficile d'y faire couler à nouveau un sang véritable. Mais tâchez de vous imaginer, à partir de cette singulière carrière que nous trace Plutarque, ce qu'a pu être cet homme, cet homme venant là devant Socrate, c'est-à-dire devant celui qui déclare ailleurs avoir été son πρώτος έραστής, le premier qui l'a aimé, lui, Alcibiade.
For common reference, read what Plutarch writes about him in the Lives of the Noble Greeks and Romans, and you will grasp the stature of Alcibiades as a figure. Yet even here, you must make an effort, for this life is described by Plutarch within what I would call an Alexandrian atmosphere — a peculiar historical moment where all figures seem to pass into the state of shadows. I speak of the moral tenor transmitted from that epoch, which partakes of an emergence from shadows, a νέκυια (nekyia), as it is called in the Odyssey. Plutarch’s constructions, his characters — which have served as models and paradigms for an entire subsequent moralist tradition — carry an uncanny quality that evokes the being of zombies. It is difficult to breathe true blood into them anew. But try to imagine, based on the singular career Plutarch traces, what this man might have been — this man standing before Socrates, who elsewhere declares himself to have been Alcibiades’ πρώτος έραστής (prōtos erastēs), the first to love him.
Alcibiade, c'est une sorte de pré-Alexandre. Ses aventures de politique sont sans aucun doute toutes marquées du signe du défi, de l'extraordinaire, du tour de force, de l'incapacité de se situer, ni de s'arrêter, nulle part partout où il passe renversant la situation, faisant passer la victoire d'un camp à l'autre partout où il se promène, mais partout pourchassé, exilé, et il faut bien le dire, en raison de ses méfaits.
Alcibiades is a kind of pre-Alexander. His political exploits are undoubtedly marked by defiance, the extraordinary, feats of prowess, an inability to settle or halt anywhere. Everywhere he goes, he overturns situations, shifts victory from one camp to another, yet is hounded, exiled, and — let us be frank — due to his misdeeds.
Il semble que si Athènes a perdu la guerre du Péloponnèse, c'est pour autant qu'elle a éprouvé le besoin de rappeler Alcibiade en plein cours des hostilités pour lui faire rendre compte d'une obscure histoire, celle dite de la mutilation des Hermès, qui nous paraît aussi inexplicable que farfelue avec le recul du temps, mais qui comportait sûrement dans son fond un caractère de profanation, et, à proprement parler, d'injure aux dieux.
It seems Athens lost the Peloponnesian War precisely because it felt compelled to recall Alcibiade mid-conflict to account for an obscure affair: the mutilation of the Herms. With historical distance, this event strikes us as as inexplicable as it is absurd, yet it undoubtedly carried at its core a character of desecration, a literal injury to the gods.
Nous ne pouvons pas non plus absolument tenir pour quitte la mémoire d'Alcibiade et de ses compagnons. Ce n'est sans doute pas sans raisons que le peuple d'Athènes lui en a demandé compte. Il y a là une pratique évocatrice, par analogie, de je ne sais quelle messe noire. Nous ne pouvons pas ne pas voir sur quel fond d'insurrection, de subversion par rapport aux lois de la cité, surgit un personnage comme celui d'Alcibiade un fond de rupture, de mépris des formes, des traditions, des lois, et sans doute de la religion même.
Nor can we wholly absolve the memory of Alcibiade and his companions. The Athenian people surely had reasons to demand accountability. Here, we find practices evoking — by analogy — a kind of black mass. We cannot overlook the backdrop of insurrection and subversion against the city’s laws from which a figure like Alcibiades emerges: a rupture, a contempt for forms, traditions, laws, and even religion itself.
C'est bien là ce qu'un tel personnage traîne après lui d'inquiétant. Il ne traîne pas moins, partout où il passe, une séduction très singulière. Et après cette requête du peuple athénien, il passe ni plus ni moins àl'ennemi, à Sparte, à çette Sparte dont il n'est pas pour rien dans le fait qu'elle soit l'ennemie d'Athènes, puisqu'il a préalablement tout fait pour que les négociations de concorde échouent.
This is the disquieting aura Alcibiades trails behind him. Yet he equally carries an undeniable, singular seductive power. After the Athenian populace’s summons, he defects outright to the enemy — Sparta, that Sparta whose status as Athens’ foe owes much to him, since he previously sabotaged all conciliatory negotiations.
-Voici donc qu'il passe à Sparte, et, tout de suite, il ne trouve rien de mieux, de plus digne de sa mémoire, que de faire un enfant à la teine, au vù et au su de tous. Il se trouve que l'on sait fort bien que leroi Agis he couche pas depuis dix mois avec sa femme, pour des Faisons que je vous épargne. La reine a donc un enfant de lui. Au reste, Cen'est pas par plaisir que j'ai fait ça, dit-il, c'est parce qu'il m'a semblé digne de moi d'assurer un trône à ma descendance, et d'honorer par là le trône de Sparte de quelqu'un de ma race.
Once in Sparta, he immediately deems it fitting to his legend to impregnate the queen — openly, before all. It is well known that King Agis had not lain with his wife for ten months, for reasons I shall spare you. The queen thus bears his child. "I did this not for pleasure," he declares, "but because it seemed worthy of me to secure a throne for my offspring, thereby honoring Sparta’s royalty with someone of my blood."
Cette sorte 'de' choses, on le conçoit, peuvent captiver un certain temps, elles se pardonnent mal. Et vous savez bien sûr qu'Alcibiade, après avoir apporté ce présent et quelques idées ingénieuses à la conduite des hostilités, va porter ses quartiers ailleurs, et ne manque pas de le faire dans le troisième camp, celui des Perses. Il se rend auprès de celui qui réprésente le pouvoir du roi de Perse en Asie Mineure, à savoir' Tissaplierne, qui, nous dit Plutarque, n'aime guère les Grecs, les déteste à proprement parler, mais par Alcibiade il est séduit.
Such antics, you can imagine, may captivate for a time, but they are poorly forgiven. As you know, Alcibiades — after bestowing this "gift" and some ingenious strategies for warfare — relocates his quarters yet again, this time to the Persian camp. He joins Tissaphernes, the representative of Persian power in Asia Minor, who, Plutarch notes, detested Greeks — yet was seduced by Alcibiades.
C'est à partir de là qu'Alcibiade va s'employer à redresser la fortune d'Athènes. Il le fait à travers des conditions dont l'histoire est également fort surprenante, puisqu'il semble que ce soit au milieu d'un réseau d'agents doubles et d'une trahison permanente. Tout ce qu'il donne comme avertissements aux Athéniens est immédiatement, à travers un circuit, rapporté à Sparte, et aux Perses eux-mêmes, qui le font savoir à celui, de, la flotte athénienne qui a passé le renseignement, de sorte qu'Alcibiade se trouve à son tour être informé que l'on sait parfaite- ment en haut lieu qu'il a trahi.
From there, Alcibiade sets about to revive Athens’ fortunes under equally astonishing conditions, entangled in a web of double agents and perpetual betrayal. Every warning he sends the Athenians is immediately relayed through channels to Sparta and the Persians themselves, who inform the relevant Athenian fleet commanders. Thus, Alcibiade finds himself informed that his betrayal is fully known in high places.
Enfin, ces personnages se débrouillent chacun comme ils peuvent. Ce qui est certain, c'est qu'au milieu de tout cela, Alcibiade redresse la fortune d'Athènes. Et en conséquence, sans que nous puissions être absolument sûrs des détails, qui varient selon la façon dont les historiens antiques le rapportent, il ne faut pas s'étonner si Alcibiade revient à Athènes'avec les marques d'un triomphe hors de tous les usages qui, malgré la joie du peuple athénien, sera le commencement d'un retour de l'opinion. Car nous nous trouvons en présence de quelqu'un quine peut manquer à chaque instant de provoquer ce que l'on peut' appeler l'opinion.
Ultimately, these figures each manage as best they can. What remains certain is that amidst all this, Alcibiades revives Athens' fortunes. Consequently, without absolute certainty regarding the details—which vary across ancient historians' accounts—we should not be surprised by Alcibiades' triumphant return to Athens, marked by unprecedented celebration. Despite the Athenian people's joy, this marks the beginning of shifting opinion. For we are dealing with someone who cannot help but provoke what one might call public sentiment at every turn.
Sa mort est une chose bien étrange aussi. Les obscurités planent sur qui en est le responsable. Il semble qu'après une suite de renversements, tous plus étonnants les uns que les autres, de sa fortune comme si, en tous les cas, quelles que soient les difficultés où il se mette, il ne pouvait jamais être abattu, une sorte d'immense concours de haine va aboutir à en finir avec lui, par des procédés qui sont ceux dont la légende, le mythe, dit qu'il faut user avec le scorpion on l'entoure d'un cercle de feu, dont il s'échappe, et c'est de loin, à coups de javelines et de flèches, qu'il faut l'abattre.
His death is equally strange. Obscurity shrouds its responsible parties. After a series of astonishing reversals in his fortunes—as if no predicament could ever defeat him—an immense convergence of hatred finally destroys him through methods legendarily reserved for scorpions: encircling him with fire, and when he escapes, felling him from afar with javelins and arrows.
Telle est la carrière singulière d'Alcibiade. Si je vous ai fait apparaître en lui le niveau d'une puissance, d'une pénétration d'esprit fort active, exceptionnelle, je dirai pourtant que le trait le plus saillant du person- nage est encore le reflet qu'y ajoute ce que l'on dit de sa beauté. Non seulement la beauté précoce de l'enfant Alcibiade, pour autant que nous savons ce trait tout à fait lié à l'histoire du mode d'amour régnant alors en Grèce, à savoir l'amour des enfants, mais sa beauté longtemps conservée, qui, dans un âge avancé, fait de lui quelqu'un qui séduit autant par sa forme que par son exceptionnelle intelligence.
Such is Alcibiades' singular trajectory. While I have emphasized his exceptional mental acuity and political penetration, his most striking feature remains the aura added by accounts of his beauty. Not only the precocious beauty of his youth—intimately tied to the era's dominant mode of Greek love, pederasty—but also his enduring allure in maturity, seducing through both physical form and extraordinary intellect.
Tel est le personnage. Et le voici qui arrive au banquet, en ce concours qui réunit des hommes savants et graves, encore que dans ce contexte d'amour grec sur lequel nous allons mettre l'accent tout à l'heure, et qui apporte déjà un fond d'érotisme permanent sur lequel les discours sur l'amour se détachent. Et il raconte à tout le monde quelque chose qui se laisse résúmer en ces termes les vains efforts qu'il a faits en son jeune temps, au temps où Socrate l'aimait, pour amener celui-ci à le baiser.
Such is the man who arrives at the symposium. Among these learned and solemn figures—against the backdrop of Greek eroticism we shall later examine—he recounts in crude terms his youthful attempts to make Socrates, his πρώτος έραστής (first lover), succumb to carnal advances during their early encounters.
Cela est développé longuement, avec des détails, et une très grande crudité de termes. Il n'est pas douteux qu'il ait voulu amener Socrate à perdre son contrôle, à manifester son trouble, à céder à des invites corporelles et directes, à une approche physique. Et cela est dit publi- quement, par un homme ivre sans doute, mais dont Platon ne dédaigne pas de nous rapporter les propos dans toute leur étendue.
The account unfolds at length with graphic details. There is no doubt Alcibiades sought to break Socrates' composure, provoke visible agitation, and extract physical surrender through direct bodily propositions. Plato unflinchingly preserves these drunken declarations, spoken publicly yet preserved for posterity.
Je ne sais pas si je me fais bien entendre. Imaginez un livre qui paraîtrait, je ne dis pas de nos jours puisque Platon le fait paraître une cinquantaine d'années environ après la scène qui est rapportée-,imaginez que dans un livre qui paraîtrait dans un certain temps, pour ménager les choses, un personnage qui serait, disons, M. Kennedy, un Kennedy qui aurait été en même temps James Dean, vienne raconter dans un bouquin destiné à l'élite comment il a tout fait, au temps de son université, pour se faire faire l'amour par je vous laisse le soin du choix d'un personnage. Il n'est pas absolument nécessaire de le prendre dans le corps enseignant, puisque Socrate n'était pas tout à fait un professeur, mais c'en était un tout de même, d'un peu spécial. Imaginez que ce soit quelqu'un cómme M. Massignon, et qui soit en même temps Henry Miller. Cela ferait un certain effet, et amènerait quelques ennuis au Jean-Jacques Pauvert qui publierait cet ouvrage. Rappelons cela au moment où il s'agit de constater que c'est par les mains de ceux que nous devons appeler tout de même des Frères diversement ignorantins, que cet ouvrage étonnant nous a été transmis à travers les siècles, ce qui fait que nous-eń avons sans aucun doute le texte complet. C'est à quoi je pensais, non sans une certaine admiration, en feuilletant l'admirable édition que nous en a donnée Henri Estienne, avec une traduction latine. Cette édition est assez définitive, déjà si parfaitement critique, pour qu'encore maintenant, dans toutes les éditions diversement savan- tes, l'on rious en donne la pagination. Pour ceux qui entrent là un peu neufs, sachez que les petits 872 a et autres par lesquels vous voyez notées les pages, c'est la pagination Henri Estienne, qui date de 1575.
I wonder if my meaning registers. Imagine a book published today—or rather in Plato's time, fifty years after the events depicted—where a figure combining, say, Mr. Kennedy's political stature with James Dean's rebellious allure recounts to cultural elites how he attempted to seduce, during his university years, an esteemed figure. Let us avoid limiting this to academia, though Socrates was not exactly a professor—perhaps someone like Louis Massignon fused with Henry Miller. Such a publication would cause considerable stir, bringing trouble upon any modern Jean-Jacques Pauvert daring to print it. This reminds us what marvel it is that such explosive material survived centuries through the hands of Brethren of varied ignorance, delivering us the complete text. I reflected on this while consulting Henri Estienne's magnificent 1575 edition with Latin translation—still so critically definitive that modern scholarly editions retain its pagination (marked as 872a etc.). Novices should note these marginal references honor Estienne's pioneering work.
Henri Estienne n'était certainement pas un ignorantin, mais l'on a peine à croire, de quelqu'un qui est capable il n'a pas fait que cela -de se consacrer à mettre debout des éditions aussi monumentales, que son ouverture à la vie soit telle qu'elle lui permette de pleinement appréhender le contenu de ce qu'il y a dans ce texte en tant que c'est un texte sur l'amour.
Henri Estienne was no ignoramus, yet one marvels that the man capable of erecting such monumental editions—he achieved far more than this—could remain sufficiently attuned to life's vibrations to fully grasp this text's essence as a work about love.
À la niême époque qu'Henri Estienne, d'autres personnes s'intéres- saient à l'amour, et, je peux bien tout vous dire, quand je vous ai parlé l'année dernière, longuement, de la sublimation autour de l'amour de la femme, la main que je tenais dans l'invisible n'était pas celle de Platon, ni d'aucun érudit, mais celle de Marguerite de Navarre. J'y ai fait allusion sans insister. Sachez que, pour cette sorte de banquet, de symposium, qu'est aussi son Heptaméron, elle a soigneusement exclu ces personnages à ongles noirs qui sortaient à l'époque, en rénovant le contenu, des bibliothèques. Elle ne veut que des cavaliers, des sei-gneurs, des personnages qui, parlant de l'amour, parlent de quelque chose qu'ils ont eu le temps de vivre. Et aussi bien, dans tous les commentaires du Banquet, c'est bien de cette dimension, qui bien souvent semble manquer, que nous avons soif. Mais peu importe.
During the same period as Henri Estienne, others took interest in love. And let me confess—when I spoke at length last year about sublimation surrounding the love of women, the invisible hand guiding me was not Plato’s nor any scholar’s, but Marguerite de Navarre’s. I alluded to this without emphasis. Know that for her own banquet-like symposium, the Heptaméron, she meticulously excluded those black-nailed figures emerging from libraries at the time. She wanted only knights, lords, those who spoke of love from lived experience. Likewise, in all commentaries on The Symposium, we crave this dimension so often lacking. But no matter.
Pour ces gens qui ne doutent jamais que leur compréhension, comme dit Jaspers, n'atteigne les limites du concret, sensible, compréhensible, l'histoire d'Alcibiade et de Socrate a toujours été difficile à avaler. Je n'en veux pour témoin que ceci, que Louis Le Roy, Ludovicus Rejus, premier traducteur en français de ces textes qui venaient d'émerger de l'Orient pour la culture occidentale, s'est tout simplement arrêté là. II: n'a pas traduit après. Il lui a semblé que l'on avait fait assez de beaux. discours avant qu'Alcibiade entre ce qui est bien le cas, d'ailleurs. Alcibiade lui a paru quelque chose de surajouté, d'apocryphe.
For those who never doubt their understanding—as Jaspers says—reaches the limits of the concrete, sensible, and comprehensible, the story of Alcibiades and Socrates has always been hard to swallow. Witness Louis Le Roy (Ludovicus Rejus), first French translator of these texts emerging from the East for Western culture, who simply stopped there. He did not translate beyond. He felt enough fine speeches had been made before Alcibiades’ entrance—which is indeed the case. Alcibiades struck him as an apocryphal addition.
Il n'est pas le seul à se comporter ainsi. Je vous passe les détails, mais Racine a reçu un jour, d'une dame qui s'y était employée, le manuscrit de sa traduction du Banquet, pour qu'il la revoie. Racine, qui était un homme sensible, a considéré cela comme intraduisible, non pas seulement l'histoire d'Alcibiade, mais tout Le Banquet. Nous avons ses notes qui nous prouvent qu'il a regardé de très près le manuscrit qui lui était envoyé. Mais pour ce qui est de le refaire car il s'agissait de rien de moins que de le refaire, il fallait quelqu'un comme Racine pour traduire le grec , il a refusé. Très peu pour lui.
He is not alone. To skip details: Racine once received a manuscript translation of The Symposium from a lady seeking his revision. Racine, a sensitive man, deemed it untranslatable—not just Alcibiades’ tale, but the entire work. His notes prove he scrutinized the manuscript. But as for redoing it—for only a Racine could render Greek—he refused. Not for him.
Troisième référence. J'ai la chance d'avoir cueilli il y a bien long-temps, dans un coin, les notes manuscrites d'un cours de Victor Brochard sur Platon. C'est fort remarquable, les notes sont remarquable-ment prises, l'écriture est exquise, et, à propos de la théorie de l'amour, il se réfère à tout ce qui convient, le Lysis, le Phèdre, et surtout Le Banquet. Mais il y a un très joli jeu de substitution quand on arrive à l'affaire d'Alcibiade il embraye, aiguille les choses sur le Phèdre, qui prend le relais. L'histoire d'Alcibiade, il ne s'en charge pas.
Third reference: I once stumbled upon handwritten notes from Victor Brochard’s course on Plato. Remarkable notes, exquisite script. On love theory, he cites appropriately—Lysis, Phaedrus, and especially The Symposium. But a deft substitution occurs when reaching Alcibiades’ affair: he shifts focus to the Phaedrus, which takes over. The Alcibiades episode? He sidesteps it.
Cette réserve mérite plutôt notre respect. Elle témoigne tout au moins du sentiment qu'il y a là quelque chose qui fait question. Et nous aimons mieux cela que de le voir résolu par des hypothèses singulières, qui ne sont pas rares à se faire jour.
This reserve deserves respect. It signals awareness of a problem here. We prefer this to resolutions through peculiar hypotheses, which abound.
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La plus belle d'entre elles, je vous la donne en mille, et M. Léon Robin s'y rallie, ce qui est étonnant, c'est que Platon a voulu là faire rendre justice à son maître. Les érudits ont découvert qu'un nomméPolycrate avait fait sortir, quelques années après la mort de Socrate, un pamphlet où l'on voit celui-ci succomber sous diverses accusations dont se foht les porte-parole trois personnages. Ce Polycrate aurait mis dans la Bouche:de l'un d'eux, Anytos, un réquisitoire dont le corps principal aurait été constitué par le fait que Socrate serait responsable de ce dont je vous ai parlé tout à l'heure, à savoir le sillage de corruption et de scandale qu'a traîné toute sa vie après lui Alcibiade, avec le cortège:de. troubles, sinon de catastrophes, qu'il a suscités.
The most striking hypothesis—I’ll astonish you—endorsed by M. Léon Robin, is that Plato sought to vindicate his master. Scholars discovered that Polycrates published a pamphlet years after Socrates’ death, accusing him through three spokesmen. Polycrates allegedly placed in Anytus’ mouth an indictment centered on Socrates’ responsibility for Alcibiades’ lifelong trail of corruption and scandal—and the upheavals, if not catastrophes, he provoked.
Il faut avouer que l'idée que Platon ait innocenté Socrate et ses mœurs, sinon son influence, en nous mettant en face d'une scène de confession 'publique de ce caractère, c'est vraiment le pavé de l'ours. À quoi rêvent les gens qui émettent de pareilles hypothèses? Que Socrate ait résisté aux entreprises d'Alcibiade, et que cela à soi tout seul yuisse justifier de présenter ce morceau du Banquet, comme destiné à rehausser le sens de sa mission auprès de l'opinion publique, me laisse, quant'à moi, pantois.
Admit it: the idea that Plato exonerated Socrates’ morals (if not his influence) by staging this public confession is the bear’s blunder. What do such hypothesizers imagine? That Socrates resisted Alcibiades’ advances—and this alone justifies presenting The Symposium’s fragment to burnish his public image—leaves me dumbstruck.
De deux choses l'une — ou bien nous sommes là devant une séquellé de raisons dont Platon ne nous avise guère, ou bien ce morceau a en effet sa fonction. Pourquoi l'irruption du personnage d'Alcibiade? — et auprès du personnage de Socrate, que l'on peut lui conjoindre, qui est safis dopté d'un horizon plus éloigné, mais qui lui est lié de quelque façon le plus indissolublement du monde. Alcibiade s'amenant ici en chair et en os a en fait le plus étroit rapport avec la question de l'amour.
Two possibilities: either we face a chain of reasons Plato barely hints at, or this fragment has its function. Why Alcibiades’ irruption? And why alongside Socrates—so distantly linked yet indissolubly tied? Alcibiades’ flesh-and-blood arrival here bears the closest relation to love’s question.
Voyons maintenant ce qu'il en est, puisque c'est là le point autour duquel tourne tout ce dont il s'agit dans Le Banquet. C'est là que va s'éclairer at plus profond, non pas tellement la question de la nature de l'amour, que la question qui ici nous intéresse, à savoir celle de son rapport avec le transfert. Et c'est pourquoi je fais porter l'accent sur l'articulation entre les discours prononcés dans le symposium tout au moins selon le texte qui nous en est rapporté et l'irruption de l'Alcibiade.
Let us examine this, for it is the pivot of The Symposium’s concerns. Here will be illuminated not love’s nature per se, but its relation to transference—hence my emphasis on articulating the symposium’s speeches (as reported) with Alcibiades’ intrusion.
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Il me faut premièrement vous brosser quelque chose concernant le sens.de-ces.discours, mais d'abord le texte qui nous en est retransmis, le récit.Qu'est-ce que c'est que ce texte? Et qu'est-ce que nous raconte Platon? On peut se le demander d'abord. Est-ce une fiction, une fabrication? comme le sont manifestement beaucoup de ses dia- logues, qui sont des compositions obéissant à certaines lois. Dieu sait s'il faudrait beaucoup en dire là-dessus. Pourquoi ce genre? Pourquoi cette loi du dialogue? Il faut bien que nous laissions des choses de côté, et je vous indique seulement qu'il y a là tout un pan de choses à connaître. Mais Le Banquet a tout de même un autre caractère, lequel n'est pas tout à fait étranger au mode sous lequel nous sont montrés certains de ces, dialogues.
First, I must sketch for you something regarding the meaning of these discourses, but first the text transmitted to us – the account. What is this text? And what does Plato recount to us? We might begin by asking: Is this a fiction, a fabrication? As is manifestly the case with many of his dialogues, which are compositions obeying certain laws. God knows how much could be said on this. Why this genre? Why this law of the dialogue? We must leave many things aside, merely indicating that there exists an entire dimension of knowledge here. Yet The Symposium nevertheless possesses another characteristic not entirely foreign to the mode in which certain dialogues are presented.
Pour me faire comprendre, je vous dirai d'abord que Le Banquet, nous allons le prendre, disons, comme une sorte de compte rendu de séances psychanalytiques. C'est effectivement de quelque chose comme cela qu'il s'agit. A mesure que progresse le dialogue, et que se succèdent les contributions des différents participants à ce symposium, quelque chose se passe, qui est l'éclairement successif de chacun de ces flashs par celui qui suit, puis à la fin, ce qui nous est rapporté comme un fait brut, voire gênant l'irruption de la vie là-dedans, la présence d'Alcibiade. Et c'est à nous de comprendre le sens qu'il y a dans son discours.
To make myself understood, I will first say that we shall take The Symposium as a sort of report of psychoanalytic sessions. This is effectively what is at stake. As the dialogue progresses, with successive contributions from different participants in this symposium, something occurs: each of these discursive flashes is illuminated by what follows. Finally, we are confronted with what is reported as a raw fact – even an intrusive one – the eruption of life itself through Alcibiades' presence. It falls to us to grasp the meaning within his discourse.
Alors donc, si c'est de cela qu'il s'agit, nous en aurions d'après Platon une sorte d'enregistrement. Comme il n'y avait pas de magnétophone, nous dirons que c'est un enregistrement sur cervelle.
Therefore, if this is indeed the case, we would have in Plato's account a kind of recording. Since there were no tape recorders, we might call this a brain recording.
L'enregistrement sur cervelle est une pratique excessivement ancienne, et qui a même soutenu pendant de longs siècles le mode d'écoute des gens qui participaient à des choses sérieuses, tant que l'écrit n'avait pas pris cette fonction de facteur dominant dans la culture qu'il a de nos jours. Comme les choses peuvent s'écrire, celles qui sont à retenir sont pour nous dans ce que j'ai appelé les kilos de langage, piles de livres et tas de papier. Mais quand le papier était plus rare et les livres beaucoup plus difficiles à fabriquer et à diffuser, c'était une chose essentielle que d'avoir une bonne mémoire, et, si je puis dire, de vivre tout ce qui s'entendait dans le registre de la mémoire qui le garde. Et ce n'est pas simplement au début du Banquet, mais dans toutes les traditions que nous connaissons, que nous avons le témoignage que la transmission orale des sciences et des sagesses y est absolument essentielle. C'est par là, d'ailleurs, que nous en connaissons encorequelque chose. L'écriture n'existant pas, c'est la tradition orale qui fait fonction de support.
Brain recording is an exceedingly ancient practice that sustained for centuries the listening practices of those engaged in serious matters, long before writing assumed its current dominant cultural role. Now that things can be written, what merits retention resides in what I've called kilos of language – stacks of books and reams of paper. But when paper was scarcer and books far harder to produce and disseminate, possessing a robust memory was essential. One might say people lived through auditory experiences preserved in memory's register. The opening of The Symposium, like all traditions we know, testifies to oral transmission's absolute centrality in preserving sciences and wisdom. Indeed, this is how we still know anything of them. Where writing didn't exist, oral tradition served as the support structure.
C'est à cela que Platon se réfère quand il nous présente le mode sous lequel nous arrive le texte du Banquet. Il le fait raconter par quelqu'un qui s'appelle Apollodore. Nous connaissons le personnage, qui existe historiquement. Il est censé venir dans un temps qui, par rapport à la parution du Banquet, est daté à un peu plus d'une trentaine d'années auparavant, si l'on prend la date de 370 environ pour la sortie du texte. C'est donc avant la mort de Socrate que se place ce que Platon nous dit être le moment où est recueilli par Apollodore le compte rendu de ce qui s'est passé: Et celui-ci est censé le recevoir d'Aristodème, seize ans après le prétendu symposium auquel ce dernier aurait assisté; puisque nous avons des raisons de savoir que c'est en 416 qu'il se serait tenu.
Plato references this when presenting The Symposium's transmission mode. He has the account narrated by Apollodorus – a historical figure. The narration is dated to over thirty years before the text's publication (circa 370 BCE), thus prior to Socrates' death. Apollodorus supposedly received this account from Aristodemus sixteen years after the purported symposium (traditionally dated to 416 BCE) which he allegedly attended.
C'est done seize ans après, qu'un personnage extrait de sa mémoire le texte littéral de ce qui se serait dit. Par conséquent, le moins que l'on puisse dire, c'est que Platon utilise tous les procédés nécessaires pour rious faire croire à cet enregistrement sur cervelle qui se pratiquait couramment, qui s'est toujours pratiqué dans ces phases de la culture. Il souligne que cet Aristodème, je cite 178 a, n'avait pas gardé un entier souvenir, pas plus qu'Apollodore lui-même, qu'il y a des bouts de la bande abîmés, qu'il peut y avoir des manques sur certains points. Tout ceci évidemment ne tranche pas absolument la question de la véracité historique, mais a pourtant une grande vraisemblance. Si c'est un mensonge, c'est un mensonge beau - et comme c'est, d'autre part, manifestement un ouvrage d'amour, et que nous arriverons peut-être à voir pointer la notion qu'après tout, seuls les menteurs peuvent répondre dignement à l'amour, dans ce cas même Le Banquet répon- drait certainement à ce qui est comme la référence élective de l'action de Socrate à l'amour cela, oui, nous est laissé sans ambiguïté.
Thus sixteen years later, a character extracts from his memory the literal text of what was said. Consequently, we can at minimum affirm that Plato employs all necessary devices to make us believe in this brain recording – a common practice that persisted through cultural epochs. He emphasizes (178a) that Aristodemus "hadn't retained complete recollection," nor had Apollodorus himself, noting damaged portions of the "tape" and possible lacunae. While this doesn't definitively resolve historical veracity, it carries significant plausibility. If this be a lie, it's a beautiful lie – and as the work is manifestly one of love, we might eventually discern how only liars can answer love's call worthily. In this case, The Symposium would assuredly correspond to what emerges as the elective reference for Socrates' action regarding love – this, indeed, remains unambiguous.
C'est bien pour cela que Le Banquet est un témoignage si important. Nous savons que Socrate lui-même s'affirme ne connaître vraiment quelque chose que dans ce registre. Sans doute le Théagès où il le dit n'est-il pas un dialogue de Platon, mais c'est tout de même un dialogue de quelqu'un qui écrivait sur ce que l'on savait de Socrate et sur ce qui restait de lui. Et Socrate nous est là attesté avoir dit expressément ne savoir rien en somme que cette petite chose, σμικρού τινος, descience, μαθήματος, qui concerne τῶν ἐρωτικῶν, les choses de l'amour. Il le répète en propres termes, et en des termes qui sont exactement les mêmes, en un point du Banquet.
This is precisely why The Symposium remains such a crucial testimony. We know Socrates himself claims true knowledge solely within this register. Though the Theages where he states this is not a Platonic dialogue, it is nevertheless written by someone documenting what was known of Socrates and his legacy. Here, Socrates is explicitly attested to have said he knew nothing except this small thing, σμικρού τινος (something trivial), of science (μαθήματος) pertaining to τῶν ἐρωτικῶν (erotic matters). He repeats this verbatim, in identical terms, at a point in The Symposium.
Quel est le sujet du Banquet? Le sujet a été avancé par le personnage de Phèdre. C'est, ni plus ni moins, celui qui a donné son nom à un autre dialogue, auquel je me suis référé l'année dernière à propos du 1 beau, et où il s'agit aussi d'amour, car les deux sont reliés dans la pensée platonicienne. Phèdre est dit πατήρ τοῦ λόγου, le père du sujet à propos de ce dont il va s'agir dans Le Banquet. Le sujet est celui-ci à quoi cela sert-il d'être savant en amour? Et nous savons que Socrate prétend n'être savant en rien d'autre.
What is the subject of The Symposium? The topic was introduced by the character Phaedrus. It is none other than what gives its name to another dialogue I referenced last year concerning Beauty—for the two are linked in Platonic thought. Phaedrus is called πατήρ τοῦ λόγου (father of the discourse) regarding what will unfold in The Symposium. The subject is this: What use is expertise in love? And we know Socrates professes expertise in nothing else.
Il n'en devient que plus frappant de faire la remarque suivante, que vous pourrez apprécier à sa juste valeur quand vous vous reporterez au texte Socrate ne dit presque rien en son nom. Ce presque-rien, je vous le dirai aujourd'hui si nous avons le temps, est important, je crois même que nous arrivons juste au moment où je peux vous le dire il est sans doute essentiel, car c'est autour de ce presque-rien. que tourne vraiment la scène, et que l'on commence, comme il fallait s'y attendre, à parler vraiment du sujet..
This makes the following observation all the more striking—you may gauge its significance by consulting the text: Socrates scarcely speaks in his own name. This near-silence, which I will address today if time permits, is crucial. I believe we’ve arrived at the moment where I can state it: this near-silence is undoubtedly pivotal, for the entire scene revolves around it. Here, as expected, the true subject begins to emerge.
Socrate effectue une espèce de réglage, d'accommodement de la hauteur à quoi prendre les choses, et en fin de compte, par rapport à ce que disent les autres, Socrate ne met pas l'amour à tellement haut. Ce qu'il dit consiste plutôt à cadrer les choses, à régler les lumières de façon à ce que l'on voie justement cette hauteur, qui est moyenne. Si Socrate nous dit quelque chose, c'est assurément que l'amour n'est pas chose divine. Il ne met pas cela très haut, mais c'est cela qu'il aime. Il n'aime même que ça.
Socrates performs a kind of calibration, adjusting the elevation at which things are to be taken. Ultimately, relative to others’ speeches, Socrates does not place love on such a sublime plane. His discourse frames matters, adjusting the illumination so that we perceive precisely this moderate elevation. If Socrates tells us anything, it is assuredly that love is no divine affair. He does not exalt it—yet it is this very thing he loves. Indeed, he loves nothing else.
Le moment où il prend la parole vaut bien qu'on le souligne, c'est juste après Agathon. Je fais entrer les personnages au fur et à mesure de mon discours, au lieu de vous les présenter dès le départ. Il y a là Phèdre, Pausanias, Aristodème venu en cure-dent, c'est-à-dire qu'il a rencontré Socrate, et que Socrate l'a emmené. Il y a aussi Éryximaque qui est un confrère pour la plupart d'entre vous, puisqu'il est médecin, et Agathon, qui est l'hôte. Socrate, qui a amené Aristodème, arrive très en retard parce qu'en route, il a eu ce que nous pourrions appeler une crise. Les crises de Socrate consistent à s'arrêter pile, et à se tenir debout sur un pied, dans un coin. Il s'est arrêté ce soir-là dans lamaison voisine, où il n'avait rien à faire. Il est planté dans le vestibule eutre le porte-parapluies et le porte-manteau, et il n'y a plus moyen de le réveiller. Il faut mettre un tout petit peu d'atmosphère autour de ces choses. Ce ne sont pas du tout des histoires aussi ennuyeuses que vous le voyez au collège.
The moment he takes the floor merits emphasis: it occurs immediately after Agathon’s speech. I shall introduce the characters progressively as my discourse unfolds rather than presenting them all at once. Present are Phaedrus, Pausanias, Aristodemus (who tagged along as a "toothpick"—having encountered Socrates, who brought him), Eryximachus (a colleague for most of you, being a physician), and Agathon, the host. Socrates, who brought Aristodemus, arrives late because he experienced what we might call an episode en route. Socrates’ episodes involve stopping dead in his tracks and standing motionless on one foot. That evening, he halted in a neighboring house where he had no business, planted in the vestibule between the umbrella stand and coat rack, impossible to rouse. Let’s add a touch of atmosphere around these matters—they’re hardly as dreary as schoolroom lessons make them seem.
Un jour, j'aimerais vous faire un discours où je prendrai mes exemples dans le Phèdre justement, ou encore dans telle pièce d'Aris- tophane sur un trait absolument essentiel sans lequel il n'y a pas moyen de comprendre comment se situe ce que j'appellerai, dans tout ce que nous propose l'Antiquité, le cercle éclairé.
One day, I would like to deliver a lecture drawing examples precisely from the Phaedrus or from a play by Aristophanes to illuminate an absolutely essential feature—without which we cannot grasp what I shall call the enlightened circle in all that antiquity offers us.
Nous, nous vivons tout le temps au milieu de la lumière. La nuit nous est en somme véhiculée sur un ruisseau de néon. Mais imaginez que jusqu'à une époque relativement récente il n'est pas besoin de se reporter au temps de Platon la nuit était la nuit. Quand on vient frapper, au début du Phèdre, pour réveiller Socrate, parce qu'il faut se lever un petit peu avant le point du jour j'espère que c'est dans le Phèdre, mais peu importe, c'est au début d'un dialogue de Platon, c'est touterume affaire. Il se lève, et il est vraiment dans le noir, c'est- à-dire qu'il renverse des choses s'il fait trois pas. Même chose au début d'une pièce d'Aristophane. Quand on est dans le noir, on est vraiment dans le noir: C'est là qu'on ne reconnaît pas la personne qui vous touche la main.
We dwell perpetually in light. Night is conveyed to us via neon streams. But consider that until relatively recently—no need to reach back to Plato’s time—night was night. When knocking begins at the start of the Phaedrus to awaken Socrates before dawn (I hope this is indeed in the Phaedrus, though no matter—it’s early in a Platonic dialogue), the whole affair is murky. He rises, truly in darkness—so much so that he overturns objects within three steps. The same occurs in Aristophanes’ plays: when in darkness, one is utterly blind. Here, one cannot recognize whose hand brushes yours.
Pour prendre ce qui se passe encore au temps de Marguerite de Navarre, L'Heptaméron est rempli d'histoires qui reposent sur le fait qu'à cette époque-là, quand on se glisse dans le lit d'une dame la nuit, il est considéré comme une des choses les plus possibles qui soient, à condition de la fermer, de se faire prendre pour son mari ou pour son amant. Et cela se pratique, semble-t-il, couramment. Évidemment, ce que j'appellerai, en un tout autre sens, la diffusion des lumières, change beaucoup de choses à la dimension des rapports entre les êtres humains.
Consider Marguerite de Navarre’s The Heptameron, filled with tales predicated on the fact that in her era, slipping into a lady’s bed at night was among the most plausible acts—provided one stayed silent, pretending to be her husband or lover. This apparently occurred routinely. What I would call, in another register, the diffusion of illumination profoundly alters the texture of human relations.
La nuit n'est pas pour nous une réalité consistante, ne peut pas couler d'une louche, faire une épaisseur de noir. Cela nous ôte certaines choses, beaucoup de choses.
Night holds no substantial reality for us; it cannot be ladled out, cannot congeal into thicknesses of black. This deprives us of certain things—many things.
Tout ceci pour revenir à notre sujet, qui est celui auquel il nous faut bien venir, à savoir ce que signifie ce cercle éclairé dans lequel nous sommes, et ce dont il s'agit à propos de l'amour quand on en parle en Grèce.Quand on en parle, eh bien, comme dirait M. de La Palice, il s'agit de l'amour grec.
All this brings us back to our subject, which we must now address: the meaning of this enlightened circle we inhabit, and what is at stake when speaking of love in Greece. When speaking of it, well—as Monsieur de La Palice would say—it concerns Greek love.
L'amour grec, il faut bien vous faire à cette idée, est l'amour des beaux garçons. Et puis, tiret, rien de plus.
Greek love, you must accept this, is the love of beautiful youths. And that’s all—period.
Il est bien clair que quand on parle de l'amour, on ne parle pas d'autre chose. Tous les efforts que nous faisons pour mettre cela à sa place sont voués d'avance à l'échec. Pour essayer de voir exactement ce que c'est, sans doute sommes-nous obligés de pousser le meuble d'une certaine façon, de rétablir certaines perspectives, de nous mettre dans une certaine position plus ou moins oblique, de dire qu'il n'y avait forcément pas que cela, évidemment, bien sûr. Il n'en reste pas moins que sur le plan de l'amour, il n'y avait que ça.
It is quite clear that when discussing love here, we speak of nothing else. All our efforts to situate this phenomenon are doomed to fail. To grasp its precise nature, we must shift the furniture, so to speak, restore certain perspectives, assume an oblique stance. Of course, we might protest that there must have been more to it—naturally! Yet on the plane of love proper, there was only this.
Vous allez me dire que l'amour des garçons est quelque chose d'uni- versellement reçu. Il y a beau temps que le disent certains de nós contemporains, qui regrettent de n'avoir pu naître un peu plus tôt. Eh non. Il n'en reste pas moins que, dans toute une partie de la Grèce, c'était fort mal vu, et que dans toute une autre partie de la Grèce Pausanias le souligne dans Le Banquet, c'était très bien vu. Et comme c'était dans la partie totalitaire de la Grèce, chez les Béotiens, chez les Spartiates, où tout ce qui n'est pas interdit est obligatoire, non seule- ment c'était très bien vu, mais c'était le service commandé, il ne s'agissait pas de s'y soustraire. Il y a des gens qui sont beaucoup mieux, dit Pausanias chez nous les Athéniens, c'est bien vu, mais c'est défendu tout de même, et naturellement, ça renforce le prix de la chose.
You might tell me that the love of boys is universally acknowledged. Many contemporaries lament not being born earlier. But no. In parts of Greece, it was frowned upon, while elsewhere—as Pausanias emphasizes in The Symposium—it was highly esteemed. Notably, in the totalitarian regions—Boetia, Sparta—where everything not forbidden is compulsory, it was not only approved but mandated, an inescapable duty. Pausanias notes: Among us Athenians, it is tolerated yet prohibited—which naturally heightens its allure.
Tout cela n'est pas pour nous apprendre grand-chose, sinon que c'était plus vraisemblable, et à la condition que nous comprenions à peu près ce à quoi cela correspond. Pour s'en faire une idée, il faut se référer à ce que j'ai dit l'année dernière de l'amour courtois. Ce n'est pas la même chose, mais cela occupe dans la société une fonction analogue. C'est bien évidemment de l'ordre de la sublimation, au sens où j'ai essayé l'année dernière d'apporter une légère rectification dans vos esprits sur ce qu'il en est réellement de sa fonction.Il ne s'agit là đè rien que nous puissions mettre sous le registre d'une régressiorr à l'échelle collective. S'il est vrai que la doctrine analytique nous indique comme le support du lien social en tant que tel la frater- nité entre hommes, l'homosexualité c'est elle qui attache l'homme à-la netutralisation du lien, ce n'est pas ce qui est ici en cause. Il ne s'agit nullefient d'une dissolution du lién social et d'un retour à la forme irinée. E'est bien évidemment autre chose c'est un fait de culture, et äussi bien c'est dans les milieux des maîtres de la Grèce, au milieu des gens d'une certaine classe, au niveau où règne et où s'élabore la culture, que cet amour est mis en pratique. Cet amour est évidem- ment le grand centre d'élaboration des relations interhumaines.
None of this teaches us much, except to recognize its plausibility—provided we grasp its social function. To understand this, recall last year’s discussion of courtly love. Though distinct, it occupies an analogous societal role. This is clearly sublimation, in the sense I sought last year to clarify for you. It has nothing to do with collective regression. If analytic doctrine identifies male fraternity—homosexuality—as the underpinning of social bonds through their neutralization, that is not our focus here. This is no dissolution of social ties or regression to primal forms. It is a cultural fact: within Greece’s intellectual elite, among those shaping culture, this love was cultivated. It formed the crucible for elaborating interhuman relations.
Je vous rappelle sous une autre forme ce que j'avais indiqué à la fin d'un séminaire précédent, le schéma du rapport de la perversion avec la culture, en tant qu'elle se distingue de la société. Si la société entraîne, par son effet de censure, une forme de désagrégation qui s'appelle la névrose, c'est en un sens contraire d'élaboration, de construction, de sublimation disons le mot, que peut se concevoir la perversion quand elle est produit de la culture. Et le cercle se ferme, la perversion apportant des éléments qui travaillent la société, la névrose favorisant la création de nouveaux éléments de culture.
Let me reframe what I outlined in a prior seminar regarding perversion’s rapport with culture as distinct from society. While society, through its censoring effect, induces a form of disintegration called neurosis, perversion—when a product of culture—moves in the opposite direction: an elaborative, constructive, indeed sublimatory force. The circle closes as perversion furnishes elements that reshape society, while neurosis fosters new cultural formations.
Cela n'empêche pas que l'amour grec ne reste une perversion, toute sublimation qu'elle soit. Nul point de vue culturaliste n'a ici à se faire valoir. Que l'on ne vienne pas nous dire, sous prétexte que c'était une perversion reçue, approuvée, voire fêtée, que ce n'était pas une per- yersion. L'homosexualité n'en restait pas moins ce que c'est, une per- version. Nous dire, pour arranger les choses, que si nous, nous la soignons, c'est que de notre temps, l'homosexualité, c'est tout à fait autre chose, ce n'est plus à la page, tandis qu'au temps des Grecs elle jouait sa fonction culturelle, et, comme telle, est digne de tous nos égards, c'est vraiment éluder le problème.
Yet Greek love remains a perversion, however sublimated. No culturalist relativism applies here. Do not claim that because this perversion was accepted, approved, even celebrated, it ceased to be one. Homosexuality nonetheless remained what it is: a perversion. To argue—as some do—that we pathologize it only because modern homosexuality has fallen out of fashion, whereas the Greeks honored its cultural function, is pure evasion.
La seule chose qui differencie l'homosexualité contemporaine et la perversion grecque, mon Dieu, je crois que l'on ne peut guère la trouver ailleurs que dans la qualité des objets. Ici, les lycéens sont acnéiques et crétinisés par l'éducation qu'ils reçoivent. Chez les Grecs, les conditions sont favorables à ce que ce soit eux l'objet des hommages, sans que l'on soit obligé d'aller chercher ces objets dans les coinslatéraux, dans le ruisseau. C'est toute la difference. Mais la structure, elle, n'est en rien à distinguer.
The only thing differentiating contemporary homosexuality and Greek perversion—my God, I believe one can scarcely locate it elsewhere than in the quality of the objects. Here, schoolboys are acne-ridden and cretinized by the education they receive. Among the Greeks, conditions favored them being the objects of homage without having to seek these objects in lateral corners or in the gutter. That is the entire difference. But the structure itself is in no way distinct.
Cela fait scandale, vu l'éminente dignité dont nous avons revêtu le message grec. On s'entoure à cet usage de bons propos. Tout de même, nous dit-on, ne croyez pas que les femmes ne reçussent pas pour autant les hommages qui convenaient. Ainsi Socrate, n'oubliez pas que dans Le Banquet, s'il dit très peu de chose en son nom, il fait parler à sa place une femme, Diotime. N'y voyez-vous pas le témoi- gnage que le suprême hommage revient, même dans la bouche de Socrate, à la femme? Voilà tout au moins ce que les bonnes âmes ne manquent jamais à ce détour de nous faire valoir. Et on ajoute Vous savez, de temps en temps il allait rendre visite à Laïs, à Aspasie, à Théodota qui était la maîtresse d'Alcibiade enfin, tout ce que l'on peut ramener des ragots des historiens. Et Xanthippe, la fameuse, dont je vous parlais l'autre jour elle était là le jour de sa mort, vous savez, et même qu'elle poussait des cris à assourdir le monde. Il n'y a qu'un malheur cela nous est attesté dans le Phédon Socrate invite à ce qu'on la fasse sortir au plus vite, qu'on la couche promp- tement, et qu'on puisse parler tranquille, on n'a plus que quelques heures. À cela près, la fonction de la dignité des femmes serait pré- servée chez les Grecs.
This scandalizes us, given the eminent dignity with which we have clothed the Greek message. We surround ourselves with noble sentiments for this purpose. "Still," we are told, "do not believe that women were deprived of due homage. Take Socrates—do not forget that in The Symposium, though he speaks little in his own name, he has a woman, Diotima, speak in his stead. Do you not see here testimony that supreme homage belongs, even on Socrates' lips, to woman?" This, at least, is what the well-meaning never fail to assert at this juncture. And they add: "You know, from time to time he visited Laïs, Aspasia, Theodota—Alcibiades' mistress—in short, whatever can be gleaned from historians' gossip." And Xanthippe, that infamous figure I mentioned the other day—she was present on his deathday, you know, even wailing loud enough to deafen the world. There is but one misfortune: as attested in the Phaedo, Socrates urges that she be swiftly removed, put to bed promptly, so they may speak in peace—they had only a few hours left. Apart from this, the dignity of women's role would thus be preserved among the Greeks.
Je ne doute pas pour ma part de l'importance des femmes dans la société grecque antique. Je dirai même que c'est une chose très sérieuse, dont vous verrez la portée dans la suite. C'est qu'elles avaient ce que j'appellerai leur vraie place. Et non seulement elles avaient leur vraie place, mais elles avaient un poids tout à fait éminent dans les relations d'amour. Nous en avons toutes sortes de témoignages. Il s'avère en effet, à condition, toujours, de savoir lire il ne faut pas lire les auteurs antiques avec des lunettes grillagées, qu'elles avaient un rôle qui est pour nous voilé, mais qui est pourtant très éminemment le leur dans l'amour le rôle actif tout simplement. La difference qu'il y a entre la femme antique et la femme moderne, c'est que la femme antique exigeait son dû, qu'elle attaquait l'homme.
For my part, I do not doubt the importance of women in ancient Greek society. I would even say it is a most serious matter, whose significance you will grasp as we proceed. They occupied what I shall call their proper place. Not only their proper place, but they held an eminently weighty role in love relations. We have manifold testimonies of this. It becomes clear, provided one knows how to read—one must not read ancient authors through barred spectacles—that they had a role now obscured for us, yet one that was eminently theirs in love: quite simply, the active role. The difference between the ancient woman and the modern woman is that the ancient woman demanded her due, that she assailed men.
Voilà ce que vous pourrez toucher du doigt dans bien des cas. Lorsque vous serez éveillés à ce point de vue sur la question, vous remarquerez bien des choses dans l'histoire antique qui, autrement, paraîtraient étranges. Aristophane, qui était un très bon metteur enscène de music-hall, ne nous a pas dissimulé comment se comportaient les femmes-de son temps. Il n'y a jamais rien eu de plus caractéristique et de plus cru concernant les entreprises des femmes, et c'est justement pour-cela que l'amour savant, si je puis dire, se réfugiait ailleurs. Notis avons là trie des clefs de la question, et qui n'est pas faite pour tellement étonner les psychanalystes.
This you may verify in many cases. Once attuned to this perspective, you will notice many things in ancient history that otherwise appear strange. Aristophanes, that consummate music-hall impresario, did not conceal how the women of his time behaved. Nothing could be more characteristic and raw regarding women's enterprises—precisely why learned love, if I may call it such, took refuge elsewhere. Here we hold keys to the question, ones unlikely to overly surprise psychoanalysts.
Tout cela paraîtra peut-être un bien long détour dans notre entre- prise qui est d'analyser un texte dont l'objet est de savoir ce que c'est que d'être, savant en amour. Què l'on excuse ce détour. Nous savons que-te texte relève du temps de l'amour grec, et que cet amour est, si'je puis dire, celui de l'école, je veux dire des écoliers. Et pour des raisons techniques, de simplification, d'exemple, de modèle, cet amour permet de saisir une articulation toujours élidée dans ce qu'il y a de trop 'compliqué dans l'amour avec les femmes: C'est en quoi cet amour de l'école peut légitimement servir, à nous et à tous, d'école de l'amour.
All this may seem a lengthy detour in our task of analyzing a text whose object is to know what it means to be learned in love. Let us excuse this detour. We know this text belongs to the era of Greek love—a love that is, if I may say, scholastic love, I mean among schoolboys. For technical reasons—of simplification, exemplarity, modeling—this love allows us to grasp an articulation always elided in the overcomplicated realm of love with women. Herein lies how this scholastic love may legitimately serve, for us and for all, as a school of love.
Cela ne veut pas dire qu'il soit à recommencer. Je tiens à éviter tous les malentendus on dira bientôt que je me fais ici le propagateur de l'amour platonique. Il y a beaucoup de raisons pourquoi cela ne peut plus servir d'école de l'amour. Si je vous disais lesquelles, ce serait donner des grands coups d'épée dans des rideaux dont on ne contrôle pas ce qu'il y a derrière. Croyez-moi j'évite, en général. Il y a des raisons qui font qu'il n'y a pas à recommencer, qu'il est même impos- sible de recommencer. Une de ces raisons, qui vous étonnera peut-être si je la promeus devant vous, c'est que pour nous, au point où nous en sommes, l'amour et son phénomène, et sa culture, et sa dimension, l'amour est depuis quelque temps désengrené d'avec la beauté. Cela peut vous étonner, mais c'est comme ça.
This does not mean it should be revived. I wish to forestall all misunderstandings—soon they will say I am propagating Platonic love here. There are many reasons why it can no longer serve as a school of love. To list them would be to slash at curtains behind which lies the uncontrollable. Trust me—I generally avoid this. There are reasons it cannot and must not be revived. One such reason, which may astonish you if I foreground it, is that for us, at this juncture, love—its phenomenon, its culture, its dimension—has for some time been disengaged from beauty. This may surprise you, but such is the case.
Meine si vous ne vous en êtes pas encore aperçus, vous vous en apercevrez si vous réfléchissez un petit peu. Contrôlez cela des deux côtés, du côté des œuvres belles, de l'art, d'une part, et du côté de l'amour, et vous vous apercevrez que c'est vrai. C'est en tous les cas une condition qui rend difficile de vous accommoder à ce dont il s'agit, et c'est justement pour cette raison que je fais tout ce détour. Nous en revenons à la beauté, à sa fonction tragique dorit j'ai mis en avant, l'année dernière, la dimension, puisque c'est elle qui donne son véritable sens à ce que Platon va nous dire de l'amour.D'autre part, il est tout à fait clair qu'actuellement, l'amour n'est plus du tout accordé au niveau de la tragédie, ni non plus à un autre niveau dont je parlerai tout à l'heure. Il est au niveau de ce que l'on appelle, dans le discours d'Agathon, le niveau de Polymnie. C'est le niveau de ce qui se présente comme la matérialisation la plus vive de la fiction comme essentielle. C'est chez nous le cinéma.
Now, if you have not yet noticed this, you will notice it if you reflect a little. Test this from both sides—on the side of beautiful works, art on one hand, and love on the other—and you will see that it is true. In any case, this is a condition that makes it difficult for you to accommodate yourself to what is at stake. It is precisely for this reason that I am making this lengthy detour. We return to beauty, to its tragic function whose dimension I highlighted last year, since it is beauty that gives its true meaning to what Plato will tell us about love. On the other hand, it is quite clear that today, love is no longer aligned with the level of tragedy, nor with another level I will discuss shortly. It resides at the level of what Agathon’s discourse calls Polymnia’s level—the level of what presents itself as the most vivid materialization of fiction as essential. For us, this is cinema.
Platon serait comblé par cette invention. Il n'y a pas de meilleure illustration pour les arts de ce que Platon met à l'orée de sa vision du monde. Ce qui s'exprime dans le mythe de la caverne, nous le voyons tous les jours illustré par ces rayons dansants qui viennent sur l'écran manifester tous nos sentiments à l'état d'ombres. Et c'est bien à cette dimension que dans l'art, de nos jours, appartiennent le plus éminemment la défense et l'illustration de l'amour.
Plato would be enthralled by this invention. There is no better illustration for the arts than what Plato situates at the threshold of his worldview. What is expressed in the myth of the cave is daily illustrated for us by those dancing rays that project our sentiments onto the screen as shadows. And it is indeed within this dimension that love’s defense and illustration most eminently reside in contemporary art.
C'est pourquoi je vous ai dit naguère propos qui n'est pas sans éveiller vos réticences parce que je l'ai dit très incidemment, et qui sera pourtant le pivot de notre progrès que l'amour est un sentiment comique. Mais un effort est nécessaire pour venir au point de convenable accommodement qui lui donne sa portée.
This is why I once made a remark—incidentally, yet pivotal for our progress—that may have aroused your reservations: love is a comic sentiment. But an effort is required to reach the point of proper adjustment that grants it its full significance.
Il y a deux choses dans mon discours passé que j'ai notées concernant l'amour, et je vous les rappelle.
There are two things in my past discourse concerning love that I have noted, and I shall recall them for you.
La première est que l'amour est un sentiment comique. Vous verrez ce qui dans votre investigation l'illustrera, et nous bouclerons à ce propos la boucle qui nous permettra de ramener ce qui est essentiel, la véritable nature de la comédie. Cela est si essentiel, si indispensable, que c'est pour cette raison qu'il y a dans Le Banquet cette présence que, depuis le temps, les commentateurs n'ont jamais réussi à expliquer, celle d'Aristophane, qui était pourtant, historiquement parlant, l'ennemi juré de Socrate.
The first is that love is a comic sentiment. You will see how your investigation illustrates this, and we will close the loop by retrieving what is essential: the true nature of comedy. This is so essential, so indispensable, that it explains the presence in The Symposium—never adequately accounted for by commentators—of Aristophanes, who was historically Socrates’ sworn enemy.
La seconde chose que je voulais dire, que nous retrouverons à tout instant, et qui nous servira de guide, c'est que l'amour, c'est de donner ce qu'on n'a pas. Vous verrez ceci venir également dans une des spires essentielles de ce que nous aurons à rencontrer dans notre commentaire.
The second point, which we will continually revisit and which will guide us, is that love consists in giving what one does not have. You will see this emerge in one of the essential coils of our commentary.
Quoi qu'il en soit, pour entrer dans le démontage par quoi le discours de Socrate aura pour nous sa fonction éclairante, disons que l'amour grec nous permet de dégager dans la relation de l'amour les deux partenaires au neutre. Il s'agit de ce quelque chose de pur qui s'exprime naturellement au genre masculin, et qui permet d'abordd'articuler ce qui se passe dans l'amour au niveau de ce couple que forment respectivement l'amant et l'aimé, Ι'εραστής et Γ' έρώμενος.
In any case, to enter into the dismantling through which Socrates’ discourse will serve an illuminating function for us, let us say that Greek love allows us to isolate the two partners in the love relation in their neutrality. It concerns that pure something expressed naturally in the masculine gender, which first articulates what occurs in love at the level of the couple formed by the lover and the beloved—the erastēs and the erōmenos.
Ce que je vous dirai la prochaine fois vous montrera comment le procès de ce qui se déroule dans Le Banquet nous permet de qualifier ces deux fonctions, l'amant et l'aimé, avec toute la rigueur dont l'expé- rience analytique est capable.
What I will tell you next time will show how the unfolding process in The Symposium allows us to qualify these two functions—lover and beloved—with all the rigor that analytic experience affords.
En d'autres termes, à une époque où l'expérience analytique comme telle manque, où l'inconscient dans sa fonction propre par rapport au sujet est assurément la dimension la moins soupçonnée, et donc avec les limitations que cela comporte, nous y verrons articulé en clair quelque chose qui vient rencontrer le sommet de notre expérience, et que j'ai essayé de dérouler devant vous sous la double rubrique, une première année, de La Relation d'objet, et, à la suite, du Désir et son Interprétation. Pour le dire dans les formules auxquelles nous avons abouti, vous verrez apparaître clairement l'amant comme le sujet du désir, avec tout le poids qu'a pour nous ce terme, le désir l'aimé comme celui qui, dans ce couple, est le seul à avoir quelque chose.
In other words, in an era when analytic experience as such was lacking, when the unconscious in its proper function relative to the subject was undoubtedly the least suspected dimension—and thus with all the limitations this entails—we will see articulated in plain terms something that meets the pinnacle of our experience. This is what I have tried to unfold for you under the twin rubrics of The Object Relation one year and Desire and Its Interpretation the next. To put it in the formulas we have arrived at: you will see the lover clearly emerge as the subject of desire (with all the weight this term carries for us), and the beloved as the one who, in this couple, alone possesses something.
La question est de savoir si ce qu'il a a un rapport, je dirai même un rapport quelconque, avec ce dont l'autre, le sujet du désir, manque.
The question is whether what he has bears any relation—I would even say any relation whatsoever—to what the other, the subject of desire, lacks.
La question des rapports entre le désir et ce devant quoi il se fixe nous a menés déjà à la notion du désir en tant que désir d'autre chose. Nous y sommes arrivés par les voies de l'analyse des effets du langage sur le sujet. Il est très étrange qu'une dialectique de l'amour, celle de Socrate, qui s'est faite précisément tout entière par le moyen de la dialectique, et d'une épreuve des effets impératoires de l'interrogation comme telle, ne nous ramène pas au même carrefour. Elle fait bien plus elle nous permet d'aller au-delà, et de saisir le moment de bascule, de retournement où de la conjonction du désir avec son objet en tant qu'inadéquat, doit surgir cette signification qui s'appelle l'amour.
The question of the relations between desire and what fixes it has already led us to the notion of desire as desire for something else. We arrived here through analyzing the effects of language on the subject. It is quite strange that a dialectic of love—Socrates’ dialectic, which unfolds precisely through the means of dialectic and the testing of the imperative effects of interrogation as such—does not return us to the same crossroads. It does far more: it allows us to go beyond and grasp the pivotal moment of reversal where, from the conjunction of desire with its inadequate object, there must arise the signification called love.
À qui n'a pas saisi cette articulation et ce qu'elle comporte de conditions dans le symbolique, l'imaginaire et le réel, il est impossible de saisir ce dont il s'agit dans cet effet, si étrange par son automatisme, qui s'appelle le transfert, impossible de comparer le transfert et l'amour,et de mesurer la part, la dose, de ce qu'il faut leur attribuer à chacun, et réciproquement, d'illusion ou de vérité.
For those who have not grasped this articulation and its conditions in the symbolic, the imaginary, and the Real, it is impossible to comprehend what is at stake in that effect—so strange in its automatism—called transference. Impossible to compare transference and love, to measure the portion or dose of illusion or truth to attribute to each, reciprocally.
Dans cela, l'investigation où je vous ai introduits aujourd'hui s'avé- rera être pour nous d'une importance inaugurale.
In this, the investigation I have introduced you to today will prove to be of inaugural importance for us.
23 NOVEMBRE 1960.
November 23, 1960.
LA MÉTAPHORE DE L'AMOUR
THE METAPHOR OF LOVE
L'être de l'autre : un objet ?
The being of the Other: an object?
Du « Connais-toi toi-même » au « Il ne sait pas ».
From "Know Thyself" to "He Does Not Know".
Les dieux appartiennent au réel.
The gods belong to the real.
Orphée, Alceste, Achille.
Orpheus, Alcestis, Achilles.
Nous en sommes restés la dernière fois à la position de l'érastès et de l'éréménos, de l'amant et de l'aimé, telle que la dialectique du Banquet nous permettra de l'introduire comme la base, le point tournant, l'articulation essentielle, du problème de l'amour.
Last time, we left off at the position of the erastēs and the erōmenos, the lover and the beloved, as articulated through the dialectic of The Symposium—the pivotal foundation for approaching the problem of love.
Le problème de l'amour nous intéresse en tant qu'il va nous permettre de comprendre ce qui se passe dans le transfert — et jusqu'à un certain point, à cause du transfert.
The problem of love concerns us insofar as it will allow us to understand what occurs in transference—and, to a certain extent, because of transference.
Pour justifier un aussi long détour, qui peut paraître superflu à ceux d'entre vous qui viennent neufs cette année à ce séminaire, j'essayerai de vous présentifier le sens que vous devez appréhender tout de suite de la portée de notre recherche.
To justify this lengthy detour, which may seem superfluous to those newly attending this seminar, I shall attempt to foreground the stakes of our inquiry.
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l'the schíble qu'à quelque niveau qu'il soit de sa formation, quelque chose doit être présent au psychanalyste comme tel, et qui peut le saisir, l'accrocher par le bord de son manteau à plus d'un tournant.
At every level of his formation, something must confront the psychoanalyst—something that might seize him by the hem of his coat at unexpected turns.
Le plus simple n'est-il pas le trait suivant ? — difficile à éviter, me semble-t-il, à partir d'un certain âge, et qui doit comporter déjà pour vous, de façon très présente et à lui tout seul, ce qu'est le problème de l'amour. Ne vous a-t-il jamais saisi à tel tournant que, dans ce que vous avez donné à ceux qui vous sont les plus proches, quelque chosea manqué? Et non pas seulement quelque chose qui a manqué, mais qui les laisse, les susdits, les plus proches, par vous irrémédiablement manqués? Et quoi?
Is this not the simplest thread to follow?—one that becomes unavoidable beyond a certain age and already embodies for you, in its very immediacy, the problem of love. Has it never seized you at such a turning point that, in what you have given to those closest to you, something was lacking? And not merely something lacking, but something that leaves these very ones—the closest—irremediably missed? But what?
D'être analystes vous permet de le comprendre avec vos proches, vous n'avez fait que tourner autour du fantasme dont vous avez plus ou moins cherché en eux la satisfaction. A eux, ce fantasme a plus ou moins substitué ses images et ses couleurs.
Being analysts allows you to comprehend this with your intimates: you have merely circled around the fantasy whose satisfaction you sought more or less in them. To them, this fantasy has more or less substituted its own images and hues.
Cet être auquel soudain vous pouvez être rappelé par quelque acci- dent dont la mort est bien celui qui nous fait entendre le plus loin sa résonance, cet être véritable, pour autant que vous l'évoquez, déjà s'éloigne, est déjà éternellement perdu. Or cet être, c'est tout de même bien lui que vous tentez de joindre par les chemins de votre désir. Seulement, cet être-là, c'est le vôtre. Cela, comme analystes, vous savez bien que c'est, en quelque façon, faute de l'avoir voulu, que vous l'avez manqué aussi plus ou moins. Mais au moins ici êtes-vous au niveau de votre faute, et votre échec le mesure exactement.
This being, suddenly recalled to you by some accident—death being that which resonates farthest—this true being, insofar as you evoke it, already recedes, already eternally lost. Yet this being is precisely the one your desire attempts to reach. Except that this being is your own. As analysts, you know well that it is, in some way, through failing to will it that you have also more or less missed it. But here, at least, you stand at the level of your fault, and your failure measures it exactly.
Et cet autre dont vous vous êtes occupé si mal, est-ce pour en avoir fait, comme on dit, seulement votre objet? Plût au ciel que, ces autres, vous les eussiez traités comme des objets, dont on apprécie le poids, le goût et la substance. Vous seriez aujourd'hui moins troublés par leur mémoire. Vous leur auriez rendu justice, hommage, amour. Vous les auriez aimés au moins comme vous-mêmes, à ceci près que vous vous aimez mal. Mais ce n'est même pas le sort des mal aimés que nous avons eu en partage. Vous en aurez fait sans doute, comme on dit, des sujets comme si c'était là la fin du respect qu'ils méritaient, respect, comme on dit, de leur dignité, respect dû à vos semblables.
And this Other whom you treated so poorly—is it because you made them, as they say, merely your object? Would to heaven you had treated these others as objects—weighed, tasted, and substantiated. Their memory would trouble you less today. You would have rendered them justice, homage, love. You would have loved them at least as yourself—though you love yourself poorly. But it is not even the fate of the ill-loved that we have shared. No doubt you made them, as they say, subjects, as if this were the ultimate respect owed to their dignity—respect for your fellow beings.
Je crains que cet emploi neutralisé de ce terme, nos semblables, soit bien autre chose que ce dont il s'agit dans la question de l'amour. Ces semblables, je crains que le respect que vous leur donnez aille trop vite au renvoi à leurs lubies de résistance, à leurs idées butées, à leur bêtise de naissance à leurs oignons, quoi. Qu'ils se débrouillent. C'est bien là, je crois, le fond de cet arrêt devant leur liberté, qui souvent dirige votre conduite. Liberté d'indifférence, dit-on, mais non pas de la leur, de la vôtre plutôt.
I fear this neutralized use of the term fellow beings is far removed from what is at stake in the question of love. These fellows—I suspect the respect you grant them too quickly reduces to their resistive quirks, stubborn ideas, congenital stupidity about their own affairs. Let them manage. This, I believe, is the core of that arrest before their freedom which often guides your conduct. Freedom of indifference—not theirs, but rather your own.
Et c'est bien en cela que la question se pose pour un analyste. C'est à savoir quel est notre rapport à l'être de notre patient? On'sait bien, tout de même, que c'est de cela qu'il s'agit dans l'analyse. Notreaccès à cet être est-il ou non celui de l'amour? A-t-il quelque rapport, cet accès; avec ce que nous saurons, à partir de la question que nous posons cette année, quant à la nature de l'amour? Cela, vous le verrez, nous mènera assez loin. Il y a précisément dans Le Banquet une métaphore dont j'entends me servir à ce propos. Il y avait en effet à l'époque, paraît-il, des images dont l'extérieur représentait un satyre ou un silène, et à l'intérieur, comme dans les poupées russes, autre chose emboîté dedans, nous ne savons pas trop quoi, mais assurément des choses précieuses. Eh bien, Alcibiade compare Socrate à ces menus objets. Et pour nous, ce qu'il doit y avoir, ce qu'il peut y avoir, ce qu'il est supposé y avoir, de ça dans l'analyse, c'est à quoi tendra notre question, mais tout à la fin.
Herein lies the question for the analyst: What is our relation to the being of our patient? We know, after all, that analysis concerns precisely this. Is our access to this being that of love? Does this access bear any relation to what we will discern, through this year’s inquiry, regarding love’s nature? This, you will see, will lead us far. There is in The Symposium a metaphor I intend to deploy here. In that era, it seems, there existed figurines whose exterior depicted a satyr or Silenus, while inside—like Russian nesting dolls—lay concealed something indeterminate yet assuredly precious. Alcibiades thus compares Socrates to these trinkets. For us, what must—or might—be presumed to lie within analysis will orient our question, but only at the end.
J'essaye d'aborder le problème du rapport de l'analysé à l'analyste, qui se manifeste par ce si curieux phénomène de transfert, de la façon qui le serre de plus près et qui en élude le moins possible les formes. Tout analyste le connaît, mais on cherche plus ou moins à en abstraire le poids propre, à l'éviter. Nous ne pouvons mieux faire à cet égard que de partir d'une interrogation de ce que le phénomène du transfert est censé imiter au maxintum, voire jusqu'à se confondre avec lui l'amour.
I aim to approach the problem of the analysand’s relation to the analyst—manifest in the curious phenomenon of transference—in a manner that grapples most directly with its contours while avoiding evasion. Every analyst knows it, yet we more or less seek to abstract its proper weight, to sidestep it. We can do no better than to begin by interrogating how transference is said to imitate love to the maximum—even to the point of merging with it.
Un texte célèbre de Freud va dans ce sens, l'Observation sur l'amour de transfert, qui se range dans ce que l'on appelle d'habitude les Écrits techniques. Il situe le transfert par rapport à ce avec quoi il est étroitement en rapport. Mais il y a depuis toujours un suspens dans le problème, de l'amour, un discord interne, on ne sait quelle duplicité, qui est justement ce qu'il y a lieu pour nous de serrer de plus près. Cela peut jústement être éclairé par l'ambiguïté de quelque chose d'autre, qui est cette substitution en route, dont après quelque temps de séminaire ici, vous devez savoir que c'est bien ce qui se passe dans l'action analytique, et que je peux vous résumer.
A famous text by Freud, Observation on Transference Love—classified among the Technical Writings—aligns transference with what it closely resembles. Yet there has always been a suspension in the problem of love, an internal discord, an obscure duplicity that we must now scrutinize. This can be illuminated precisely by the ambiguity of substitution at work—something you, after following this seminar, should recognize as central to analytic action. Let me summarize:
Celui qui vient nous trouver, par principe de cette supposition qu'il ne sait pas ce qu'il a déjà là est toute l'implication de l'inconscient, du. il ne sait pas fondamental. C'est par là que s'établit le pont qui peut relier notre science nouvelle à toute la tradition du connais-toi toi-même.
The one who comes to us does so under the supposition that he does not know what he already has—this being the entire implication of the unconscious, of his fundamental not knowing. Here lies the bridge connecting our new science to the entire tradition of Know Thyself.
Il y a bien sûr une différence fondamentale. L'accent est complètement déplacé, de par cet il ne sait pas. Je pense vous en avoir déjà assez dit là-dessus pour n'avoir pas à faire autre chose que pointer au passage cette différence.
There is, of course, a fundamental difference. The accent is entirely displaced by this he does not know. I believe I have said enough on this matter to merely mark the difference in passing.
Il s'agit de ce que le sujet a vraiment en lui-même, de ce qui demande à être éduqué, sorti, cultivé, selon la méthode de toutes les pédagogies traditionnelles, qui se mettent à l'ombre du pouvoir-fon damentalement révélateur de quelque dialectique, et sont les rejets, les surgeons, de la démarche inaugurale de Socrate en tant qu'elle est philosophique. Est-ce là ce à quoi nous allons mener celui qui vient nous trouver comme analystes?
It concerns what the subject truly carries within themselves, what demands to be educated, drawn out, cultivated – following the method of all traditional pedagogies that shelter under the fundamentally revelatory power of some dialectic, and which are offshoots, suckers, of Socrates' inaugural approach insofar as it is philosophical. Is this what we shall lead the analysand toward?
Simplement comme lecteurs de Freud, vous devez bien savoir déjà quelque chose de ce qui, au premier aspect tout au moins, se donne comme le paradoxe de ce qui se présente à nous comme terme, τέλος, aboutissement, terminaison de l'analyse. Que nous dit Freud ?— sinon qu'en fin de compte, ce que trouvera au terme celui qui suit ce chemin, n'est pas essentiellement autre chose qu'un manque.
As mere readers of Freud, you must already know something of what presents itself, at first glance at least, as the paradox of what emerges for us as the τέλος, the endpoint, culmination, termination of analysis. What does Freud tell us? Nothing other than that ultimately, what one finds at the end of this path is essentially nothing other than a lack.
Que vous appeliez ce manque castration ou Penisneid, cela est signe, métaphore. Mais si c'est vraiment là ce devant quoi vient au terme buter l'analyse, n'y a-t-il pas là déjà quelque ambiguïté? Bref, en vous rappelant le double registre entre le début, le départ de principe; de l'expérience, et son terme, il ne m'échappe pas que son premier aspect peut apparaître, est si nécessairement, décevant. Tout son développe- ment s'inscrit pourtant là. Son développement est à proprement parler la révélation de ce quelque chose, tout entier dans son texte qui s'appelle l'Autre inconscient.
Whether you call this lack castration or Penisneid, these are signs, metaphors. But if this is truly where analysis culminates, does this not already harbor ambiguity? In short, recalling the dual register between the beginning – the principled departure of the experience – and its endpoint, I cannot overlook how its initial aspect may appear, necessarily so, as disappointing. Yet its entire development unfolds here. Its development is properly speaking the revelation of this something, wholly contained in the text called the unconscious Other.
Pour quiconque en entend parler pour la première fois — mais je pense que nul n'est ici qui soit dans ce cas —, tout cela ne peut être entendu que comme une énigme. Ce n'est point à ce titre que je vous le présente, mais au titre du rassemblement des termes où s'inscrit notre action. C'est aussi bien pour éclairer tout de suite le plan général que suivra notre cheminement. Il ne s'agit après tout, mon Dieu, de rien d'autre que d'appréhender tout de suite ce qu'ont d'analogue ce développement et ces termes, avec la situation de départ fondamentale de l'amour. Celle-ci, pour être évidente, n'a jamais été, que je sache, située dans les termes où je vous propose de l'articuler tout de suite, ces deux termes d'où nous partons, l'érastès, l'amant, ou encore l'éron, l'aimant, et l'érőménos, celui qui est aimé.
For anyone hearing of this for the first time – though I assume none here are in that position – all this can only be grasped as an enigma. I present it not as such, but as the gathering of terms framing our action. This is also to immediately clarify the general trajectory our path will follow. In the end, we are dealing with nothing less than apprehending at once what this development and these terms share with love’s fundamental starting situation. The latter, however evident, has never to my knowledge been situated in the terms I propose to articulate here: these two terms from which we depart – the erastēs, the lover, or the erōn (the loving one), and the erōménos, the beloved.
Tout cela ne se situe-t-il pas mieux au départ? Il n'y a pas lieu de jouer au jeu de cache-cache. Nous pouvons le voir tout de suite dans telle assemblée — ce qui caractérise l'énastès, l'amant, pour tous ceux quil'approchent, n'est-ce pas essentiellement ce qui lui manque? Nous, nous pouvons tout de suite ajouter qu'il ne sait pas ce qui lui manque, avec cet accent particulier de l'inscience qui est celui de l'inconscient.
Is this not better situated at the outset? There is no need for games of hide-and-seek. We can see it immediately in any gathering – what essentially characterizes the erastēs, the lover, for all who approach them, is their lack. We can add at once that they do not know what they lack, with that particular accent of unknowing proper to the unconscious.
Et d'autre part, l'érőménos, l'objet aimé, ne s'est-il pas toujours situé comme celui qui ne sait pas ce qu'il a, ce qu'il a de caché, et qui fait son attrait? Ce qu'il a n'est-il pas ce qui, dans la relation de l'amour, est appelé non seulement à se révéler, mais à devenir, à être présentifié, alors que ce n'était jusque-là que possible? Bref, disons-le avec l'accent analytique, ou même sans cet accent, l'aimé, lui aussi, ne sait pas. Mais c'est d'autre chose qu'il s'agit — il ne sait pas ce qu'il a.
On the other hand, has the erōménos, the beloved object, not always been situated as the one who does not know what they have – what lies hidden, constituting their allure? Is what they possess not precisely what, within the love relation, is called upon not merely to reveal itself but to become, to be presentified, whereas until now it was merely potential? In short, let us state it with or without the analytic accent: the beloved too does not know. But here it concerns something else – they do not know what they have.
1.Entre ces deux termes qui constituent, dans leur essence, l'amant et l'aimé, observez qu'il n'y a aucune coïncidence. Ce qui manque à l'un n'est pas de ce qu'il y a, caché, dans l'autre. C'est là tout le problème de l'amour. Qu'on le sache ou qu'on ne le sache pas, n'a aucune importance. Dans le phénomène, on en rencontre à tous les pas le déchirement, la discordance. Nul n'a besoin pour autant de dialoguer, de dialectiquer, διαλεκτικεύεσθαι, sur l'amour — il suffit d'être dans le coup, d'aimer, pour être pris à cette béance, à ce discord.
1.Between these two terms constituting lover and beloved in their essence, observe that there is no coincidence. What the one lacks is not equivalent to what lies hidden in the other. Herein lies love’s entire problem. Whether one knows it or not is irrelevant. In the phenomenon, one encounters its撕裂, its discordance at every turn. None need dialogue or dialecticize (διαλεκτικεύεσθαι) about love – to be in the fray, to love, suffices to be caught in this gap, this dissonance.
1. Est-ce là même tout dire? Est-ce suffisant? Je ne puis ici faire plus. Je fais beaucoup en le faisant. Je m'offre au risque de certaine incompréhensioni immédiate. Mais je n'ai pas l'intention ici de vous en conter, et j'éclaire donc ma lanterne tout de suite..
1. Does this say everything? Is it sufficient? I cannot do more here. I do much by doing this. I risk immediate incomprehension. But I do not intend to spin tales here, so I illuminate my lantern at once.
‹ Certes, les choses vont plus loin. Nous pouvons donner ici, dans les termes dont nous nous servons, une formule qui reprend ce qu'indique déjà l'analyse de la création du sèns dans le rapport signifiant-signifié, quitte à en voir le maniement et la vérité dans la suite. L'amour comme signifiant — car pour nous, c'en est un, et ce n'est que cela —, l'amour est une métaphore — si tant est que la métaphore, nous avons appris à l'articuler comme substitution.
‹ Certainly, matters go further. We can offer here, in our terms, a formula recapitulating what the analysis of meaning’s creation in the signifier-signified relation already indicates – pending seeing its handling and truth in what follows. Love as signifier – for us, it is one, and nothing else – love is a metaphor, provided we articulate metaphor as substitution.
-. C'est là que nous entrons dans l'obscur. Je vous prie à l'instant de l'admettre simplement, et de garder dans la main ce qu'ici je promeus comme ce que c'est, à savoir une formule algébrique. C'est en tant que la fonction de l'énastès, de l'aimant, pour autant qu'il est le sujet du manque, vient à la place, se substitue à la fonction de l'érőménos, l'objet aimé, que se produit la signification de l'amour.
-. Here we enter the obscure. I ask you to provisionally accept this and hold in your hand what I here advance as formula: an algebraic formulation. It is insofar as the function of the erastēs, the loving one – as subject of lack – comes to occupy the place, substitutes itself for the function of the erōménos, the beloved object, that love’s signification is produced.
--Nous mettrons peut-être un certain temps à éclairer cette formule. Nous avons le temps de le faire dans l'année qui est devant nous. Dumoins n'aurais-je pas manqué de vous donner dès le départ ce point de repère, qui peut servir, non pas de devinette, mais de référence, propre à vous éviter certaines ambiguïtés dans mes développements à venir.
-—We may take some time to clarify this formula. We have the year ahead to do so. At least I have not failed to give you this initial reference point, which can serve not as a riddle but as a guide to avoid ambiguities in my forthcoming developments.
Entrons maintenant dans ce Banquet dont je vous ai la dernière fois planté le décor et présenté les personnages.
Let us now enter into this Symposium, whose setting and characters I outlined last time.
Ceux-ci n'ont rien de primitif, en dépit de la simplification du problème qu'ils nous présentent. Ce sont des personnages fort sophis- tiqués, c'est bien le cas de le dire. Et je retracerai maintenant une des portées de ce que j'ai passé mon temps à vous dire la dernière fois, car je considère important que cela soit émis avec tout son caractère pro- vocant.
These characters are by no means primitive, despite the simplified problem they present. They are highly sophisticated—the term is apt. I will now retrace one thread of what I spent last session articulating, for I deem it crucial to emphasize its provocative character.
Il y a tout de même quelque chose d'assez humoristique à penser que durant près de vingt-quatre siècles de méditation religieuse, il n'y a pas eu une seule réflexion sur l'amour, que ce soit chez les libertins ou chez les curés, qui ne se soit référée à ce texte inaugural. Or, après tout, ce banquet, pris dans son côté extérieur, pour quelqu'un qui entre là-dedans sans être prévenu, pour le paysan qui sort là de son petit lopin autour d'Athènes, représente tout de même une sorte d'assemblée de tantouses, comme on dit, c'est une réunion de vieilles lopes. Socrate a cinquante-trois ans, Alcibiade, toujours beau paraît-il, en a trente-six, et Agathon lui-même, chez qui ils sont réunis, en a trente — il vient de remporter le prix au concours de tragédie, et c'est ce qui nous permet de dater exactement Le Banquet.
There is something rather humorous in the fact that over nearly twenty-four centuries of religious meditation, not a single reflection on love—whether among libertines or clerics—has failed to refer to this inaugural text. Yet, considered superficially, this symposium must appear to an unprepared observer—say, a peasant from the Attic countryside—as a gathering of "old queens," as they say, a coterie of aging pederasts. Socrates is fifty-three, Alcibiades—still handsome, it seems—is thirty-six, and Agathon himself, their host, is thirty (having just won the tragedy competition, which allows us to date The Symposium precisely).
Il ne faut pas s'arrêter à ces apparences. C'est toujours dans les salons, c'est-à-dire dans des lieux où les personnes n'ont dans leur aspect rien de particulièrement attrayant, c'est chez les duchesses que se disent tout de même, au détour d'une soirée, les choses les plus fines. Elles sont à jamais perdues, bien entendu, mais pas pour tout le monde, en tous les cas pas pour ceux qui les disent. Là, nous avons la chance de savoir ce que ces personnages ont, chacun à leur tour, échangé ce soir-là.
We must not dwell on appearances. It is always in salons—spaces where individuals bear no outwardly striking allure—that the most refined remarks are made, as in the drawing rooms of duchesses. Such utterances are forever lost, of course, except to those who voice them. Here, we are fortunate to know what these figures exchanged that evening.
On en a beaucoup parlé, de ce Banquet. Inutile de vous dire que ceux dont c'est le métier d'être philosophe, philologue, helléniste, l'ontregardé à la loupe. Je n'ai pas épuisé la somme de leurs remarques, mais-ze n'est pas non plus inépuisable, cela tourne toujours autour d'un point. Aussi peu inépuisable que ce soit, il est tout de même exclu que je vous restitue la somme des menus débats qui se font autoit de telle ou telle ligne. D'abord, il n'est pas dit qu'ils nous éviteraient de laisser échapper quelque chose d'important. Et puis, il n'est pas commode pour moi, qui ne suis ni philosophe, ni philologue, ni helléniste, de me mettre dans leur peau, et de vous faire une leçon sur. Le Banquet. Ce que je peux simplement espérer, c'est vous en donner d'abord une première appréhension.
Much has been said about this Symposium. Needless to say, professional philosophers, philologists, and Hellenists have scrutinized it under a microscope. I have not exhausted their commentaries, though these are not inexhaustible—they invariably circle the same points. However limited, it remains impossible for me to reconstruct the minutiae of debates over particular lines. First, such efforts might still overlook something essential. Second, as neither philosopher, philologist, nor Hellenist myself, I cannot easily inhabit their perspective to deliver a lecture on The Symposium. My hope is simply to provide an initial grasp.
Je vous demande de croire que ce n'est pas à la première lecture que je m'y fie. Faites-moi le crédit de penser que ce n'est pas pour la première fois, et à l'usage de ce séminaire, que je suis entré dans ce texte. Faites-moi aussi le crédit de penser que je me suis donné quelque mal pour rafraîchir ce que j'avais comme souvenir concernant les travaux qui s'y sont consacrés, voire pour m'informer de ceux que j'avais pu négliger jusqu'ici.
I ask you to believe this is not my first reading. Grant me the credit of assuming I have entered this text before this seminar. Grant me further that I have refreshed my memory of relevant scholarship and acquainted myself with previously neglected works.
Je vous dis cela pour m'excuser d'avoir abordé les choses par la fin. Je l'ai fait parce que je crois que c'est le meilleur. Certes, du seul fait de la méthode que je vous apprends, ce que j'y comprends doit être l'objet pour vous d'une réserve. C'est là que je cours les plus grands risques soyez-moi reconnaissants de les courir à votre place. Que cela vous serve seulement d'introduction à vos critiques, qui ne sont pas tant à porter sur ce que je vais vous dire que j'y ai compris, que sur ce qui est dans le texte, et qui, à la suite de ce que je vous dis, voús apparaîtra comme ce qui a accroché ma compréhension. Que cette compréhension soit vraie ou fausse, ce qui la justifie dans le texte est, comme signifiant, impossible à contourner pour vous, même si vous le comprenez autrement.
I mention this to apologize for approaching matters from the end. I did so because I believe it optimal. Naturally, given the method I teach, my interpretations warrant your skepticism. Here, I court the greatest risks—be grateful I court them on your behalf. Let this serve merely as an introduction to your critiques, which should target not my exegesis but the text itself. What hooks my understanding—whether true or false—will confront you as an inescapable signifier, even should you interpret it otherwise.
Je vous passe donc les premières pages, ces pages qui existent toujours dans les dialogues de Platon. Celui-ci n'est pas un dialogue comme les autres, mais on y trouve néanmoins cette situation faite pour créer ce que j'ai appelé l'illusion d'authenticité, ces reculs, ces pointages de la transmission, de qui a répété ce que l'autre lui avait dit. C'est tou- jours la façon dont Platon entend créer au départ une certaine pro- fondeur, et elle sert sans doute à ses yeux au retentissement de ce qu'il fait dire.
I will skip the opening pages, which follow Plato’s usual dialogic structure. Though not a typical dialogue, it retains the illusion of authenticity through layered transmissions—who repeated what to whom. Plato always begins by crafting depth, which likely serves, to his mind, the resonance of his message.
Je passe aussi le règlement auquel j'ai fait allusion la dernière fois, des lois du banquet. Je vous ai indiqué que ces lois n'étaient pas seulement locales, improvisées, mais qu'elles se rapportaient à un pro- totype. Le symposium était quelque chose qui avait ses lois mais non sans doute tout à fait les mêmes ici et là, à Athènes et en Crète.
I shall also pass over the regulations I alluded to last time concerning the banquet's laws. I indicated that these laws were not merely local improvisations but related to a prototype. The symposium was an institution with established codes, though not entirely identical whether in Athens or Crete.
Je passe sur toutes ces références, pour en arriver à l'accomplissement de la cérémonie qui comportera ceci, qui doit s'appeler d'un nom, lequel, je vous l'indique au passage, prête à discussion un éloge de l'amour. Est-ce έγκώμιον ? Est-ce ἐπαίνεσις ? Je vous passe la dis- cussion qui a son intérêt, mais qui est secondaire. Je voudrais simple- ment aujourd'hui situer le progrès de ce qui va se dérouler à travers la succession des discours.
I bypass these references to reach the ceremony's core, which involves what must be termed—as I note in passing—a contested designation: the praise of love. Is it έγκώμιον? Or ἐπαίνεσις? I spare you the debate, however intriguing yet secondary. Today, I aim solely to map the progression unfolding through the sequence of discourses.
Le premier est celui de Phèdre. Phèdre est un autre bien curieux personnage. Il faudrait tracer son caractère, bien que cela n'ait pas tellement d'importance. Pour aujourd'hui, sachez seulement qu'il est singulier que ce soit lui qui ait mis le sujet au jour, qui soit le πατήρ τοῦ λόγου, le père du sujet, car nous le connaissons un petit peu par le début du Phèdre c'est un curieux hypocondriaque. Cette remar- que vous servira peut-être par la suite.
The first speaker is Phaedrus—a curious figure indeed. While sketching his character exceeds our present scope, note this singularity: he who introduces the topic, the πατήρ τοῦ λόγου (father of the discourse), is known from the opening of the Phaedrus as a peculiar hypochondriac. This observation may prove useful later.
J'en profite, pendant que j'y pense, pour vous faire mes excuses. Quand je vous ai parlé de la nuit la dernière fois, je vous ai, je ne sais pas pourquoi, renvoyé au Phèdre. Je me suis souvenu que ce n'est pas le Phèdre qui commence par la nuit, mais le Protagoras. Cela corrigé, continuons.
Taking this opportunity, I must correct an error. Last time, while discussing night, I mistakenly referenced the Phaedrus. Upon reflection, it is the Protagoras that begins with nocturnal imagery. This corrected, let us proceed.
Phèdre, Pausanias, Éryximaque. Avant Éryximaque, cela aurait dû être Aristophane, mais il a le hoquet, et il laisse passer l'autre avant lui. Aristophane, le poète comique, c'est l'éternel problème que de savoir pourquoi il se trouvait là avec Socrate, alors que chacun sait qu'il faisait plus que le critiquer, il le ridiculisait, il le diffamait dans ses comédies, et les historiens le tiennent généralement pour en partie responsable de la condamnation et de la fin tragique de Socrate. Il y a sans doute à sa présence, je vous l'ai dit, une raison profonde, dont je ne donne pas, pas plus que d'autres, la dernière solution. Mais peut-être essaie- rons-nous d'y jeter un petit commencement de lumière.
Phaedrus, Pausanias, Eryximachus. Aristophanes should have preceded Eryximachus but yielded his turn due to hiccups. The comic poet's presence alongside Socrates poses an eternal enigma, given his theatrical mockeries of the philosopher—mockeries historians partly blame for Socrates' condemnation. His attendance here, as I noted, harbors profound reasons we shall tentatively illuminate.
Ensuite vient Agathon, et après Agathon, Socrate. Ceci constitue ce qui est à proprement parler le banquet, c'est-à-dire tout ce qui se passe jusqu'à ce point crucial dont je vous ai pointé la dernière foisqu'il devait être considéré comme essentiel, à savoir l'entrée d'Alci- biade. À cela correspond la subversion de toutes les règles du banquet, nezserait-ce que parce que Alcibiade se présente ivre, qu'il se profere comme étant essentiellement ivre, et que par là, il est comme tel dans L'ivresse.
Next comes Agathon, followed by Socrates. This constitutes the banquet proper—all unfolding until the crucial juncture I marked last time: Alcibiades' entrance. Here, the symposium's rules undergo subversion, if only through Alcibiades' drunken arrival, his self-proclaimed inebriation embodying the very essence of intoxication.
Supposons que vous disiez que l'intérêt de ce dialogue du Banquet est de manifester la difficulté de dire sur l'amour quelque chose qui se tienne debout. S'il ne s'agissait que de cela, nous serions purement et simplement dans une cacophonie. Mais ce que Platon - du moins est-ce ce que je prétends, et ce n'est pas d'une audace spéciale que de le faire ce que Platon nous montre, d'une façon jamais dévoilée, misę au jour, c'est que le contour que dessine cette difficulté nous indique le point où est la topologie foncière qui empêche de dire de l'amour quelque chose qui se tienne debout.
Suppose you were to claim the Symposium's interest lies in exposing the impossibility of articulating a coherent discourse on love. Were this all, we'd face mere cacophony. But Plato—and here I make no bold claim—reveals through this apparent failure the fundamental topological knot preventing any steadfast account of love. This contour of difficulty, never before laid bare, is what Plato exposes.
e que je vous dis là n'est pas très nouveau. Personne ne songe à le contester, de tous ceux qui se sont occupés de ce prétendu dialogue entre guillemets, car c'est à peine un texte qui mérite ce titre, puisque c'est une suite d'éloges, une suite, de chansonnettes, de chan- sons à boire en l'honneur de l'amour. Certes, comme ces gens sont uír peu plus malins que les autres, cela prend toute sa portée et d'ailleurs, on nous dit que c'est un sujet qui n'est pas souvent choisi, có qui pourrait étonner au premier abord.
My assertion here is hardly novel. None contest it among those who've examined this so-called "dialogue"—scarcely deserving the title, being but a series of encomiums, drinking songs to Love's honor. Yet as these drinkers prove shrewder than most, their words acquire full weight. We're told this subject is seldom chosen—a fact startling at first glance.
On'nous dit que chacun traduit l'affaire dans sa corde, dans sa note. On ne sait d'ailleurs pas bien pourquoi, par exemple, Phèdre sera chargé de l'introduire sous l'angle, nous dit-on, de la religion, du mythe, ou même de l'ethnographie. Et en effet, daris tout cela, il y a du vrai. Notre Phèdre nous introduit l'amour en nous disant qu'il est μέγας θεός, un grand dieu. Il ne dit pas que cela, mais il se réfère à deux théologiens, Hésiode et Parménide, qui, à des titres divers, ont parlé de la généalogie des dieux, ce qui est bien quelque chose d'important. La Théogonie d'Hésiode, le Poème de Parménide, nous n'allons pas nous croire obligés de nous y reporter sous prétexte que Phèdre en cite un vers. Je signale tout de même qu'il y a deux ou trois aris, quatre peut-être, une étude très importante est parue sur le Poème de. Parménide, d'un contemporain, Jean Beaufret. Laissons cela de côté, et tâchons de nous rendre compte de ce qu'il y a dans le discours de Phèdre.Il y a donc la référence aux dieux. Pourquoi aux dieux au pluriel?
We are told that each speaker translates the matter into their own register, their own key. We do not fully understand why, for instance, Phaedrus is tasked with introducing it from the angle—as we are told—of religion, myth, or even ethnography. And indeed, there is truth in all this. Our Phaedrus introduces love by telling us that it is μέγας θεός, a great god. He does not stop there but refers to two theologians, Hesiod and Parmenides, who in their respective ways spoke of the genealogy of the gods—a matter of some importance. Hesiod’s Theogony, Parmenides’ Poem—we need not feel obliged to consult these works merely because Phaedrus cites a line from them. I will note, however, that a very significant study on Parmenides’ Poem by our contemporary Jean Beaufret has recently appeared. Let us set this aside and strive to grasp what lies within Phaedrus’ discourse. There is, then, the reference to the gods. Why the plural—gods?
Je ne sais pas pour vous quel sens ça a, les dieux, spécialement les dieux antiques, mais on en parle assez dans ce dialogue pour qu'il soit assez utile, voire nécessaire que je réponde à cette question comme si elle était posée de vous à moi. Qu'en pensez-vous, après tout, des dieux ? Où est-ce que cela se situe par rapport au symbolique, à l'imaginaire et au réel ? Ce n'est pas une question vaine, pas du tout. Jusqu'au bout la question dont il va s'agir, c'est de savoir si oui ou non l'amour est un dieu, et on aura fait au moins ce progrès, à la fin, de savoir avec certitude qu'il n'en est pas un.
I do not know what meaning the gods hold for you—especially the ancient gods—but they are discussed enough in this dialogue that it may prove useful, even necessary, for me to address this question as if posed by you to me. What, after all, do you make of the gods? Where do they situate themselves relative to the Symbolic, the Imaginary, and the Real? This is no idle question, not at all. The issue at stake here, ultimately, is whether love is a god or not, and by the end, we will at least have made this progress: knowing with certainty that it is not.
Je ne vais pas vous faire à ce propos une leçon sur le sacré. Il me suffira d'épingler quelques formules sur ce sujet. Les dieux — pour autant qu'ils existent pour nous dans le registre qui nous sert à avancer dans notre expérience, s'il est vrai que nos trois catégories nous sont d'un usage quelconque —, les dieux, c'est bien certain, appartiennent au réel. Les dieux, c'est un mode de révélation du réel.
I shall not deliver a lecture on the sacred here. A few formulas will suffice. The gods—insofar as they exist for us within the register that serves our experiential advancement, assuming our three categories hold any utility—the gods, most assuredly, belong to the Real. The gods are a mode of revelation of the Real.
C'est pour cette raison que tout progrès philosophique tend, de par sa nécessité propre, à les éliminer. C'est aussi pourquoi la révélation chrétienne, comme l'a fort bien remarqué Hegel, se trouve sur la voie de leur élimination — elle est un tout petit peu plus loin, elle va un petit peu plus profondément, sur la voie du polythéisme à l'athéisme. Par rapport à la notion du dieu comme summum de révélation, de Numen, comme rayonnement et apparition — c'est une chose fonda- mentale — réels, le mécanisme de la révélation chrétienne se trouve incontestablement sur le chemin qui va à la réduire, et, au dernier terme, à l'abolir. En effet, il tend à déplacer le dieu de cette révélation, comme le dogme, vers le Verbe, le logos. Autrement dit, il se trouve sur un chemin parallèle à celui que suit le philosophe, pour autant que sa fatalité est de nier les dieux.
This is why all philosophical progress inherently tends to eliminate them. It is also why the Christian revelation, as Hegel astutely observed, finds itself on the path toward their elimination—it ventures slightly further, digs a bit deeper along the road from polytheism to atheism. Relative to the notion of god as the summit of revelation, as Numen—as radiant real manifestation (a fundamental point)—the mechanism of Christian revelation undeniably follows a trajectory leading to its reduction and, ultimately, its abolition. Indeed, it displaces the god of revelation, like dogma itself, toward the Word, the logos. In other words, it parallels the path taken by the philosopher, whose fate is to negate the gods.
Ces révélations que l'homme rencontrait jusque-là dans le réel — dans le réel où ce qui se révèle est d'ailleurs réel—, par le réel qui le déplace, il va les chercher dans le logos, c'est-à-dire au niveau d'une articulation signifiante.
These revelations, which humanity previously encountered in the Real—in the Real where what reveals itself is, moreover, real—through the Real that displaces it, humanity now seeks them in the logos, that is, at the level of signifying articulation.
C'est ce que fait toute interrogation qui, au départ de la démarche philosophique, tend à s'articuler comme science, et Platon nous apprend, à tort ou à raison, au vrai ou au pas vrai, que c'était là ce que faisait Socrate. Socrate exigeait que ce à quoi nous avons ce rapportirfnocent qui s'appelle doxa, et qui est—mon dieu, pourquoi pas?— quelquefois dans le vrai, nous ne nous en contentions pas, mais que nous demandions pourquoi, que nous ne nous satisfassions que de ce vrai assuré qu'il appelle épistèmè, science, savoir qui rend compte de ses raisons. C'est cela, nous dit Platon, qui était l'affaire du φιλοσοφεῖν de Socrate.
This is what any inquiry does when, departing from the philosophical approach, it seeks to articulate itself as science. Plato teaches us—rightly or wrongly, truthfully or not—that this was Socrates’ endeavor. Socrates demanded that we not rest content with this innocent rapport called doxa (which, heavens—why not?—occasionally stumbles upon truth), but that we ask why, that we settle only for that assured truth he terms epistēmē: knowledge that accounts for its reasons. This, Plato tells us, was the essence of Socrates’ φιλοσοφεῖν (philosophizing).
Je vous ai déjà parlé de ce que j'ai appelé la Schwärmerei de Platon. Il faut croire, en effet, que quelque chose dans cette entreprise reste à la fin en échec, pour que la rigueur, le talent déployé dans la démons- tration d'une telle méthode, n'aient pas empêché que tant de choses daris: Platon aient ensuite servi, profité, à toutes les mystagogies. Je parle avant tout de la gnose et de tout cé qui, dans le christianisme lui-même, est toujours resté gnostique. Il n'en reste pas moins qu'il est clair que ce qui lui plaît, c'est la science. Comment saurions-nous lui en vouloir de n'avoir pas mené dès le premier pas ce chemin jusqu'au bout?
I have already spoken to you of what I called Plato’s Schwärmerei. We must recognize that something in this enterprise ultimately falters, for despite the rigor and talent displayed in demonstrating such a method, so much in Plato has since served and benefited all manner of mystagogies—above all, Gnosticism and all that remains gnostic within Christianity itself. Nonetheless, it remains clear that what pleases him is science. How could we blame him for not carrying this path to its conclusion from the first step?
Quoi qu'il en soit donc, pour introduire le problème de l'amour, le discours de Phèdre se réfère à cette notion qu'il est un grand dieu, prèsque le plus ancien des dieux, né tout de suite après le chaos, dit Hésiode. C'est aussi le premier auquel ait pensé la déesse mystérieuse, la-Déesse primordiale du discours parménidien.
In any case, then, to introduce the problem of love, Phaedrus’ discourse refers to the notion that it is a great god—nearly the most ancient of gods, born immediately after Chaos, says Hesiod. It is also the first that occurred to the mysterious goddess, the primordial Goddess of Parmenides’ discourse.
Il ne nous est pas possible ici—et cette entreprise est d'ailleurs peut-être impossible à mener—de déterminer tout ce que ces termes pouvaient vouloir dire du temps de Platon. Mais tâchez tout de même despartir de l'idée que les premières fois que l'on disait ces choses, il est tout à fait exclu que cela ait eu cet air de bergerie bêtifiant que cela a par exemple au XVIIe siècle, où lorsque l'on parle d'Éros, chacun joûe à ça. À cette époque, tout cela s'inscrit dans un contexte tout autre, un contexte de culture courtoise, d'échos de L'Astrée, et tout ce qui s'ensuit, à savoir des mots sans importance. Ici, les mots ont leur pleine importance, la discussion est vraiment théologique.
It is not possible here—and this endeavor may in any case be impossible—to determine all that these terms meant in Plato’s time. Yet try to discard the idea that when these things were first uttered, they could possibly have had that idiotic pastoral air they acquired in, say, the 17th century, where speaking of Eros became mere playacting. At that time, such talk belonged to an entirely different context—one of courtly culture, echoes of L'Astrée, and all that follows: words without weight. Here, the words carry their full import; the discussion is genuinely theological.
Pour vous faire comprendre cette importance, je n'ai pas trouvé mieux que de vous dire—si vous voulez vraiment le saisir, attrapez la deuxième Ennéade de Plotin, et voyez comment ce dont il parle se place à peu près au même niveau. Il s'agit là aussi d'Éros, il ne s'agit même que de ça. Vous ne pourrez pas, pour un peu que vous ayez un tout petit peu lu un texte théologique sur la Trinité, ne pas vousapercevoir que ce discours de Plotin — nous sommes à la fin du ur siècle — est simplement — je crois qu'il y aurait trois mots à changer — un discours sur la Trinité. Ce Zeus, cette Aphrodite, cet Éros, c'est le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Cela, simplement pour vous permettre d'imaginer ce dont il s'agit quand Phèdre parle d'Eros.
To help you grasp this importance, I found no better way than to say—if you truly wish to comprehend it—take up Plotinus’s Second Ennead and observe how its subject operates at nearly the same level. It too concerns Eros—indeed, it concerns nothing else. If you have read even a little theological text on the Trinity, you cannot help but notice that Plotinus’s discourse—we are at the end of the third century—is simply (I believe three words would need changing) a discourse on the Trinity. This Zeus, this Aphrodite, this Eros—they are the Father, the Son, and the Holy Spirit. This is merely to allow you to imagine what is at stake when Phaedrus speaks of Eros.
Pour Phèdre, parler de l'amour, c'est en somme parler de théologie. Il est très important de s'apercevoir que ce discours commence par une telle introduction, car pour beaucoup de monde encore, et jus- tement dans la tradition chrétienne par exemple, parler de l'amour, c'est parler de théologie.
For Phaedrus, speaking of love amounts to speaking of theology. It is crucial to recognize that this discourse begins with such an introduction, for even now, particularly within the Christian tradition, speaking of love is speaking of theology.
Mais ce discours ne se limite pas là. Il se poursuit par une illustration de ces propos. Le mode d'illustration dont il s'agit est bien intéressant lui aussi.
But this discourse does not end there. It continues with an illustration of these claims. The mode of illustration itself is quite intriguing.
On va nous parler de cet amour divin, et précisément de ses effets.
We will be told of this divine love and precisely of its effects.
Les effets de l'amour sont éminents à leur niveau par la dignité qu'ils révèlent.
The effects of love are eminent in their capacity to reveal dignity at their level.
Nous retrouvons ici un thème qui s'est, depuis, un petit peu usé dans les développements de la rhétorique, à savoir que l'amour est un lien contre quoi tout effort humain viendrait se briser. Une armée faite d'aimés et d'amants — l'illustration classique sous-jacente est la fameuse légion thébaine — serait une armée invincible, pour autant que l'aimé pour l'amant, comme l'amant pour l'aimé, sont éminem- ment susceptibles de représenter la plus haute autorité morale, celle devant quoi l'on ne cède pas, celle devant quoi l'on ne peut se dés- honorer. Cette notion aboutit au plus extrême, à l'amour comme principe du dernier sacrifice.
Here we encounter a theme later worn thin in rhetorical elaborations: that love is a bond against which all human efforts shatter. An army composed of beloveds and lovers—the implicit classical example being the famed Theban legion—would be invincible, insofar as the beloved for the lover, like the lover for the beloved, eminently embodies the highest moral authority, that before which one does not yield, that before which one cannot dishonor oneself. This notion culminates in love as the principle of ultimate sacrifice.
Il n'est pas sans intérêt de voir sortir ici l'image d'Alceste dans la référence euripidienne, illustrant une fois de plus ce que je vous ai apporté l'année dernière comme ce qui délimite la zone de la tragédie, à savoir l'entre-deux-morts. Je résume. Le roi Admète est un homme heureux, mais auquel la mort vient tout d'un coup faire signe. Alceste; incarnation de l'amour, est la seule — seule de tout le parentage, et non pas les vieux parents du roi, si peu de temps qu'il leur reste à vivreselon toute probabilité, et non pas les amis, et non pas les enfants — la' seule qui se substitue à lui pour satisfaire à la demande de la mort.
It is not without interest to see the image of Alcestis emerge here through Euripides’ reference, once more illustrating what I introduced last year as delimiting tragedy’s domain: the between-two-deaths. To summarize: King Admetus is a fortunate man suddenly beckoned by death. Alcestis, incarnation of love, is the sole one—alone among all kin, not the king’s elderly parents (who by all likelihood had little life remaining), nor friends, nor children—who substitutes herself for him to satisfy death’s demand.
Dans un discours où il s'agit essentiellement de l'amour masculin, voilà qui peut paraître remarquable, et qui vaut bien que nous le retenions. Alceste nous y est donc proposée comme exemple. Cela a l'intérêt de donner sa portée à ce qui va suivre. Deux exemples en effet succèdent à celui d'Alceste, deux qui, aux dires de l'orateur, se sont avancés aussi dans le champ de l'entre-deux-morts.
In a discourse fundamentally concerned with masculine love, this stands as remarkable and warrants our attention. Alcestis is thus presented as exemplar. This lends weight to what follows. Two further examples succeed Alcestis, both figures who, per the speaker’s account, also entered the field of between-two-deaths.
Le premier, Orphée, a réussi à descendre aux enfers pour aller chercher sa femme Eurydice. Comme vous le savez, il en est remonté bredouille, pour une faute qu'il a faite, celle de se retourner avant le moment permis. Ce thème mythique est reproduit dans maintes légen- dés d'autres civilisations que la Grèce dont une légende japonaise, qui est célèbre. L'autre exemple est celui d'Achille.
The first, Orpheus, succeeded in descending to the Underworld to retrieve his wife Eurydice. As you know, he emerged empty-handed due to his transgression: turning back before the permitted moment. This mythical theme recurs in legends across civilizations beyond Greece, including a celebrated Japanese version. The other example is Achilles.
Je ne pourrai guère aujourd'hui pousser les choses plus loin que vous montrer ce qui ressort du rapprochement de ces trois héros. C'est un premier pas, qui vous mettra déjà sur la voie du problème.
Today I can scarcely advance further than to show what emerges from juxtaposing these three heroes. This first step will already orient you toward the problem.
Prenons d'abord les remarques de Phèdre sur Orphée. Ce qui nous intéresse ici, c'est le commentaire de Phèdre. Ce n'est pas s'il va au fond des choses, ni si c'est justifié, nous ne pouvons aller jusque-là.
Let us first consider Phaedrus’s remarks on Orpheus. What concerns us here is Phaedrus’s commentary. We need not judge its depth or validity—we cannot proceed that far.
Ce qui nous importe, c'est ce qu'il dit. Et c'est justement l'étrangeté de ce qu'il dit qui doit nous retenir.
What matters is what he says. Precisely the strangeness of his claims should arrest us.
Il nous dit qu'Orphée, fils d'Eagre, les dieux n'ont pas aimé du tout ce qu'il a fait. La raison qu'il en donne, on la trouve dans l'inter- prétation qu'il propose de ce que les dieux ont fait à ce type, qui n'était pas si bien que cela, un amolli — on ne sait pourquoi Phèdre lui en veut, ni pourquoi Platon. Les dieux ne lui ont pas montré une vraie femme, mais un fantôme de femme. Cela fait suffisamment écho à ce par quoi j'ai introduit tout à l'heure mon discours concernant le rap- port à l'autre, à savoir la difference qu'il y a entre l'objet de notre amour en tant que le recouvrent nos fantasmes, et l'être de l'autre, pour autant que l'amour s'interroge pour savoir s'il peut l'atteindre.
He tells us that Orpheus, son of Oeagrus, was thoroughly disliked by the gods. The reason he provides is found in his interpretation of the gods’ treatment of this figure—a weakling (we know not why Phaedrus, or Plato, resents him). The gods showed him not a true woman but a phantom. This sufficiently echoes what I earlier introduced concerning the relation to the Other—the difference between the object of our love as cloaked by our fantasies and the Other’s being, insofar as love interrogates whether it can reach it.
C'est vraiment à cet être de l'autre qu'aux dires de Phèdre, nous voyons ici Alceste se substituer dans la mort. Vous trouverez dans le texte ce terme, dont on ne pourra pas dire que c'est moi qui l'ai mis – ὑπεραποθανεῖν. La substitution, la métaphore, dont je vous parlais tout à l'heure est ici réalisée au sens littéral. Alceste se met authenti-quement à la place d'Admète. Cet ὑπεραποθανεῖν, Μ. Ricœur, qui a le texte sous les yeux, peut le trouver exactement au 180 a. Orphée étant éliminé de cette course des mérites dans l'amour, cette expression est énoncée pour marquer la difference qu'il y a entre Alceste et Achille.
It is precisely this being of the Other that, according to Phaedrus, we see Alcestis substituting herself in death. You will find in the text this term – ὑπεραποθανεῖν (to die in another's place) – which cannot be said to be my invention. The substitution, the metaphor I discussed earlier, is here realized in the literal sense. Alcestis authentically takes Admetus' place. This ὑπεραποθανεῖν, which Mr. Ricœur (having the text before him) can find at 180a, is invoked to mark the difference between Alcestis and Achilles once Orpheus is eliminated from this competition of amorous merits.
Achille, c'est autre chose. Il est celui qui choisit d'ἐπαποθανεῖν. 11 est celui qui me suivra. Il suit dans la mort Patrocle.
Achilles represents another order. He chooses ἐπαποθανεῖν (to die after). He is the one who follows Patroclus into death.
Ce que veut dire pour un Ancien cette interprétation du geste d'Achille mériterait, pour le comprendre, beaucoup de commentaires. C'est beaucoup moins clair que pour Alceste. Nous sommes forcés de recourir à des textes homériques d'où il résulte qu'en somme, Achille aurait eu le choix. Il s'agit de tuer Hector, uniquement pour venger la mort de Patrocle. Si tu ne tues pas Hector, lui dit sa mère Thétis, tu rentreras chez toi bien tranquille, et tu auras une vieillesse heureuse et peinarde. Si tu le tues, ton sort est scellé, c'est la mort qui t'attend. Achille en a si peu douté que nous avons un autre passage où il se fait cette réflexion à lui-même, en aparté Je pourrais rester tranquille. Et puis, cela est impensable, il dit pour quelles raisons. Ce choix est considéré à lui seul comme aussi décisif que le sacrifice d'Alceste. Le choix de la Moira, du destin, a la même valeur que la substitution d'être à être.
Understanding what this interpretation of Achilles' act meant for an Ancient would require extensive commentary. It is far less transparent than Alcestis' case. We are compelled to refer to Homeric texts indicating that Achilles essentially had a choice: killing Hector solely to avenge Patroclus' death. His mother Thetis tells him: "If you spare Hector, you will return home peacefully to a serene old age. If you kill him, your fate is sealed." Achilles so little doubted this that another passage shows him musing: "I could remain unharmed... yet this is unthinkable," giving his reasons. This choice alone is deemed as decisive as Alcestis' sacrifice. The choice of Moira (Fate) holds equal value to being-for-being substitution.
Il n'y a vraiment pas besoin d'ajouter à cela, comme le fait en note, je ne sais pourquoi, M. Mario Meunier, bon érudit pourtant, que, dans la suite, Achille se tue sur le tombeau de Patrocle. Je me suis beaucoup occupé ces jours-ci de la mort d'Achille, qui me tracassait, et je ne trouve nulle part une référence qui permette d'articuler une chose pareille dans la légende d'Achille. J'ai d'ailleurs vu beaucoup de modes de mort de la part d'Achille, dont certains lui donnent de curieuses activités du point de vue du patriotisme grec, puisqu'il est supposé avoir trahi la cause grecque pour l'amour de Polyxène, qui est une Troyenne ce qui ôterait quelque peu de sa portée au discours de Phèdre.
There is truly no need to add, as Mario Meunier does inexplicably in a footnote (though a fine scholar), that Achilles later kills himself on Patroclus' tomb. Having recently researched Achilles' death extensively, I find no textual basis for such a claim in the legends. Moreover, various accounts attribute curious patriotic deviations to him – even alleged betrayal of the Greek cause for love of Polyxena, a Trojan, which would somewhat undermine Phaedrus' argument.
Pour nous tenir à ce discours, l'important est que Phèdre se livre à des considérations longuement développées concernant la fonction réciproque de Patrocle et d'Achille dans leur lien érotique. Il nous détrompe sur le point suivant ne vous imaginez point que Patrocle, comme on le croyait généralement, fût l'aimé. Il ressort, nous ditPhèdre, d'un examen attentif des caractéristiques des personnages, que ce ne pouvait être qu'Achille, beaucoup plus jeune, et imberbe. Je l'écris parce que cette histoire revient sans cesse, de savoir à quel moment il faut les aimer, si c'est avant la barbe ou après la barbe. On refparle que de cela. Cette histoire de barbe, on la rencontre partout.
Returning to our discourse: the crucial point is Phaedrus' lengthy development on the reciprocal erotic functions of Patroclus and Achilles. He corrects a common misconception: "Do not imagine Patroclus was the beloved (erōmenos)." Through meticulous examination of their characteristics, Phaedrus concludes it must have been Achilles – younger and beardless – who occupied that position. I note this because the perpetual debate about the proper age for loving (pre- or post-beard) recurs throughout. This beard obsession permeates everything.
On peut remercier les Romains de nous avoir débarrassés de cette histoire. Cela doit avoir sa raison: Enfin, Achille n'avait pas de barbe. Donc, c'est lui l'aimé. Patrocle, lui, avait quelque dix ans de plus. Par un examen des textes, c'est lui l'afnant.
We might thank the Romans for liberating us from such preoccupations. There must be a reason. At any rate, Achilles being beardless confirms him as the beloved. Patroclus, some ten years older, is revealed through textual analysis as the erastēs (the active lover).
«Ce n'est pas cela qui nous intéresse, mais ce premier pointage où apparaît quelque chose qui a un rapport avec ce que je vous ai donné comme le point de visée à partir duquel nous allons nous avancer. En effet, ce que les dieux trouvent sublime, plus merveilleux que tout, clest quand l'aimé se comporte comme on attendrait que se comportât l'amant. Sur ce point, l'exemple d'Alceste s'oppose strictement à L'exemple d'Achille.
"What interests us here is not this, but the initial triangulation revealing something related to our earlier focal point. The gods find most sublime when the beloved acts as one would expect the lover to act. On this score, Alcestis' example strictly opposes Achilles'.
¹Qu'est-ce que ça veut dire? Ça, c'est le texte. On ne voit pas pourquoi Phèdre ferait toute cette histoire qui dure deux pages si cela n'avait pas son importance. Vous pensez que j'explore la Carte du Tendre, mais ce n'est pas moi, c'est Platon. Et c'est très bien articulé. Il faut bien en déduire ce qui s'impose. Puisque Phèdre oppose expres-sément Achille à Alceste, et fait pencher la balance du prix à donner d'amour par les dieux dans le sens d'Achille, cela veut donc dire qu'Alceste était, elle, dans la position de l'érastès, de l'amant. C'est pour autant qu'Achille était dans la position de l'aimé que son sacrifice est beaucoup plus admirable.
What does this mean? The text itself poses this. Phaedrus wouldn't devote two pages to this matter were it insignificant. You may think I'm charting the Carte du Tendre, but it's Plato's doing – and masterfully articulated. We must deduce the imperative conclusion: by explicitly opposing Achilles to Alcestis and having the gods weigh the prize of love in Achilles' favor, Phaedrus indicates Alcestis occupied the erastēs (lover) position. Precisely because Achilles was the erōmenos (beloved), his sacrifice becomes infinitely more admirable.
- En d'autres termes, tout le discours théologique de l'hypocondria-que Phèdre aboutit à pointer que c'est là ce vers quoi débouche ce que j'ai appelé tout à l'heure la signification de l'amour. Son apparition la plus sensationnelle, la plus remarquable, sanctionnée, couronnée par les dieux, qui donnent à Achille une place toute spéciale dans le domaine des Bienheureux comme chacun sait, c'est une île quí existe encore dans les bouches du Danube, où on a foutu maintenant un asile ou un truc pour les délinquants, tient très précisément à ceci qu'ici, un aimé se comporte comme un amant..
In other words, the entire theological discourse of the hypochondriac Phaedrus [hypochondriac here in the sense of morbidly preoccupied] culminates in highlighting what I earlier called love's ultimate signification. Its most sensational manifestation – divinely sanctioned, crowned by the gods who grant Achilles exceptional status in the Isles of the Blessed (an actual island near the Danube's mouth, now housing a delinquent facility) – hinges precisely on this: a beloved acting as lover."
«Je ne pourrai pas pousser plus loin aujourd'hui mon discours, mais je veux terminer sur quelque chose de suggestif, qui nous permettrapeut-être d'introduire là quelque question pratique. C'est ceci - dans le couple érotique, c'est en somme du côté de l'amant que se trouve, si l'on peut dire, dans la position naturelle, l'activité.
«I cannot pursue my discourse further today, but I wish to conclude with something suggestive that may allow us to introduce a practical question here. It is this – in the erotic couple, it is ultimately on the side of the lover that we find, so to speak in the natural position, activity.
Cette remarque sera pour nous pleine de conséquences si, à consi- dérer le couple Alceste-Admète, vous voulez bien entrevoir ceci, qui est particulièrement mis à votre portée par ce que nous découvrons à l'analyse de ce que la femme peut expérimenter de son propre manque. Pourquoi ne pas concevoir, à un certain niveau au moins, que dans le couple, ici hétérosexuel, c'est du côté de la femme qu'est à la fois le manque, comme nous disons, mais aussi, et du même coup, l'activité?
This remark will be full of consequences for us if, considering the Alcestis-Admetus couple, you are willing to glimpse what is particularly within your reach through what we discover in analyzing what a woman may experience of her own lack. Why not conceive that, at a certain level at least, in the heterosexual couple here, it is on the woman's side that both the lack, as we say, and also, by the same token, activity reside?
En tous les cas, lui, Phèdre, n'en doute pas. Et de l'autre côté ? Du côté de l'aimé, de l'érôménos? ou, mettez-le au neutre, de l'érőménon, car aussi bien ce qu'on éromène, ce qu'on erre, ce qu'on aime dans toute cette histoire du Banquet, c'est quoi? C'est quelque chose qui se dit très fréquemment, au neutre, τὰ παιδικά. C'est l'objet. Ce que cela désigne, à savoir une fonction neutre, est associé à la fonction de ce qui est aimé. C'est de ce côté-là qu'est le terme fort.
In any case, Phaedrus has no doubt about this. And on the other side? On the side of the beloved, the erōmenos? Or, put it in the neuter, the erōmenon – for indeed, what is "erōmenon-ed," what is wandered after, what is loved in this whole story of The Symposium, is what? It is something frequently expressed in the neuter, τὰ παιδικά. It is the object. What this designates – namely, a neuter function – is associated with the function of what is loved. It is on that side that the strong term lies.
Vous le verrez dans la suite, quand nous aurons à articuler pourquoi le problème est plus complexe à l'étage supérieur, quand il s'agit de l'amour hétérosexuel. À ce niveau-là, il se voit clairement que la dissociation de l'actif et du fort nous servira. Mais il était important de le pointer au moment où cela se rencontre si manifestement illustré par l'exemple d'Achille et Patrocle. C'est un mirage que de croire que le fort se confond avec l'actif, qu'Achille, parce qu'il est manifestement plus fort que Patrocle, ne serait pas l'aimé. C'est ce qui est ici, à ce coin de texte, dénoncé, et c'est l'enseignement que nous avons là à retenir au passage.
You will see this in what follows when we must articulate why the problem becomes more complex at the higher level concerning heterosexual love. At that level, it becomes clear that the dissociation between active and strong will serve us. But it was important to highlight it at the moment when it is so manifestly illustrated by the example of Achilles and Patroclus. It is a mirage to believe that strength coincides with activity – that Achilles, because he is manifestly stronger than Patroclus, would not be the beloved. This is what is denounced here at this textual juncture, and it is the teaching we must retain in passing.
Arrivé à ce point de son discours, Phèdre passe la main à Pausanias, lequel a passé pendant des siècles pour exprimer sur l'amour des gar- çons l'opinion de Platon.
Having reached this point in his speech, Phaedrus hands over to Pausanias, who for centuries was thought to express Plato's opinion on the love of boys.
J'ai réservé des soins tout à fait spéciaux à Pausanias. C'est un très curieux personnage, qui est loin de mériter l'estime qu'on lui fait, d'avoir dans l'occasion mérité l'imprimatur de Platon. C'est à mon sens un personnage tout à fait épisodique, qui est cependant important sousun certain angle — pour autant que le meilleur commentaire à mettre en marge de son discours, c'est cette vérité évangélique, que le royaume des cieux est interdit aux riches. J'espère la prochaine fois vous montrer pourquoi.
I have reserved quite special attention for Pausanias. He is a most curious figure, far from deserving the esteem granted him for having supposedly earned Plato's imprimatur on this occasion. To my mind, he is an entirely episodic character who nevertheless matters from a certain angle – insofar as the best commentary to place in the margin of his discourse is that evangelical truth: the kingdom of heaven is forbidden to the rich. I hope to show you why next time.
LA PSYCHOLOGIE DU RICHE
THE PSYCHOLOGY OF THE RICH
Mythe de la mue de l'aimé.
Myth of the Beloved's Molting
Règles de l'amour platonique.
Rules of Platonic Love
L'amour calviniste.
Calvinist Love
Kojève et le hoquet d'Aristophane.
Kojève and Aristophanes' Hiccup
Je vais essayer aujourd'hui d'avancer dans l'analyse du Banquet, puisque c'est le chemin que j'ai choisi pour vous introduire cette année au:problème du transfert.
Today I will attempt to advance in the analysis of The Symposium, as this is the path I have chosen to introduce you this year to the problem of transference.
Nous sommes allés la dernière fois jusqu'à la fin du premier discours, celui de Phèdre. Vous savez les discours qui, vont se succéder, celui de Pausanias, celui d'Éryximaque, celui d'Aristophane, celui d'Agathon, quivest l'hôte de ce banquet dont le témoin est Aristodème. D'un bout å l'autre, c'est Apollodore qui parle, répétant ce qu'il a recueilli d'Aris- todème. Après Agathon vient Socrate, dont vous verrez le chemin singulier qu'il prend pour s'exprimer sur ce qu'il sait, lui, être l'amour. Vous savez également que le dernier épisode est l'entrée d'Alcibiade, étonnante confession publique dans sa quasi-indécence, qui est restée une énigme pour tous les commentateurs. Il y a aussi quelque chose après, nous y viendrons.
Last time we reached the end of the first speech, that of Phaedrus. You know the subsequent speeches: Pausanias', Eryximachus', Aristophanes', Agathon's – who is the host of this banquet witnessed by Aristodemus. From start to finish, it is Apollodorus speaking, recounting what he gathered from Aristodemus. After Agathon comes Socrates, whose singular path in expressing what he knows love to be you will witness. You also know the final episode is Alcibiades' entrance – a striking public confession verging on indecency that has remained an enigma for all commentators. There is also something afterward; we shall come to it.
Cet être de l'autre qu'il convenait que nous cherchions à atteindre pendant qu'il était temps, je vais y revenir, en précisant ce dont il s'agit
I shall return to this being of the Other that we needed to seek while there was still time, specifying what is at stake.
"Je voudrais éviter de vous faire parcourir ce chemin pas à pas, discours par discours, que vous soyez en fin de compte ou égarés ou lassés, et que vous perdiez le but, le sens du point où nous allons. Et c'est pourquoi, la dernière fois, j'avais introduit mon discours par ces móts sur l'objet, sur cet être de l'objet, que nous pouvons toujours rious dire, à plus ou moins bon titre, mais toujours à quelque titre, avoir manqué - c'est de lui avoir fait défaut.par rapport aux deux termes de référence de ce que l'on appelle en l'occasion l'intersubjectivité.
"I would like to avoid leading you step by step along this path, discourse by discourse, lest you end up either lost or weary, and lose sight of the goal, the meaning of where we are heading. This is why last time I introduced my discourse with remarks about the object, about this being of the object, which we can always claim—with more or less justification, yet always some justification—to have missed: having failed it in relation to the two terms of reference invoked in what is called intersubjectivity.
Lorsque l'on invoque l'intersubjectivité, l'accent est mis sur ceci, que cet autre, nous devons y reconnaître un sujet comme nous. Et ce serait dans cette direction que résiderait l'essentiel de l'avènement à l'être de l'autre.
When invoking intersubjectivity, the emphasis lies on recognizing this other as a subject like ourselves. The crux of the other’s advent into being would reside in this direction.
Mais il y a aussi une autre direction, que j'indique quand j'essaie d'articuler la fonction du désir dans l'appréhension de l'autre, telle qu'elle se produit dans le couple érastès-erőménos, lequel a organisé toute la méditation sur l'amour depuis Platon jusqu'à la méditation chrétienne.
But there is another direction, which I indicate when attempting to articulate desire’s function in apprehending the other, as it occurs in the erastēs-erōmenos couple. This structure has organized all meditations on love from Plato through Christian reflection.
L'être de l'autre dans le désir, je pense l'avoir déjà assez indiqué, n'est point un sujet. L'érőménos est érőménon, au neutre, et aussi bien τὰ παιδικά, au neutre pluriel - les choses de l'enfant aimé, peut-on traduire. L'autre en tant qu'il est visé dans le désir, est visé, ai-je dit, comme objet aimé.
The being of the other in desire—as I believe I have sufficiently indicated—is not a subject. The erōmenos is erōmenon, in the neuter, or equally τὰ παιδικά, the neuter plural—translatable as 'the things of the beloved child.' The other, insofar as he is targeted in desire, is aimed at, I have said, as the beloved object.
Qu'est-ce à dire ? Que pouvons-nous dire avoir manqué dans celui qui déjà est trop loin pour que nous revenions sur notre défaillance? C'est bien sa qualité d'objet. Ce qui amorce le mouvement dont il s'agit dans l'accès à l'autre que nous donne de l'amour, c'est ce désir pour l'objet aimé, que je comparerais, si je voulais l'imager, à la main qui s'avance pour atteindre le fruit quand il est mûr, pour attirer la rose qui s'est ouverte, pour attiser la bûche qui s'allume soudain.
What does this mean? What can we claim to have missed in one who is already too far for us to revisit our failing? Precisely his quality as object. What initiates the movement at stake in love’s access to the other is this desire for the beloved object—a desire I might image, if pressed, as the hand reaching out to grasp ripened fruit, to draw near the bloomed rose, to stoke the log that suddenly ignites.
Entendez-moi bien pour la suite de ce que je vais dire. Avec cette image, qui n'ira pas plus loin, j'ébauche devant vous ce que l'on appelle un mythe. Vous allez bien le voir au caractère miraculeux de la suite. Je vous ai dit la dernière fois des dieux, d'où l'on part dans Le Banquet - μέγας θεός, c'est un grand dieu que l'amour, dit d'abord Phèdre -, que c'est une manifestation du réel. Or, tout passage de cette mani- festation à un ordre symbolique nous éloigne de la révélation du réel.
Mark my words for what follows. With this image—which I shall not extend further—I sketch before you what is called a myth. You will recognize its miraculous character in what ensues. Last time, I spoke to you of the gods from which The Symposium departs—megas theos, 'a great god is love,' Phaedrus first declares—as a manifestation of the Real. Yet any passage from this manifestation to a symbolic order distances us from the Real’s revelation.
Phèdre nous dit que l'amour est le premier des dieux qu'ait imaginés la Déesse du Poème 'de Parménide, que Jean Beaufret dans son livre identifie, plus justement je crois qu'à toute autre fonction, à la vérité,la vérité dans sa structure radicale – reportez-vous là-dessus à la façon dont j'en ai parlé dans La Chose freudienne. La première imagination, invention, de la vérité, c'est l'amour. Et aussi bien nous est-il ici présenté comme étant sans père ni mère. Il n'y a point de généalogie de l'amour. Et pourtant, déjà chez Hésiode, dans les formes les plus mythiques de la présentation des dieux, s'ordonne une généalogie, un système de la parenté, une théogonie, un symbolisme.
Phaedrus tells us that love is the first of gods conceived by the Goddess of Parmenides’ Poem—whom Jean Beaufret, in his book, identifies, more accurately I think, with truth itself, truth in its radical structure (refer here to my discussion in The Freudian Thing). Truth’s first imagination, invention, is love. Here, it is presented as having neither father nor mother. Love has no genealogy. Yet already in Hesiod’s most mythic presentations of the gods, a genealogy unfolds—a kinship system, a theogony, a symbolism.
Le dieu chrétien, qui est ce mi-chemin dont je vous ai parlé entre théogonie et athéisme, sous l'angle de son organisation interne, ce dieu trine, un et trois, qu'est-il? sinon l'articulation radicale de la parenté comme telle, dans ce qu'elle a de plus irréductiblement, mystérieusement, symbolique. Le rapport le plus caché, et comme dit Freud le moins naturel, le plus purement symbolique, c'est le rapport du père au fils. Et le troisième terme reste là présent sous le nom de l'amour.
The Christian God—that midway point I spoke of between theogony and atheism, considered through his internal organization—this triune God, one and three, what is He if not the radical articulation of kinship as such, in its most irreducibly, mysteriously symbolic dimension? The most concealed relation, and as Freud says, the least natural—the most purely symbolic—is that between father and son. The third term persists here under the name of love.
C'est de là que nous sommes partis, de l'amour comme dieu, c'est-à-dire comme réalité qui se manifeste et se révèle dans le réel. Comme tel, nous ne pouvons en parler qu'en mythe. C'est aussi bien ce qui m'autorise à fixer devant vous l'orientation de ce dont il s'agit, en vous dirigeant vers la formule, la métaphore, la substitution, de l'érastès à l'érőménos. C'est cette métaphore qui engendre la signification de l'amour.
This is where we began: love as god—that is, as a reality manifesting and revealing itself in the Real. As such, we can speak of it only through myth. This also justifies my orienting you toward the formula, the metaphor, the substitution of the erastēs for the erōmenos. This metaphor generates love’s meaning.
Pour matérialiser cela devant vous, j'ai le droit de compléter mon image, et d'en faire vraiment un mythe.
To materialize this before you, I may complete my image, transforming it into a proper myth.
Cette main qui se tend vers le fruit, vers la rose, vers la bûche qui soudain flambe, son geste d'atteindre,' d'attirer, d'attiser, est étroitement solidaire de la maturation du fruit, de la beauté de la fleur, du flam- boiement de la bûche. Mais quand, dans ce mouvement d'atteindre, d'attirer, d'attiser, la main a été vers l'objet assez loin, si du fruit, de la fleur, de la bûche, urte main sort qui se tend à la rencontre de la main qui est la vôtre, et qu'à ce moment c'est votre main qui se fige dans la plénitude fermée du fruit, ouverte de la fleur, dans l'explosion d'une main qui flambe alors, ce qui se produit là, c'est l'amour.
This hand reaching toward fruit, rose, or suddenly flaming log—its gesture of grasping, drawing near, kindling—is tightly bound to the fruit’s ripening, the flower’s beauty, the log’s blaze. But when, in this movement of reaching, drawing, kindling, the hand extends far enough toward the object, if from the fruit, flower, or log another hand emerges, stretching to meet yours—and at that moment your hand freezes into the fruit’s closed fullness, the flower’s openness, the explosion of a hand now aflame—what occurs there is love.
Encore convient-il bien de ne pas s'arrêter là, et de dire que c'est l'amour en face, je veux dire que c'est le vôtre, quand c'est vous qui étiez d'abord l'érődménos, l'objet aimé, et que soudain vous devenez l'érastès, celui qui désire.
Yet we must not stop here, merely declaring it love’s visage. I mean that it is yours when you, initially the erōmenos, the beloved object, suddenly become the erastēs—the one who desires.
Voyez ce que par ce mythe j'entends accentuer. Tout mythe se rapporte à l'inexplicable du réel, et il est toujours inexplicable que quoi que ce soit réponde au désir.
See what I intend to emphasize through this myth. Every myth relates to the inexplicable of the Real, and it is always inexplicable that anything should respond to desire.
La structure dont il s'agit n'est pas de symétrie et de retour. Aussi bien cette symétrie n'en est pas une, car en tant que la main se tend, c'est vers un objet. La main qui apparaît de l'autre côté est le miracle. Mais nous ne sommes pas là pour organiser les miracles. Nous sommes là pour tout le contraire pour savoir. Et ce qu'il s'agit d'accentuer n'est pas ce qui se passe de là à au-delà, c'est ce qui se passe là, c'est-à-dire la substitution de l'érastès à l'érőménos ou à l'éróménon.
The structure in question is not one of symmetry and return. Moreover, this symmetry is not symmetry, for insofar as the hand reaches out, it is toward an object. The hand that appears on the other side is the miracle. But we are not here to organize miracles. We are here for the very opposite — to know. And what must be emphasized is not what happens from here to beyond, but what happens here — namely, the substitution of the erastēs for the erōménos or erōménon.
Certains ont cru à quelque flottement dans ce que j'avais la dernière fois articulé de la substitution métaphorique de l'énastès à l'érőménos, et ont voulu y voir quelque contradiction dans l'exemple suprême auquel les dieux donnent la couronne, devant quoi les dieux eux-mêmes s'étonnent, ἀγασθέντες. À savoir qu'Achille, l'aimé, ἑπαποθανεῖν, meure, disons pour rester dans l'imprécis, car nous verrons ce que cela veut dire pour Patrocle, ce en quoi il est supérieur à Alceste, qui, elle, s'est offerte à la mort à la place de son mari qu'elle aime. Le terme employé par Phèdre à propos de celle-ci, ὑπεραποθανεῖν, est opposé à ἐπαποθανεῖν. Elle meurt à la place, ὑπέρ, de son mari. Achille, c'est autre chose, car Patrocle est déjà mort.
Some perceived uncertainty in what I articulated last time regarding the metaphorical substitution of the erastēs for the erōménos, wishing to find contradiction in the supreme example crowned by the gods, before which even the gods themselves are astonished (ἀγασθέντες). Specifically, that Achilles, the beloved, ἑπαποθανεῖν — let us say, to remain vague for now (we will later clarify its meaning regarding Patroclus) — dies in a manner superior to Alcestis, who offered herself to death in place of (ὑπεραποθανεῖν) her beloved husband. The term ὑπεραποθανεῖν ("to die in place of") is opposed to ἐπαποθανεῖν ("to die after"). Alcestis dies ὑπέρ (in place of) her husband. With Achilles, it is different, for Patroclus is already dead.
Alceste échange sa place avec son mari requis par la mort, elle franchit cet espace de tout à l'heure, qui est entre celui qui est là et l'autre, elle opère quelque chose qui est bien fait pour arracher aux dieux un témoignage désarmé devant cet extrême, qui lui vaudra de recevoir ce prix singulier de revenir parmi les êtres humains d'au-delà des morts.
Alcestis exchanges her place with her husband claimed by death. She crosses that space we earlier described between the one who is here and the Other. She performs an act that disarms the gods into awestruck witness, earning her the singular prize of returning from beyond the dead to the living.
Mais il y a encore plus fort, c'est bien ce qu'articule Phèdre. Il est plus fort qu'au lieu de retourner dans son pays, avec son père, au sein de ses champs, Achille ait accepté son destin tragique, son destin fatal, la mort certaine qui lui est promise, s'il poursuivait la vengeance de Patročle. Or, Patrocle n'était pas son aimé. C'est lui qui était l'aimé. A tort ou à raison, peu nous importe, Phèdre articule qu'Achille, du couple, était l'aimé, et qu'il ne pouvait avoir que cette position. Par son acte, qui est en somme d'accepter son destin tel qu'il est écrit, il se met, non pas à la place, mais à la suite de Patrocle, il fait du destin de Patrocle la dette à laquelle il a, lui, à répondre, à laquelle il a à faireface, et c'est ce qui impose, aux yeux des dieux, l'admiration la plus nécessairé et la plus grande, car le niveau atteint dans l'ordre de la manifestation de l'amour est, nous dit Phèdre, plus élevé. Achille est plus honoré des dieux, en tant que c'est eux qui ont jugé de son acte. Leur rapport est là d'admiration à proprement parler, je veux dire aussi d'étonnement ils sont dépassés par le spectacle de la valeur de ce qüe leur apportent les humains dans la manifestation de l'amour.
But there is something even greater, as Phaedrus articulates. It is more remarkable that Achilles, rather than returning home to his father’s fields, accepts his tragic fate — the certain death promised him should he avenge Patroclus. Now, Patroclus was not his beloved. Achilles was the beloved. Rightly or wrongly, Phaedrus insists that within the couple, Achilles could only occupy this position. Through his act — accepting his destiny as written — he places himself not in Patroclus’s place but in his wake. He makes Patroclus’s fate the debt to which he himself must answer. This compels the gods’ most necessary and profound admiration, for the level attained in love’s manifestation is, Phaedrus tells us, higher. Achilles is more honored by the gods, who themselves judge his act. Their relation here is one of admiration proper — which is to say, astonishment. They are surpassed by the spectacle of the valor humans bring forth in love’s manifestation.
Júsqu'à un certain point les dieux, impassibles, immortels, ne sont pas faits pour comprendre ce qui se passe au niveau des mortels. Ils mesu- rent là commé tine distance, ils voient ce qui se passe dans la mani- festation de l'amour comme un miracle.
To a certain extent, the impassive, immortal gods are not made to comprehend what occurs among mortals. They measure it as a distance. They see what transpires in love’s manifestation as a miracle.
Il y a donc bien dans le texte de Phèdre, dans l'ἐπαποθανεῖν opposé ἀ-1᾿ ὑπεραποθανεῖν, un accent mis sur le fait qu'Achille, érőménos, se transforme en énastès. Le texte le dit et l'affirme c'est en tant qu'éras- tès qu'Alceste se sacrifie pour son mari, et ceci est une manifestation de l'amour moins radicale, totale, éclatante, que le changement de rôle qur se produit au niveau d'Achille, quarid d'érőménos il se transforme eri érastès.
Thus, in Phaedrus’s text, the opposition between ἐπαποθανεῖν and ὑπεραποθανεῖν emphasizes that Achilles, the erōménos, transforms into the erastēs. The text states clearly: Alcestis sacrifices herself for her husband as erastēs, and this constitutes a less radical, total, and resplendent manifestation of love than Achilles’ shift from erōménos to erastēs.
Il ne s'agit donc pas, dans cet érastès sur érőménos, d'un rapport dont l'image humoristique serait donnée par l'amant sur l'aimé, le père sur la mère comme dit quelque part Jacques Prévert. Et c'est sans doute ce qui a inspiré à Mario Meunier cette bizarre erreur dont je vous parlais, qui lui fait dire qu'Achille se tue sur la tombe de Patrocle. On ne peut pas dire qu'Achille, en tant qu'érőménos, vienne se substituer à Patrocle, prisque Patrocle est déjà au-delà de toute portée, de toute atteinte. L'événement à proprement parler miraculeux en soi-même, c'est qu'Achille se transforme, lui l'aimé, en amant.
This substitution of erastēs over erōménos is not a relation whose humorous image might be the lover over the beloved, or "the father over the mother" as Jacques Prévert once quipped. This likely inspired Mario Meunier’s curious error I mentioned earlier — claiming Achilles kills himself upon Patroclus’s tomb. One cannot say Achilles, as erōménos, substitutes himself for Patroclus, since Patroclus is already beyond all reach. The properly miraculous event is that Achilles, the beloved, transforms into the lover.
C'est par là qu'est introduit dans la dialectique du Banquet le phé- nomène de l'amour.
This is how the phenomenon of love enters the dialectic of The Symposium.
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Nous' ne pouvons pas prendre dans son détail, ligne par ligne, le discours de Pausanias, à cause du temps. Nous devons le scander.
Due to time constraints, we cannot parse Pausanias’s discourse line by line. We must instead mark its cadence.
Ce discours, et vous avez assez généralement lu Le Banquet pour que je le dise, s'introduit par une distinction entre deux ordres del'amour. L'amour, dit Pausanias, n'est pas unique. Il s'agit de savoir lequel nous devons louer. Il y a là une nuance entre l'enkomion et l'épainos, dont, je ne sais pourquoi, j'ai fait la dernière fois l'épaïnésis. La louange, épaïnos, de l'amour doit donc partir de ceci, que l'amour n'est pas unique. La distinction se fait de son origine. Il n'y a pas, dit-il, d'Aphrodite sans Amour, or il y a deux Aphrodites.
This discourse—and I assume you have generally read The Symposium enough for me to state this—is introduced by a distinction between two orders of love. Love, Pausanias says, is not singular. The question is which one we should praise. There is a nuance here between the enkomion and the epainos, which last time I mistakenly referred to as épaïnésis. The praise, epainos, of love must therefore proceed from this: love is not singular. The distinction arises from its origin. There is no Aphrodite without Love, he says, yet there are two Aphrodites.
L'une ne participe en rien de la femme, elle n'a pas de mère, elle est née de la projection sur la terre de la pluie engendrée par la castration primordiale d'Uranus par Chronos. C'est de là que naît l'Aphrodite uranienne, qui ne doit rien à la duplicité des sexes.'
One has nothing to do with woman; she has no mother. She was born from the projection onto the earth of rain engendered by the primordial castration of Uranus by Chronos. From this arises the Uranian Aphrodite, who owes nothing to the duplicity of the sexes.
L'autre Aphrodite est née peu après, de l'union de Zeus avec Dioné. Je vous rappelle que toute l'histoire de l'avènement de celui qui gou- verne le monde présent, Zeus, est liée je vous renvoie à Hésiode- à ses rapports avec les Titans, qui sont ses ennemis, et Dioné est une Titanesse. Je n'insiste pas. L'Aphrodite née de l'homme et de la femme est dite pandémienne. L'accent dépréciatif, de mépris, est expressément formulé dans le discours de Pausanias c'est la Vénus populaire, tout entière du peuple, la Vénus de ceux qui mêlent tous les amours, qui les cherchent à des niveaux inférieurs, qui ne font pas de l'amour cet élé- ment de domination élevée qu'apporte l'Aphrodite uranienne.
The other Aphrodite was born shortly afterward from the union of Zeus with Dione. I remind you that the entire history of the advent of Zeus, who governs the present world, is tied—as I refer you to Hesiod—to his relations with the Titans, his enemies, and Dione is a Titaness. I will not dwell on this. The Aphrodite born of man and woman is called Pandemian. The depreciative, contemptuous accent is explicitly formulated in Pausanias’s discourse: she is the common Venus, wholly of the people, the Venus of those who mix all loves, who seek them at inferior levels, who do not make of love that element of elevated domination brought by the Uranian Aphrodite.
Voilà le thème autour duquel se développe le discours de Pausanias. À l'encontre du discours de Phèdre, qui est un discours de, au sens propre, mythomane, un discours sur un mythe, celui de Pausanias est un discours de sociologue, ou plutôt, car ce serait exagéré, d'observateur des sociétés. En apparence, tout se fonde sur la diversité des positions dans le monde grec à l'endroit de l'amour supérieur, celui qui se passe entre ceux qui sont à la fois les plus forts et les plus vigoureux, et aussi qui ont le plus d'esprit, qui sont ἀγαθοί, qui savent penser, c'est-à-dire entre des gens mis au même niveau par leurs capacités - les hommes.
This is the theme around which Pausanias’s discourse unfolds. In contrast to Phaedrus’s speech—which is, in the proper sense, mythomaniacal, a discourse on a myth—Pausanias’s is a discourse of a sociologist, or rather (for that would be an exaggeration) of an observer of societies. Ostensibly, everything is based on the diversity of positions in the Greek world regarding superior love—that which occurs between those who are both the strongest and most vigorous, as well as the most intelligent, who are ἀγαθοί (virtuous), who know how to think, that is, between men placed on the same level by their capacities.
L'usage, nous dit Pausanias, diverge grandement entre ce qui se passe en Ionie ou chez les Perses, où cet amour, il nous en donne le témoi- gnage, serait réprouvé, et ce qui se passe en Élide ou chez les Lacé- démoniens, où cet amour est plus qu'approuvé, puisqu'il paraît très mal que l'aimé refuse ses faveurs à son amant, il doit χαρίζεσθαι. Ce qui se passe chez les Athéniens lui paraît le mode d'appréhension supérieur du rite, si l'on peut dire, de la mise en forme sociale des rapports de l'amour.• Si Pausanias approuve les Athéniens d'y imposer des obstacles, des formes, des interdictions c'est tout au moins ainsi, sous une forme plus ou moins idéalisée, qu'il nous le présente, c'est que ces prati- 'ques répondent à une certaine fin. C'est à dessein que cet amour se manifeste, s'avère, s'établisse, dans une certaine durée, et bien plus, dans une durée comparable, dit-il formellement, à l'union conjugale. Iby a une compétition de l'amour – ἀγωνοθετῶν, l'amour préside à la lutte, à la concurrence entre les postulants, en mettant à l'épreuve ceux qui se présentent en position d'amant, et il s'agit que le choix qui succède à cette compétition soit le meilleur.
Custom, Pausanias tells us, differs greatly between what happens in Ionia or among the Persians—where this love, he testifies, would be condemned—and what occurs in Elis or among the Lacedaemonians, where this love is more than approved, since it seems highly improper for the beloved to refuse his favors to the lover; he must χαρίζεσθαι (grant graces). What happens among the Athenians appears to him as the superior mode of apprehending the rite, so to speak, of the social shaping of love relations. If Pausanias approves of the Athenians for imposing obstacles, forms, and prohibitions—this is at least how he presents it, albeit idealized—it is because these practices serve a certain end. It is by design that this love manifests, verifies, and establishes itself over a certain duration—indeed, a duration comparable, he explicitly states, to marital union. There is a competition of love—ἀγωνοθετῶν (presiding over the contest)—where love oversees the struggle, the rivalry between suitors by testing those who present themselves in the position of lover. The goal is for the choice following this competition to be the best.
Pendant toute une page, l'ambiguïté est singulièrement soutenue. Où se place la vertu, la fonction de celui qui choisit? Car aussi bien, celui qui est aimé, encore que Pausanias le veuille un tout petit peu plus qu'un enfant, déjà capable de quelque discernement, est tout de même celui des deux qui.sait moins, le moins capable de juger la vertu de ce que l'on peut appeler le rapport profitable entre les deux. C'est là ce qui est laissé à une épreuve ambiguë entre les deux. Cette vertu est aussi bien dans l'amant, à savoir dans le mode sur lequel son choix se dirige, selon ece qu'il va chercher dans l'aimé. Ce qu'il va chercher dans l'aimé, c'est quelque chose à lui donner. Tous les deux vont se rencontrer en ce point , qu'il appelle quelque part le point de rencontre du discours, où va avoir lieu la conjonction, la coïncidence. De quoi s'agit-il?
For an entire page, the ambiguity is remarkably sustained. Where does virtue lie? What is the function of the one who chooses? For even the beloved—though Pausanias wants him to be slightly more than a child, already capable of some discernment—is still the less knowledgeable of the two, the less capable of judging the virtue of what might be called the profitable rapport between them. This is left to an ambiguous trial between the two. This virtue resides as much in the lover, namely in the manner his choice is directed according to what he seeks in the beloved. What he seeks in the beloved is something to give him. The two will meet at this point, which Pausanias elsewhere calls the meeting point of discourse, where the conjunction, the coincidence, will occur. What is at stake?
Il s'agit d'un échange. Le premier, comme a traduit Robin dans le texte de la collection Budé, se montre capable d'une contribution dont l'objet est l'intelligence, la. φρόνησις, et l'ensemble du champ de mérite, l'ἀρετή. Le second a besoin de gagner dans le sens de l'édu- cation et, généralement, du savoir, la παιδεία et la σοφία. Ils vont ici sé rencontrer, et à son dire constituer le couple d'une association du niveau le plus élevé. C'est sur le plan du κτάομαι, d'une acquisition, d'un profit, d'un acquérir, d'une possession, que se produira la ren- contre de ce couple, qui va articuler à jamais cet amour dit supérieur, cet amour qui, même quand nous en aurons changé les partenaires, s'appellera pour la suite des siècles l'amour platonique.
It concerns an exchange. The first, as Robin translated in the Budé edition text, demonstrates a capacity for a contribution whose object is intelligence, φρόνησις (prudence), and the entire field of merit, ἀρετή (excellence). The second needs to gain, in the realm of education and generally of knowledge, παιδεία (formation) and σοφία (wisdom). Here they will meet, and in his account, form the couple of a partnership at the highest level. It is on the plane of κτάομαι (acquisition), of profit, of possession, that the encounter of this couple will occur—a couple that will forever articulate this so-called superior love, which, even when we later change its partners, will be known through the centuries as Platonic love.
Il me semble très difficile, en lisant ce discours, de ne pas sentir de quel registre participe cette psychologie. Tout le discours s'élabore en fonction d'une cotation des valeurs, d'une recherche des valeurs cotées. Il s'agit bel et bien de placer ses fonds d'investissement psychiques. SiPausanias demande quelque part que des règles sévères montons un peu plus haut dans le discours soient imposées au développement de l'amour, de la cour à l'aimé, ces règles trouvent à se justifier dans le fait qu'il convient que trop de soins, πολλή σπουδή – il s'agit bien de cet investissement dont je parlais, ne soient pas dépensés, gaspillés pour des petits jeunots qui n'en valent pas la peine.
It seems to me quite difficult, when reading this discourse, not to perceive the register from which this psychology proceeds. The entire discourse elaborates itself through a valuation system, a pursuit of rated values. It is indeed a matter of allocating one's psychic investment funds. When Pausanias demands somewhere that strict rules – let us ascend slightly higher in the discourse – be imposed upon the development of love, from courtship to the beloved, these rules find justification in the fact that excessive earnestness, πολλή σπουδή – we are indeed dealing with the investment I mentioned – should not be expended, squandered on unworthy youths.
Aussi bien, c'est pour cette raison que l'on nous demande d'attendre qu'ils soient plus formés, que l'on sache à quoi l'on a affaire. Plus loin encore, Pausanias dira que ceux qui introduisent le désordre dans cet ordre de la postulance, du mérite, sont des sauvages, des barbares. À cet égard, l'accès aux aimés devrait être préservé, dit-il, par les mêmes sortes d'interdictions, de lois, par lesquelles nous nous efforçons d'empêcher l'accès aux femmes libres, en tant que par elles s'unissent deux familles de maîtres, et qu'elles représentent en elles-mêmes tout ce que vous voudrez d'un nom, d'une valeur, d'une firme, d'une dot, comme l'on dit aujourd'hui. Elles sont à ce titre protégées par l'ordre. C'est une protection comparable qui doit interdire à ceux qui n'en sont pas dignes l'accès aux objets désirés.
For this reason, we are urged to wait until they are more formed, until we know what we are dealing with. Further on, Pausanias will state that those introducing disorder into this order of pursuit and merit are savages, barbarians. In this regard, access to beloveds should be safeguarded, he says, through the same prohibitions and laws by which we strive to prevent access to free women, insofar as they unite two families of masters and embody all that you might designate by a name, a value, a firm, a dowry, as we say today. They are thereby protected by social order. Comparable protection must bar unworthy suitors from accessing desired objects.
Plus vous avancez dans ce texte, plus vous voyez affirmé ce que je vous ai indiqué dans mon discours de la dernière fois, à savoir la psychologie du riche.
The further you advance in this text, the more affirmed becomes what I indicated in my discourse last time – namely, the psychology of the rich.
Le riche existait avant le bourgeois. Dans une économie même agricole, plus primitive encore, le riche existe. Il existe et se manifeste depuis l'origine des temps, ne serait-ce que par ceci, dont nous avons vu le caractère primordial dans les manifestations périodiques en manière de fêtes, à savoir, la dépense de luxe. C'est le premier devoir du riche dans les sociétés primitives.
The rich existed before the bourgeois. Even in agricultural economies, more primitive still, the rich exist. They have existed and manifested themselves since time immemorial, if only through what we recognize as primordial in periodic festive displays – namely, luxury expenditure. This is the first duty of the rich in primitive societies.
Il est assez curieux qu'à mesure que les sociétés évoluent, ce devoir semble passer en un plan, sinon second, du moins clandestin. Mais la psychologie du riche repose tout entière sur ceci, que ce dont il s'agit dans son rapport avec l'autre, c'est de la valeur. Il s'agit de ce qui peut s'évaluer selon des modes ouverts de comparaison et d'échelle, de ce qui se compare dans une compétition ouverte, qui est, à proprement parler, celle de la possession des biens.
It is rather curious that as societies evolve, this duty appears to recede into a secondary, if not clandestine, plane. But the psychology of the rich rests entirely on this: that what matters in their relation to the Other is value. It concerns what can be appraised through open modes of comparison and scale, what is weighed in open competition – properly speaking, the competition for possession of goods.
Ce dont il s'agit, c'est de la possession de l'aimé parce que c'est un bon fonds- le terme y est, χρηστός, et que ce ne sera pas assez d'une vie pour le faire valoir. Aussi bien, quelques années après ce banquet,mons le savons par les comédies d'Aristophane, Pausanias s'en ira-t-il un peu plus loin avec Agathon, qui est précisément ici, au vu et au su des tous, le bien-aimé, encore qu'il y ait déjà une paye qu'il a ce que j'ai appelé la barbe au menton, terme qui a ici toute son importance.
What is at stake is the possession of the beloved as sound stock – the term is there, χρηστός – requiring more than a lifetime to realize its worth. Indeed, as we know from Aristophanes' comedies, some years after this banquet, Pausanias will depart for more distant shores with Agathon – who is here, before all eyes, the beloved, though already sporting what I called a beard on the chin, a term carrying full significance here.
Agathon a trente ans, et vient de remporter le prix au concours de tragédie. Pausanias disparaîtra quelques années plus tard, avec lui, dans cesqu'Aristophane appelle le domaine des. Bienheureux, à savoir un endroit écarté, non seulement à la campagne, mais dans un pays éloi- gné. Ce n'est pas Tahiti, mais la Macédoine, où il restera tant qu'on lui, assurera sécurité. L'idéal de Pausanias en matière d'amour, c'est la capitalisation mise à l'abri, la mise en coffre de ce qui lui appartient deadroit.comme étant ce qu'il a su discerner, et qu'il est capable de mettre en valeur.
Agathon is thirty and has just won the tragedy competition. Pausanias will disappear some years later with him into what Aristophanes calls the Realm of the Blessed – a secluded place not merely in the countryside but in a distant land. Not Tahiti, but Macedonia, where he will remain as long as security is assured. Pausanias' ideal of love is sheltered capitalization, the safekeeping of what he owns by right as that which he has discerned and can valorize.
Je ne dis pas qu'il n'y a pas de séquelles de ce personnage tel que nous l'entrevoyons du discours platonicien, dans cet autre type que je vous désignerai rapidement parce qu'il est au bout de cette chaîne.
I do not say that there are no sequels to this character as glimpsed in the Platonic discourse within another type I shall briefly designate as the terminal link in this chain.
'all s'agit de quelqu'un que j'ai rencontré, non pas en analyse je nervous en parlerais pas, que j'ai rencontré assez pour qu'il m'ouvre cerqui lui servait de cœur. Ce personnage était vraiment connu, et connu pour avoir un vif sentiment des limites qu'impose, en amour précisément, ce qui constitue la position du riche. C'était un homme excessivement riche, il avait, ce n'est pas une métaphore, des coffres- forts pleins de diamants parce que l'on ne sait jamais ce qui peut arriver. C'était tout de suite après la guerre, et toute la planète pouvait flamber.
It concerns someone I encountered – not in analysis (I would not speak of that) – but sufficiently for him to open what served him as a heart. This figure was truly notable, known for his acute sense of the limits imposed in love precisely by what constitutes the position of the rich. He was exceedingly wealthy, possessing (not metaphorically) safes full of diamonds because "one never knows what may happen." This was just after the war, when the entire planet could have gone up in flames.
C'était un riche calviniste. Je fais mes excuses à ceux qui, ici, peuvent appartenir à cette religion. Je ne pense pas que ce soit le privilège du calvinisme que de faire des riches, mais il n'est pas sans importarice d'en donner l'indication, car on peut tout de même noter que la théologie calviniste a eu cet effet de faire apparaître comme un des éléments de la direction morale que c'est sur cette terre que Dieu comble de biens ceux qu'il aime. Ailleurs aussi peut-être, mais dès cette terre. Que l'observation des commandements divins a pour fruit las réussite terrestre, n'a point été sans fécondité dans toutes sortes d'entreprises. Quoi qu'il en soit, le calviniste en question traitait l'ordre des mérites 'qu'il s'acquérait dès cette terre pour le monde futur, exac- tement dans le registre de la page d'une comptabilité- Acheté tel jourceci. Et toutes ses actions étaient dirigées dans le sens d'acquérir pour l'au-delà un coffre-fort bien meublé.
He was a Calvinist rich man. I apologize to those here who may belong to this faith. I do not think it is Calvinism's privilege to produce the wealthy, yet it remains significant to note that Calvinist theology historically framed earthly success as God's blessing upon the elect. Prosperity here below – and perhaps beyond – was seen as the fruit of divine favor. The notion that observing God's commandments yields worldly success has undoubtedly fueled countless ventures. In any case, this Calvinist treated the Order of Merit he was acquiring for the afterlife with the exactitude of bookkeeping – Purchased such-and-such on this date. All his actions aimed to stockpile celestial assets in a metaphysical safe.
En faisant cette digression, je ne veux pas avoir l'air de raconter un apologue trop facile, mais il est impossible de ne pas compléter ce tableau par le dessin de ce que fut son sort matrimonial. Un jour, il renversa quelqu'un sur la voie publique, avec le pare-chocs de sa grosse voiture, et bien qu'il conduisit toujours avec une parfaite prudence. La personne bousculée s'ébroua. Elle était jolie, elle était fille de concierge, ce qui n'est pas du tout exclu quand on est jolie. Elle reçut avec froideur ses excuses, avec plus de froideur ses propositions d'in- demnité, avec plus de froideur encore ses propositions d'aller diner ensemble. Bref, à mesure que s'élevait plus haut pour lui la difficulté de l'accès à cet objet miraculeusement rencontré, la notion en croissait dans son esprit. Il se disait qu'il s'agissait là d'une véritable valeur. Tout cela le conduisit au mariage.
In recounting this digression, I do not wish to indulge in facile moralizing, yet his matrimonial fate proves illustrative. One day, he struck someone with his car's bumper – though always a cautious driver. The victim, a janitor's daughter of striking beauty, coldly dismissed his apologies, refused compensation, and spurned his dinner invitations. The greater her resistance, the more her perceived value inflated in his mind. Convinced he had encountered genuine worth, he married her.
Ce dont il s'agit est la même thématique qui est celle qui nous est exposée par le discours de Pausanias. Celui-ci nous explique à quel point l'amour est une valeur. Jugez un peu, nous dit-il, à l'amour nous pardonnons tout. Si quelqu'un, pour obtenir une place, une fonction publique, un avantage social quelconque, se livrait à la moindre des extravagances que nous admettons quand il s'agit des relations entre un amant et celui qu'il aime, il se trouverait déshonoré, il serait cou- pable de ce que l'on peut appeler une bassesse morale, άνελευθερία, car c'est ce que veut dire flatterie, κολακεία. Flatter n'est pas digne d'un maître pour obtenir ce qu'il désire.
This mirrors Pausanias' discourse on love as transactional value. Consider, Pausanias argues, how love excuses all excesses. Were one to employ romantic extravagance in pursuing public office or social advantage, it would constitute moral turpitude (ἀνελευθερία) – what we call flattery (κολακεία). Servility demeans a master's dignity.
C'est donc à la mesure de ce qui dépasse la cote d'alerte que nous pouvons juger de ce que c'est que l'amour. C'est le même registre de référence que celui qui a mené mon bon calviniste, accumulateur de biens et de mérites, à avoir en effet pendant un certain temps une aimable femme, à la couvrir bien entendu de bijoux, qui chaque soir étaient détachés de son corps pour être remis dans le coffre-fort, et puis à arriver à ce résultat qu'un jour, elle partit avec un ingénieur qui gagnait cinquante mille francs par mois.
Thus love's measure exceeds utilitarian calculation. My Calvinist's trajectory confirms this: he adorned his wife with jewels nightly returned to the safe, until she eloped with an engineer earning fifty thousand francs monthly.
Je ne voudrais pas avoir l'air sur ce sujet de forcer la note. On nous présente singulièrement ce discours de Pausanias comme l'exemple de ce qu'il y aurait dans l'amour antique je ne sais quelle exaltation de la recherche morale. Je n'ai pas besoin d'arriver au bout de ce discourspour apercevoir qu'il montre bien la faille qu'il y a dans toute morale qui s'attache uniquement à ce que l'on peut appeler les signes extérieurs de la valeur.
Let us not overstate the case. Pausanias' speech is often misread as exalting antique moral idealism. Yet well before its conclusion, we detect the flaw in any morality fixated on external value-markers.
Pausanias, en effet, ne peut pas faire qu'il ne termine son discours en disant que, si tout le monde admettait le caractère premier, prévalant de ces belles règles par quoi les valeurs ne sont accordées qu'au mérite, qu'est-ce qui se passerait? Lisons la traduction Robin en 185 a- Dans ce cas, aurait-on même été complètement trompé, il n'y a nul déshonneur. Supposons en effet qu'on ait, en vue de la richesse, donné ses faveurs à un amant qu'on croit riche, et que, s'étant complètement trompé, on n'y trouve pas d'avantage pécuniaire parce que l'amant se sera révélé pauvre. De l'avis général, on fait montre dę ce qu'on est vraiment: un homme capable, pour un avantage pécuniaire, de se mettre sur n'importe quoi aux ordres de n'importe qui, et ce n'est pas une belle those. Suivons tout juste jusqu'au bout le même raisonnement: supposons le cas où, ayant donné sa faveur à un amant que l'on croit vertueux et qu'on espère se perfectionner grâce à son amitié, on se soit trompé, et que l'amant ën question se révèle κακός, foncièrerhent mauvais, vicieux et dépourvu de mérite, ne possédant pas de vertu, il est beau pourtant d'être trompé.
Pausanias concludes: If society accepted that merit alone determines worth, what then? Robin's translation (185a) reads: Suppose one grants favors to a lover believed wealthy, only to find him poor – the deceived proves himself base, willing to serve anyone for profit. Yet if one mistakes a lover's virtue, believing him capable of moral edification, even when he reveals himself as κακός – fundamentally base – the deception remains noble.
On voudrait généralement reconnaître ici, curieusement, la manifestation première dans l'histoire de ce que Kant a appelé l'intention droite. Il me semble que c'est vraiment participer d'une erreur singulière que de ne pas voir plutôt ceci.
Some curiously detect here Kant's "upright intention" in embryonic form. This seems a remarkable misapprehension.
Nous savons par expérience que toute l'éthique de l'amour éducateur, de l'amour pédagogique, en matière d'amour homosexuel et même de l'autre, participe toujours en soi de quelque leurre, et c'est ce leurre qui à la fin montre le bout de l'oreille. Puisque nous sommes sur le plan de l'amour grec, il vous est peut-être arrivé que vous ayez quelque homosexuel qui vous soit amené par son protecteur, et c'est toujours assurément, de la part de celui-ci, avec les meilleures inten-bions. Je doute que, de cette protection plus ou moins chaude, vous ayez vu quelque effet bien manifeste dans l'ordre du Bien, sur le développement de celui que l'on' a promu devant vous comme l'objet de cet amour qui se présente comme un amour pour le Bien, pour l'acquisition du plus grand bien. C'est ce qui me permet de vous dire rque c'est loin d'être là l'opinion de Platon.
Clinical experience shows pedagogical love – whether homosexual or otherwise – always conceals delusion. Consider homosexual analysands presented by their patrons: however warm the "protective" intentions, how rarely do we witness actual moral elevation in these protégés? This exposes the chasm between Platonic ideals and their supposed advocates.
Le discours de Pausanias se conclut en effet, assez précipitamment je dois le dire, sur des lignes qui disent à peu près l'Amour uranien,c'est ça, et ceux qui n'en sont pas, eh bien, qu'ils recourent à l'autre, à la Vénus pandémienne, la grande pendarde, qui n'en est pas non plus. Qu'ils aillent se faire foutre s'ils en veulent. C'est là-dessus, dit-il, que je conclurai mon discours sur l'amour. Pour ce qui est de la plèbe, de l'amour populaire, nous n'avons rien de plus à en dire. Si Platon était d'accord, croyez-vous que nous verrions apparaître ce qui se passe tout de suite après ?
Pausanias' discourse concludes rather abruptly, I must say, with lines roughly proclaiming Uranian Love – that’s it – and those who aren’t part of it? Well, let them resort to the other kind, Pandemic Venus, the grand slut, who’s no better. Let them go get fucked if they want it. That, he says, is where I’ll end my speech on love. As for the plebs, the vulgar love, we’ve nothing more to say. If Plato agreed, do you think we’d witness what happens next?
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Tout de suite après, Apollodore reprend la parole et dit – Παυσα- νίου παυσαμένου, Pausanias ayant fait la pause.
Immediately afterward, Apollodorus resumes speaking: Παυσανίου παυσαμένου – Pausanias having paused.
L'expression est difficile à traduire, et il y a une petite note qui dit qu'aucune expression française ne correspond, la symétrie numérique des syllabes est importante, il y a probablement une allusion, voyez notice. M. Léon Robin n'est pas le premier à avoir tiqué là-dessus. Il y a déjà dans l'édition Henri Estienne une note en marge. Tout le monde a tiqué sur ce Παυσανίου παυσαμένου, parce que l'on y a vu une intention. Je vais vous montrer que l'on n'a pas vu tout à fait laquelle.
The expression is difficult to translate, and a footnote remarks that no French equivalent captures the syllabic symmetry. Likely an allusion, see commentary. Mr. Léon Robin wasn’t the first to stumble here. Henri Estienne’s edition already had a marginal note. Everyone has stumbled over Παυσανίου παυσαμένου, sensing some intent. I’ll show you they missed the precise point.
Tout de suite après avoir fait cette astuce, Apollodore souligne bien que c'est une astuce J'ai appris des maîtres, vous le voyez, à ἴσα λέγειν, à parler par isologie. On peut traduire par jeu de mots, mais l'isologie est vraiment une technique. Je vous passe tout ce qui a pu se dépenser d'ingéniosité pour chercher de quel maître il s'agit. Est-ce Prodicus? N'est-ce pas plutôt Isocrate? Dans Isocrate il y a iso, et ce serait particulièrement iso d'isologier Isocrate. Cela nous mène à des problèmes vous ne pouvez pas savoir ce que ces problèmes ont engendré comme recherches. Isocrate et Platon étaient-ils copains?
Right after this quip, Apollodorus underscores it as such: "I learned from the masters, you see, to ἴσα λέγειν, to speak through isology." One might translate this as "wordplay," but isology is truly a technique. I’ll spare you the ingenuity spent speculating which master is meant. Prodicus? Or Isocrates? Isocrates contains "iso," and it’d be doubly iso to isologize Isocrates. This leads to problems – you can’t imagine the research these issues spawned. Were Isocrates and Plato pals?
On me reproche de ne pas toujours citer mes sources - eh bien, à partir d'aujourd'hui j'ai décidé de le faire. Ici, il s'agit d'Ulrich von Wilamowitz-Moellendorf, lequel est un personnage sensationnel. Si vous savez lire l'allemand et que ses livres vous tombent sous la main, acquérez-les. Je voudrais bien avoir son livre sur Simonide. C'était un érudit allemand du début du siècle, personnage considérable dont les travaux sur Platon sont absolument éclairants. Ce n'est pas lui que jemets en cause à propos du Παυσανίου παυσαμένου, car il ne s'est pás attardé spécialement à ce menu badinage.
I’m reproached for not always citing sources – well, starting today, I’ve decided to. Here, it concerns Ulrich von Wilamowitz-Moellendorf, a sensational figure. If you read German and his books cross your path, acquire them. I’d love his book on Simonides. He was an early 20th-century German scholar, a towering figure whose Platonic studies are utterly illuminating. He’s not my target regarding Παυσανίου παυσαμένου, as he didn’t linger on this minor jest.
Je ne crois nullement qu'il y aurait en l'occasion référence, particu- lièrement éloignée, à la façon dont Isocrate manie l'isologie quand il s'agit de démontrer par exemple les mérites d'un système politique, et tout le développement que vous trouverez sur ce point dans la préface du Banquet par Léon Robin est sûrement intéressant, mais sans rapport avec ce problème. Voici pourquoi.
I don’t believe there’s any distant reference here to how Isocrates wields isology when arguing, say, a political system’s merits. All the analysis in Léon Robin’s Symposium preface is surely intriguing but irrelevant. Here’s why.
5:Ma conviction sans doute était-elle déjà faite concernant la portée du discours de Pausanias, et je vous l'ai même tout entière donnée la dernière fois en vous disant que c'est vraiment l'image de la malédiction évangé- lique, que ce qui vaut vraiment la peine est à jamais refusé aux riches. Mais je crois en avoir eu une confirmation, que je propose à votre juge- ment, dimanche dernier, où j'étais-je continue à citer mes sources- avec quelqu'un dont je serais fiché de ne pas vous avoir déjà dit l'impor- tance dans ma propre formation, et dont je pense que certains savent que c'est à lui que je dois d'avoir été introduit à Hegel, à savoir Kojève.
5: My conviction about Pausanias’ speech was likely settled already, and I even shared it fully last time by saying it embodies the evangelical curse: what truly matters remains eternally denied to the rich. But I believe I had confirmation last Sunday – I’ll cite sources now – while with someone pivotal to my formation, whom some know introduced me to Hegel: Kojève.
J'étais donc avec Kojève, et bien entendu, puisque je pense toujours à-vous, j'ai parlé avec lui de Platon. Kojève fait tout autre chose que de la philosophie maintenant, car c'est un homme éminent, mais il écrit quand même de temps en temps deux cents pages sur Platon, manuscrits qui vont se promener dans des endroits divers. Il m'a fait part'à cette occasion d'un certain nombre de choses qu'il a tout récem- tment découvertes dans Platon, mais il n'a rien pu me dire sur Le Banquet car il ne l'avait pas relu, et que ça ne fait pas partie de l'éco- nomie de son discours récent.
So I was with Kojève, and naturally, since I’m always thinking of you, we discussed Plato. Kojève now does things beyond philosophy – he’s eminent – but still occasionally writes 200-page Plato manuscripts circulating in obscure places. He shared recent Platonic discoveries, but nothing on the Symposium, which he hadn’t revisited, as it’s outside his current scope.
J'en étais donc un peu pour mes frais, encore que j'aie été très encouragé par bien des choses qu'il m'a dites sur d'autres points du discours platonicien, et nommément sur ceci, et c'est tout à fait évi- dent, que Platon nous cache ce qu'il pense tout autant qu'il nous le 'révèle. C'est à la mesure de la capacité de chacun, c'est-à-dire jusqu'à une certaine limite qui n'est certainement pas dépassable, que nous pouvons l'entrevoir. Il ne faudra donc pas m'en vouloir si je ne vous donne pas le dernier mot de Platon, parce que Platon est bien décidé, ce dernier mot, à ne pas nous le dire.
I was left somewhat empty-handed, though encouraged by his insights on other Platonic points – especially this glaring truth: Plato conceals his thoughts as much as he "reveals" them. We glimpse this only to each one’s capacity, within limits he ensures we cannot transcend. Don’t fault me, then, for not delivering Plato’s final word – he’s resolved never to utter it.
Au moment où tout ce que je vous raconte de Platon vous fera peut-être ouvrir le Phédon par exemple, il est important que vous ayezl'idée que l'objet du Phédon n'est peut-être pas tout à fait de démontrer, malgré l'apparence, l'immortalité de l'âme. Je dirai même que sa fin est évidemment contraire. Mais laissons cela de côté.
At the moment when all I recount about Plato may lead you to open the Phaedo, for instance, it is crucial to grasp that the aim of the Phaedo is perhaps not quite to demonstrate the soul's immortality, appearances notwithstanding. I would even say its conclusion is evidently contrary. But let us set that aside.
Quittant Kojève, je lui ai dit Alors, ce Banquet, nous n'en avons tout de même pas beaucoup parlé. Et comme Kojève est quelqu'un de très, très bien, c'est-à-dire un snob, il m'a répondu - En tous les cas, vous n'interpréterez jamais Le Banquet si vous ne savez pas pourquoi Aristophane avait le hoquet.
Taking leave of Kojève, I told him, "Well, this Symposium—we still haven't discussed it much." And since Kojève is someone very, very refined—that is, a snob—he replied, "In any case, you'll never interpret The Symposium if you don't know why Aristophanes had hiccups."
Je vous ai déjà dit que c'était très important. Il est évident que c'est très important. Pourquoi aurait-il le hoquet s'il n'y avait pas une raison?
I’ve already told you this is crucial. It is obvious that it matters. Why would he have hiccups if there wasn’t a reason?
Certes, je n'en savais rien, pourquoi il avait le hoquet. Mais, encou ragé par ce petit impulse, je me suis dit Retournons-y-d'ailleurs avec une grande lassitude, ne m'attendant à rien de moins embêtant que de retrouver encore les spéculations sur la valeur antique, voire psychosomatique, du hoquet et de l'éternuement. Très distraitement je rouvre mon exemplaire, et je regarde ce texte à l'endroit du Παυ σανίου παυσαμένου, car c'est tout de suite après qu'il va s'agir d'Aris- tophane qu'il prenne la parole, et je m'aperçois que pendant seize lignes, il ne s'agit que d'arrêter ce hoquet. Quand ce hoquet s'arrê- tera-t-il? S'arrêtera-t-il, s'arrêtera-t-il pas? S'il ne s'arrête pas, vous prendrez telle sorte de truc, et'à la fin il s'arrêtera. De telle sorte qu'avec les παῦσαι, παύσωμαι, παύσῃ, παύεσθαι, παύσεται, avec le Παυ σανίου παυσαμένου du début, nous trouvons sept répétitions de paus dans ces lignes, soit un intervalle d'en moyenne deux lignes et un septième entre les occurrences de ce mot éternellement répété. Si vous y ajoutez que cela fera ou ne fera pas quelque chose, et que je ferai ce que tu as dit que je ferai, où le terme ποιήσω se trouve répété avec une insistance quasi égale, les homophonies, voire les isologies dont il est question, reviennent à une ligne et demie d'intervalle. Il est tout de même extrêmement difficile de ne pas voir que, si Aristophane a le hoquet, c'est parce que pendant tout le discours de Pausanias, il s'est tordu de rigolade, et que Platon n'en a pas fait moins.
Admittedly, I had no idea why he had hiccups. But spurred by this little nudge, I thought, "Let’s revisit it"—though with great weariness, expecting nothing less tedious than speculations about the ancient, even psychosomatic, significance of hiccups and sneezing. Half-distractedly, I reopen my copy and examine the text at the point of Παυσανίου παυσαμένου (Pausanias having paused), for immediately after this comes Aristophanes taking the floor. I notice that for sixteen lines, the text obsesses over stopping these hiccups. When will they stop? Will they, won’t they? If they don’t, try such-and-such remedy—until finally they cease. With παῦσαι (stop), παύσωμαι (I shall stop), παύσῃ (you stop), παύεσθαι (to stop), παύσεται (it will stop), and the initial Παυσανίου παυσαμένου, we find seven repetitions of paus in these lines, averaging one every two and a seventh lines. Add to this the interplay of "doing" or "not doing" something, where ποιήσω (I will do) is reiterated with near-equal insistence, and the homophonies—even isologies—mentioned earlier recur every line and a half. It is exceedingly difficult not to see that if Aristophanes has hiccups, it is because he was doubled over laughing throughout Pausanias' speech—and Plato was no less amused.
Autrement dit, que Platon nous lâche quelque chose comme c'est tentant à tenter, et nous répète ensuite pendant seize lignes le mot tentant et le mot tenter doit bien nous faire dresser l'oreille, car il n'y a pas d'autre exemple, dans un texte de Platon, d'un passage si crûmentsemblable à tel morceau de l'Almanach Vermot. C'est d'ailleurs là aussi un'des auteurs dans lesquels j'ai formé ma jeunesse j'y ai lu pour la première fois un dialogue platonicien qui s'appelle Théodore cherche des allumettes, de Courteline, qui est véritablement un morceau de roi.
In other words, when Plato drops something like tempting to attempt and then repeats "tempting" and "attempt" for sixteen lines, our ears should perk up, for there is no other passage in Plato’s works so blatantly reminiscent of a page from the Vermot Almanac (a French humor publication). Incidentally, this too shaped my youth—I first read a Platonic dialogue there titled Théodore Looks for Matches by Courteline, a true gem.
Je crois donc suffisamment affirmé que, pour Platon lui-même, en tant qu'il parle ici sous le nom d'Apollodore, le discours de Pausanias est quelque chose de dérisoire.
I thus assert confidently that for Plato himself—speaking here through Apollodorus—Pausanias’ discourse is sheer derision.
Puisque nous voici parvenus à une heure avancée, je ne vous ferai pas aujourd'hui l'analyse du discours qui suit, celui d'Eryximaque, qui parle à la place d'Aristophane. Nous verrons la prochaine fois ce que veut dire le discours de ce médecin sur la nature de l'amour.
As the hour grows late, I will not today analyze the ensuing speech by Eryximachus, who speaks in Aristophanes’ stead. Next time, we shall examine this physician’s account of love’s nature.
Nous verrons aussi, ce que je crois beaucoup plus important, le rôle d'Aristophane. Son discours nous fera faire un pas, le premier vérita- blement éclairant pour nous, sinon pour les Antiques, à qui le discours d'Aristophane est toujours resté énigmatique, comme un énorme masque. Il s'agit de ce diæcisme, διώκίσθημεν comme il s'exprime, du séparé en deux, de cette Spaltung, de ce splitting, qui, pour n'être pas identique à celui que je vous développe sur le graphe, n'est assurément pas sans vous présenter quelque parenté.
More crucially, we will address Aristophanes’ role. His discourse will mark a step forward—the first truly illuminating one for us, if not for the Ancients, to whom Aristophanes’ speech remained an enigma, a grotesque mask. It concerns this diokisthēmen (διώκίσθημεν), this "being split asunder," this Spaltung, this splitting, which, while not identical to what I elaborate on the Graph, undoubtedly shares kinship with it.
Après le discours d'Aristophane, je verrai le discours d'Agathon. Je vous signale dès maintenant, pour que vous sachiez où vous allez en attendant la prochaine fois, et là je n'ai pas besoin de préparation savante pour donner à ce trait plus de valeur, qu'il y a une chose et une seule qu'articule Socrate quand il parle en son propre nom, c'est premièrement que le discours d'Agathon, le poète tragique, ne vaut pas tripette. On dit que c'est pour ménager Agathon qu'il se fait remplacer, si je puis dire, par Diotime et nous donne sa théorie de l'amour par la bouche de celle-ci. Je ne vois absolument pas en quoi l'on peut ménager la susceptibilité de quelqu'un qui vient d'être exé- cuté. Or, c'est ce qu'il fait à l'endroit d'Agathon.
After Aristophanes’ speech, we will turn to Agathon’s. Let me signal now—so you know where we head next—that Socrates articulates one thing alone when speaking in his own voice: namely, that Agathon the tragedian’s discourse is worthless. It is claimed that Socrates defers to Diotima to spare Agathon’s feelings. Yet I fail to see how one spares the susceptibilities of someone just executed—which is precisely what he does to Agathon.
Je vous prie dès à présent de pointer ce dont il s'agit, ne serait-ce que pour m'objecter s'il y a lieu. Qu'est-ce que Socrate articule après toutes les belles choses qu'Agathon à son tour aura dites de l'amour, noh pas tous les biens de l'amour, tout le profit que l'on peut tirer de l'amour, mais toutes ses vertus, toutes ses beautés, rien n'est trop beaupour être mis au compte des effets de l'amour, etc.? D'un seul trait, Socrate sape tout cela à la base, en ramenant les choses à leur racine, qui est ceci — Amour? Amour de quoi?
I ask you now to pinpoint what is at stake here, if only to raise objections where warranted. What does Socrates articulate after all the fine things Agathon in turn will have said about love — not merely love's benefits or the profit one can draw from it, but all its virtues, all its beauties, where no praise is too extravagant to credit love's effects? With a single stroke, Socrates undermines all this at its root by reducing matters to their foundation: Love? Love of what?
De l'amour nous passons ainsi au désir, et la caractéristique du désir, en tant qu'"Έρως ἐρᾷ, qu'Eros désire, c'est que ce dont il s'agit, c'est-à-dire ce qu'il est censé porter avec lui, le beau lui-même, il en manque, ἐνδεής, ἔνδεια. Dans ces deux termes, il manque, il est identique par lui-même au manque. C'est là tout l'apport personnel que fait Socrate en son nom dans ce discours du Banquet.
From love, we thus pass to desire. The characteristic of desire, insofar as "Έρως ἐρᾷ — as Eros desires — is that its purported object, the Beautiful itself, is what Eros lacks (ἐνδεής, ἔνδεια). In these two terms — "he lacks," "lack" — desire is identical to lack itself. This constitutes Socrates' entire personal contribution, delivered in his own name within The Symposium.
À partir de là, quelque chose va commencer, quelque chose qui est bien loin d'arriver à rien que vous puissiez tenir dans la main. Et comment cela serait-il même concevable? Jusqu'à la fin au contraire, nous nous enfoncerons progressivement dans une ténèbre, et nous retrouvons ici la nuit antique, toujours plus grande. Tout cela qu'il y a à dire sur la pensée de l'amour dans Le Banquet commence là.
From this point, something will begin — something far from yielding anything you might grasp. How could it even be conceivable? On the contrary, we will progressively sink into darkness, returning to the ever-deepening night of antiquity. All that remains to be said about the thought of love in The Symposium begins here.
L'HARMONIE MÉDICALE
MEDICAL HARMONY
Éryximaque
Eryximachus
De la science supposée à l'amour.
From Supposed Science to Love.
Du bien au désir.
From the Good to Desire.
La médecine et la science.
Medicine and Science.
La voie de la comédie.
The Path of Comedy.
ILs'agit de bien voir la nature de l'entreprise où je suis entraîné, afin que vous en supportiez les détours dans ce qu'ils peuvent avoir de fastidieux, car, après tout, vous ne venez pas ici pour entendre le commentaire'd'un texte grec, où d'ailleurs je ne prétends pas être exhaustif.
It is crucial to discern the nature of the enterprise I am drawn into, so that you may endure its detours despite their potential tedium. After all, you have not come here to hear a commentary on a Greek text — nor do I claim exhaustiveness in that regard.
La majeure partie du travail, je la fais pour vous, je veux dire à votre place, en votre absence, et le meilleur service que je puisse vous rendre est de vous inciter à vous reporter au texte. Si vous vous y êtes reportés sous Ima suggestion, il arrivera peut-être que vous lirez un tant soit peiravec mes lunettes. Cela vaut mieux sans doute que de ne pas lire du tout.
The greater part of the work — I am doing it for you, that is, in your stead, in your absence. The best service I can render is to urge you to consult the text itself. If you approach it under my suggestion, you may read it, however slightly, through my lens. This is surely preferable to not reading it at all.
-IL convient de ne pas perdre de vie ce à quoi nous sommes destinés à arriver, notre but, qui domine l'ensenible de l'entreprise, et de bien saisir ce en quoi vous pouvez l'accompagner d'une façon plus ou moins conímentée. Nous cherchons à répondre à la question dont nous par- tons. Cette question est simple, c'est celle du transfert.
We must not lose sight of our destination, the goal governing this entire undertaking. Grasp clearly how you might accompany it with more or less informed participation. We seek to answer the question from which we depart — a simple question: that of transference.
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'En disant que cette question est simple, je veux dire qu'elle se propose des termes déjà élaborés.
In calling this question simple, I mean that it presents itself through already elaborated terms.
Voici un homme, le psychanalyste, de qui l'on vient chercher la science de ce que l'on a de plus intime — c'est bien là l'état d'espritdans lequel on l'aborde communément et donc de ce qui devrait être d'emblée supposé lui être le plus étranger. Et pourtant, en même temps, voici ce que nous rencontrons au départ de l'analyse cette science, il est supposé l'avoir.
Here is a man — the psychoanalyst — from whom one seeks the science of what is most intimate. This is indeed the mindset in which one commonly approaches him, and thus what should initially be presumed most foreign to him. Yet simultaneously, we encounter this at analysis's outset: this science, he is supposed to possess it.
Nous définissons ici la situation en termes subjectifs, je veux dire dans la disposition de celui qui s'avance comme le demandeur. Nous n'avons même pas pour l'instant à y faire entrer tout ce que comporte objectivement cette situation, et qui la soutient, à savoir ce que nous devons y introduire de la spécificité de ce qui est proposé à cette science, c'est-à-dire l'inconscient comme tel. Cela, le sujet n'en a, quoi qu'il en ait, aucune espèce d'idée.
We define the situation here in subjective terms — that is, through the disposition of the one who advances as the demander. For now, we need not introduce everything this situation objectively entails, what sustains it: namely, what we must situate within it regarding the specificity of what is proposed to this science — the unconscious as such. Of this, the subject has, whatever else he may have, not the slightest idea.
Cette situation donc, à simplement la définir ainsi subjectivement, comment engendre-t-elle quelque chose première approximation- qui ressemble à l'amour? Quelque chose qui ressemble à l'amour, c'est ainsi que l'on peut, en première approximation, définir le transfert.
This situation, then, defined thus subjectively: how does it engender something that, in first approximation, resembles love? Something resembling love — this is how one may provisionally define transference.
Disons mieux, disons plus loin le transfert est quelque chose qui met en cause l'amour, le met en cause assez profondément au regard de la réflexion analytique pour y avoir introduit, comme une dimen- sion essentielle, ce que l'on appelle son ambivalence. C'est là une notion nouvelle par rapport à une tradition philosophique dont ce n'est pas en vain que nous allons la chercher ici tout à fait à l'origine. Cet étroit accolement de l'amour et de la haine, voilà un trait absent au départ de cette tradition, si ce départ il faut bien le choisir quelque part, nous le choisissons socratique.
Let us go further: transference is what implicates love, implicates it deeply enough within analytic reflection to have introduced what is called its ambivalence as an essential dimension. This notion is new relative to a philosophical tradition whose origin we are not idly pursuing here. This tight coupling of love and hatred — a trait absent at the outset of that tradition, if we must choose a starting point, we choose the Socratic.
Mais nous allons voir aujourd'hui qu'il y a quelque chose avant, d'où il prend justement son départ.
But today we shall see that there is something prior, from which it precisely takes its departure.
Cette question, qui est celle où s'articule la possibilité de surgisse- ment du transfert, nous ne nous avancerions pas si hardiment à la poser, si déjà, de quelque façon, le tunnel n'avait été engagé à l'autre bout.
This question — where the possibility of transference's eruption is articulated — we would not venture so boldly to pose it had the tunnel not already been breached from the far end.
Nous allons à la rencontre de quelque chose que nous connaissons, pour avoir déjà assez sérieusement serré la topologie de ce que le sujet doit trouver dans l'analyse à la place de ce qu'il cherche. S'il part à la recherche de ce qu'il a et qu'il ne connaît pas, ce qu'il va trouver, c'est ce dont il manque. Et c'est bien parce que nous avons articulé cela dans notre cheminement précédent que nous osons poser la question que j'ai formulée d'abord. C'est comme ce dont il manque que s'arti- cule ce qu'il trouvera dans l'analyse, à savoir son désir.Le désir n'est un bien en aucun sens du terme. Il ne l'est pas, précisément, dans le sens d'une κτῆσις, de quelque chose qu'à quelque fitre que ce soit, il aurait. C'est dans le temps, défini au double sens chronologique et topologique, de l'éclosion de l'amour de transfert, qurę doit se lire cette inversion qui, de la recherche d'un bien, fait la réalisation du désir.
We are approaching something we already know, having rigorously mapped the topology of what the subject must find in analysis instead of what they seek. If they set out to find what they possess unknowingly, what they will discover is precisely what they lack. It is precisely because we articulated this in our earlier progression that we dare pose the initial question. What emerges in analysis – namely their desire – articulates itself as that which is lacking. Desire is not a good in any sense of the term. It is not, specifically, in the sense of a κτῆσις [possession], something they would have by any title. It is within the time – defined both chronologically and topologically – of the transference love's blossoming that we must read this inversion which transforms the pursuit of a good into the realization of desire.
Vous entendez bien que ce discours suppose que réalisation du désir n'est justement pas possession d'un objet. Il s'agit en effet d'émergence à la réalité du désir comme tel. Et c'est ce qui m'a conduit cette année à-vous introduire Le Banquet. Ce n'est pas le hasard d'une rencontre. Mais comme je cherchais, comme au cœur du champ de mes souvenirs, où trouver le point central de ce que j'avais pu retenir d'articulé dans ce que j'avais appris, guidé par quelque boussole qui se crée d'une expérience, il m'a semblé que Le Banquet, si loin de nous fût-il, était le lieu où s'était agité de la façon la plus vibrante le sens de cette question, et particulièrement dans ce moment qui le conclut où paraît Alcibiade.
You hear clearly that this discourse presupposes the realization of desire is precisely not the possession of an object. It concerns the emergence of desire as such into reality. This is what led me this year to introduce The Symposium to you. This is no chance encounter. As I searched within the core field of my memories for the central point of what I had retained from articulated knowledge, guided by a compass forged through experience, it seemed to me that The Symposium, however distant from us, was where this question's meaning had been most vibrantly agitated – particularly in its concluding moment with Alcibiades' appearance.
Alcibiade fait irruption étrangement, dans tous les sens du terme, aussi bien au niveau de la composition de l'œuvre, que dans la scène supposée. Manifestement, la suite de discours ordonnés, préfigurée dans le programme du banquet, tout d'un coup se rompt avec l'irrup- tion de la vraie fête, le chambardement qu'introduit cet ordre different. Mais aussi dans son texte même, le discours d'Alcibiade est l'aveu de son propre déconcert. Ce qu'il dit est véritablement sa souffrance, son arrachement à soi-même, d'une attitude de Socrate qui le laisse encore, presque autant que sur le moment, blessé, mordu par je ne sais quelle étrange blessure.
Alcibiade erupts strangely in every sense – both in the work's composition and the supposed scene. The ordered sequence of speeches prefigured in the banquet's program suddenly ruptures with the intrusion of true festivity, the upheaval introduced by this different order. Moreover, Alcibiades' speech itself confesses his disarray. His words truly express his suffering, his self-laceration before Socrates' attitude that leaves him, even now, wounded and bitten by some strange sting.
Et pourquoi cette confession publique? Et pourquoi cette interpré- tation de Socrate qui lui montre que cette confession a un but immé- diat? à savoir, de le séparer d'Agathon, occasion tout de suite d'un retour à l'ordre ? Tous ceux qui se sont référés à ce texte depuis que jevous en parle n'ont pas manqué d'être frappés de ce que cette étrange scène a de consonant à toutes sortes de situations ou de positions instantanées, susceptibles de vivre dans le transfert. Encore la chose n'est-elle que d'impression, et il faudra une analyse plus serrée et plus fine pour voir ce que nous livre une situation qui n'est manifestement pas à attribuer à une sorte de pressentiment de la sychanalisse, commedit Aragon dans Le Paysan de Paris. Non, c'est plutôt une rencontre, l'apparition de quelques linéaments, pour nous révélateurs.
Why this public confession? Why this interpretation of Socrates that reveals its immediate aim – to separate him from Agathon, promptly restoring order? All who have studied this text since I began discussing it have been struck by how this strange scene resonates with countless instantaneous situations or positions inhabiting transference. Yet this remains merely impressionistic – a tighter analysis is required to unpack what this manifestly non-fortuitous situation offers us, not attributable to some prescience of psychoanalysis à la Aragon in The Peasant of Paris. No, it is rather an encounter revealing certain outlines that prove illuminating for us.
Si je tarde à vous le montrer, ce n'est pas simplement par un recul avant le saut qui doit être, comme le dit Freud, celui du lion, c'est- à-dire unique. C'est que, pour comprendre ce que veut dire pleinement l'avènement de la scène Alcibiade-Socrate, il nous faut bien compren- dre le dessein général de l'œuvre. Établir le terrain est indispensable.
If I delay demonstrating this, it is not merely due to pre-leap hesitation that Freud compares to a lion's single bound. To fully grasp the Alcibiades-Socrates scene's advent, we must comprehend the work's general design. Establishing this ground is essential.
Si nous ne savons pas ce que veut dire Platon en amenant cette scène, il est impossible d'en situer exactement la portée.
Without understanding Plato's intent in staging this scene, we cannot precisely situate its import.
Nous en sommes aujourd'hui au discours d'Éryximaque, le médecin.
Today we arrive at the speech of Eryximachus, the physician.
Retenons un instant notre souffle. Que ce soit un médecin est bien fait pour nous intéresser.
Let us pause briefly. That it is a physician should particularly interest us.
Est-ce à dire que le discours d'Éryximaque doive nous induire à une recherche d'histoire de la médecine? Je ne peux même ébaucher une telle tâche, pour toutes sortes de raisons. D'abord parce que ce n'est pas notre affaire, et que ce détour serait, lui, assez excessif. Ensuite, parce que je ne le crois véritablement pas possible.
Does this mean Eryximachus' discourse should lead us into medical history research? I cannot even sketch such a task for multiple reasons. First, it is not our concern, and such detour would prove excessive. Second, because I deem it truly impossible.
Je ne crois pas qu'Eryximaque soit spécifié, que ce soit à tel médecin que pense Platon en nous amenant son personnage. Mais les traits fondamentaux de la position qu'il apporte sont à dégager. Ce ne sont pas forcément des traits d'histoire, si ce n'est en fonction d'une ligne de partage très générale, mais ils vont peut-être nous faire réfléchir un instant, au passage, sur ce que c'est que la médecine.
I do not believe Eryximachus represents any specific physician in Plato's mind. Yet the fundamental features of his position must be extracted. These are not necessarily historical traits, except through broad divisions, but they may prompt reflection on medicine's nature.
On a déjà remarqué qu'il y a chez Socrate une référence ambiante à la médecine. Très fréquemment, quand il veut ramener son interlo- cuteur au plan de dialogue où il entend le diriger vers la perception d'une démarche rigoureuse, il se réfère à tel art de technicien. Si sur tel sujet vous voulez savoir la vérité, demande-t-il souvent, à qui vous adresserez-vous? Et parmi ceux-ci, le médecin est loin d'être exclu.
We have already noted Socrates' ambient references to medicine. Frequently, when steering interlocutors towards rigorous perceptual pathways, he cites technical arts. "To whom would you turn for truth on this matter?" he often asks – physicians being far from excluded.
Il est même traité avec une révérence particulière. Le niveau où il se place n'est certainement pas, aux yeux de Socrate, d'un ordre inférieur.
They even receive particular reverence. Their standing is certainly not inferior in Socrates' eyes.
Il est clair néanmoins que la règle de sa démarche est loin de pouvoir se réduire d'aucune façon à une hygiène mentale.
Nevertheless, his method's rule clearly cannot be reduced to mental hygiene.
Le médecin dont il s'agit ici, Eryximaque, parle en médecin, et tout de şuife promeut même sa médecine comme de tous les arts le plus grand. La médecine est le grand Art.
The physician in question here, Eryximachus, speaks as a physician, and immediately elevates his medicine as the greatest of all arts. Medicine is the supreme Art.
Je ne ferai ici que, noter brièvement la confirmation que reçoit ici ce que je vous ai dit la dernière fois du discours de Pausanias. En commençant, Eryximaque formule en effet expressément ceci — Puisque Pausanias après un beau départ ce n'est pas une bonne traduction d'ὀρμήσας -, ayant donné l'impulsion sur le début du discours, n'a pas fini aussi brillamment, d'une façon aussi appropriée, ett Il est donc clair pour tout le monde que Pausanias a mal achevé son discours, et cela est impliqué comme d'évidence. Il faut bien dire que notre oreille n'y est pas exactement accommodée, et que nous, nous n'avons pas l'impression que le discours de Pausanias ait fait une si mauvaise chute. Nous sommes tellement habitués à entendre sur l'amour cette sorte de bêtises. Il est d'autant plus étrange de voir à quel point ce trait dans le discours d'Éryximaque fait véritablement appel au consentement de tous, comme si le discours de Pausanias s'était véritablement pour tous révélé vasouillard, comme si toutes ces grosses, plaisanteries sur le pausaménou allaient de soi pour le lecteur antique.
Here I shall briefly note the confirmation of what I stated last time regarding Pausanias' discourse. Eryximachus explicitly begins by formulating this: "Since Pausanias, after an auspicious start" — though ὀρμήσας is poorly translated here as "impulsion" — "did not conclude his discourse as brilliantly or fittingly." Thus, it is clear to all that Pausanias ended his discourse poorly, presented as self-evident. We must acknowledge that our ear is not attuned to this, nor do we sense that Pausanias' discourse stumbled so badly. We are so accustomed to hearing such platitudes about love. Yet it is all the stranger to observe how this remark in Eryximachus' discourse genuinely solicits universal assent, as if Pausanias' speech had truly revealed itself as vacuous to all, as if those crude puns on pausaménou were self-evident to the ancient reader.
Je crois assez essentiel de nous référer à ce que nous pouvons entre- voir de ces questions de ton, à quoi l'oreille de l'esprit se rapporte toujours, même si elle n'en fait pas ouvertement un critère. Cela est très souvent invoqué dans les textes platoniciens comme ce à quoi Socráte se réfère à tout instant. Combien de fois avant de commencer sour discours, ou ouvrant une parenthèse dans le discours d'un autre, rn'invoque-t-il pas les dieux de façon formelle, pour que le ton soit sölutenu, maintenu, accordé. Cela est très proche, vous allez le voir, de notre propos d'aujourd'hui.
I find it crucial to consider what we can discern about these tonal matters, to which the mind's ear always relates, even if not overtly as a criterion. This is frequently invoked in Platonic texts as Socrates' constant reference. How often, before commencing his speech or interrupting another's, does he formally invoke the gods to sustain and harmonize the tone? This will prove highly pertinent to today's discussion.
Avaht d'entrer dans le discours d'Éryximaque, je voudrais faire des remarques dont le recul, même pour nous conduire à des véritéś premières, n'en est pas pour autant donné si facilement. Je vous démon- freñal au passage que la médecine s'est toujours crue scientifique. C'est à votre place, comme je le disais tout à l'heure, qu'il a fallu que pendant cesfours, j'essaye de débrouiller ce petit chapitre d'histoire de la méde- cine Il m'a bien fallu, pour ce faire, sortir du Banquet, et me référer à divers autres points du texte platonicien.
Before entering into Eryximachus' discourse, I wish to make observations that, even when leading us to first truths, are not thereby easily grasped. I shall demonstrate en passant that medicine has always considered itself scientific. As I mentioned earlier, it fell to me during these days to untangle this minor chapter of medical history. To do so, I had to step beyond The Symposium and refer to various other points in Plato's corpus.
Si négligé que soit ce chapitre de votre formation en médecine, vous avez entendu parler d'une série d'écoles dans l'Antiquité. La plus célèbre, celle que personne n'ignore, est l'école d'Hippocrate. Il y a eu avant l'école de Cnide de Sicile, et encore avant, celle dont le grand nom est Alcméon, les Alcméonides, dont Crotone est le centre, et dont il est impossible de dissocier les spéculations de celles d'utie école scientifique qui florissait au même moment à la même place, à savoir celle des Pythagoriciens. Mais spéculer sur le rôle et la fonction du pythagorisme, essentiel, chacun le sait, pour comprendre la pensée platonicienne, nous engagerait à un détour où nous nous perdrions littéralement, de sorte que je vais tâcher plutôt d'en dégager des thèmes concernant strictement notre propos, à savoir le sens de cette œuvre du Banquet en tant qu'elle est problématique.
However neglected this chapter may be in your medical education, you have heard of ancient schools. The most famous, known to all, is the Hippocratic school. Earlier came the Sicilian school of Cnidus, and before that, the school whose great name is Alcmaeon — the Alcmaeonids — centered at Croton, whose speculations cannot be disentangled from those of a scientific school flourishing simultaneously in the same place: the Pythagoreans. But to speculate on Pythagoreanism's role and function — essential for understanding Platonic thought — would lead us into a labyrinthine detour. I shall instead extract themes strictly relevant to our purpose: the meaning of The Symposium as a problematic work.
1 Nous ne savons pas grand-chose du personnage d'Éryximaque en lui-même, mais nous savons quelque chose d'un certain nombre d'autres personnages qui' interviennent dans les discours de Platon, et qui se rattachent directement à l'école médicale des Alcméonides, pour autant que ceux-ci se rattachent eux-mêmes aux Pythagoriciens. Par exemple Simmias et Cébès, qui dialoguent avec Socrate dans le Phédon, sont des disciples de Philolaos, lequel est un des maîtres de la première école pythagoricienne. Si vous vous reportez au Phédon, vous verrez que leurs réponses aux premières propositions de Socrate sur ce qui doit assurer à l'âme sa durée immortelle font exactement référence aux mêmes termes que le discours d'Eryximaque, au premier rang desquels la notion d'ἁρμονία, harmonie, accord.
1 We know little of Eryximachus himself, but we know something of other Platonic characters directly linked to the Alcmaeonid medical school, insofar as they themselves connect to the Pythagoreans. For instance, Simmias and Cebes, who dialogue with Socrates in Phaedo, are disciples of Philolaus — a master of the early Pythagorean school. Consulting Phaedo, you will find their responses to Socrates' initial propositions on the soul's immortality directly reference the same terms as Eryximachus' discourse, foremost among them the notion of ἁρμονία (harmony).
La médecine, vous le remarquez ici, s'est toujours crue scientifique. C'est en quoi, d'ailleurs, elle a toujours montré ses faiblesses. Par une sorte de nécessité interne de sa position, elle s'est toujours référée à une science qui était celle de son temps, qu'elle fût bonne ou mauvaise. Bonne ou mauvaise, comment le savoir du point de vue de la médecine?
Medicine, you observe here, has always considered itself scientific. Herein lies its perennial weakness. By an internal necessity of its position, it has always invoked the science of its era — whether sound or unsound. But how could medicine judge the quality of that science?
Quant à nous, nous avons le sentiment que notre science, notre physique, est une bonne science, et que pendant des siècles nous avons eu une physique très mauvaise. Cela est effectivement tout à fait assuré. Mais ce qui n'est pas assuré, c'est ce que la médecine a à faire de la science. C'est à savoir comment, par quelle ouverture, par quel bout, a-t-elle à prendre cette science? — et ce, alors que quelque chosen'est pas élucidé pour elle, la médecine, et qui n'est pas la moindre des choses, puisqu'il s'agit de l'idée de santé.
As for us, we feel that our science, our physics, is a good science, and that for centuries we had a very bad physics. This is indeed entirely certain. But what is not certain is what medicine has to do with science. The question is how, through which opening, from which end, must it take up this science? — and this, while something remains unelucidated for medicine itself, and this is no small matter, since it concerns the idea of health.
...Qu'est-ce que la santé ? Vous auriez tort de croire que, même pour la-fnédecine moderne, qui à l'égard de toutes les autres se croit scientifique, la chose soit pleinement assurée. De temps en temps, l'idée du noimal et du pathologique est proposée comme sujet de thèse à quel- que étudiant, en général par des gens qui ont une formation philosophique. Nous avons là-dessus un excellent travail de M. Canguilhem, son Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique, mais dont l'influence est évidemment fort limitée dans les milieux propre- ment médicaux. Sans chercher à spéculer à un niveau de certitude socratique sur la santé en soi, ce qui montre à soi tout seul, tout spécialement pour nous psychiatres et psychanalystes, à quel point d'idée de santé est problématique, ce sont les moyens mêmes que nous employons pour rejoindre l'état de santé. Pour dire les choses dans les termes les plus généraux,, ils nous montrent que, quoi qu'il en soit de la nature de la santé, et de l'heureüse forme qui serait celle de la santé, ndus sommes amenés à postuler, au sein de cette heureuse forme, des 'états paradoxaux, c'est le moins que l'on puisse dire, ceux-là mêmes dont la manipulation dans nos thérapeutiques est responsable du retour àsun équilibre qui reste dans l'ensemble assez incritiqué comme tel.
...What is health? You would be wrong to believe that even modern medicine — which considers itself scientific compared to all others — has fully secured this matter. From time to time, the idea of the normal and the pathological is proposed as a thesis topic for some student, generally by those with philosophical training. We have an excellent work by Mr. Canguilhem on this subject, his Essay on Some Problems Concerning the Normal and the Pathological, though its influence remains evidently quite limited within proper medical circles. Without seeking to speculate at a Socratic level of certainty about health in itself, what reveals to us psychiatrists and psychoanalysts just how problematic the idea of health truly is, are the very means we employ to restore the state of health. To put it in the most general terms: these means show that, whatever the nature of health and the felicitous form it might assume, we are led to postulate, within this felicitous form, paradoxical states — to say the least — those very states whose manipulation in our therapeutics is responsible for the return to an equilibrium that remains, on the whole, rather uncriticized as such.
Voilà donc ce que nous trouvons au niveau des postulats les moins accessibles à la démonstration, de la position médicale. C'est justement celle-qui va ici être promue dans le discours d'Éryximaque sous le nom d'harmonia. Nous ne savons pas de quelle harmonie il s'agit, mais la notion est très fondamentale à toute position médicale comme telle. Tout ce que nous devons chercher, c'est l'accord. Et nous ne sommes pàs beaucoup avancés par rapport à la position d'un Éryximaque sur čé qui est l'essence, ou la substance, de cette idée d'accord.
This, then, is what we find at the level of the least demonstrable postulates of the medical position. It is precisely this that will be promoted in Eryximachus's discourse under the name of harmonia. We do not know which harmony is at issue, but the notion is absolutely fundamental to the medical position as such. All we must seek is the accord. And we are not much further advanced than Eryximachus regarding the essence or substance of this idea of accord.
'C'est là une notion qui est empruntée à un domaine intuitif, et, à čet égard, elle est simplement plus près des sources. Mais elle est aussi historiquement plus définie, et plus sensible, pour autant qu'elle se rapporte expressément au domaine musical, qui est ici le modèle, la forme pythagoricienne par excellence. Aussi bien tout ce qui, de façon quelconque, se rapporte à l'accord des tons, fût-il d'une nature plus subtile, füt-il de ce ton du discours auquel je faisais allusion tout à l'heure, nous ramène à cette même appréciation. Ce n'est point pourrien que j'ai parlé, au passage, d'oreille — l'appréciation de consonances est essentielle à la notion d'harmonie.
This notion is borrowed from an intuitive domain, and in this respect, it is simply closer to the sources. But it is also historically more defined and more perceptible, insofar as it expressly relates to the musical domain — the Pythagorean form par excellence. Thus, everything that in any way pertains to the accord of tones, even of a subtler nature, even the tone of discourse to which I alluded earlier, returns us to this same appreciation. It is not for nothing that I mentioned, in passing, the ear — the appreciation of consonances is essential to the notion of harmony.
Pour peu que vous entriez dans le texte de ce discours, que je vous épargne l'ennui de lire ligne à ligne, ce qui n'est jamais très possible au milieu d'un auditoire aussi ample, vous verrez le caractère essentiel de la notion d'accord pour comprendre comment s'introduit ici la position médicale.
If you engage even slightly with the text of this discourse — which I spare you the tedium of reading line by line, as this is hardly feasible before an audience as large as this — you will see the essential character of the notion of accord for understanding how the medical position is introduced here.
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Tout ce qui s'articule ici est fonction d'un support que nous ne pouvons ni épuiser, ni d'aucune façon reconstruire, à savoir la thématique des discussions supposables présentes à l'esprit des auditeurs.
Everything articulated here functions through a support that we can neither exhaust nor reconstruct in any way: namely, the thematic of the discussable matters present in the listeners' minds.
N'oublions pas que nous nous trouvons au point historique culminant d'une époque particulièrement active. Les ve et ve siècles de l'hellénisme sont surabondants de créativité mentale. Vous pouvez vous référer là-dessus à de bons ouvrages, par exemple, pour ceux qui lisent l'anglais, à ce grand bouquin comme seuls les éditeurs anglais peuvent se donner le luxe d'en sortir un, et qui tient du testament philosophique, car c'est Bertrand Russell en son grand âge qui nous le livre.
Let us not forget that we stand at the historical apex of an exceptionally active epoch. The 5th and 4th centuries of Hellenism overflow with mental creativity. You may consult reputable works on this — for instance, for English readers, that monumental tome which only British publishers could afford to produce, a work approaching a philosophical testament, as it was Bertrand Russell in his advanced age who delivered it to us.
Ce volume est très bon pour le jour de l'an, il est constellé dans ses grandes marges d'admirables figures en couleur, d'une extrême simplicité, s'adressant à l'imagination d'un enfant, et il comporte tout ce qu'il faut savoir depuis cette période féconde à laquelle je me réfère aujourd'hui, l'époque présocratique et socratique, jusqu'à nos jours, au positivisme anglais. Personne de véritablement important n'est négligé. S'il ne s'agit pour vous que d'être imbattables dans les diners en ville, vous saurez, quand vous aurez lu ce livre, vraiment tout, sauf, bien entendu, les seules choses importantes, c'est-à-dire celles que l'on ne sait pas. Mais je vous en conseille tout de même la lecture. Il s'intitule Wisdom of the West. Cela complétera pour vous, comme d'ailleurs pour tout un chacun, un nombre considérable de lacunes presque obligées de votre information.
This volume makes an excellent New Year's gift. Adorned in its wide margins with admirable color illustrations of extreme simplicity, appealing to a child's imagination, it contains all one needs to know from the fecund period I refer to today — the Pre-Socratic and Socratic era — up to our own days of English Positivism. No truly significant figure is neglected. If your aim is merely to be unbeatable at dinner parties, you will know everything after reading this book — except, of course, the only important things, namely those one does not know. Still, I recommend its reading. It is titled Wisdom of the West. It will fill, for you as for anyone else, a considerable number of gaps that are nearly obligatory in your education.
Essayons donc de mettre un peu d'ordre dans ce qui se dessine quand nous nous engageons dans la voie de comprendre ce que veut dire Éryximaque.Les gens de son temps se trouvent tout à fait devant le même problème que, nous. Et pourtant, ils vont plus droit à l'antinomie essentielle. Serait-ce faute d'avoir une aussi grande abondance que nous dè menus faits dont meubler leur discours? C'est là une hypothèse qui ressort du leurre et de l'illusion. Cette antinomie est bien celle que je commençais à promouvoir devant vous tout à l'heure — de toute façon, aucun accord, nous ne pouvons nous tenir à le prendre à savaleur faciale. L'expérience nous enseigne que l'accord recèle quel- que chose en son sein, et toute la question est de savoir ce qui est exigible de cette sous-jacence de l'accord. Ce point de vue n'est pas seulement tranchable par l'expérience, il comporte toujours un certain a priori mental, en dehors duquel il n'est pas posable.
Let us then attempt to impose some order upon what emerges when we seek to comprehend the meaning of Eryximachus's discourse. His contemporaries confronted precisely the same problem as we do. Yet they advance more directly toward the essential antinomy. Is this due to their lacking the abundance of trivial facts with which we pad our discourse? Such a hypothesis arises from illusion and deception. This antinomy is indeed the one I began to develop before you earlier — in any case, we cannot take any agreement at face value. Experience teaches us that agreement conceals something within itself, and the entire question lies in determining what is exigible from this substratum of agreement. This perspective is not merely resolvable through experience; it always carries a certain mental a priori without which it cannot be posited.
Au sein de cet accord nouveau nous faut-il exiger du semblable, ou pouvons-nous nous contenter du dissemblable? Tout accord suppose- t-il quelque principe d'accord? L'accordé peut-il sortir du désaccordé ? Du:conflictuel? Ne vous imaginez pas que ce soit avec Freud que sorte pour la première fois pareille question. La preuve, c'est que c'est la pre- mière chose qu'amène devant nous le discours d'Éryximaque. La notion de l'accordé et du désaccordé, c'est-à-dire, pour nous, celle de la fonc- tionede l'anomalie par rapport à la normale, vient au premier chef dans sơn discours, dès la neuvième ligne environ, 186 b En effet, le dissem blable désire et aime les choses dissemblables. Autre, continue le texte, est l'amour inhérent à l'état sain, autre l'amour inhérent à l'état morbide. Dès lors, quand Pausanias disait tout à l'heure qu'il était beau de donner ses faveurs à cey'x des hommes qui sont vertueux, et laid de le faire pour des hommes déréglés, etc. Nous voici maintenant portés à la question de physique, de ce que signifient cette vertu et ce dérèglement.
Within this new agreement, must we demand similarity, or can we content ourselves with dissimilarity? Does every agreement presuppose some principle of agreement? Can the concordant emerge from the discordant? From the conflictual? Do not imagine that such questions first arise with Freud. The proof lies in their immediate appearance in Eryximachus's discourse. The notion of the concordant and discordant — that is, for us, the function of anomaly relative to the norm — occupies the forefront of his argument, beginning around the ninth line (186b). The text states: The dissimilar desires and loves dissimilar things. Different, it continues, is the love inherent to the healthy state, different that inherent to the morbid state. Thus, when Pausanias earlier claimed it noble to grant favors to virtuous men and base to do so for dissolute men, etc., we are now carried toward the question of physics — of what this virtue and dissolution signify.
1. ajoute πρὸς πλησμονὴν καὶ κένωσιν, — quant à ce qui est de la réplétion et de la vacuité, traduit brutalement le texte. Il s'agit là de l'évacation de ces deux termes du plein et du vide, dont nous allons
1. adds πρὸς πλησμονὴν καὶ κένωσιν — concerning repletion and evacuation, the text translates bluntly. Here we encounter the evacuation of these two terms, the full and the void, whose role in topology and mental positioning at this junction of physics and medical practice we shall examine.
Nous trouvons tout de suite une formule que je ne peux faire que d'épingler sur la page. Ce n'est pas qu'elle nous livre grand-chose, mais elledoit être tout de même, pour nous analystes, l'objet d'un intérêt au: passage. Il y a là quelque bruissement bien fait pour nous retenir. Éryximaque nous dit, traduction textuelle, que la médecine est la science des érotiques du corps, ἐπιστήμη τῶν τοῦ σώματος ἐρωτικών. On ne peût, me semble-t-il, donner meilleure définition de la psychanalyse.voir le rôle dans la topologie, dans la position mentale, de ce dont il s'agit à ce point de jonction de la physique et de l'opération médicale.
We immediately encounter a formulation I can only pin to the page. Not that it reveals much, but for us analysts, it merits passing interest. Here lies a murmur well-suited to arrest us. Eryximachus states, in textual translation, that medicine is the science of the body's erotic phenomena (ἐπιστήμη τῶν τοῦ σώματος ἐρωτικών). One could not, it seems to me, devise a better definition of psychoanalysis. Observe the role in topology and mental positioning of what is at stake in this convergence of physics and medical operation.
Ce n'est pas le seul texte où ce plein et ce vide soient évoqués. C'est là une des intuitions fondamentales qui seraient à mettre en valeur au cours d'une étude sur le discours socratique.
This is not the sole text where the full and the void are invoked. This constitutes one of the fundamental intuitions to be emphasized in a study of Socratic discourse.
Celui qui s'attacherait à cette entreprise n'aurait pas à aller bien loin pour trouver une référence de plus. Voyez au début du Banquet. Socrate s'est attardé dans le vestibule de la maison voisine, où nous pouvons le supposer dans la position du gymnosophiste, debout sur un pied, telle une cigogne, et immobile jusqu'à ce qu'il ait trouvé la solution de je ne sais quel problème. Il arrive chez Agathon après que tout le monde l'a attendu. Eh bien, tu as trouvé ton truc, viens près de moi, lui dit Agathon. Et Socrate de faire un petit discours pour dire
One undertaking such a study need not look far for further references. Consider the opening of the Symposium. Socrates lingers in the vestibule of the neighboring house — we may imagine him in the posture of a gymnosophist, standing on one leg like a stork, motionless until he resolves some problem. He arrives at Agathon's after being awaited by all. Well then, you’ve found your trick, come sit by me, says Agathon. Socrates then delivers a brief speech declaring:
Peut-être et peut-être pas, mais ce que tu espères, c'est que ce dont je me sens actuellement rempli, cela va passer dans ton vide, tel que ce qui se passe entre deux vases lorsque l'on se sert pour cette opération d'un brin de laine. Il faut croire que, pour on ne sait quelle raison, cette opération de physique amusante était pratiquée assez souvent, puisque cette référence faisait probablement image pour tout le monde.
Perhaps, perhaps not — but what you hope is that what now fills me may flow into your void, as occurs between two vessels when using a strand of wool for the operation. Evidently, for reasons unknown, this amusing physical experiment was common enough that the reference would have been widely recognizable.
Le passage de l'intérieur d'un vase à un autre, la transformation du plein en vide, la communication du contenu, est une des images foncières qui règlent ce que l'on pourrait appeler la convoitise fonda- mentale de tous ces échanges philosophiques. Elle est à retenir pour comprendre le sens du discours qui nous est proposé.
The transfer from one vessel’s interior to another, the transformation of full into void, the communication of content — these are among the fundamental images governing what might be called the primal covetousness of all philosophical exchanges. They must be retained to grasp the meaning of the discourse before us.
On trouve un peu plus loin la référence à la musique comme au principe de l'accord qui est le fond de ce qui va nous être proposé comme étant l'essence de la fonction de l'amour entre les êtres, et cela nous mène à rencontrer, à la page qui suit, c'est-à-dire au para- graphe 187, vivant dans le discours d'Eryximaque, ce choix que je vous disais être primordial sur le sujet de ce qui est concevable comme étant au principe de l'accord, à savoir le semblable et le dissemblable, l'ordre et le conflictuel.
Further on, we encounter the reference to music as the principle of harmony underlying what will be proposed as the essence of love’s function between beings. This leads us to meet, on the following page (187a), in the living discourse of Eryximachus, the primordial choice I mentioned concerning what is conceivable as the principle of agreement — namely, the similar and dissimilar, order and conflict.
Quand il s'agit de définir cette harmonie, Éryximaque note le para- doxe que nous rencontrons sous la plume d'un auteur antérieur d'un siècle à peu près, Héraclite d'Éphèse. C'est en effet à l'opposition des contraires qu'Héraclite se réfère expressément comme étant le principe de la composition de toute unité. L'unité, nous dit Éryximaque, ens'opposant à elle-même se compose, de même que l'harmonie de l'arc et. celle de la lyre. Cet ὥσπερ άρμονίαν τόζου τε καὶ λύρας est extrêmement célèbre, ne serait-ce que d'avoir été cité ici au passage. Mais il est cité dans bien d'autres auteurs, et il est parvenu jusqu'à nous dans ces quelques fragments épars que les érudits allemands ont ras- semblés concernant la pensée présocratique. Parmi ceux qui nous restent d'Héraclite, celui-ci est vraiment dominant. Dans le bouquin de Bertrand Russell dont je vous recommandais tout à l'heure la lecture, vous trouverez effectivement représentés l'arc et sa corde, et même le dessin simultané d'une vibration; qui est celle d'où partira le mouvement de la flèche.
When defining this harmony, Eryximachus notes the paradox we encounter in the writings of an author from about a century earlier, Heraclitus of Ephesus. Indeed, Heraclitus explicitly refers to the opposition of contraries as the principle underlying all unity. Unity, Eryximachus tells us, "composes itself by opposing itself, just as the harmony of the bow and that of the lyre do." This ὥσπερ άρμονίαν τόζου τε καὶ λύρας ("like the harmony of the bow and lyre") is extremely famous, if only for being cited here in passing. Yet it appears in many other authors and has reached us through scattered fragments that German scholars compiled concerning Presocratic thought. Among Heraclitus' surviving fragments, this one remains dominant. In Bertrand Russell’s book—which I earlier recommended you read—you will indeed find depictions of the bow and its string, even simultaneous diagrams of the vibration initiating the arrow’s motion.
Ge qui est frappant, c'est la partialité, dont nous ne voyons pas bien au passage la raison, dont fait preuve Éryximaque concernant la for- mulation héraclitéenne. Il y trouve à redire. Il semble qu'il y a là de ces, exigences dont nous pouvons mal sonder la source. Nous nous trouvons là à une confluence où nous sommes hors d'état, surtout s'agissant de personnages aussi passés, aussi fantomatiques, de faire le départ des préjugés, des apriorismes, des choix faits en fonction d'une certaine consistance des thèmes dans un ensemble théorique, des ver- sants psychologiques. Nous devons nous contenter de noter qu'il y a là effectivement quelque chose dont nous trouvons l'écho en bien d'autres endroits du discours platonicien. Je ne sais quelle aversion s'y marque à l'idée de se référer à quelque conjonction des contraires que ce, soit, et même si on la situe dans le réel, comme la création d'un phénomène qui me paraît ne lui être en rien assimilable, à savoir celui de l'accord. Il semble que quand il s'agit de veiller à l'idée d'harmonie pour parler en termes médicaux, de diète ou de dosage, l'idée de mesure, de proportion, doit être maintenue jusque dans son prin- cipe. La vision héraclitéenne du conflit comme créateur en lui-même ne peut d'aucune façon être soutenue au gré de certains esprits-ou de, certaines écoles, laissons la chose en suspens.
What strikes us is the partiality—whose rationale remains unclear here—that Eryximachus displays toward the Heraclitean formulation. He finds fault with it. We seem to confront a confluence where, especially given these spectral figures of the past, we cannot disentangle prejudices, apriorisms, theoretical commitments, or psychological undercurrents. We must simply note that this resonates elsewhere in Platonic discourse. An aversion persists here toward any reference to the conjunction of contraries—even when situated in the real as the creation of phenomena (like harmony) irreducible to conflict. When safeguarding medical notions of regimen or dosage, the idea of measure and proportion must govern even at the level of principle. The Heraclitean vision of conflict as inherently creative remains untenable for certain minds—or schools. Let us leave this suspended.
Il y a là une partialité que nous ne partageons pas. Toutes sortes de modèles de la physique nous ont apporté l'idée d'une fécondité des contraires, des contrastes, des oppositions, et d'une non-contradiction absolue du phénomène avec son principe conflictuel. Toute la physique 1porte bien plus du côté de l'image de l'onde que du côté de la forme, de la Gestalt, de la bonne forme, quoi qu'en ait fait la psychologiemoderne. Nous ne pouvons manquer d'être surpris, dis-je, autant dans ce passage que dans maints autres de Platon, de voir soutenue l'idée de je ne sais quelle impasse, quelle aporie, de je ne sais quelle préférence à faire du côté du caractère forcément fondamental de l'accord avec l'accord, de l'harmonie avec l'harmonie.
We do not share this partiality. Various models in physics have shown the fecundity of contraries, contrasts, oppositions, and the absolute non-contradiction between phenomena and their conflictual principle. Modern physics1 aligns more with wave dynamics than with Gestalt or "good form," despite psychology’s claims. We cannot help but be surprised, both here and throughout Plato’s works, by the insistence on a forced fundamentality of accord-with-accord, harmony-with-harmony—as if trapped in an aporia.
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Si vous vous référez à un dialogue extrêmement importarit à lire pour le soubassement de notre compréhension du Banquet, à savoir le Phédon, vous verrez que toute la discussion avec Simmias et Cébès repose sur la notion d'harmonie.
If you consult a dialogue crucial for grounding our understanding of The Symposium—namely, the Phaedo—you will see that the entire debate with Simmias and Cebes hinges on the notion of harmony.
Comme je vous le disais l'autre jour, tout le plaidoyer de Socrate pour l'immortalité de l'âme y est présenté de la façon la plus manifeste sous la forme d'un sophisme, qui n'est autre que ce autour de quoi je fais tourner mes remarques — à savoir que l'idée même de l'âme en tant qu'harmonie exclut qu'entre en elle la possibilité de sa rupture. Quand ses deux interlocuteurs objectent que cette âme, dont la nature est constance, permanence, durée, pourra bien s'évanouir en même temps que se disloqueront les éléments corporels dont la conjonction fait son harmonie, Socrate ne répond pas autre chose, sinon que l'idée d'harmonie dont participe l'âme est en elle-même impénétrable, qu'elle se dérobera, qu'elle fuira devant l'approche même de ce qui peut mettre en cause sa constance.
As I mentioned previously, Socrates’ entire defense of the soul’s immortality manifests as a sophism. The core fallacy revolves around the idea that the soul-as-harmony excludes the possibility of its rupture. When his interlocutors object that this soul—whose nature implies constancy and permanence—might vanish as bodily elements disintegrate, Socrates merely asserts that harmony’s essence eludes any threat to its constancy. The soul, he claims, flees from what might destabilize it.
L'idée de la participation de quoi que ce soit d'existant à cette essence incorporelle qu'est l'idée platonicienne montre à jour sa fiction et son leurre. Et c'est à un point tel dans ce Phédon qu'il est impossible de ne pas se dire que nous n'avons aucune raison de penser que ce leurre, Platon le voit moins que nous. La prétention que nous avons d'être plus intelligents que le personnage qui a développé l'œuvre platonicienne a quelque chose de formidable, d'inimaginable, de véritablement effarant.
Here, the Platonic Idea’s participation in existence reveals its fictional and illusory core. In the Phaedo, this becomes so glaring that we cannot imagine Plato himself being unaware of the deception. To presume we are more perceptive than the architect of Platonism is audacious—even staggering.
C'est bien pourquoi quand Éryximaque pousse sa chansonnette, sans que cela ait immédiatement des conséquences évidentes, nous sommes en droit de nous demander ce que veut dire Platon quand il fait dans Le Banquet se succéder dans cet ordre cette série de sorties. Nous nous sommes au moins aperçus que celle de Pausanias, qui précède immédiatement, est dérisoire. Et si nous retenons le ton d'ensemble qui caractérise Le Banquet, nous sommes légitimement en droit de nous demander si ce dont il s'agit ne consonne pas avec l'œuvre comique comme telle. S'agissant de l'amour, il est clair que Platon a pris la voie dé la comédie.
This is precisely why when Eryximachus delivers his little ditty, without immediate obvious consequences, we are entitled to ask what Plato means by arranging this sequence of speeches in The Symposium. We have at least noticed that Pausanias’ preceding speech is derisory. And if we retain the overall tone characterizing The Symposium, we are legitimately entitled to wonder whether what is at stake does not resonate with comedy as such. Regarding love, it is clear that Plato has taken the path of comedy.
Tout le confirmera par la suite, et j'ai mes raisons de commencer maintenant à l'affirmer, au moment où va entrer en scène le grand comique, dont depuis toujours on se casse la tête pour savoir pourquoi Platon l'a fait venir au banquet. Scandale, puisque ce grand comique pitiun des responsables de la mort de Socrate.
Everything will confirm this subsequently, and I have my reasons for asserting it now, as the great comedian is about to enter the scene — the one whose presence at the banquet has always perplexed scholars. A scandal, since this great comedian was among those responsible for Socrates’ death.
Le Phédon, à savoir le drame de la mort de Socrate, se présente à ndus avec le caractère altier que lui donne le ton tragique que vous savez. Ce n'est d'ailleurs pas si simple, puisqu'il y a là aussi des choses çdimiques, mais la tragédie domine, et elle est représentée devant nous. Dans Le Banquet au contraire, il n'y a pas un seul point du discours qui ne soit à prendre avec une suspicion de comique, et jusqu'au discours si bref de Socrate en son propre nom.
The Phaedo, namely the drama of Socrates’ death, presents itself to us with the lofty character lent by the tragic tone you know. Yet it is not so simple, for there are also comic elements, but tragedy dominates and is staged before us. In The Symposium, by contrast, not a single point in the discourse can be taken without suspicion of comedy — even Socrates’ brief speech in his own name.
Pour ne rien laisser en arrière, je voudrais répondre nommément à quelqu'un de mes auditeurs dont la présence m'honore le plus, et avec qui-j'ai eu sur ce sujet un bref échange. Non sans raison, sans motif, sans justesse, mon interlocuteur avait cru apercevoir que je prenais le discours de Phèdre à sa valeur faciale au contraire de celui de Pausanias. Eh bien, dans le sens de ce que j'affirme ici, le discours de Phèdre, de se référer surłe sujet de l'amour à l'appréciation des dieux, n'en a pas moins aussi váleur ironique. Car les dieux ne peuvent justement rien comprendre à l'amour. L'expression d'une bêtise divine devrait être à mon sens plus répandue. Elle est souvént suggérée par le comportement des êtres aux- quels nous nous adressons justement sur le terrain de l'amour. Prendre les dieux à témoin à la barre de ce dont il s'agit concernant l'amour me paraît de toute façon n'être pas hétérogène à la suite du discours de Platon.
To leave nothing unaddressed, I wish to respond explicitly to one of my listeners whose presence honors me most, with whom I had a brief exchange on this subject. Not without reason, motive, or accuracy, my interlocutor believed I was taking Phaedrus’ speech at face value in contrast to Pausanias’. Well, in line with what I affirm here, Phaedrus’ speech — while referring love’s subject to divine judgment — is no less ironic. For the gods can understand nothing of love. The expression of a divine stupidity should, in my view, be more widespread. It is often suggested by the behavior of those to whom we address ourselves precisely on love’s terrain. Invoking the gods as witnesses to love’s cause seems to me in no way alien to the unfolding of Plato’s discourse.
Nous voici arrivés à l'orée du discours d'Aristophane. Néanmoins, nous n'y entrerons pas encore. Je veux simplement vous prier de compléter par vos propres moyens ce qui reste à voir du discours d'Eryximaque.
We now stand at the threshold of Aristophanes’ speech. Nevertheless, we shall not yet enter it. I simply ask you to complete through your own means what remains to be seen in Eryximachus’ discourse.
C'est pour M. Léon Robin une énigme qu'Eryximaque reprenne l'opposition du thème de l'amour uranien et de l'amour pandémien, étant donné ce qu'il nous apporte concernant le maniement médical,physique, de l'amour. À la vérité, je crois que notre étonnement est vraiment la seule attitude qui convienne pour répondre à celui de l'auteur de cette édition, car la chose est mise au clair dans le discours d'Éryximaque lui-même, confirmant la perspective dans laquelle j'ai essayé de vous la situer.
For M. Léon Robin, it is an enigma that Eryximachus revives the opposition between Uranian and pandemic love, given his medical-physical treatment of love. In truth, I believe our astonishment is truly the only appropriate response to this edition’s author, for the matter is clarified in Eryximachus’ own speech, confirming the perspective in which I have tried to situate it for you.
Si, à propos des effets de l'amour, il se réfère à l'astronomie, para- graphe 188, c'est pour autant que cette harmonie à laquelle il s'agit de confluer, de s'accorder, concernant le bon ordre de la santé de l'homme, est une seule et même chose avec celle qui régit l'ordre des saisons. Quand c'est l'amour où il y a de l'emportement, de l'hubris, du quelque chose en trop, qui réussit à prévaloir en ce qui concerne les saisons de l'année, alors commencent les désastres, et la pagaille, les préjudices, comme il s'exprime, les dommages, au rang de quoi sont placées les épidémies, mais aussi, sur le même rang, la gelée, la grêle, la nielle du blé, et toute une série d'autres choses.
If, regarding love’s effects, he refers to astronomy (paragraph 188), it is insofar as the harmony to which one must converge — concerning man’s health — is one and the same as that governing the seasons. When love marked by excess, hubris, or overflow prevails in seasonal order, disasters ensue: chaos, injuries, damages — enumerated here as epidemics, frost, hail, wheat blight, and other plagues.
Voilà qui nous remet dans un contexte où sont utilisables les notions que je promeus devant vous comme les catégories radicales auxquelles nous sommes forcés de nous référer pour poser de l'analyse un discours valable, à savoir l'imaginaire, le symbolique et le réel.
This returns us to a context where the categories I advance before you become operational — the radical categories to which we are compelled to refer for a valid analytic discourse: the Imaginary, the Symbolic, and the Real.
On s'étonne qu'un Bororo s'identifie à un ara. Ne vous semble-t-il pas qu'il ne s'agit nullement de pensée primitive, mais bien d'une position primitive de la pensée concernant ce à quoi elle a affaire pour tous, pour vous comme pour moi? L'homme s'interrogeant non sur sa place, mais sur son identité, a à se repérer, non pas dans l'intérieur d'une enceinte limitée qui serait son corps, mais dans le réel total et brut à quoi il a affaire. Nous n'échappons pas à cette loi d'où il résulte que c'est au point précis de cette délinéation du réel en quoi consiste le progrès de la science, que nous aurons toujours à nous situer.
One marvels that a Bororo identifies with a macaw. Does this not strike you as pertaining not to primitive thought, but to thought’s primordial positioning regarding what it confronts universally — for you as for me? Man questioning not his place, but his identity, must locate himself not within the confines of his body, but within the total raw Real he encounters. We cannot escape this law: at the precise point where science progresses by delineating the Real, we must always situate ourselves.
Au temps d'Éryximaque, il n'y a pas la moindre connaissance de ce que c'est qu'un tissu vivant comme tel, et il est hors de question que le médecin puisse faire des humeurs quelque chose d'hétérogène à l'humidité, où dans le monde peuvent proliférer les végétations natu- relles. Le désordre qui provoquera dans l'homme tel excès dû à l'in- tempérance et à l'emportement est celui-là même qui amènera les désordres ici énumérés dans les saisons.
In Eryximachus’ time, there is not the slightest knowledge of living tissue as such. The physician cannot conceive bodily humors as heterogeneous to natural proliferations in the world’s moisture. The disorder producing intemperance and excess in man is the very same unleashing the seasonal chaos enumerated here.
La tradition chinoise nous présente l'Empereur accomplissant de sa main les rites majeurs d'où dépend l'équilibre de tout l'Empire duMilieu, traçant au début de l'année les premiers sillons, dont la direction et la rectitude sont destinées à assurer l'équilibre de la nature. Il n'y a dans cette position, si j'ose dire, rien que de naturel. Éryximaque se rattache bien à la notion, pour dire le mot, de l'homme microcosme, c'est à savoir, non pas que l'homme est en lui-même un résumé, une image de la nature, mais que l'homme et la nature sont une seule et même chose, que l'on ne peut songer à composer l'homme que de l'ordre et de l'harmonie des composantes cosmiques. Cette position, malgré la limitation dans laquelle nous croyons avoir réduit le sens de la biologie, n'a-t-elle pas laissé dans nos présupposés mentaux quelques traces? Je voulais vous laisser aujourd'hui sur cette question.
The Chinese tradition presents the Emperor performing with his own hands the major rites upon which the balance of the entire Middle Kingdom depends—plowing the first furrows at the year's onset, their direction and rectitude destined to ensure nature's equilibrium. In this position, if I may say so, there is nothing but the natural. Eryximachus remains tied to the notion, to name it outright, of man as microcosm—not that man is himself a summary or image of nature, but that man and nature are one and the same. Human composition can only be conceived through the order and harmony of cosmic components. Has this position, despite the limitations we believe to have imposed on biological understanding, not left traces in our mental presuppositions? I wished to leave you today with this question.
Assurément, détecter les traces n'est pas aussi intéressant que de nous apercevoir où, à quel niveau plus fondamental, nous nous plaçons, rious analystes, quand nous agitons, pour nous comprendre nous-mêmes, des notions comme celle de l'instinct de mort. Comme Freud ne l'a pas méconnu, c'est une notion empédocléenne.
Certainly, detecting such traces proves less intriguing than discerning where—at what more fundamental level—we analysts situate ourselves when mobilizing notions like the death instinct for self-understanding. As Freud himself recognized, this is an Empedoclean notion.
Je vous montrerai la prochaine fois que le formidable gag que constitue le discours d'Aristophane, manifestement présenté comme une entrée de clown sur une scène de la comédie athénienne, se réfère expressément - je vous en montrerai les preuves - à la conception cosmologique de l'homme. Et je vous montrerai à partir de là l'ouverture surprenante qui en résulte, l'ouverture laissée béante, concernant l'idée que Platon pouvait se faire de l'amour.
Next time, I shall demonstrate how the formidable gag constituting Aristophanes' speech—manifestly presented as a clown's entrance onto the stage of Athenian comedy—expressly refers (I shall provide proofs) to the cosmological conception of man. From this, I will reveal the startling aperture it produces: the gaping opening concerning the idea Plato might have held about love.
Il s'agit je vais jusque-là de la dérision radicale que la seule åpproche des problèmes de l'amour apporte à cet ordre incorruptible, matériel, super-essentiel, purement idéal, participatoire, éternel et incréé, qui est celui que toute son œuvre nous découvre-ironiquement peut-être.
This leads us to the radical derision that the mere approach to love's problems introduces to that incorruptible, material, super-essential, purely ideal, participatory, eternal, and uncreated order revealed throughout his works—perhaps ironically.
LA DÉRISION DE LA SPHÈRE
THE DERISION OF THE SPHERE
De l'univers à la vérité.
From the Universe to Truth.
Socrate et son témoin.
Socrates and His Witness.
Le pitre.
The Buffoon.
Le mouvement parfait.
The Perfect Movement.
Notre propos, je l'espère, va aujourd'hui, devant la conjoncture céleste, passer par son solstice d'hiver.
Our discussion today, I hope, shall pass through its winter solstice under the celestial conjunction.
Entraînés par l'orbe qu'il comporte, il a pu vous sembler que nous rious éloignions toujours plus de notre sujet du transfert. Soyez donc rassurés, nous atteignons aujourd'hui le point le plus bas de cette ellipse. A partir du moment où nous avions entrevu qu'il y avait pour nous quelque chose à apprendre du Banquet, et pour autant que cela s'avère valable, il était nécessaire de pousser jusqu'au point où nous allons le faire aujourd'hui l'analyse de parties importantes du texte qui peuvent sembler n'avoir pas de rapport direct avec notre sujet.
Swept along by its orbital path, you may have felt we increasingly strayed from our subject of transference. Rest assured: we reach today the lowest point of this ellipse. From the moment we glimpsed something instructive for us in The Symposium—and to the extent this proves valid—it became necessary to advance our analysis of crucial text portions that may seem tangentially related.
Mais qu'importe, nous voici maintenant dans l'entreprise, et quand on a commencé dans une certaine voie de discours, il y a une sorte desnécessité, non physique, qui se fait sentir quand nous voulons la mener jusqu'à son terme.
But no matter—here we are, embarked on this enterprise. Once a discursive path is begun, a certain necessity—not physical—makes itself felt to follow it to term.
Nous suivons ici le guide d'un discours, celui de Platon dans Le Banquet. À la façon d'un instrument de musique, ou plutôt d'une boîte à musique, il est chargé de toutes les significations qu'à travers les siècles il a fait résonner, et c'est pourquoi un certain aspect de notre effort est de revenir au plus près de son sens. Pour le comprendre et le juger, on ne peut pas ne pas évoquer le contexte de discours, au sens du distours universel concret, où il se situe.
We follow here the guide of a discourse: Plato's in The Symposium. Like a musical instrument—or rather, a music box—it resonates with meanings accumulated over centuries. Thus, part of our task is to return as closely as possible to its original sense. To comprehend and judge it, we must evoke its discursive context—the concrete universal discourse in which it participates.
Que je me fasse bien entendre. Il ne s'agit pas, à proprement parler, de:le replacer dans l'histoire. Vous savez bien que ce n'est point lànotre méthode de commentaire, et que c'est toujours pour ce qu'il nous fait entendre à nous, que nous interrogeons un discours, même prononcé à une époque très lointaine où les choses que nous avons à entendre n'étaient point en vue. Mais il n'est pas possible, concernant Le Banquet, de ne pas nous référer au rapport du discours et de l'his- toire. À savoir, non pas comment le discours se situe dans l'histoire, mais comment l'histoire elle-même surgit d'un certain mode d'entrée du discours dans le réel.
Let me be clear. This is not, strictly speaking, a matter of historical situating. You know well this is not our exegetical method—we interrogate discourse for what it makes audible to us, even when uttered in eras where such meanings lay beyond sight. Yet regarding The Symposium, we cannot avoid addressing the rapport between discourse and history—not how discourse situates itself within history, but how history itself emerges from a certain mode of discourse entering the Real.
Aussi bien faut-il que je vous rappelle qu'au moment du Banquet, nous sommes au second siècle de la naissance du discours concret sur l'univers. N'oublions pas l'efflorescence philosophique, si l'on peut dire, du vr siècle, si étrange, si singulière d'ailleurs pour les échos, ou les autres modes d'une sorte de chœur terrestre, qui se font entendre à la même époque en d'autres civilisations, sans relation apparente. Mais je ne veux pas même esquisser l'histoire des philosophes du vr siècle, de Thalès à Pythagore, ou à Héraclite et tant d'autres. Ce que je veux vous faire sentir, c'est que c'est la première fois que, dans la tradition occidentale, celle à laquelle se rapporte le livre de Russell dont je vous ai recommandé la lecture, un discours se forme qui vise expressément l'univers, et vise à le rendre discursif.
I must remind you: at the time of The Symposium, we stand in the second century of concrete discourse about the universe. Recall the philosophical efflorescence—if one may call it such—of the 6th century B.C., so strange and singular compared to echoes from other civilizations' earthly choruses. Yet I shall not sketch even a history of 6th-century philosophers from Thales to Pythagoras, Heraclitus, and others. What I wish to convey is this: for the first time in Western tradition (to which Russell's recommended book belongs), a discourse explicitly aims at the universe—rendering it discursive.
Au départ de ce premier pas de la science comme étant la sagesse, l'univers apparaît comme univers de discours. En un sens, il n'y aura jamais d'univers que de discours. Et tout ce que nous trouvons à cette époque, jusqu'à la définition des éléments, qu'ils soient quatre ou plus, porte la marque, la frappe, l'estampille, de cette requête, de ce postulat, que l'univers doit se livrer à l'ordre du signifiant.
At this primal step of science-as-wisdom, the universe appears as a universe of discourse. In a sense, there will never be a universe except of discourse. All discoveries of that era—down to defining elements (whether four or more)—bear the stamp of this postulate: the universe must yield to the order of the signifier.
Sans doute ne s'agit-il point de trouver dans l'univers des éléments de discours, mais tout de même des éléments s'agençant à la manière du discours. Et tous les pas qui s'articulent à cette époque entre les tenants, les inventeurs, de ce vaste mouvement interrogatoire, mon- trent bien que, si d'un de ces univers qui se forment, on ne peut discourir de façon cohérente aux lois du discours — l'objection est radicale. Souvenez-vous du mode d'opérer de Zénon le dialecticien, quand pour défendre son maître Parménide, il propose les arguments sophistiques propres à jeter l'adversaire dans un embarras sans issue.
Certainly, it is not about finding discursive elements in the universe, but elements arranged like discourse. The dialectical maneuvers between this vast interrogative movement's proponents—Zeno the dialectician's sophistical arguments defending Parmenides, designed to corner opponents in insoluble dilemmas—demonstrate that if coherent discourse proves impossible within such a universe, the objection becomes radical.
Donc, à l'arrière-plan du Banquet, et dans le reste de l'œuvre de Platon, nous avons une tentative grandiose dans son innocence, cetéspoir qui habite les premiers philosophes dits physiciens, de trouver sous la garantie du discours, qui est en somme tout leur instrument d'expérience, la prise dernière sur le réel.
Thus, in the background of the Symposium, and throughout the rest of Plato’s work, we encounter a grandiose yet innocent attempt—this hope that inhabited the first philosophers called "physicists"—to find, under the guarantee of discourse (which was, in sum, their sole instrument of experience), the ultimate grasp on the Real.
Je vous demande pardon si j'évite ce sujet. Ce n'est pas ici un discours sur la philosophie grecque. Je vous propose seulement, pour interpréter un texte spécial, la thématique minimale qu'il est nécessaire qup. vous ayez dans l'esprit pour le bien juger.
I must apologize for skirting this subject. This is not a discourse on Greek philosophy. I propose only the minimal thematic framework necessary for you to properly interpret this specific text.
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Je dois d'abord vous rappeler que le réel, la prise sur le réel, n'a pas àêtre conçue à cette époque comme le corrélatif d'un sujet, fût-il universel. Elle est corrélative d'un terme que je vais emprunter à Platon, qui dans la Lettre VII, au cours d'une digression, nomme ce quí'est cherché par l'opération de la dialectique τὸ πρᾶγμα.
First, I must remind you that the Real, the grasp on the Real, was not conceived in that era as the correlate of a subject—even a universal one. It is correlated with a term I borrow from Plato, who in the Seventh Letter, during a digression, names what is sought through the operation of dialectic as to pragma.
C'est là tout simplement le terme dont j'ai dû faire état l'année dernière dans notre propos sur l'éthique, et que j'ai appelé la Chose.
This is quite simply the term I had to invoke last year in our discussion on ethics, and which I called the Thing.
Ce n'est pas die Sache, une affaire, ou alors entendez si vous voulez la grande affaire; la réalité dernière, celle d'où dépend la pensée même qui s'y affronte, qui la discute, et qui n'est, si je puis dire, qu'une des façons de la pratiquer, to pragma, la Chose, la praxis essentielle.
It is not die Sache—an affair, unless you take it as the great Affair: the ultimate reality upon which even the thought confronting it depends, a thought that is, so to speak, merely one way of practicing it—to pragma, the Thing, essential praxis.
Dites-vous bien que la théoria, dont le terme naît à la même époque, si contemplative qu'elle puisse s'affirmer, n'est pas seulement cela, et læpraxis d'où elle sort, la pratique orphique, le montre assez. La théoric n'est pas, comme notre emploi du mot l'implique, l'abstraction de la praxis, ni sa référence générale, ni le modèle de ce qui serait son application. À son apparition, elle est cette praxis même. Elle est elle-même, la théoria, l'exercice du pouvoir, to pragma, la grande affaire:
Understand that theoria, a term born in the same era, however contemplative it may claim to be, is not merely that. The praxis from which it emerges—Orphic practice—makes this clear. Theoria is not, as our use of the word implies, an abstraction from praxis, nor its general reference, nor the model for its application. At its emergence, it is praxis itself. Theoria is itself the exercise of power, to pragma, the great Affair.
L'un des maîtres de cette époque que je choisis, le seul, pour le čiter, parce qu'il est grâce à Freud l'un des patrons de la spéculation analytique, Empedocle dans sa figure sans doute légendaire, et aussi bien est-ce là ce qui importe, que ce soit cette figure qui nous a été léguée, Empedocle est un tout-puissant. Il s'avance comme maître des éléments, capable de ressusciter les morts, magicien, sei- gneur du royal secret sur les mêmes terres où les charlatans, plus tard, devaient se présenter avec une allure parallèle. On lui demande desmiracles, et il les produit. Comme Œdipe, il ne meurt pas, mais il rentre au cœur du monde dans le feu du volcan, et la béance.
One master of that era I select—the only one I cite—because Freud made him one of the forebears of analytic speculation, is Empedocles. In his likely legendary figure (and what matters is precisely that this figure was bequeathed to us), Empedocles is an all-powerful being. He strides forth as master of the elements, capable of resurrecting the dead—a magician, lord of the royal secret in lands where charlatans would later assume parallel guises. Miracles are demanded of him, and he delivers. Like Oedipus, he does not die but returns to the world’s heart through the volcano’s fire and its gaping maw.
Cela, vous allez le voir, reste très proche de Platon. Aussi bien n'est-ce pas par hasard que ce soit à lui, à une époque beaucoup plus rationaliste, que tout naturellement nous empruntions la référence du to pragma.
This, you will see, remains very close to Plato. Unsurprisingly, it is from him—in a far more rationalist era—that we naturally borrow the reference to to pragma.
Mais Socrate ? Il serait bien singulier que toute la tradition historique se soit trompée en disant qu'il apporte sur ce fond quelque chose d'original, une rupture, une opposition. Socrate s'en explique, pour autant que nous puissions faire foi à Platon, qui nous le présente en effet — manifestement dans le contexte d'un témoignage historique — éprouvant un mouvement de recul, de lassitude, de dégoût, par rapport aux contradictions engendrées par ces premières tentatives philosophiques, telles que je viens de vous les caractériser.
But Socrates? It would be strange if the entire historical tradition erred in claiming he introduced something original against this backdrop: a rupture, an opposition. Socrates explains himself—insofar as we can trust Plato, who presents him (manifestly within a context of historical testimony) as experiencing a movement of recoil, weariness, disgust toward the contradictions spawned by these early philosophical attempts, as I have just characterized them.
C'est de Socrate que procède cette idée nouvelle et essentielle, qu'il faut d'abord garantir le savoir. Leur montrer à tous qu'ils ne savent rien est une voie par elle-même révélatrice— révélatrice d'une vertu qui, dans ses succès privilégiés, ne réussit pas toujours. Ce que Socrate appelle, lui, épístèmè, la science, ce qu'il découvre en somme, ce qu'il dégage, ce qu'il détache, c'est que le discours engendre la dimension de la vérité. Le discours, qui s'assure d'une certitude interne à son action même, assure, là où il le peut, la vérité comme telle. Il n'est rien d'autre que cette pratique du discours.
From Socrates proceeds this new and essential idea: knowledge must first be secured. Showing everyone they know nothing is itself a revelatory path—revealing a virtue that, even in its privileged successes, does not always prevail. What Socrates calls epistēmē (science), what he in essence discovers, extracts, and isolates, is that discourse generates the dimension of truth. Discourse, securing an internal certainty through its own action, establishes truth where it can. It is nothing other than this practice of discourse.
Quand Socrate dit que c'est la vérité, et non pas lui-même, qui réfute son interlocuteur, il montre là quelque chose dont le plus solide est sa référence à une combinatoire primitive qui, à la base de notre discours, est toujours la même. D'où il résulte par exemple que le père n'est pas la mère, et que c'est au même titre, à ce seul titre, que l'on peut déclarer que le mortel doit être distingué de l'immortel. Socrate renvoie en somme au domaine du pur discours toute l'ambition du discours. Il n'est pas, comme on le dit, celui qui ramène l'homme à l'homme, ni même toutes choses à l'homme. C'est Protagoras qui a donné ce mot d'ordre, l'homme, mesure de toute chose. Socrate, lui, ramène la vérité au discours. Il est, si l'on peut dire, le supersophiste, et c'est en quoi gît son mystère, car s'il n'était que le supersophiste, il n'aurait rien engendré de plus que les sophistes, à savoir ce qu'il en reste, une réputation douteuse.
When Socrates says it is truth—not himself—that refutes his interlocutor, he demonstrates something whose most solid anchor is its reference to a primitive combinatory, the same that underlies our discourse. Hence, for instance, the father is not the mother, and by the same token, the mortal must be distinguished from the immortal. Socrates reduces the entire ambition of discourse to the domain of pure discourse. He is not, as claimed, the one who reduces man to man, nor even all things to man. Protagoras gave that maxim: "Man is the measure of all things." Socrates reduces truth to discourse. He is, so to speak, the supersophist—and herein lies his mystery, for had he been merely the supersophist, he would have engendered nothing beyond the Sophists: namely, what remains of them, a dubious reputation.
C'est justement autre chose qu'un sujet temporel, qui avait inspiré sorr action. Et nous en venons là à l'atopia, au côté insituable, de Socrate. C'est ce qui nous intéresse. Nous y flairons quelque chose qui peut nous éclairer sur l'atopie qui est exigible de nous.
It is precisely something other than a temporal subject that inspired his action. Here we arrive at the atopia, the unplaceable aspect of Socrates. This interests us. We detect here something that may illuminate the atopia required of us.
C'est de son atopia, de ce nulle part de son être, que Socrate a certainement provoqué, les faits nous l'attestent, toute une lignée de recherches. Le sort en est lié, de façon ambiguë, à toute une histoire que l'on peut fragmenter l'histoire de la conscience comme l'on dit en termes modernes, l'histoire de la religion, celle de la morale, cellé de la politique, à la limite certes, et moindrement celle de l'art. Toute cette ligne ambiguë, diffusée et vivante, pour la désigner je rr'aurais qu'à vous indiquer la question renouvelée par le plus récent imbécile, Pourquoi des philosophes? si nous ne la sentions, cette lignée, solidaire d'une flamme qui se trouve transmise, tout en étant, en fait, étrangère à tout ce qu'elle éclaire, fût-ce le bien, le beau, le vrai, le même, dont elle se targue de s'occuper.
From his atopia, this nowhere of his being, Socrates undoubtedly provoked—as historical facts attest—an entire lineage of inquiry. His fate ambiguously intertwines with what we might fragmentarily call the history of consciousness (in modern terms), the history of religion, morality, politics, and to a lesser extent, art. To designate this ambiguous, diffused yet vital lineage, I need only reference the question renewed by the latest fool: Why Philosophers?—were it not for our awareness that this lineage carries a transmitted flame, one fundamentally foreign to all it illuminates, even while claiming to address the Good, the Beautiful, the True, the Same.
Si, à travers les témoignages contemporains ou proches comme à travers les effets éloignés, on essaye de lire la descendance socratique, il-peut nous venir la formule d'une sorte de perversion sans objet.
If we attempt to read the Socratic legacy through contemporary testimonies or distant effects, we might arrive at the formula of a kind of objectless perversion.
À la vérité, quand on s'efforce d'accommoder, d'approcher, d'ima- giner, de se fixer, sur ce que pouvait être effectivement ce personnage, croyez-moi, c'est fatigant. L'effet de cette fatigue, je ne pourrai mieux le formuler que sous les mots qui me sont venus un de ces dimanches soir Ce Socrate me tue. Chose curieuse, je me suis réveillé le lende- main matin infiniment plus gaillard.
In truth, when one strives to accommodate, approach, imagine, or fixate on what this figure might actually have been—believe me—it is exhausting. The effect of this fatigue I can best convey through words that came to me one Sunday evening: This Socrates is killing me. Curiously, I awoke the next morning infinitely more buoyant.
Il semble impossible de ne pas partir en prenant au pied de la lettre ceiqui nous est attesté de l'entourage de Socrate, et ceci encore à la veille de sa mort, qu'il est celui qui a dit que, somme toute, nous ne saurions rien craindre d'une mort dont nous ne savons rien et nommément nous ne savons pas, ajoute-t-il, si ce n'est pas une bonne chose.
It seems impossible not to take literally what is attested about Socrates' circle—even on the eve of his death—that he maintained we should fear nothing of death, about which we know nothing, adding specifically: Nor do we know whether it might not be a good thing.
Quand on lit ça, on est tellement habitués à ne lire dans les textes classiques que bonne parole, qu'on n'y fait plus attention. Mais c'est frappant quand nous faisons résonner cela dans le contexte des derniers jours de Socrate, alors que, entouré de ses derniers fidèles, il leur jette ce dernier regard un peu en dessous, que Platon photographie sur document car il n'y était pas, et qu'il appelle ce regard de taureau.Pensez à son attitude lors du procès. Si l'Apologie de Socrate reproduit exactement ce qu'il a dit devant ses juges, il est difficile de penser, à entendre sa défense, qu'il ne voulait pas mourir. En tous les cas, il répudia expressément tout pathétique de la situation, provoquant ainsi ses juges, habitués aux supplications rituelles des accusés.
When reading this, we are so accustomed to finding only edifying words in classical texts that it escapes notice. Yet it strikes forcefully when resonating within the context of Socrates' final days. Surrounded by his last faithful, he casts them that downward glance Plato photographs (though absent himself)—the "bull's gaze." Consider his bearing during the trial. If the Apology of Socrates faithfully reproduces his speech before the judges, it is hard to hear his defense and believe he did not wish to die. In any case, he expressly repudiated all pathos of the situation, thereby provoking his judges, who were accustomed to defendants' ritual supplications.
Je vise là, en première approche, la nature énigmatique d'un désir de mort. Sans doute peut-il être tenu pour ambigu, puisqu'il s'agit d'un homme qui aura mis soixante-dix ans à obtenir la satisfaction de ce désir, et il est sûr qu'il ne saurait être pris au sens de la tendance au suicide, à l'échec, ni au sens d'aucun masochisme, moral ou autre. Mais il est difficile de ne pas formuler le minimum tragique lié au maintien de cet homme dans une zone de no-man's land, d'entre-deux-morts en quelque sorte gratuite.
Here I initially target the enigmatic nature of a death-driven desire. This desire may seem ambiguous—a man who took seventy years to satisfy it can scarcely be associated with suicidal tendencies, self-sabotage, or moral masochism. Yet one cannot avoid formulating the minimal tragic element in this man's persistence within a no-man's land, a gratuitous between-two-deaths.
Socrate, vous le savez, quand Nietzsche en a fait la découverte, cela lui a monté à la tête. La Naissance de la tragédie est sortie de là; et toute son œuvre à la suite. Le ton dont je vous en parle doit bien marquer quelque personnelle impatience, mais il est néanmoins incontestable, et Nietzsche a mis le doigt dessus, qu'il suffit d'ouvrir un dialogue de Platon à peu près au hasard, pour vérifier la profonde incompétence de Socrate chaque fois qu'il touche au sujet de la tragédie. Lisez dans le Gorgias la tragédie passe là, exécutée en trois lignes parmi les arts de la flatterie une rhétorique comme une autre, rien de plus à en dire. Nul tragique, nul sentiment tragique, comme on s'exprime de nos jours, ne soutient l'atopia de Socrate, seulement un démon. Ne l'oublions pas, ce δαίμων, car il nous en parle sans cesse.
You know, when Nietzsche discovered this about Socrates, it intoxicated him. The Birth of Tragedy emerged therefrom, followed by his entire oeuvre. My tone here may betray personal impatience, yet it remains undeniable—as Nietzsche pinpointed—that opening any Platonic dialogue at random reveals Socrates' profound incompetence whenever touching on tragedy. Read in the Gorgias how tragedy is dismissed in three lines among flattering arts—mere rhetoric, nothing more. No tragic sense, no "tragic feeling" (as we now say) sustains Socrates' atopia—only a daimon (δαίμων). Let us not forget this, for he speaks of it incessantly.
Ce démon l'hallucine, semble-t-il, pour lui permettre de survivre dans cet espace, et l'avertit des trous où il pourrait tomber-. Ne fais pas cela. Et puis, il y a le message d'un dieu, dont Socrate lui-même nous témoigne de la fonction qu'il a eue dans ce que l'on peut appeler sa vocation. Un disciple à lui a eu l'idée, saugrenue il faut bien le dire, d'aller consulter le dieu de Delphes, Apollon. Et le dieu a répondu Il y a quelques sages, il y en a un qui n'est pas mal, c'est Euripide, mais le sage des sages, le fin du fin, le sucré, c'est Socrate. Depuis ce jour-là, Socrate s'est dit Il faut que je réalise l'oracle du dieu, je ne savais pas que j'étais le plus sage, mais puisqu'il l'a dit, il faut que je le sois. C'est dans ces termes que Socrate nous présente le virage de son passage à la vie publique. C'est en somme un fou qui se croit au servicecommandé d'un dieu. C'est un messie, et dans une société de bavards paridessus le marché.
This daimon haunts him, it seems, to enable his survival in this space, warning him of pitfalls—Do not do that. Then there is the message from a god, whose function Socrates himself testifies to regarding what we might call his vocation. One of his disciples had the notion—absurd, we must say—to consult the god of Delphi, Apollo. And the god responded: There are a few wise men; one who isn’t bad is Euripides, but the wisest of the wise, the pinnacle, the sweetest, is Socrates. From that day forward, Socrates declared: I must fulfill the god’s oracle. I didn’t know I was the wisest, but since he said so, I must become it. In these terms, Socrates presents the turning point of his entry into public life. He is, in short, a madman who believes himself commanded to serve a god—a messiah, and in a society of chatterboxes no less.
Nul autre garant de la parole de l'Autre que cette parole même, et "pas d'autre source de tragique que ce destin même, qui peut bien nous apparaître par un certain côté être du néant. Tout cela le mène à rendre aux dieux une bonne part du terrain dont je vous parlais l'autre jour, celui de la reconquête du réel, celui de la conquête philosophique, c'est-à-dire scientifique.
No other guarantee of the Other’s speech than this very speech itself, and "no other source of the tragic than this very destiny, which may well appear to us from a certain angle as nothingness. All this leads him to cede back to the gods a good portion of the terrain I spoke of the other day—the terrain of reconquering the real, of philosophical (which is to say scientific) conquest.
À ce propos, si je vous ai dit les dieux sont du réel, ce n'est pas pour faire du paradoxe, comme certains me l'ont confié. Vous vous êtes bien amusé, m'ont-ils dit, à nous surprendre quand vous avez interrogé qu'est-ce que sont les dieux? Tout le monde s'attendait à ce que vous disiez du symbolique, et vous avez fait une bonne farce en disant c'est du réel. Eh bien, pas du tout. Ce n'est pas moi qui l'ai inventé. Ils ne sont manifestement, pour Socrate, que du réel.
On this matter, if I told you the gods belong to the real, it was not for paradox’s sake, as some have confided to me. You had quite the laugh, they said, surprising us when you asked—what are the gods? Everyone expected you to say 'the symbolic,' but you played a fine joke by saying 'the real.' Well, not at all. I didn’t invent this. For Socrates, they are manifestly nothing but the real.
Et ce réel, sa part faite n'est rien du tout quant au principe de sa *conduite à lui, Socrate, qui ne vise qu'à la vérité. Il en est quitte avec les dieux d'obéir à l'occasion, pourvu qu'on lui définisse cette obéis- sance. Est-ce bien là leur obéir, ou plutôt s'acquitter ironiquement vis-à-vis d'êtres qui ont eux aussi leur nécessité? En fait, nous ne sentons là aucune nécessité qui ne reconnaisse la suprématie et la nécessité interne au déploiement du vrai, c'est-à-dire à la science.
And this real, once its share is allotted, amounts to nothing in terms of the principle of his own conduct—Socrates', which aims solely at truth. He absolves himself of the gods by obeying them occasionally, provided one defines this obedience. Is this truly obeying them, or rather ironically discharging a duty toward beings who themselves have their own necessity? In truth, we sense here no necessity that does not acknowledge the supremacy and internal necessity of truth’s unfolding—that is, of science.
Ce qui peut nous surprendre, c'est la séduction qu'exerce un dis- cours si sévère, et qui nous est attestée au détour de l'un ou de l'autre 'des dialogues. Le discours de Socrate, même répété par des enfants ou par des femmes, exerce un charme sidérant, c'est bien le cas de le dire. Ainsi parlait Socrate - une force s'en transmet qui soulève ceux qui l'approchent, disent toujours les textes platoniciens, au seul bruisse- ment de sa parole, et certains disent à son contact.
What may surprise us is the seduction exerted by such a severe discourse, attested to us in the turns of this or that dialogue. Socrates’ speech, even when repeated by children or women, exerts a staggering charm—if we may say so. Thus spoke Socrates—a transmitted force that uplifts those near him, as Platonic texts always say, at the mere rustle of his words, and some say at his touch.
Remarquez-le encore, il n'a pas de disciples, mais plutôt des fami- liers, des curieux aussi, et puis des ravis, comme on dit dans les santons provençaux, des illuminés. Et puis les disciples des autres viennent aussi, qui frappent à sa porte.
Note this too: he has no disciples, but rather familiars, the curious, and then the enraptured—des ravis, as they say of Provençal santons, the illuminated. And then the disciples of others come knocking at his door too.
Platon n'est d'aucun de ceux-là. C'est un tard venu, beaucoup trop jeune pour avoir pu voir que la fin du phénomène. Il n'est pas parmi les familiers qui étaient là au dernier instant. Et c'est bien là la raison dernière, disons-le en passant, de ce mode de témoignage où il s'accro-che chaque fois qu'il veut parler de son étrange héros Untel l'a recueilli d'Untel qui était là, à partir de telle visite où ils ont mené tel débat. L'enregistrement sur cervelle, là je l'ai en première, là en seconde édition.
Plato belongs to none of these. He is a latecomer, far too young to have witnessed the phenomenon’s end. He is not among the intimates present at the final hour. And this is precisely the ultimate reason—let us note in passing—for his mode of testimony, where he clings each time to citing: So-and-so heard it from So-and-so who was there, reconstructing debates from such-and-such visit. A recording on brain matter—here in first edition, there in second.
Platon est un témoin très particulier. On peut dire qu'il ment, et d'autre part qu'il est véridique même s'il ment, car à interroger Socrate, c'est sa question, à lui Platon, qui se fraye son chemin.
Plato is a most peculiar witness. One might say he lies, yet he is truthful even in lying, for to interrogate Socrates is to follow Plato’s own question as it carves its path.
Platon est tout autre chose. Ce n'est pas un va-nu-pieds. Ce n'est pas un errant. Nul dieu ne lui parle, ni ne l'a appelé. Et à la vérité, je crois qu'à lui les dieux ne sont pas grand-chose. Platon est un maître, un vrai, un maître du temps où la cité se décompose, emportée par la rafale démocratique qui prélude aux grandes confluences impériales - une sorte de Sade en plus drôle.
Plato is something entirely other. He is no barefoot wanderer. No god speaks to or calls him. In truth, I believe the gods mean little to him. Plato is a master—a true one—from an era when the city-state decomposes, swept by the democratic gale that preludes great imperial convergences—a sort of Sade with more humor.
Naturellement, personne ne peut jamais imaginer la nature des pou- voirs que l'avenir réserve. Les grands bateleurs de la tribu mondiale, Alexandre, Séleucos, Ptolémée, tout cela, les militaires mystiques, c'est encore impensable. Ce que Platon voit à l'horizon, c'est une cité communautaire, tout à fait révoltante à ses yeux comme aux nôtres.
Naturally, no one could then imagine the nature of powers the future reserves. The great mountebanks of the global tribe—Alexander, Seleucus, Ptolemy—all that, the mystical militarists, remained unthinkable. What Plato sees on the horizon is a communal city-state, utterly revolting to his eyes as to ours.
Le haras pour tous, voilà ce qu'il nous promet dans un pamphlet qui a toujours été le mauvais rêve de tous ceux qui ne peuvent se remettre du discord toujours plus accentué de la société avec leur sentiment du bien. Cela s'appelle La République, et tout le monde l'a pris au sérieux, en croyant que c'est vraiment ce que voulait Platon.
A breeding stable for all—this he promises in a pamphlet that has always been the bad dream of those who cannot reconcile themselves to society’s ever-deepening discord with their sense of the good. It is called The Republic, and everyone has taken it seriously, believing it truly Plato’s desire.
Il y a quelques autres malentendus et élucubrations mythiques. Le mythe de l'Atlantide, par exemple, me semble bien plutôt être l'écho de l'échec des rêves politiques de Platon, et il n'est pas sans rapports avec l'aventure de l'Académie. Mais peut-être trouverez-vous que mon paradoxe aurait besoin d'être plus nourri, et c'est pourquoi je passe.
There are other misunderstandings and mythic ramblings. The Atlantis myth, for instance, strikes me rather as the echo of Plato’s political failures, not unrelated to the Academy’s adventures. But you may find my paradox needs fuller sustenance, so I move on.
Ce qu'il veut en tous les cas, lui Platon, c'est tout de même la Chose, to pragma.
What Plato wants, in any case, is still the Thing—to pragma.
Platon a pris le relais des mages du siècle précédent à un niveau littéraire. L'Académie est une cité réservée, un refuge des meilleurs, et c'est dans le contexte de cette entreprise, dont certainement l'hori- zon allait très loin, que se situe ce que nous savons de ce qu'il a rêvé dans son voyage de Sicile, et curieusement sur les mêmes lieux où son aventure fait écho au rêve d'Alcibiade qui, lui, a nettement songé ă un empire méditerranéen à centre sicilien. Le rêve de Platon portaitun signe de sublimation plus élevé. C'est comme une sorte d'utopie dont il a pensé pouvoir être le directeur. À la hauteur d'Alcibiade, tout cèlzse réduit évidemment à un niveau moins élevé, et n'irait peut-être pas plus haut qu'un sommet d'élégance masculine. Mais ce serait dépré- ciel.ce dandysme métaphysique que de ne pas voir de quelle portée il était capable.
Plato took up the mantle of the previous century’s intellectual magi at a literary level. The Academy is an exclusive enclave, a sanctuary for the elite, and it is within the context of this enterprise—whose horizons undoubtedly stretched far—that we situate his Sicilian voyage’s ambitions. Curiously, these echo Alcibiades’ own Mediterranean imperial dreams centered on Sicily. Plato’s vision bore a higher mark of sublimation: a utopia he believed he could direct. Compared to Alcibiades’ pursuits, this might seem reduced to mere masculine elegance. Yet to dismiss it as metaphysical dandyism would underestimate its profound implications.
Je crois que l'on a raison de lire le texte de Platon sous l'angle de ce que j'appelle son dandysme, et d'y voir des écrits pour l'extérieur. J'irai jusqu'à dire qu'il jette aux chiens que nous sommes, les menus bons ou mauvais morceaux d'un humour souvent assez infernal. Mais il est un fait, c'est qu'il a été entendu autrement. Que le désir chrétien, qui a si peu. à faire avec toutes ces aventures, que ce désir dont l'os, l'essence, est dans la résurrection des corps lisez saint Augustin pour vous apercevoir de la place que cela tient, que le désir chrétien se sojt reconnu dans Platon pour qui le corps doit se dissoudre dans une beauté supra-terrestre et réduite à une forme extraordinaire décorpo- ralisée, c'est le signe que l'on est en plein malentendu.
I maintain that reading Plato’s texts through the lens of what I term his dandyism—viewing them as writings for external consumption—is justified. I would go further: he tosses to us dogs, whether choice morsels or scraps, an often infernal humor. Yet the fact remains: he was heard differently. That Christian desire—so alien to these ventures, its core essence lying in the resurrection of the body (consult Augustine to grasp its centrality)—should recognize itself in Plato, for whom the body dissolves into a decorporealized supraterrestrial beauty, signals a profound misunderstanding.
Le caractère délirant d'une telle reprise d'un discours dans un contexte qui lui est contradictoire nous ramène précisément à la ques- tion du transfert. Qu'est-ce d'autre que le fantasme platonicien s'affir- mant déjà comme un phénomène de transfert? Ne croyez pas que ce soient là des considérations générales, car nous allons nous en appro- cher d'aussi près que possible.
The delirious nature of such a discourse’s revival within a contradictory context returns us precisely to the question of transference. What is the Platonic fantasy if not a transference phenomenon? Do not mistake this for abstract speculation—we shall approach it as closely as possible.
Comment les chrétiens, à qui un dieu réduit au symbole du Fils avait donné sa vie en signe d'amour, se sont-ils laissés fasciner par l'inanité- vous vous rappelez mon terme de tout à l'heure spéculative offerte en pâture par le plus désintéressé des. hommes, Socrate? Ne faut-il pas là reconnaître l'effet de la seule convergence touchable entre les deux thématiques, qui est le Verbe, présenté comme objet d'adoration?
How did Christians, to whom a God reduced to the Son’s symbol gave His life as a love-sign, become captivated by the speculative inanity offered by Socrates, the most disinterested of men? Must we not recognize here the effect of the sole tangible convergence between the two themes: the Word, presented as an object of worship?
L'on ne peut nier que l'amour ait produit dans la mystique chrétienne d'assez extraordinaires fruits et folies, et selon la tradition chrétienne elle-même. En face, il est important de délinéer quelle est la portée de l'amour dans le transfert qui se produit autour de cet autre, Socrate, qui, lui, n'est qu'un homme qui prétend s'y connaître en amour, mais qui n'en laisse que la preuve la plus simplement naturelle.
One cannot deny that love yielded extraordinary fruits and follies within Christian mysticism, per its own tradition. Conversely, it is crucial to delineate love’s role in the transference encircling Socrates—a man claiming expertise in love yet leaving only the most natural proof of it.
C'est ceci. Ses disciples le taquinaient en effet de perdre la tête de temps en temps devant un beau jeune homme, et comme nous entémoigne Xénophon, d'avoir un jour, cela ne va pas loin, touché de son épaule l'épaule nue du jeune Critobule. Et Xénophon nous en dit le résultat cela lui laisse une courbature, rien de plus, rien de moins non plus. Ce n'est pas rien, chez un cynique aussi éprouvé car il y a déjà dans Socrate toutes les figures du cynique. L'anecdote prouve, certes, une certaine violence du désir, mais aussi bien, cela laisse chez lui l'amour dans une fonction un peu instantanée. En tous les cas, elle nous permet de situer que pour Platon, ces histoires d'amour, c'est simplement bouffon.
Here is the evidence: His disciples indeed teased him for occasionally losing his head over a handsome youth. As Xenophon reports, Socrates once touched young Critobulus’ bare shoulder—an act whose consequence, we are told, left him with stiffness, nothing more, nothing less. For a seasoned cynic (Socrates already embodied all cynic figures), this is not trivial. The anecdote certifies both desire’s violence and love’s instantaneous function in him. In any case, it lets us situate that for Plato, such amorous affairs are sheer buffoonery.
Le mode d'union dernière avec to pragma, la Chose, n'est certaine- ment pas à chercher dans le sens de l'effusion d'amour, au sens chrétien du terme. Et ce n'est pas ailleurs qu'il faut chercher la raison de ceci, que dans Le Banquet, le seul qui parle de l'amour comme il convient, vous allez voir ce que j'entends par ce terme, c'est un pitre.
The ultimate union with to pragma—the Thing—is assuredly not found in love’s effusion, in the Christian sense. The reason lies elsewhere: in The Symposium, the sole speaker addressing love appropriately (as you will see) is a clown.
Aristophane, pour Platon, n'est pas autre chose. Un poète comique, pour lui, c'est un pitre.
For Plato, Aristophanes is nothing but this: a comic poet, hence a clown.
L'Aristophane, qui est, croyez-moi, un monsieur très distant de la foule, est aussi un bonhomme obscène. Dois-je vous rappeler ce que vous trouvez à ouvrir n'importe quelle de ses comédies? La moindre des choses que vous voyez surgir sur la scène, c'est celle-ci par exemple, dans les Thesmophories. Le parent d'Euripide va se déguiser en femme pour s'exposer au sort d'Orphée, c'est-à-dire à être déchiqueté à l'assemblée des femmes, à la place d'Euripide. Étant donné que les femmes, comme encore aujourd'hui en Orient, s'épilent, on nous fait assister sur la scène au brûlage des poils du cul, et je vous épargne les autres détails.
Aristophanes—a gentleman quite removed from the masses, believe me—is also an obscene character. Need I remind you what greets you upon opening any of his comedies? In Thesmophoriazusae, Euripides’ relative disguises himself as a woman to face Orpheus’ fate—being torn apart by the women’s assembly. Since women, as in the Orient today, depilate, we witness onstage the burning of ass hair. I spare you further details.
Cela passe tout ce que l'on ne peut voir de nos jours que sur la scène d'un music-hall de Londres, et ce n'est pas peu dire. Les mots sont meilleurs, mais ne sont pas plus distingués pour autant. Le terme de cul béant est répété dix répliques de suite pour désigner ceux parmi lesquels il convient de choisir ce que nous appellerions aujourd'hui dans nos langages les candidats les plus aptes à tous les rôles progressistes, car c'est à ceux-là qu'Aristophane en veut tout particulièrement.· Bref, que ce soit un personnage de cette espèce — et dont, qui plus est; vous savez le rôle dans la diffamation de Socrate — que Platon choisisse pour lui faire dire les choses les meilleures sur l'amour, cela ne doit-il pas nous éveiller un peu la comprenoire?
This surpasses anything one might see nowadays except perhaps on a London music-hall stage – and that is no small claim. The language is wittier, yet no more refined. The term "gaping asshole" is repeated ten times in succession to designate those among whom one should select what we would today call the most apt candidates for progressive roles, for it is precisely these that Aristophanes targets most pointedly. In short, that Plato should choose such a character – one who, moreover, as you know, played a role in slandering Socrates – to voice the loftiest truths about love, ought this not rouse our critical faculties?
Je vais tout de suite vous illustrer ce que je veux dire en soulignant que c'est à lui que Platon fait dire les choses les meilleures sur l'amour. Même un érudit aussi compassé, mesuré dans ses jugements, prudent, que peut l'être le savant universitaire qui a fait l'édition que j'ai sous les yeux, M. Léon Robin, n'a pu manquer d'en être frappé, au point que cela lui tire les larmes Aristophane est le premier qui parle de l'amour, mon Dieu, comme nous en parlons, et dit des choses qui vous prennent à la gorge.
Let me immediately illustrate my point by emphasizing that Plato has him articulate love's deepest truths. Even a scholar as staid, measured in his judgments, and cautious as Léon Robin – whose edition I have before me – could not help but be struck by this, to the point of being moved to tears: "Aristophanes is the first to speak of love, heavens, as we ourselves do, uttering things that clutch at your throat."
Aristophane fait la remarque suivante, assez fine, et qui n'est pas ce que l'on attend d'un bouffon, mais c'est justement pour cette raison qhe c'est mis dans sa bouche. Personne, dit-il, ne peut croire que c'est ἡ τῶν αφροδισίων συνουσία on traduit par la communauté de la jouissance amoureuse, traduction qui me paraît détestable, et M. Léon Robin en a fait une autre bien meilleure dans La Pléiade en parlant du partage de la jouissance sexuelle personne ne peut croire que c'est le plaisir d'être ensemble au lit, qui est en définitive l'objet en vue duquel chacun d'eux Ise complaît à vivre en commun avec l'autre, et dans une pensée à ce point tébordante de sollicitude, en grec οὕτως ἐπὶ μεγάλης σπουδής. C'est ce même σπουδή que vous trouviez l'année dernière dans la définition aristotélicienne de la tragédie, qui veut dire sollicitude, soin, empres- sement, mais aussi, sérieux.. Pour tout dire, ces gens qui s'aiment, ils ont un drôle d'air sérieux.
Aristophane makes the following rather astute observation – not what one expects from a buffoon, yet precisely why it is placed in his mouth. "No one," he says, "can believe that ἡ τῶν αφροδισίων συνουσία" – translated as "the communion of amorous jouissance," a rendering I find execrable (Léon Robin offers a superior version in the Pléiade edition as "the sharing of sexual jouissance") – "is ultimately the pleasure of lying together that makes each so keen to live in constant union with the other, with such overflowing earnestness" (οὕτως ἐπὶ μεγάλης σπουδής). This same σπουδή – which you encountered last year in Aristotle's definition of tragedy – signifies solicitude, care, eagerness, but also seriousness. To put it plainly: these lovers wear their earnestness like a peculiar mask.
· Passons cette note psychologique pour désigner où est. le mystère. Aristophane nous dit que c'est tout autre chose que souhaite manifes- tement leur âme, une chose qu'elle est incapable d'exprimer, mais qu'elle devirie cependant, et qu'elle propose sous le titre de l'énigme.
Let us bypass this psychological note to locate the mystery. Aristophanes tells us that the soul clearly desires something else entirely – something it cannot articulate yet ought to, something it intimates through enigma.
Supposez même, dit Aristophane, que, tandis qu'ils reposent sur la même couche, Héphaïstos c'est-à-dire Vulcain, le personnage avec l'enclume et le marteau se dresse devant eux muni de ses outils, et qu'il poursuive ainsi: N'est-ce pas ceci l'objet de vos vœux dont vous avez envie: vous identifier le plus possible l'un à l'autre, de façon que ni nuit, ni jour, vous ne vous délaissiez l'un l'autre ? Si c'est vraimentde cela que vous avez envie, je veux bien vous fondre ensemble, vous réunir au souffle de ma forge, de telle sorte que de deux comme vous êtes, vous deveniez un, et que, tant que durera votre vie, vous viviez l'un et l'autre en communauté, comme ne faisant qu'un; et qu'après votre mort, là-bas, chez Hadès, au lieu d'être deux vous soyez un, pris tous deux d'une commune mort... Eh bien! voyez si c'est à cela que vous aspirez et si vous pouvez vous contenter d'un tel sort... En entendant ces paroles, il n'y en aurait pas un seul, nous le savons bien, pour dire non, ni évidemment pour souhaiter autre chose; mais chacun d'eux penserait au contraire qu'il vient, tout bonnement, d'entendre formuler ce que depuis longtemps en somme il convoitait: que par sa réunion, par sa fusion avec l'aimé, leurs deux êtres n'en fissent enfin qu'un seul.
"Suppose," Aristophanes continues, "that as they lie together on the same couch, Hephaestus – that figure with anvil and hammer – should stand before them with his tools and ask: Is this not the object of your desire – to become as nearly one as possible, never parting day or night? If this truly be your wish, I could fuse you together in my forge’s fire, merging two into one, so that throughout life you’d share a single existence, and in death descend to Hades as one being, united even in demise... Well then! Consider whether this is your aspiration, whether such a fate would content you..." Upon hearing this, we know none would refuse, nor desire otherwise. Each would think he’d heard expressed at last what he had always secretly craved: that through union with the beloved, two might finally become one."
Voilà ce que Platon fait dire par Aristophane, mais pas seulement cela. Vous savez qu'Aristophane raconte des choses qui sont grosses, et que lui-même a annoncées comme devant jouer entre le risible et le ridicule, selon que le rire retombe, ou sur ce que le comique vise, ou sur le comédien lui-même. Il est clair qu'Aristophane fait rire, et qu'il passe la barre du ridicule. Platon va-t-il le faire nous faire rire de l'amour? Ceci vous témoigne déjà du contraire.
This is what Plato has Aristophanes declare – but not only this. You know Aristophanes traffics in crudities, having himself announced that his tale would hover between the laughable and the ludicrous, depending on whether laughter rebounds upon the comic target or the comedian himself. Clearly, Aristophanes provokes laughter while crossing into self-ridicule. Would Plato have us laugh at love? The very opposite is evident.
Nulle part, à aucun moment des discours du Banquet, on ne prend l'amour si au sérieux, ni si au tragique. Nous sommes là exactement au niveau que nous imputons à l'amour, nous modernes après la sublimation courtoise' dont je vous ai parlé l'an dernier, et après ce que je pourrais appeler le contresens romantique sur cette sublimation, à savoir la surestimation narcissique du sujet, du sujet supposé dans l'objet aimé.
Nowhere else in the Symposium’s speeches is love treated with such gravity, such tragic intensity. Here we stand precisely at the level we moderns ascribe to love – post the courtly sublimation I discussed last year, and after what I’d term the romantic misunderstanding of that sublimation: namely, the narcissistic overvaluation of the subject presumed within the loved object.
Dieu merci, au temps de Platon nous n'en sommes pas encore là, à cet étrange Aristophane près, mais c'est un bouffon. Nous en sommes plutôt à une observation, en quelque sorte zoologique, d'êtres imagi- naires, qui prend sa valeur de ce qu'elle évoque chez les êtres réels et de ce qui peut y être assurément tenu pour dérisoire.
Thankfully, in Plato’s era we’ve not yet reached that stage – save through this odd Aristophanes, who remains a buffoon. Rather, we encounter a quasi-zoological observation of imaginary beings, whose value lies in evoking real creatures and what may legitimately be deemed absurd within them.
Il s'agit de ces êtres coupés en deux tel un œuf dur, de ces êtres bizarres comme nous en trouvons sur les fonds de sable, une plie, une sole, un carrelet, qui ont l'air d'avoir tout ce qu'il faut, deux yeux, tous les organes pairs, mais qui sont aplatis d'une telle manière qu'ils semblent être la moitié d'un être complet.Le premier comportement qui suit la naissance des êtres nés d'une telle partition, laquelle est le soubassement de ce qui vient là tout d'un coup, pour nous, dans une lumière si romantique, c'est une fatalité panique, qui fait, à chacun de ces êtres, chercher d'abord et avant tout sa.moitié, et là, s'accolant à elle avec une ténacité, si l'on peut dire, sans. issue, dépérir à côté de l'autre, par impuissance de se rejoindre.
It concerns these beings split in two like a hard-boiled egg, these bizarre beings we find on sandy seabeds – a flounder, a sole, a plaice – which seem to have all necessary parts: two eyes, paired organs, yet are flattened in such a way as to appear half of a complete being. The primary behavior following the birth of beings from such partition – which underlies what suddenly emerges here for us in such romanticized light – is a panic-stricken fate driving each being to seek first and foremost its other half. Clinging to it with a tenacity that, so to speak, offers no exit, they languish beside each other, powerless to reunite.
Voilà ce qu'Aristophane nous dépeint dans ses longs développements, avęc tous les détails, d'une manière extrêmement imagée, en le pro-jętant sur le plan du mythe. Telle est l'image du rapport amoureux que forge le sculpteur qu'est ici le poète.
This is what Aristophanes depicts through extensive elaborations, with highly vivid details projected onto the plane of myth. Such is the image of the amorous relation forged by the poet-sculptor here.
Est-ce là où gît ce que nous devons supposer, et que nous touchons du doigt, qu'il y a ici de risible? Bien évidemment pas. Mais cela est néanmoins inséré dans un morceau qui nous évoque irrésistiblement .ce que nous pourrions voir encore de nos jours sur le tapis d'un cirque, si les clowns entraient, comme il se fait quelquefois, embrassés, accro-chés deux à deux, couplés ventre à ventre, et faisaient un ou plusieurs fours de piste dans un grand tournoiement de quatre bras, de quatre jambes et des deux têtes. C'est en soi quelque chose que nous voyons aller. très bien avec le mode de fabrication de ce type de chœur qui donne, dans un autre genre, Les Guêpes, Les Oiseaux, ou encore Les Nuées, dont nous ne saurons jamais sous quel écran elles paraissaient sur la scène.
Does the risible element lie here? Clearly not. Yet this is embedded in a passage irresistibly evoking what we might still see today on circus mats if clowns entered – as sometimes occurs – interlocked two-by-two, belly to belly, performing somersaults around the ring in a whirling tangle of four arms, four legs, and two heads. This spectacle harmonizes well with the production style of choruses seen in The Wasps, The Birds, or The Clouds – though we'll never know under what stage apparatus those cloud-forms appeared.
Mais ici, de quelle espèce de ridicule s'agit-il? S'agit-il simplement du caractère à soi tout seul assez réjouissant de cette image, je l'ai dit, .clownesque?
But what species of ridicule is at stake here? Is it merely the inherently amusing character of this clownesque image, as I suggested?
C'est là que je vais engager un petit développement, que je vous demande d'excuser s'il doit nous faire faire un assez long détour, car il est essentiel.
Here I shall initiate a brief excursus whose essential nature must excuse its necessary detour.
Je ne suis pas seul à savoir lire un texte, puisque M. Léon Robin en est aussi frappé, au point qu'extraordinairement, il insiste sur le carac-tère sphérique du personnage inventé par Aristophane.
I am not alone in textual discernment, for M. Léon Robin too is struck – remarkably so – insisting on the spherical nature of Aristophanes' invented beings.
Il est difficile de ne pas le voir, parce que ce sphérique, ce circulaire, ce σφαῖρα est répété avec une telle insistance. On nous dit que le dos,les flancs, πλευράς κύκλῳ ἔχον, tout ça se continue d'une façon bien ronde. Il faut que nous voyions cela comme je vous l'ai dit tout à l'heure, comme les deux roues branchées l'une sür l'autre et tout de même plates, alors qu'ici, c'est rond.
This spherical, circular σφαῖρα is emphasized with such insistence as to be unmistakable. We're told the back and flanks (πλευράς κύκλῳ ἔχον) curve continuously in perfect roundness. We must visualize this as I described earlier – two wheels joined yet flattened, though here they're spherical.
C'est rond, et cela embête M. Léon Robin, qui n'hésite pas dans sa note à changer une virgule que personne n'a jamais changée, en disant -Je le fais comme cela parce que je ne veux pas que l'on insiste tellement sur la sphère, la coupure est plus importante. Ce n'est pas moi qui vais vous diminuer l'importarice de cette coupure, et nous y reviendrons tout à l'heure, mais il est difficile de ne pas voir que nous sommes devant quelque chose de très singulier, et dont je vais tout' de suite vous dire le fin mot la dérision dont il s'agit, ce qui est mis sous cette forme ridicule, c'est justement la sphère.
This roundness troubles M. Léon Robin, who in his commentary daringly alters an uncontested comma, declaring: "I adjust this punctuation to downplay the sphere's importance – the cutting is what matters." While I won't diminish the cut's significance (to which we'll return), we cannot ignore the singular phenomenon before us. The derision's true target, I'll now reveal, is precisely the sphere itself.
Naturellement, ça ne vous fait pas rire, parce que la sphère, ça.ne vous fait ni chaud ni froid à vous. Seulement dites-vous bien que pendant des siècles, il n'en a pas été ainsi.
Naturally, this leaves you cold – spheres neither stir nor shock you. But know that for centuries, this wasn't so.
Vous, vous ne connaissez la sphère que sous la forme de ce fait d'inertie psychologique que l'on appelle la bonne forme. Un certain nombre de gens, M. Ehrenfels et d'autres, se sont aperçus que les formes avaient une certaine tendance à la perfection, c'est-à-dire, dans l'état douteux, à rejoindre la sphère. En somme, la sphère est ce qui fait le plus plaisir au nerf optique. C'est fort intéressant, mais ne fait qu'amorcer le problème, car je vous signale en passant que ces notions de Gestalten sur lesquelles on marche si allégrement ne font que relancer le problème de la perception. S'il y a de si bonnes formes, la perception doit consister à les rectifier dans le sens des mauvaises, à savoir des vraies. Mais laissons la dialectique de la bonne forme.
You know spheres only through that psychological inertia called "good form." Certain thinkers like Ehrenfels noted forms' tendency toward perceptual perfection – ambiguous shapes resolving into sphericity. Thus the sphere becomes optic nerve's favorite plaything. Interesting, yet merely skims the problem. These Gestalten concepts so casually invoked actually revive perception's enigma: if "good forms" exist, perception must correct toward "bad" (i.e., real) ones. But let's bracket good form's dialectic.
La forme sphérique a ici un tout autre sens que cette objectivation dont l'intérêt est limité à la psychologie. Chez Platon, et bien avant lui, cette forme, Σφαΐρος au masculin, comme dit encore Empédocle, dont le temps m'empêche de vous lire les vers, c'est un être qui est de tous les côtés semblable à lui-même, sans limites, Σφαΐρος κυκλοτερής, qui a la forme d'un boulet, règne dans sa solitude royale, rempli de son. propre contentement, de sa propre suffisance. Ce sphairos qui hante la pensée antique est la forme que prend, au centre du monde d'Empédocle, la phase de rassemblement de ce qu'il appelle dans sa métaphysique Φιλίη οι Φιλότης, l'amour, qu'il appelle ailleurs σχεδύνη Φιλότης, l'amourqur'rassemble, qui agglomère, qui assimile, qui agglutine. Agglutiner, c'est la κρῆσις, la κρῆσις d'amour.
The spherical form here carries a meaning entirely distinct from that psychological objectification of limited interest. In Plato, and long before him, this form—Σφαΐρος in the masculine, as Empedocles still says (whose verses time prevents me from quoting)—is a being symmetrical in all directions, boundless, Σφαΐρος κυκλοτερής, having the shape of a cannonball, reigning in royal solitude, filled with its own contentment and self-sufficiency. This sphairos haunting ancient thought is the form taken at the center of Empedocles’ world by the phase of gathering what he calls in his metaphysics Φιλίη or Φιλότης (love), which he elsewhere terms σχεδύνη Φιλότης—the love that gathers, agglomerates, assimilates, agglutinates. To agglutinate is the κρῆσις, the κρῆσις of love.
ikest très singulier de voir réémerger sous la plume de Freud l'amour 'comme puissance unifiante pure et simple, à l'attraction sans limites, 'pour l'opposer à Thanatos — alors que nous avons corrélativement, et d'une façon discordante, la notion si differente, et tellement plus féconde, de l'ambivalence amour-haine.
It is striking to see reemerge in Freud’s writing this notion of love as a purely unifying force with limitless attraction, opposed to Thanatos—while we have, correlatively yet discordantly, the vastly different and more fertile concept of love-hate ambivalence.
Cette sphère, nous la retrouvons partout. Je vous parlais l'autre jour de:Philolaos. Il l'admet, cette même sphère, au centre d'un moride où la terre a une position excentrique, et vous savez qu'au temps de Pythagore, on le soupçonnait déjà. Mais ce n'est pas le soleil qui occupe lescentre, c'est un feu central sphérique, à quoi la face de la terre habitée tourne toujours le dos. Nous somines par rapport à ce feu comme la lune par rapport à notre terre, et c'est pour cela que nous ne'le sentons pas. Il semble que ce soit pour que nous ne soyons pas 'rayés par le rayonnement central, que le Philolaos a inventé cette élucubration de l'anti-terre, qui faisait déjà se casser la tête à des gens de-F'Antiquité, à Aristote lui-même. Quelle pouvait bien être la néces- 'sité de ce corps strictement invisible, censé recéler tous les pouvoirs contraires à ceux de la terre, et qui jouait en même temps le rôle de pare-feu? Comme on dit, il faudrait l'analyser.
We encounter this sphere everywhere. I spoke the other day of Philolaus. He posits this same sphere at the center of a world where the Earth occupies an eccentric position. As you know, even in Pythagoras’ time, suspicions arose. But it is not the Sun that occupies the center—it is a spherical central fire, which the inhabited face of the Earth perpetually turns away from. We stand in relation to this fire as the Moon does to our Earth, which is why we do not feel it. It seems that to shield us from the central radiation, Philolaus invented this fantasy of the anti-earth, which already gave ancient thinkers—even Aristotle himself—headaches. What necessity could there be for this strictly invisible body, presumed to harbor all powers contrary to Earth’s, while also serving as a firebreak? As they say, it would require analysis.
Tout cela n'est fait que pour vous introduire à la dimension, dont vous savez que je lui accorde une très grande importance, de la révolution astronomique, ou encore copernicienne. Et pour mettre définitivement Jadessus le point sur l'i, je répète que ce n'est pas le géocentrisme soi-disant démantelé par le nommé chanoine Copernic qui est le point important, et c'est même en cela qu'il est assez faux et vain, d'appeler copernicienne la révolution astronomique. Dans son livre De la Révolu- tion des orbes celestes, il nous montre une figure du système solaire qui ressemble à la nôtre, à celle des manuels de la classe de sixième, où l'on 'voit le soleil au milieu et tous les astres qui tournent autour dans l'orbe. Mais ce n'était pas du tout un schéma nouveau. Tout le monde savait au temps de Copernic ce n'est pas nous qui l'avons découvert — que dans l'Antiquité, le nommé Héraclide, et Aristarque de Samos, d'une façon parfaitement attestée, avaient fait le même schéma.
All this serves only to introduce you to the dimension—whose importance I have often stressed—of the astronomical or Copernican revolution. To dot the i definitively: the key point is not the geocentrism supposedly dismantled by the so-called Canon Copernicus. Hence, it is rather false and empty to label the astronomical revolution as "Copernican." In his book De Revolutionibus Orbium Coelestium, he presents a solar system diagram resembling those in sixth-grade textbooks, with the Sun at the center and celestial bodies orbiting around it. Yet this was no new schema. Everyone in Copernicus’ time knew—we did not discover it—that in antiquity, Heraclides and Aristarchus of Samos (as attested) had proposed the same model.
Copernic n'est pas autre chose qu'un fantasme historique. Il en aurait été différemment si son système avait été, non pas plus près del'image que nous avons du système solaire réel, mais plus vrai, c'est- à-dire plus désencombré que le système de Ptolémée d'éléments ima- ginaires, qui n'ont rien à faire avec la symbolisation moderne des astres. Or, il n'en est rien, puisque son système est bourré d'épicycles.
Copernicus is nothing but a historical fantasy. It would have been different had his system been not closer to our image of the real solar system, but truer—that is, less encumbered than Ptolemy’s system by imaginary elements alien to modern celestial symbolism. Yet this is not so, for his system is riddled with epicycles.
Qu'est-ce que c'est? C'est quelque chose d'inventé, et auquel per- sonne ne pouvait croire. La réalité des épicycles, ils n'y croyaient pas. Ne vous imaginez pas qu'ils étaient assez bêtes pour penser qu'il y a dans le ciel ce que vous voyez quand vous ouvrez votre montre, une série de petites roues. Mais ils avaient cette idée, que le seul mouvement que l'on pouvait imaginer était le mouvement circulaire. Tout ce que l'on voit dans le ciel est très dur à interpréter, car les petites planètes errantes se livrent'à toutes sortes d'entourloupettes irrégulières entre elles, et il s'agissait d'en expliquer les zigzags. Eh bien, on n'était satisfait que quand chacun des éléments de leur circuit pouvait être ramené à un mouvement circulaire.
What are these? They are pure inventions that no one could believe in. The reality of epicycles? No one credited it. Do not imagine they were foolish enough to think the heavens contained what you see when opening a watch—a series of little gears. Rather, they held that the only conceivable motion was circular. Celestial phenomena are notoriously hard to interpret, for wandering planets engage in all manner of erratic tricks. The task was to explain their zigzags. Satisfaction came only when each element of their path could be reduced to circular motion.
La chose singulière est que l'on n'y soit pas mieux parvenu. On pourrait penser en principe qu'à force de combiner mouvements tour- nants sur mouvements tournants, on pourrait arriver à rendre compte de tout. C'était bel et bien impossible, pour la raison qu'à mesure que l'on observait mieux les astres, on s'apercevait qu'il y avait davantage de choses encore à expliquer, ne serait-ce que, lorsque le télescope apparut, leur variation de grandeur. Mais n'importe, le système de Copernic était tout aussi chargé que le système de Ptolémée de cette superfētation imaginaire, qui l'alourdissait et l'encombrait.
The curious thing is that this approach failed to achieve more. One might think that by combining rotating motions ad infinitum, all phenomena could be accounted for. This was flatly impossible because improved astronomical observations revealed ever more complexities—if nothing else, the variation in planetary sizes observed through telescopes. Regardless, Copernicus’ system remained as burdened as Ptolemy’s by this imaginary superfetation, weighing it down.
Il faudrait que vous lisiez pendant ces vacances, et vous allez voir que c'est possible pour votre plaisir, comment Kepler est parti des éléments de ce même Timée dont je vais vous parler, c'est à savoir d'une conception purement imaginaire avec l'accent qu'a ce terme dans le vocabulaire dont je me sers avec vous de l'univers, entiè- rement réglée sur les propriétés de la sphère, définie comme la forme qui porte en soi les vertus de suffisance, de sorte qu'elle peut combiner en elle l'éternité de la même place avec le mouvement éternel.
You should read during this break—and you’ll find it pleasurable—how Kepler departed from elements of this same Timaeus (which I will discuss), namely a purely imaginary conception (using this term as I employ it with you regarding the universe), entirely governed by the sphere’s properties. Defined as the form embodying self-sufficiency, the sphere could combine eternal fixity with eternal motion.
Les spéculations de Kepler sont de cette espèce. Elles sont d'ailleurs raffinées, puisqu'il y fait entrer à notre stupeur les cinq solides parfaits inscriptibles dans la sphère comme vous le savez, il n'y en a que cinq. Cette vieille spéculation platonicienne déjà trente fois dépassée revient au jour à ce tournant de la Renaissance, où les manuscritsplatoniciens sont réintégrés dans la tradition occidentale, et monte littéralement à la tête de će personnage, dont la vie personnelle, dans lescontexte de la révolution des paysans, puis de la guerre de Trente Ans, est quelque chose de gratiné. Eh bien, ledit Kepler, à la recherche des harmonies célestes, arrive par un prodige de ténacité, et où l'on võitlvraiment le jeu de cache-cache de la formation inconsciente, à dothner la première saisie de ce en quoi consiste véritablement la naissance de la science moderne. C'est en cherchant un rapport har- monique qu'il arrive au rapport de la vitesse de la planète sur son orbe à l'aire de la surface couverte par la ligne qui relie la planète au soleil. C'est-à-dire qu'il s'aperçoit du même coup que les orbites planétaires sont.des ellipses.
Kepler’s speculations belong to this order. They are moreover refined, for he incorporates – to our astonishment – the five perfect solids inscribed within the sphere (as you know, there are only five). This age-old Platonic speculation, already surpassed thirty times over, resurfaces at this turning point of the Renaissance when Platonic manuscripts re-enter Western tradition, literally intoxicating this figure whose personal life, amid peasant revolts and the Thirty Years' War, is something extraordinary. Well, the said Kepler, in pursuit of celestial harmonies, achieves through tenacity’s miracle – where we truly witness the hide-and-seek of unconscious formation – the first grasp of what constitutes the birth of modern science. By seeking a harmonic ratio, he arrives at the relation between a planet’s orbital velocity and the area covered by the line joining planet to sun. That is, he simultaneously realizes that planetary orbits are ellipses.
Alexandre Koyré a écrit un livre très beau qui s'appelle From the closed world to the infinite universe, paru chez Johns Hopkins, et qui a ététraduit récemment. Et je me demandais ce qu'avait bien pu en faire Arthur Koestler, qui n'est pas toujours considéré comme un auteur de P'inspiration la plus sûre. Je vous assure que Les Somnambules, dont on parle partout, est son meilleur livre. C'est phénoménal, merveilleux. Vous n'avez même pas besoin de savoir les mathématiques élémentaires, vous comprendrez tout à travers la biographie de Copernic, de Kepler etzde Galilée, avec un peu de partialité du côté de Galilée il faut dite qu'il était communiste- il l'avoue lui-même.
Alexandre Koyré wrote a magnificent book titled From the Closed World to the Infinite Universe, published by Johns Hopkins and recently translated. I wondered what Arthur Koestler – not always considered the most reliable author – made of it. I assure you his The Sleepwalkers, widely discussed, is his finest work. It is phenomenal, marvelous. You needn’t know elementary mathematics; through biographies of Copernicus, Kepler, and Galileo – with some partiality toward Galileo (he admits being Communist) – you’ll grasp everything.
Communiste ou pas, il est absolument vrai que Galilée n'a jamais fait la moindre attention à ce qu'avait découvert Kepler. Le pas génial qu'il a fait dans son invention de la dynamique moderne, 'c'est d'avoir trouvé la loi exacte de la chute des corps. En dépit de ce pas essentiel, et malgré que ce soit sur l'affaire du géocentrisme qu'il a eu tous ses embêtements, il n'en reste pas moins qu'il était aussi retardataire que les autres, aussi réactionnaire, aussi collant à l'idée du mouvement circulaire parfait, donc seul possible pour les corps célestes. Pour tout dire, Galilée n'a même pas franchi ce que nous appelons la révoluțion copernicienne, et dont nous savons qu'elle n'est pas de Copernic. Vous voyez le temps que mettent les vérités à se frayer leur chemin, en présence d'un préjugé aussi solide que la perfection du mouvement circulaire.
Communist or not, it remains absolutely true that Galileo never paid the slightest heed to Kepler’s discoveries. The genius of his contribution to modern dynamics lies in finding the exact law of falling bodies. Despite this essential step and his tribulations over geocentrism, he remained as backward as others, clinging to the idea of perfect circular motion as the sole possibility for celestial bodies. To be blunt, Galileo hadn’t even crossed what we call the Copernican revolution – which we know isn’t Copernicus’ doing. You see how slowly truths carve their path against prejudices as solid as circular motion’s perfection.
J'aurais à vous en dire là-dessus pendant des heures, parce qu'il est très amusant de considérer pourquoi il en est ainsi, de voir quelles sontvraiment les propriétés du mouvement circulaire, et pourquoi les Grecs en avaient fait le symbole de la limite, peirar, en tant qu'opposée à l'apeïron. Chose curieuse, c'est justement parce que c'est une des choses les plus faites pour verser dans l'apeïron. Il faudrait que devant vous, je fasse un petit peu dégrossir, décroître, réduire à un point, s'infinitiser cette sphère, dont vous savez d'ailleurs qu'elle a servi de symbole courant à cette fameuse infinitude.
I could speak for hours on this, for it’s fascinating to consider why this is so: to discern circular motion’s true properties and why Greeks made it the symbol of limit (peirar) opposed to the apeiron. Curiously, this very form tends toward the apeiron. I should demonstrate before you how this sphere – which you know served as common symbol for that notorious infinitude – can be whittled down, diminished, reduced to a point, infinitized.
Il y a beaucoup à dire. Pourquoi cette forme a-t-elle des vertus privilégiées ? Répondre à cette question nous plongerait au cœur des problèmes concernant la fonction et la valeur de l'intuition dans la construction mathématique.
Much remains to be said. Why does this form hold privileged virtues? Answering would plunge us into core problems concerning intuition’s role in mathematical construction.
Avant tous ces exercices qui nous ont fait désexorciser la sphère, si son charme a continué à s'exercer sur des dupes, c'est bien que la philia de l'esprit y collait, et salement, comme un drôle d'adhésif. C'était au moins le cas pour Platon, et je vous renvoie au Timée, à son long développement sur la sphère, qu'il nous dépeint dans tous ses détails. Ceci répond curieusement, comme une strophe alternée, à ce que dit Aristophane des êtres sphériques.
Before these exercises exorcised the sphere, if its charm continued duping minds, it’s because the spirit’s philia clung to it tenaciously, like a strange adhesive. Such was Plato’s case. I refer you to the Timaeus and its lengthy development on the sphere, depicted in exhaustive detail. This curiously echoes Aristophanes’ spherical beings like an alternating stanza.
D'un côté, dans Le Banquet, Aristophane nous dit que ces êtres ont des pattes, des petits membres qui pointent et tournoient. De l'autre côté, dans le Timée, Platon, avec une accentuation très frappante quand il s'agit du développement géométrique, éprouve le besoin de nous faire remarquer au passage que la sphère a tout ce qu'il faut à l'intérieur d'elle-même. Elle est ronde, elle est pleine, elle est contente, elle s'aime elle-même, et surtout elle n'a pas besoin d'œil ni d'oreille puisqu'elle est par définition l'enveloppe de tout ce qui peut être vivant. De ce fait, c'est le vivant par excellence, et cela nous donne d'ailleurs la dimension mentale dans laquelle pouvait se déve- lopper la biologie — la notion que cette forme est ce qui constituait essentiellement le vivant, nous devons la prendre dans un épellement imaginaire extrêmement strict.
In The Symposium, Aristophanes describes these beings as having legs, little protruding limbs that whirl about. Conversely, in the Timaeus, Plato – with striking emphasis during geometric developments – feels compelled to note that the sphere contains all it needs within itself. Round, full, self-content, self-loving, it needs neither eyes nor ears since by definition it envelops all life. Thus, it is life par excellence, revealing the mental framework of biology’s development – we must grasp this notion of form as life’s essence through extremely strict imaginary articulation.
Ainsi donc, la sphère n'a ni yeux ni oreilles, elle n'a pas de pieds, pas de bras, et on ne lui a conservé qu'un seul mouvement, le mou- vement parfait, celui sur elle-même. Il y en a six — vers le haut, vers le bas, vers la gauche, vers la droite, en avant et en arrière. De la comparaison des textes du Banquet et du Timée, et de ce mécanisme à double détente, qui consiste à faire bouffonner le personnage qui estpour lui le seul digne de parler de l'amour, il résulte que, dans le discours d'Aristophane, Platon a l'air de s'amuser à faire un exercice comique sur sa propre conception du monde, et de l'âme du monde.
Thus, the sphere has neither eyes nor ears, no feet, no arms, and only one movement has been preserved for it—the perfect movement, that of rotation upon itself. There are six directions—upward, downward, leftward, rightward, forward, and backward. From comparing the texts of The Symposium and the Timaeus, and from this double-edged mechanism of having the sole figure deemed worthy to speak of love engage in buffoonery, it follows that in Aristophanes' speech, Plato seems to amuse himself with a comic exercise on his own conception of the world and the world-soul.
Le discours d'Aristophane, c'est la dérision du sphaïros platonicien, tel qu'il est articulé dans le Timée.
Aristophanes' speech is the derision of the Platonic sphaïros as articulated in the Timaeus.
Le temps me limite, et il y aurait bien d'autres choses à en dire. Máis que la référence astronomique soit ici sûre et certaine, je vais tout de même vous en donner la preuve, car il peut vous sembler que je m'amuse. Ces trois types de sphères qu'Aristophane a imaginés, celle tout måle, celle tout femelle, celle mâle et femelle – ils ont tout de même chacun une paire de génitoires, les androgynes comme on les appelle, ont des origines. Et quelles sont ces origines ? Elles sont stellaires. Les mäles viennent du soleil, les tout-femmes viennent de la tefre, et de la lune les androgynes – confirmant d'ailleurs ainsi l'ori-gine lunaire, nous dit Aristophane, de ceux qui ont la tendance à l'adultère, car ce n'est pas autre chose que d'avoir une origine composite. Voilà pour l'élément astronomique.
Time constrains me, and there would be much more to say. But to confirm the certainty of this astronomical reference—for it may seem I am merely jesting—let me furnish proof. These three types of spheres imagined by Aristophanes (the all-male, the all-female, and the male-female androgyne) each possess a pair of genitals. The androgynes, as they are called, have origins. And what are these origins? They are stellar. Males originate from the sun, the all-female from the earth, and the androgynes from the moon—thereby confirming, Aristophanes tells us, the lunar origin of those prone to adultery, for nothing else explains such composite origins. Thus stands the astronomical element.
‘Eh bien, quelque chose ici ne pointe-t-il pas, qui nous révèle le ressort de la fascination de la forme sphérique ?
Does this not reveal something about the source of the spherical form’s fascination?
C'est la forme à laquelle il ne s'agissait pas de toucher, de contester, ello.a laissé l'esprit humain pendant des siècles dans cette erreur, que l'on s'est refusé à penser qu'en dehors de toute action, de toute impulsion étrangère, le corps est soit au repos, soit en mouvement rectiligne uniforme. Le corps au repos était supposé ne pouvoir avoir, en dehors du repos, qu'un mouvement circulaire, et toute la dynamique en a été barrée. Or, l'illustration incidente qui nous en est donnée sous la plume de Platon, que l'on peut aussi bien appeler un poète, ne nous mon-tre-t-elle pas que ce dont il s'agit dans ces formes où rien ne dépasse et ne se laisse accrocher, a ses fondements dans la structure imaginaire ? Mais à quoi tient l'adhésion à ces formes en ce qu'elle est affective ?
This is the form one dared not touch or contest, leaving the human mind for centuries in error—refusing to conceive that, absent external action or impulse, a body is either at rest or in uniform rectilinear motion. A body at rest was presumed capable only of circular motion, thereby obstructing all dynamics. Yet the incidental illustration Plato—whom we might equally call a poet—provides, does it not show that these seamless, ungraspable forms are rooted in the imaginary structure? But what sustains our affective adherence to such forms?
sinon à la Verwerfung de la castration.
If not the Verwerfung of castration.
C'est si vrai que nous le trouvons dans le discours d'Aristophane. Ces êtres, séparés en deux comme des hémipoires, vont, en un temps x que l'on ne nous précise pas puisque c'est un temps mythique, mourir dans une vaine étreinte à se rejoindre. Ils sont voués à de vains efforts de procréation dans la terre, et je vous passe toute cette mythique qui nous entraînerait trop loin. Comment la question va-t-elle se résou-dre? Aristophane nous parle là exactement comme le petit Hans on va leur dévisser le génitoire qu'ils ont à la mauvaise place, parce que c'est à la place où c'était quand ils étaient ronds, à l'extérieur, et on va le leur revisser sur le ventre, exactement comme pour le robinet du rêve que vous connaissez de l'observation de Freud à laquelle je fais allusion.
This is so true that we find it in Aristophanes' speech. These beings, split into halves like hemispheres, will—at an unspecified mythical time x—die in vain embraces seeking reunion. Doomed to futile procreative efforts in the earth (I spare you further mythological digressions), how is the question resolved? Aristophanes speaks here exactly as Little Hans does: they will have their misplaced genitals—positioned where they once were externally in their spherical form—unscrewed and reattached to their bellies, precisely like the faucet in Freud’s famous dream analysis to which I allude.
C'est unique et stupéfiant sous la plume de Platon la possibilité de l'apaisement amoureux se trouve référée à quelque chose qui a incontestablement rapport, pour être minimum, avec une opération sur le sujet des génitoires. Que nous le mettions ou non sous la rubri- que du complexe de castration, il est clair que le détour du texte insiste sur le passage des génitoires à la face antérieure. Cela ne veut pas simplement dire que l'organe génital vient là comme possibilité de copule et comme jonction avec l'objet aimé, mais que littéralement il vient avec cet objet dans un rapport en surimpression, presque de surimposition. C'est le seul point où se trahit, se traduit, la fonction de l'organe génital. Quand on sait que l'appréhension de la tragédie par Platon il nous en donne mille preuves n'allait pas beaucoup plus loin que celle de Socrate, comment ne pas être frappé du fait que là, pour la première fois, pour la fois unique, dans un discours concer- nant une affaire grave, celle de l'amour, il fait entrer en jeu l'organe génital comme tel?
It is singular and astonishing that in Plato’s text, the possibility of amorous appeasement is linked to something undeniably related, however minimally, to an operation on the subject’s genitals. Whether or not we categorize this under the castration complex, the text’s detour insists on relocating the genitals to the anterior face. This does not merely signify the genital’s emergence as a site for copulative junction with the beloved object but rather its literal superimposition upon that object. Here alone is betrayed—or translated—the genital organ’s function. Knowing that Plato’s apprehension of tragedy (as his countless proofs show) scarcely surpassed Socrates’, how can we not be struck by his unique invocation of the genital organ as such in a discourse on a grave matter: love?
Ce fait confirme ce que je vous ai dit être l'essentiel du ressort du comique, qui est toujours, en son fond, référence au phallus. Et ce n'est pas par hasard que c'est Aristophane qui parle de cela. Il est le seul à pouvoir le faire. Mais Platon ne sait pas qu'en le faisant parler de ça, il se trouve nous apporter, à nous ici, la cheville, qui fait basculer toute la suite du discours d'un autre côté.
This fact confirms what I have identified as comedy’s essential springboard—its fundamental reference to the phallus. It is no accident that Aristophanes alone speaks of this. But Plato, unaware that by having him speak thus, he provides us here with the linchpin that tilts the entire subsequent discourse toward another direction.
C'est à ce point que nous reprendrons les choses la prochaine fois.
At this point, we shall resume next time.
L'ATOPIE D'ÉROS
THE ATOPIA OF EROS
Agathon
Agathon
Les commandements de la seconde mort.
The commandments of the second death.
Le signifiant et l'immortalité.
The signifier and immortality.
Le désir de l'analyste.
The analyst’s desire.
La fantaisie macaronique du tragédien.
The macaronic fantasy of the tragedian.
Un petit temps d'arrêt avant de vous faire entrer dans la grande énigme de l'amour, de transfert.
A brief pause before immersing you in the grand enigma of love—of transference.
J'ai mes raisons de marquer quelquefois des temps d'arrêt. Il s'agit en effet de nous entendre, et que nous ne perdions pas notre orientation.
I have my reasons for occasionally pausing. We must understand each other and not lose our bearings.
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Depuis le début de cette année, donc, j'éprouve le besoin de vous rappeler qu'en tout ce que je vous enseigne, je pense n'avoir fait que vous faire remarquer que la doctrine de Freud implique le désir dans une dialectique.
Since the start of this year, I have felt compelled to remind you that throughout my teaching, I aim only to highlight how Freud’s doctrine implicates desire within a dialectic.
Là, il faut déjà que je m'arrête pour vous faire noter que l'embran- chement est déjà pris. Déjà pár là j'ai dit que le désir n'est pas une fóríction vitale, au sens où le positivisme a donné son statut à la vie. L'é désir est pris dans une dialectique parce qu'il est suspendu - ouvrez la parenthèse, j'ai dit sous quelle forme il est suspendu, sous forme de fiétonymie suspendu à une chaîne signifiante, laquelle est comme telle constituante du sujet, ce par quoi celui-ci est distinct de l'indi- Vidualité prise simplement hic et nunc. N'oubliez pas que ce hic et nunc est ce qui la définit.
Here, I must pause to note that the branching is already decided. By stating that desire is not a vital function in the positivist sense of “life,” I have already situated desire within a dialectic—because it is suspended (open parenthesis: I specified its form of suspension as metonymy) from a signifying chain that constitutes the subject as distinct from the mere individuality defined hic et nunc. Do not forget: this hic et nunc is what defines individuality.
Faisons l'effort, pour pénétrer ce que c'est que l'individuation, l'ins- tinct de l'individualité, en tant que l'individuation aurait, comme onnous l'explique en psychologie, à reconquérir pour chacune des individualités, par l'expérience ou par l'enseignement, toute la structure réelle.
Let us make the effort to grasp what individuation is—the instinct of individuality—insofar as psychology explains that individuation must, for each individual, reconquer the entire real structure through experience or instruction.
Ce n'est pas une mince affaire, et l'on n'arrive pas à le concevoir sans la supposition qu'elle y serait au moins déjà préparée par une adaptation, ou une cumulation adaptative. L'individu humain, en tant que connaissance, serait déjà fleur de conscience au bout d'une évolution.
This is no small matter, and one cannot conceive it without supposing at least a prior preparation through adaptation or cumulative adjustment. The human individual, as a being of knowledge, would already be the flowering of consciousness at the endpoint of an evolution.
Cela, je le mets profondément en doute, non pas que je considère que ce soit une direction sans fécondité, ni non plus sans issue, mais seulement pour autant que l'idée d'évolution nous habitue mentalement à toutes sortes d'élisions très dégradantes pour notre réflexion, et spécialement, en ce qui nous concerne, nous, analystes, pour notre éthique. En tous les cas, il me paraît essentiel de revenir sur ces élisions, de montrer ou de rouvrir les béances que laisse ouvertes la théorie de l'évolution en tant qu'elle tend toujours à les recouvrir pour faciliter la concevabilité de notre expérience. Si l'évolution est vraie, une chose néanmoins est certaine, c'est qu'elle n'est pas, comme disait Voltaire en parlant d'autre chose, si naturelle que ça.
This I deeply doubt—not because I consider this direction unfruitful or without exit, but insofar as the idea of evolution mentally habituates us to all sorts of elisions that degrade our reflection, particularly for us analysts in relation to our ethics. In any case, it seems essential to return to these elisions, to expose or reopen the gaps left by evolutionary theory as it perpetually seeks to cover them to render our experience more conceivable. If evolution holds truth, one thing remains certain: it is not, as Voltaire said of another matter, "so natural as all that."
Toujours est-il que pour ce qui est du désir, il est essentiel de nous reporter à ses conditions, qui sont celles qui nous sont données par notre expérience, laquelle bouleverse tout le problème des données. Il s'agit en effet de ceci, que le sujet conserve une chaîne articulée hors de la conscience, inaccessible à la conscience. C'est une demande, et non pas une poussée, ou un malaise, ou une empreinte, ou quoi que ce soit que vous essayez de caractériser dans un ordre de primitivité tendanciellement définissable. Au contraire, s'y trace une trace, si je puis dire, cernée d'un trait, isolée comme telle, et portée à une puissance, disons, idéographique, à condition que l'on souligne bien qu'il ne s'agit d'aucune façon d'un indice portable sur quoi que ce soit d'isolé, mais qu'il est toujours lié à une concatenation, sur une ligne, avec d'autres idéogrammes eux-mêmes cernés de cette fonction qui les fait signifiants. Cette demande constitue une revendication éternisée dans le sujet, quoique latente, et à lui inaccessible. C'est un statut, un cahier des charges. Non pas la modulation qui résulterait de quelque inscription phonétique du négatif inscrit sur un film, une bande, mais une trace, qui prend date à jamais. Un enregistrement, oui, mais si vous mettez l'accent sur le terme de registre, avec classement au dossier.Une mémoire, oui, mais au sens qu'a ce terme dans une machine électronique.
Nevertheless, regarding desire, it is essential to return to its conditions as given by our experience—conditions that upend the entire problem of data. What is at stake is this: the subject retains an articulated chain outside consciousness, inaccessible to it. This is a demand, not a drive, a discontent, an imprint, or anything one might try to characterize within an order of tendentially definable primitivity. On the contrary, a trace is inscribed here—if I may put it so—encircled by a stroke, isolated as such, and elevated to an ideographic potency. This holds provided we emphasize that it is in no way a portable index of anything isolated, but always linked to a concatenation along a line with other ideograms themselves framed by their signifying function. This demand constitutes an eternalized claim within the subject, albeit latent and inaccessible to them. It is a statute, a set of specifications—not the modulation resulting from some phonetic inscription of the negative on film or tape, but a trace dated in perpetuity. A recording, yes—if we stress the term "registry," with its dossier classification. A memory, yes—but in the sense the term holds for an electronic machine.
#Eh bien, c'est le génie de Freud d'en avoir désigné le support de cette chaîne. Je crois vous l'avoir suffisamment montré, et je vous le montrerai encore, spécialement dans un article qui est celui que j'ai cru devoit refaire à partir de ce que j'ai dit au congrès de Royaumont, go-qui va paraître Freud en a désigné le support, quand il parle du çay dans la pulsion de mort elle-même, en tant qu'il a accentué le caractère mortiforme de l'automatisme de répétition.
Herein lies Freud’s genius: he designated the support of this chain. I believe I have sufficiently demonstrated this and will do so again, particularly in an article I felt compelled to revise from my remarks at the Royaumont Congress (soon to be published). Freud identified its support when speaking of the Id within the death drive itself, emphasizing the mortiform character of the repetition compulsion.
La mort. Ce qui est là, articulé par Freud, comme tendance vers la mort, comme désir d'un impensable sujet qui se présente dans le vivant chez qui ça parle, est précisément responsable de ce dont il s'agit, à savoir de cette position excentrique du désir chez l'homime, qui est depuis toujours le paradoxe de l'éthique. Paradoxe tout à fait insoluble, me semble-t-il, dans la perspective de l'évolutionnisme. Les désirs, dans ce que l'on peut appeler leur permanence transcendantale, à savoir le caractère transgressif qui leur est fondamental, pourquoi, comment, ne seraient-ils ni l'effet, ni la source de ce qu'ils constituent? - à savoir, uň désordre permanent dans un corps supposé soumis, sous quelque incidence que l'on en admette les effets, au statut de l'adaptation.
Death. What Freud articulates here as the tendency toward death—as the desire of an unthinkable subject emerging within the living being who speaks—is precisely responsible for the eccentric position of desire in the homime, which has always been the paradox of ethics. This paradox strikes me as wholly insoluble within evolutionist perspectives. Why and how could desires, in what we might call their transcendental permanence (namely their fundamentally transgressive character), be neither the effect nor the source of what they constitute? That is: a permanent disorder within a body supposedly subjected—regardless of how one admits its effects—to the statute of adaptation.
Là comme dans l'histoire de la physique, on n'a fait jusqu'ici que d'essayer de sauver les apparences. Et je crois vous avoir fait sentir, vous avbir donné l'occasion de compléter l'accent de ce que veut dire sauver les apparences quand il s'agit des épicycles du système ptolémaïque.
Here, as in the history of physics, we have done no more than attempt to save appearances. And I believe I have made you sense—given you occasion to complete your understanding of what "saving appearances" meant in the context of epicycles within Ptolemaic systems.
N'allez pas vous imaginer que les gens qui ont enseigné pendant dés siècles ce système avec la prolifération d'épicycles qu'il nécessitait, dè la trentaine à la soixante-quinzaine selon les exigences d'exactitude que l'on y mettait, y croyaient véritablement, à ces épicycles. Ils ne cròyaient pas du tout que le ciel était fait comme les petites sphères árinillaires. Ils les ont fabriquées, avec leurs épicycles, et j'en ai vu 'dernièrement, dans un couloir du Vatican, une jolie collection, réglant les mouvements de Mars, de Vénus, de Mercure. Ça en fait un certain rtombre, de ces épicycles, qu'il faut mettre autour de la petite boule pour que ça réponde au mouvement, mais jamais personne n'y a cru sérieusement. Sauver les apparences voulait dire simplement rendre compte de ce que l'on voyait en fonction d'une exigence de principe, le préjugé de la perfection de la forme circulaire.Eh bien, c'est à peu près pareil quand on explique les désirs par le système des besoins, qu'ils soient individuels ou collectifs. Et je soutiens que personne n'y croit plus dans la psychologie, j'entends dans celle qui remonte dans toute la tradition moraliste, pas plus que l'on a jamais cru aux épicycles, même au temps où l'on s'en occupait. Dans un cas comme dans l'autre, sauver les apparences ne signifie rien d'autre que de vouloir réduire aux formes supposées parfaites et exigibles au fon- dement de la déduction, ce que l'on ne peut d'aucune manière, en tout bon sens, y faire rentrer.
Do not imagine that those who taught this system for centuries with its proliferating epicycles — ranging from thirty to seventy-five depending on required precision — truly believed in these epicycles. They did not at all believe the heavens were composed of these little armillary spheres. They constructed them with their epicycles — I recently saw a fine collection in a Vatican corridor, regulating the movements of Mars, Venus, Mercury. It takes quite a number of these epicycles around the little sphere to account for the motion, but no one ever seriously believed in them. Saving appearances meant simply accounting for observable phenomena through a principle of circular perfection. Well, it’s much the same when explaining desires through the system of needs, whether individual or collective. I maintain that no one in psychology — I mean the tradition ascending through moral philosophy — believes this any more than epicycles were ever believed, even when actively used. In both cases, saving appearances means nothing other than forcing phenomena into deductive frameworks of supposed perfection, forms fundamentally irreducible to such systematization.
De ce désir, de son interprétation, et pour tout dire, d'une éthique rationnelle, j'essaye de fonder avec vous la topologie de base. Dans cette topologie, vous avez vu se dégager au cours de l'année dernière le rapport dit de l'entre-deux-morts, qui n'est tout de même pas la mer à boire, parce qu'il ne veut rien dire d'autre que ceci, qu'il n'y a pas pour l'homime coïncidence des deux frontières se rapportant à cette mort.
Concerning desire, its interpretation, and ultimately a rational ethics, I am attempting to establish with you the foundational topology. Within this topology, last year you saw emerge the so-called between-two-deaths relation — hardly an insurmountable concept, as it merely denotes the homime’s lack of coincidence between two borders pertaining to death.
La première frontière, qu'elle soit liée ou à une échéance foncière que l'on appelle de vieillesse, de vieillissement, de dégradation, ou à un accident qui rompt le fil de la vie, la première frontière est celle où en effet la vie s'achève et se dénoue. Eh bien, il est évident, et depuis toujours, que la situation de l'homme s'inscrit en ceci, que cette frontière ne se confond pas avec celle de la seconde mort, que l'on peut définir sous sa formule la plus générale en disant que l'homme aspire à s'y anéantir pour s'y inscrire dans les termes de l'être. La contradiction cachée, la petite goutte à boire, c'est que l'homme aspire à se détruire en ceci même qu'il s'éternise.
The first border, whether tied to an inevitable terminus called aging, senescence, degradation, or to an accident severing life’s thread, marks where life concludes. Yet human existence has always been defined by this border’s non-coincidence with the second death. The latter can be formulated most generally as man’s aspiration to annihilate himself so as to inscribe himself into the register of Being. The hidden contradiction — the bitter pill — is that man seeks self-destruction precisely where he seeks eternity.
Cela, vous le retrouvez partout inscrit dans ce discours aussi bien que dans les autres. Vous en trouverez les traces dans Le Banquet. J'ai pris soin de vous l'illustrer l'année dernière en vous montrant les quatre coins où s'inscrit l'espace où se joue la tragédie. Il n'y a pas une des tragédies qui n'en soit éclairée, et précisément parce que quelque chose de l'espace tragique a été historiquement dérobé, pour dire le mot, aux poètes, au XVII siècle par exemple.
This is inscribed everywhere, in this discourse as in others. You will find traces in The Symposium. Last year I took care to illustrate this by showing the four corners framing tragic space. Every tragedy is illuminated by this structure, precisely because something of tragic space was historically confiscated — let us say the word — from poets in the 17th century.
Prenez n'importe laquelle des tragédies de Racine, et vous verrez que, pour qu'il y ait semblant de tragédie, il faut que, par quelque côté, il y ait inscription de l'espace de l'entre-deux-morts. Andromaque, Iphigénie, Bajazet—ai-je besoin de vous en rappeler l'intrigue ?—siquelque chose ý subsiste qui ressemble à une tragédie, c'est bien parce que, de quelque façon qu'elles soient symbolisées, les deux morts y sont toujours. Ce qu'il y a entre la mort d'Hector et celle qui est suspendue sur le front d'Astyanax n'est que le signe d'une autre dupli- cité. "Que la mort du héros soit toujours placée entre une menace imffñinente portée à sa vie, et le fait qu'il l'affronte pour passer à la mémoire de la postérité, forme dérisoire du problème - voilà ce qui signifie les deux termes, toujours retrouvés, de la duplicité de la fonc- tion mortifere.
Take any Racinian tragedy — Andromache, Iphigenia, Bajazet — need I recount their plots? — and you will see that whatever tragic semblance remains depends on symbolizing the two deaths. Between Hector’s death and the threat hanging over Astyanax lies only the sign of another duplicity. That the hero’s death is always poised between an imminent threat to his life and his confrontation with it to enter posterity’s memory — this derisory form of the problem — marks the dual function of death’s duplicity.
Oui. Mais encore que ceci soit nécessaire pour maintenir le cadre de l'espace tragique, il s'agit encore de savoir comment il est habité. Je veux seulement déchirer au passage les toiles d'araignée qui nous séparent d'une vision directe, pour vous inciter à vous référer à la tragédie de Racine, à ces sommets de la tragédie chrétienne, qui restent pour vous, par toutes leurs vibrations lyriques, si riches de résonances poétiques.
Yes. But while this sustains tragic space’s framework, we must still ask how it is inhabited. I merely wish to tear through the cobwebs separating us from direct vision, urging you to consult Racinian tragedy — those summits of Christian tragedy whose lyrical vibrations remain poetically resonant.
Prenez Iphigénie par exemple. Tout ce qui s'y passe est irrésistible- ment comique, faites-en l'épreuve. Agamemnon y est fondamentale- ment caractérisé par sa terreur de la scène conjugale Voilà, voilà les cris que je craignais d'entendre, tandis qu'Achille apparaît dans une posi- tion incroyablement superficielle.
Take Iphigenia. Everything unfolding there is irresistibly comical — test this. Agamemnon is fundamentally characterized by conjugal scene anxiety — "There, there are the outcries I feared to hear" — while Achilles occupies an impossibly shallow position.
Et pourquoi? J'essayerai de vous le pointer tout à l'heure - en fonction de son rapport avec la mort, rapport traditionnel pour lequel il est toujours cité au premier plan par un moralisme du cercle le plus intime autour de Socrate. L'histoire d'Achille, qui préfère délibérément la mort qui le rendra immortel au refus de combattre qui lui laisserait la vie, est d'ailleurs réévoquée partout, et dans l'Apologie de Socrate elle-même, où Socrate en fait état pour définir ce qui va être sa propre conduite devant ses juges. Nous en trouvons l'écho jusque dans le texte de la tragédie racinienne, sous un autre éclairage, beaucoup plus infportant. Cela fait partie des lieux communs qui, au cours des siècles, ne; cessent de retentir, de rebondir toujours croissants, avec une réso- hance toujours plus creuse et boursouflée.
Why? I shall pinpoint this later through his relation to death — a traditional relation placing him at the forefront of Socratic moralism. Achilles’ choice of death granting immortality over a life preserving refusal to fight resurfaces everywhere, even in the Apology of Socrates, where Socrates invokes it to define his own conduct before his judges. We find its echo in Racinian tragedy under a more crucial light. Such commonplaces reverberate across centuries, accumulating with increasingly hollow and inflated resonance.
Qu'est-ce qu'il manque donc à la tragédie quand elle se poursuit at delà du champ des limites qui lui donnaient sa place dans la respi- ration de la communauté antique? Toute la difference repose surquelque ombre, obscurité, occultation, portant. sur les commande- ments de la seconde mort.
What then is missing from tragedy when it extends beyond the field of limits that gave it its place within the respiration of the ancient community? The entire difference hinges on some shadow, obscurity, or occultation bearing upon the commandments of the second death.
Ces commandements n'ont aucune ombre dans Racine, pour la raison que nous ne sommes plus dans le texte où l'oracle delphique peut même se faire entendre. Ce n'est que cruauté, contradiction vaine, absurdité. Les personnages épiloguent, dialoguent, monologuent, pour dire qu'il y a sûrement maldonne en fin de compte.
These commandments cast no shadow in Racine, for the simple reason that we are no longer within a textual universe where the Delphic oracle might even make itself heard. There remains only cruelty, vain contradiction, absurdity. The characters quibble, dialogue, and soliloquize to declare that there is surely a miscount in the final analysis.
Il n'en est point ainsi dans la tragédie antique. Le commandement de la seconde mort y est. Et pour y être sous une forme voilée, il peut s'y formuler et y être reçu comme relevant de cette dette qui s'accu- mule sans coupable et se décharge sur une victime sans que celle-ci ait mérité la punition. C'est, pour tout dire, ce il ne savait pas que je vous ai inscrit au haut du graphe, sur la ligne dite de l'énonciation fondamentale de la topologie de l'inconscient. Voilà ce qui est déjà atteint dans la tragédie antique, ou plutôt préfiguré — dirais-je si ce n'était un mot anachronique — par rapport à Freud, qui le reconnaît d'emblée comme se rapportant à la raison d'être qu'il vient de décou- vrir dans l'inconscient.
Such is not the case in ancient tragedy. The commandment of the second death is present there. And though veiled in form, it can be articulated and received as pertaining to that debt which accumulates without a culprit and discharges itself upon a victim undeserving of punishment. This is, in short, the he did not know that I have inscribed for you at the top of the graph, on the line called the fundamental enunciation of the unconscious's topology. Here lies what is already attained in ancient tragedy—or rather prefigured (anachronistic as the term may be) in relation to Freud, who immediately recognizes it as pertaining to the raison d'être he has just uncovered in the unconscious.
Si Freud reconnaît sa découverte et son domaine dans la tragédie d'Edipe, ce n'est pas parce que Œdipe a tué son père, et pas plus parce qu'il a envie de coucher avec sa mère. Un mythologue très amusant, Robert Graves — qui a fait une vaste collection de mythes dans un ouvrage qui n'a aucune renommée, mais qui est bien utile et d'un bon usage pratique, deux petits volumes parus dans les Penguin Books, où il a réuni toute la mythologie antique — croit pouvoir faire le malin en ce qui concerne le mythe d'Edipe. Pourquoi Freud, dit-il, ne va-t-il pas chercher son mythe chez les Égyptiens, où l'hippopotame est réputé pour coucher avec sa mère et écraser son père ? Pourquoi ne l'a-t-il pas appelé le complexe de l'hippopotame? Et il croit avoir porté là une fort bonne botte dans la bedouille de la mythologie freudienne.
If Freud identifies his discovery and its domain in the tragedy of Oedipus, it is not because Oedipus killed his father, nor even because he desired to sleep with his mother. The rather amusing mythologist Robert Graves—who compiled an extensive collection of myths in a little-known but practically useful work, two small volumes published by Penguin Books—fancies himself clever regarding the Oedipus myth. Why, he asks, did Freud not seek his myth among the Egyptians, where the hippopotamus is reputed to mate with its mother and crush its father? Why not call it the "hippopotamus complex"? He believes this to be a shrewd jab at Freudian mythology.
Mais ce n'est pas pour cette raison que Freud a choisi Œdipe. Bien d'autres héros qu'Œdipe sont le lieu de cette conjonction fondamen- tale. Ce pourquoi Freud retrouve sa figure fondamentale dans la tra- gédie d'Edipe, c'est le il ne savait pas, qu'il avait tué son père et qu'il couchait avec sa mère.
But this is not why Freud chose Oedipus. Many other heroes besides Oedipus embody this fundamental conjunction. Freud locates his pivotal figure in the tragedy of Oedipus precisely because of the he did not know—that he had killed his father and lain with his mother.
Voici donc rappelés les termes fondamentaux de notre topologie. Ce rappel était nécessaire pour continuer l'analyse du Banquet, à savoirpour que vous perceviez l'intérêt de cé que ce soit maintenant Agathon, le poète tragique, qui vienne à faire son discours sur l'amour.
Let us now recall the fundamental terms of our topology. This recapitulation was necessary to continue our analysis of The Symposium—specifically, so that you might grasp the significance of Agathon, the tragic poet, now stepping forth to deliver his discourse on love.
Mais il faut encore que je prolonge ce petit temps d'arrêt pour -éclairer mon propos au sujet de ce que peu à peu, à travers ce Banquet, je promeus devant vous sur le mystère de Socrate.
Yet I must prolong this brief pause to illuminate my argument concerning what gradually emerges through The Symposium regarding the mystery of Socrates.
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Ce mystère de Socrate, je vous disais l'autre jour que pendant un moment j'ai eu le sentiment de m'y tuer. Il ne me paraît pas insituable. Et c'est bien parce que je crois au contraire que nous pouvons parfaitement le situer, qu'il est justifié que nous en partions pour notre recherche de cette année.
This mystery of Socrates, I told you the other day that for a moment I felt I might perish in attempting to unravel it. It does not strike me as unlocatable. On the contrary, precisely because I believe we can situate it perfectly, it is justified as our point of departure for this year's inquiry.
Qu'est-ce que le mystère de Socrate? Je vous le rappellerai dans les mêmes termes annotés que je viens de réarticuler devant vous, et pour que vous alliez le confronter avec les textes de Platon, qui sont notre document de première main. Puisque je remarque que ce n'est plus en vain depuis quelque temps que je vous renvoie à des lectures, je n'hésiterai pas à vous inviter à redoubler la lecture du Banquet, que vous avez presque tous faite, de celle du Phédon, qui vous donnera un bon exemple de la méthode socratique, et de ce pourquoi elle nous intéresse.
What is the mystery of Socrates? I shall remind you in the same annotated terms I have just rearticulated before you, so that you may confront them with Plato's texts—our primary documents. Observing that my recent exhortations to reading have not been in vain, I shall not hesitate to invite you to complement your reading of The Symposium (which most of you have undertaken) with that of the Phaedo, which will provide an exemplary case of the Socratic method and why it concerns us.
Nous dirons donc que le mystère de Socrate, et il faut aller à ce document de première main pour le faire rebriller dans son originalité, c'est l'installation de ce qu'il appelle, lui, épistèmè, la science.
We shall therefore assert that the mystery of Socrates—and one must return to these primary texts to reignite its originality—is the installation of what he himself calls epistēmē, science.
Vous pourrez contrôler sur le texte ce que cela veut dire. Il est bien évident que cela n'a pas ici le même sens ni le même accent que pour nous, puisqu'il n'y avait pas alors le plus petit commencement de ce qui s'est articulé pour nous sous la rubrique de la science. La meilleure formule que vous puissiez donner de cette installation de la science - dans quoi? dans la conscience — en une position, en une dignité diabsolu, ou plus exactement en une position d'absolue dignité, est de dire qu'il ne s'agit de rien d'autre que de ce que nous pouvons exprimer dans notre vocabulaire comme la promotion à une position d'absolue dignité, du signifiant comme tel. Ce que Socrate appelle science, p'est ce qui s'impose nécessairement à toute interlocution en fonctiond'une certaine manipulation, d'une certaine cohérence interne, qui est liée, ou qu'il croit liée, à la seule, pure et simple, référence au signifiant.
You may verify in the text what this signifies. It is evident that this does not carry the same meaning or emphasis for us, since there was not the slightest inception then of what has been articulated for us under the rubric of science. The most apt formulation you can provide for this installation of science — into what? into consciousness — in a position, in a dignity of the absolute, or more precisely in a position of absolute dignity, is to say that it concerns nothing other than what we can express in our vocabulary as the elevation to a position of absolute dignity of the signifier as such. What Socrates calls science is what necessarily imposes itself in all interlocution by virtue of a certain manipulation, a certain internal coherence linked — or believed by him to be linked — to the sole, pure and simple reference to the signifier.
Vous le verrez, dans le Phédon, poussé à son dernier terme par l'incrédulité de ses interlocuteurs qui, si contraignants que soient ses arguments, n'arrivent pas, non plus que personne, à céder tout à fait à l'affirmation par Socrate de l'immortalité de l'âme. Ce à quoi au dernier terme il se réfère, et d'une façon de moins en moins convain- cante au moins pour nous, c'est à des propriétés comme celles du pair et de l'impair. C'est sur le fait que le nombre trois ne saurait d'aucune façon recevoir la qualification de la parité, c'est sur des pointes comme celle-là, que repose sa démonstration que l'âme ne saurait recevoir, de par ce qu'elle est au principe même de la vie, la qualification du destructible. Vous verrez à quel point ce que j'appelle la référence privilégiée au signifiant promue comme une sorte de culte, de rite essentiel, est tout ce dont il s'agit quant à ce qu'apporte de nouveau, d'original, de tranchant, de fascinant, de séduisant nous en avons le témoignage historique le surgissement de Socrate au milieu des sophistes.
You will see in the Phaedo, pushed to its ultimate limit by the incredulity of his interlocutors who, however compelling his arguments, cannot — any more than anyone — fully yield to Socrates’ affirmation of the soul’s immortality. What he ultimately invokes, in a manner increasingly unconvincing at least to us, are properties such as those of the even and the odd. His demonstration that the soul cannot receive the qualification of destructibility — by virtue of being the very principle of life — rests on points like the fact that the number three could in no way receive the qualification of evenness. You will see to what extent this privileged reference to the signifier, elevated as a kind of cult, an essential rite, constitutes the entirety of what is novel, original, incisive, fascinating, and seductive in the historical testimony we possess: the emergence of Socrates amidst the Sophists.
Deuxième terme à dégager de ce que nous avons de ce témoignage de par Socrate, de par la présence, cette fois totale, de Socrate, de par sa destinée, de par sa mort et de par ce qu'il affirme avant de mou- rir, il apparaît que cette promotion est cohérente avec cet effet que je vous ai montré, qui est d'abolir en un homme, de façon semble-t-il totale, ce que j'appellerai, d'un terme kierkegaardien, la crainte et le tremblement, devant quoi? précisément, non pas devant la pre- mière, mais devant la seconde mort.
A second term to extract from this testimony concerning Socrates — through his presence, now total, through his destiny, his death, and what he affirms before dying — is that this elevation coheres with the effect I have shown you: the abolition in a man, seemingly total, of what I would call, in Kierkegaardian terms, fear and trembling before what? Precisely not the first death, but the second death.
Là-dessus, il n'y a pas pour Socrate d'hésitation. Il nous affirme que c'est dans cette seconde mort incarnée dans sa dialectique par le fait qu'il porte la cohérence du signifiant à la puissance absolue, à la puissance de seul fondement de la certitude que lui, Socrate, trou- vera sans aucun doute sa vie éternelle.
On this point, Socrates does not hesitate. He assures us that it is in this second death, incarnated in his dialectic through elevating the signifier’s coherence to absolute power — to the power of sole foundation for certainty — that he, Socrates, will undoubtedly find his eternal life.
À condition que vous ne lui donniez pas plus de portée que ce que je vais dire, je me permettrai de dessiner en marge, comme une sorte de parodie, la figure du syndrome de Cotard. Cet infatigable question- neur de Socrate me semble méconnaître que sa bouche est chair, et c'est en cela qu'est cohérente son affirmation, on ne peut pas dire sa certitude. Ne sommes-nous pas là, presque, devant une apparition quinoúš est étrangère, devant une manifestation dont je dirais, pour eniployer notre langage, pour me faire comprendre, pour aller vite, qu'elle est de l'ordre du noyau psychotique? Je pense à la façon, n'en doutez pas, très exceptionnelle, dont Socrate déroule implacablement ses arguments qui'n'en sont pas, mais aussi pose devant ses disciples, le jour même de sa mort, cette affirmation, plus affirmante peut-être qu'on n'en a entendue aucune, concernant le fait que lui, Socrate, quițtę, sereinement cette vie pour une vie plus vraie, pour une vie immortelle. Il ne doute pas de rejoindre ce qui, ne l'oublions pas, existe encore pour lui, les Immortels. La notion des Immortels n'est pas éliminable, réductible, pour sa pensée. C'est en fonction de l'anti- nothie des Immortels et des mortels, absolument fondamentale dans larperisée antique, et non moins, croyez-moi, dans la nôtre, que prend sá valeur son témoignage vivant, vécu.
Provided you do not ascribe more scope to it than I shall indicate, I will permit myself to sketch in the margin, as a kind of parody, the figure of Cotard’s syndrome. This tireless questioner Socrates seems unaware that his mouth is flesh, and herein lies the coherence of his affirmation — one cannot call it certainty. Are we not here almost confronted by an apparition not foreign to us, a manifestation I would describe, to employ our language for clarity and brevity, as belonging to the order of the psychotic kernel? I refer not only to the implacable unfolding of his arguments (which are not arguments at all) but also to his posing before his disciples, on the very day of his death, this perhaps most assertively affirmed statement: that he, Socrates, serenely departs this life for a truer, immortal existence. He does not doubt he will join what — let us not forget — still exists for him: the Immortals. The notion of the Immortals is neither eliminable nor reducible for his thought. It is within the antinomy of Immortals and mortals, absolutely fundamental to ancient apprehension and no less so, believe me, to our own, that his lived, living testimony acquires its value.
Je résume donc. Cet infatigable questionneur, qui n'est pas un par- leur, qui repousse la thétorique, la métrique, la poétique, qui réduit la métaphore, qui vit tout entier dans le jeu non pas de la carte forcée, mais de la question forcée, et qui y voit toute sa subsistance engendre devant nous, développe pendant tout le temps de sa vie ce que j'appel- lerai une formidable métonymie dont le résultat, également attesté historiquement, est ce désir qui s'incarne dans une affirmation d'im- fņortalité. Immortalité, dirais-je, figée, triste immortalité noire et dorée, égrit Valéry, ce désir de discours infinis.
To summarize: this tireless questioner — no mere speechifier, rejecting rhetoric, metrics, poetics, reducing metaphor, existing wholly in the game not of the forced card but of the forced question, wherein he sees his entire subsistence engendered before us — develops throughout his life what I would call a formidable metonymy. Its result, equally attested historically, is this desire incarnated in an affirmation of immortality. An immortality, I would say, congealed — that sad immortality, black and gilded as Valéry writes — this desire for infinite discourse.
Dans l'au-delà en effet, s'il est sûr de rejoindre les Immortels, il est aussi, dit-il, à peu près sûr de pouvoir continuer pendant l'éternité aveć des interlocuteurs dignes de lui, ceux qui l'ont précédé et tous les autres qui viendront le rejoindre ses petits exercices. Avouez-le, cette conception, si satisfaisante qu'elle puisse être pour les gens qui aiment le.tableau allégorique, est tout de même une imagination qui sent sin- gulièrement le délire. Discuter du pair, de l'impair, du juste, de l'injuste, du mortel, de l'immortel, du chaud et du froid, et du fait que le chaud ne saurait admettre en lui le froid sans s'affaiblir, sans se retirer dans son essence de chaud à l'écart, comme il nous est longuement expliqué dans lè Phédon comme principe des raisons de l'immortalité de l'âme, discuter dé cela pendant l'éternité est une très singulière conception du bonheur.
In the hereafter, while certain of joining the Immortals, he is also, he says, nearly certain of being able to continue for eternity with interlocutors worthy of him — those who preceded him and all others who will come to join him — his little exercises. Admit it: this conception, however satisfying for lovers of allegorical tableaux, remains an imagination reeking singularly of delirium. To debate the even, the odd, the just, the unjust, the mortal, the immortal, hot and cold — how heat cannot admit cold without weakening, without retreating into its essence of heat apart, as extensively explained in the Phaedo as the principle behind the soul’s immortality — to debate this for eternity constitutes a most peculiar conception of happiness.
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Mettons ces choses dans leur relief. Un homme a vécu ainsi la question de l'immortalité de l'âme. Je dirai plus l'âme, tellequ'encore nous la manipulons et telle qu'encore nous en sommes encombrés, la notion, la figure, de l'âme que nous avons, et qui n'est pas celle qui s'est fomentée au cours de toutes les vagues de l'héritage traditionnel, l'âme à laquelle nous avons affaire dans la tradition chré- tienne, cette âme a comme appareil, comme armature, comme tige métallique dans son intérieur, le sous-produit de ce délire d'immor- talité de Socrate. Nous en vivons encore.
Let us bring these matters into relief. A man lived the question of the soul's immortality in this way. I will add that the soul – as we still manipulate it and remain encumbered by it, the notion, the figure of the soul we possess, which is not that forged through successive waves of traditional inheritance – this Christian soul has as its apparatus, its armature, its metallic core, the byproduct of Socrates' immortalizing delirium. We still live within it.
Ce que je veux simplement produire ici devant vous, c'est l'énergie de l'affirmation socratique concernant l'âme comme immortelle. Et pourquoi ? Ce n'est évidemment pas-pour la portée que nous pouvons lui donner couramment, car il est bien évident qu'après quelques siècles d'exercice, et même d'exercices spirituels, le taux, si je puis dire, de la croyance à l'immortalité de l'âme est chez tous ceux que j'ai devant moi, croyants ou incroyants, des plus tempérés, comme on dit que la gamme est tempérée. Non, ce n'est pas de cela qu'il s'agit: Si je vous demande de vous reporter à la promotion de l'immortalité de l'âme à cette date, sur certaines bases, par un homme qui, dans son sillage, stupéfie ses contemporains par son discours, c'est pour que vous vous interrogiez sur ceci, qui a toute son importance. Pour que ce phéno- mène ait pu se produire, pour qu'un homme, qui a sur le Zarathoustra de Nietzsche d'avoir existé, ait pu accéder à ce même Ainsi parla.... comme on dit, qu'est-ce qu'il fallait que fût, à Socrate, son désir?
What I wish to foreground here is the energy of the Socratic affirmation concerning the soul as immortal. Why? Not for the commonplace significance we might attribute to it, for after centuries of spiritual exercises, the degree of belief in the soul's immortality among those before me – believers or not – remains tempered, as one speaks of a tempered scale. No, that is not the issue. If I ask you to consider this promotion of the soul's immortality at that historical juncture, founded on specific bases by a man whose discourse stupefied contemporaries, it is to provoke your interrogation of this crucial point: What must Socrates' desire have been for such a phenomenon to occur? For a man who prefigured Nietzsche's Zarathustra in his existential stance, to attain that Thus Spake... – what was required of his desire?
Voilà la question cruciale que je crois pouvoir pointer devant vous, et d'autant plus aisément que j'ai longuement décrit devant vous la topologie qui lui donne son sens.
This is the pivotal question I can now delineate, all the more readily having extensively described for you the topology that gives it meaning.
Je vous prie d'ouvrir n'importe lequel des dialogues de Platon à un passage qui se rapporte directement à la personne de Socrate, pour vérifier le bien-fondé de ce que je vous dis de la position tranchante, paradoxale, de son affirmation de l'immortalité, et de ce sur quoi elle est fondée, à savoir l'idée qui est la sienne, de la science, en tant que je la situe comme la pure et simple promotion à la valeur absolue de la fonction du signifiant dans la conscience. À quoi la position qu'il introduit répond-elle ? A quelle atopie? Ce mot concernant Socrate n'est pas de moi, vous le savez. À quelle atopie du désir?
I urge you to open any Platonic dialogue at passages directly concerning Socrates' person to verify the validity of my claims about the trenchant, paradoxical position of his immortality affirmation. Observe its foundation in his conception of science as the pure and simple elevation of the signifier's function to absolute value within consciousness. To what does this introduced position respond? To what atopia? This term concerning Socrates is not mine, as you know. To what atopia of desire?
Atopos, un cas inclassable, insituable. Atopia, on ne peut le foutre nulle part. Voilà ce dont il s'agit. Voilà ce dont le discours de ses contemporains bruissait concernant Socrate.'Pour moi, pour nous, cette atopie du désir sur lequel je porte le point d'interrogation ne coïncide-t-elle pas d'une certaine façon avec te que je pourrais appeler une certaine pureté topique? en ce qu'elle désigne le point central où, dans notre topologie, l'espace de l'entre-deux-morts est à l'état pur, et vide la place du désir comme tek-Be désir n'y est plus que sa place, pour autant qu'il n'est plus pour Söcrate que désir de discours, dé discours révélé, révélant à jamais. D'ou résulte l'atopie du sujet socratique, si tant est que jamais avant lui alt été occupée par aucun homme, aussi purifiée, cette place du désir.
Atopos – an unclassifiable case, unplaceable. Atopia – one cannot stick him anywhere. This is the crux. This is what contemporaries buzzed about regarding Socrates. For us, does this atopia of desire – which I interrogate – not coincide with what I might call a certain topological purity? Insofar as it designates the central point where, in our topology, the space of between-two-deaths exists in pure state, emptying the place of desire as such. Here desire becomes nothing but its place, reduced for Socrates to desire for discourse – discourse eternally revealed, eternally revealing. Hence the atopos of the Socratic subject, assuming this desire's place had never before been occupied by any man, however purified.
"Ä'cette question, je ne réponds pas. Je la pose. Elle est vraisemblable, el, tout le moins, elle nous donne un premier repère pour situer ce qur est notre question, que nous ne pouvons éliminer à partir du moment où nous l'avons une première fois introduite. Et après tout, ce n'est pas moi qui l'ai introduite, elle était d'ores et déjà introduite dès lors que nous nous sommes aperçus que la complexité de la ques-tion du transfert n'était aucunement limitable à ce qui se passe chez le sujet dit patient, chez l'analysé. Et par conséquent, la question se pose d'articuler, d'une façon un petit peu plus poussée qu'il n'avait été fait jusqu'à présent, ce que doit être le désir de l'analyste.
To this question I do not answer. I pose it. It remains plausible, offering at minimum a primary coordinate for situating our unavoidable inquiry – unavoidable since recognizing the transference question's complexity extends beyond the so-called patient, the analysand. Consequently, we must articulate more precisely what constitutes the analyst's desire.
Il ne suffit pas de parler maintenant de katharsis didactique, si je puis dire, de la purification du plus gros de l'inconscient chez l'analyste. Tout cela reste très vague. Il faut rendre cette justice aux analystes que, depuis quelque temps, ils ne s'en contentent pas. Non pas pour les critiquer, mais pour comprendre à quel obstacle nous avons affaire, il faut s'apercevoir que nous ne sommes même pas au petit commence-ment de ce que l'on pourrait pourtant articuler si facilement, sous forme de question, concernant ce qui doit être obtenu chez quelqu'un pour qu'il puisse être un analyste. On dit il faudrait qu'il en sache maintenant un tout petit peu plus de sa dialectique à son inconscient. Mais qu'en sait-il exactement en fin de compte? Et surtout, jusqu'où ce qu'il en sait a-t-il dû aller concernant les effets mêmes du savoir? Et je vous pose simplement cette question que doit-il rester de ses fantasmes? Vous savez que je suis capable d'aller plus loin, et de dire son fantasme, si tant est qu'il y ait un fantasme fondamental. Si la castration est ce qui doit être accepté au dernier terme de l'analyse,quel doit être le rôle de la cicatrice de la castration dans l'érés de l'analyste ?
It is insufficient to now speak of a didactic katharsis, if I may say so, of the purification of the bulk of the unconscious in the analyst. All this remains quite vague. We must grant analysts this justice: for some time now, they have not contented themselves with such notions. Not to criticize them but to understand the obstacle we face, we must recognize that we are not even at the faintest beginning of what could nevertheless be so easily articulated as a question concerning what must be obtained in someone for them to become an analyst. We say they should now know a tiny bit more about their unconscious dialectic. But what exactly do they know in the final analysis? Above all, how far must this knowledge have gone regarding the very effects of knowledge? I simply pose this question to you: What must remain of their fantasies? You know I am capable of going further and speaking of their fantasy, assuming there is such a thing as a fundamental fantasy. If castration is what must be accepted at the ultimate term of analysis, what role should the scar of castration play in the erés of the analyst?
Ce sont des questions qu'il est plus facile de poser que de résoudre. C'est bien pourquoi on ne les pose pas, et, croyez-moi, je ne les poserais pas non plus dans le vide, histoire de vous chatouiller l'imagination, si je ne pensais pas qu'il doit y avoir une méthode, une méthode de biais, voire oblique, voire de détour, pour apporter quelques lumières dans ces questions auxquelles il nous est évidemment impossible pour l'ins- tant de répondre de plein fouet. Tout ce que je peux vous dire pour l'instant, c'est qu'il ne me semble pas que ce que l'on appelle la relation médecin-malade, avec ce qu'elle comporte de présupposés, de préju- gés, de mélasse fourmillante, d'aspect de vers de fromage, nous per- mette d'avancer beaucoup dans ce sens.
These questions are easier to pose than to resolve. This is precisely why they are not asked, and believe me, I would not pose them idly either, merely to tickle your imagination, if I did not think there must be a method—a method from an angle, even oblique, even circuitous—to shed some light on these questions to which we obviously cannot yet respond head-on. All I can tell you for now is that what is called the doctor-patient relationship, with its presuppositions, prejudices, swarming morass, and cheese-worm aspects, does not seem to me to advance us much in this direction.
Il s'agit donc pour nous d'essayer d'articuler et de situer ce que doit être, ce qu'est fondamentalement, le désir de l'analyste - et ce, selon des repères qui peuvent, à partir d'une topologie déjà esquissée, être désignés comme les coordonnées du désir, car nous ne pouvons trouver nos repères idoines en nous référant aux articulations de la situation pour le thérapeute ou pour l'observateur, et dans aucune des notions de situation telles qu'elles sont posées dans une phénoménologie qui s'élabore autour de nous. Car le désir de l'analyste n'est pas tel qu'il puisse se suffire d'une référence dyadique. Ce n'est pas la relation au patient qui peut, par une série d'éliminations et d'exclusives, nous en donner la clé. Il s'agit de quelque chose de plus intrapersonnel.
Our task is thus to attempt to articulate and situate what the analyst's desire fundamentally must be—must be—according to markers that can, from an already outlined topology, be designated as the coordinates of desire. For we cannot find our proper bearings by referring to the articulations of the therapeutic or observational situation, nor through any notions of situation as posited in the phenomenology elaborated around us. The analyst's desire is not such that it can suffice with a dyadic reference. It is not the relation to the patient that can give us its key through eliminations and exclusions. We are dealing with something more intrapersonal.
Ce n'est pas non plus pour vous dire que l'analyste doit être un Socrate, ni un pur, ni un saint. Sans doute ces explorateurs que sont Socrate, ou les purs, ou les saints, peuvent-ils nous donner quelques indications concernant le champ dont il s'agit. Ce n'est pas assez dire — à la réflexion, c'est à ce champ que nous référons toute notre science, j'entends expérimentale. Mais c'est justement du fait que c'est par eux qu'est faite l'exploration, que nous pouvons peut-être définir, et en termes de longitude et de latitude, les coordonnées que l'analyste doit être capable d'atteindre pour simplement occuper la place qui est la sienne, laquelle se définit comme celle qu'il doit offrir vacante au désir du patient pour qu'il se réalise comme désir de l'Autre.
Nor is this to say that the analyst must be a Socrates, a pure being, or a saint. Undoubtedly explorers like Socrates, or the pure, or saints may give us some indications about the field in question. This understates it—on reflection, we refer all our experimental science to this very field. But precisely because they are the ones who explore it, we may perhaps define, in terms of longitude and latitude, the coordinates the analyst must be capable of reaching to simply occupy their proper place—a place they must keep vacant for the patient's desire to realize itself as the desire of the Other.
C'est en cela que Le Banquet nous intéresse, qu'il est pour nous utile à explorer. C'est en raison de la place privilégiée qu'y occupent lestémoignages sur Socrate, pour autant que ce texte est censé le mettre aux prises devant nous avec le problème de l'amour.
This is why The Symposium interests us and proves useful to explore. It is due to the privileged place occupied by testimonies about Socrates in this text, insofar as it purportedly confronts him before us with the problem of love.
Je crois en avoir dit assez pour justifier que nous abordions le pro- blème du transfert par le commentaire du Banquet. Je crois qu'il était nécessaire que je rappelle ces coordonnées au moment où nous allons entrer dans ce qui occupe la place centrale, ou quasi centrale, de ces célèbres dialogues, à savoir le discours d'Agathon.
I believe I have said enough to justify approaching the problem of transference through a commentary on The Symposium. I think it necessary to recall these coordinates as we enter what occupies the central—or quasi-central—position in these famous dialogues: namely, Agathon's discourse.
Est-ce Aristophane, est-ce Agathon qui occupe la place centrale? Peu importe de trancher. À eux deux sûrement ils occupent la place centrale, puisque tout ce qui est avant démontré selon toute apparence se trouve, leur tour venu, d'ores et déjà reculé et dévalorisé, et que ce qui va suivre n'est rien d'autre que le discours de Socrate.
Is it Aristophanes or Agathon who occupies the central position? It matters little to decide. Together they surely occupy the central place, since everything previously demonstrated is, when their turn comes, already devalued and pushed aside, and what follows is nothing other than Socrates' speech.
Sur le discours d'Agathon, le poète tragique, il y aurait à dire un monde de choses, non pas seulement érudites, qui nous entraîneraient dans un détail, voire dans une histoire de la tragédie, dont je vous ai d'ailleurs donné tout à l'heure certain relief. L'important n'est pas cela, mais de vous en faire percevoir la place dans l'économie du Banquet.
Volumes could be said about the discourse of Agathon, the tragic poet—not merely erudite remarks dragging us into details or a history of tragedy, though I did earlier sketch certain contours. What matters is making you perceive its place in the economy of The Symposium.
Vous l'avez lu, il y a cinq ou six pages dans la traduction française par Robin, dans la collection Guillaume Budé. Je vais le prendre vers son acmé, vous verrez pourquoi. Je rappelle que je suis moins ici pour vous faire un commentaire élégant que pour vous amener à ce à quoi Le Banquet peut, ou doit, nous servir.
You have read it—five or six pages in Robin's French translation from the Guillaume Budé collection. I shall focus on its climax; you will see why. Let me reiterate that I am less here to provide elegant commentary than to lead you toward what The Symposium can or must serve us for.
Le moins que l'on puisse dire du discours d'Agathon est qu'il a depuis toujours frappé les lecteurs par son extraordinaire sophistique, au sens moderne, commun, péjoratif, du mot. Le type de cette sophis- tique est de dire que l'Amour ni ne commet d'injustice, ni n'en subit de la part d'un dieu, ni à l'égard d'un dieu, ni de la part d'un homme, ni à l'égard d'un homme. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a violence dont il pâtisse, s'il pâtit en quelque chose, car chacun sait que la violence ne met pas la main sur l'amour. Donc aucune violence non plus, en ce qu'il fait, et qui soit son fait, car c'est de bon gré, nous dit-on, que tous, en tout, se mettent aux ordres de l'amour. Or, les choses sur lesquelles le bon gré s'accorde au bon gré, ce sont celles-là que proclament justes les Lois, reines de la cité. Moralité — l'amourest ce qui est au principe des lois de la cité, et ainsi de suite. Comme l'amour est le plus fort de tous les désirs, l'irrésistible volupté, il sera confondu avec la tempérance, puisque la tempérance est ce qui règle les désirs et les voluptés. En droit, l'amour doit donc s'identifier à la position de la tempérance.
The least one can say of Agathon’s speech is that it has always struck readers by its extraordinary sophistry—in the modern, common, pejorative sense of the term. The hallmark of this sophistry lies in claiming that Love neither commits injustice nor suffers it from a god, whether toward a god or a human. Why? Because Love is impervious to violence should he suffer anything, for all know that violence cannot lay hands on Love. Hence, no violence in what he does either, for all willingly submit to Love’s command in all things. Now, matters where mutual consent reigns are precisely what the Laws—sovereigns of the city—proclaim just. Morality follows: Love is the foundation of the city’s laws, and so on. Since Love is the strongest of all desires, the irresistible rapture, he becomes conflated with temperance, for temperance governs desires and pleasures. In principle, Love must thus coincide with the position of temperance.
Manifestement, on s'amuse. Qui s'amuse? Est-ce seulement nous, les lecteurs? Nous aurions tort de croire que nous soyons les seuls. Agathon n'est certes pas ici en posture secondaire, ne serait-ce que parce que, au moins dans le principe de la situation, il est l'aimé de Socrate. Faisons à Platon le crédit de croire qu'il s'amuse aussi de ce que j'appellerai d'ores et déjà, et je le justifierai plus encore par la suite, le discours macaronique du tragédien. Mais je suis sûr, et vous le serez aussi dès que vous l'aurez lu vous aussi, que nous aurions tort de ne pas comprendre que ce n'est pas seulement nous, ni Platon, qui nous amusons ici. Contrairement à ce que les commentateurs ont dit, il est tout à fait hors de question que celui qui parle, à savoir Agathon, ne sache pas très bien lui-même ce qu'il fait.
Clearly, this is playful. Who is having fun here? Is it merely us, the readers? We would be wrong to think ourselves the only ones. Agathon is certainly not in a secondary position here, if only because, at least in the situational logic, he is Socrates’ beloved. Let us credit Plato with the notion that he too is amused by what I will henceforth call—and will further justify—the tragedian’s macaronic discourse. But I am certain, as you will be once you read it yourself, that we would err in failing to recognize that it is not just us, nor Plato, who are entertained here. Contrary to commentators’ claims, it is entirely implausible that the speaker—Agathon—does not know full well what he is doing.
Les choses vont si loin et si fort qu'au sommet de son discours, Agathon nous dit Et d'ailleurs, je vais vous improviser là-dessus deux petits vers de ma façon.
The matter escalates to such heights that at the climax of his speech, Agathon declares: And besides, I’ll improvise two little verses of my own on this.
Il s'exprime en ces termes – εἰρήνην μὲν ἐν ἀνθρώποις, ce qui veut dire l'amour, c'est la fin du rififi. Singulière conception. II faut bien dire que jusqu'à cette modulation idyllique, on ne s'en était guère douté.
He expresses himself thus: εἰρήνην μὲν ἐν ἀνθρώποις—which means: Love, that’s the end of strife. A curious conception. Up to this idyllic modulation, one could hardly have suspected as much.
Mais pour mettre les points sur les i, il en remet – πελάγει δε γαλήνην, ce qui veut dire que tout est en panne. Calme plat sur la mer. Il faut se souvenir de ce que veut dire calme plat sur la mer pour les Anciens - cela veut dire que plus rien ne marche, les vaisseaux restent bloqués à Aulis, et quand cela vous arrive en pleine mer, on est excessivement embêté, tout aussi embêté que quand cela vous arrive au lit. Évoquer à propos de l'amour πελάγει δὲ γαλήνην, il est bien clair que l'on est en train de rigoler un peu. L'amour, c'est ce qui vous met en panne, c'est ce qui vous fait faire fiasco.
But to dot the i’s, he adds: πελάγει δὲ γαλήνην—meaning dead calm upon the sea. We must recall what dead calm meant for the ancients: ships stranded at Aulis, and when struck mid-voyage, extreme vexation—no less vexing than when it occurs in bed. To evoke πελάγει δὲ γαλήνην in relation to Love makes it abundantly clear that we are dealing with a jest. Love is what leaves you stranded, what makes you flounder.
Ce n'est pas tout, il dit après il n'y a plus de vent chez les vents. On en remet l'amour, il n'y a plus d'amour, νηνεμίαν ἀνέμων. Cela sonne d'ailleurs comme les vers à jamais comiques d'une certaine tradition, comme ces deux vers de Paul-Jean TouletSous le double ormement d'un nom mol ou sonore, Non, il n'est rien que Nanine et Nonore.
But there’s more: he says there is no wind among the winds. Love piles it on—νηνεμίαν ἀνέμων—which resonates like the eternally comic verses of a certain tradition, such as Paul-Jean Toulet’s lines: Sous le double ormement d’un nom mol ou sonore, / Non, il n’est rien que Nanine et Nonore.
Nous sommes dans ce registre-là. Et κοίτην en plus, ce qui veut dire à la couche, coucouche panier, plus de vents dans les vents, tous les vents sont couchés. Puis ὕπνον τένὶ κήδει. Chose singulière, l'amour nous apporte le sommeil au sein des soucis, pourrait-on traduire au premier abord, mais regardez bien le sens de ces cadences et de ce κῆδος.
We are in that register. And κοίτην—to the bed—coocoo in the nest: no winds in the winds, all winds laid to rest. Then ὕπνον τένὶ κήδει. At first glance, one might translate this as Love brings sleep amid cares, but look closely at the cadences and this κῆδος.
Le terme grec est toujours riche de dessous qui nous permettraient de revaloriser singulièrement ce qu'un jour, M. Benveniste, avec sans doute de grandes bienveillances pour nous, mais manquant peut-être malgré tout quelque chose d'essentiel à ne pas suivre Freud, a articulé sur les ambivalences des signifiants pour notre premier numéro de La Psychanalyse. Le κῆδος n'est pas simplement le souci, c'est aussi la parenté. Le hupnon t'éni kèdei nous l'ébauche comme parent par alliance d'une cuisse d'éléphant, comme on le trouve quelque part chez Lévi- Strauss. Cet hupnos, sommeil tranquille, t'éni kèdeï, dans les rapports avec la belle-famille, me paraît digne de couronner des vers incontes- tablement faits pour nous secouer si nous n'avons pas encore compris qu'Agathon raille.
The Greek term is always rich with undertones that would allow us to remarkably revalue what Benveniste once articulated—with great goodwill toward us, yet perhaps missing something essential by not following Freud—regarding the ambivalence of signifiers in our first issue of La Psychanalyse. The κῆδος is not merely worry; it is also kinship. This ὕπνον τένὶ κήδει sketches for us a kinship through alliance as convoluted as an elephant’s thigh in Lévi-Strauss. This ὕπνος—tranquil sleep—in the midst of in-laws seems a fitting crown to verses unmistakably crafted to jolt us if we’ve missed that Agathon is mocking.
D'ailleurs, à partir de ce moment-là, littéralement il se déchaîne, et nous dit que l'amour, c'est ce qui nous libère, nous débarrasse de la ployance que nous sommes les uns pour les autres des étrangers. Naturellement, quand on est possédé par l'amour, on se rend compte qu'on fait tous partie d'une grande famille, c'est véritablement à partir de ce moment-là qu'on est au chaud et à la maison. Et ainsi de suite, ça continue pendant des lignes. Je vous laisse au plaisir de vos soirées le soin de vous en pourlécher les babines.
From this point on, he literally unleashes himself, declaring that Love liberates us, ridding us of the estrangement we harbor toward one another. Naturally, when possessed by Love, we realize we all belong to one great family—truly, from that moment, we are home and snug. And so it continues, line after line. I leave you the pleasure of savoring it lip-smackingly at your leisure.
Êtes-vous d'accord que l'amour est bien l'artisan de l'humeur facile, qu'il bannit toute mauvaise humeur, qu'il est libéral, qu'il est incapable d'être mal intentionné? Il y a là une énumération sur laquelle j'aimerais avec vous longuement m'attarder. L'amour est dit être le père de Τρυφή, d'Αβρότης, de Χλιδή, des Χάριτες, de Ίμερος, et de Πόθος. On peut traduire au premier abord Bien-être, Délicatesse, Langueur, Gra- cieusetés, Ardeurs, Passion. Il nous faudrait plus de temps que nous n'en disposons ici pour faire le double travail qui consisterait à trouver leparallèle des termes grecs et à les confronter avec le registre des bienfaits et de l'honnêteté dans l'amour courtois, tel que je l'avais rappelé devant vous l'année dernière. Il vous serait facile alors de voir qu'il est tout à fait impossible de se contenter du rapprochement que fait en note M. Léon Robin avec la Carte du Tendre, comme on pourrait le faire avec les vertus du Chevalier dans la Minne, qu'il n'évoque d'ailleurs pas.
Would you agree that love is indeed the artisan of good humor, banishing all ill temper, being liberal, incapable of malice? Here lies an enumeration I would like to dwell upon at length with you. Love is said to be the father of Τρυφή (Luxury), Αβρότης (Delicacy), Χλιδή (Languor), Χάριτες (Graces), Ίμερος (Desire), and Πόθος (Longing). A preliminary translation might yield: Well-being, Refinement, Languor, Graciousness, Ardor, Passion. We would need more time than we have here to perform the dual task of aligning the Greek terms with their counterparts and contrasting them with the register of courtly love’s virtues and proprieties, as I recalled for you last year. You would then easily see that it is entirely insufficient to accept the comparison made in a footnote by M. Léon Robin with the Carte du Tendre, as one might do with the Knight’s virtues in Minne—which he does not mention.
Je pourrais vous montrer texte en main qu'il n'y a pas un de ces termes qui se prête à un tel parallèle. Truphè, par exemple, que l'on se contente de traduire par bien-être, est, chez la plupart des auteurs, et non pas seulement des auteurs comiques, utilisé avec les connotations les plus désagréables. Dans Aristophane par exemple, le mot désigne ce qui, chez une femme, une épouse, est tout d'un coup introduit dans la paix d'un homme, de ses insupportables prétentions. La femme dite τρυφέρα est une insupportable snobinette, celle qui ne cesse un seul instant de faire valoir devant son mari les supériorités de son père et la qualité de sa famille. Et ainsi de suite. Il n'y a pas un seul de ces termes qui ne soit habituellement, et en grande majorité, par les auteurs, qu'il s'agisse cette fois des tragiques, voire même de poètes comme Hésiode, conjoint, juxtaposé, avec l'emploi d'αύθαδία, signifiant une des formes les plus insupportables de l'hubris et de l'infatuation.
With texts in hand, I could show you that not one of these terms lends itself to such a parallel. Take Truphè (Luxury), for instance, which is rendered merely as "well-being." In most authors—not just comic ones—it carries highly disagreeable connotations. In Aristophanes, for example, the word designates what, in a woman or wife, suddenly disrupts a man’s peace through her unbearable pretensions. The so-called τρυφέρα (luxury-obsessed) woman is an insufferable snob, ceaselessly flaunting her father’s superiority and her family’s status. And so on. Not one of these terms fails to be habitually—and overwhelmingly, across authors, whether tragedians or even poets like Hesiod—paired or juxtaposed with αύθαδία (authadia), signifying one of the most intolerable forms of hubris and self-infatuation.
Je ne veux que vous indiquer ces choses en passant. On continue. L'amour est aux petits soins pour les bons, par contre jamais il ne lui arrive de s'occuper des vilains, dans la lassitude et dans l'inquiétude, dans le feu de la passion et dans le jeu de l'expression, etc. Ce sont de ces traductions qui ne signifient absolument rien, car vous avez en grec ἐν πόνῳ, ἐν φόβῳ, ἐν λόγῳ, ce qui veut dire dans le pétrin, dans la crainte, dans le discours. Κυβερνήτης, ἐπιβάτης, c'est celui qui tient le gouvernail, c'est aussi celui qui est toujours prêt à diriger. Autrement dit, on s'amuse beaucoup. Ponő, phobo, potho, logo sont dans le plus grand désordre. Il s'agit toujours de produire le même effet d'ironie, voire de désorientation qui, chez un poète tragique, n'a pas d'autre sens que de souligner que l'amour est ce qui est vraiment inclassable, ce qui vient se mettre en travers de toutes les situations significatives, ce qui n'est jamais à sa place, ce qui est toujours hors de saison.
I merely note these points in passing. Let us continue. Love attends to the soins (care) of the good, yet never busies itself with the wicked—amidst weariness and anxiety, passion’s fire and expression’s play, etc. Such translations are utterly meaningless, for in Greek you have ἐν πόνῳ (in toil), ἐν φόβῳ (in fear), ἐν λόγῳ (in discourse). Κυβερνήτης (he who steers the helm), ἐπιβάτης (ever ready to direct)—these terms too are in play. In other words, the jesting is relentless. Ponő (toil), phobo (fear), potho (longing), logo (discourse) are thrown into utter disarray. The aim remains to produce the same ironic effect—even disorientation—which, coming from a tragic poet, can only underscore that love is truly unclassifiable, what crosses all meaningful situations, what is never in its place, always out of season.
Que cette position soit défendable ou non, ce n'est pas ce dont il s'agit, et certes, en toute rigueur, ce n'est pas là le sommet du discoursconcernant l'amour dans Le Banquet. L'important est que ce soit dans la perspective du poète tragique que nous soit fait sur l'amour le seul discours qui soit ouvertement et complètement dérisoire. Et d'ailleurs, pour cacheter le bien-fondé de cette interprétation, il n'est que de lire a conclusion d'Agathon. Que ce discours, mon œuvre, dit-il, soit, ô Phèdre, mon offrande au dieu, mélange aussi parfaitement mesuré que j'en suis capable, plus simplement, composant pour autant que j'en suis capable le jeu et le sérieux.
Whether this position is defensible or not is beside the point. Strictly speaking, this is hardly the pinnacle of discourse on love in The Symposium. What matters is that the sole openly and wholly derisory account of love comes to us through the lens of the tragic poet. To seal the validity of this interpretation, one need only read Agathon’s conclusion. "Let this speech, my work," he says, "be my offering to the god, O Phaedrus—a blend as perfectly measured as I can manage, or more simply, composing to the best of my ability both play and seriousness."
Le discours lui-même s'affecte, si l'on peut dire, de sa connotation, discours amusant, discours d'amuseur, et ce n'est rien d'autre qu'Aga- thon comme tel, c'est-à-dire comme celui dont l'on est en train de feter, ne l'oublions pas, le triomphe au concours tragique nous sommes au lendemain de son succès, a droit de dire de l'amour.
The speech itself is tinged, so to speak, with its own connotation—amusing speech, entertainer’s speech. This is none other than Agathon as such: the one whose tragic victory we are celebrating (let us not forget, this is the day after his competition triumph) claiming the right to speak of love.
Il n'y a rien là qui doive désorienter. Dans toute tragédie située dans le contexte plein, c'est-à-dire dans le contexte antique, l'amour fait toujours figure d'incident en marge, et, si l'on peut dire, à la traîne. Bien loin d'être celui qui dirige et qui court en avant, l'amour ne fait là que se traîner. C'est le terme même que vous trouverez dans le discours d'Agathon l'amour est à la traîne de celui auquel assez curieusement en un passage il le compare, et qui est Atè.
There is nothing disorienting here. Within the full context of ancient tragedy, love always figures as a marginal incident, dragging along, as it were. Far from leading the charge, love trails behind. This is the very term you will find in Agathon’s speech: love "trails after" the one to whom, quite curiously in one passage, he compares it—Atè.
Je vous en ai promu l'année dernière la fonction dans la tragédie. Atè, c'est le malheur, la chose qui s'est mise en croix et qui jamais ne peut s'épuiser, la calamité qui est derrière toute l'aventure tragique et qui, comme nous dit le poète, car c'est à Homère qu'à cette occasion on se réfère, ne se déplace qu'en courant sur la tête des hommes, de ses pieds trop tendres pour reposer sur le sol. Ainsi il passe, Atè, rapide, indifferent, frappant et dominant à jamais, courbant les têtes et rendant les hommes fous. Chose singulière, c'est dans ce discours que l'on s'y réfère pour nous dire que l'amour doit avoir comme lui la plante des pieds bien fragile pour ne pouvoir se déplacer que sur la tête des hommes. Et là-dessus, pour confirmer une fois de plus le caractère fantaisiste du discours, on fait quelques plaisanteries sur le fait qu'après tout, les crânes, c'est peut-être pas si tendre que ça.
Last year, I expounded its function in tragedy. Atè is calamity—the crossed thing that never exhausts itself, the disaster behind every tragic venture. As the poet tells us (referring here to Homer), Atè "runs over men’s heads" on feet too tender to tread the ground. Thus it passes—swift, indifferent, striking and forever dominating, bending heads and driving men mad. Remarkably, this speech references Atè to claim that love, like it, must have delicate soles to tread only on human heads. And here, to reaffirm the speech’s fanciful nature, jokes follow about how skulls might not be so tender after all.
Toute notre expérience de la tragédie nous confirme l'analyse que nous faisons du style de ce discours. Du fait du contexte chrétien, un vide se produit dans la fatalité foncière, dans le fermé et l'incompré- hensible de l'oracle fatal, dans l'inexprimable du commandement auniveau de la seconde mort. À mesure que ce commandement ne peut plus être soutenu, puisque nous nous trouvons devant un dieu qui ne saurait donner des ordres insensés et qui vient faire que la mort ne soit plus cruelle, vient aussi l'amour. Il prend cette place, remplit ce vide.
Our entire experience of tragedy confirms the analysis we make of this discourse's style. Due to the Christian context, a void emerges within fundamental fatality, within the sealed and incomprehensible nature of the fatal oracle, within the inexpressible dimension of the commandment at the level of the second death. As this commandment can no longer be sustained—since we now face a God who would not issue senseless orders and who ensures death is no longer cruel—love enters. It occupies this vacancy, fills this void.
Iphigénie de Racine en est la plus belle illustration. Cette mutation est en quelque sorte incarnée. Il fallait que nous fussions arrivés au contexte chrétien pour qu'Iphigénie ne suffise plus comme personnage tragique, et qu'il faille la doubler d'Ériphile. À juste titre, non pas simplement pour qu'elle puisse être sacrifiée à sa place, mais parce qu'elle est la seule véritable amoureuse. Cet amour, on nous le fait terrible, horrible, mauvais, tragique, pour restituer une certaine pro- fondeur à l'espace de la tragédie. Et c'est aussi bien parce que cet amour, qui occupe assez la pièce, avec Achille principalement, chaque fois qu'il se manifeste comme amour pur et simple, et non pas comme amour noir, amour de jalousie, est irrésistiblement comique.
Racine's Iphigenia offers its most beautiful illustration. This mutation is in some way incarnated. We had to reach the Christian context for Iphigenia to no longer suffice as a tragic figure, requiring her doubling with Ériphile. Rightly so—not merely so she could be sacrificed in her stead, but because Ériphile alone embodies genuine love. This love is portrayed as terrible, horrific, wicked, and tragic to restore depth to tragedy's space. And equally because the love occupying much of the play—primarily with Achilles—whenever manifested as simple, pure love rather than dark, jealous love, becomes irresistibly comical.
Bref, nous voici au carrefour où, comme il sera rappelé dans les dernières conclusions du Banquet, il ne suffit pas, pour parler de l'amour, d'être poète tragique, il faut être aussi un poète comique.
In short, we arrive at the crossroads where, as the Symposium's final conclusions will remind us, speaking of love requires not only being a tragic poet but also a comic one.
C'est à ce point que Socrate reçoit le discours d'Agathon, Pour apprécier comment il l'accueille, il était nécessaire, vous le verrez par la suite, de l'articuler avec autant d'accent que j'ai cru aujourd'hui devoir le faire.
At this juncture, Socrates receives Agathon's discourse. To appreciate his reception of it, you will see that articulating it with the emphasis I have deemed necessary today proves essential.
D'ÉPISTÈMÈ À MUTHOS
FROM EPISTÊMÊ TO MUTHOS
De l'amour au désir. Limites du savoir socratique. Socrate dicæcisé. Masculin désirable, féminin désirant. Métaxu de l'amour.
From Love to Desire. Limits of Socratic Knowledge. Socrates Unmasked. Desirable Masculine, Desiring Feminine. The Metaxu of Love.
Nous sommes donc arrivés, dans Le Banquet, au moment où Socrate va prendre la parole dans l'épaïnos, ou l'enkőmion. Je vous l'ai dit en passant, ces deux termes ne sont pas tout à fait équivalents, mais je n'ai pas voulu m'arrêter à leur différence, qui nous aurait entraînés dans une discussion un peu excentrique.
We have thus reached the moment in the Symposium where Socrates is about to deliver his epainos or enkomion. I mentioned in passing that these terms are not entirely equivalent, but I did not wish to dwell on their distinction, which would have led us into tangential debate.
- Dans la louange de l'amour, il nous est affirmé par Socrate lui-même, et.sa parole ne saurait dans Platon être contestée, que s'il sait quelque chose, s'il est quelque chose en quoi il n'est pas ignorant, c'est dans les choses de l'amour. Ne perdons pas ce point de vue dans tout ce qui va se passer..
In praising love, Socrates himself asserts—and his word in Plato cannot be contested—that if he knows anything, if there is one domain where he is not ignorant, it is in matters of love. Let us not lose sight of this throughout what follows.
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Je vous ai souligné la dernière fois, d'une façon, je pense, suffisam- ment convaincante, le caractère étrangement dérisoire du discours d'Agathon.
Last time, I emphasized—in what I hope was sufficiently convincing fashion—the strangely derisory character of Agathon's discourse.
Agathon le tragédien parle de l'amour d'une façon qui donne le sentiment qu'il bouffonne dans un discours macaronique. À tout ins- tant, l'expression qu'il nous suggère, c'est qu'il charrie un peu. J'ai souligné jusque dans le contenu et le corps des arguments, comme dans le style et le détail de l'élocution elle-même, le caractère exces- sivement provocant des versiculets où il s'exprime à un moment, et comme il est déconcertant de voir le thème du Banquet culminer dansun tel discours. Cette lecture n'est pas nouvelle, si la fonction que nous lui donnons dans le développement du Banquet peut l'être. Le caractère dérisoire du discours d'Agathon a arrêté depuis toujours ceux qui l'ont lu et commenté. C'est au point que pour citer ce per- sonnage de la science allemande du début du siècle dont le nom, le jour où je vous l'ai dit, vous a fait rire je ne sais pourquoi Wila- mowitz-Moellendorff dit, suivant en cela la tradition d'à peu près tous ceux qui l'ont précédé, que le discours d'Agathon se caractérise par sa Nichtigkeit, sa nullité.
Agathon the tragedian speaks of love in a manner suggesting he is clowning through a macaronic discourse. At every turn, his expression conveys that he is piling it on thick. I stressed how both the content and substance of his arguments, as well as his stylistic delivery, exhibit provocatively excessive versicles. It is disconcerting to see the Symposium's thematic apex embodied in such a speech. This reading is not novel, though our interpretation of its function within the dialogue's development may be. The derisory nature of Agathon's discourse has always struck its readers and commentators. To such an extent that even Wilhelmowitz-Moellendorff—that pillar of early 20th-century German scholarship whose name amused you when I mentioned it—echoing nearly all prior interpreters, describes Agathon's speech through its Nichtigkeit, its nullity.
Il est alors bien étrange que Platon ait mis ce discours dans la bouche de celui qui précède immédiatement Socrate, et qui est, ne l'oublions pas, l'aimé de Socrate au moment du banquet.
It is thus quite strange that Plato placed this discourse in the mouth of Socrates' immediate predecessor—who, let us recall, was Socrates' beloved at the banquet.
Avant même qu'Agathon ne prenne la parole, s'intercale une sorte d'intermède. Socrate dit quelque chose comme Après tout ce qui vient d'être entendu, si maintenant Agathon ajoute son discours aux autres, comment vais-je, moi, pouvoir parler? Agathon de son côté s'excuse et annonce lui aussi quelque hésitation, crainte, intimidation, à parler devant un public, disons, aussi éclairé, aussi intelligent, ἔμφρονες. Et là-dessus un débat s'ébauche avec Socrate, qui com- mence à l'interroger à peu près dans ces termes N'est-ce donc que devant nous que tu rougirais de te montrer éventuellement inférieur ? Devant les autres, devant la foule, la cohue, te sentirais-tu serein à avancer des thèmes moins assurés? Là, mon Dieu, nous ne savons pas très bien dans quoi nous nous engageons. La pente pourrait être sca- breuse. Est-ce une sorte d'aristocratisme du dialogue? Ou, comme c'est plus vraisemblable, car toute la pratique de Socrate en témoigne, s'agit-il de montrer que même un ignorant, même un esclave, est susceptible, convenablement interrogé, de révéler en lui-même les germes d'un jugement sûr, et de la vérité ?
Before Agathon even speaks, an interlude unfolds. Socrates remarks: "After all that has been said, if Agathon now adds his speech to the others, how shall I manage to speak?" Agathon in turn apologizes, expressing hesitation and intimidation before such an enlightened, intelligent audience (emphrones). Here a debate emerges with Socrates, who begins interrogating him: "Would you blush only before us if proven inferior? Before the crowd, the masses, would you feel serene advancing less assured theses?" At this point, we find ourselves on uncertain ground. The slope could prove treacherous. Is this a form of aristocratic elitism in dialogue? Or, more plausibly—as Socrates' entire practice testifies—is it to show that even an ignoramus, even a slave, when properly questioned, can reveal within themselves the seeds of sound judgment and truth?
Sur cette pente, Phèdre intervient Agathon, ne laisse pas Socrate t'entraîner. Il n'a d'autre plaisir, dit-il expressément, que de parler avec celui qu'il aime, et si nous nous engagions dans ce dialogue, on n'en finirait plus. Là-dessus, Agathon entame son discours, après quoi Socrate se trouve en position de le reprendre.
On this slippery slope, Phaedrus intervenes: "Agathon, don't let Socrates distract you. His sole pleasure," he states explicitly, "is conversing with his beloved. If we enter this dialogue, it will never end." Thereupon Agathon commences his discourse, after which Socrates positions himself to critique it.
Pour le faire, il n'a que la partie trop belle. Sa méthode se montre aussitôt éclatante de supériorité, et fait apparaître avec la plus grande aisance, ce qui vient éclater dialectiquement dans le discours d'Aga-thon. Le procédé est tel que ce ne peut être là qu'une réfutation, qu'un anéantissement du discours d'Agathon, qui en dénonce l'ineptie et la nullité, que les commentateurs, et nommément celui que j'évoquais tout à l'heure, pensent que Socrate hésite à pousser trop loin l'humiliation de son interlocuteur. Il y aurait là un ressort qui explique pourquoi Socrate s'arrête, et prend le truchement de celle qui ne sera dans la suite de l'histoire qu'une figure prestigieuse, Diotime, l'étrangère de Mantinée. S'il fait parler Diotime à sa place, s'il se fait enseigner par elle, ce serait pour ne pas rester plus longtemps en posture de magistère vis-à-vis de celui auquel il a porté le coup décisif.
To accomplish this, he finds himself in too advantageous a position. His method immediately reveals itself as dazzlingly superior, making dialectical flaws in Agathon’s discourse evident with the greatest ease. The procedure is such that it can only amount to a refutation, an annihilation of Agathon’s speech, exposing its absurdity and nullity. Commentators — notably the one I evoked earlier — suggest that Socrates hesitates to push his interlocutor’s humiliation too far. There would be a tactical reason explaining why Socrates stops and resorts to the intermediary of one who will later be a prestigious figure, Diotima, the stranger from Mantinea. By having Diotima speak in his place, by presenting himself as taught by her, he would avoid prolonging his magistral posture toward the one he has dealt a decisive blow.
se fait relayer par un personnage imaginaire qui l'enseigne lui-meme, afin de ménager le désarroi qu'il a imposé à Agathon.
He relays himself through an imaginary character who teaches him, in order to mitigate the disarray he has imposed on Agathon.
Je m'inscrirai en faux contre cette position. Si nous regardons le texte de plus près, nous ne saurions dire que ce soit tout à fait là son sens. Là même où l'on veut nous montrer, dans le discours d'Agathon, l'aveu de son fourvoiement Je crains bien, Socrate, de n'avoir absolument rien su des choses que j'étais en train de dire-, l'impression qui nous reste à l'entendre est plutôt celle de quelqu'un qui répond
I take issue with this position. Upon closer examination of the text, we cannot say this is entirely its meaning. Even where we are shown Agathon’s admission of error — "I fear, Socrates, that I knew absolutely nothing of what I was just saying" — the impression we retain is rather of someone responding:
-Nous ne sommes pas sur le même plan, j'ai parlé d'une façon qui avait un sens, un dessous, disons même, à la limite, j'ai parlé par énigme
"We are not on the same plane. I spoke in a manner that had meaning, an undercurrent — let us even say, at the limit, I spoke enigmatically"
n'oublions pas αἶνος, και αινίττομαι, qui nous mène tout droit à l'étymologie même de l'énigme ce que j'ai dit, je l'ai dit sur un certain ton.
(let us not forget αἶνος, και αινίττομαι, which leads us directly to the very etymology of enigma: "What I said, I said in a certain tone").
. Et aussi bien, nous lisons dans le discours-réponse de Socrate qu'il y.a une certaine façon de concevoir la louange qui consiste à enrouler autour de l'objet de la louange tout ce qui peut être dit de meilleur. C'est une manière que, pour un moment, Socrate dévalorise, mais est-ce bien cela qu'a fait Agathon? Au contraire, il semble que dans l'excès même de son discours, il y avait quelque chose qui ne demandait qu'à être entendu. Pour tout dire, à entendre la réponse d'Agathon d'une façon qui, je crois, est la bonne, nous pouvons avoir un instant l'impression, à la limite, que Socrate, à introduire ici sa critique, sa dialectique, son mode d'interrogation, se trouve dans la position pédante.
Moreover, in Socrates’ reply, we read that there is a certain way of conceiving praise that consists of wrapping the object of praise in all that can be said most gloriously. This is a method Socrates momentarily devalues, but is this truly what Agathon did? On the contrary, it seems the very excess of his discourse contained something demanding to be heard. To put it plainly, if we interpret Agathon’s response correctly — as I believe we should — we may momentarily sense, at the limit, that Socrates, by introducing his critique, his dialectic, his mode of interrogation here, assumes a pedantic position.
• Il est clair que quoi que ce soit qu'Agathon ait fait, cela participait d'une sorte d'ironie. C'est Socrate, arrivé là avec ses gros sabots, qui change la règle du jeu. Et à la vérité, quand Agathon reprend – Εγώ,φάναι, ὦ Σώκρατες, etc, je ne me mettrai pas à antiloguer, à contester avec toi, mais je suis d'accord, vas-y selon ton mode, selon ta façon de faire, nous voyons là quelqu'un qui se dégage, qui dit à l'autre Passons maintenant à l'autre registre, à une autre façon d'agir avec la parole. Mais on ne saurait dire comme les commentateurs, et jusqu'à celui dont j'ai sous les yeux le texte, Léon Robin, que c'est de la part d'Agathon un signe d'impatience.
• It is clear that whatever Agathon did, it partook of a kind of irony. It is Socrates, arriving in his clumsy boots, who changes the rules of the game. And in truth, when Agathon responds — "As for me, I won’t start disputing with you, Socrates..." — we see someone disengaging, telling the other: "Let us now move to another register, another way of handling speech." But we cannot agree with commentators — even Léon Robin, whose text lies before me — that this signals impatience on Agathon’s part.
Pour apprécier si le discours d'Agathon peut se mettre entre les guillemets de ce jeu vraiment paradoxal, de cette sorte de tour de force sophistique, nous n'avons qu'à prendre au sérieux, c'est la bonne façon, ce que Socrate en dit lui-même. Pour user du terme français qui lui correspond le mieux, c'est un discours qui le sidère, qui le méduse, comme il est expressément dit, puisque Socrate fait un jeu de mots sur le nom de Gorgias et la figure de la Gorgone. Un tel discours, qui ferme la porte au jeu dialectique, méduse Socrate, et le transforme, dit-il, en pierre. Ce n'est pas là un effet à dédaigner.
To assess whether Agathon’s discourse can be framed within the quotation marks of this truly paradoxical play, this sort of sophistic tour de force, we need only take seriously — as we should — what Socrates himself says of it. To use the most fitting French term, it is a discourse that stuns him, that petrifies him, as is explicitly stated when Socrates puns on Gorgias’ name and the figure of the Gorgon. Such a discourse, which bars the way to dialectical play, petrifies Socrates and turns him, he says, to stone. This is no negligible effect.
Certes, Socrate porte les choses sur le plan de sa méthode, à nous soumise par Platon. Il s'agit de sa méthode interrogative, de sa façon de questionner, et aussi d'articuler, de diviser l'objet, d'opérer selon cette diaïrésis grâce à quoi l'objet se présente à l'examen, situé d'une certaine manière dont nous pouvons repérer le registre. La méthode socratique suggère ainsi à l'origine un développement du savoir, qui constituera un progrès. Mais la portée du discours agathonesque n'en est pas pour autant anéantie. Elle est d'un autre registre, mais reste exemplaire, et joue une fonction essentielle dans le progrès de ce qui se démontre à nous par la voie de la succession des éloges concernant l'amour.
Certainly, Socrates transposes matters onto the plane of his method, as presented to us by Plato. It concerns his interrogative method, his way of questioning, of articulating and dividing the object, operating through that diaïrésis (method of division) by which the object presents itself for examination, situated in a certain manner whose register we can discern. The Socratic method thus suggests at its origin a development of knowledge that will constitute progress. Yet the import of Agathonian discourse is not thereby annihilated. It belongs to another register but remains exemplary, playing an essential role in the progression of what is demonstrated to us through the succession of encomia concerning love.
Sans doute est-il pour nous significatif, riche d'enseignements, de suggestions, de questions, que ce soit Agathon le tragique qui de l'amour ait fait, si l'on peut dire, le romancero comique, et que ce soit Aristophane le comique qui en ait parlé dans son sens de passion, avec un accent presque moderne. L'intervention de Socrate intervient en manière de rupture, mais sans dévaloriser, ni réduire à rien ce qui vient de s'énoncer dans le discours d'Agathon. Pouvons-nous tenir pour rien ou pour une simple antiphrase, le fait que Socrate mette tout l'accent sur le fait que c'était καλὸν λόγον, un beau discours? L'évocation du ridicule, de ce qui peut provoquer le rire, a été souvent faitedans le texte qui précède, mais Socrate ne semble nullement nous dire que ce soit de cela qu'il s'agisse au moment de ce changement de registre. Au moment où il amène le coin que sa dialectique enfonce dans le sujet pour y apporter ce que l'on attend de la lumière socratique, c'est d'un discord que nous avons le sentiment, et non pas d'une mise en balance qui soit tout entière pour annuler ce qui a été formulé dans lè discours d'Agathon.
Undoubtedly, it is significant for us—rich with lessons, suggestions, and questions—that Agathon the tragedian should have made of love, so to speak, a comic romance, while Aristophanes the comedian spoke of it as a passion with an almost modern accent. Socrates’ intervention arrives as a rupture, yet without devaluing or negating what has just been articulated in Agathon’s discourse. Can we dismiss as mere antiphrase Socrates’ emphasis that this was καλὸν λόγον, a beautiful discourse? The evocation of ridicule and laughter recurs throughout the preceding text, yet Socrates in no way suggests this to be the crux at the moment of shifting registers. As he drives the wedge of his dialectic into the subject to bring forth the expected Socratic illumination, we sense a dissonance rather than a wholesale cancellation of Agathon’s formulations.
Avec l'interrogation socratique, avec ce qui s'articule comme étant proprement la méthode de Socrate, par quoi, si vous me permettez ce jeu de mots en grec, l'érőménos, l'aimé, va devenir l'érőtôménos, l'inter- rogé, jaillit un thème que depuis le début de mon commentaire j'ai plusieurs fois annoncé, à savoir la fonction du manque.
With the Socratic interrogation—with what is articulated as Socrates’ proper method—through which, if you permit this Greek wordplay, the erōménos (the beloved) becomes the erōtōmenos (the interrogated), there emerges a theme I have repeatedly signaled since the outset of this commentary: the function of lack.
Tout ce qu'Agathon dit par exemple sur le beau, qu'il appartient à l'amour, qu'il est un de ses attributs, succombe devant l'interrogation de Socrate Cet amour dont tu parles, est-il ou non amour de quelque chose? Aimer et désirer quelque chose, est-ce l'avoir ou ne pas l'avoir? Peut-on désirer ce que l'on a déjà ?
All that Agathon asserts, for instance, about Beauty—that it belongs to Love as one of his attributes—collapses before Socrates’ questioning: "Is this Love you speak of love of something or not? To love and desire something—is this to have it or not to have it? Can one desire what one already possesses?"
Je passe le détail de l'articulation de cette question, Socrate la tourne ét la retourne avec une acuité qui, comme d'ordinaire, fait de son interlocuteur quelqu'un qu'il manie et manœuvre. C'est bien là l'ambi- guïté de son questionnaire c'est qu'il est toujours le maître, même là où, pour nous qui lisons, cela pourrait dans bien des cas paraître une échappatoire. Peu importe, d'ailleurs, de savoir ce qui en cette occasion doit, ou peut, se développer en toute rigueur. Ce qui nous importe jci, c'est le témoignage que constitue l'essence de l'interrogation socra- tique, et aussi ce que Socrate introduit, veut produire et dont conven- tionnellement il parle pour nous.
I omit the detailed articulation of this question. Socrates turns it over with his customary acuity, maneuvering his interlocutor like a master—a hallmark of his ambiguous questioning. For us readers, this might often seem evasive. Regardless, what matters here is the testimony to the essence of Socratic interrogation and what Socrates introduces, aims to produce, and conventionally addresses to us.
Il nous est attesté que l'adversaire ne saurait refuser la conclusion, c'est à savoir que dans ce cas comme dans tout autre où l'objet du désir, pour celui qui éprouve ce désir, est quelque chose qui n'est point à sa disposition, et qui n'est pas présent, bref quelque chose qu'il ne possède pas, quelque chose qu'il n'est pas lui-même, quelque chose dont il est dépourvu, c'est de cette sorte d'objet qu'il a désir tout comme amour. Le texte est assurément traduit de façon faible – ἐπιθυμεῖ, il désire, τοῦ μὴ ἑτοίμου, c'est à proprement parler ce qui n'est pas du prêt-à-porter, τοῦ μὴ παρόντος, σε qui n'est pas Ιλ, ὁ μὴ ἔχει, σε qu'il n'a pas, ὁ μὴ ἔστιν αὐτὸς, e qu'il n'est paslui-même, οὗ ἐνδεής έστι, ce dont il est manquant, ce dont il manque essentiellement.
It is attested that the adversary cannot refuse the conclusion: namely, that in this case as in all others where the object of desire—for the one who experiences it—is something not within their grasp, not present, something they neither possess nor are themselves, something they fundamentally lack—it is precisely this kind of object that desire, as love, seeks. The text is weakly translated here: ἐπιθυμεῖ (desires) τοῦ μὴ ἑτοίμου (what is not ready-to-hand), τοῦ μὴ παρόντος (what is not present), ὁ μὴ ἔχει (what he does not have), ὁ μὴ ἔστιν αὐτὸς (what he is not himself), οὗ ἐνδεής έστι (that of which he is lacking).
C'est là ce qui est par Socrate articulé dans ce qu'il introduit à ce discours nouveau. Il s'agit de quelque chose dont il a dit qu'il ne se place pas sur le plan du jeu verbal, par quoi le sujet est capturé, captivé, figé, fasciné, et c'est en quoi sa méthode se distingue de la méthode sophis- tique. Ce discours qu'il poursuit, nous dit-il, sans recherche d'élégance, avec les mots de tous, il en fait résider le progrès dans l'échange, le dialogue, le consentement obtenu de celui à qui il s'adresse. Et ce consentement même est présenté comme le surgissement, l'évocation nécessaire, chez celui à qui il s'adresse, des connaissances qu'il a déjà.
This is what Socrates articulates in introducing his new discourse. It concerns something he claims does not reside in verbal play—through which the subject is captured, transfixed, fascinated—and thus distinguishes his method from sophistry. This discourse, he says, pursued without rhetorical elegance, using ordinary words, finds its progress in dialogue, exchange, and the interlocutor’s compelled consent. This consent itself is presented as the necessary evocation, within the addressee, of knowledge already latent within them.
C'est là, vous le savez, le point d'articulation essentiel sur quoi repose toute la théorie platonicienne de l'âme, de sa nature, de sa consistance et de son origine. Dans l'âme sont déjà là depuis toujours toutes ces connaissances, qu'il suffit de questions justes pour réévoquer et révéler.
This, as you know, is the essential hinge of Plato’s theory of the soul—its nature, consistency, and origin. The soul eternally contains all knowledge, which proper questioning can reawaken and reveal.
Cela atteste l'antécédence de la connaissance, et, de ce fait, nous ne pouvons que supposer l'âme participer d'une antériorité infinie. Elle n'est pas seulement immortelle, elle est de toujours existante. C'est là ce qui prête à la réincarnation, offre champ à la métempsycose. Sans doute est-ce, sur le plan du mythe, qui est autre que celui de la dialectique, ce qui accompagne en marge le développement de la pensée platonicienne.
This attests to the antecedent nature of knowledge, compelling us to posit the soul’s infinite anteriority. It is not merely immortal but eternally existent. This grounds reincarnation, opening the field for metempsychosis. Yet this mythic dimension, distinct from dialectic, operates at the margins of Platonic thought.
Une chose est là faite pour nous frapper. Ayant introduit ce que j'ai appelé tout à l'heure le coin de la fonction du manque comme consti- tutive de la relation d'amour, Socrate parlant en son nom s'en tient là. Et c'est poser une question juste que de se demander pourquoi il se substitue l'autorité de Diotime.
One thing strikes us here. Having introduced what I earlier called the wedge of lack’s constitutive function in love, Socrates—speaking in his own voice—stops short. To ask why he substitutes Diotima’s authority at this juncture is to pose the precise question.
Mais aussi cette question, c'est la résoudre à bien peu de frais que de dire que c'est pour ménager l'amour-propre d'Agathon. Si les choses sont comme on nous le dit, Platon n'aurait qu'à faire un tour tout à fait élémentaire de judo ou de jiu-jitsu puisque Agathon dit expressément -Je t'en prie, je ne savais même pas ce que je disais, mon discours est ailleurs. Mais ce n'est pas tant Agathon qui est en difficulté, que Socrate lui-même. Comme nous ne pouvons supposer d'aucune façon que Platon ait conçu de nous montrer Socrate comme un pédant au pied assez lourd après le discours assurément aérien d'Agathon, ne serait-ce que par son style amusant, nous devons bien penser que si Socrate passelämain dans son discours, c'est pour une autre raison que parce qu'il ne šaurait lui-même continuer sans trop offenser Agathon.
Yet to resolve this question by claiming it merely spares Agathon’s pride would be settling matters too cheaply. If things were as stated, Plato would only need to execute the most elementary judo or jiu-jitsu maneuver—since Agathon explicitly declares: "I beg you, I didn't even know what I was saying; my discourse lies elsewhere." But the difficulty lies less with Agathon than with Socrates himself. As we cannot suppose Plato intended to portray Socrates as a pedant with cloddish footing—especially following Agathon’s assuredly ethereal speech, if only through its playful style—we must conclude that Socrates "passes the hand" in his discourse for reasons beyond sparing Agathon’s feelings.
Cette raison, nous pouvons tout de suite la situer -c'est en raison dela nature de l'affaire, de la chose, du to pragma dont il s'agit.
This reason can be immediately located: it concerns the nature of the matter at hand, the to pragma (the Thing) in question.
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Nous pouvons soupçonner, et la suite le confirme, que c'est parce que' l'on parle de l'amour qu'il faut en passer par là, et que Socrate est ámené à procéder ainsi.
We may suspect—and subsequent developments confirm—that speaking of love necessitates this maneuver, compelling Socrates to proceed thus.
Notons en effet le point sur lequel a porté sa question. L'efficace qu'il a produit comme étant la fonction du manque est, de façon très pátente, le retour à la fonction désirante de l'amour, la substitution d'ἐπιθυμεῖ, il désire, à épᾷ, il aime. On peut pointer dans le texte le moment où, demandant à Agathon s'il pense que l'amour est ou non amour de quelque chose, il substitue le terme désir au terme amour.
Let us note the precise target of his questioning. The efficacy he produces through the function of lack conspicuously restores love’s desiring function, substituting ἐπιθυμεῖ (desires) for épᾷ (loves). One can pinpoint the moment in the text when, asking Agathon whether love is or is not love of something, he replaces the term "love" with "desire."
La façon dont l'amour s'articule dans le désir n'est pas ici à propre- ment parler articulée comme substitution, on peut légitimement l'objecter au nom de la méthode même qui est celle du savoir socra- tique. Nous sommes en droit de remarquer que la substitution est là un peu rapide. Ce n'est pas dire pour autant qu'il y faute, puisque c'est bien autour de l'articulation de l'érés-amour et de l'érős-désir, que va tóturner effectivement toute la dialectique qui se développe dans l'ensemble du dialogue. Encore convient-il que la chose soit pointée au passage..
The articulation of love within desire here is not strictly framed as substitution—a point one might legitimately raise in light of Socratic methodology itself. We are entitled to observe that this substitution occurs somewhat hastily. This is not to say it constitutes an error, for the entire dialectic unfolding throughout the dialogue indeed pivots around the articulation between érōs-love and érōs-desire. Yet it remains crucial to mark this passage explicitly.
Remarquons encore que ce n'est pas pour rien que nous trouvons aînsi isolé ce qui est, à proprement parler, l'intervention socratique. Socrate va jusqu'au point où ce que j'ai appelé la dernière fois sa fiéthode, qui est de faire porter l'effet de son questionnement sur ce que j'ai appelé la cohérence du signifiant, devient manifeste, visible, dans le débit même de son discours. Voyez la façon dont il introduit sa. question à Agathon – εἶναί τινος ὁ Ἔρως ἔρως, ἢ οὐδενός, σκί ou non, l'Amour est-il amour de quelque chose ou de rien? Comme le 'gênitif grec à l'instar du génitif français a ses ambiguïtés, quelque chose peut avoir deux sens, et ces deux sens sont articulés d'une façon inassive, presque caricaturale, dans la distinction que fait Socrate —τινος peut vouloir dire être de quelqu'un, être le descendant de quelqu'un. Ce que je demande, dit-il, ce n'est pas si c'est à l'égard de tel père ou de telle mère. Cela, c'est toute la théogonie dont il a été question au début du dialogue. Il ne s'agit pas de savoir de quoi l'amour descend, de qui, de quel dieu, il est comme on dit, mon royaume n'est pas de ce monde. Non, il s'agit de savoir, sur le plan de l'interrogation du signifiant, de quoi, comme signifiant, l'amour est le corrélatif.
Let us further observe that the isolation of this Socratic intervention is hardly accidental. Socrates advances to the point where what I previously termed his "method"—the deployment of questioning to stress the signifier’s coherence—becomes manifest in the very cadence of his speech. Consider how he poses his question to Agathon: εἶναί τινος ὁ Ἔρως ἔρως, ἢ οὐδενός (Is Eros love of something or of nothing?). As the Greek genitive, like its French counterpart, harbors ambiguity—τινος ("of something") can bear two senses—Socrates actively, almost caricaturally, disentangles them. τινος could mean "descended from someone." "What I ask," he says, "is not whether Love springs from such-and-such father or mother"—the theogonic theme broached earlier. "My kingdom is not of this world." No—the inquiry concerns what Love, as signifier, correlates with in the signifying order.
À la première façon d'entendre la question, Socrate oppose un exemple que nous ne pouvons pas ne pas remarquer. C'est la même chose, dit-il, que de demander à propos de Père Quand vous dites père, qu'est-ce que cela implique? Il ne s'agit pas d'un père réel, à savoir ce qu'il a comme enfant, mais de ceci que, quand on parle d'un père, on parle obligatoirement d'un fils. Le père est, par définition, père du fils en tant que père. Tu dirais sans nul doute, si tu souhaitais faire une bonne réponse, traduit Léon Robin, que c'est précisément d'un fils ou d'une fille que le Père est père. Nous sommes là sur le terrain propre de la dialectique socratique, qui consiste à interroger le signifiant sur sa cohérence de signifiant. Là, Socrate est fort. Là, il est sûr. Et c'est cela qui permet la substitution un peu rapide dont j'ai parlé, entre l'érős et le désir C'est à ses yeux un procès, un progrès, qui est marqué, dit-il, de sa méthode.
To the first interpretation, Socrates opposes an example we cannot overlook. "It is the same," he says, "as asking about 'Father.' When you say 'father,' what does this imply?" The referent is not an empirical father and his child, but rather that "father" necessarily invokes "son." By definition, the father is father of the son as father. "You would doubtless answer, to speak properly," Léon Robin translates, "that it is precisely of a son or daughter that the Father is father." Here we stand on the terrain proper to Socratic dialectic: interrogating the signifier’s internal coherence. Here, Socrates is strong. Here, he is certain. This certitude licenses the somewhat hasty substitution between érōs and desire—a progression he marks as methodological advance.
S'il passe la parole à Diotime, pourquoi ne serait-ce pas parce que, concernant l'amour, les choses ne sauraient aller plus loin avec la méthode proprement socratique? Tout le démontre, et le discours de Diotime lui-même.
If he cedes speech to Diotima, might it not be because, concerning love, matters cannot advance further through the strictly Socratic method? All evidence confirms this—including Diotima’s own discourse.
Pourquoi aurions-nous à nous en étonner? Si l'initium de la démar- che socratique constitue un pas par rapport aux sophistes, ses contem- porains, c'est qu'un savoir, le seul sûr, nous dit Socrate dans le Phédon, peut s'affirmer de la seule cohérence de ce discours qui est dialogue, et qui se poursuit autour de l'appréhension, comme nécessaire, de la loi du signifiant. Quand on parle du pair et de l'impair, ai-je besoin de vous rappeler qu'il s'agit là d'un domaine entièrement clos sur son propre registre ? Je pense avoir pris assez de peine dans mon enseigne- ment ici, vous avoir exercés assez longtemps, pour vous montrer que le pair et l'impair ne doivent rien à aucune autre expérience qu'à celle du jeu des signifiants eux-mêmes. Il n'y a rien de pair ni d'impair, autrement dit de comptable, que ce qui est déjà porté à la fonctiond'élément du signifiant, de grain de la chaîne signifiante. On peut compter les mots ou les syllabes, mais on ne peut compter les choses qu'à partir de ceci, que les mots et les syllabes sont déjà comptés.
Why should we be surprised? If the initium of the Socratic approach marks a step beyond the sophists — his contemporaries — it is because knowledge, the only certain kind, as Socrates tells us in the Phaedo, can assert itself solely through the coherence of discourse as dialogue, sustained by apprehending the necessity of the law of the signifier. When we speak of the even and the odd, need I remind you that this belongs to a domain entirely closed upon its own register? I believe I have labored sufficiently in my teaching here, drilled you long enough, to show that the even and the odd owe nothing to any experience other than that of the play of signifiers themselves. There is nothing even or odd — in other words, countable — except what is already borne to the function of a signifying element, a grain in the signifying chain. One can count words or syllables, but one can count things only insofar as words and syllables are already counted.
-Nous sommes bien sur ce plan quand Socrate se place hors du frionde confus du débat des physiciens qui le précèdent, comme de la discussion des sophistes qui organisent à divers niveaux ce que nous poürrions appeler, de façon abrégée et vous savez que je ne m'y résbus qu'avec toutes les réserves, le pouvoir magique des mots. Socrate affirme au contraire le savoir interne au jeu du signifiant. Il pose en même temps que ce savoir entièrement transparent à lui-même 'est ce qui en constitue la vérité.
We are firmly on this terrain when Socrates positions himself outside the confused fray of preceding physicists’ debates, as well as the sophists’ discussions that organize what we might call, in shorthand (and you know I resort to this only with all due reservations), the magical power of words. Socrates instead affirms the knowledge internal to the play of the signifier. He simultaneously posits that this knowledge, entirely transparent to itself, is what constitutes its truth.
"Or, n'est-ce pas sur ce point que nous, nous avons fait un pas, par quoi nous sommes en discord avec Socrate? Le pas sans doute essentiel de Socrate assure l'autonomie de la loi du signifiant, et prépare pour nous ce champ du verbe qui aura permis de critiquer tout le savoir humain comme tel. Mais la nouveauté de l'analyse, si tant est que ce que je vous enseigne concernant la révolution freudienne soit correct, c'est justement ceci, que quelque chose peut se sustenter dans la loi du signifiant, non seulement sans que cela comporte un savoir, mais en l'excluant expressément, en se constituant comme inconscient, c'est-à-dire comme nécessitant à son niveau l'éclipse du sujet, pour subsister comme chaîne inconsciente, comme constituant ce qu'il y a d'irréductible, en son fond, dans le rapport du sujet au signifiant.
Now, is it not precisely here that we have taken a step that places us at odds with Socrates? The essential step of Socrates undoubtedly secures the autonomy of the law of the signifier, preparing for us this field of the verb that would enable the critique of all human knowledge as such. But the novelty of analysis — assuming what I teach you about the Freudian revolution is correct — lies precisely in this: something can subsist within the law of the signifier not only without involving knowledge but by expressly excluding it, constituting itself as the unconscious. That is, as requiring at its level the eclipse of the subject to persist as an unconscious chain, forming what is irreducible at the foundation of the subject’s relation to the signifier.
C'est pour cette raison que nous sommes les premiers, sinon les seuls, à ne pas être forcément étonnés que le discours proprement socratique, celui de l'épistèmè, du savoir transparent à lui-même, ne puisse pas se poursuivre au-delà d'une certaine limite concernant tel objet, quand cet objet si tant est que ce soit celui sur lequel la pensée freudienne a pu apporter des lumières nouvelles quand cet objet est l'amour.
This is why we are the first, if not the only ones, who need not necessarily be astonished that properly Socratic discourse — that of epistēmē, of knowledge transparent to itself — cannot proceed beyond a certain limit concerning a particular object. Especially when that object, insofar as it is the one on which Freudian thought has shed new light, is love.
Quoi qu'il en soit, qu'ici vous me suiviez ou que vous ne me suiviez pas; il est clair que, dans un dialogue comme Le Banquet de Platon, dont l'effet à travers les âges s'est maintenu avec la force que vous savez, avec cette constance, cette puissance interrogative, avec cette perplexité aussi qui s'est développée autour, nous ne pouvons nous contenter d'une raison aussi misérable que celle-ci, que si Socrate fait parlerDiotime, c'est simplement pour éviter de chatouiller à l'excès l'amour- propre d'Agathon.
Whether you follow me here or not, it is clear that in a dialogue like Plato's Symposium — whose impact across the ages has endured with the force you recognize, with its constancy, its interrogative power, and the perplexity it has generated — we cannot settle for a reason as paltry as this: that Socrates has Diotima speak merely to avoid excessively pricking Agathon’s vanity.
Si vous me permettez une comparaison qui garde toute sa valeur ironique, supposez que j'aie à vous développer l'ensemble de ma doc- trine sur l'analyse, verbalement ou par écrit peu importe, et que, ce faisant, à un tournant je passe la parole à Françoise Dolto, vous diriez -Quand même, il y a quelque chose, pourquoi est-ce qu'il fait ça ? Ceci, bien sûr, supposant que si je lui passais la parole, ce ne serait pas pour lui faire dire des bêtises. Ce ne serait pas ma méthode, et par ailleurs, j'aurais peine à en mettre dans sa bouche.
Allow me an ironically apt comparison: suppose I were to expound my entire doctrine on analysis to you, verbally or in writing, and at a crucial juncture, I handed the floor to Françoise Dolto. You would say, “Come now, there’s something more to it — why does he do that?” This, of course, assumes that if I gave her the floor, it would not be to have her spout nonsense. That would not be my method, and besides, I’d struggle to put such words in her mouth.
Cela gêne beaucoup moins Socrate, comme vous allez le voir, car le discours de Diotime se caractérise par ceci, qu'il nous laisse à tout instant devant des béances dont nous comprenons bien pourquoi ce n'est pas Socrate qui les assume. Bien plus, Socrate les ponctue, ces béances, de toute une série de répliques qui sont c'est sensible, il suffit de lire le texte - de plus en plus amusées. Les répliques sont d'abord fort respectueuses, puis de plus en plus du style Tu crois?, puis ensuite Soit, allons encore jusque-là où tu m'entraînes, et à la fin, cela devient nettement Amuse-toi, ma fille, je t'écoute, cause toujours.
Socrates is far less encumbered, as you shall see, for Diotima’s discourse is characterized by leaving us at every turn before gaps whose assumption by Socrates himself we understand all too well. Moreover, Socrates punctuates these gaps with a series of retorts that grow increasingly amused — one need only read the text. The replies begin with great respect, then shift to remarks like “You think so?”, followed by “Very well,” “Let us follow where you lead,” until finally becoming plainly “Amuse yourself, my dear — I’m listening, just keep talking.”
Ici, je ne puis manquer de faire une remarque dont il ne semble pas qu'elle ait frappé les commentateurs. Aristophane, à propos de l'amour, a introduit un terme qui est transcrit tout simplement en français sous le nom de diæcisme, et qui qualifie la Spaltung, la division de l'être primitif tout rond, de la sphère dérisoire de l'image aristophanesque, dont je vous ai dit la valeur. Il emploie ce mot par comparaison avec une pratique qui avait cours dans le contexte des relations communautaires, des relations de la cité, ressort sur lequel jouait toute la politique dans la société grecque. Le diæcisme consistait, quand on voulait en finir avec une cité ennemie, et cela se fait encore de nos jours, à en disperser les habitants, et à les mettre dans ce que l'on appelle des camps de regrou- pement. Cela s'était fait peu avant le moment où était paru Le Banquet, et c'est même un des repères qui permet de le dater, car il y a là, paraît-il, quelque anachronisme, l'événement auquel Platon ferait allusion, à savoir une initiative de Sparte, s'étant passé postérieurement à la ren- contre présumée que narre Le Banquet.
Here, I cannot omit an observation that seems to have eluded commentators. Aristophanes, speaking of love, introduced a term transcribed simply into French as diæcesis, denoting the Spaltung — the splitting of the primitive, wholly round being, the derisory sphere of the Aristophanic image whose value I have noted. He uses this word by analogy with a practice current in the context of communal relations within the Greek city-state, the arena of politics. Diæcesis entailed dispersing the inhabitants of an enemy city into what were called regroupment camps — a practice not unknown today. This had occurred shortly before the presumed date of The Symposium, and even serves as a chronological marker, since the event Plato alludes to — a Spartan initiative — postdates the gathering the dialogue narrates, introducing some anachronism.
Ce diæcisme est pour nous très évocateur. Ce n'est pas pour rien que j'ai employé tout à l'heure le terme de Spaltung, évocateur de la refentesubjective. N'est-ce pas dans la mesure où quelque chose, quand il s'agit du discours de l'amour, échappe au savoir de Socrate, que celui-ci s'efface, se diæcise, et fait à sa place parler une femme? — pourquoi pas, la femme qui est en lui.
This diæcesis is highly evocative for us. It is no accident that I earlier employed the term Spaltung [splitting], evocative of subjective cleavage. Is it not precisely because something escapes Socratic knowledge when it comes to the discourse of love that Socrates effaces himself, undergoes diæcesis, and lets a woman speak in his place? — why not, the woman within him.
Quoi qu'il en soit, personne ne conteste et certains, Wilamo-witz-Moellendorff en particulier, l'ont accentué — qu'il y a une différence de registre entre ce que Socrate développe sur le plan de sa méthode dialectique, et ce qu'il nous présente au titre du mythe à travèrs ce que nous en restitue le témoignage platonicien. Ce n'est pas le cas seulement ici, c'est toujours, dans le texte, nettement séparé. Quand on arrive, et dans bien d'autres champs que celui de l'amour, à-un certain terme de ce qui peut être obtenu sur le plan de l'épistèmè, du savoir, pour aller au-delà il faut le mythe.
Be that as it may, no one disputes — and some, like Wilamowitz-Moellendorff, have emphasized it — that there exists a register difference between what Socrates develops through his dialectical method and what he presents through myth via Platonic testimony. This separation is not unique to our case; throughout the texts, these domains remain sharply distinct. When reaching certain limits of what can be obtained through epistēmē [knowledge], myth becomes necessary to proceed further.
If nous est bien concevable qu'il y ait une limite au plan du savoir, si tant est que celui-ci est uniquement ce qui est accessible à faire jouer purement et simplement la loi du signifiant. En l'absence de conquêtes experimentales bien avancées, il est clair qu'en beaucoup de domaines, et dans des domaines où, nous, nous n'en avons pas le besoin, il sera urgent de passer la parole au mythe.
It is entirely conceivable that a limit exists for knowledge insofar as it remains confined to the pure play of the signifier's law. Without advanced experimental conquests, it is clear that in many domains — including those where we moderns feel no such urgency — myth must intervene.
Le remarquable, c'est justement la rigueur de cet enclenchement. On embraye, sur le plan du mythe. Platon sait toujours parfaitement ce qu'il fait, ou fait faire à Socrate. On sait que l'on est dans le mythe, μύθους. Je ne parle pas du mythe dans l'usage commun du mot, car μύθους λέγειν ne veut pas dire cela, mais ce qu'on dit. Et à travers toute l'œuvre platonicienne, dans le Phédon, dans le Timée, dans La République, nous voyons surgir des mythes au moment qu'il en est besoin pour suppléer à la béance de ce qui peut être assuré dialectiquement.
What is remarkable is the rigor of this transition. The engagement with myth is deliberate. Plato always knows exactly what he — or his Socrates — is doing. We recognize when we are in the realm of myth, μύθους [mythoi]. I am not speaking of myth in the common sense, for μύθους λέγειν [mythous legein] does not signify that, but rather "what is said." Across Plato's works — in the Phaedo, Timaeus, and Republic — myths emerge precisely where dialectical certainty falters, filling the gaps.
Nous verrons mieux à partir de là ce que l'on peut appeler le progrès du discours de Diotime.
From this vantage, we shall better grasp the progression of Diotima's discourse.
Quelqu'un qui est ici a écrit un jour un article intitulé, si mon souvenir est bon, Un désir d'enfant. Cet article était tout entier construit sur l'ambiguïté de l'expression désir de l'enfant — c'est l'enfant qui désire, ou on désire avoir un enfant. Ce n'est pas simple accident du signifiant si les choses sont ainsi, et la preuve en est que c'est autour de cette ambiguïté que vient justement de pivoter l'attaque du problème par Socrate. En effet, qu'est-ce que nous disait Agathon en finde compte ? Que l'Éros était l'érős, le désir, du beau au sens, dirais-je, où c'est le dieu Beau qui désire. Et qu'est-ce que Socrate lui a rétor- qué ? Qu'un désir de beau implique que le beau, on ne le possède pas.
Someone present here once wrote an article titled, if memory serves, A Child's Desire. This text was entirely constructed around the ambiguity of the expression "desire of the child" — is the child desiring, or is it the desire to have a child? This signifying ambiguity is no accident, as evidenced by its pivotal role in Socrates' attack on the problem. What had Agathon ultimately claimed? That Eros was érōs [desire] for beauty in the sense that the Beautiful God desires. To which Socrates retorted: desiring beauty implies that one does not possess it.
On pourrait être tenté de se détourner de ces arguties verbales, mais elles n'ont pas un caractère de vanité, de pointe d'aiguille et de confu- sion. Et ce qui nous le montre, c'est que c'est autour de ces deux termes que va se développer tout le discours de Diotime.
One might be tempted to dismiss these verbal quibbles as mere sophistry, yet they possess neither vanity nor true confusion. Their significance lies in forming the axis around which Diotima's entire discourse will turn.
Pour bien marquer la continuité entre Diotime et lui, Socrate nous dit que c'est sur le même plan et avec les mêmes arguments dont il s'est servi à l'égard d'Agathon, que Diotime introduit son dialogue avec lui.
To emphasize continuity between Diotima and himself, Socrates states that she engages him through the same dialectical maneuvers he used against Agathon.
L'Étrangère de Mantinée nous est présentée comme un personnage de prêtresse, de magicienne. N'oublions pas qu'à ce tournant du Ban- quet, il nous est beaucoup parlé des arts de la divination, de la façon d'opérer pour se faire exaucer par les dieux et déplacer les forces naturelles. Diotime est une savante en ces matières de sorcellerie, de mantique comme dirait le comte de Cabanis, de toute γοητεία. Le terme est grec, et est dans le texte. Aussi bien nous dit-on d'elle quelque chose dont je m'étonne que l'on ne fasse pas grand cas, c'est qu'elle aurait réussi par ses artifices à faire reculer de dix ans la peste, et à Athènes par-dessus le marché. Il faut avouer que cette familiarité avec les pouvoirs de la peste est de nature à nous faire réfléchir, et situer la stature et la démarche de la figure d'une personne qui va nous parler de l'amour.
The Foreign Woman from Mantinea is presented as a priestess-magician. Let us recall that at this juncture in The Symposium, extensive mention is made of divinatory arts and techniques for appeasing gods and manipulating natural forces. Diotima is versed in these witchcraft practices — in what Count Cabanis would call mantic arts, in all γοητεία [goēteia]. The Greek term appears in the text. We are told of her singular achievement — delaying Athens' plague by ten years — whose monumental implications surprisingly receive little commentary. Such mastery over plague forces invites reflection on the stature of this figure who will discourse on love.
C'est donc sur ce plan que les choses s'introduisent, et que Diotime enchaîne en répondant à Socrate qui, à ce moment, fait le naïf, ou feint de perdre son grec. Il lui pose la question Alors, si l'amour n'est pas beau, c'est qu'il est laid? Voilà en effet où aboutit la suite de la méthode dite par plus ou moins, oui ou non, présence ou absence. C'est le propre de la loi du signifiant ce qui n'est pas beau est laid. C'est tout au moins ce qu'implique, en toute rigueur, la poursuite du mode ordinaire d'interrogation de Socrate. À quoi la prêtresse est en posture de lui répondre Mon fils, ne blasphème pas. Et pourquoitolce qui n'est pas beau serait-il laid? Diotime nous introduit alors le mythe de la naissance de l'Amour, qui vaut bien la peine que nous nous, y arrêtions.
It is on this plane that matters are introduced, as Diotima proceeds by responding to Socrates who, at this moment, plays the naive one or feigns losing his command of Greek. He poses the question: So if love is not beautiful, then it is ugly? For this is where the application of the so-called "either/or" method leads — yes or no, presence or absence. It is the very prerogative of the law of the signifier: what is not beautiful must be ugly. This is at least what the ordinary Socratic mode of interrogation rigorously implies. To this, the priestess is positioned to reply: My son, do not blaspheme. Why must what is not beautiful be ugly? Diotima then introduces us to the myth of Love’s birth, which merits our close attention.
Ce mythe n'existe que dans Platon. Parmi les innombrables exposés mythiques de la naissance de l'Amour que compte la littérature antique, et je me suis donné la peine d'en dépouiller une partie, il n'y a trace do tien qui ressemble à ce qui va nous être énoncé là. C'est pourtant le mythe qui est resté le plus populaire. Il apparaît donc qu'un per- sonnage qui ne doit rien à la tradition en la matière, pour tout dire un'écrivain de l'époque de l'Aufklärung comme Platon, est tout à fait susceptible de forger un mythe, et un mythe qui se véhicule à travers lestsiècles de façon vivante pour fonctionner comme tel. Qui ne sait, depuis que Platon l'a dit, que l'Amour est fils de Πόρος et de Πενία ?
This myth exists solely in Plato. Among the innumerable mythical accounts of Love’s birth in ancient literature — I have taken pains to survey a portion — there is no trace of anything resembling what will be expounded here. Yet this remains the most enduringly popular myth. It thus appears that a figure unindebted to tradition in this matter — in short, a writer from the Aufklärung era like Plato — is entirely capable of forging a myth, one that circulates vivaciously through the centuries to function as such. Who does not know, since Plato declared it, that Love is the son of Πόρος (Poros) and Πενία (Penia)?
Poros, l'auteur dont j'ai la traduction devant moi, simplement parce qu'elle est en face du texte, le traduit non sans pertinence, par Expé dient. Si cela veut dire Ressource, c'est assurément une traduction valable.
Poros — the translator before me, simply because his version faces the text, renders this not without aptness as Expedient. If this signifies Resource, it is assuredly a valid translation.
Astuce aussi bien, puisque Poros est fils de Μήτις, qui est plus l'inven- tion que la sagesse. En face de lui, nous avons la personne feminine qui va être la mère d'amour, Pénia, à savoir Pauvreté, voire Misère. Elle eşt caractérisée dans le texte comme ἀπορία, à savoir qu'elle est sans ressources. C'est ce qu'elle sait d'elle-même — les ressources, elle n'en a'pas. Le mot d'aporia, vous le reconnaissez, c'est celui qui nous sert concernant le procès philosophique. C'est une impasse, ce devant quoi nous donnons notre langue au chat, nous sommes à bout de ressources.
Cunning as well, since Poros is the son of Μήτις (Metis), who embodies invention more than wisdom. Opposite him stands the feminine figure who will be Love’s mother: Penia, namely Poverty, or even Destitution. She is characterized in the text as ἀπορία (aporia) — that is, as resourceless. This is her self-knowledge: she lacks resources. The term aporia, you will recognize, is what we invoke concerning philosophical impasses. It is a dead end, where we are left speechless, at the limits of our resources.
Voilà donc l'Aporia femelle en face du Poros, l'Expédient, ce qui semble assez éclairant.
Thus we have the feminine Aporia confronting Poros, the Expedient — a formulation that seems sufficiently illuminating.
Ce qui est bien joli dans ce mythe, c'est la manière dont l'Aporia engendre Amour avec Poros. Au moment où cela s'est passé, c'était l'Aporia qui veillait, qui avait l'œil bien ouvert. Elle était, nous dit-on, venue aux fêtes de la naissance d'Aphrodite, et en bonne Aporia qui se respecte, dans cette époque hiérarchique, elle était restée sur les marches, près de la porte. Pour être Aporia, c'est-à-dire n'avoir rien d'offrir, elle n'était pas entrée dans la salle du festin. Mais le bonheur des fêtes est justement qu'il y arrive des choses qui renversent l'ordre ordinaire. Poros s'endort. Il s'endort parce qu'il est ivre, et c'est ce qui permet à l'Aporia de se faire engrosser par lui, et d'en avoir ce rejeton qui s'appelle l'Amour, dont la date de conception coïncidera doncavec la date de naissance d'Aphrodite. C'est bien pourquoi, nous expli- que-t-on, l'amour aura toujours quelque rapport obscur avec le beau, ce dont il va s'agir, en effet, dans le développement de Diotime. Cela tient à ce qu'Aphrodite est une déesse belle.
What is rather charming in this myth is the manner in which Aporia engenders Love with Poros. When this occurred, Aporia was vigilant, her eyes wide open. She had come, we are told, to the festivities celebrating Aphrodite’s birth. Being a proper Aporia in that hierarchical age, she lingered on the steps near the doorway. As Aporia — having nothing to offer — she did not enter the banquet hall. But the joy of festivals lies precisely in occurrences that overturn the ordinary order. Poros falls asleep. He falls asleep drunk, enabling Aporia to impregnate herself with him, thus bearing the offspring called Love, whose conception coincides with Aphrodite’s birthdate. This, we are told, explains why love will always maintain an obscure relation to beauty — which indeed becomes central in Diotima’s elaboration. It stems from Aphrodite being a beautiful goddess.
Voilà donc les choses dites clairement c'est le masculin qui est désirable, c'est le féminin qui est actif. C'est tout au moins ainsi que les choses se passent au moment de la naissance de l'Amour.
Thus matters are plainly stated: the masculine is desirable, the feminine is active. At least, this is how events unfold at the moment of Love’s birth.
Si je vous amène à ce propos la formule, que l'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas, il n'y a rien là de forcé, histoire de vous sortir un de mes bateaux. Il est évident qu'il s'agit bien de cela, puisque la pauvre Aporia par définition et par structure n'a rien à donner, que son manque, aporía, constitutif. L'expression donner ce qu'on n'a pas se trouve écrite en toutes lettres à l'indice 202 a du texte du Banquet, ἄνευ τοῦ ἔχειν λόγον δοῦναι. C'est exactement la formule, calquée à propos du discours. Il s'agit là de donner un discours, une explication valable, sans l'avoir.
If I frame this as the formula that love is giving what one does not have, there is no forcing here — no mere rhetorical flourish. It is evident that this is precisely the case, for poor Aporia, by definition and structure, has nothing to give except her constitutive lack, her aporia. The expression giving what one does not have is explicitly written at 202a of the Symposium: ἄνευ τοῦ ἔχειν λόγον δοῦναι (giving an account without possessing it). This is the exact formula, modeled here in relation to discourse. It concerns giving a discourse, a valid explanation, without possessing it.
Cela est dit au moment où Diotime va être amenée à dire à quoi appartient l'amour. Eh bien, l'amour appartient à une zone, à une forme d'affaire, de chose, de pragma, de praxis, qui est du même niveau et de la même qualité, que la doxa, à savoir qu'il y a des discours, des comportements, des opinions c'est la traduction que nous donnons du terme de doxa qui sont vrais sans que le sujet puisse le savoir. La doxa peut bien être vraie, mais elle n'est pas épístèmè, c'est un des bateaux de la doctrine platonicienne que d'en distinguer le champ. L'amour, comme tel, fait partie de ce champ. Il est entre l'épistèmè et l'amathia, de même qu'il est entre le beau et le laid. Il n'est ni l'un ni l'autre. Cela est bien fait pour rappeler l'objection de Socrate, objection feinte sans doute, naïve, que si l'amour manque de beau, c'est donc qu'il serait laid. Il n'est pas laid. Tout le domaine exemplifié par la doxa, à laquelle nous nous reportons sans cesse dans le discours de Platon, peut montrer que l'amour, selon le terme platonicien, est μεταξύ, entre les deux.
This is stated when Diotime is led to declare love’s proper domain. Well, love belongs to a zone, a form of affair, a thing (pragma), a praxis, which operates at the same level and quality as doxa. That is to say: there are discourses, behaviors, opinions — our translation of the term doxa — that are true without the subject knowing it. Doxa may well be true, but it is not epistēmē (knowledge). Distinguishing their domains is one of Plato’s doctrinal pivots. Love as such belongs to this intermediate field. It lies between epistēmē and amathia (ignorance), just as it stands between beauty and ugliness. It is neither one nor the other. This aptly recalls Socrates’ objection — likely feigned, a naive gesture — that if love lacks beauty, it must therefore be ugly. It is not ugly. The entire domain exemplified by doxa, to which we ceaselessly return in Platonic discourse, shows that love, in Plato’s terms, is μεταξύ (metaxy) — in-between.
Ce n'est pas tout. Nous ne saurions nous contenter d'une définition aussi abstraite, voire négative, de l'intermédiaire. C'est ici que notre locutrice fait intervenir la notion du démonique, comme intermédiaire entre les immortels et les mortels, entre les dieux et les hommes. Notion ici essentielle à évoquer, en ce qu'elle confirme ce que je vousais dit que nous devions penser de ce que sont les dieux, à savoir qu'ils appartiennent au champ du réel. Les dieux existent, leur existence n'est point ici contestée. Le démonique, le démon, le δαιμόνιον, et ilyjen a bien d'autres que l'amour, est ce par quoi les dieux font entendre leur message aux mortels, soit qu'ils dorment, soit qu'ils soient éveillés.
This is not all. We cannot settle for so abstract – indeed negative – a definition of the intermediary. Here our speaker introduces the notion of the daimonic as intermediary between immortals and mortals, between gods and humans. This notion proves essential to recall what I previously stated regarding our necessary conception of the gods – namely, that they belong to the field of the real. The gods exist; their existence is in no way contested here. The daimonic – the δαιμόνιον (daimonion) – and there are many others besides Love – is that through which the gods make their messages heard by mortals, "whether they sleep or wake."
Chose étrange qui ne semble pas non plus avoir retenu beaucoup l'attention, ce soit qu'ils dorment, soit qu'ils soient éveillés, à qui cela se rapporte-t-il? Aux dieux ou aux hommes? Je vous assure que, dans le texte grec, on peut en douter. Tout le monde traduit selon le bon sens, que cela se rapporte aux hommes, mais c'est au datif, qui est précisément le cas où sont les théoï dans la phrase, de sorte que c'est une petite énigme de plus à laquelle nous ne nous arrêterons pas longtemps. Disons simplement que le mythe situe l'ordre du démo- nique au point où notre psychologie parle du monde de l'animisme.
Strangely enough, this "whether they sleep or wake" does not seem to have drawn much attention. To whom does this refer – gods or humans? I assure you that in the Greek text, this remains doubtful. Everyone translates according to common sense, assuming it refers to humans. But the dative case here applies precisely to the theoí (gods) in the sentence, making this yet another minor enigma we shall not dwell upon. Let us simply say that the myth situates the order of the daimonic at the point where our psychology speaks of the world of animism.
Cela est bien fait pour nous inciter aussi à rectifier ce qu'a de sommaire l'idée que nous nous faisons de la notion que le primitif aurait, d'un monde animiste. Ce qui nous est dit au passage, c'est que c'est le monde des messages que nous dirons énigmatiques, ce qui veut dire, mais seulement pour nous, des messages où le sujet ne reconnaît pas le sien propre. Si la découverte de l'inconscient est essentielle, c'est qu'elle nous a permis d'étendre le champ des messages que nous pou- vorts authentifier au seul sens propre de ce terme, en tant qu'il est fondé dans le domaine du symbolique. A savoir que beaucoup de ces messages que nous croyions être messages opaques du réel ne sont que lės nôtres propres. C'est cela qui est pour nous conquis sur le monde des dieux. Ceci, au point où nous en sommes dans Le Banquet, n'est pas-encore conquis.
This should prompt us to rectify the reductive idea we hold about the so-called "animist" worldview of primitives. What is indicated here is the world of messages we might call enigmatic – which is to say, messages where the subject fails to recognize their own agency. If the discovery of the unconscious remains essential, it is because it allowed us to expand the field of messages we can authenticate in the proper sense of the term – authenticated through their foundation in the symbolic order. That is: many messages we took to be opaque communications from the real are in fact our own. This constitutes our conquest over the world of the gods. But at this stage in The Symposium, such conquest has not yet occurred.
La prochaine fois, nous continuerons de bout en bout le mythe de Diotime, et en ayant fait le tour, nous verrons pourquoi il est condamné à laisser opaque ce qui est l'objet des louanges qui constituent la suite du Banquet. Le champ où peut se développer l'élucidation de sa vérité est seulement ce qui suivra à partir de l'entrée d'Alcibiade.
Next time, we shall continue examining Diotima's myth in its entirety. Having circled its contours, we shall see why it necessarily leaves opaque the object of the praises constituting the remainder of The Symposium. The field for elucidating its truth can only emerge through what follows Alcibiades' entrance.
Loin d'être une rallonge, une partie caduque, voire à rejeter, l'entrée d'Alcibiade est essentielle. C'est seulement dans l'action qui se déve-loppe à sa suite entre Alcibiade, Agathon et Socrate, que peut être donnée d'une façon efficace la relation structurale où nous pourrons reconnaître ce que la découverte de l'inconscient et l'expérience de la psychanalyse, nommément l'expérience transférentielle, nous per- mettent, à nous enfin, de pouvoir exprimer d'une façon dialectique.
Far from being a mere appendage, a vestigial or rejectable part, Alcibiades' entrance proves essential. Only through the ensuing interaction between Alcibiades, Agathon, and Socrates can we be given an effective structural relation – one permitting us, through the discovery of the unconscious and the experience of psychoanalysis (specifically transferential experience), to finally articulate dialectically what we recognize.
18 JANVIER 1961.
January 18, 1961.
SORTIE DE L'ULTRA-MONDE
EXIT FROM THE ULTRA-WORLD
La fascination par la beauté.
Fascination by beauty.
L'identification au suprême aimable.
Identification with the supreme lovable.
Le il ne savait pas v de Socrate.
The "he knew not" v of Socrates.
Il faut être trois pour aimer.
Three are required for loving.
L'objet de convoitise unique.
The singular object of covetousness.
Nous en sommes arrivés la dernière fois au point où Socrate, parlant de l'amour, fait parler à sa place Diotime.
Last time we arrived at the point where Socrates, speaking of love, makes Diotima speak in his place.
J'ai marqué de l'accent du point d'interrogation cette étonnante substitution à l'acmé, au point d'intérêt maximum, du dialogue. Socrate y a apporté le tournant décisif en produisant le manque au cœur de la question sur l'amour. L'amour, en effet, ne peut être articulé qu'autour delte manque, du fait que ce qu'il désire, il ne peut en avoir que manque. Je vous ai montré que cette interrogation au style toujours triomphant et magistral, en tant que Socrate la porte sur la cohérence dù signifiant, était l'essentiel de sa dialectique. C'est au point, où il dištingue de toute autre sorte de connaissance l'épistèmè, la science que, singulièrement, il laisse la parole, de façon ambiguë, à celle qui, à sa pläçe, va s'exprimer par le mythe. Je vous ai signalé à cette occasion que le-terme n'est pas aussi spécifié qu'il peut l'être en notre langue, avec la distance que nous avons prise de ce qui distingue le mythe de la science. Μύθους λέγειν, c'est à la fois une histoire précise, et le discours, ce qu'on dit. Voilà à quoi Socrate s'en remet en laissant parler Diotime.
I emphasized with interrogative stress this astonishing substitution at the dialogue's acme – its point of maximum intensity. Socrates introduced the decisive turn by introducing lack into the heart of the question concerning love. Indeed, love can only be articulated around lack – the fact that what it desires, it necessarily lacks. I demonstrated how this interrogation – always triumphant and magisterial in Socratic style, probing the signifier's coherence – constitutes the core of his dialectic. Precisely when distinguishing epistēmē (knowledge) from all other forms of cognition, Socrates ambiguously cedes speech to the one who, in his place, will express herself through myth. I noted that the term "myth" here lacks the specificity it holds in our language, given our acquired distance from what distinguishes myth from science. Μύθους λέγειν (to tell myths) simultaneously designates a precise narrative and general discourse – "what is said." This is what Socrates entrusts to Diotima's speech.
J'ai accentué d'un trait la parenté de cette substitution avec le diæ-cisine dont Aristophane avait déjà indiqué la forme, l'essence, comme étant au cœur du problème de l'amour. Par une singulière division, c'est la femme, la femme qui est en lui, ai-je dit, peut-être, qu'à partir d'un certain moment, Socrate laisse parler.
I underscored the kinship between this substitution and the diæcesis (διῄρηται) whose form and essence Aristophanes had already indicated as central to the problem of love. Through a singular division, it is the woman – the woman within him, I suggested – whom Socrates allows to speak beyond a certain point.
Cet ensemble ou cette succession de formes, cette série de trans-formations — au sens que prend ce terme dans la combinatoire —s'exprime dans une démonstration géométrique. Et c'est dans cette transformation des figures à mesure que le discours avance, que nous essayons de trouver les repères de structure qui, pour nous, et pour Platon qui nous y guide, donneront les coordonnées de l'objet du dialogue, c'est à savoir l'amour.
This ensemble or succession of forms, this series of transformations—in the sense this term takes within combinatorics—expresses itself through geometric demonstration. It is within these metamorphoses of figures as the discourse progresses that we attempt to locate structural coordinates which, for us and for Plato who guides us here, will provide the framework for the dialogue's object: namely, love.
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Rentrant dans le discours de Diotime, nous y voyons quelque chose se développer qui nous fait glisser de plus en plus loin de ce trait originel que Socrate a introduit dans sa dialectique en posant le terme du manque.
Returning to Diotima's discourse, we observe something developing that causes us to increasingly drift away from the original mark Socrates introduced into his dialectic by positing the term of lack.
Ce sur quoi Diotime va nous interroger, ce vers quoi elle nous mène, s'amorce déjà à partir de la question qu'elle porte au point où elle reprend le discours de Socrate -de quoi manque-t-il, celui qui aime? Nous nous trouvons là tout de suite portés à la dialectique des biens, pour laquelle je vous prie de vous reporter à notre discours de l'année dernière sur l'éthique. Ces biens, pourquoi les aime-t-il, celui qui aime? C'est, poursuit-elle, pour en jouir. C'est ici que se fait l'arrêt, et le retour en arrière.
What Diotima interrogates and leads us toward emerges from the question she raises at the point where she resumes Socrates' speech: what does the lover lack? Here, we are immediately propelled into the dialectic of goods, for which I refer you to last year’s discussion on ethics. Why does the lover desire these goods? "To enjoy them," she continues. Here, the discourse halts and reverses course.
Est-ce donc de tous les biens que va surgir la dimension de l'amour? Diotime prend ici une référence digne d'être notée à ce que nous avons accentué être la fonction originelle de la création comme telle, de la ποίησις. Quand nous parlons de poïèsis, dit-elle, nous parlons de création, mais ne vois-tu pas que l'usage que nous en faisons est plus limité, quand c'est à la poésie et à la musique que nous nous référons ? La dénomination du tout sert à désigner la partie. De même, toute aspiration vers les biens est amour, mais pour que nous parlions d'amour proprement dit, il y a quelque chose qui se spécifie. C'est ainsi qu'elle introduit la thématique de l'amour du beau. Le beau spécifie la direction dans laquelle s'exerce l'appel, l'attrait à la posses- sion, à la jouissance de posséder, à la constitution d'un ktèma. Voilà le point où Diotime nous mène pour définir l'amour.
Is love’s dimension to arise from all goods? Diotima introduces a noteworthy reference to what we previously emphasized as the primordial function of creation itself—ποίησις (poïèsis). "When we speak of poïèsis," she says, "we speak of creation. But do you not see that our usage is narrower when referring to poetry and music? The name of the whole designates the part." Similarly, all aspiration toward goods is love, but for us to speak of love proper, something specific emerges. Thus, she introduces the thematic of love for beauty. Beauty specifies the direction in which the appeal—the attraction toward possession, the jouissance of owning, the constitution of a ktēma—is exercised. This is the point to which Diotima leads us in defining love.
Au détour du discours, un trait de surprise, un saut nous est très suffisamment souligné. Ce bien, en quoi se rapporte-t-il au beau, en quoi se spécifie-t-il spécialement comme le beau? C'est alors queSocrate témoigne, dans une de ses répliques, de son émerveillement, de cette même sidération qui a déjà été évoquée à propos du discours sophistique. Diotime fait ici preuve de la même impayable autorité que celle avec laquelle les sophistes exercent leur fascination, et Platon nous avertit qu'à ce niveau, elle s'exprime tout à fait comme eux.
At a pivotal moment in the discourse, a leap is sufficiently underscored. How does this good relate to beauty? How is it specifically qualified as beautiful? Here, Socrates—in one of his responses—manifests the same awe already evoked in reference to sophistry. Diotima here exerts the same peerless authority as the sophists in their fascination, and Plato warns us that, at this level, she speaks exactly as they do.
Ge qu'elle introduit est ceci, que le beau n'a pas rapport avec l'avoir, avec quoi que ce soit qui puisse être possédé, mais avec l'être, et proprement, avec l'être mortel.
What she introduces is this: beauty has no relation to having, to anything that can be possessed, but to being—specifically, to mortal being.
Le propre de ce qu'il en est de l'être mortel est qu'il se perpétue par, la génération. Génération et destruction, telle est l'alternance qui ségit le domaine du périssable, telle est aussi la marque qui en fait un ordre de réalité inférieur du moins est-ce ainsi que cela s'ordonne selon la perspective de la lignée socratique, aussi bien chez Socrate que chez Platon. Et c'est précisément parce que le domaine de l'humain est frappé de cette alternance de la génération et de la corruption, qu'il trouve sa règle éminente ailleurs, plus haut, dans le domaine des essences, que ne frappent ni la génération ni la corruption, celui des fortes éternelles, la participation auxquelles est seule à assurer ce qui existe dans son fondement d'être.
The essence of mortal being lies in its perpetuation through generation. Generation and destruction—this alternation governs the perishable order, marking it as an inferior realm of reality, at least as organized within the Socratic-Platonic lineage. Precisely because the human domain is marked by this alternation of generation and corruption, it finds its highest rule elsewhere, in the realm of essences untouched by generation or decay: the eternal Forms, participation in which alone secures existence in its foundational being.
Et le beau ? Précisément, dans ce mouvement de la génération qui est le mode sous lequel le mortel se reproduit, le mode par lequel il approche du permanent et de l'éternel, son mode de participation, fragile, à l'éternel, dans ce passage, dans cette participation éloignée eh bien, le beau est ce qui l'aide, si l'on peut dire, à franchir les caps-difficiles. Le beau est le mode d'une sorte d'accouchement, non pas-sans douleur, mais avec la moindre douleur possible, de la pénible menée de tout ce qui est mortel vers ce à quoi il aspire, c'est-à-dire l'immortalité. Tout le discours de Diotime articule la fonction de la beauté comme étant d'abord une illusion, un mirage fondamental, par quoi l'être périssable et fragile est soutenu dans sa quête de la pérennité, qui est son aspiration essentielle.
And beauty? Precisely in this movement of generation—the mode through which the mortal reproduces itself, the means by which it approaches permanence and eternity, its fragile mode of participation in the eternal—the beautiful is what assists it, so to speak, in navigating perilous straits. Beauty operates as a mode of delivery—not painless, but with minimal suffering—through the arduous striving of all that is mortal toward its aspiration: immortality. Diotima’s entire discourse articulates beauty’s function as a fundamental illusion, a mirage by which perishable and fragile beings are sustained in their quest for perpetuity, their essential aspiration.
Il y a là-dedans, presque sans pudeur, l'occasion de toute une série de glissements qui sont autant d'escamotages. Diotime introduit d'abord, comme étant du même ordre, la constance où le sujet se reconnaît comme étant dans sa vie, sa courte vie d'individu, toujours le même malgré qu'il n'y ait pas un détail de sa réalité charnelle, de sès cheveux jusqu'à ses os, qui ne soit le lieu d'un perpétuel renou-vellement. Le thème sous-jacent est que rien n'est jamais le même, tout coule, tout change, et pourtant quelque chose se reconnaît, s'af- firme, se dit être toujours soi-même. Voilà à quoi Diotime se réfère, significativement, pour nous dire que le renouvellement des êtres par la voie de la génération est analogue, est en fin de compte de la même nature. Que les êtres se succèdent les uns après les autres en reprodui- sant le même type, le mystère de la morphogenèse, est le même qui soutient la forme dans sa constance.
Here, almost shamelessly, lies the occasion for a series of slippages amounting to sleights of hand. Diotima first introduces as analogous the constancy by which the subject recognizes itself as persisting through its brief individual life, despite the perpetual renewal of every material detail from hair to bones. The underlying theme is that nothing remains the same—all flows, all changes—yet something recognizes itself, asserts itself, claims to be ever itself. Diotima significantly invokes this to argue that the renewal of beings through generation is homologous, ultimately of the same nature. That beings succeed one another while reproducing the same type—the mystery of morphogenesis—is the same process that sustains form in its constancy.
Il y a là référence première à la mort, et fonction accusée du mirage du beau comme étant ce qui guide le sujet dans son rapport avec la mort, en tant qu'il est à la fois distancé et dirigé par l'immortel. Il est impossible à ce propos que vous ne fassiez pas le rapprochement avec ce que j'ai essayé d'approcher l'année dernière concernant la fonction du beau dans l'effet de défense où il intervient, comme barrière à l'extrême de cette zone que j'ai définie comme celle de l'entre-deux- morts. S'il y a deux désirs chez l'homme, qui le captent, d'une part dans le rapport à l'éternité, et d'autre part, dans le rapport de géné- ration, avec la corruption et la destruction qu'il comporte, c'est le désir de mort en tant qu'inapprochable, que le beau est destiné à voiler. La chose est claire au début même du discours de Diotime.
Here lies a primal reference to death and an accentuated function of beauty’s mirage as guiding the subject in its relation to mortality—both distancing and directing it toward the immortal. You cannot help but recall what I approached last year concerning beauty’s role in the defensive effect it exerts as a barrier at the extreme of the zone I defined as the between-two-deaths. If man is captured by two desires—one oriented toward eternity, the other toward generation with its attendant corruption and destruction—it is the desire for death as the unapproachable that beauty serves to veil. This is clear from the very outset of Diotima’s discourse.
Nous retrouvons ici le phénomène ambigu que nous avons fait surgir à propos de la tragédie. La tragédie, c'est à la fois l'évocation, l'approche du désir de mort qui, comme tel, se cache derrière l'évocation de l'Atè, de la calamité fondamentale autour de quoi tourne le destin du héros tragique, et c'est aussi, pour nous, en tant que nous sommes appelés à y participer, ce moment de maximum où apparaît le mirage de la beauté tragique.
We rediscover here the ambiguous phenomenon we earlier linked to tragedy. Tragedy simultaneously evokes the approach of the death drive—hidden behind the evocation of Atè, the primal calamity around which the tragic hero’s destiny revolves—and, for us as participants, the moment of maximum intensity where the mirage of tragic beauty appears.
Voilà l'ambiguïté autour de laquelle je vous ai dit que s'opérait le glissement de tout le discours de Diotime. Je vous laisse à le suivre vous-mêmes dans son développement. Le désir de beau, désir en tant qu'il s'attache à ce mirage, qu'il y est pris, est ce qui répond à la présence cachée du désir de mort. Le désir du beau, c'est ce qui, inversant cette fonction, fait le sujet choisir la trace, les appels, de ce que lui offre l'objet, ou certains entre les objets. C'est ici que nous voyons dans le discours de Diotime le glissement s'opérer, qui, ce beau qui était là, non pas, à proprement parler, médium, mais bien transition, mode de passage, le fait devenir le but même qui sera recherché. Àforce, si l'on peut dire, de demeurer le guide, c'est le guide qui devient l'objet, ou plutôt qui se substitue aux objets qui peuvent en être le support, et non sans que la transition en soit expressément marquée dans le discours.
This is the ambiguity around which I told you the entire discourse of Diotima operates its slippage. I leave it to you to follow its development yourself. The desire for beauty – desire insofar as it attaches itself to this mirage, becomes ensnared by it – is what responds to the hidden presence of the death-driven desire. The desire for beauty is what, inverting this function, makes the subject choose the trace, the appeals, of what the object offers him, or certain among objects. Here we see in Diotima’s discourse the slippage occur: this beauty, which was there not as a medium in the proper sense but rather as a transition, a mode of passage, becomes the very goal to be pursued. By dint of remaining the guide, so to speak, the guide becomes the object – or rather substitutes itself for the objects that can support it, with the transition being expressly marked in the discourse.
Mais la transition est faussée. Diotime a été aussi loin que possible dafiš le développement du beau fonctionnel, du beau dans son rapport à la fin de l'immortalité, y a été jusqu'au paradoxe, puisqu'elle évoque précisément la réalité tragique à laquelle nous nous référions l'année dernière jusqu'à dire cet énoncé qui n'est pas sans provoquer quelque sóurire dérisoire Crois-tu même que ceux qui se sont montrés capables des plus belles actions, comme Alceste dont j'ai parlé l'année dernière à propos de l'entre-deux-morts. de la tragédie en tant qu'à la place d'Admète elle a accepté de mourir, ne l'a pas fait pour qu'on en parle, pour qu'à jamais le discours la fasse immortelle ? Ef'F'est à ce point que Diotime s'arrête, disant Si tu as pu en venir jusque-là, je ne sais si tu pourras arriver jusqu'à l'époptie, évoquant là la dimension des mystères.
But the transition is distorted. Diotima pushed as far as possible the development of functional beauty – beauty in its relation to the goal of immortality – even to the point of paradox, since she evokes precisely the tragic reality we referenced last year. She goes so far as to state this proposition, not without provoking a derisive smile: Do you even believe that those who demonstrated the most beautiful actions, like Alcestis – whom I discussed last year concerning the between-two-deaths of tragedy – when she accepted to die in Admetus’ place, did so not for the sake of being spoken of, so that discourse might render her immortal forever? It is here that Diotima pauses, saying: If you have come this far, I do not know if you can reach the epopteia, thereby invoking the dimension of the Mysteries.
Elle reprend alors son discours sur cet autre registre, où ce qui n'était que transition devient but. Développant la thématique de ce que nous pourrions appeler un donjuanisme platonicien, elle nous montre l'échelle qui se propose à cette nouvelle phase qui se développe sur le imode de l'initiation -nous voyons les objets se résoudre, en une prögressive montée, dans ce qui est le beau pur, le beau en soi, le beau sans mélange. Diotime passe brusquement à une thématique qui semble bien n'avoir plus rien à faire avec celle de la génération, et qui va de l'amour, non pas seulement d'un beau jeune homme, mais de cette beauté qu'il y a dans tous les beaux jeunes gens, à l'essence de la beauté, puis de l'essence de la beauté à la beauté éternelle. Elle prend ainsi les choses de très haut, jusqu'à saisir le jeu, dans l'ordre du monde, de cette réalité qui tourne sur le plan fixe des astres, qui est, nous l'avons déjà indiqué, ce par quòi, dans la perspective platonicienne, la connais- sance rejoint celle des Immortels.
She then resumes her discourse on another register, where what was merely transition becomes goal. Developing the thematics of what we might call a Platonic Don Juanism, she shows us the ladder proposed for this new phase unfolding in the mode of initiation. We see objects dissolving in a progressive ascent into what is pure Beauty, Beauty-in-itself, Beauty without admixture. Diotima abruptly shifts to a thematics that seems to have nothing more to do with generation, moving from love not merely for a beautiful youth but for the beauty present in all beautiful youths, to the essence of Beauty, then from the essence of Beauty to eternal Beauty. She thus takes things from the highest vantage, up to grasping the play – within the order of the world – of that reality which turns upon the fixed plane of the stars. This, as we have already indicated, is how knowledge in the Platonic perspective converges with that of the Immortals.
Je pense vous avoir suffisamment fait sentir l'escamotage par quoi, d'un côté, le beau, d'abord défini, rencontré, comme prime sur le chemin de l'être, devient le but du pèlerinage, tandis que, de l'autre, l'objet, d'abord présenté comme le support du beau, devient la tran- sition vers le beau.Pour en revenir ici à nos propres termes, l'on peut dire que la définition dialectique de l'amour, telle qu'elle est développée par Dio- time, rencontre ce que nous avons essayé de définir comme la fonction métonymique dans le désir. C'est de cela qu'il est question dans son discours - de quelque chose qui est au-delà de tous les objets, qui est dans le passage d'une certaine visée et d'un certain rapport, à savoir du désir, à travers tous les objets, et vers une perspective sans limite.
I believe I have sufficiently highlighted the sleight-of-hand by which, on one side, Beauty – initially defined and encountered as a prime on the path of Being – becomes the goal of the pilgrimage; while on the other, the object – first presented as Beauty’s support – becomes the transition toward Beauty. Returning here to our own terms, we might say that the dialectical definition of love as developed by Diotima encounters what we have tried to define as the metonymic function in desire. This is what is at stake in her discourse: something beyond all objects, residing in the passage from a certain aim and a certain relation – namely, desire – across all objects, toward a limitless horizon.
À des indices qui sont nombreux, on pourrait croire que c'est là la réalité dernière du discours du Banquet. C'est, pour un peu, ce que nous sommes habitués à considérer de toujours comme la perspective de l'Éros dans la doctrine platonicienne.
By numerous indices, one might believe this to be the ultimate reality of the Symposium’s discourse. This is more or less what we have always been accustomed to consider as the perspective of Eros in Platonic doctrine.
L'érastès, l'érőn, l'amant, est conduit vers un lointain érőménos, par tous les érőménoi, tout ce qui est aimable, digne d'être aimé, lointain, érôménos ou érôménon, car c'est aussi bien un but neutre. Le problème est alors de ce que signifie, de ce que peut continuer à signifier, au-delà de ce franchissement, de ce saut marqué, ce qui se présentait au départ de la dialectique comme ktèma, comme but de possession.
The erastēs, the erōn (the lover), is guided toward a distant erōménos through all erōménoi – all that is lovable, worthy of being loved, distant, erōménos or erōménon (for it is also a neuter aim). The problem then lies in what the initial term of the dialectic presented as ktēma (possession) continues to signify beyond this crossing, this marked leap.
Sans doute le pas que nous avons fait marque-t-il assez que le terme de la visée n'est plus au niveau de l'avoir, mais au niveau de l'être, et aussi bien que, dans ce progrès, dans cette ascèse, il s'agit d'une trans- formation, d'un devenir du sujet, d'une identification dernière avec ce suprême aimable. Pour tout dire, plus le sujet porte loin sa visée, plus il est en droit de s'aimer, si l'on peut dire, dans son moi idéal. Plus il désire, plus il devient lui-même désirable.
No doubt the step we have taken shows clearly that the aim’s terminus is no longer at the level of having, but of Being. Likewise, in this progress, this asceticism, it involves a transformation, a becoming of the subject, a final identification with this supreme lovable. To put it plainly: the further the subject extends his aim, the more right he has to love himself, so to speak, in his ideal ego. The more he desires, the more he becomes desirable himself.
C'est là que l'articulation théologique pointe le doigt, pour nous dire que l'Eros platonicien est irréductible à ce que nous a révélé l'Agapè chrétienne, pour autant que dans l'Éros platonicien, l'aimant, l'amour, ne vise qu'à sa propre perfection.
Here theological articulation points the finger, telling us that Platonic Eros is irreducible to what Christian Agapè revealed to us – insofar as in Platonic Eros, the lover (the loving one) seeks only his own perfection.
Or, le commentaire que nous sommes en train de faire du Banquet me semble de nature à montrer qu'il n'en est rien.
Yet the commentary we are presently making on the Symposium seems to me to demonstrate that this is not at all the case.
Ce n'est pas là qu'en reste Platon, à condition que nous voulions bien voir après ce relief, et nous demander ce que signifie d'abord que Socrate ait fait parler Diotime à sa place, et ensuite ce qui se passe à partir de l'arrivée d'Alcibiade dans l'affaire.N'oublions pas que Diotime a d'abord introduit l'amour comme 'étant point de la nature des dieux, mais de celle des démons, en tant que celle-ci est intermédiaire entre les Immortels et les mortels.
This is not where Plato leaves matters, provided we properly discern their contours and first ask: What does it mean that Socrates has Diotima speak in his place? And subsequently: What unfolds with Alcibiades’ entrance into the affair? Let us not forget that Diotima initially introduced love as belonging not to the nature of gods but to that of daimons, insofar as the latter mediates between Immortals and mortals.
- N'oublions pas que, pour l'illustrer et le faire sentir, elle s'est servie dë rien de moins que d'une comparaison avec ce qui est, dans le discours platonicien, intermédiaire entre l'épιστήμè, la science au sens socratique, et l'amathia, l'ignorance, à savoir la doxa, l'opinion vraie, ep-tant sans doute qu'elle est vraie, mais telle que le sujet est incapable dień, rendre compte, qu'il ne sait pas en quoi c'est vrai.
Let us not forget that to illustrate and convey this, she invoked nothing less than a comparison with what in Platonic discourse mediates between epistēmē (Socratic knowledge) and amathia (ignorance)—namely, doxa (true opinion). True, insofar as it is true, yet such that the subject cannot account for it, does not know why it is true.
Fai souligné à ce propos ces deux formules si frappantes. La première, ἄνευ τοῦ ἔχειν λόγον δοῦναι, caractérise la doxa donner la formule sans-l'avoir, et fait écho à la formule que nous donnons ici même pour être celle de l'amour, qui est justement de donner ce qu'on n'a pas.
I emphasized two striking formulas here. The first, ἄνευ τοῦ ἔχειν λόγον δοῦναι ("giving an account without possessing it"), characterizes doxa—to give the formula without having it—and echoes our own formula for love: to give what one does not have.
L'autre formule, qui fait face à la première, et non moins digne d'être soulignée, est, si je puis dire, sur la cour, regardant du côté de l'amathia. La-doxa, en effet, n'est pas non plus ignorance, car ce qui, par chance, atteint le réel, ce qui rencontre ce qui est, τὸ γάρ τοῦ ὄντος τυγχάνον, commment serait-ce, absolument, une ignorance?
The second formula, facing the first and equally noteworthy, turns toward amathia. For doxa is not ignorance either, since what by chance attains the real, what encounters what is (τὸ γάρ τοῦ ὄντος τυγχάνον), how could this be, absolutely, ignorance?
C'est bien ce qu'il nous faut sentir dans ce que je pourrais appeler la mise en scène platonicienne du dialogue. Même s'il est posé au départ que les seules choses dans lesquelles Socrate s'y connaisse, ce sont les choses de l'amour, il ne peut justement en parler qu'à rester dans la zone cduril ne savait pas. Même sachant, il ne peut parler lui-même de ce qu'il sait, et doit faire parler quelqu'un qui parle sans savoir.
This is what we must grasp in what I would call the Platonic staging of the dialogue. Even if it is posited from the outset that the only matters Socrates understands are those of love, he can speak of them precisely by remaining within the zone where he did not know. Even while knowing, he cannot himself speak of what he knows and must let someone speak who speaks without knowing.
C'est bien ce qui nous permet, par exemple, de remettre à sa place l'intangibilité de la réponse d'Agathon, quand celui-ci échappe à la dialectique de Socrate en lui disant tout simplement Mettons que je ne savais pas ce que je voulais dire. C'est justement pour ça. C'est justement là, sous le mode si extraordinairement dérisoire dont nous avons souligné l'accent, ce qui fait la portée du discours d'Agathon, sá portée spéciale d'avoir été porté dans la bouche du poète tragique.
This is precisely what allows us, for instance, to situate the inviolability of Agathon’s response when he escapes Socrates’ dialectic by simply stating: "Let us say I did not know what I meant." That is exactly the point. It is precisely here, through the extraordinarily derisive tone we have underscored, that Agathon’s speech gains its force—its singular force as having been placed in the mouth of the tragic poet.
Le poète tragique, vous ai-je montré, ne peut parler de l'amour que súr le mode bouffon, de même qu'il a été donné à Aristophane, lepoète comique, d'en accentuer les traits passionnels, que nous confondons avec le relief tragique.
As I have shown, the tragic poet can speak of love only in a buffoonish mode—just as it fell to Aristophanes, the comic poet, to accentuate its passional traits, which we confuse with tragic gravity.
Il ne savait pas. Ici prend son sens le mythe qu'a introduit Diotime de la naissance de l'Amour. L'Amour est conçu pendant le sommeil de Poros, le fils de Mètis l'Invention, le tout-sachant et tout-puissant, la ressource par excellence. C'est pendant qu'il dort, au moment où il ne sait plus rien, que se produit la rencontre d'où s'engendre l'Amour. Celle qui s'insinue par son désir pour produire cette naissance, l'Aporia, la féminine Aporia, c'est l'érastès, la désirante originelle dans sa position véritablement féminine que j'ai soulignée à plusieurs reprises. Elle est très précisément définie dans son essence, dans sa nature, soulignons-le, d'avant la naissance de l'Amour, en ceci, qui manque elle n'a rien d'érőménon. Dans le mythe, l'Aporia, la pauvreté absolue, est à la porte du banquet des dieux qui se tient au jour de la naissance d'Aphrodite, elle n'est en rien reconnue, elle n'a en elle-même aucun des biens qui lui donneraient droit à la table des étants. C'est bien en quoi elle est d'avant l'Amour. La métaphore où je vous ai dit que nous reconnaîtrons toujours que d'amour il s'agit, fût-il en ombre, la métaphore qui restitue l'érőn, l'énastès à l'érőménon, manque ici, par défaut de l'érőménon au départ. C'est donc le temps logique d'avant la naissance de l'Amour qui est ainsi décrit.
He did not know. Here the myth Diotima introduced about Love’s birth takes on its meaning. Love is conceived during the slumber of Poros, son of Métis (Cunning)—the all-knowing, all-powerful, the resource par excellence. It is while Poros sleeps, at the moment he no longer knows anything, that the encounter leading to Love’s birth occurs. The one who insinuates herself through desire to produce this birth—Aporia, the feminine Aporia—is the erastēs, the primordial desirer in her authentically feminine position, which I have emphasized repeatedly. She is defined with precision in her essence, in her nature prior to Love’s birth, by this: she lacks any erōmenon. In the myth, Aporia (absolute poverty) stands at the threshold of the gods’ banquet held on Aphrodite’s birthday. Unrecognized, she possesses none of the goods granting entitlement to the table of beings. This is why she precedes Love. The metaphor through which we eternally recognize love’s presence—even in shadow—the metaphor restoring the erōn (lover) to the erōmenon (beloved), is absent here, due to the initial lack of the erōmenon. Thus, the logical time before Love’s birth is what is described.
De l'autre côté, le il ne savait pas est absolument essentiel. Et laissez-moi ici faire état de ce qui m'est venu à la tête tandis que j'essayais hier soir de scander pour vous ce temps articulaire de la structure.
On the other side, the he did not know is absolutely essential. Let me here invoke what occurred to me last night while seeking to articulate for you this pivotal moment of structure.
Il s'agit de l'écho de ce poème admirable où j'ai choisi avec intention l'exemple dans lequel j'ai essayé de démontrer la nature fondamentale de la métaphore. Le poème, le Booz endormi, suffirait à lui tout seul, malgré toutes les objections que notre snobisme peut avoir contre lui, à faire de Victor Hugo un poète digne d'Homère. Vous ne vous étonnerez pas de l'écho qui m'en est venu soudain à l'avoir depuis toujours, celui de ces deux vers
It concerns the echo of that admirable poem from which I intentionally selected an example to demonstrate metaphor’s fundamental nature. The poem, Boaz Asleep, would alone suffice—despite all objections our snobbery might raise—to make Victor Hugo a poet worthy of Homer. You will not be surprised that its echo suddenly came to me, having always carried these two lines:
Booz ne savait point qu'une femme était là, Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle.
Boaz knew not that a woman was there,
And Ruth knew not what God wanted from her.
Relisez le poème pour vous apercevoir qu'aucune des données qui confèrent au drame fondamental de l'Œdipe son sens et son poidséternels n'y manque, et jusqu'à l'entre-deux-morts évoquée quelques strophes plus haut à propos de l'âge et du veuvage de Booz.
Reread the poem to realize that none of the elements conferring the eternal meaning and weight to the fundamental drama of Oedipus are missing here - down to the between-two-deaths evoked a few strophes earlier regarding Boaz's age and widowhood.
Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi, Ó Seigneur! a quitté ma couche pour la vôtre; Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre, Elle à demi vivante et moi mort à demi.
Long has she with whom I slept,
O Lord! left my bed for yours;
And we remain still entwined,
She half-alive and I half-dead.
L'entre-deux-morts, son rapport avec la dimension tragique évo- quée ici en tant que constitutive de la transmission paternelle, rien n'y manque, et c'est pourquoi ce poème est le lieu même où vous retrouvez sans cesse la présence de la fonction métaphorique. Tout y est poussé à l'extrême, jusqu'aux aberrations, si l'on peut dire, du poète, puisqu'il va jusqu'à dire ce qu'il a à dire en forçant les thèmes dont il se sert Comme dormait Jacob, comme dormait Judith. Or, Judith n'a jamais dormi, c'est Holopherne. Peu importe, c'est quand même lui qui a raison. Ce qui se profile en effet au terme du poème, c'est ce qu'exprime la formidable image par laquelle il s'achève
The between-two-deaths, its relation to the tragic dimension evoked here as constitutive of paternal transmission - nothing is lacking. This is why the poem remains the very site where you ceaselessly rediscover the presence of the metaphorical function. Everything is pushed to extremes, even to what one might call the poet's aberrations, as he forces his themes to say what must be said: As Jacob slept, as Judith slept. Now Judith never slept - it was Holofernes. No matter, he remains right. For what looms at the poem's conclusion is expressed through its tremendous closing image:
et Ruth se demandait,
and Ruth wondered,
Immobile, ouvrant l'œil à moitié sous ses voiles, Quel Dieu, quel moissonneur de l'éternel été Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.
Motionless, half-opening her eyes beneath veils,
What God, what reaper of eternal summer
Had, while departing, carelessly cast
That golden sickle into the field of stars.
La serpe dont Chronos a été châtré ne pouvait pas manquer au terme de cette constellation complète composant le complexe de la påternité.
The scythe that castrated Chronos could not be absent from this constellation completing the complex of paternity.
Gette digression, dont je vous demande pardon, sur le il ne le savait pus, me semble essentielle pour vous faire comprendre ce dont il s'agit dans le discours de Diotime. Socrate ne peut ici se poser dans son savoir qu'à montrer que de l'amour, il n'est de discours que du point où il ne savait pas. Là est le ressort de ce que signifie le choix par Socrate, à ce moment précis, de ce mode d'enseigner.
This digression, for which I beg your pardon, about he did not know, seems essential for grasping Diotima's discourse. Socrates can only posit his knowledge of love by demonstrating that any discourse on love must originate from the position of not-knowing. Herein lies the mechanism of Socrates' deliberate choice to teach through this very mode.
Mais du même coup, cela prouve que ce n'est pas là non plus ce qui permet de saisir ce qui se passe concernant la relation de l'amour.Ce qui le permet, c'est précisément ce qui va suivre, à savoir l'entrée d'Alcibiade.
Yet this simultaneously proves insufficient for apprehending what occurs in love's relation. What allows this apprehension is precisely what follows - Alcibiades' entrance.
Le merveilleux, splendide, développement océanique du discours de Diotime s'achève sans qu'en somme, Socrate ait fait mine d'y résister.
The wondrous, splendid, oceanic unfolding of Diotima's discourse concludes without Socrates offering resistance.
Significativement, à la suite, Aristophane lève l'index pour dire — Tout de même, laissez-moi placer un mot. On vient de faire allusion à une certaine théorie, et en effet c'est la sienne, que la bonne Diotime a repoussée négligemment du pied. Anachronisme tout à fait signifi- catif, car si Socrate dit que Diotime lui a raconté tout cela autrefois, cela ne l'empêche pas de la faire parler sur le discours que vient de tenir Aristophane. Celui-ci, et pour cause, a son mot à dire. Platon met là un index, montre qu'il y a quelqu'un qui n'est pas content. Voyons voir, par notre méthode, qui est de nous tenir au texte, si ce qui se développe par la suite n'a pas quelque rapport avec cet index, même si cet index levé, c'est tout dire, on lui coupe la parole. Et par quoi? Par l'entrée d'Alcibiade.
Significantly, Aristophanes then raises his finger to interject - Let me have a word. Some theory has been mentioned - indeed his own - which the good Diotime casually dismissed. A most telling anachronism, for though Socrates claims Diotima told him all this long ago, she nevertheless comments on Aristophanes' just-delivered speech. The comic poet naturally has his say. Plato here raises an index finger, signaling discontent. Through our method of textual fidelity, let us observe whether subsequent developments relate to this gesture, even if this raised finger says it all - his speech is interrupted. By what? By Alcibiades' arrival.
Ici, changement à vue.
Here, sudden scene change.
Il faut bien pointer d'abord dans quel monde il nous replonge tout d'un coup, après le grand mirage fascinatoire. Je dis replonge, car ce monde n'est pas l'ultra-monde, c'est le monde tout court, où nous savons, après tout, comment l'amour se vit. Toutes ces belles histoires, pour fascinantes qu'elles paraissent, il suffit d'un tumulte, d'une entrée d'hommes soûls, pour nous y ramener comme au réel.
We must first locate the world into which we're abruptly plunged after the grand fascinatory mirage. I say "plunged" because this isn't the ultra-world, but the world itself where we ultimately know how love is lived. For all their fascinating allure, these beautiful stories collapse before the tumult of drunken men's entry, returning us to the real.
Cette transcendance où nous avons vu jouer comme en fantôme la substitution de l'un à l'autre, nous allons la voir maintenant incarnée. Et si, comme je vous l'enseigne, il faut être trois pour aimer, et non pas deux seulement, eh bien, nous allons le constater ici.
The transcendence where we saw ghostly substitutions of one for another now becomes incarnate. If, as I teach, three are required for love - not two - here we shall witness it.
Alcibiade entre, et il n'est pas mauvais que vous le voyiez surgir sous la figure où il apparaît, à savoir sous la formidable trogne que lui fait non seulement son état officiellement aviné, mais le tas de guirlandes qu'il porte manifestement a une signification exhibitoire éminente dans l'état divin où il se tient, de chef humain.
Alcibiades enters, and you should envision his apparition: not merely officially drunk, but crowned with garlands whose exhibitory significance matches his divine state as human leader. His bloated face manifests what the text conveys through this epiphany.
N'oubliez jamais ce que nous perdons à n'avoir plus de perruques. Imaginez bien ce que pouvaient être les doctes et aussi bien les frivoles agitations de la conversation au XVII siècle, lorsque chacun de ces personnages secouait à chacun de ses mots cet attifage léonin, qui était de plus un réceptacle à crasse et à vermine. Imaginez la perruque du Grand Siècle. Au point de vue de l'effet mantique, cela nous manque.
Never forget what we lose by no longer having wigs. Imagine the learned and indeed frivolous agitations of 17th-century conversation, when each figure would shake this leonine headpiece at every utterance—a receptacle for grime and vermin. Imagine the wig of the Grand Siècle. From the perspective of mantic effect, we now lack this.
Cela ne manque pas à Alcibiade, qui va tout droit au seul personnage dont il est capable, dans son état, de discerner l'identité. Dieu merci, c'est le maître de maison, Agathon. Il va se coucher près de lui, sans sayoir où ceci le met, à savoir dans la position μεταξύ, entre les deux, entire Socrate et Agathon, c'est-à-dire précisément au point où nous en sommes, au point où se balance le débat entre le jeu de celui qui sajt, et, sachant, montre qu'il doit parler sans savoir, et celui qui, ne sachant pas, a parlé sans doute comme un sansonnet, mais n'en a pas moins fort bien parlé, comme Socrate l'a souligné Tu as dit de fort belles choses. C'est là que vient se situer Alcibiade, non sans bondir en arrière à s'apercevoir que ce damné Socrate est encore là.
Alcibiade lacks none of this. He goes straight to the only person whose identity he can discern in his drunken state—thank God, it's the host Agathon. He lies down beside him, sayoir unaware of his position: the μεταξύ, between Socrates and Agathon. That is precisely the pivot of our debate—between the game of one who sajt (knows), yet speaks from not-knowing, and another who, not knowing, spoke like a starling yet spoke well, as Socrates emphasized: "You have spoken most beautifully." Here Alcibiade situates himself, recoiling upon realizing that damned Socrates remains present.
Ce n'est pas pour des raisons personnelles que je ne vous pousserai pas jusqu'au bout aujourd'hui l'analyse de ce qu'apporte toute la scène qui, commence à tourner à partir de l'entrée d'Alcibiade. Je vous ámorcerai néanmoins les premiers reliefs de ce qu'elle introduit.
For non-personal reasons, I shall not push today’s analysis to the full implications of the scene unfolding from Alcibiade’s entrance. Yet I shall outline the salient contours of its introduction.
Eh bien, disons, il y a une atmosphère de scène. Je n'irai pas accentuer le côté caricatural des choses. J'ai parlé incidemment, à propos de ce banquet, d'assemblée de vieilles tarites, étant donné qu'ils ne sont pas tous de la première fraîcheur, mais tout de même, ils ne sont pas sans être d'un certain format. Alcibiade, c'est quelqu'un. Et quand Socrate demande qu'on le protège contre ce personnage qui rie lui permet pas de regarder quelqu'un d'autre, ce n'est pas parce que le commentaire de ce Banquet s'est fait au cours des siècles dans des chaires řešpectables, au niveau des universités, avec tout ce que cela comporte à la fois de noble et de noyant-le-poisson universel ce n'est tout de même pas pour ça que nous n'allons pas nous apercevoir que ce qui se passe là est, à proprement parler, je l'ai déjà souligné, du style scandaleux.
Let us note the scene’s atmosphere. I will not exaggerate its caricatural aspects. I once casually called this Symposium an assembly of old tarts, given their faded vigor—yet they are not without stature. Alcibiade is someone. When Socrates demands protection against this figure who prevents him from gazing upon another, it is not because centuries of commentary have been delivered from respectable university chairs—with all their noble yet universal fish-drowning—that we should fail to recognize the scandalous nature of what unfolds here.
La dimension de l'amour est en train de se montrer devant nous sur un mode où il nous faut bien reconnaître que doit se dessiner une deses caractéristiques. Tout d'abord, il est clair que là où elle se manifeste dans le réel, elle ne tend pas à l'harmonie. Ce beau vers lequel semblait monter le cortège des âmes désirantes, il ne semble certes pas qu'il structure tout dans une forme de convergence.
Love’s dimension now reveals itself through a mode that demands we recognize one of its essential characteristics. First, it is clear that where love manifests in the real, it does not tend toward harmony. The Beautiful toward which desiring souls seemed to ascend does not structure all into convergent form.
Chose singulière, il n'est pas donné dans les manifestations de l'amour, que vous appeliez tous les autres à aimer ce que vous aimez, à se fondre avec vous dans la montée vers l'érőménon. Socrate, cet homme éminemment aimable, puisqu'on nous le produit dès les pre- miers mots comme un personnage divin, la première chose dont il s'agit, c'est qu'Alcibiade veut se le garder.
Strangely, love’s manifestations do not invite others to love what you love, to merge with you in ascent toward the erōmenon. Socrates—eminently lovable, introduced from the outset as a divine figure—is first and foremost someone Alcibiade wants to keep for himself.
Vous direz que vous n'y croyez pas, en vous appuyant sur toutes sortes de choses qui le montrent. La question n'est pas là. Nous suivons le texte, et c'est de cela qu'il s'agit. Et non seulement c'est de cela qu'il s'agit, mais c'est, à proprement parler, cette dimension qui est ici introduite.
You may protest disbelief, citing evidence to the contrary. The question lies elsewhere. We follow the text, and it is this very text that matters. More precisely, it is this dimension that is here introduced.
S'agit-il de concurrence? Si le mot est à prendre avec le sens et la fonction que je lui ai donnés dans l'articulation de ces transitivismes où se constitue l'objet en tant qu'il instaure entre les sujets la com- munication, non. Quelque chose s'introduit là d'un autre ordre. Au cœur de l'action d'amour, s'introduit l'objet de convoitise unique, si l'on peut dire, qui se constitue comme tel. Il s'agit d'un objet dont on veut précisément écarter la concurrence, un objet qui répugne même à ce qu'on le montre.
Is this rivalry? If the term is to be taken in the sense I gave it regarding the transitivist constitution of the object mediating intersubjective communication, no. Something else of a different order emerges. At love’s core arises a uniquely coveted object—one that repels competition, even resists being shown.
Rappelez-vous que c'est ainsi que je l'ai introduit dans mon discours il y a maintenant trois ans. Rappelez-vous que, pour vous définir l'objet a du fantasme, j'ai pris l'exemple, dans La Règle du jeu de Renoir, de Dalio montrant son petit automate, et de ce rougissement de femme avec lequel il s'efface après avoir dirigé son phénomène. C'est dans la même dimension que se déroule cette confession publique, connotée de je ne sais quelle gêne dont Alcibiade lui-même a si bien conscience qu'il la développe en parlant.
Recall how I introduced this three years ago. To define the object a of fantasy, I cited Renoir’s The Rules of the Game: Dalio displaying his small automaton, then retreating with a woman’s blush after his performance. Alcibiade’s public confession unfolds in this same dimension, tinged with an unease he himself elaborates.
Sans doute nous sommes dans la vérité du vin — ceci est articulé — in vino veritas. Kierkegaard le reprendra lorsqu'il refera lui aussi son Banquet — mais il faut vraiment avoir franchi toutes les bornes de la pudeur pour parler de l'amour comme Alcibiade en parle quand il exhibe ce qui lui est arrivé avec Socrate.
We are assuredly in wine’s truth—in vino veritas. Kierkegaard will reclaim this when restaging his own Symposium. Yet one must transgress all bounds of modesty to speak of love as Alcibiade does, exposing what transpired with Socrates.
Qu'y a-t-il là derrière comme objet, qui introduise dans le sujet lui-même une telle vacillation?
What object lies behind this, introducing such vacillation within the subject itself?
C'est ici, à la fonction de l'objet en tant qu'elle est proprement indiquée dans tout ce texte, que je vous laisse aujourd'hui pour vous y introduire la prochaine fois.
Here, at the function of the object as precisely indicated throughout this text, I leave you today—to introduce it fully next time.
Je ferai tourner ce que je vous dirai autour d'un mot qui est dans le texte, et dont l'usage en grec nous laisse entrevoir l'histoire et la fonction que je crois avoir retrouvées, de l'objet qu'il s'agit. Ce mot est le mot ἄγαλμα, qui nous est dit être ce que recèle ce silène hirsute de Socrate.
My next discourse will orbit a word from the text—a Greek term whose usage hints at the history and function I believe I’ve recovered. This word is ἄγαλμα (agalma), said to be what lies concealed within Socrates’ shaggy Silenus.
De ce mot je vous laisse aujourd'hui, dans le discours même, fermée, l'énigme.
For now, I leave this word’s enigma closed within the discourse itself.
25 JANVIER 1961.
25 JANUARY 1961.
AGALMA
AGALMA
L'agalma et le maître.
The agalma and the master.
La fonction fétiche.
The fetish function.
Le piège-à-dieux.
The god-trap.
De l'objet partiel à l'autre.
From partial object to the Other.
Un sujet en est un autre.
One subject is another.
Je vous ai laissés la dernière fois, en manière de relais dans notre propos, sur un mot dont je vous disais en même temps que je lui laissais jusqu'à la prochaine fois toute sa valeur d'énigme - le mot ἄγαλμα.
I left you last time, as a relay in our discourse, with a word to which I simultaneously granted its full enigmatic value until our next meeting — the word ἄγαλμα [agalma].
Je ne croyais pas si bien dire. Pour un grand nombre, l'énigme était si totale que l'on se demandait Quoi? Qu'est-ce qu'il a dit? Est-ce que vous savez? Enfin, à ceux qui ont manifesté cette inquiétude, quelqu'un de ma maison a pu donner cette réponse qui prouve qu'au moins chez moi, l'éducation secondaire sert à quelque chose que cela veut dire ornement, parure.
I did not realize how apt that was. For many, the enigma proved so total that one wondered: What? What did he say? Do you know? Well, to those who expressed this anxiety, someone from my household could offer this reply — proving that at least in my circle, secondary education serves some purpose — that it means ornament, adornment.
Quoi qu'il en soit, cette réponse n'était qu'une réponse de premier aspect, de ce que tout le monde doit savoir. 'Αγάλλω, c'est parer, orner, et' ἄγαλμα signifie en effet, au premier aspect, ornement, parure. Mais elle n'est pas si simple que cela, la notion de parure, et l'on voit tout de suite que ça peut mener loin. De quoi se pare-t-on? Pourquoi se parer? Et avec quoi ?
Be that as it may, this reply was merely a surface answer, what everyone ought to know. Ἀγάλλω [agallo] means to adorn, to ornament, and ἄγαλμα [agalma] indeed signifies, at first glance, ornament, adornment. But the notion of adornment is not so simple, and one immediately sees that it can lead far. With what does one adorn oneself? Why adorn? And with what?
Si nous sommes là sur un point central, beaucoup d'avenues doivent nous y mener. Mais enfin, j'ai retenu, pour en faire le pivot de mon explication, ce mot, agalma. N'y voyez nul souci de rareté, mais plutôt ceci, que dans un texte auquel nous supposons la plus extrême rigueur, celui du Banquet, quelque chose nous mène en ce point crucial.Ce mot est formellement indiqué au moment où je vous ai dit que tourne complètement la scène. Après les jeux de l'éloge tels qu'ils ont été jusque-là réglés par le sujet de l'amour, entre cet acteur, Alcibiade, qui va tout faire changer.
If we are at a central point here, many avenues must converge upon it. In any case, I have retained this word agalma as the pivot of my explanation. See here no concern for obscurity, but rather this: in a text we assume to be of the utmost rigor — the Symposium — something leads us to this crucial point. This word is formally indicated at the moment I told you the scene completely pivots. After the games of praise as regulated thus far around the subject of love, enters this actor, Alcibiades, who will transform everything.
Je n'en veux pour preuve que ceci lui-même change la règle du jeu en s'attribuant d'autorité la présidence. A partir de maintenant, nous dit-il, ce n'est plus de l'amour que l'on va faire l'éloge, mais de l'autre, et nommément, chacun de son voisin de droite. C'est déjà beaucoup en dire. S'il va s'agir d'amour, c'est en acte, et c'est la relation de l'un à l'autre qui va avoir ici à se manifester.
Proof enough: he himself changes the rules of the game by arrogating the presidency. From now on, he tells us, we shall no longer praise love itself, but the other — specifically, each one’s neighbor to the right. This already says much. If love is at issue, it is in act, and it is the relation of one to the other that must here manifest itself.
Je vous ai déjà fait observer un fait notable, qui se manifeste dès que les choses s'engagent sur ce terrain, conduites par le metteur en scène expérimenté que nous supposons être au principe de ce dialogue. Je dois dire que cette supposition nous est confirmée par l'incroyable généalogie mentale qui découle de ce Banquet, dont j'ai pointé la dernière fois l'avant-dernier écho, le Banquet de Kierkegaard, et le dernier, je vous l'ai déjà nommé, c'est l'Éros et Agapè d'Anders Nygren, toujours suspendu à l'armature, à la structure du Banquet. Eh bien, ce metteur en scène expérimenté ne peut faire, dès qu'il s'agit de faire entrer en jeu l'autre, qu'il n'y en ait pas qu'un il y en a deux autres. Autrement dit, au minimum ils sont trois. Ce fait notable, Socrate ne le laisse pas échapper dans sa réponse à Alcibiade, quand après cet extraordinaire aveu, cette confession publique, cette sortie qui est entre la déclaration d'amour et presque, dirait-on, la diffamation de Socrate, celui-ci lui répond Ce n'est pas pour moi que tu as parlé, c'est pour Agathon.
I have already noted a remarkable fact that emerges as things engage on this terrain, guided by the experienced dramatist we presume orchestrates this dialogue. I must say this presumption is confirmed by the incredible mental genealogy flowing from this Symposium, of which I highlighted the penultimate echo last time — Kierkegaard’s Banquet — and the ultimate one, already named: Anders Nygren’s Eros and Agape, forever suspended on the armature, the structure of the Symposium. Well, this experienced dramatist cannot avoid, once the Other enters play, that there are not one but two others. In other words, at minimum, there are three. Socrates does not let this notable fact slip in his reply to Alcibiades when, after this extraordinary confession, this public avowal — this outburst hovering between a love declaration and what one might almost call Socrates’ defamation — he responds: You spoke not for me, but for Agathon.
Cela nous fait sentir que nous passons à un autre registre que celui que nous avons indiqué dans le discours de Diotime. Il s'agissait là d'une relation duelle. Celui qui s'engage dans la montée vers l'amour procède par une voie d'identification, et aussi bien, si vous voulez, de production, y étant aidé par le prodige du beau. Il en vient à voir dans ce beau son terme même, et l'identifie à la perfection de l'œuvre de l'amour. Il y a là un rapport bivoque, qui a pour fin l'identification àce souverain bien que j'ai mis en cause l'année dernière. Ici, autre chose soudain est substitué à la thématique du Bien suprême — la complexité, et précisément la triplicité qui s'offre à nous livrer ce en quoi je fais tenir l'essentiel de la découverte, analytique, à savoir cette topologie dont résulte en son fond la relation du sujet au symbolique, en tant qu'il est essentiellement distinct de l'imaginaire et de sa capture.
This makes us sense that we are shifting to another register than that indicated in Diotima’s discourse. There, it was a question of a dual relation. The one who embarks on the ascent toward love proceeds via a path of identification — and equally, if you will, of production — aided by the prodigy of beauty. One comes to see in this beauty love’s very terminus, identifying it with the perfection of love’s work. Here lies a two-way rapport, culminating in identification with that sovereign Good I challenged last year. Here, something else is suddenly substituted for the thematic of the supreme Good — complexity, precisely the triplicity that offers to deliver to us the essence of analytic discovery: namely, that topology resulting fundamentally from the subject’s relation to the Symbolic, insofar as it is essentially distinct from the Imaginary and its capture.
C'est cela qui est notre terme, et que nous articulerons la prochaine fois pour clore ce que nous aurons eu à dire du Banquet, ce qui me permettra de faire ressortir d'anciens modèles que je vous ai donnés de, la topologie intrasubjective, en tant que c'est ainsi que la seconde topique de Freud est à comprendre. Ce que nous pointons aujourd'hui est essentiel à rejoindre cette topologie, dans la mesure où nous avons à la rejoindre sur le sujet de l'amour. C'est de la nature de l'amour qu'il est question, et d'une position, d'une articulation essentielle mais oubliée, élidée, et sur laquelle nous, analystes, avons pourtant apporté la cheville qui permet d'en accuser la problématique. C'est là-dessus que se concentrera ce que j'ai aujourd'hui à vous dire à propos d'agalma.
This is our terminus, which we shall articulate next time to conclude our remarks on the Symposium. This will allow me to foreground earlier models I have given you of intrasubjective topology, insofar as Freud’s second topography is to be understood thus. What we pinpoint today is essential for rejoining this topology regarding the subject of love. It is the nature of love that is at stake — an essential but forgotten, elided position and articulation, on which we analysts have nonetheless provided the linchpin to expose its problematic. This will concentrate what I have to say today concerning the agalma.
Il est d'autant plus extraordinaire, et presque scandaleux, que ceci n'ait pas été jusqu'ici mieux mis en valeur, que c'est d'une notion proprement analytique qu'il s'agit. J'espère vous le faire tout à l'heure toucher du doigt, et obtenir là-dessus votre consentement.
It is all the more extraordinary — almost scandalous — that this has not hitherto been better emphasized, for it concerns a properly analytic notion. I hope to make you grasp this shortly and secure your consent on this point.
‘Agalma, voici comment il se présente dans le texte. Alcibiade parle de Socrate, et dit qu'il va le démasquer. Vous savez qu'Alcibiade entre dans les plus grands détails de son aventure avec Socrate. Il a essayé quoi ? — que Socrate, dirons-nous, lui manifeste son désir. Il sait que ‘Socrate a du désir pour lui, mais ce qu'il a voulu, c'est un signe.
The agalma presents itself thus in the text: Alcibiades speaks of Socrates and says he will unmask him. You know Alcibiades delves into the finest details of his adventure with Socrates. What did he try? To make Socrates manifest his desire. He knows Socrates desires him, but what he wanted was a sign.
“Laissons cela en suspens. Il est trop tôt pour demander pourquoi. Nous sommes seulement au départ de la démarche d'Alcibiade, et au premier abord, elle n'a pas l'air de se distinguer essentiellement de ce que l'on a dit jusque-là. Il s'agissait au départ, dans le discours de Pausanias, de ce que l'on va chercher dans l'amour, et il était dit que ce que chacun cherchait dans l'autre, échange de bons procédés, c'était ce qu'il contenait d'érőménon, de désirable. C'est bien de la même chose qu'il semble s'agir maintenant.
Let us leave this suspended. It is too soon to ask why. We are only at the outset of Alcibiades’ approach, which at first glance does not seem essentially distinct from what has been said thus far. Initially, in Pausanias’ discourse, it was a matter of what one seeks in love, and it was stated that what each sought in the other — an exchange of courtesies — was what the other contained of the ἐρώμενον [erōmenon], the desirable. It is apparently the same thing at issue now.
– Alcibiade nous dit en manière de préambule que Socrate est quelqu'un que ses dispositions amoureuses portent vers les beaux gar- çons. Son ignorance est générale, il ne sait rien, du moins en apparence.Là-dessus, Alcibiade reprend la célèbre comparaison du silène, qu'il a évoquée en commençant son éloge, et qui est double dans sa portée. D'abord, c'est là l'apparence de Socrate, qui est rien moins que belle. Mais d'autre part, ce silène n'est pas simplement l'image que l'on désigne de ce nom, c'est aussi un emballage qui a l'aspect usuel d'un silène, un contenant, une façon de présenter quelque chose. Cela devait être de menus instruments de l'industrie du temps, des petits silènes qui servaient de boîte à bijoux, ou d'emballage pour offrir des cadeaux. C'est justement de cela qu'il s'agit. Cette indication topologique est essentielle. Ce qui est important, c'est ce qui est à l'intérieur. Agalma peut bien vouloir dire parement ou parure, mais c'est ici, avant tout, bijou, objet précieux quelque chose qui est à l'intérieur. Et c'est par là qu'Alcibiade nous arrache à la dialectique du beau qui était jusqu'ici la voie, le guide, le mode de capture, sur la voie du désirable. Il nous détrompe, et à propos de Socrate lui-même.
– Alcibiades tells us by way of preamble that Socrates is someone whose amorous inclinations lean toward beautiful youths. His ignorance is universal — he knows nothing, at least in appearance. Here, Alcibiades revisits the famous Silenus comparison he evoked at the start of his encomium, which carries a double meaning. First, this is Socrates’ outward appearance, which is anything but beautiful. But secondly, this Silenus is not merely the image designated by that name — it is also packaging having the customary aspect of a Silenus: a container, a way of presenting something. These were likely small trinkets from the period’s crafts — little Silenus figurines serving as jewelry boxes or gift wrappings. This is precisely what is at stake. This topological indication is essential. What matters is what lies inside. Agalma may well mean adornment or ornament, but here, above all, it is a jewel, a precious object — something internal. It is through this that Alcibiades tears us away from the dialectic of beauty that had until now been the path, the guide, the mode of capture along the trajectory of the desirable. He disabuses us, and this concerns Socrates himself.
Sachez-le, dit-il, en apparence Socrate est amoureux des beaux gar-çons. οὔτε εἴ τις καλός ἐστι. Mais que l'un ou l'autre soit beau, μέλει αὐτῶ οὐδέν, cela ne lui fait ni chaud ni froid, il s'en bat l'œil, il le méprise au contraire, καταφρονεῖ, à un point dont vous ne pouvez pas vous faire idée, τοσοῦτον ὅσον οὐδ' ἂν εἰς οἰηθείη, vous ne pouvez même pas imaginer et qu'à vrai dire, la fin qu'il poursuit quelle est-elle justement? Je le souligne parce que c'est bien dans le texte il est expressément articulé en ce point que non seulement ce ne sont pas les biens extérieurs qu'il poursuit, la richesse par exemple, dont chacun jusque-là nous sommes des délicats a dit que ce n'était pas cela que l'on cherchait chez les autres, mais ce n'est encore aucun de ces autres avantages qui peuvent paraître d'aucune façon procurer la μακαρία, un bonheur, ὑπὸ πλήθους, à qui que ce soit. On a tout à fait tort d'interpréter ici comme s'il s'agissait de dédaigner les biens qui sont des biens pour la foule. Ce qui est repoussé, c'est justement ce dont on a parlé jusque-là, les biens en général. D'autre part, nous dit Alcibiade, son aspect étrange, ne vous y arrêtez pas, il fait le naïf, εἰρωνευόμενος, il interroge, il fait l'âne pour avoir du son, il se conduit vraiment comme un enfant, il passe son temps à dire des badinages. Mais σπουδάσαντος δε αὐτοῦ ---- non pas, comme on traduit, quand il se met à être sérieux, mais soyez sérieux, faites-y bienattention — ouvrez-le, le silène. Ἀνοιχθέντος, entrouvert, je ne sais pas si quelqu'un a jamais vu les agalmata qui sont à l'intérieur.
Know this, he says: Socrates appears enamored with handsome boys — οὔτε εἴ τις καλός ἐστι. But whether one or another is beautiful, μέλει αὐτῶ οὐδέν — it leaves him utterly indifferent. He couldn’t care less. On the contrary, he despises it — καταφρονεῖ — to a degree you cannot fathom, τοσοῦτον ὅσον οὐδ' ἂν εἰς οἰηθείη — you couldn’t even imagine. And in truth, what end does he pursue? I emphasize this because it is explicit in the text: not only does he not pursue external goods (wealth, for example — which all previous speakers, as connoisseurs, claimed one does not seek in others), but he rejects any of those other advantages that might seem to procure μακαρία — happiness — ὑπὸ πλήθους — for anyone. It is entirely mistaken to interpret this as disdain for what the masses consider goods. What is repudiated here is precisely what had been discussed until now: goods in general. Furthermore, Alcibiades tells us: Do not dwell on his strange demeanor — he plays the naive, εἰρωνευόμενος. He questions, plays the fool to extract substance, behaves like a child, spends his time jesting. But σπουδάσαντος δε αὐτοῦ — not, as commonly translated, “when he becomes serious,” but rather: Be serious, pay close attention — open the Silenus. Ἀνοιχθέντος — pried open. I wonder if anyone has ever seen the agalmata inside.
Donc, Alcibiade met tout de suite fort en doute que quelqu'un ait jamais pu voir de quoi il s'agit. Nous savons que non seulement c'est là le discours de la passion, mais c'est le discours de la passion en son point le plus tremblant, à savoir celui qui est tout entier contenu dans l'origine, avant même qu'il s'explique. Il est là, lourd du coup de talon de tout ce qu'il a à nous raconter, qui va partir. C'est donc bien le langage de la passion.
Thus, Alcibiades immediately casts strong doubt on whether anyone has ever glimpsed the matter at hand. We know this is not merely the discourse of passion but of passion at its most tremulous point — that which is wholly contained in its origin, even before it explicates itself. It is here, heavy with the impending blow of all it has yet to recount, that the account begins. This is indeed the language of passion.
«-Déjà ce rapport unique, personnel — Personne n'a jamais vu ce dont il s'agit, comme il m'est arrivé de voir. Et je l'ai vu. Je les ai trouvées, ces agalmata à tel point déjà divines — χρυσά, c'est chou, c'est en or — totalement belles, si extraordinaires qu'il n'y avait plus qu'une chose à faire, ἐν βραχεῖ, et dans le plus bref délai, par les voiés les plus courtes, faire tout ce que pouvait ordonner Socrate. Ποιητέον, ee, qui est à faire, ce qui devient le devoir, c'est tout ce qu'il plaît à Socrate de commander.
“—Already this singular, personal relation — No one has ever seen what is at stake, as I happened to see. And I saw it. I discovered those agalmata — already so divine — χρυσά (golden, splendid), utterly beautiful, so extraordinary that only one thing remained: ἐν βραχεῖ — immediately, by the shortest routes — to do whatever Socrates commanded. Ποιητέον — what must be done, what becomes duty — is all that Socrates deigns to ordain.
Je ne pense pas inutile d'articuler un tel texte pas à pas. On ne lit pas çela comme on lit France-Soir ou l'International Journal of Psychoanalysis.
I do not consider it superfluous to parse such a text step by step. One does not read this as one reads France-Soir or the International Journal of Psychoanalysis.
«-Il s'agit de quelque chose dont les effets sont surprenants. D'une part, ces agalmata, au pluriel, on ne nous dit pas jusqu'à nouvel ordre ce, que c'est. D'autre part, cela entraîne tout d'un coup une subversion, une tombée sous le coup des commandements de celui qui les possède. Ne retrouvez-vous pas là quelque chose de la magie que je vous ai déjà-pointée autour du Che vuoi ? C'est bien cette clé, ce tranchant essentiel, de la topologie du sujet qui commence à Qu'est-ce que tu veux ? En d'autres termes — Y a-t-il un désir qui soit vraiment ta volonté ?
“—We are dealing with something whose effects are startling. On one hand, these agalmata (plural) — we are not yet told what they are. On the other, they suddenly induce a subversion, a surrender to the commands of their possessor. Do you not recognize here something of the magic I previously pinpointed around the Che vuoi? This is precisely the key, the essential edge of the subject’s topology, which begins with: What do you want? In other words — Is there a desire that is truly your will?
«-Or, continue Alcibiade, comme je croyais que c'était du sérieux quand il parlait de ἐμῇ ὥρᾳ — on traduit la fleur de ma beauté — et commence toute la scène de séduction.
“—Now, Alcibiades continues: Since I believed he was serious when he spoke of ἐμῇ ὥρᾳ — translated as ‘the bloom of my beauty’ — the entire scene of seduction begins.
«-Nous n'irons pas plus loin aujourd'hui. Nous essayerons de faire sentir ce qui rend nécessaire le passage du premier temps à l'autre, à savoir pourquoi il faut à tout prix que Socrate se démasque. Nous allons seulement nous arrêter à ces agalmata.
“—We shall proceed no further today. We shall attempt to convey what necessitates the passage from the first moment to the next — namely, why Socrates must at all costs unmask himself. We will pause here at these agalmata.
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Faites-moi le crédit de croire que ce n'est pas à ce texte que remonte pour moi la problématique d'agalma. Non pas qu'il y aurait à cela le moindre inconvénient, car le texte suffit pour la justifier, mais je vais vous raconter l'histoire comme elle est.
Grant me the credit of believing that it is not to this text that my problematic of agalma traces back. Not that there would be the slightest objection to this, for the text alone suffices to justify it, but I shall recount the story as it stands.
Sans que je puisse à proprement parler la dater, ma première ren- contre avec agalma est une rencontre, comme toutes les rencontres, imprévue. C'est dans un vers de l'Hécube d'Euripide que le mot m'a frappé il y a quelques années, vous comprendrez facilement pourquoi. C'était un peu avant la période où j'ai fait entrer ici la fonction du phallus à la place essentielle que l'expérience analytique et la doctrine de Freud nous montrent qu'il a dans l'articulation entre la demande et le désir, de sorte que je n'ai pas manqué d'être frappé au passage de l'emploi du terme dans la bouche d'Hécube.
Though I cannot precisely date it, my first encounter with agalma was an encounter, like all encounters, unforeseen. It was in a verse from Euripides' Hecuba that the word struck me some years ago—you will readily grasp why. This occurred shortly before the period when I introduced here the function of the phallus into the essential position that analytic experience and Freud’s doctrine show it occupies in articulating demand and desire. Thus, I could not but be struck in passing by the term’s usage in Hecuba’s speech.
Hécube dit — Où va-t-on m'emmener, où va-t-on me déporter?
Hecuba says—Where am I to be taken, where am I to be deported?
La tragédie d'Hécube se place en effet au moment de la prise de Troie, et parmi tous les endroits qu'elle envisage dans son discours, il y a Délos. Sera-ce à cet endroit à la fois sacré et pestiféré? Comme vous le savez, on n'avait le droit ni d'y accoucher ni d'y mourir. Et là, dans la description de Délos, elle fait allusion à un objet qui y était célèbre. La façon dont elle en parle indique que c'était un palmier. Ce palmier, dit-elle, il est ὠδῖνος ἄγαλμα δίας, c'est-à-dire ὠδῖνος, de la douleur, ἄγαλμα δίας, ce dernier terme désigne Latone. Il s'agit de l'enfantement d'Apollon, et c'est l'agalma de la douleur de la divine.
The tragedy of Hecuba unfolds during the sack of Troy. Among the places she envisages in her discourse is Delos. Will it be to that site both sacred and pestilential? As you know, neither childbirth nor death was permitted there. In describing Delos, she alludes to an object famously located there. Her manner of speaking indicates it was a palm tree. This palm tree, she says, is ὠδῖνος ἄγαλμα δίας—that is, the agalma of the divine one’s (Leto’s) labor pain. It concerns Apollo’s birth, and this agalma commemorates the pain of the goddess.
Nous retrouvons la thématique de l'accouchement, mais tout de même assez changée, car il y a là ce tronc, cet arbre, cette chose magique érigée, conservée comme un objet de référence à travers les âges. Cela ne peut manquer, du moins pour nous, analystes, d'éveiller le registre de la thématique du phallus, en tant que son fantasme est là, nous le savons, à l'horizon, qui situe cet objet infantile. Et le fétiche qu'il reste ne peut ne pas être aussi pour nous l'écho de cette signification.
We rediscover the thematic of childbirth, yet sufficiently transformed. Here stands this trunk, this tree, this magical thing erected and preserved across the ages as an object of reference. For us analysts, this cannot fail to awaken the register of the phallus’s thematic, whose fantasy we know hovers at the horizon, situating this infantile object. The residual fetish must also echo this signification for us.
Il est clair qu'agalma ne peut pas là être traduit, d'aucune façon, par ornement ou parure, ni même, comme on le voit souvent dans les textes, par statue. Souvent, théôn agalmata, quand on traduit rapide-'ment, on croit que ça colle, et qu'il s'agit dans le texte des statues des dieux.
It is clear that agalma here cannot in any way be translated as ornament, adornment, or even—as often seen in texts—statue. When one hastily translates theôn agalmata, one assumes it fits, taking it to mean statues of the gods.
«Vous voyez pourquoi je crois que c'est un terme à pointer dans cette signification, avec l'accent caché qui préside à ce qu'il faut faire pour se retenir sur la voie de cette banalisation qui tend toujours à effacer le sens véritable des textes. Chaque fois que vous rencontrez agalma, faites bien attention. Même s'il a l'air de s'agir des statues des dieux, vous y regarderez de près, et vous vous apercevrez qu'il s'agit toujours d'autre chose.
You see why I deem this term worthy of emphasis in this signification, with its covert accent resisting the banalization that ever threatens to efface the texts’ true meaning. Whenever you encounter agalma, pay close attention. Even if it seems to concern divine statues, look closely and you will find it always signifies something else.
2«Nous ne jouons pas ici aux devinettes. Je vous donne la clé de la Question en vous disant que c'est la fonction fétiche de l'objet qui est «õujours accentuée.
2 We are not here playing guessing games. I give you the key to the Question by stating that what is always accentuated is the fetish function of the object.
«Je ne fais pas ici un cours d'ethnologie, ni même de linguistique, et je ne vais pas à ce propos accrocher la fonction de fétiche des pierres roides au centre d'un temple, du temple d'Apollon par exemple, car Čest très connu, cette chose. Vous voyez très souvent le dieu lui-même teprésenté. Qu'est-ce que le fétiche de telle tribu, par exemple, de la boucle du Niger? C'est quelque chose d'innommable, d'informe, sur quoi peuvent à l'occasion se déverser énormément de liquides de diverses origines, plus ou moins gluants et immondes, dont la super- position accumulée, allant du sang à la merde, constitue le signe que là est quelque chose autour de quoi toutes sortes d'effets se concen- trent. Le fétiche est en lui-même bien autre chose qu'une image ou une icône, en tant qu'elle serait reproduction.
I am neither delivering a lecture on ethnology nor linguistics, and I shall not here dwell on the fetish function of erect stones at a temple’s heart—say, Apollo’s temple, for this is well-known. The god himself is often depicted. Consider the fetish of a tribe from the Niger Bend: an unnameable, formless thing upon which may be poured copious liquids of diverse origins—more or less viscous and foul. The accumulated layers, ranging from blood to excrement, signal that here lies something concentrating manifold effects. The fetish as such is far more than an image or icon as reproductive likeness.
3 Ce pouvoir spécial de l'objet reste au fond de l'usage dont, même pour nous, l'accent est encore conservé dans les termes d'idole ou d'icône. Le terme d'idole, dans l'emploi qu'en fait Polyeucte par exem- ple, ça veut dire C'est rien du tout, ça se fout par terre. Mais tout de même, si vous dites d'Untel ou d'Unetelle, J'en fais mon idole, ça he veut pas dire simplement que vous en faites une reproduction, de vous ou de lui, mais que vous en faites quelque chose d'autre, autour 'de quoi il se passe quelque chose.
3 This special power of the object remains at the core of a usage whose accent persists even for us in terms like idol or icon. When Polyectes uses "idol," it means It is nothing, to be dashed to the ground. Yet if you say of someone, I make them my idol, this does not merely mean reproducing them but elevating them into something else around which something transpires.
«Aussi bien ne s'agit-il pas pour moi de poursuivre ici la phénomé- nologie du fétiche, mais de vous montrer la fonction que cela occupe à sa place. Pour ce faire, je peux vous indiquer que j'ai essayé, dans 'toute la mesure de mes forces, de faire rapidement le tour des passages qui nous restent de la littérature grecque où est employé le motd'agalma. Si je ne vous les lis pas tous, ce n'est que pour aller plus vite. Sachez simplement que c'est de la multiplicité du déploiement des significations que je vous dégage la fonction centrale, qu'il faut voir à la limite des emplois. Car, bien entendu, dans la ligne de l'enseigne- ment que je vous fais, nous n'avons pas l'idée que l'étymologie consiste à trouver le sens dans la racine.
"Nor is it my intention here to pursue the phenomenology of the fetish, but rather to show you the function it occupies in its proper place. To this end, I can indicate that I have tried, to the best of my ability, to quickly survey the surviving passages of Greek literature where the word agalma is used. If I do not read them all to you, it is solely to proceed more swiftly. Know simply that from the multiplicity of deployed meanings, I extract for you the central function, which must be seen at the limit of its usages. For, needless to say, following the teaching I impart here, we do not hold that etymology consists in finding meaning through roots.
La racine d'agalma, ce n'est pas commode. Les auteurs le rapprochent d'ἀγανóς, de ce mot ambigu qu'est ἄγαμαι, j'admire, mais aussi bien je porte envie, je suis jaloux de, qui va faire ἀγάζω, supporter avec peine, qui va vers ἀγαίομαι, qui veut dire être indigné. Les auteurs en mal de racines, je veux dire de racines qui portent avec elles un sens, ce qui est absolument contraire au principe de la linguistique, en dégagent γαλ ου γελ, le gel de γελάω, le gal qui est le même que dans γλήνη, la pupille, et dans γαλήνην, que l'autre jour je vous ai cité au passage, la mer qui brille parce qu'elle est parfaitement unie. Bref, une idée d'éclat est là cachée dans la racine. 'Αγλαός, Aglaé, la brillante, est là pour nous y faire un écho familier. Cela ne va pas contre ce que nous avons à en dire. Je ne le mets là qu'entre parenthèses, parce que ce n'est qu'une occasion de vous montrer les ambiguïtés de cette idée, que l'étymologie nous porte, non pas vers un signifiant, mais vers une signification centrale. Car on peut aussi bien s'intéresser, non pas au gal, mais à la première partie de l'articulation phonématique, à savoir aga, qui est proprement ce en quoi l'agalma nous intéresse dans son rapport à l'agathos.
The root of agalma is no simple matter. Scholars link it to ἀγανóς, to the ambiguous term ἄγαμαι—'I admire,' but also 'I envy,' 'I resent'—which leads to ἀγάζω, 'to endure with difficulty,' and toward ἀγαίομαι, meaning 'to be indignant.' Etymologists in search of roots—I mean roots carrying inherent meaning, which utterly contradicts linguistic principles—derive it from γαλ or γελ, the 'gel' of γελάω ('to laugh'), the 'gal' found in γλήνη ('pupil of the eye') and γαλήνην ('calm sea'), which I cited the other day in passing: the sea's shimmer from its perfect smoothness. In short, an idea of radiance lies hidden in the root. Ἀγλαός, Aglaia ('the Radiant'), echoes this familiarly. This does not contradict our interpretation. I mention it parenthetically only to show the ambiguities of this notion—that etymology leads us not toward a signifier, but toward a central meaning. For one could just as well focus not on 'gal' but on the first part of the phonemic articulation: 'aga,' which precisely concerns us in agalma's relation to agathos.
Dans le genre, vous savez que je ne rechigne pas à la portée du discours d'Agathon, mais je préfère aller franchement à la grande fan- taisie du Cratyle. Vous y verrez que l'étymologie d'Agathon, c'est ἀγαστός, admirable. Dieu sait pourquoi aller chercher agaston l'admi- rable qu'il y a dans 00óv le rapide. Telle est d'ailleurs la façon dont tout est interprété dans le Cratyle. On trouve des choses assez jolies dans l'étymologie d'ἄνθρωπος, où il y a le langage articulé. Platon était vraiment quelqu'un de très bien.
In this vein, you know I do not shy from Agathon’s discourse, but I prefer to head straight for the grand fantasia of the Cratylus. There you will find that the etymology of Agathon (ἀγαθός) is traced to ἀγαστός ('admirable'). God knows why one would derive 'admirable' from 00óv ('the swift'). Such is the method throughout the Cratylus. Delightful touches appear in the etymology of ἄνθρωπος ('human'), which includes articulated speech. Plato was truly a remarkable fellow.
Agalma, à la vérité, ce n'est pas de ce côté-là que nous avons à nous tourner pour lui donner sa valeur. Agalma a toujours rapport aux images, à condition que vous voyiez bien que, comme dans tout contexte, c'est toujours à un type d'images bien spécial. Il faut que je choisisse parmi les références. Il y en a dans Empedocle, dans Héraclite,dans Démocrite. Je vais prendre les plus vulgaires, les poétiques, celles que tout le monde savait par cœur dans l'Antiquité. Je vais les chercher dans une édition juxtalinéaire de l'Iliade et de l'Odyssée. Il y a par éxemple deux occurrences dans l'Odyssée.
In truth, agalma must not be approached from that angle to grasp its value. Agalma always relates to images, provided you recognize that, as in all contexts, these are always of a highly specific type. I must choose among references—Empedocles, Heraclitus, Democritus. I will take the most commonplace, the poetic ones that every ancient knew by heart. I find them in a bilingual edition of the Iliad and Odyssey. For example, there are two occurrences in the Odyssey.
C'est d'abord au livre III, dans la Télémachie. Il s'agit des sacrifices que l'on fait pour l'arrivée de Télémaque. Les prétendants, comme d'habitude, en mettent un coup, et on sacrifie au dieu un βοῦς, ce que l'on traduit par une génisse c'est un exemplaire de l'espèce bœuf. Et l'on convoque tout exprès un nommé Laerkès qui est orfèvre, comme Héphaïstos, et on le charge de faire un ornement, agalma, pour les cornes de la bestiole. Je vous passe les détails pratiques concernant la cérémonie. L'important n'est pas ce qui se passe après, qu'il s'agisse d'un sacrifice genre vaudou, mais ce qui est dit qu'ils attendent d'agalma. Agalma, en effet, est dans le coup. On nous le dit expressément. L'agalma, c'est justement cet ornement d'or, et c'est à la faim de la déesse Athéna que cela est sacrifié. Eh bien il s'agit que, l'ayant vu, κεχάροιτο, elle en soit gratifiée employons ce mot puisque c'est un mot de notre langage. Autrement dit, l'agalma apparaît comme une espèce de piège à dieux. Les dieux, ces êtres réels, il y a des trucs qui leur tirent l'œil.
The first is in Book III of the Telemachy. It concerns sacrifices made upon Telemachus’ arrival. The suitors, as usual, go all out, sacrificing a βοῦς (translated as 'heifer'—a specimen of the ox species) to the god. They summon a goldsmith named Laerces, a Hephaestus figure, to craft an ornament (agalma) for the beast’s horns. I will spare you the ceremonial details. What matters is not the subsequent Voodoo-like sacrifice, but what is said of their expectation from the agalma. The agalma is explicitly involved: this golden ornament is sacrificed to sate the goddess Athena’s hunger. The point is that upon seeing it (κεχáροιτο), she should be gratified—let us use this term, as it belongs to our lexicon. In other words, the agalma appears as a kind of divine lure. For these real beings, the gods, certain tricks catch their eye.
Autre exemple, au livre VIII de la même Odyssée. On nous raconte ce qui s'est passé à la prise de Troie, la fameuse histoire du grand cheval qui contenait dans son ventre les ennemis et tous les malheurs à venir, le cheval enceint de la ruine de la ville. Les Troyens, qui l'ont tiré chez eux, s'interrogent et se demandent ce qu'on va en faire. Ils hésitent. Il faut bien croire que cette hésitation, c'est bien ce qui était pour eux mortel, car il y avait deux choses à faire. Ou bien, le bois creux, lui quvrir le ventre pour voir ce qu'il y avait dedans. Ou bien; l'ayant traîné, au sommet de la citadelle, l'y laisser pour être quoi? méga agalma. C'est la même idée que tout à l'heure, c'est le charme. C'est aussi quelque chose qui est là aussi embarrassant pour les Troyens que pour les Grecs. C'est un objet insolite. Pour tout dire, c'est ce fameux objet extraordinaire, qui est encore tellement au centre de toute une série de préoccupations contemporaines-je n'ai pas besoin d'évoquer ici l'horizon surréaliste.
Another example comes from Book VIII of the same Odyssey. It recounts the fall of Troy—the famous story of the great horse harboring enemies and impending doom in its belly, the horse pregnant with the city’s ruin. The Trojans, having dragged it inside, debate its fate. Their hesitation proves fatal, for two options existed: either split open the hollow wood to see what lay within, or haul it to the citadel’s summit and leave it there as a μέγα agalma ('great charm'). This echoes the earlier idea—it is an uncanny object. To put it plainly, it is that extraordinary object which remains central to a host of contemporary preoccupations (I need not evoke the Surrealist horizon here).
Pour les Anciens, l'agalma, c'est aussi quelque chose autour de quoi l'on peut, en somme, attraper l'attention divine. Je pourrais vous en donner mille exemples.Dans l'Hécube d'Euripide, en un autre endroit, on raconte le sacrifice de Polyxène aux månes d'Achille. C'est très joli, et nous avons là l'exception qui nous donne l'occasion d'éveiller en nous les mirages érotiques. C'est le moment où l'héroïne offre elle-même une poitrine qui est semblable, nous dit-on, à agalma. Rien n'indique qu'il faille nous contenter de ce que cela évoque, à savoir la perfection des organes mammaires dans la statuaire grecque. Étant donné qu'à l'époque, ce n'étaient pas des objets de musée, je crois qu'il s'agit bien plutôt de ce dont nous voyons partout ailleurs l'indication, dans l'usage que l'on fait du mot quand on dit que dans les sanctuaires, les temples, au cours des cérémonies, on accroche, ἀνάπτω, des agalmata. La valeur magique des objets ici évoqués est bien plutôt liée à l'évocation de ceci que nous connaissons bien, et que l'on appelle des ex-voto: Pour tout dire, pour des gens beaucoup plus près que nous de la differenciation des objets à l'origine, les seins de Polyxène, c'est beau comme des seins d'ex-voto. Et en effet, les seins d'ex-voto sont faits au tour, au moule, ils sont toujours parfaits.
For the Ancients, the agalma is also something around which one can, in short, capture divine attention. I could give you a thousand examples. In Euripides’ Hecuba, elsewhere, we hear of Polyxena’s sacrifice to Achilles’ manes. It is quite beautiful, offering us an exception that awakens erotic mirages. This is the moment when the heroine bares a breast described as resembling an agalma. Nothing suggests we should content ourselves with evoking the perfection of mammary organs in Greek statuary. Given that, in that era, these were not museum objects, I believe it rather concerns what we see indicated elsewhere in the use of the term—when speaking of agalmata hung (ἀνάπτω) in sanctuaries and temples during ceremonies. The magical value of these objects is tied to what we know well: votive offerings. To put it plainly, for people much closer than us to the original differentiation of objects, Polyxena’s breasts are as beautiful as votive breasts. Indeed, votive breasts are lathe-turned, molded, always perfect.
D'autres exemples ne manquent pas, mais nous pouvons en rester là. C'est assez pour nous indiquer qu'il s'agit du sens brillant, du sens galant, car ce mot vient de gal, éclat en vieux français. En un mot, de quoi s'agit-il? sinon de ce dont nous, analystes, avons découvert la fonction sous le nom de l'objet partiel.
Other examples abound, but we can stop here. This suffices to indicate that we are dealing with the brilliant sense, the gallant sense—for this word derives from gal (brilliance in Old French). In a word, what is at stake if not what we analysts have discovered as the function of the partial object?
La fonction de l'objet partiel est une des plus grandes découvertes de l'investigation analytique. Et ce dont nous autres, analystes, avons le plus à nous étonner à cette occasion, c'est qu'ayant découvert des choses si remarquables, tout notre effort soit toujours d'en effacer l'originalité.
The function of the partial object is one of the greatest discoveries of analytic investigation. What we analysts find most astonishing is that, having uncovered such remarkable things, our entire effort remains directed toward effacing their originality.
Il est quelque part dit, dans Pausanias, que les agalmata qui se rap- portent dans tel sanctuaire aux sorcières, et qui étaient là exprès pour empêcher de se faire l'accouchement d'Alcmène, étaient ἀμυδρότερα, un tant soit peu effacées. Eh bien, c'est ça, nous aussi nous avons effacé tant que nous avons pu ce que veut dire l'objet partiel. Il y avait là une trouvaille, celle du côté foncièrement partiel de l'objet en tantqu'il est pivot, centre, clé, du désir humain. Cela valait bien que l'on s'y arrête un instant. Mais non, que nenni, notre premier effort a été de l'interpréter en le pointant vers une dialectique de la totalisation, de le tourner en l'objet plat, l'objet rond, l'objet total, le seul digne de nous, l'objet sphérique sans pieds ni pattes, le tout de l'autre, où, comme chacun sait, irrésistiblement notre amour se termine, trouve yon achèvement.
Pausanias mentions somewhere that the agalmata related to the witches in a certain sanctuary—placed there expressly to hinder Alcmene’s childbirth—were ἀμυδρότερα (slightly effaced). Well, this is precisely what we too have done: effaced as much as possible the meaning of the partial object. Here was a discovery—the fundamentally partial nature of the object as pivot, center, key to human desire. This warranted pausing. Yet no—our first effort was to interpret it by orienting it toward a dialectic of totalization, turning it into the flat object, the round object, the total object, the only one worthy of us: the spherical whole without feet or limbs, the Other’s totality where, as everyone knows, our love irresistibly culminates.
Même à prendre les choses ainsi, nous ne nous sommes pas dit que cet autre, en tant qu'objet de désir, est peut-être l'addition d'un tas d'objets partiels, ce qui n'est pas du tout pareil qu'un objet total. Nous ne nous sommes pas dit que ce que nous élaborons, ce que nous avons à manier de ce fond que l'on appelle le ça, n'est peut-être qu'un vaste trophée de tous ces objets. Non, à l'horizon de notre ascèse à nous, de notre modèle de l'amour, nous avons mis de l'autre. En quoi nous 'avons pas tout à fait tort. Mais de cet autre nous avons fait l'autre à qui s'adresse cette fonction bizarre que nous appelons l'oblativité. Nous aimons l'autre pour lui-même. Du moins quand on est arrivé au but età la perfection. Le stade génital bénit tout ça.
Even accepting this, we have not considered that this Other, as object of desire, may be an aggregate of partial objects—which is not at all the same as a total object. We have not reflected that what we elaborate from the depths called the Id (das Es) may be nothing but a vast trophy of such objects. No—on the horizon of our analytic ascesis, our model of love, we posit the Other. In this, we are not entirely wrong. But we have made this Other the recipient of that peculiar function called oblativité. We love the Other for themselves—at least when reaching the goal of genital perfection. The genital stage sanctifies all this.
Nous avons certainement gagné quelque chose à ouvrir une certaine topologie de la relation à l'autre, dont aussi bien nous n'avons pas le privilège, puisque toute une spéculation contemporaine diversement personnaliste tourne là autour. Mais il est tout de même assez drôle qu'il y ait quelque chose que nous ayons complètement laissé de côté dans cette affaire. Et on est bien forcé de le laisser de côté quand on prend les choses dans cette visée particulièrement simplifiée, qui sup- pose, avec l'idée d'une harmonie préétablie, le problème résolu, à savoir qu'en somme, il suffit d'aimer génitalement pour aimer l'autre pour Jui-même.
We have certainly gained something by opening a certain topology of the relation to the Other—though we hold no monopoly here, as contemporary personalist speculations orbit the same. Yet it remains rather amusing that we have entirely overlooked something in this affair. And one must overlook it when adopting this oversimplified perspective, which assumes—with the idea of pre-established harmony—that the problem is already solved: namely, that loving genitally suffices to love the Other for themselves.
Je n'ai pas apporté, parce que je lui ai fait un sort ailleurs, dans un article que vous verrez bientôt sortir, le passage incroyable sur la carac- térologie du génital qui figure dans le volume intitulé La Psychanalyse d'aujourd'hui. La sorte de prêcherié qui se déroule autour de cette idéalité terminale, je vous en ai depuis bien longtemps fait sentir le ridicule. Nous n'avons pas aujourd'hui à nous y arrêter, mais, à revenir aux sources, il y a au moins une question à poser sur ce sujet. Si l'amour dit oblatif n'est que l'homologue, le développement, l'épa- nouissement, de l'acte génital en lui-même, qui suffirait, dirai-je, à endonner le mot, le la, la mesure, l'ambiguïté n'en persiste pas moins au sujet de savoir si cet autre — à qui nous dédions notre oblativité dans cet amour tout amour, tout pour l'autre — nous cherchons sa jouis- sance, comme cela semble aller de soi du fait qu'il s'agit de l'union génitale, ou bien sa perfection.
I did not bring – having addressed it elsewhere in an article soon to be published – the astonishing passage on genital characterology from the volume titled Psychoanalysis Today. The sort of sermonizing around this terminal ideal, whose absurdity I have long highlighted, need not detain us today. Returning to fundamentals, at least one question arises: If so-called oblative love is merely the homologue, unfolding, or flowering of the genital act itself – which would suffice, let us say, to give its keynote – ambiguity persists regarding whether this Other, to whom we dedicate our oblativité in all-loving devotion, is sought for their jouissance (as genital union ostensibly implies) or for their perfection.
Dès qu'un auteur un peu soucieux d'écrire dans un style perméable à l'audience contemporaine veut évoquer des idées aussi hautement morales et d'aussi vieilles questions que celle de l'oblativité, la moindre des choses à en dire pour les réveiller, c'est tout de même de faire valoir une duplicité latente, car en fin de compte, des termes pareils ne se soutiennent sous une forme aussi simplifiée, voire abrasée, que de ce qui leur est sous-jacent, à savoir l'opposition toute moderne du sujet et de l'objet. Et ainsi, ce sera autour de cette notion qu'il com- mentera cette thématique analytique — nous prenons l'autre pour un sujet et non pas pour purement et simplement notre objet.
When authors wishing to resonate with contemporary audiences engage such lofty moral notions as oblativité, the minimal requirement is to foreground an underlying duplicity. For such simplified – even sanitized – terms rest upon modernity’s bedrock opposition between subject and object. Thus, the analytic theme becomes: "We take the Other as subject, not merely as object."
L'objet dont il s'agit ici est situé dans le contexte d'une valeur de plaisir, de fruition, de jouissance. Il est tenu pour réduire à une fonction omnivalente l'unique de l'autre en tant qu'il doit être pour nous un sujet. Si nous n'en faisons qu'un objet, il ne sera qu'un objet quel- conque, un objet comme les autres, un objet qui peut être rejeté, changé, bref il sera profondément dévalué. Voilà quelle est la théma- tique sous-jacente à l'idée d'oblativité, telle qu'elle est articulée quand on nous en fait le corrélatif éthique obligé de l'accès à un véritable amour, qui serait suffisamment connoté d'être génital..
Here, the object inhabits a realm of pleasure-value, fruition, and jouissance. It is charged with reducing the Other’s singularity to an omnivalent function, despite their putative status as subject. To make them "mere object" renders them interchangeable, disposable – fundamentally devalued. Such is the substrate of oblativité when framed as the ethical corollary of attaining "true" (i.e., genitally connoted) love.
Observez qu'aujourd'hui, je suis moins en train de critiquer cette niaiserie analytique, et c'est pourquoi je me dispense de rappeler les textes qui en témoignent, que de mettre plutôt en cause ce sur quoi elle repose, c'est à savoir qu'il y aurait une supériorité quelconque en faveur de l'aimé, du partenaire de l'amour, à ce qu'il soit, comme nous disons dans notre vocabulaire existentialo-analytique, considéré comme un sujet.
Note that today I critique less the analytic naivety itself (sparing you textual examples) than its premise: the assumed superiority of considering the beloved – in existential-analytic parlance – as subject rather than object.
Je ne sache pas qu'après avoir donné une connotation si péjorative au fait de considérer l'autre comme un objet, quelqu'un ait jamais fait la remarque que de le considérer comme un sujet, ce n'est pas mieux. Admettons qu'un objet en vaut un autre, à condition que nous don- nions au mot objet son sens de départ, qui vise les objets en tant que nous les distinguons, et pouvons les communiquer. S'il est donc déplo-rable que jamais l'aimé devienne un objet, est-il meilleur qu'il soit un sujet? Il suffit pour y répondre de remarquer que, si un objet en vaut in autre, pour le sujet c'est encore bien pire. Car ce n'est pas simple- rfient un autre sujet qu'il vaut un sujet, strictement, en est un autre.
I know of no thinker who, after denigrating "objectification," remarked that subjectification is no better. Let us grant objects their due: they are distinguishable and communicable. If reducing the beloved to object is lamentable, is elevating them to subject preferable? To answer: If objects are interchangeable, subjects are worse – for one subject is strictly another subject.
Le sujet strict, c'est quelqu'un à qui nous pouvons imputer quoi?
What can we impute to the strict subject?
rien d'autre que d'être comme nous cet être qui est έναρθρον ἔχειν ἔπος, qui s'exprime en langage articulé, qui possède la combi- natoire, et qui peut à notre combinatoire répondre par ses propres combinaisons, que nous pouvons donc faire entrer dans notre calcul comme quelqu'un qui combine comme nous.
Nothing beyond their being – like us – creatures who "ἔναρθρον ἔχειν ἔπος" (possess articulate speech), combinatorial beings responding through their own signifying chains, calculable entities in our symbolic calculus.
Je pense que ceux qui sont formés à la méthode que nous avons ici iriaugurée n'iront pas là-dessus me contredire. C'est la seule définition saine du sujet, et au moins, la seule saine pour nous, celle qui permet d'introduire comment un sujet entre obligatoirement dans la Spaltung déterminée par sa soumission au langage.
Those trained in our method will not dispute this. It is the sole sound definition of subject – at least for us – revealing how subjects necessarily undergo Spaltung (splitting) through submission to language.
A partir de ces termes, nous pouvons voir comment il est strictement nécessaire qu'il se passe ceci, que, dans le sujet, il y a une part où ça parle tout seul, ce en quoi, néanmoins, le sujet reste suspendu. Et il s'agit justement de savoir comment peut-on en venir à oublier cette question? quelle est, dans cette relation justement élective, privi- légiée, qu'est la relation d'amour, la fonction de ce fait que le sujet avec lequel, entre tous, nous avons le lien de l'amour, est aussi l'objet de notre désir? Si on met en évidence la relation d'amour tout en súspendant ce qui est son amarre, son point tournant, son centre de gravité, son accrochage, il est impossible d'en dire quoi que ce soit qui riè soit un escamotage.
From these terms, we see why part of the subject inevitably becomes autonomous discourse – yet the subject remains suspended there. How could we forget this? What function does this forgetting serve in love’s privileged relation, where the beloved is simultaneously desire’s object? To emphasize love while bracketing its mooring point – its pivot, center of gravity, anchoring – renders any discourse mere sleight of hand.
Ily a nécessité à accentuer le corrélatif objet du désir, car c'est ça, l'objet, et non pas l'objet de l'équivalence, du transitivisme des biens, de la transaction sur les convoitises. C'est ce quelque chose qui est la visée du désir comme telle, qui accentue un objet entre tous d'être sans balance avec les autres. C'est à cette accentuation de l'objet que répond l'introduction en analyse de la fonction de l'objet partiel.
We must stress desire’s object-correlative. This object – not the interchangeable commodity of transactional lust – is desire’s singular target, privileging one object beyond all equivalence. Herein lies the analytic introduction of the partial object’s function.
Je vous prie de remarquer à ce propos que tout ce qui fait le poids, le retentissement, l'accent, du discours métaphysique, repose toujours sur quelque ambiguïté. Autrement dit, si tous les termes dont vous vous servez quand vous faites de la métaphysique étaient strictement définis, 'n'avaient chacun qu'une signification univoque, si le vocabu-laire de la philosophie triomphait, but éterriel des professeurs, vous n'auriez plus à faire de métaphysique du tout, car vous n'auriez plus rien à dire. Vous vous apercevriez alors que les mathématiques, c'est beaucoup mieux-là, on peut agiter des signes ayant un sens univo- que, parce qu'ils n'en ont aucun. Cela veut dire que, quand vous parlez d'une façon plus ou moins passionnée. des rapports du sujet et de l'objet, c'est parce que vous mettez sous le sujet quelque chose d'autre que ce strict sujet dont je vous parlais tout à l'heure - et sous l'objet aussi, vous mettez autre chose que ce que je viens de définir comme quelque chose qui, à la limite, confine à la stricte équivalence d'une communication sans équivoque d'un sujet scientifique. Si cet objet vous passionne, c'est parce que là-dedans, caché en lui, il y a l'objet du désir, agalma. C'est ce qui fait le poids, la chose pour laquelle il est intéressant de savoir où il est, ce fameux objet, quelle est sa fonction, où il opère aussi bien dans l'inter que dans l'intrasubjectivité. Cet objet privilégié du désir culmine pour chacun à cette frontière, à ce point limite que je vous ai appris à considérer comme la métonymie du discours inconscient. Cet objet y joue un rôle que j'ai essayé de for- maliser dans le fantasme, et sur lequel je reviendrai la prochaine fois.
I ask you to note here that all that gives weight, resonance, and emphasis to metaphysical discourse always rests on some ambiguity. In other words, if all the terms you use when doing metaphysics were strictly defined, each having only one univocal meaning — if the vocabulary of philosophy triumphed, that eternal goal of professors — you would no longer have any metaphysics at all, for you would have nothing left to say. You would then realize that mathematics does this much better — there, we can manipulate signs with univocal meanings precisely because they have none. This means that when you speak more or less passionately about the relations between subject and object, it is because you place something else under the "subject" than this strict subject I spoke of earlier — and under the "object" too, you place something other than what I just defined as that which, at its limit, borders on the strict equivalence of unambiguous communication within scientific discourse. If this object impassions you, it is because hidden within it lies the object of desire, the agalma. This is what gives weight to the matter — the reason it becomes interesting to locate this notorious object, to discern its function and where it operates, whether in inter- or intra-subjectivity. This privileged object of desire culminates for each person at that border, that limit point I have taught you to consider as the metonymy of unconscious discourse. This object plays a role there that I have tried to formalize in the fantasy, and to which I shall return next time.
Cet objet, de quelque façon que vous ayez à en parler dans l'expé- rience analytique, que vous l'appeliez le sein, le phallus ou la merde, c'est toujours un objet partiel. C'est là ce dont il s'agit pour autant que l'analyse est une méthode, une technique, qui s'est avancée dans ce champ délaissé, ce champ décrié, ce champ exclu par la philosophie, parce que non maniable, non accessible à sa dialectique, et qui s'appelle le désir.
This object — whether you call it the breast, the phallus, or excrement in analytic experience — is always a partial object. This is what matters insofar as analysis is a method, a technique, that has advanced into this neglected field — this discredited field excluded by philosophy because unmanageable, inaccessible to its dialectic — called desire.
Si nous ne savons pas pointer dans une topologie stricte la fonction de ce que signifie cet objet, à la fois si limité et si fuyant dans sa figure, qui s'appelle l'objet partiel, si vous ne voyez pas l'intérêt de ce que j'introduis aujourd'hui sous le nom d'agalma, et qui est le point majeur de l'expérience analytique eh bien, ce serait dommage. Je ne puis le croire un instant, alors que je constate que, sur quelque malentendu que ceci repose, la force des choses fait que tout ce qui se dit de plus moderne dans la dialectique analytique tourne autour de la fonction foncière de l'objet.
If we cannot pinpoint in a strict topology the function of what this object signifies — at once so limited and so elusive in its figure, called the partial object — if you do not grasp the significance of what I introduce today as the agalma, this pivotal point of analytic experience... well, that would be regrettable. I cannot believe this for a moment, even as I observe that through whatever misunderstanding, the force of circumstances ensures that the most modern developments in analytic dialectic revolve around the fundamental function of the object.
Je n'en veux pour preuve que ceci, que la référence radicale à l'objet en tant que bon ou mauvais est bien considérée dans la dialectiquekleinienne comme une donnée primordiale. Je vous prie d'arrêter un instant votre esprit là-dessus.
Need I cite as proof the fact that the radical reference to the object as good or bad is indeed considered in Kleinian dialectic as a primordial given? I ask you to pause here and reflect.
Nous faisons tourner dans notre élaboration un tas de choses, et spécialement un tas de fonctions d'identification. Identification à celui auquel nous demandons quelque chose dans l'appel d'amour. Si cet appel est repoussé, identification à celui-là même auquel nous nous adressions comme à l'objet de notre amour, avec ce passage si sensible de l'amour à l'identification. Troisième sorte d'identification, à propos de laquelle il faut lire un petit peu Freud, ses Essais de psychanalyse, où vous verrez la fonction tierce que prend un certain objet caractéristi- que, l'objet en tant qu'il peut être l'objet du désir de l'autre à qui nous nous identifions. Bref, notre subjectivité, nous la faisons tout entière se construire dans la pluralité, le pluralisme, de ces niveaux d'identi- fication, que nous appellerons l'idéal du moi, le moi idéal, que nous appellerons, aussi identifié, le moi désirant.
In our elaborations, we set in motion a host of things — particularly a host of identificatory functions. Identification with the one to whom we address our demand in love's appeal. If this appeal is rejected, identification shifts to the very one we addressed as the object of our love — that sensitive passage from love to identification. A third type of identification — regarding which one must consult Freud's Essays on Psychoanalysis — involves a certain characteristic object: the object as it may become the object of the Other's desire with whom we identify. In short, we construct our entire subjectivity through the plurality, the pluralism, of these identificatory levels — what we call the ego ideal, the ideal ego, or what we also term, as identified, the desiring ego.
Mais il faut tout de même savoir où, dans cette articulation, se situe ęt fonctionne l'objet partiel. Remarquez simplement que dans le déve- loppement présent du discours analytique, cet objet, agalma, petit a, objet du désir, quand nous le cherchons selon la méthode kleinienne, il est là dès le départ, avant tout développement de la dialectique, il est déjà là comme objet du désir. Ce poids, ce noyau interne, central, du bon ou du mauvais objet, figure dans toute psychologie qui tend à s'expliquer et à se développer en termes freudiens. C'est ce bon objet, ou ce mauvais objet, que Melanie Klein situe à l'origine, à ce commencement des commencements qui se place même avant la période dépressive. N'est-ce pas là dans notre expérience quelque chose qui est à soi tout seul déjà suffisamment signalétique?
But we must still locate where and how the partial object functions within this articulation. Note simply that in current analytic discourse, this object — the agalma, little a, object of desire — when sought through Kleinian method, is already there from the start, prior to any dialectical development. It exists primordially as the object of desire. This weight, this internal kernel of the good or bad object, features in every psychology seeking to explain itself in Freudian terms. It is this good or bad object that Melanie Klein situates at the origin, in that primal beginning preceding even the depressive position. Does this not sufficiently signal something autonomous in our experience?
Je pense avoir assez fait pour aujourd'hui en vous disant que c'est autour de cela que concrètement, dans l'analyse ou hors de l'analyse, peut et doit se faire la division entre deux perspectives sur l'amour.
I think I have done enough for today by indicating that it is around this point that — concretely, within or outside analysis — the division between two perspectives on love can and must be drawn.
L'une noie, dérive, masque, élide, sublime, tout le concret de l'expé- rience dans cette fameuse montée vers un bien suprême dont on est étonné que nous puissions encore, nous, dans l'analyse, garder de vagues reflets à quatre sous, sous le nom d'oblativité, cette sorte d'aimer-en-Dieu, si je peux dire, qui serait au fond de toute relation amoureuse. Dans l'autre perspective, et l'expérience le démontre, tout tourne autour de ce privilège, de ce point unique, qui est constituéquelque part par ce que nous ne trouvons que dans un être quand nous aimons vraiment. Mais qu'est-ce que cela? Justement agalma, cet objet que nous avons appris à cerner dans l'expérience analytique.
One perspective drowns, diverts, masks, elides, and sublimates all the concreteness of experience in that famed ascent toward a supreme Good — a trajectory whose faint four-penny reflections in analysis under the name "oblativité" still astonish us. This "loving-in-God," if I may put it so, supposedly underpins all amorous relations. The other perspective — as experience demonstrates — revolves entirely around that privilege, that unique point constituted somewhere by what we find only in a being when we truly love. But what is this? Precisely the agalma, this object we have learned to delineate in analytic experience.
Nous essayerons, la prochaine fois, de situer cet objet dans la topologie triple du sujet, du petit autre et du grand Autre, et de reconstruire le point où il vient jouer.
Next time, we shall attempt to situate this object within the triple topology of the subject, the little other, and the big Other — reconstructing the point where it comes into play.
Et nous verrons comment ce n'est que par l'autre et pour l'autre qu'Alcibiade, comme tout un chacun, veut faire savoir à Socrate son amour.
And we shall see how Alcibiades — like everyone — wants to declare his love to Socrates only through and for the Other.
ENTRE SOCRATE ET ALCIBIADE
BETWEEN SOCRATES AND ALCIBIADES
L'état de perversion.
The state of perversion.
Pourquoi Socrate n'aime pas.
Why Socrates does not love.
« Je ne suis rien. »
"I am nothing."
L'interprétation de Socrate.
Socrates' interpretation.
La révélation qui est la nôtre.
The revelation that is ours.
1 Il y a donc des agalmata en Socrate, et c'est ce qui a provoqué l'amour d'Alcibiade.
1 There are thus agalmata within Socrates, which provoked Alcibiades' love.
Nous allons maintenant revenir sur la scène qui met en scène Alcibiade dans son discours adressé à Socrate, et auquel Socrate répond en en donnant, à proprement parler, une interprétation. Nous verrons en quoi cette appréciation peut être retouchée, mais on peut dire que structuralement, au premier aspect, l'intervention de Socrate a tous les caractères d'une interprétation.
We shall now return to the scene staging Alcibiades in his address to Socrates, to which Socrates responds by providing what is properly an interpretation. We shall see how this appraisal may be refined, but structurally speaking, at first glance, Socrates' intervention bears all the marks of an interpretation.
À savoir — Tout ce que tu viens de dire de si extraordinaire, de si énorme dans son impudence, tout ce que tu viens de dévoiler en parlant de moi, c'est pour Agathon que tu l'as dit.
Namely—"All these extraordinary, brazen things you've just declared about me, all you've unveiled in speaking of me, you said them for Agathon's sake."
1Je vous l'ai dit — à partir de l'entrée d'Alcibiade, ce n'est plus de l'amour qu'il va être question de faire l'éloge, mais d'un autre, désigné dans l'ordre. L'important du changement est ceci — il va être question de faire l'éloge, épainos, de l'autre, et c'est précisément en cela, quant
1As I indicated—from Alcibiades' entrance onward, the discourse shifts from praising Love to praising another designated in sequence. The crucial shift lies here: it becomes a matter of delivering an epainos (encomium) of the other, and precisely in this
Pour comprendre le sens de la scène qui se déroule de l'un à l'autre de ces termes, de l'éloge de Socrate par Alcibiade à l'interprétation de Socrate, et à ce qui suivra, il convient de reprendre les choses d'un peu plus haut, et dans le détail. Quel est le sens de ce qui se passe à partir de l'entrée d'Alcibiade, entre celui-ci et Socrate ?au dialogue, que réside le passage de la métaphore. L'éloge de l'autre se substitue non pas à l'éloge de l'amour, mais à l'amour lui-même, et ce, d'entrée de jeu.
To grasp the scene's significance unfolding between these terms—from Alcibiades' praise of Socrates to Socrates' interpretation and its consequences—we must revisit the details. What transpires from Alcibiades' entrance between himself and Socrates? The substitution of praising another for praising Love itself occurs at the dialogue's threshold. This encomium of the other metaphorically displaces Love from the start.
L'amour de cet homme, Alcibiade, n'est pas pour moi une mince affaire, dit, en s'adressant à Agathon, Socrate, dont chacun sait qu'Alci- biade a été le grand amour. Depuis que je me suis énamouré de lui nous verrons le sens qu'il convient de donner à ces termes, il en a été l'énastès, il ne m'est plus permis de porter les yeux sur un beau garçon, ni de m'entretenir avec aucun, sans qu'il me jalouse et m'envie, se livrant à d'incroyables excès. À peine s'il ne me tombe pas dessus de la façon la plus violente. Prends garde donc, et protège-moi, dit-il à Agathon, car aussi bien de celui-ci la manie et la rage d'aimer sont ce qui me fait peur.
"This man Alcibiades' passion for me is no trifle," Socrates tells Agathon, alluding to their storied relationship. "Since I became enamored of him"—we shall later clarify these terms—"as his erastès, I cannot so much as glance at another fair youth or converse with one without provoking his jealous fury. He nearly assaults me! Beware then," he warns Agathon, "for this man's amorous madness and rage terrify me."
C'est à la suite de cela que se place le dialogue d'Alcibiade avec Éryximaque, d'où va résulter le nouvel ordre des choses. C'est à savoir qu'il est convenu que l'on fera l'éloge à tour de rôle de celui qui, dáns le rang, succède vers la droite. L'épaïnos, l'éloge dont il va être alors question, a, je vous l'ai dit, une fonction symbolique, et précisément métaphorique. Ce qu'il exprime a, en effet, de celui qui parle à celui dont on parle, une certaine fonction de métaphore de l'amour. Louer, épaïnein, a ici une fonction rituelle, qui peut se traduire en ces termes parler bien de quelqu'un.
Following this exchange between Alcibiades and Eryximachus, a new order emerges: participants will sequentially deliver an epainos of the person to their right. This ritualized praise, as I noted, carries symbolic and metaphoric functions. To praise (epainein) here performs a ceremonial role—speaking well of someone becomes love's metaphorical substitute.
Quoiqu'on ne puisse faire valoir ce texte au moment du Banquet puisqu'il est bien postérieur, Aristote dans sa Rhétorique, livre I, cha- pitre 9, distingue l'épainos de l'enkőmion. Je vous ai dit jusqu'à présent que je ne voulais pas entrer dans la différence des deux. Nous y viendrons pourtant, entraînés par la force des choses.
Though the Symposium predates this distinction, Aristotle later clarifies in Rhetoric (Book I, Ch.9) the difference between epainos and enkomion. While I initially deferred elaborating this contrast, necessity now compels us.
Ce qui distingue l'épainos se voit très précisément dans la façon dont Agathon a introduit son discours. Il part de la nature de l'objet pour en développer ensuite les qualités. C'est un déploiement de l'objet dans son essence. L'enkomion, nous avons peine à le traduire dans notre langue, et le terme de κώμος qui y est impliqué y est sans doute pour quelque chose. S'il faut lui trouver quelque équivalent dans notre langue, c'est quelque chose comme panégyrique. Si nous suivons Aris- tote, il s'agit de tresser la guirlande des hauts faits de l'objet. Point de vue qui déborde la visée de l'essence qui est celle de l'épainos, qui lui est excentrique,
The epainos reveals its specificity in Agathon's discourse structure. He begins with the object's nature before unfolding its qualities—an essential exposition. The enkomion, harder to render in our tongue (its root kōmos hinting at revelry), might approximate "panegyric." For Aristotle, it involves weaving garlands of the object's glorious deeds—a perspective decentered from the epainos's ontological focus.
Mais l'épainos n'est pas quelque chose qui se présente dès l'abord sans ambiguïté. C'est au moment où il est décidé que c'est d'épainos qu'il s'agira, qu'Alcibiade rétorque que la remarque qu'a faite Socrate concernant sa jalousie feroce ne comporte pas un traître mot de vrai. G'est tout le contraire, c'est lui, le bonhomme, qui, s'il m'arrive de lqguer quelqu'un en sa présence, soit un dieu, soit un homme, du moment que c'est un autre que lui, tombe sur moi et il reprend la même métaphore que tout à l'heure τὰ χεῖρε, à bras raccourcis.
Yet the epainos does not present itself from the outset without ambiguity. At the moment when it is decided that the epainos shall be the mode, Alcibiades retorts that Socrates’ remark concerning his ferocious jealousy contains not a grain of truth. Quite the contrary—it is he, the fellow, who, if I so much as praise someone in his presence, be it god or man, provided it is another, falls upon me, reemploying the earlier metaphor of τὰ χεῖρε, with bare fists.
Il y a là un ton, un style, un malaise, une embrouille, une réponse gênée de tais-toi, presque panique, de Socrate, Tais-toi, est-ce que tu ne tiendras pas ta langue ?, traduit-on avec assez de justesse. Foi de Poseïdon, répond Alcibiade ce qui n'est pas rien, tu ne saurais protester, jete l'interdis. Tu sais bien que je ne ferai pas de qui que ce fût d'autre l'éloge en ta présence.
Here we encounter a tone, a style, an unease, a muddle—Socrates’ embarrassed response of “Be silent!”, almost panicked: “Hold your tongue, won’t you?”, translated with some accuracy. “By Poseidon,” Alcibiades replies (no small oath), “you cannot protest; I forbid it. You know well I shall praise no one else in your presence.”
Eh bien, dit Éryximaque, vas-y, prononce l'éloge de Socrate. Dois-je lui infliger devant vous, demande Alcibiade, le châtiment public que je łui ai promis? Faisant son éloge, dois-je le démasquer? C'est bien ainsi ensuite qu'il en sera de son développement. Et en effet ce n'est pas sans inquiétude non plus, comme si c'était là à la fois une nécessité de la situation et aussi une implication du genre, que l'éloge puisse åller si loin en ses termes que de faire rire de celui dont il s'agit.
1“Very well,” says Eryximachus, “proceed to pronounce Socrates’ encomium. Should I inflict upon him,” Alcibiades asks, “the public chastisement I promised? In praising him, must I unmask him?” Such indeed will be the trajectory of his exposition. And it is not without anxiety, as if this were both a situational necessity and a generic implication, that the encomium ventures so far in its terms as to provoke laughter at its subject’s expense.
Aussi bien Alcibiade propose-t-il un gentleman's agreement Dois-je dire la vérité ? Ce à quoi Socrate ne se refuse pas Je t'invite à la dire. Eh bien, dit Alcibiade, je te laisse la liberté, si je franchis les límites de la vérité, de dire tu mens. Certes, s'il m'arrive d'errer, de m'égarer dans mon discours, tu ne dois point t'en étonner, étant donné 'le personnage inclassable, nous retrouvons là l'atopia si déroutant, que tu es. Comment ne pas s'embrouiller au moment de mettre les choses en ordre, καταριθμῆσαι, d'en faire l'énumération et le compte? Et voici l'éloge qui commence.
Hence Alcibiades proposes a gentleman’s agreement: “Shall I speak the truth?” To which Socrates does not object: “I bid you do so.” “Well then,” says Alcibiades, “I grant you liberty, should I overstep truth’s bounds, to cry ‘You lie!’” “Naturally, if I err or stray in my discourse, you must not marvel, given the unclassifiable character—we rediscover here the bewildering atopia—that you are. How could one not become entangled when attempting to enumerate (καταριθμῆσαι), to tally and account for these matters?” Thus commences the encomium.
L'éloge, je vous en ai indiqué la dernière fois la structure et le thème. Alcibiade entre assurément dans le γέλως, γελοῖος, le risible, en com- friençant de présenter les choses par la comparaison que j'ai déjà sou- lignée. Elle reviendra trois fois dans son discours, chaque fois avec une insistance quasi répétitive. Socrate est donc comparé à cette enveloppe rude et dérisoire que constitue le satyre. Il faut bien en quelque sorte l'ouvrir pour voir à l'intérieur ce qu'Alcibiade appelle la première foisagalmata théôn, les statues des dieux. Il reprend ensuite, en les appelant encore une fois divines, admirables. La troisième fois, il emploie le terme agalma arétès, la merveille de la vertu, la merveille des merveilles.
The encomium’s structure and theme, as I indicated last time, see Alcibiades fully entering the γέλως (γελοῖος)—the risible, the comical—by inaugurating his discourse with the comparison I previously underscored. It recurs thrice in his speech, each time with near-repetitive insistence. Socrates is thus likened to that rough, derisory casing of the satyr. One must, as it were, crack it open to behold within what Alcibiades first names agalmata théôn (statues of the gods). He later reprises these as “divine, wondrous.” The third iteration employs the term agalma arétès—the marvel of virtue, the wonder of wonders.
En route, nous trouvons cette comparaison avec le satyre Marsyas qui, au moment où elle est instaurée, est poussée fort loin. Malgré la protestation de Socrate, et assurément, il n'est pas flûtiste, Alcibiade revient et appuie. Ce n'est pas simplement à une boîte en forme de satyre qu'il compare Socrate, à un objet plus ou moins dérisoire, mais au satyre Marsyas nommément, en tant que, quand il entre en action, chacun sait par la légende quel charme de son chant se dégage. Ce charme est tel qu'il a encouru la jalousie d'Apollon, qui le fait écorcher pour avoir osé rivaliser avec la musique suprême, divine. La seule différence, dit-il, entre Socrate et lui, c'est qu'en effet, Socrate n'est pas flûtiste. Ce n'est pas par la musique qu'il opère, et pourtant le résultat est exactement du même ordre.
Along the way, we encounter the comparison with the satyr Marsyas, pushed to considerable lengths when first introduced. Despite Socrates’ protest (he is assuredly no flute-player), Alcibiades presses on. The analogy extends beyond a mere satyr-shaped trinket to the named figure of Marsyas, whose legendary charm in song is universally known. This charm proved so potent it incurred Apollo’s jealousy, leading to Marsyas’ flaying for daring to rival divine music. “The sole difference,” Alcibiades notes, “is that Socrates operates not through music, yet achieves precisely the same effect.”
Il convient ici de nous référer à ce que Platon explique dans le Phèdre concernant les états supérieurs, si l'on peut dire, de l'inspiration, tels qu'ils sont produits au-delà du franchissement de la beauté. Il y a diverses formes de ce franchissement, que je ne reprends pas ici. Parmi les moyens qu'utilisent ceux qui sont δεομένους, qui ont besoin des dieux et des initiations, il y a l'ivresse engendrée par une certaine musique, qui produit un état que l'on appelle de possession. Ce n'est ni plus ni moins à cet état qu'Alcibiade se réfère quand il dit que c'est ce que Socrate produit par des paroles. Bien que ses paroles soient, elles, sans accompagnement, sans instrument, il produit exactement le même effet.
Here we must recall Plato’s exposition in the Phaedrus concerning the higher states of inspiration beyond the traversal of beauty. Among the means employed by those δεομένους (in need of gods and initiations) is the ecstasy induced by certain music, producing a state termed possession. Alcibiades directly references this when he states that Socrates’ words—though unaccompanied by instruments—produce identical effects.
Quand il nous arrive d'entendre un orateur, dit-il, fût-ce un orateur de premier ordre, cela ne nous fait que peu d'effet. Au contraire, quand c'est toi que l'on entend, ou bien tes paroles rapportées par un autre, celui qui les rapporte füt-il πάνυ φαῦλος, tout à fait un homme de rien, l'auditeur, qu'il soit femme ou homme ou adolescent, est troublé, comme frappé d'un coup, et à proprement parler κατεχόμεθα – πους en sommes possédés.
“When we hear an orator,” he declares, “even a first-rate one, it moves us little. But when one hears you, or your words reported by another—even if the reporter be πάνυ φαῦλος (utterly worthless)—the listener, whether woman, man, or youth, is shaken, thunderstruck, κατεχόμεθα: we are possessed.”
Voilà situé le point d'expérience qui fait qu'Alcibiade considère qu'en Socrate est ce trésor, cet objet indéfinissable et précieux qui va fixer sa détermination après avoir déchaîné son désir. Cet objet est auprincipe de ce qu'il développera ensuite concernant sa résolution, puis ses entreprises auprès de Socrate. Arrêtons-nous sur ce point.
Here lies the experiential point that leads Alcibiades to consider Socrates as containing that treasure — this indefinable and precious object which will fix his determination after unleashing his desire. This object grounds what he later develops concerning his resolve and his ventures toward Socrates. Let us dwell on this point.
Il lui est arrivé avec Socrate une aventure qui n'est pas banale. Ayant príş cette détermination, il savait marcher sur un terrain un peu sûr, car, il savait l'attention que, dès longtemps, Socrate portait à ce qu'il appelle son ὥρα, — on traduit comme on peut,— enfin son sex-appeal.
What happened between him and Socrates was no trivial affair. Having taken this resolve, he thought he was treading safe ground, for he knew of the enduring attention Socrates had paid to what he calls his ὥρα — translated however one may — in short, his sex-appeal.
Il lui semblait qu'il suffirait que Socrate se déclare, pour que lui, Alcibiade, puisse obtenir de lui justement tout ce qui est en cause, à savoir ce qu'il définit lui-même comme tout ce que Socrate sait, πάντ' ἀκοῦσαι ὅσαπερ οὗτος ᾔδει. Et c'est alors le récit de ses démarches.
It seemed to him that Socrates’ mere declaration would suffice for him, Alcibiades, to obtain precisely everything at stake: namely, what he himself defines as everything Socrates knew (πάντ' ἀκοῦσαι ὅσαπερ οὗτος ᾔδει). Hence the account of his advances.
Mais ne pouvons-nous déjà nous arrêter ici ?
But can we not pause here already?
· Puisque Alcibiade sait déjà que de Socrate il a capté le désir, que n'en présume-t-il mieux sa complaisance? — Puisqu'il sait déjà que lui, Alcibiade, est pour Socrate un aimé, un érőménos, qu'a-t-il besoin de se faire donner par Socrate le signe d'un désir? De ce désir, Socrate n'a jamais fait mystère dans les moments passés. Ce désir est re-connu, et de ce fait connu, et donc, pourrait-on penser, déjà avoué. Alors, que veulent dire ces manœuvres de séduction? Alcibiade en développe le récit avec un art, un détail, et en même temps une impudence, un défi, aux auditeurs, qui est si nettement senti comme dépassant les limites, que ce qui l'introduit n'est rien de moins que la phrase qui sert à l'origine des mystères — Vous autres qui êtes là, bouchez vos oreilles. Il ne s'agit que de ceux qui n'ont pas le droit d'entendre, et moins encore de répéter, ce qui va être dit, et comme cela va être dit, les valets, dont il vaut mieux pour eux qu'ils n'entendent rien.
Since Alcibiades already knows he has captured Socrates’ desire, why does he not presume greater compliance? Since he already knows he is Socrates’ beloved (ἐρώμενος), why demand signs of desire? Socrates never concealed this desire in past encounters. This desire is recognized, hence known — one might think already confessed. What then do these seductive maneuvers signify? Alcibiades narrates them with artistry, detail, and an impudence that defiantly exceeds all bounds for the listeners. Its introduction is marked by nothing less than the phrase initiating mysteries: You who are here, cover your ears. This concerns only those unentitled to hear — much less repeat — what will be said. As for the servants, better they hear nothing.
· Ace mystère de l'exigence d'Alcibiade correspond, après tout, la çonduite de Socrate. Si celui-ci, en effet, s'est montré depuis toujours l'énastès d'Alcibiade, il peut paraître dans un autre registre, dans une perspective postsocratique, que c'est un grand mérite que ce qu'il montre, et que le traducteur du Banquet pointe en marge sous le terme de sa tempérance. Mais dans le contexte, cette tempérance n'est pas indiquée comme nécessaire. Socrate montre peut-être là sa vertu, mais quel rapport avec le sujet dont il s'agit? — s'il est vrai que ce que l'on nous montre à ce niveau concerne le mystère d'amour.
To Alcibiades’ enigmatic demand corresponds Socrates’ conduct. If Socrates has always presented himself as Alcibiades’ lover (ἐραστής), a post-Socratic perspective might frame this as demonstrating great merit — what the translator of The Symposium annotates as his “temperance.” Yet within the context, this temperance appears neither necessary nor thematically linked. Socrates may display virtue here — but what relation does this bear to the matter at hand, if what is shown at this level concerns love’s mystery?
En d'autres termes, vous voyez que j'essaye de faire le tour de la situation qui se développe devant nous dans l'actualité du Banquet, pour saisir la structure de ce jeu. Disons tout de suite que tout danssa conduite indique que le fait que Socrate se refuse à entrer lui-même dans le jeu de l'amour est étroitement lié à ceci, qui est posé à l'origine comme le terme de départ, c'est que lui sait.
In other words, you see me circling the situation unfolding before us in the immediacy of The Symposium to grasp this interplay’s structure. Let us state outright that all aspects of Socrates’ refusal to enter love’s game are tied to what is posited from the start: that he knows.
Il sait ce dont il s'agit dans les choses de l'amour, c'est même, dit-il, la seule chose qu'il sache. Et nous dirons que c'est parce que Socrate sait, qu'il n'aime pas.
He knows what is at stake in matters of love — indeed, he claims it is the only thing he knows. And we shall say it is because Socrates knows that he does not love.
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Avec cette clé, donnons leur plein sens aux paroles dont Socrate accueille l'invite d'Alcibiade après trois ou quatre scènes dans lesquelles la montée des attaques de ce dernier nous est produite selon un rythme ascendant.
With this key, let us fully decipher Socrates’ response to Alcibiades’ proposition — following three or four scenes where the latter’s escalating advances crescendo.
L'ambiguïté de la situation confine toujours à ce qui est le géloios, le risible, le comique. C'est en effet une scène bouffonne que ces invitations à dîner qui se terminent par un monsieur qui s'en va très tôt, très poliment, après s'être fait attendre, qui revient une deuxième fois, et qui s'échappe encore, et avec lequel c'est sous les draps que se produit le dialogue — Socrate, tu dors? — Pas du tout. Il faut dire que, pour arriver à son terme dernier, ce dont il s'agit nous fait passer par des cheminements bien faits pour nous mettre à un certain niveau.
The situation’s ambiguity perpetually verges on the γελοῖος (laughable, comedic). For it is farcical: dinner invitations ending with a man departing early, politely, after being awaited; returning only to slip away again; dialogue unfolding under bedsheets — Socrates, are you asleep? — Not at all. To reach its ultimate stakes, the matter leads us through paths calibrated to situate us at a certain level.
Après qu'Alcibiade s'est vraiment expliqué, et a été jusqu'à lui dire — voilà ce que je désire, et j'en serais certainement honteux devant les gens qui ne comprendraient pas, je t'explique à toi ce que je veux, — Socrate lui répond — En somme, tu n'es pas le dernier des petits idiots, s'il est vrai que justement tu veux ce que mói je possède, si en moi il existe ce pouvoir grâce auquel tu deviendrais meilleur. Oui, c'est cela, tu as dû apercevoir en moi quelque chose d'autre, une beauté d'une autre qualité, une beauté qui diffère de toutes les autres, et l'ayant découverte, tu te mets dès lors en posture de la partager avec moi, ou, plus exactement, de faire un échange, beauté contre beauté, et en même temps tu veux échanger ce qui est, dans la perspective socratique de la science, l'illusion, la fallace, la dexa qui ne sait pas sa fonction, la tromperie, de la beauté, contre la vérité. Et en fait, mon Dieu, cela ne veut rien dire d'autre que de troquer du cuivre contre de l'or.Mais, dit Socrate et là, il convient de prendre les choses comme elles sont dites, détrompe-toi, examine les choses avec plus de soin, ἄμεινον σκόπει, de façon à ne pas te tromper, ce je οὐδὲν ὧν, n'étant, à, proprement parler, rien. Évidemment, dit-il, l'œil de la pensée va en s'puyrant à mesure que la portée de la vue de l'œil réel va en baissant. Tu n'en es certes pas là. Mais attention là où tu vois quelque chose, je, ne suis rien.
After Alcibiades has fully expressed himself, even going so far as to tell him — "This is what I desire, and I would surely be ashamed before those who would not understand, but I explain to you what I want" — Socrates replies: — "In short, you’re not the least of fools if indeed you want what I possess, if within me exists this power through which you would become better. Yes, that’s it: you must have glimpsed in me something else, a beauty of another order, a beauty that differs from all others. Having discovered it, you now position yourself to share it with me, or more precisely, to exchange beauty for beauty. At the same time, you wish to exchange what is, from the Socratic perspective of knowledge, illusion, fallacy, the doxa unaware of its function, the deception of beauty, for truth. And in truth, by God, this means nothing other than bartering copper for gold. But," says Socrates — and here we must take things as they are stated — "disabuse yourself, examine matters more carefully, ἄμεινον σκόπει, so as not to be deceived. For I am οὐδὲν ὧν, properly speaking, nothing. Evidently," he says, "the mind’s eye sharpens as the reach of the physical eye diminishes. You are certainly not there yet. But take heed: where you see something, I am nothing."
Qu'est-ce que Socrate refuse à ce moment-là? Que refuse-t-il alors qu'il s'est déjà montré ce qu'il s'est montré être, je dirai presque officiellement, dans toutes les sorties d'Alcibiade, au point que tout le 'monde sache qu'Alcibiade a été son premier amour? Ce que Socrate refuse de montrer à Alcibiade est quelque chose qui prend un autre sens. Ce serait, si c'est définissable dans les termes que je vous ai donnés, la métaphore de l'amour.
What does Socrates refuse at this moment? What does he refuse when he has already shown himself to be — I would almost say officially — what he is in all of Alcibiades’ escapades, to the point where everyone knows Alcibiades was his first love? What Socrates refuses to show Alcibiades is something that takes on another meaning. If definable in the terms I have given you, it would be the metaphor of love.
Ce serait la métaphore de l'amour, en tant que Socrate s'admettrait comme aimé, et je dirai plus, s'admettrait comme aimé, inconsciem- ment. Mais c'est justement parce que Socrate sait, qu'il se refuse à avoir été à quelque titre que ce soit, justifié ou justifiable, érőménos, le desirable, ce qui est digne d'être aimé.
It would be the metaphor of love insofar as Socrates would admit himself as loved — indeed, I will go further — would admit himself as loved, unconsciously. But it is precisely because Socrates knows that he refuses to have been, in any capacity, justified or justifiable as erōménos, the desirable, that which is worthy of being loved.
Qu'est-ce qui fait qu'il n'aime pas ? Qu'est-ce qui fait que la méta- phore de l'amour ne peut pas se produire ? Qu'il n'y a pas substitution de l'érastès à l'érőménos? Qu'il ne se manifeste pas comme énastès à la place où il y avait l'érôménos? C'est que Socrate ne peut que s'y refuser, parce que, pour lui, il n'y a rien en lui qui soit aimable. Son essence est cet οὐδέν, ce vide, ce creux, et pour employer un terme qui a été utilisé ultérieurement dans la méditation néoplatonicienne et augusti- fienne, cette kénősis, qui représente la position centrale de Socrate.
What causes him not to love? What prevents the metaphor of love from taking place? Why is there no substitution of the erastēs for the erōménos? Why does he not manifest as erastēs in the place where the erōménos stood? It is because Socrates can only refuse this, for in him there is nothing lovable. His essence is this οὐδέν, this void, this hollow — to use a term later employed in Neoplatonic and Augustinian meditation — this kenōsis, which represents Socrates’ central position.
C'est si vrai que ce terme de kénősis, de vide opposé au plein de 'qui?, mais d'Agathon justement, est présent tout à fait à l'origine did dialogue, quand Socrate, après sa longue méditation dans le vestibule de la maison voisine, s'amène enfin au banquet, s'assoit auprès d'Aga- thon, et commence à parler. On croit qu'il plaisante, qu'il badine, mais dans un dialogue aussi rigoureux et aussi austère à la fois dans son déroulement, pouvons-nous croire que rien soit là à l'état de remplis- 'sage? Il dit-Agathon, c'est toi qui es plein, et comme on fait passer d'un vase plein à un vase vide un liquide à l'aide d'une mèche le long de laquelle il s'écoule, de même je vais m'emplir. Ironie sans doute,mais qui veut exprimer ce qui est précisément ce que Socrate présente comme constitutif de sa position, et que je vous ai répété maintes fois, et c'est dans la bouche d'Alcibiade. A savoir que, sauf concernant les choses de l'amour, il ne sait rien. Amathia, inscientia, traduit Cicéron en forçant un peu la langue latine. Inscitia, c'est l'ignorance brute, tandis que inscientia, c'est le non-savoir constitué comme tel, comme vide, comme appel du vide au centre du savoir.
This is so true that the term kenōsis, this void opposed to the plenitude of whom? — precisely Agathon’s — is present from the very origin of the dialogue when Socrates, after his long meditation in the vestibule of the neighboring house, finally arrives at the banquet, sits beside Agathon, and begins to speak. One might think he is joking, bantering, but in a dialogue as rigorous and austere in its unfolding, can we believe anything here is mere filler? He says: — "Agathon, you are the full one. Just as liquid is transferred from a full vessel to an empty one via a wick along which it flows, so too shall I fill myself." Irony, no doubt, but it expresses precisely what Socrates presents as constitutive of his position — what I have repeated to you many times, and which comes from Alcibiades’ own mouth: namely, that except concerning matters of love, he knows nothing. Amathia, inscientia, as Cicero translates, straining the Latin language. Inscitia is crude ignorance, while inscientia is non-knowledge constituted as such — as void, as the void’s appeal at the heart of knowledge.
Je pense que vous saisissez bien ce qu'ici j'entends dire, puisque je vous ai exposé la structure de la substitution, de la métaphore réalisée, qui constitue ce que j'ai appelé le miracle de l'apparition de l'érnastès à la place même où était l'érőménos. C'est précisément ici ce dont le défaut fait que Socrate ne peut que se refuser à en donner, si l'on peut dire, le simulacre. S'il se pose devant Alcibiade comme ne pouvant lui montrer les signes de son désir, c'est pour autant qu'il récuse d'avoir été lui-même, d'aucune façon, un objet digne du désir d'Alcibiade non plus du désir de personne.
I believe you grasp well what I mean here, as I have laid out for you the structure of substitution, of the realized metaphor constituting what I have called the miracle of the erastēs appearing precisely in the place where the erōménos stood. It is precisely the lack of this that causes Socrates to refuse even the semblance of it. If he presents himself to Alcibiades as unable to show the signs of his desire, it is insofar as he denies having ever been, in any way, an object worthy of Alcibiades’ desire — or anyone else’s.
Observez par là que le message socratique, s'il comporte quelque chose qui a référence à l'amour, ne part certainement pas en lui-même, fondamentalement, d'un centre d'amour. Socrate nous est représenté comme un érastès, un désirant, mais rien n'est plus éloigné de son image que le rayonnement d'amour qui, par exemple, part du message christique. Ni effusion, ni don, ni mystique, ni extase, ni simplement commandement, n'en découle. Rien n'est plus éloigné du message de Socrate que tu aimeras ton prochain comme toi-même, formule qui est remarquablement absente, dans sa dimension, de tout ce qu'il dit.
Observe here that the Socratic message, if it contains something referring to love, certainly does not originate fundamentally from a center of love within himself. Socrates is represented to us as an erastēs, a desiring one, but nothing is further from his image than the radiant love emanating, for example, from the Christian message. No effusion, no gift, no mysticism, no ecstasy, nor even commandment flows from it. Nothing is further from Socrates’ message than love thy neighbor as thyself — a formula remarkably absent in its dimension from all he says.
C'est bien ce qui a depuis toujours frappé les exégètes, qui, dans leurs objections à l'ascèse de l'érős, disent que ce qui est commandé dans ce message, c'est tu aimeras avant tout dans ton âme ce qui t'est le plus essentiel. Il n'y a là qu'une apparence, et le message socratique, tel qu'il nous est transmis par, Platon, ne fait pas là une erreur, puisque, vous allez le voir, la structure est conservée. Et c'est même parce qu'elle est conservée, qu'elle nous permet aussi d'entrevoir de façon plus juste le mystère caché sous le commandement chrétien.
This is what has always struck exegetes who, objecting to the asceticism of Erōs, claim that what is commanded in this message is love above all in your soul what is most essential to you. This is mere appearance. The Socratic message, as transmitted to us by Plato, commits no error here, for — as you will see — the structure is preserved. Indeed, it is because it is preserved that it allows us to glimpse more accurately the mystery concealed beneath the Christian commandment.
C'est aussi bien pourquoi il est possible de donner une théorie générale de l'amour, sous toute manifestation qui soit manifestation de l'amour. Cela peut, au premier abord, vous paraître surprenant, mais
This is also why a general theory of love is possible, encompassing every manifestation that is a manifestation of love. At first glance, this may surprise you, but
ENTRE SOCRATE ET ALCIBIADE
BETWEEN SOCRATES AND ALCIBIADES
dites, vous bien qu'une fois que vous en avez la clé je parle de ce que jläppelle la métaphore de l'amour, vous la retrouvez partout. Je vous ai parlé à travers Victor Hugo, mais il y a aussi le livre original de l'histoire de Ruth et de Booz. Si cette histoire se tient devant nous d'une façon qui nous inspire sauf mauvais esprit n'y voyant qu'une serdide histoire de vieillard et de bonniche, c'est qu'aussi bien, nous supposons cette inscience Booz ne savait point qu'une femme était là éf que déjà, inconsciemment, Ruth est pour Booz l'objet qu'il afme. Et nous supposons aussi, là d'une façon formelle Et Ruth ne sabait point ce que Dieu voulait d'elle, que le tiers, ce lieu divin de l'Autre en tant que c'est là que s'inscrit la fatalité du désir de Ruth, est ce qui donne son caractère sacré à sa vigilance nocturne aux pieds de Booz.
rest assured that once you hold its key — I speak of what I call the metaphor of love — you will find it everywhere. I invoked Victor Hugo earlier, but consider also the primordial book of Ruth and Boaz. If this story stands before us in a way that inspires — except for the cynical mind that sees only a sordid tale of an old man and a maid — it is because we presuppose this inscience: Boaz knew not that a woman was there, and already, unconsciously, Ruth becomes for Boaz the object he loves. We also formally assume: And Ruth knew not what God desired of her — that the Third, this divine locus of the Other wherein lies the fatality of Ruth’s desire, is what consecrates her nocturnal vigil at Boaz’s feet.
Ta sous-jacence de l'inscience, où déjà se situe, dans une antériorité voilée, la dignité de l'érőménos pour chacun des partenaires, c'est là qu'est tout le mystère de la signification d'amour que prend la révé- lation de leur désir.
The underlying inscience, where the dignity of the érōménos for each partner is already situated in veiled anteriority — here resides the entire mystery of love’s signification through the revelation of their desire.
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Revenons au Banquet pour voir comment les choses se passent. Alcibiade ne comprend pas. Après avoir entendu Socrate, il lui dit Écoute-moi, j'ai dit tout ce que j'avais à dire, à toi maintenant de savoir ce que tu dois faire. Il le met, comme on dit, en présence de ses responsabilités. À quoi Socrate lui répond On parlera de tout çarà demain, nous avons encore beaucoup de choses à en dire. Bref, il place les choses sur le plan de la continuation d'un dialogue, il l'engage dans ses propres voies, à lui, Socrate. Il se fait ainsi absent au point où se remarque la convoitise d'Alcibiade.
Let us return to The Symposium to observe how matters unfold. Alcibiades does not understand. After hearing Socrates, he declares: Listen to me — I’ve said all I had to say. Now it is for you to know what you must do. He confronts him, as it were, with his responsibilities. To which Socrates replies: We shall discuss all this tomorrow; much remains to be said. In short, he shifts matters onto the plane of continuing dialogue, leading Alcibiades into Socratic pathways. Thus, he absents himself from the locus of Alcibiades’ covetousness.
Cette convoitise, pouvons-nous dire que c'est la convoitise du meil- leur? Ce qui compte, c'est qu'elle soit exprimée en termes d'objet. Alcibiade ne dit pas C'est au titre de mon bien, ou de mon mal, que je veux ceci qui n'est comparable à rien, et qui est en toi, agalma. Ildit- Je le veux parce que je le veux, que ce soit mon bien ou que ce soit mon mal. Et c'est justement en cela qu'Alcibiade révèle lafonction centrale dans l'articulation du rapport de l'amour. Et c'est en cela aussi que Socrate se refuse à lui répondre lui-même sur ce plan-là.
Can we call this covetousness a covetousness for the best? What matters is that it is expressed in terms of the object. Alcibiades does not say: It is for my good, or my ill, that I desire this incomparable thing in you — the agalma. He says: I want it because I want it, be it my good or my ill. Herein lies the revelation of love’s central function in structuring the rapport. And it is precisely here that Socrates refuses to engage him on this plane.
Le commandement de Socrate, c'est — Occupe-toi de ton âme, cherche ta perfection. Par son attitude de refus, par sa sévérité, par son austérité, par son noli me tangere, Socrate implique Alcibiade dans le chemin de son bien. Mais est-il même sûr que nous ne devions pas, sur ce son bien, laisser quelque ambiguïté? Ce qui est mis en cause depuis que ce dialogue de Platon a retenti dans le monde, n'est-ce pas l'identité de l'objet du désir avec ce son bien? Et ne devons-nous pas le traduire par le bien tel que Socrate en trace la voie pour ceux qui le suivent, lui qui apporte dans le monde un discours nouveau ?
Socrates’ imperative is: Tend to your soul; seek your perfection. Through his refusal, his severity, his austerity, his noli me tangere, Socrates implicates Alcibiades in the path of his own good. But can we even be certain that this “his own good” should remain unambiguous? What has been at stake since this Platonic dialogue echoed through the ages is the identity between the object of desire and this “his own good.” Must we not translate it as the Good whose path Socrates traces for his followers — he who brings a new discourse into the world?
Observons que, dans l'attitude d'Alcibiade, il y a quelque chose, j'allais dire de sublime, en tous les cas d'absolu et de passionné, qui confine à une nature tout autre et d'un autre message, celui de l'Évan-gile, où il nous est dit que celui qui sait qu'il y a un trésor dans un champ, et il n'est pas dit ce qu'est ce trésor, celui-là est capable de vendre tout ce qu'il a pour acheter ce champ et pour jouir de ce trésor. C'est ici la marge qui distingue la position de Socrate de celle d'Alci-biade. Alcibiade est l'homme du désir.
Observe that in Alcibiades’ attitude, there is something — I was about to say sublime — absolute and impassioned, bordering on a wholly other nature and another message: that of the Gospel, where we are told: The kingdom of heaven is like treasure hidden in a field. It is not said what this treasure is, yet one who knows of it will sell all he has to buy that field and possess the treasure. This marks the divide between Socratic position and Alcibiades’ stance. Alcibiades is the man of desire.
Mais vous me direz alors — Pourquoi veut-il être aimé ? À la vérité, il l'est déjà, et il le sait. Le miracle de l'amour est réalisé chez lui en tant qu'il devient le désirant. Et quand Alcibiade se manifeste comme amoureux, ce n'est pas, comme qui dirait, de la nénette. Parce qu'il est Alcibiade, celui dont les désirs ne connaissent pas de limites, quand il s'engage dans le champ référentiel qui est pour lui le champ de l'amour, il y démontre un cas très remarquable d'absence de crainte de la castration, autrement dit, de manque total de cette fameuse Ablehnung der Weiblichkeit. Chacun sait en effet que, dans les modèles antiques, les types les plus extrêmes de la virilité sont toujours accom-pagnés d'un parfait dédain du risque éventuel de se faire traiter de femme, fût-ce par leurs soldats, comme cela est arrivé, vous le savez, à César.
But you may object: Why then does he wish to be loved? In truth, he already is loved, and knows it. The miracle of love is realized in him insofar as he becomes the desiring one. When Alcibiades manifests himself as a lover, it is not, as one might say, in the manner of a fluttering maiden. Being Alcibiades — he whose desires know no bounds — when he enters love’s referential field, he exhibits a remarkable absence of castration anxiety, in other words, a total lack of that famous Ablehnung der Weiblichkeit (repudiation of femininity). As all know, in ancient models, the most extreme types of virility were always accompanied by perfect disdain for the risk of being called effeminate — even by their soldiers, as happened, you recall, to Caesar.
Alcibiade fait ici à Socrate une scène fémininė. Il n'en reste pas moins Alcibiade à son niveau. Et c'est pourquoi nous devons encore, avant d'en terminer avec le discours d'Alcibiade, attacher toute son importance au complément qu'il donne à son éloge, à savoir l'étonnant portrait destiné à compléter la figure impassible de Socrate. Impassi-bilité veut dire qu'il ne peut même supporter d'être pris au passif, aimé, érőménos. L'attitude de Socrate, ce qu'Alcibiade déroule devant nous comme son courage, est faite d'une profonde indifférence à tout te qui se passe autour de lui, füt-il le plus dramatique.
Alcibiades stages here a feminine scene for Socrates. Yet he remains Alcibiades in his own register. Before concluding our examination of Alcibiades' discourse, we must emphasize the crucial complement he adds to his praise: the astonishing portrait meant to complete Socrates' impassive figure. Impassivity here means Socrates cannot even endure being positioned as passive, as beloved erōménos. The attitude of Socrates — which Alcibiades unfolds before us as his courage — consists of profound indifference to all surrounding events, however dramatic.
Une fois franchie. la fin de ce développement, où culmine la démonstration de Socrate comme être sans pareil, voici comment Socrate répond à Alcibiade Tu me fais l'effet d'avoir toute ta tête.
Having traversed this exposition culminating in the demonstration of Socrates as a peerless being, here is how Socrates responds to Alcibiades: "You strike me as being in full possession of your faculties."
Or, c'est à l'abri d'un je ne sais pas ce que je dis qu'Alcibiade s'est exprimé. Si Socrate, qui sait, lui dit qu'il lui fait l'effet d'avoir toute sa tête, Νήφειν μοι δοκεῖς, c'est dire Bien que tu sois ivre, je lis en toi quelque chose. Et quoi? C'est Socrate qui le sait, pas Alcibiade.
Now, Alcibiades had expressed himself under the cover of "I know not what I say." If Socrates — who knows — tells him "You strike me as being in full possession of your faculties" (Νήφειν μοι δοκεῖς), this declares: "Though drunk, I discern something in you." And what? Socrates knows it; Alcibiades does not.
(Socrate pointe ce dont il s'agit en parlant d'Agathon.
(Socrates pinpoints the crux by addressing Agathon.
À la fin de son discours en effet, Alcibiade s'est retourné vers Aga- thon pour lui dire Tu vois, ne va pas te laisser prendre à celui-là. 'Fu vois comme il a été capable de me traiter, n'y va pas. Il le lui dit accessoirement. Et à la vérité, l'intervention de Socrate n'aurait pas de sens si ce n'était pas sur cet accessoirement qu'elle portait, en tant que je l'ai appelée interprétation. C'est accessoirément, dit-il, que tu lui as fait une place dans la fin de tout discours. Ce que nous dit Socrate, clést que la visée d'Agathon était en fait présente à toutes les circon- locutions d'Alcibiade, que c'était autour de lui que s'enroulait tout son discours. Comme si ton discours ainsi faut-il traduire, et non pas langage n'avait eu que ce but, lequel? - d'énoncer que je suis obligé de t'aimer, toi et personne d'autre, et que, de son côté, Agathon L'est de se laisser aimer par toi, et pas par un seul autre.
At the end of his speech, Alcibiades had turned to Agathon saying: "You see? Don’t let yourself be taken in by this man. You see how he treated me — don’t go there." He says this in passing. In truth, Socrates’ intervention would be meaningless unless directed at this incidental remark as what I have called an interpretation. "Incidentally," he says, "you gave him a place at the conclusion of your entire discourse." What Socrates tells us is that the aim toward Agathon was in fact present throughout Alcibiades’ circumlocutions — that his entire discourse coiled around him. "As if your speech" — thus we must translate, not "language" — "had no other purpose than this: to declare that I am compelled to love you and no other, while Agathon must let himself be loved by you and no one else."
Cela, dit-il, est tout à fait transparent, κατάδηλον, dans ton discours. Socrate dit bien qu'il le lit à travers le discours apparent. Et très pré- cisément, ce drame de ton invention, comme il l'appelle, ce σατυρικόν σου δράμα, c'est là que c'est parfaitement transparent, cette métaphore de silènes, c'est là que l'on voit les choses.
"This," he says, "is utterly transparent (κατάδηλον) in your discourse." Socrates clearly states he reads this through the apparent speech. And precisely in this drama of your invention — as he calls it, this σατυρικόν σου δράμα ("your satyr-play") — in this metaphor of Sileni, there we see the matter revealed.
Tâchons en effet d'en reconnaître la structure. Ce que tu veux en fin de compte, dit Socrate à Alcibiade, c'est, toi, d'être aimé de moi, et qu'Agathon soit ton objet il n'y a pas d'autre sens à donner à ce discours, si ce n'est les sens psychologiques les plus superficiels, le vague éveil d'une jalousie chez l'autre et il n'en est pas question.
Let us indeed attempt to discern its structure. "What you ultimately want," Socrates tells Alcibiades, "is for me to love you, and for Agathon to be your object." No other meaning can be given to this discourse except the most superficial psychological sense — the vague stirring of jealousy in the other — which is not at issue here.
C'est effectivement ce dont il s'agit, et Socrate l'admet, manifestant ston désir à Agathon, et lui demandant en somme ce que d'abordAlcibiade lui a demandé. La preuve, c'est que, si nous considérons toutes les parties du dialogue du Banquet comme un long épithalame, et si ce à quoi aboutit toute cette dialectique a un sens, ce qui se passe à la fin, c'est que Socrate fait l'éloge d'Agathon.
This is effectively the crux, and Socrates admits it by manifesting his desire toward Agathon, implicitly demanding from him what Alcibiades first demanded. The proof lies in considering all parts of the Symposium dialogue as an extended epithalamium: the culmination of this dialectic leads to Socrates praising Agathon.
Que Socrate fasse l'éloge d'Agathon, est la réponse à la demande, non pas passée, mais présente, d'Alcibiade. Quand Socrate fait l'éloge d'Agathon, il donne satisfaction à Alcibiade. Il lui donne satisfaction pour son acte actuel de déclaration publique, de mise sur le plan de l'Autre universel de ce qui s'est passé entre eux derrière les voiles de la pudeur. La réponse de Socrate est celle-ci — Tu peux aimer celui que je vais louer parce que, le louant, je saurai faire passer, moi Socrate, l'image de toi aimant, en tant que l'image de toi aimant, c'est par là que tu vas entrer dans la voie des identifications supérieures que trace le chemin de la beauté.
That Socrates praises Agathon constitutes the response to Alcibiades’ not past but present demand. When Socrates extols Agathon, he satisfies Alcibiades. He satisfies him for his current act of public declaration — elevating their private affair to the plane of the universal Other. Socrates’ response is: "You may love the one I shall praise because, in praising him, I — Socrates — shall transmit the image of you as lover. Through this image, you shall enter the path of superior identifications traced by the ascent toward Beauty."
Mais il convient de ne pas méconnaître qu'ici, Socrate, justement parce qu'il sait, substitue quelque chose à autre chose. Ce n'est pas la beauté, ni l'ascèse, ni l'identification à Dieu que désire Alcibiade, mais cet objet unique, ce quelque chose qu'il a vu dans Socrate, et dont Socrate le détourne, parce que Socrate sait qu'il ne l'a pas.
Yet we must not overlook that Socrates here substitutes one thing for another precisely because he knows. What Alcibiades desires is not Beauty, nor asceticism, nor identification with God, but that unique object — that something he glimpsed in Socrates — from which Socrates diverts him, knowing full well he does not possess it.
Mais Alcibiade, lui, désire toujours la même chose. Ce qu'il cherche dans Agathon, n'en doutez pas, c'est ce même point suprême où le sujet s'abolit dans le fantasme, ses agalmata.
But Alcibiades persists in desiring the same thing. Doubt not that what he seeks in Agathon is that supreme point where the subject dissolves into fantasy — his agalmata.
Socrate substitue ici son leurre à ce que j'appellerai le leurre des dieux. Il le fait en toute authenticité, dans la mesure où il sait ce que c'est, l'amour. Et c'est justement parce qu'il le sait, qu'il est destiné à s'y tromper — à savoir, à méconnaître la fonction essentielle de l'objet de visée constitué par l'agalma.
Here Socrates substitutes his own lure for what I shall call the lure of the gods. He does so authentically, insofar as he knows what love is. And precisely because he knows, he is fated to err — namely, to misrecognize the essential function of the target-object constituted by the agalma.
On nous a parlé hier soir de modèles théoriques. Il n'est pas possible de ne pas évoquer à ce propos, ne serait-ce que comme support de notre pensée, la dialectique intrasubjective de l'idéal du moi, du moi idéal, et justement, de l'objet partiel, et de ne pas rappeler le petit schéma que je vous ai donné autrefois du miroir sphérique.
Last evening we discussed theoretical models. At this juncture, we cannot help but evoke — if only as scaffolding for our thought — the intrasubjective dialectic of the ego ideal, the ideal ego, and precisely the part-object. Nor can we forget the little schema I once provided you of the spherical mirror.
Devant ce miroir se crée, surgit, le fantasme de l'image réelle du vase caché dans l'appareil. Si cette image illusoire peut être supportée et aperçue comme réelle, c'est pour autant que l'œil s'accommode par rapport à ce autour de quoi elle vient se réaliser, à savoir la fleur que nous avons posée. Je vous ai appris à supporter de ces trois notations,Lidéal du moi, le moi idéal, et a, l'agalma de l'objet partiel, les rapports réciproques des trois termes dont il s'agit chaque fois que se constitue quoi? précisément ce dont il s'agit au terme de la dialectique socratique.
Before this mirror arises the fantasy of the real image of the vase hidden within the apparatus. That this illusory image can be sustained and perceived as real depends on how the eye accommodates itself relative to that around which it materializes – namely, the flower we have placed there. I taught you to hold together these three notations: the ideal of the ego, the ego ideal, and a, the agalma of the partial object – the reciprocal relations among these three terms which are at stake whenever there constitutes... what? Precisely what is at stake in the culmination of the Socratic dialectic.
2. Il s'agit de ce que Freud nous a énoncé comme étant l'essentiel de Bénamoration, et qu'aux fins d'y donner consistance, j'ai introduit ce schéma. À savoir la reconnaissance du fondement de l'image narcis- sique, en tant que c'est elle qui fait la substance du moi idéal.
2. It concerns what Freud articulated as the essence of B-enamoration. To give this consistency, I introduced this schema: recognizing how the narcissistic image grounds the ego ideal's substance.
L'incarnation imaginaire du sujet, voilà ce dont il s'agit dans cette référence triple. Et vous me permettez d'en venir enfin à ce que je veux dire le démon de Socrate, c'est Alcibiade.
The imaginary incarnation of the subject – this is at issue in our tripartite reference. Now allow me to arrive at my key point: Socrates' daemon is Alcibiades.
C'est Alcibiade, exactement, au sens où il nous est dit dans le dis- cours de Diotime que l'amour n'est pas un dieu, mais un démon, à savoir qui envoie aux mortels le message que les dieux ont à lui donner.
Alcibiades himself, precisely in the sense conveyed by Diotima's speech – that Love is not a god but a daemon, transmitting divine messages to mortals.
Et c'est pourquoi nous n'avons pas pu manquer, à propos de ce dialogue, d'évoquer la nature des dieux.
Hence our unavoidable evocation, through this dialogue, of the gods' nature.
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Je vais vous quitter quinze jours, et je vais vous donner une lecture –le De Natura deorum de Cicéron.
I shall leave you for two weeks with reading – Cicero's De Natura Deorum.
C'est une lecture qui m'a bien fait du tort dans un temps très ancien, auprès d'un célèbre cuistre qui, m'ayant vu plongé dans ceci, en augura fort mal quant au centrage de mes préoccupations professionnelles.
This text once harmed my reputation with a renowned pedant who, seeing me immersed in it, prognosticated poorly about my professional focus.
1. Lisez-le, histoire de vous mettre au point. Vous constaterez que ce Monsieur Cicéron n'est pas le peigne-cul que l'on tente de vous dépeindre en vous disant que les Romains étaient des gens qui étaient simplement à la suite. C'est un type qui articule des choses qui vous vant droit au cœur.
1. Read it as calibration. You'll find Cicero no mere epigone, as Roman thinkers are often caricatured. He articulates matters cutting straight to the heart.
Vous y verrez aussi toutes sortes de choses excessivement drôles, comme par exemple que de son temps on allait chercher à Athènes l'ombre des grandes pin-up du temps de Socrate. On allait là-bas en se disant je vais y rencontrer des Charmidès à tous les coins de rue.
You'll encounter much drollery – like Athenians of his day seeking shadows of Socrates' era's great courtesans. They'd go expecting Charmides at every street corner.
Vous verrez que notre Brigitte Bardot, auprès des effets des Charmidès, elle peut s'aligner. Même que les petits poulbots, ils en avaient les mirettes comme ça.
You'll realize our Brigitte Bardot pales beside Charmides' effects. Even street urchins had eyes popping out.
Dans Cicéron, on en voit de drôles. Il y a notamment un passage que je ne peux pas vous donner, mais qui est dans ce genre Il faut bien le dire, les beaux gars, ceux dont les philosophes nous ont appris que c'est très bien de les aimer, on peut les chercher, il y en a bien un par-ci par-là, c'est tout. Qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce que la perte de l'indépendance politique a pour effet irrémédiable quelque décadence raciale, ou simplement la disparition de ce mystérieux éclat, de cet ἵμερος έναργής, ce brillant du désir dont Platon nous parle dans le Phèdre? Nous n'en saurons jamais rien.
Cicero offers rich comedy. One passage (I can't cite verbatim) notes: "Those philosopher-approved beauties? You might find one here or there, but that's all." What does this signify? Does political subjugation cause racial decline, or merely extinguish that ἵμερος έναργής – the "vivid desire" Plato's Phaedrus describes? We'll never know.
Vous y apprendrez bien d'autres choses encore. Vous y apprendrez que c'est une question sérieuse de savoir où ça se localise, les dieux. C'est une question qui n'a pas perdu pour nous son importance. Si ce que je vous dis ici peut vous servir à quelque chose, un jour d'un sensible glissement des certitudes, quand vous vous trouverez entre deux chaises, eh bien, une de ces choses aura été de vous rappeler l'existence réelle des dieux.
You'll learn other crucial matters – like the serious question of divine localization. This remains pertinent. If my words ever aid you during epistemic shifts, let them recall the gods' real existence.
Adonc, pourquoi ne pas nous arrêter nous aussi à cet objet de scandale qu'étaient les dieux de la mythologie antique ? Sans chercher à les réduire à des paquets de fiches ni à des groupements de thèmes, demandons-nous ce que ça pouvait bien vouloir dire que ces dieux se comportassent de la façon que vous savez, et dont le mode le plus caractéristique était le vol, l'escroquerie, l'adultère je ne parle pas de l'impiété, ça, c'était leur affaire.
So why not confront that scandalous object – antique mythological gods? Without reducing them to file folders or thematic clusters, let's ask: what meant their characteristic behaviors – theft, fraud, adultery (impiety being their own business)?
En d'autres termes, la question de ce que c'est, un amour de dieu, est franchement actualisée par le caractère scandaleux de la mythologie antique. Le sommet est là à l'origine, chez Homère. Il n'y a pas moyen de se conduire de façon plus arbitraire, plus injustifiable, plus incohé- rente, plus dérisoire, que ces dieux. Lisez l'Iliade, ils sont tout le temps mêlés aux affaires des hommes, y intervenant sans cesse. Et on ne peut tout de même pas penser que ces histoires sont des histoires à dormir debout. Cette perspective, nous ne la prenons pas, et personne ne peut la prendre, même le Homais le plus épais. Non, ils sont là, et bien là. Qu'est-ce que peut bien vouloir dire que les dieux ne se manifestent aux hommes que de cette manière ?
Thus, antique mythology's scandalous nature urgently poses: what is a god's love? Homer's gods epitomize arbitrariness – constantly meddling in human affairs. Can we dismiss this as idle tales? Even the densest Homais couldn't. No, they're present. What signifies gods manifesting thus?
Il faut voir ce qui se passe quand ça leur prend d'aimer une mortelle, par exemple. Il n'y a rien qui tienne, jusqu'à ce que la mortelle, de désespoir, se transforme en laurier ou en grenouille, il n'y a pas moyende les arrêter. Rien de plus éloigné des tremblements de l'être devant l'amour qu'un désir de dieu, ou de déesse d'ailleurs — je ne vois pas pourquoi je ne les mets pas aussi dans le coup..
Observe what unfolds when gods take it upon themselves to love a mortal. Nothing holds them back — until the mortal, in despair, transforms into laurel or frog — there is no stopping them. Nothing is further from the trembling of being before love than a god’s desire, or a goddess’s for that matter — I see no reason to exclude them from this affair.
Il a fallu Giraudoux pour nous restituer les dimensions, la résonance, de ce prodigieux mythe d'Amphitryon. Il n'a pas pu se faire, chez ce grand poète, qu'il ne fasse un peu rayonner sur Jupiter lui-même quelque chose qui pourrait ressembler à une sorte de respect des sen- timents d'Alcmène, mais c'est bien pour nous rendre la chose possible. À celui qui sait entendre, ce mythe reste un comble du blasphème, pourrait-on dire, et pourtant, ce n'était point ainsi que l'entendaient les Anciens.
It required Giraudoux to restore for us the dimensions and resonance of the prodigious myth of Amphitryon. This great poet could not resist casting even Jupiter himself in a light resembling respect for Alcmene’s sentiments — yet this merely renders the myth palatable. To those who truly hear, this myth remains the height of blasphemy, though the Ancients did not perceive it as such.
Car là, les choses vont plus loin que tout. C'est le stupre divin qui se déguise en l'humaine vertu. En d'autres termes, quand je dis que rien ne les arrête, ils vont à faire tromperie jusque de ce qui est le meilleur. C'est bien là qu'est toute la clé de l'affaire, c'est que les meilleurs, les dieux réels, poussent l'impassibilité jusqu'à ce point dont je vous parlais tout à l'heure, de ne même pas supporter la qualification passive.
For here, matters exceed all bounds. It is divine lechery disguised as human virtue. In other words, when I say nothing restrains them, their deception penetrates even what is most virtuous. Herein lies the crux: the true gods push impassivity to the point of not even enduring passive qualification.
Être aimé, c'est entrer nécessairement dans cette échelle du désirable dont on sait la peine qu'ont eue les théologiens du christianisme à se dépêtrer. Car si Dieu est désirable, il peut l'être plus ou moins. Il y a dès lors toute une échelle du désir. Et qu'est-ce que nous désirons dans Dieu, sinon le désirable? Mais alors plus Dieu? De sorte que c'est au moment où l'on essayait de donner à Dieu sa valeur la plus absolue que l'on se trouvait pris dans un vertige, d'où l'on se ressortait diffi- cilement pour préserver la dignité du suprême objet.
To be loved is to enter necessarily into that scale of desirability from which Christian theologians struggled to extricate themselves. If God is desirable, He can be more or less so. Hence arises an entire hierarchy of desire. What do we desire in God if not the desirable? But then — God Himself? Thus, at the very moment of asserting God’s absolute value, one becomes ensnared in vertigo, escaping only with difficulty to preserve the dignity of the supreme object.
Les dieux de l'Antiquité n'y allaient pas par quatre chemins. Ils savaient qu'ils ne pouvaient se révéler aux hommes que dans la pierre de scandale, dans l'agalma de quelque chose qui viole toutes les règles, comme pure manifestation d'une essence qui, elle, restait complète- ment cachée, dont l'énigme était tout entière derrière. D'où l'incar- nation démonique de leurs exploits scandaleux. Et c'est en ce sens que je dis qu'Alcibiade est le démon de Socrate,
The gods of Antiquity minced no words. They knew they could reveal themselves to mortals only through the stone of scandal, through the agalma of what violates all rules — pure manifestation of an essence remaining utterly concealed, its enigma entirely veiled. Hence the demonic incarnation of their scandalous exploits. In this sense, I maintain that Alcibiades is Socrates’ demon.
Alcibiade donne la représentation vraie, sans le savoir, de ce qu'implique l'ascèse socratique. Il montre ce qu'il y a là qui n'est pas absent, croyez-le, de la dialectique de l'amour telle qu'elle a été ulté- rieurement élaborée dans le christianisme. Car c'est bien là autour, que vient achopper cette crise qui, au xvr siècle, fait basculer toute lalongue synthèse, et je dirai, la longue équivoque concernant la nature de l'amour, qui a été soutenue et s'est développée durant tout le Moyen Âge dans une perspective si postsocratique.
Alcibiades unwittingly displays the true implications of Socratic asceticism. He reveals what remains present — believe this — in the dialectic of love as later elaborated within Christianity. For here lies the stumbling block of that crisis which, in the 16th century, overturned the entire long synthesis — indeed, the long equivocation regarding love’s nature sustained and developed throughout the Middle Ages in a profoundly post-Socratic framework.
Je veux dire que, par exemple, le dieu de Scot Érigène ne diffère pas du dieu d'Aristote, en tant qu'il meut comme éréménon. Ils sont cohérents c'est par sa beauté que Dieu fait tourner le monde. Quelle distance entre cette perspective, et celle qu'on lui oppose- mais qui n'y est pas opposée, c'est là le sens de ce que j'essaye d'articuler.
I mean that, for instance, Scotus Eriugena’s God differs not from Aristotle’s God as erōmenon (beloved). They are consistent: God moves the world through His beauty. What distance separates this perspective from its supposed opposite — which in truth is not opposite at all, as my argument seeks to clarify.
On articule à l'opposé la perspective de l'agape en tant que celle-ci nous enseigne expressément que Dieu nous aime en tant que pécheurs, nous aime aussi bien pour notre mal que pour notre bien. C'est là en effet le sens de la bascule qui s'est faite dans l'histoire des sentiments de l'amour, et curieusement, au moment précis où réapparaît dans ses textes authentiques le message platonicien. L'agapè divine, en tant que s'adressant au pécheur comme tel, voilà le centre et le cœur de la position luthérienne. Mais ne croyez pas que ce soit ici quelque chose qui était réservé à une hérésie, à une insurrection locale dans la catho- licité. Il suffit de jeter un coup d'œil, même superficiel, à ce qui a suivi, la Contre-Réforme, à savoir l'éruption de ce que l'on a appelé l'art du Baroque, pour s'apercevoir que cela ne signifie pas autre chose que la mise en évidence, l'érection comme telle du pouvoir de l'image dans ce qu'elle a de séduisarit.
Opposed to this stands the articulation of agapè, expressly teaching that God loves us as sinners — loves our evil as much as our good. Herein lies the pivot in love’s historical sentiments, curiously coinciding with the rediscovery of Plato’s authentic texts. Divine agapè addressing the sinner as such — this constitutes the heart of the Lutheran position. Yet do not mistake this for some local heresy within Catholicism. A glance at the Counter-Reformation’s Baroque eruption suffices to recognize the elevation of the image’s seductive power.
Après le long malentendu qui avait fait soutenir le rapport trinitaire dans la divinité, du connaissant au connu, et remontant au connu dans le connaissant par la connaissance, nous voyons là l'approche de cette révélation qui est la nôtre, que les choses vont de l'inconscient vers le sujet qui se constitue dans sa dépendance, et remontent jusqu'à cet objet noyau que nous appelons ici agalma.
After the long misunderstanding framing the Trinitarian relation through the knower-known dyad — ascending through knowledge from known to knower — we approach our own revelation: that movement proceeds from the unconscious toward the subject constituted in dependency, ascending to that nuclear object we here call agalma.
Telle est la structure qui règle la danse entre Alcibiade et Socrate. Alcibiade montre la présence de l'amour, mais ne la montre qu'en tant que Socrate, qui sait, peut s'y tromper, et ne l'accompagne qu'en s'y trompant. Le leurre est réciproque. Il est aussi vrai pour Socrate, si c'est un leurre et s'il est vrai qu'il se leurre, qu'il est vrai pour Alcibiade qu'il est pris dans le leurre.
This structure governs the dance between Alcibiades and Socrates. Alcibiades reveals love’s presence — but only insofar as Socrates, who knows, can be deceived by it, accompanying Alcibiades through error. The lure is reciprocal. If it is a lure, and if Socrates is indeed deluded, then Alcibiades is equally caught in delusion.
Mais quel est le leurré le plus authentique ? sinon celui qui suit ferme, et sans se laisser dériver, ce que lui trace un amour que j'appel- lerai épouvantable.
Yet who is more authentically deluded? None but he who follows resolutely — without deviation — the path traced by what I shall call terrifying love.
Ne croyez pas que celle qui est mise à l'origine de ce discours, Aphrodite, soit une déesse qui sourit.
Do not imagine that Aphrodite — she who initiates this discourse — is some smiling goddess.
Un présocratique, qui est, je crois, Démocrite, dit qu'elle était là toute seule à l'origine. Et c'est même à ce propos que, pour la première fois, apparaît dans les textes grecs le terme d'agalma. Vénus, pour l'appeler par son nom, naît tous les jours.
A Presocratic, Democritus I believe, states that she existed alone at the origin. Here emerges the first Greek textual occurrence of agalma. Venus — to name her directly — is born daily.
C'est tous les jours la naissance d'Aphrodite, et pour reprendre à Platon lui-même une équivoque qui est, je crois, une véritable éty- mologie, je conclurai ce discours par ces mots — καλημέρα, bonjour, καλιμέρος, bonjour et beau désir — de la réflexion sur ce que je vous ai apporté ici du rapport de l'amour à quelque chose qui, de toujours, s'est appelé l'éternel amour. Qu'il ne vous soit pas trop lourd à penser, si vous vous souvenez que ce terme de l'éternel amour est mis par Dante expressément aux portes de l'Enfer.
Every day is Aphrodite’s birth. To borrow from Plato himself an equivocation functioning as true etymology, I conclude with these words — kalēmera (good day), kalimeros (good day and fair desire) — reflecting on what I’ve presented here concerning love’s relation to what has eternally been called eternal love. May this not weigh too heavily, remembering that Dante places "eternal love" expressly at Hell’s gates.
Je pense que la plupart d'entre vous ont encore la chose en mémoire— nous sommes donc arrivés au terme de notre commentaire du Banquet.
I believe most of you still retain this in memory—we have thus reached the conclusion of our commentary on The Symposium.
Comme je vous l'ai, sinon expliqué, du moins indiqué à plusieurs reprises, ce dialogue de Platon se trouve être historiquement au départ, non seulement de ce que l'on peut appeler une explication de l'amour dans notre ère culturelle, mais d'un développement de cette fonction, qui est en somme la plus profonde, la plus radicale, la plus mystérieuse des rapports entre les sujets.
As I have, if not explained, at least indicated to you on several occasions, this Platonic dialogue stands historically at the origin not only of what may be called an explication of love in our cultural era, but also of a development of this function, which is ultimately the most profound, the most radical, the most mysterious of the relations between subjects.
"À l'horizon du commentaire que j'ai poursuivi devant vous, se dessinait tout le développement de la philosophie antique, et jusqu'au christianisme.
On the horizon of the commentary I have pursued before you, the entire development of ancient philosophy unfolds, extending even to Christianity.
7La philosophie antique, vous le savez, n'a pas simplement promu une position spéculative. Des żones entières de la société ont été orien- tées dans leur action pratique par la spéculation issue de Socrate. Ce n'est pas du tout d'une façon artificielle ou fictive qu'un Hegel a fait de positions comme les positions stoïciennes ou épicuriennes les anté- cédents du christianisme. Ces positions ont été effectivement vécues par un très large ensemble de sujets commé quelque chose qui a guidé leur vie d'une façon équivalente, antécédente, préparante, par rapport à ce que leur a apporté par la suite la position chrétienne, laquelle comporte aussi bien une dimension qui dépasse la spéculation, et que le texte même du Banquet a continué de marquer profondément.
7Ancient philosophy, as you know, did not merely promote a speculative position. Entire sectors of society were oriented in their practical action by the speculation issuing from Socrates. It is not at all in an artificial or fictive manner that a thinker like Hegel positioned Stoic or Epicurean stances as antecedents of Christianity. These positions were effectively lived by a vast array of subjects as something that guided their lives in a way equivalent to, antecedent to, and preparatory for what the Christian position subsequently brought them—a position that itself includes a dimension surpassing speculation, and which the very text of The Symposium continued to profoundly mark.
On ne peut dire en effet que les positions théologiques fondamen- tales enseignées par le christianisme aient été sans retentissement, sansinfluencer profondément la problématique de chacun, et notamment de ceux qui se sont trouvés, dans le développement historique, être en flèche par la position d'exemple qu'ils assumaient à divers titres, soit par leur propos, soit par leur action directive. Il s'agit de ce que l'on appelle la sainteté. Cela n'a pu ici qu'être indiqué à l'horizon, et cela nous suffit.
It cannot be said that the fundamental theological positions taught by Christianity were without resonance, without deeply influencing the problematic of each individual, particularly those who historically found themselves at the forefront through the exemplary position they assumed in various capacities—whether through their discourse or their directive action. I refer here to what is called sainthood. This could only be gestured toward on the horizon, and that suffices for us.
Cela nous suffit, car si c'était de ce départ que nous avions voulu ici activer ce que nous avons à dire, nous aurions pris les choses à un niveau ultérieur. Mais si nous avons choisi plutôt ce point initial qu'est Le Banquet, si nous en avons fait le commentaire, c'est pour autant qu'il recèle en lui quelque chose de tout à fait radical quant à ce ressort de l'amour dont il porte le titre, et dont il s'indique comme étant le propos.
It suffices because had we sought to activate here what we have to say from this starting point, we would have taken things to a subsequent level. But if we have instead chosen this initial point that is The Symposium, if we have commented on it, it is insofar as it harbors something altogether radical concerning the spring of love that it bears as its title and indicates as its subject.
Je crois ne pas exagérer en disant que ce par quoi nous avons conclu la dernière fois a été jusqu'ici négligé par tous les commentateurs du Banquet, et qu'à ce titre, dans la suite de l'histoire du développement des virtualités que recèle ce dialogue, notre commentaire constitue une date.
I believe I do not exaggerate in stating that what we concluded last time has until now been neglected by all commentators of The Symposium, and that in this respect, within the history of the development of the virtualities contained in this dialogue, our commentary constitutes a milestone.
Nous avons cru saisir dans le scénario même de ce qui se passe entre Alcibiade et Socrate le dernier mot de ce que Platon veut nous dire concernant la nature de l'amour. Cela suppose que dans la présentation de ce que l'on peut appeler sa pensée, Platon a délibérément ménagé la place de l'énigme en d'autres termes, que sa pensée n'est pas entièrement patente, livrée, développée, dans ce dialogue.
We have sought to grasp in the very scenario of what transpires between Alcibiades and Socrates the final word of what Plato wishes to tell us regarding the nature of love. This supposes that in his presentation of what may be called his thought, Plato deliberately reserved a place for enigma—in other words, that his thought is not entirely manifest, delivered, or developed within this dialogue.
Or, il n'y a rien d'excessif à vous demander de l'admettre, pour la simple raison que, de l'avis de tous les commentateurs anciens, et spécialement modernes de Platon le cas n'est pas unique, un examen attentif des dialogues montre très évidemment qu'il y a là un élément exotérique et à la fois un élément fermé. Les modes les plus singuliers de cette fermeture, tous jusques et y compris les pièges les plus caractérisés confinant au leurre, à la difficulté produite comme telle, ont pour but que ne comprennent pas ceux qui n'ont pas àcomprendre. Cela est vraiment structurant, fondamental, dans tout ce qui nous est laissé des exposés de Platon.
Now, there is nothing excessive in asking you to accept this, for the simple reason that, by the judgment of all commentators—ancient and especially modern—of Plato, this case is not unique. A careful examination of the dialogues makes it abundantly clear that there is both an exoteric element and a closed element. The most singular modes of this closure, extending even to the most characterized traps bordering on lures or deliberately produced difficulties, aim to ensure that those who should not understand, do not. This is truly structuring and fundamental in all that has been left to us of Plato's expositions.
Admettre cela, c'est aussi admettre ce qu'il peut toujours y avoir de scabreux à s'avancer, à aller plus loin, à essayer de percer, de deviner dans son dernier ressort, ce qu'est ce que Platon nous indique. Mais sur la thématique de l'amour telle qu'elle se présente dans Le Banquet, ¿quoi nous nous sommes limités, il nous est difficile, à nous analystes, de ne pas reconnaître le pont qui est lancé, la main qui nous est tendue, dans l'articulation du dernier scénario du Banquet, à savoir la scène qui se déroule entre Alcibiade et Socrate.
To admit this is also to admit what may always be precarious in advancing further, in attempting to pierce or divine the ultimate wellspring of what Plato indicates to us. But concerning the thematic of love as presented in The Symposium—to which we have confined ourselves—it is difficult for us analysts not to recognize the bridge that is cast, the hand extended to us, in the articulation of the final scenario of The Symposium: namely, the scene unfolding between Alcibiades and Socrates.
Je vous l'ai articulé et fait sentir en deux temps. Je vous ai montré l'importance dans la déclaration d'Alcibiade, du thème de l'agalma, de l'objet caché à l'intérieur du sujet Socrate. Et je vous ai montré qu'il est très difficile de ne pas le prendre au sérieux: Dans la forme et dans l'articulation où cela nous est présenté, ce ne sont pas là propos métaphoriques, jolies images, pour dire qu'en gros, Alcibiade attend beaucoup de Socrate. Il se révèle là une structure dans laquelle nous pouvons retrouver ce que nous sommes, nous, capables d'articuler comme fondamental dans ce que j'appellerai la position du désir.
I articulated and made you sense this in two movements. I showed you the importance in Alcibiades' declaration of the theme of the agalma, the object hidden within the subject Socrates. And I demonstrated that it is quite difficult not to take this seriously: in the form and articulation presented to us, these are not mere metaphors or pretty images to convey that, in essence, Alcibiades expects much from Socrates. There is revealed here a structure in which we can rediscover what we, as analysts, are capable of articulating as fundamental in what I will call the position of desire.
Tout en m'excusant auprès de ceux qui sont ici nouveaux venus, je peux supposer connues par mon auditoire, dans sa caractéristique générale, les élaborations que j'ai déjà données de la position du sujet, et qui sont indiquées dans le résumé topologique que nous appelons ici, *conventionnellement, le graphe.
While apologizing to those here who are newcomers, I may assume that my audience is generally familiar with the elaborations I have previously provided on the position of the subject, as indicated in the topological summary we conventionally call here the Graph.
La forme générale en est donnée par le splitting, le dédoublément foncier des deux chaînes signifiantes où se constitue le sujet. Cela suppose que nous admettions pour d'ores et déjà démontré que ce dédoublement est de lui-même nécessité par le rapport logique initial, inaugural, du sujet au signifiant comme tel, que l'existence d'une ehaîne signifiante inconsciente découle de la seule position du terme du sujet en tant que déterminé comme sujet par le fait qu'il est le support du signifiant.
Its general form is given by the splitting, the fundamental doubling of the two signifying chains in which the subject is constituted. This supposes that we accept as already demonstrated that this doubling is necessitated in itself by the initial logical relation—inaugural and originary—of the subject to the signifier as such. The existence of an unconscious signifying chain follows from the mere positioning of the subject as determined by its role as the support of the signifier.
Que ceux pour qui ce n'est qu'affirmation, proposition non encore démontrée, se rassurent. Nous aurons à y revenir. Mais il nous faut rappeler ce matin que cela a été antérieurement articulé ici.
Let those for whom this remains mere assertion, a proposition not yet demonstrated, be reassured. We shall return to it. But this morning we must recall that this was articulated here in prior sessions.
Par rapport à la chaîne signifiante inconsciente comme constitutive du sujet qui parle, le désir se présente comme tel dans une positionqui ne peut se concevoir que sur la base de la métonymie déterminée par l'existence de la chaîne signifiante. La métonymie est ce phéno- mène qui se produit dans le sujet comme support de la chaîne signi- fiante. Du fait que le sujet subit la marque de la chaîne signifiante, quelque chose est foncièrement institué en lui que nous appelons métonymie, et qui n'est autre que la possibilité du glissement indéfini des signifiants sous la continuité de la chaîne signifiante. Tout ce qui se trouve une fois associé à la chaîne signifiante — l'élément circons- tanciel, l'élément d'activité, l'élément de l'au-delà, du terme sur quoi cette activité débouche, tous ces éléments, dans des conditions appropriées, sont en posture de se trouver pouvoir être pris comme équivalents les uns des autres. Un élément circonstanciel peut prendre la valeur représentative de' ce qui est le terme de l'énonciation subjec- tive, de l'objet vers quoi le sujet se dirige, ou aussi bien de l'action elle-même du sujet.
In relation to the unconscious signifying chain as constitutive of the speaking subject, desire presents itself in a position that can only be conceived on the basis of metonymy determined by the existence of the signifying chain. Metonymy is this phenomenon occurring in the subject as the support of the signifying chain. By virtue of the subject being marked by the signifying chain, something is fundamentally instituted within them that we call metonymy — which is none other than the possibility of the indefinite slippage of signifiers beneath the continuity of the signifying chain. All that becomes associated with the signifying chain — circumstantial elements, activity elements, elements of the beyond, the term toward which this activity aims — under appropriate conditions, all these elements stand ready to be taken as equivalent to one another. A circumstantial element may assume representative value for what constitutes the term of subjective enunciation, the object toward which the subject directs itself, or equally for the subject’s action itself.
Or, c'est dans la mesure même où quelque chose se présente comme revalorisant la sorte de glissement infini, l'élément dissolutif qu'apporte par elle-même dans le sujet la fragmentation signifiante, qu'il prend valeur d'objet privilégié, qui arrête ce glissement infini. Un objet peut prendre ainsi par rapport au sujet cette valeur essentielle qui constitue le fantasme fondamental. Le sujet lui-même s'y reconnaît comme arrêté, ou, pour vous rappeler une notion plus familière, fixé. Dans cette fonction privilégiée, nous l'appelons a. Et c'est dans la mesure où le sujet s'identifie au fantasme fondamental que le désir comme tel prend consistance, et peut être désigné — que le désir aussi dont il s'agit pour nous est enraciné, par sa position même, dans la Hörigkeit, c'est-à-dire, pour rejoindre notre terminologie, qu'il se pose dans le sujet comme désir de l'Autre, grand A.
Now, it is precisely insofar as something presents itself as revalorizing the kind of infinite slippage — the dissolutive element introduced into the subject by signifying fragmentation itself — that it assumes the value of a privileged object arresting this infinite slippage. An object can thus assume this essential value relative to the subject that constitutes the fundamental fantasy. The subject recognizes itself there as arrested or, to recall a more familiar notion, fixated. In this privileged function, we call it a. And it is insofar as the subject identifies with the fundamental fantasy that desire as such gains consistency and can be designated — that the desire in question for us is rooted, by its very position, in Hörigkeit (subjection) — which, to align with our terminology, means that it situates itself in the subject as desire of the Other, big A.
A est défini pour nous comme le lieu de la parole, ce lieu toujours évoqué dès qu'il y a parole, ce lieu tiers qui existe toujours dans les rapports à l'autre, a, dès qu'il y a articulation signifiante. Cet A n'est pas un autre absolu, un autre qui serait ce que nous appelons, dans notre verbigération morale, l'autre respecté en tant que sujet, en tant que moralement notre égal. Non, cet Autre tel que je vous apprends ici à l'articuler, qui est à la fois nécessité et nécessaire comme lieu, mais en même temps sans cesse soumis à la question de ce qui le garantit lui-même, c'est un Autre perpétuellement évanouissant, etqui, de ce fait même, nous met nous-mêmes dans une position per- pétuellement évanouissante.
A is defined for us as the locus of speech, this ever-evoked locus wherever speech exists, this third locus that always exists in relations to the other, a, whenever there is signifying articulation. This A is not an absolute Other, an Other that would be what we call, in our moral verbiage, the Other respected as a subject, as our moral equal. No — this Other as I teach you to articulate it here, which is both necessitated and necessary as locus, yet simultaneously perpetually subjected to the question of what guarantees it itself, is an ever-vanishing Other. And by this very fact, it places us ourselves in an ever-vanishing position.
Or, c'est à la question posée à l'Autre de ce qu'il peut nous donner et de ce qu'il a à nous répondre, que se rattache l'amour comme tel. Non pas que l'amour soit identique à chacune des demandes dont nous l'assaillons, mais il se situe dans l'au-delà de cette demande, en tant que l'Autre peut nous répondre ou non comme dernière présence.
Now, it is to the question posed to the Other concerning what it can give us and what it has to answer that love as such attaches itself. Not that love is identical to each demand with which we assail it, but love situates itself beyond this demand, insofar as the Other may or may not respond to us as ultimate presence.
Tout le problème est de s'apercevoir du rapport qui lie l'Autre auquel 'est adressée la demande d'amour, à l'apparition du désir. L'Autre n'est alors plus du tout notre égal, l'Autre auquel nous aspirons, l'Autre que l'amour, mais quelque chose qui en représente, à proprement parler, une déchéance je veux dire, quelque chose qui est de la nature de l'objet.
The entire problem lies in discerning the relation linking the Other to whom the demand for love is addressed, to the emergence of desire. The Other is then no longer at all our equal — the Other we aspire to, the Other of love — but something representing, properly speaking, a degradation: I mean something of the order of the object.
Ce dont il s'agit dans le désir, c'est d'un objet, non d'un sujet. C'est en ce point que gît ce que l'on peut appeler le commandement épou- vantable du dieu de l'amour. Ce commandement est justement de faire 'de l'objet qu'il nous désigne quelque chose qui, premièrement, est un objet, et, deuxièmement, un objet devant quoi nous défaillons, nous "vacillons, nous disparaissons comime sujet. Car cette déchéance, cette dépréciation, c'est nous, comme sujet, qui l'encaissons.
What is at stake in desire is an object, not a subject. It is here that lies what may be called the terrifying commandment of the god of love. This commandment is precisely to make of the object it designates for us something that, firstly, is an object, and secondly, an object before which we falter, vacillate, disappear as subject. For this degradation, this depreciation, is what we, as subject, absorb.
Ce qui arrive à l'objet est justement le contraire. J'emploie là des termes qui ne sont pas les plus appropriés, mais n'importe, il s'agit que ça passe, et que je me fasse bien entendre cet objet, lui, est surva- lorisé. Et c'est en tant qu'il est survalorisé qu'il a la fonction de sauver notre dignité de sujet, c'est-à-dire de faire de nous autre chose qu'un sujet soumis au glissement infini du signifiant. Il fait de nous autre chose que le sujet de la parole, mais ce quelque chose d'unique, d'inap- préciable, d'irremplaçable en fin de compte, qui est le véritable point où nous pouvons désigner ce que j'ai appelé la dignité du sujet.
What happens to the object is precisely the opposite. I use terms here that are not the most appropriate, but no matter — the point is to communicate clearly. This object, it, becomes overvalued. And insofar as it is overvalued, it has the function of salvaging our dignity as subject — that is, of making us something other than a subject subjected to the infinite slippage of the signifier. It makes us something other than the subject of speech, but that unique, inestimable, ultimately irreplaceable something that is the true point where we can designate what I have called the dignity of the subject.
L'équivoque du terme d'individualité, ce n'est pas que nous soyons quelque chose d'unique comme ce corps qui est celui-là, et pas un autre. L'individualité consiste tout entière dans le rapport privilégié où nous culminons comme sujet dans le désir.
The equivocation of the term individuality does not lie in our being something unique like this particular body and not another. Individuality consists entirely in the privileged relation where we culminate as subject in desire.
Je ne fais là que rapporter une fois de plus ce manège de vérité dans lequel nous tournons depuis le début de ce séminaire.
I am merely reiterating once more this carousel of truth around which we have been circling since the beginning of this seminar.
Il s'agit cette année, avec le transfert, de montrer quelles en sont les conséquences au plus intime de notre pratique.
This year, with transference, the task is to show its consequences at the most intimate core of our practice.
Comment se fait-il que nous y arrivions, à ce transfert, si tard? — me direz-vous alors.
How is it that we arrive so belatedly at this transference? — you might ask.
Bien sûr. C'est le propre des vérités que de ne jamais sé montrer tout entières. Pour tout dire, les vérités sont des solides d'une opacité assez perfide. Elles n'ont même pas, semble-t-il, cette propriété que nous sommes capables de réaliser dans les solides, la transparence, elles ne nous montrent pas à la fois leurs arêtes antérieures et postérieures. Il faut en faire le tour, et même, dirai-je, le tour de passe-passe.
Naturally. It is the nature of truths never to reveal themselves entirely. Truths are solids of a rather treacherous opacity. They lack even the transparency we can achieve in physical solids — they do not simultaneously show their anterior and posterior edges. One must circle around them, even perform a sleight of hand.
Pour ce qui est du transfert tel que nous l'abordons cette année et. vous avez vu sous quel charme j'ai pu réussir à vous mener un certain temps en vous faisant avec moi vous occuper de l'amour —, vous avez dû tout de même vous apercevoir que je l'abordais sur une pente, par un biais, qui non seulement n'est pas le biais classique, mais de plus, qui n'est pas le biais par lequel j'en avais jusqu'à présent abordé devant vous la question.
Regarding the transference as we approach it this year — and you have seen under what spell I managed to lead you for some time by having you join me in contemplating love — you must have noticed that I approach it obliquely, not only avoiding the classical angle but also departing from how I previously addressed the question before you.
Jusqu'à présent j'ai toujours réservé ce que j'ai avancé sur ce thème, en vous disant qu'il fallait terriblement se méfier de ce qui en est l'apparence, à savoir le phénomène connoté le plus habituellement sous les termes de transfert positif ou négatif. Ces termes sont de l'ordre de la collection, et du niveau de ce discours quotidien dans lequel, non seulement un public plus ou moins informé, mais nous-mêmes, évoquons le transfert.
Until now, I have always cautioned against what appears under the guise of transference — the phenomenon most commonly denoted by the terms "positive" or "negative transference." These terms belong to the order of collection, to the level of everyday discourse in which not only a more or less informed public but we ourselves evoke transference.
Je vous ai toujours rappelé qu'il faut partir du fait que le transfert, au dernier terme, c'est l'automatisme de répétition. Or, si depuis le début de l'année je ne fais que vous faire poursuivre les détails du mouvement du Banquet de Platon, où il ne s'agit que de l'amour, c'est bien évidemment pour vous introduire dans le transfert par un autre bout. Il s'agit donc de joindre ces deux voies d'abord.
I have consistently reminded you that we must start from the fact that transference, in its ultimate dimension, is the repetition automatism. Yet since the beginning of this year, I have guided you through the intricacies of Plato's Symposium, where only love is at stake — clearly to introduce transference from another angle. Our task is thus to bridge these two approaches.
Cette distinction est si légitime que l'on peut la retrouver chez les auteurs.
This distinction is so legitimate that one can trace it in the literature.
On lit des choses très singulières chez les auteurs, et on s'aperçoit que, faute d'avoir les guides, les lignes qui sont celles qu'ici je vous fournis, ils en arrivent à des choses tout à fait étonnantes. Je ne seraispas fâché que quelqu'un d'un peu vif nous fit ici un bref rapport à ce propos, et que nous puissions vraiment le discuter. Je peux même dire que je le souhaite, à ce détour de notre séminaire, pour des raisons précises et locales sur lesquelles je ne veux pas m'étendre, mais j'y reviendrai. Il est çertainement nécessaire que certains puissent faire la médiation entre l'assemblée assez hétérogène que vous composez, et ce que je suis en train d'essayer d'articuler devant vous. Il est évidem- nient très difficile que sans cette médiation, je m'avance assez loin dans in propos qui ne va à rien de moins que de mettre à la pointe de ce que nous articulons cette année, la fonction du désir, non pas seulement chez l'analysé, mais essentiellement chez l'analyste.
One encounters remarkable claims in the literature, revealing that without the guiding lines I provide here, authors arrive at astonishing conclusions. I would not object if someone lively among us were to present a brief report on this matter for discussion. Indeed, I encourage it at this juncture of our seminar — for precise, localized reasons I shall not elaborate on now but will return to. Certainly, mediation is needed between the heterogeneous assembly you form and what I am attempting to articulate. It is evidently difficult to advance far in a discourse that aims to place at the forefront this year the function of desire — not merely in the analysand but essentially in the analyst — without such mediation.
On se demande pour qui cela comporte le plus de risque. Est-ce chez ceux qui, pour une raison ou une autre, en savent quelque chose ? Ou est-ce chez ceux qui ne peuvent encore rien en savoir? Quoi qu'il en soit, il doit tout de même y avoir moyen d'aborder ce sujet devant lun auditoire suffisamment préparé, même s'il n'a pas l'expérience de l'analyse.
Who faces greater risk here? Those who, for one reason or another, already know something of this? Or those who cannot yet know anything of it? Regardless, there must be a way to address this subject before an audience sufficiently prepared, even if lacking analytic experience.
• Cela étant dit, je signale à votre attention un article d'Herman Nunberg, paru en 1951 dans l'International Journal of Psychoanalysis, et "qui s'appelle Transference of reality, transfert de la réalité. Ce texte, comme d'ailleurs tout ce qui a été écrit sur le transfert, est exemplaire des difficultés et des escamotages qui se produisent faute d'un abord suffisamment méthodique, repéré, éclairé, du phénomène du trans- fert. Dans ce court article, qui a très exactement neuf pages, l'auteur vå.en effet jusqu'à distinguer le transfert et l'automatisme de répéti- tion. Ce sont, dit-il, deux choses essentiellement differentes. C'est tout de même aller loin, et ce n'est certes pas ce que, moi, je vous 'dis. Je denmanderai donc à quelqu'un de faire pour la prochaine fois um rapport en dix minutes de ce qui lui semble se dégager de la structure de l'énoncé de cet article, et de la façon dont on peut le borriger.
That said, I draw your attention to an article by Herman Nunberg published in 1951 in the International Journal of Psychoanalysis, titled Transference of Reality. This text, like all writings on transference, exemplifies the difficulties and elisions that arise from an insufficiently methodical approach. In this brief nine-page article, the author goes so far as to distinguish transference from the repetition automatism, claiming they are fundamentally different. This is quite a stretch — and decidedly not what I have been teaching you. I thus ask someone to prepare a ten-minute report for next time on the structural claims of this article and how they might be critiqued.
Pour l'instant, maiquons bien ce dont il s'agit.
For now, let us firmly mark what is at stake.
À l'origine, le transfert est découvert par Freud comme un processus, jele souligne, spontanéet, comme nous sommes dans l'histoire au début de l'apparition de ce phénomène, un processus spontané assez (inquiétant pour écarter de la première investigation analytique un pionnier des plus éminents, Breuer.Très vite, le transfert est repéré, et lié au plus essentiel de la présence du passé en tant qu'elle est découverte par l'analyse. Ces termes sont tous très pesés, et je vous prie d'enregistrer ce que je retiens pour fixer les points principaux de la dialectique dont il s'agit.
At its origin, transference was discovered by Freud as a spontaneous process — I emphasize this — and since we are at the historical dawn of this phenomenon, a spontaneous process sufficiently troubling to drive away from the earliest analytic investigation a pioneer as eminent as Breuer. Very quickly, transference was identified and linked to the most essential aspect of the past’s presence as uncovered by analysis. These terms are all heavily weighted, and I ask you to note what I highlight to anchor the main points of the dialectic at stake.
Très vite aussi, il est admis, au titre d'une tentative qui sera confirmée par l'expérience, que ce phénomène est maniable par l'interprétation.
Very quickly too, it was accepted — under the auspices of an attempt later confirmed by experience — that this phenomenon could be managed through interpretation.
L'interprétation existe déjà à ce moment, pour autant qu'elle s'est manifestée comme un des ressorts nécessaires à l'accomplissement de la remémoration dans le sujet. On s'aperçoit qu'il y a autre chose que la tendance à la remémoration. On ne sait pas encore bien quoi. De toute façon, c'est égal. Et ce transfert, on l'admet tout de suite comme maniable par l'interprétation, et donc, si vous voulez, perméable à l'action de la parole.
Interpretation already existed at this stage, insofar as it had manifested as one of the necessary levers for achieving recollection in the subject. We realize there is something more than the tendency toward recollection. We do not yet know exactly what. In any case, it matters little. And this transference was immediately accepted as manageable through interpretation, and thus, if you will, permeable to the action of speech.
Cela introduit tout de suite la question qui reste encore ouverte pour nous, et qui est la suivante.
This immediately raises a question that remains open for us today:
Le phénomène de transfert est lui-même placé en position de soutien de l'action de la parole. En effet, en même temps que l'on découvre le transfert, l'on découvre que si la parole porte comme elle a porté jusque-là avant que l'on s'en aperçoive, c'est parce qu'il y a là le transfert. De sorte que jusqu'à présent et au dernier termie, la question est restée toujours à l'ordre du jour, et l'ambiguïté demeure dans l'état actuel, rien ne peut réduire ceci, que le transfert, si interprété soit-il, garde en lui-même comme une espèce de limite irréductible.
The phenomenon of transference is itself positioned as supporting the action of speech. Indeed, even as transference was discovered, it was also recognized that if speech carried efficacy — as it had done until then before being noticed — it was because transference was at work. Thus, up to the present and at the ultimate level, the question has remained current, and ambiguity persists in the current state: nothing can reduce the fact that transference, however interpreted it may be, retains within itself a kind of irreducible limit.
Le sujet a été longuement traité et retraité par les auteurs les plus qualifiés dans l'arralyse. Je vous signale tout particulièrement l'article d'Ernest Jones dans ses Papers on Psychoanalysis, La Fonction de la suggestion, mais il y en a d'innombrables.
This subject has been extensively treated and retreated by the most qualified authors in analysis. I particularly draw your attention to Ernest Jones’ article in his Papers on Psychoanalysis, The Function of Suggestion, though countless others exist.
Quelle est en effet la question? Dans les conditions centrales, normales, de l'analyse, dans les névroses, le transfert est interprété sur la base et avec l'instrument du transfert lui-même. Il ne pourra donc se faire que ce ne soit pas de la position que lui donne le transfert, que l'analyste analyse, interprète et intervienne sur le transfert lui-même. Pour tout dire, il reste une marge irréductible de suggestion, un élément toujours suspect, qui ne tient pas à ce qui se passe au-dehors on ne peut le savoir mais à ce que la théorie elle-même est capable de produire.
What, then, is the question? In the central, normal conditions of analysis — in the neuroses — transference is interpreted on the basis of and with the instrument of transference itself. It thus becomes inevitable that the analyst analyzes, interprets, and intervenes upon transference from the very position it grants them. To put it plainly, there remains an irreducible margin of suggestion, an ever-suspect element, which stems not from external events (unknowable as they are) but from what the theory itself is capable of producing.
En fait, ce ne sont pas ces difficultés qui empêchent d'avancer. Il n'en reste pas moins qu'il faut en fixer les limites, l'aporie théorique.C'est peut-être ce qui nous introduira ultérieurement à une certaine possibilité de passer outre. Observons bien ce qu'il en est, et peut-être pourrons-nous d'ores et déjà nous apercevoir par quelles voies passer outre.
In practice, these difficulties do not prevent progress. Nonetheless, their theoretical aporia must be delineated. This may later introduce us to certain possibilities of moving beyond them. Let us carefully observe the state of affairs, and perhaps we can already discern pathways forward.
-La présence du passé, donc, telle est la réalité du transfert. N'y a-t-il pas d'ores et déjà quelque chose qui s'impose, et qui nous permet une formulation plus complète ? C'est une présence un peu plus que pré- sence c'est une présence en acte, et comme les termes allemands et français l'indiquent, une reproduction.
The presence of the past, then, constitutes transference’s reality. Does something not already impose itself here, allowing a more complete formulation? It is a presence slightly more than presence — a presence in act, and as the German and French terms indicate, a reproduction.
Ce qui n'est pas assez mis en évidence dans ce que l'on dit ordi- nairement, c'est en quoi cette reproduction se distingue d'une simple passivation du sujet. Si la reproduction est une reproduction en acte, alors il y a dans la manifestation du transfert quelque chose de créateur. Cet élément me paraît essentiel à articuler. Et comme toujours, si je lefmets en valeur, ce n'est pas que le repérage n'en soit pas déjà décelable d'une façon plus ou moins obscure dans ce qu'ont articulé les,auteurs.
What is insufficiently emphasized in ordinary discourse is how this reproduction differs from a mere passivation of the subject. If reproduction is a reproduction in act, then there is something creative in transference’s manifestation. This element strikes me as essential to articulate. And as always, if I highlight it, it is not because earlier authors had not already detected it in more or less obscure ways.
Si vous vous reportez au rapport qui fait date, de Daniel Lagache, våus verrez que c'est là le nerf de la distinction qu'il a introduite, entre répétition du besoin et besoin de répétition, et qui, à mon sens, reste un peu vacillante et trouble de ne pas avoir cette dernière pointe. Si didáctique que soit cette opposition, en réalité, elle n'est pas incluse, ellen'est même pas un seul instant véritablement en question dans ce que nous expérimentons du transfert.
If you consult Daniel Lagache’s landmark report, you will see that this is the crux of the distinction he introduced between repetition of need and need for repetition — a distinction that, to my mind, remains somewhat unstable and muddled for lacking this final sharpening. However didactic this opposition may be, it is not truly engaged, not even momentarily, in what we experience of transference.
Prenons d'abord le besoin de répétition. Il n'y a pas de doute, nous ne pouvons pas formuler autrement les phénomènes du transfert que sotus.la forme énigmatique suivante pourquoi faut-il que le sujet répète à perpétuité une signification? au sens positif du terme, je veux dire ce qu'il nous signifie par sa conduite. Appeler cela un besoin est, déjà infléchir ce dont il s'agit. À cet égard, la référence à une dormée psychologique opaque comme celle que Daniel Lagache cornote purement et simplement dans son rapport, à savoir l'effet Zeigarnik, respecte mieux, après tout, ce qui est à préserver dans la strictę originalité de ce dont il s'agit dans le transfert.
Let us first consider the need for repetition. Undoubtedly, we cannot formulate transference phenomena except in the following enigmatic form: why must the subject endlessly repeat a signification? — in the positive sense, meaning what their conduct signifies to us. To call this a need is already to inflect the matter. In this regard, the reference to an opaque psychological given — such as the Zeigarnik effect, which Daniel Lagache merely annotates in his report — ultimately better preserves what must be safeguarded in the strict originality of transference.
Si, d'autre part, le transfert est la répétition d'un besoin, d'un besoin qui: peut se manifester à tel moment comme transfert et à tel autre comme besoin, il est clair que nous arrivons à une impasse, puisquenous passons par ailleurs notre temps à dire que c'est une ombre de besoin, un besoin. déjà depuis longtemps dépassé, et que c'est pour cette raison que sa disparition est possible.
If, on the other hand, transference is the repetition of a need — a need that may manifest at one moment as transference and at another as need — we clearly reach an impasse, since we otherwise spend our time asserting that it is a shadow of need, a need long since surpassed, and that its disappearance is possible for this very reason.
Et aussi bien nous arrivons ici au point où le transfert apparaît comme, à proprement parler, une source de fiction. Dans le transfert, le sujet fabrique, construit quelque chose. Et dès lors, il n'est pas possible, me semble-t-il, de ne pas intégrer tout de suite à la fonction du transfert le terme de fiction. D'abord, quelle est la nature de cette fiction? D'autre part, qu'en est l'objet? Et s'il s'agit de fiction, qu'est-ce qu'on feint? Et puisqu'il s'agit de feindre, pour qui?
Thus we arrive here at the point where transference appears as, strictly speaking, a source of fiction. In transference, the subject fabricates, constructs something. Consequently, it seems impossible to me not to immediately integrate the term "fiction" into the function of transference. First, what is the nature of this fiction? Second, what is its object? And if it concerns fiction, what is being feigned? And since feigning is involved, for whom?
Si l'on ne répond pas tout de suite pour la personne à qui l'on s'adresse, c'est parce que l'on ne peut pas ajouter le sachant. C'est parce que l'on est d'ores et déjà très éloigné, par le phénomène, de toute hypothèse de 'ce que l'on peut appeler massivement par le nom de simulation.
If we do not immediately answer "for the person to whom one addresses oneself," it is because we cannot add the knower. This is because we are already quite removed, by the phenomenon itself, from any hypothesis of what might be broadly termed simulation.
Donc, ce n'est pas pour la personne à qui l'on s'adresse en tant qu'on le sait. Mais ce n'est pas parce que c'est le contraire, à savoir que c'est en tant qu'on ne le sait pas, qu'il faut croire que la personne à qui l'on s'adresse est pour autant volatilisée tout d'un coup, évanouie.
Thus, it is not for the person to whom one addresses oneself insofar as one knows. But neither is it because of the opposite — namely, that it is insofar as one does not know — that we must believe the person addressed has suddenly vanished or evaporated.
Tout ce que nous savons de l'inconscient dès le départ, à partir du rêve, nous indique qu'il y a des phénomènes psychiques qui se pro- duisent, se développent, se construisent, pour être entendus, donc justement pour cet Autre qui est là même si on ne le sait pas. Même si on rie sait pas qu'ils sont là pour être entendus, ils sont là pour être entendus, et pour être entendus par un Autre.
Everything we know about the Unconscious from the outset, starting with the dream, indicates that there are psychic phenomena that occur, develop, and are constructed to be heard — precisely for this Other who is there even if one does not know it. Even if one does not know they are there to be heard, they are there to be heard, and to be heard by an Other.
En d'autres termes, il me paraît impossible d'éliminer du phénomène du transfert le fait qu'il se manifeste dans le rapport à quelqu'un à qui l'on parle. Ce fait est constitutif. Il constitue une frontière, et nous indique du même coup de ne pas noyer le phénomène du transfert dans la possibilité générale de répétition que constitue l'existence même de l'inconscient.
In other words, it seems impossible to me to eliminate from the phenomenon of transference the fact that it manifests in relation to someone to whom one speaks. This fact is constitutive. It establishes a boundary and simultaneously signals us not to drown the phenomenon of transference in the general possibility of repetition constituted by the very existence of the Unconscious.
Hors de l'analyse, il y a bien sûr des répétitions liées à la constante de la chaîne signifiante dans le sujet. Ces' répétitions sont strictement à 'distinguer de ce que nous appelons le transfert, même si elles peuvent dans certains cas avoir des effets homologues. C'est en ce sens que se justifie la distinction où se laisse glisser, par un tout autre bout, par un bout d'erreur, le personnage pourtant fort remarquable qu'est Herman Nunberg.
Outside analysis, there are certainly repetitions linked to the constancy of the signifying chain in the subject. These repetitions are strictly distinct from what we call transference, even if they may in some cases have homologous effects. It is in this sense that the distinction is justified — a distinction into which slides, from an entirely different angle (one of error), the nevertheless remarkable figure of Herman Nunberg.
Je vais maintenant reglisser ici un instant, pour vous en montrer le caractère vivifiant, un segment de notre exploration du Banquet.
I will now briefly reintroduce here a segment of our exploration of the Symposium to show you its invigorating character.
Rappelez-vous la scène extraordinaire que constitue la confession publique d'Alcibiade, et tâchez de la situer dans nos termes.
Recall the extraordinary scene constituted by Alcibiades’ public confession, and try to situate it in our terms.
Vous devez bien sentir le poids tout à fait remarquable qui s'attache à cette action, et qu'il y a là quelque chose qui va bien au-delà d'un pur et simple compte rendu de ce qui s'est passé entre lui et Socrate. Ce n'est pas neutre. La preuve en est qu'avant même de commencer, Alcibiade lui-même se met à l'abri de je ne sais quelle invocation du secret, qui ne vise pas simplement à le protéger lui-même. Il dit – 'Que ceux qui ne sont pas capables ni dignes d'entendre, les esclaves qui sont là, se bouchent les oreilles, car il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas entendre quand on n'est pas à portée de les entendre.
You must fully sense the truly remarkable weight attached to this action — something that goes far beyond a mere account of what transpired between him and Socrates. It is not neutral. Proof lies in the fact that even before beginning, Alcibiades shields himself through an invocation of secrecy, which aims not merely to protect himself. He declares: “Let those who are incapable or unworthy of listening — the slaves present here — cover their ears, for there are things better left unheard by those unfit to hear them.”
Il se confesse devant qui? Les autres, tous les autres, ceux qui, par leur concert, leur corps, leur concile, semblent donner le plus de poids possible à ce que l'on peut appeler le tribunal de l'Autre. Et qu'est-ce qui fait la valeur de la confession d'Alcibiade devant ce tribunal? C'est qu'il rapporte avoir justement tenté de faire de Socrate quelque chose de complètement soumis et subordonné à une autre valeur que celle du rapport de sujet à sujet. Il a, vis-à-vis de Socrate, manifesté une 'tentative de séduction, il a voulu faire de lui, et de la façon la plus avouée, quelqu'un d'instrumental, de subordonné à quoi ? – à l'objet de son désir à lui, Alcibiade, qui est agalma, le bon objet.
To whom does he confess? The others, all the others — those who, through their assembly, their bodies, their council, seem to lend the greatest possible weight to what might be called the tribunal of the Other. And what gives value to Alcibiades’ confession before this tribunal? It is his report of having precisely attempted to reduce Socrates to something utterly subjected and subordinated to a value other than that of the subject-to-subject relation. Toward Socrates, he manifested an attempt at seduction; he sought to make him, in the most avowed manner, someone instrumental, subordinated to what? — to the object of his own desire, Alcibiades’, which is agalma, the good object.
Je dirai plus. Comment ne pas reconnaître, nous analystes, ce dont il s'agit ? C'est dit en clair – c'est le bon objet que Socrate a dans le ventre. Socrate n'est plus là que l'enveloppe de ce qui est l'objet du désir.
I will go further. How can we analysts fail to recognize what is at stake here? It is stated plainly: it is the good object that Socrates carries within him. Socrates is now merely the envelope containing the object of desire.
C'est pour bien marquer qu'il n'est que cette enveloppe, qu'Alci- biade a voulu manifester que Socrate est, par rapport à lui, le serf du désir, que Socrate lui est asservi par le désir. Le désir de Socrate, encore qu'il le connût, il a voulu le voir se manifester dans son signe, pour savoir que l'autre, objet, agalma, était à sa merci.
To emphatically mark that he is only this envelope, Alcibiades sought to demonstrate that Socrates is, relative to him, the serf of desire — that Socrates is enslaved to him by desire. Socrates’ desire — even though he knew it — he wanted to see it manifest in its sign, to know that the other, the object, agalma, was at his mercy.
Or, c'est justement d'avoir échoué dans cette entreprise qui pour Alcibiade le couvre de honte, et fait de sa confession quelque chosed'aussi chargé. Le démon de l'Aἰδώς, de la pudeur, dont j'ai fait état devant vous en son temps à ce propos, est ce qui intervient ici. C'est cela qui est violé. C'est que devant tous est dévoilé dans son trait le secret le plus choquant, le dernier ressort du désir, qui oblige toujours dans l'amour à le dissimuler plus ou moins sa visée est la chute de l'Autre, A, en autre, a. Et par-dessus le marché, il apparaît en cette occasion qu'Alcibiade a échoué dans son entreprise, en tant qu'elle était de faire, de cet échelon, déchoir Socrate.
Now, it is precisely his failure in this endeavor that covers Alcibiades with shame and makes his confession such a weighty matter. The demon of Aἰδώς (modesty/shame), which I previously brought to your attention concerning this episode, intervenes here. This is what is violated. What is unveiled before all is the most shocking secret – the ultimate spring of desire, which in love always compels us to conceal more or less its aim: the downfall of the Other (A) into otherness (a). Moreover, it appears on this occasion that Alcibiades failed in his enterprise insofar as it sought to make Socrates fall from this position.
Que peut-on voir de plus proche en apparence de ce que l'on peut appeler une recherche de la vérité? On pourrait croire que c'est là le dernier terme d'une telle recherche, non pas dans sa fonction d'épure, d'abstraction, de neutralisation de tous les éléments, mais bien au contraire dans ce qu'elle apporte de valeur de résolution, voire d'abso- lution. C'est bien different, vous le voyez, du simple phénomène d'une tâche non achevée, comme on dit.
What could appear closer to what we call a quest for truth? One might believe this to be the final term of such a quest – not in its function of refinement, abstraction, or neutralization of all elements, but rather in what it delivers as a value of resolution, even absolution. This is quite different, you see, from the mere phenomenon of an unfinished task, as it is called.
Une confessión publique, faite jusqu'à son terme dernier, avec toute la charge religieuse que nous y attachons à tort ou à raison, voilà bien ce dont il semble qu'il s'agisse. Mais ne semble-t-il pas aussi bien que c'est sur ce témoignage éclatant rendu à la supériorité de Socrate que devrait s'achever l'hommage rendu au maître? N'est-ce pas ce qui soulignerait ce que certains ont désigné comme la valeur apologétique du Banquet?
A public confession carried to its ultimate conclusion, with all the religious charge we rightly or wrongly attach to it – this seems to be what is at stake. But does it not also seem that this radiant testimony to Socrates' superiority should culminate the homage paid to the master? Would this not underscore what some have designated as the apologetic value of The Symposium?
Vous savez en effet les accusations dont Socrate, même après sa mort, restait chargé, en particulier dans le pamphlet d'un nommé Polycrate. Chacun sait que Le Banquet a été en partie fait en relation à ce libelle nous avons quelques citations d'autres acteurs qui l'accuse encore, à cette époque, d'avoir dévoyé Alcibiade et bien d'autres, de leur avoir indiqué que la voie était libre pour la satisfaction de tous leurs désirs.
You are aware of the accusations still weighing on Socrates even after his death, particularly in the libelous pamphlet by one Polycrates. As we know, The Symposium was partly composed in response to this text – we have some citations showing how Polycrates continued accusing Socrates of having led Alcibiades and others astray, of having shown them that the path was clear for satisfying all their desires.
Or, que voyons-nous? Un paradoxe. Une vérité est là, mise au jour, qui semble en quelque sorte se suffire à elle-même, mais tout un chacun sent que la question demeure pourquoi tout cela? A qui cela s'adresse-t-il? Qui s'agit-il d'instruire au moment où la confession se produit? Ce n'est certainement pas les accusateurs de Socrate. Quel est le désir qui pousse Alcibiade à se déshabiller ainsi en public? N'y a-t-il pas là un paradoxe qui vaut d'être relevé? Vous le verrez à y regarder de près, ce n'est pas si simple.Ce que tout le monde perçoit comme une interprétation de Socrate, l'est en effet. Socrate rétorque à Alcibiade Tout ce que tu viens de faire là, et Dieu sait que ce n'est pas évident, eh bien; c'est pour Agathon. Ton désir est plus secret que tout le dévoilement auquel tu viens de te livrer. Il vise maintenant encore un autre. Et cet autre, je tè le désigne, c'est Agathon.
Yet what do we witness? A paradox. A truth is laid bare here, seemingly self-sufficient, yet everyone senses the lingering question: Why all this? To whom is it addressed? Who is meant to be instructed by this confession? It is certainly not Socrates' accusers. What desire drives Alcibiades to strip himself bare in public thus? Is there not a paradox here worth noting? Upon closer examination, you will find it is not so simple. What everyone perceives as an interpretation of Socrates is indeed just that. Socrates retorts to Alcibiades: "All you've just done here – and heaven knows it's far from evident – well, this is for Agathon. Your desire is more secretive than any disclosure you've just made. It now aims at another. And this other, I tell you, is Agathon."
• Paradoxalement, ce que révèle l'interprétation de Socrate, ce qu'elle met à la place de ce qui se manifeste, n'est pas quelque chose de fantasmatique venant du fond du passé et n'ayant plus d'existence. À entendre Socrate, c'est bel et bien la réalité qui ferait office de ce que rious pourrions appeler un transfert, dans le procès de la recherche de labvérité. En d'autres termes, pour que vous m'entendiez bien, c'est comme si quelqu'un venait dire pendant le procès d'Edipe- Edipe ne poursuit d'une façon si haletante sa recherche de la vérité, qui doit lemener à sa perte, que parce qu'il n'a qu'une fin, c'est de s'échapper avec Antigone. Telle est la situation paradoxale devant laquelle nous met l'interprétation de Socrate.
Paradoxically, what Socrates' interpretation reveals – what it substitutes for the manifest content – is not some fantasmatic element from the depths of the past now devoid of existence. According to Socrates, it is indeed reality that would serve as what we might call a transference within the process of truth-seeking. To put it plainly, it is as if someone were to declare during Oedipus' trial: "Oedipus pursues his breathless quest for truth – which must lead to his ruin – for no other reason than to escape with Antigone." Such is the paradoxical situation in which Socrates' interpretation places us.
Il y a, bien sûr, tout un chatoiement de détails. On voit bien par quel biais cela peut servir à éblouir les moineaux que de faire un acte brillant, de montrer de quoi on est capable. Mais de tout cela, dit Socrate, en fin de compte rien ne tient.
There is, of course, a whole play of details. We clearly see through what cracks this might serve to dazzle the sparrows – by performing a brilliant act, showing off one's capabilities. But of all this, Socrates says, ultimately nothing holds.
all s'agit bel et bien d'un acte dont on se demande jusqu'où Socrate sait ce qu'il fait. Car quand il répond à Alcibiade, ne semble-t-il pas mériter de tomber sous le coup de l'accusation de Polycrate? Lui, Socrate, savant dans les matières de l'amour, désigne à Alcibiade où estu son désir, et fait bien plus que le désigner, puisqu'il va, en quelque sorte, jouer le jeu de ce désir par procuration. En effet, tout de suite aptès, Socrate s'apprête à faire l'éloge d'Agathon. Et puis, tout d'un coup, par un arrêt de la caméra, il est escamoté, nous n'y voyons que du feu, par l'effet d'une nouvelle entrée de fêtards. Grâce à quoi la question reste énigmatique. Le dialogue peut revenir indéfiniment sur lui-même, 'nous ne saurons pas ce que Socrate sait de ce qu'il fait.
We are indeed dealing with an act that makes us wonder: To what extent does Socrates know what he's doing? For when he answers Alcibiades, does he not appear to merit Polycrates' accusation? Socrates, this expert in matters of love, points out to Alcibiades where his desire lies – and does more than merely indicate it, for he will in some way act as a proxy for this desire. Indeed, immediately afterward, Socrates prepares to deliver Agathon's eulogy. Then suddenly, through a freeze-frame effect, he vanishes – we're left blinking – as new revelers burst in. Thus the question remains enigmatic. The dialogue can endlessly circle back on itself – we shall never know what Socrates knows about his own actions.
Ou bien est-ce Platon qui se substitue alors à lui? Sans doute, puisque c'est lui qui a écrit le dialogue, lui le sachant un peu plus, et permettant aux siècles de s'égarer sur ce que lui, Platon, nous désigne comme la vraie raison de l'amour, en croyant que c'est de mener le sujet sur les échelles qui lui permettent l'ascension vers un beau deplus en plus confondu avec le beau suprême. Cela dit, ce n'est pas du tout ce à quoi, à suivre le texte, nous nous sentons obligés.
Or is it Plato who substitutes himself here? Undoubtedly, since he is the one who wrote the dialogue, knowing a bit more himself, and allowing centuries to wander astray over what he, Plato, designates for us as love’s true reason — believing it leads the subject up the ladder enabling ascent toward a beauty increasingly conflated with supreme Beauty. That said, this is not at all what we feel compelled to follow in the text.
Tout au plus, comme analystes, pourrions-nous dire ceci.
At most, as analysts, we might say this:
Si le désir de Socrate, comme il semble être indiqué dans ses propos, n'est autre chose que d'amener ses interlocuteurs au γνώθι σεαυτόν, ce qui se traduit à l'extrême, dans un autre registre, par occupe-toi de ton âme, alors, nous pouvons penser que c'est à prendre au sérieux. Pour une part en effet, et je vous expliquerai par quel mécanisme, Socrate est un de ceux à qui nous devons d'avoir une âme — je veux dire, d'avoir donné consistance à un certain point désigné par l'interrogation socratique, avec ce qu'elle engendre de transfert. Mais s'il est vrai que ce que Socrate désigne ainsi, c'est, sans le savoir, le désir du sujet tel que je le définis et tel que Socrate se manifeste effectivement devant nous s'en faire ce qu'il faut bien appeler le complice — si c'est cela, et qu'il le fasse sans le savoir, voici Socrate à une place que nous pouvons tout à fait comprendre, et nous pouvons comprendre en même temps comment, en fin de compte, il a enflammé Alcibiade.
If Socrates’ desire, as seems indicated in his speech, is nothing other than leading his interlocutors to γνώθι σεαυτόν (know thyself) — which translates, in an extreme register, to “tend to your soul” — then we can take this seriously. For in part, and I will explain by what mechanism, Socrates is one of those to whom we owe having a soul — I mean, having given consistency to a certain point designated by Socratic questioning, with what it engenders in transference. But if it is true that what Socrates thus designates is, without knowing it, the subject’s desire as I define it — and as Socrates manifestly becomes its accomplice before us — if this is so, and he does so unwittingly, here Socrates occupies a position we can fully grasp, and we can simultaneously understand how, ultimately, he inflamed Alcibiades.
Car le désir dans sa racine et son essence, c'est le désir de l'Autre, et c'est ici à proprement parler qu'est le ressort de la naissance de l'amour, si l'amour, c'est ce qui se passe dans cet objet vers lequel nous tendons la main par notre propre désir, et qui, au moment où notre désir fait éclater son incendie, nous laisse apparaître un instant cette réponse, cette autre main qui se tend vers nous comme son désir.
For desire in its root and essence is the desire of the Other. Here lies the very spring of love’s birth — if love is what occurs in that object toward which we reach out through our own desire, and which, at the moment our desire ignites its blaze, fleetingly reveals to us that answering hand, that Other hand reaching toward us as *its* desire.
Ce désir se manifeste toujours pour autant que nous ne savons pas. Et Ruth ne savait pas ce que Dieu voulait d'elle. Mais pour ne pas savoir ce que Dieu voulait d'elle, il fallait tout de même qu'il fût question que Dieu voulût d'elle quelque chose. Et si elle n'en sait rien, ce n'est pas parce qu'on ne sait pas ce que Dieu voulait d'elle, mais parce qu'à cause de ce mystère, Dieu est éclipsé — mais il est toujours là.
This desire manifests itself precisely insofar as we do not know. And Ruth did not know what God wanted of her. Yet for her not to know what God wanted, it was still necessary that God *did* want something of her. If she remains ignorant, it is not because we do not know what God wanted, but because God is eclipsed by this mystery — yet remains ever present.
C'est dans la mesure où ce que Socrate désire, il ne le sait pas, et que c'est le désir de l'Autre, c'est dans cette mesure qu'Alcibiade est possédé, par quoi ? — par un amour dont on peut dire que le seul mérite de Socrate est de le désigner comme amour de transfert, et de le renvoyer à son véritable désir.
It is insofar as Socrates desires without knowing — insofar as it is the desire of the Other — that Alcibiades is possessed. By what? By a love whose sole merit in Socrates is to designate it as transference love and redirect it to its true desire.
Tels sont les points que je voulais aujourd'hui fixer à nouveau pour poursuivre la prochaine fois sur ce que je pense pouvoir montrer avec évidence, à savoir combien l'articulation dernière du Banquet, cet apologue, ce scénario qui confine au mythe, nous permet de structurer autour de la position de deux désirs la situation de l'analysé en présence de l'analyste.
These are the points I wished to reaffirm today to continue next time with what I believe I can clearly demonstrate: how the ultimate articulation of the Symposium — this parable, this scenario bordering on myth — allows us to structure the analysand’s position vis-à-vis the analyst around the interplay of two desires.
Nous pourrons alors la restituer vraiment à son véritable sens de situation à deux, de situation à deux réelle. Nous pourrons du même coup mettre exactement à leur place les phénomènes d'amour quelquefois ultra-précoces qui s'y produisent, si déroutants pour ceux qui abordent ces phénomènes — et puis les phénomènes progressivement plus complexes à mesure qu'ils se font plus tardifs, bref tout le contenu de ce qui se passe sur le plan imaginaire. C'est sur ce plan que le développement moderne de l'analyse a cru devoir construire, et non sats fondement, toute la théorie de la relation d'objet, celle aussi de la projection, terme qui est bien loin de se suffire, et en fin de compte toute la théorie de ce qu'est, pendant l'analyse, l'analyste pour l'analysé.
We can then restore it to its true sense as a real dyadic situation. In doing so, we can precisely situate those sometimes ultra-preocious love phenomena arising there — so disorienting for those approaching them — and the progressively more complex phenomena as they emerge later. In short, all that unfolds on the imaginary plane. It is on this plane that modern psychoanalysis has sought to construct — though not as its foundation — the entire theory of object relations, projection (a term far from self-sufficient), and ultimately the theory of what the analyst is for the analysand during analysis.
Cela ne peut se concevoir sans situer correctement la position que l'analyste lui-même occupe par rapport au désir constitutif de l'analysé, qui est ce avec quoi s'y engage le sujet, à savoir — Qu'est-ce qu'il veut?
This cannot be conceived without properly situating the analyst’s own position relative to the analysand’s constitutive desire — that with which the subject engages, namely: What does he want?
L'inconscient est d'abord de l'Autre.
The unconscious is first of all the Other’s.
Le désir chez l'analyste.
Desire in the analyst.
La partie de bridge analytique.
The analytic bridge game.
Paula Heimann et Money-Kyrle.
Paula Heimann and Money-Kyrle.
L'effet latent, lié à l'inscience.
The latent effect tied to unknowing.
J'ai terminé la dernière fois, à votre satisfaction semble-t-il, sur un point de ce qui constitue un des éléments, et peut-être l'élément fondamental, de la position du sujet dans l'analyse. C'était la question où se recoupe pour nous la définition du désir comme le désir de l'Autre, question en somme marginale, mais qui s'indique par là comme foncière dans la position de l'analysé par rapport à l'analyste, même s'il ne se la formule pas — qu'est-ce qu'il veut ?
Last time, I concluded — to your apparent satisfaction — on a point constituting one element, perhaps the fundamental element, of the subject’s position in analysis. This was the question intersecting our definition of desire as the desire of the Other — a marginal question in appearance, yet thereby signaling itself as foundational to the analysand’s position relative to the analyst, even if unformulated: What does he want?
Aujourd'hui, après avoir poussé cette pointe, nous allons refaire un pas en arrière comme nous l'avions annoncé au début de notre propos de la dernière fois, et nous avancer dans l'examen des modes sous lesquels les autres théoriciens que nous-mêmes, de par les évidences de leur praxis, manifestent en somme la même topologie que celle que je suis en train d'essayer de fonder devant vous, en tant qu'elle rend possible le transfert.
Today, after sharpening this point, we will step back as announced at the outset of our last session, advancing instead to examine how other theorists — through the evidences of their praxis — manifest the same topology I am attempting to ground here. A topology making transference possible.
Pour en témoigner à leur façon, il n'est pas forcé, en effet, qu'ils la formulent comme nous. Cela me semble d'évidence. Comme je l'ai écrit quelque part, on n'a pas besoin d'avoir le plan d'un appartement pour se cogner la tête contre les murs. Je dirai même plus — pour cette opération, on se passe normalement assez bien du plan. Par contre, la réciproque n'est pas vraie. Contrairement à un schéma primitif de l'épreuve de la réalité, il ne suffit pas de se cogner la tête contre les murs pour reconstituer le plan d'un appartement, surtout si on fait cette expérience dans l'obscurité. L'exemple qui m'est cher, de Théodore cherche des allumettes, est là pour vous l'illustrer.C'est une métaphore peut-être un peu forcée, peut-être pas non plus si forcée qu'il peut encore vous apparaître. C'est ce que nous allons voir à l'épreuve, à l'épreuve de ce qui se passe de nos jours quand les analystes parlent du transfert.
To testify to this in their own way, practitioners need not necessarily formulate it as we do. This seems evident to me. As I once wrote elsewhere, one doesn’t need a floorplan to bang one’s head against walls. I would go further—for this operation, one normally manages quite well without any plan. Conversely, the inverse is not true. Contrary to a primitive schema of reality-testing, banging one’s head against walls does not suffice to reconstruct an apartment’s floorplan—especially if conducted in darkness. The example dear to me, Théodore Looks for Matches, serves to illustrate this. This metaphor may be somewhat forced—or perhaps not as forced as it might still appear to you. We shall see this tested against what occurs today when analysts speak of transference.
Quand les analystes parlent actuellement du transfert, de quoi parlent-ils ? Allons droit au plus actuel de cette question telle qu'elle se propose pour eux. Elle se propose là même où vous sentez bien que je la centre cette année, à savoir du côté de l'analyste. Et pour tout dire, ce que les théoriciens, et les plus avancés, les plus lucides, articulent le mieux quand ils l'abordent, c'est la question dite du contre-transfert.
When contemporary analysts speak of transference, what precisely do they discuss? Let us proceed directly to the most current formulation of this question as it presents itself to them. It arises precisely where you sense I have centered this year’s inquiry—namely, on the analyst’s side. To be blunt, what theorists—even the most advanced and lucid—articulate most clearly when approaching this matter is the so-called question of counter-transference.
Je voudrais vous rappeler là-dessus des vérités premières. Ce n'est pas parce qu'elles sont premières qu'elles sont toujours exprimées, et si elles vont sans dire, elles vont encore mieux en les disant,
I wish to recall here certain elementary truths. Their primacy does not guarantee their consistent expression. If these truths go without saying, they bear repeating all the more.
Sur la question du contre-transfert, il y a d'abord l'opinion commune. C'est celle de chacun pour avoir un peu approché le problème. C'est l'idée première que l'on s'en fait, la première au sens de l'idée la plus commune qui en est donnée, mais aussi le plus ancien abord de la question, car la notion du contre-transfert a toujours été présente dans l'analyse. Très tôt, dès le début de l'élaboration de la notion de transfert, tout ce qui chez l'analyste représente son inconscient en tant que, dirons-nous, non analysé, a été considéré comme nocif pour sa fonction et son opération d'analyste.
Regarding counter-transference, we first encounter common opinion—the initial notion held by anyone who has marginally engaged the problem. This represents both the most widespread conception and the earliest approach to the question, for the notion of counter-transference has always been present in analysis. Very early, from the initial elaboration of transference itself, whatever in the analyst represents their unconscious as unanalyzed—let us provisionally say—has been considered detrimental to their analytic function and operation.
Dans l'opinion que l'on s'en fait, c'est pour autant que quelque chose est là resté dans l'ombre qu'il devient la source de réponses non maîtrisées, et, surtout, de réponses aveugles. C'est ce qui fait que l'on insiste sur la nécessité d'une analyse didactique poussée fort loin nous prenons des termes vagues pour commencer parce que, comme il est écrit quelque part, si l'on négligeait tel coin de l'inconscient de l'analyste, il en résulterait de véritables taches aveugles, d'où s'ensuivrait éventuellement dans la pratique tel fait plus ou moins grave ou ficheux non-reconnaissance, intervention manquée, inopportunité de telle autre, voire même erreur. Ceci est un discours effecti-vement tenu, que je mets au conditionnel, entre guillemets, sous réšerve, auquel je ne souscris pas d'emblée, mais qui est admis.
In this commonly held view, residual obscurities become sources of uncontrolled—and above all, blind—responses. Hence the emphasis on the necessity of a didactic analysis pursued to great lengths (we begin with vague terms because, as noted elsewhere, neglecting certain corners of the analyst’s unconscious would produce veritable blind spots, potentially leading to grave or regrettable consequences in practice: misrecognitions, botched interventions, untimely remarks, even errors). This discourse—which I place under conditional quotation marks, with reservations, and do not immediately endorse—is effectively maintained within analytic circles.
1 Mais, d'autre part, on ne peut pas manquer de rapprocher de ce propos celui-ci, que c'est à la communication des inconscients qu'en fin.de compte il faudrait se fier pour que se produisent au mieux chez l'analyste les aperceptions 'décisives.
1 However, one cannot avoid juxtaposing this position with its counterpart: that ultimate reliance must be placed on unconscious communication to produce the analyst’s most decisive insights.
2 Ainsi, ce ne serait pas tant d'une longue expérience de l'analyste, d'une connaissance étendue de ce qu'il peut rencontrer dans la struc- tute, que nous devrions attendre la plus grande pertinence, ce saut du lion dont nous parle Freud, qui ne se fait qu'une fois dans ses réalisa fiqns les meilleures — non, c'est de la communication des inconscients.
2 Thus, the analyst’s most pertinent interventions—Freud’s lion’s leap, achieved only once in his most successful realizations—would derive not from extensive clinical experience or structural knowledge, but precisely from this unconscious communication.
C'est de là que ressortirait ce qui, dans l'analyse existante concrète, jirait au plus loin, au plus profond, au plus grand effet. Il n'y aurait pas d'analyse où doive manquer tel de ces moments qui en témoigneraient.
3 From this would emerge what penetrates furthest, deepest, and with greatest effect within the concrete analytic situation. No analysis should lack such moments testifying to this dynamic.
C'est directement, en somme, que l'analyste serait informé de ce qui se passe dans l'inconscient de son patient. Cette voie de transmission reste pourtant assez problématique dans la tradition. Comment devons- nous concevoir cette communication des inconscients?
In short, the analyst would be directly informed of the patient’s unconscious processes. Yet this transmission route remains problematic within tradition. How are we to conceptualize this unconscious communication?
3 Même d'un point de vue heuristique, voire critique, je ne suis pas là pour aiguiser les antinomies et fabriquer des impasses artificielles. Je ne dis pas qu'il y ait là quelque chose d'impensable, et qu'il serait antinomique de définir l'analyste idéal à la fois comme celui chez qui, à la limite, il ne resterait plus rien d'inconscient, mais qui, en même temps, en conserverait encore une bonne part. Ce serait faire là une opposition infondée.
4 Even from a heuristic or critical standpoint, I am not here to sharpen antinomies or construct artificial impasses. I do not claim this terrain is unthinkable, nor that defining the ideal analyst as both (limitlessly) devoid of unconscious residue and (simultaneously) retaining substantial unconscious elements would be antinomic. Such opposition would be unfounded.
4 À pousser les choses à l'extrême, on peut concevoir un inconscient- réserve. Il faut bien admettre qu'il n'y a chez quiconque aucune élu- čidation exhaustive de l'inconscient, quelque loin que soit poussée une analyse. Cette réserve d'inconscient admise, on peut concevoir fort bien que le sujet averti, précisément par l'expérience de l'analyse didac- tique, sache, en quelque sorte, en jouer comme d'un instrument, comme de la caisse du violon dont par ailleurs il possède les cordes.
5 Pushing matters to extremes, one might posit an unconscious-reserve. We must concede that no exhaustive elucidation of the unconscious exists in anyone, however far analysis progresses. Accepting this unconscious reserve, we can readily conceive that the analyzed subject—precisely through didactic analysis—might learn to wield it instrumentally, like a violin’s resonant body complementing its strings.
Ce n'est tout de même pas d'un inconscient brut qu'il s'agit chez lui, mais d'un inconscient assoupli, d'un inconscient plus l'expérience de cet inconscient.
What operates here is not raw unconsciousness, but a pliable unconscious—an unconscious tempered by its own analytic experience.
5 À ces réserves près, il reste pourtant à sentir la nécessité légitime d'élucider le point de passage où cette qualification est acquise, et oùpeut être atteint ce qui est affirmé par la doctrine comme étant, dans son fond, l'inaccessible à la conscience. C'est en effet comme tel que nous devons toujours poser le fondement de l'inconscient. Ce n'est pas qu'il soit accessible aux hommes de bonne volonté — il ne l'est pas. C'est dans des conditions strictement limitées que l'on peut l'atteindre, par un détour, le détour de l'Autre, qui rend nécessaire l'analyse, et réduit de façon infrangible les possibilités de l'auto-analyse. Comment situer le point de passage où ce qui est ainsi défini peut néanmoins être utilisé comme source d'information incluse dans une praxis directive ?
5 Subject to these reservations, it remains necessary to grasp the legitimate need to elucidate the transitional point where this qualification is acquired—where what the doctrine affirms as the unconscious’s fundamentally inaccessibility to consciousness may be reached. For it is precisely as such that we must always posit the unconscious’s foundation. It is not that it is accessible to men of good will—it is not. It can be attained only under strictly limited conditions, through a detour—the detour of the Other—which renders analysis necessary and irreducibly constricts the possibilities of self-analysis. How are we to situate this transitional point where what is thus defined can nevertheless be utilized as a source of information embedded within a directive praxis?
En poser la question n'est pas faire une vaine antinomie. Ce qui nous dit que c'est ainsi que le problème se pose d'une façon valable, je veux dire qu'il est soluble, c'est que les choses se présentent bien de cette façon.
To pose this question is not to construct a sterile antinomy. What assures us that the problem is validly framed here—I mean, soluble—is that things do in fact present themselves in this manner.
À vous du moins, qui avez les clés, quelque chose vous en rend tout de suite l'accès reconnaissable, c'est qu'il y a une priorité logique à ce que vous entendez — à savoir que c'est d'abord comme inconscient de l'Autre que se fait toute expérience de l'inconscient. C'est d'abord chez ses malades que Freud a rencontré l'inconscient. Et pour chacun de nous, même si c'est élidé, c'est d'abord comme inconscient de l'Autre que s'ouvre toujours l'idée qu'un truc pareil puisse exister. Toute découverte de son propre inconscient se présente comme un stade de la traduction en cours d'un inconscient qui est d'abord incons- cient de l'Autre. De sorte qu'il n'y a pas tellement à s'étonner que l'on puisse admettre que, même pour l'analyste qui a poussé très loin ce stade de la traduction, celle-ci puisse toujours reprendre au niveau de l'Autre — ce qui, évidemment, ôte beaucoup de sa portée à l'anti- nomie que j'évoquais tout à l'heure comme pouvant être faite, tout en indiquant aussitôt qu'elle ne saurait l'être que de façon abusive.
At least for you, who hold the keys, something immediately renders this recognizable: there is a logical priority to what you understand—namely, that all experience of the unconscious occurs first as the unconscious of the Other. It was in his patients that Freud first encountered the unconscious. For each of us, even if elided, the idea that such a thing could exist always opens first as the unconscious of the Other. Every discovery of one’s own unconscious emerges as a stage in the ongoing translation of an unconscious that is first the unconscious of the Other. Thus, we need not be astonished that we can admit how, even for the analyst who has advanced far in this translational process, it may always resume at the level of the Other—which, of course, significantly undermines the antinomy I earlier evoked as a possible (though abusive) objection.
Ce que je vous dis de la relation à l'Autre est bien fait pour exorciser en partie cette crainte que nous pouvons ressentir de ne pas sur nous- même en savoir assez. Nous y reviendrons, car je ne prétends pas vous inciter à vous tenir quitte de tout souci à cet égard — c'est bien loin de ma pensée. Seulement, une fois admise la fonction de l'Autre, il reste que nous rencontrons là le même obstacle que nous rencontrons avec nous-mêmes dans notre analyse, quand il s'agit de l'inconscient. À savoir ce qui est l'élément très essentiel, pour ne pas dire históri-quement originel, de mon enseignement le pouvoir positif de méconnaissance qu'il y a dans les prestiges du moi au sens le plus large, dans la capture imaginaire.
What I tell you about the relation to the Other should partly exorcize the anxiety we may feel about not knowing enough about ourselves. We shall return to this, for I do not mean to encourage complacency here—far from it. Yet once the function of the Other is admitted, we confront the same obstacle we meet within ourselves during analysis when grappling with the unconscious: namely, the element most essential (if not historically originary) to my teaching—the positive power of misrecognition inherent in the ego’s Imaginary capture, in the broadest sense.
All importe de noter ici que ce domaine, qui est tout mêlé au déchif frage, de l'inconscient dans notre expérience d'analyse personnelle, a une position qu'il faut bien dire différente quand il s'agit de notre rapport à l'Autre. Ici apparaît ce que j'appellerai l'idéal stoïcien que F'on se fait de l'analyse.
It is crucial to note here that this domain, so entangled with deciphering the unconscious in our personal analytic experience, occupies a distinct position when it comes to our relation to the Other. Here emerges what I will call the Stoic ideal projected onto analysis.
On a d'abord identifié les sentiments, disons en gros, négatifs ou positifs, que l'analyste peut avoir vis-à-vis de son patient, avec les effets chez lui d'une non complète réduction de la thématique de son propre inconscient. Mais si cela est vrai pour lui-même dans sa relation d'amour-propre, dans son rapport au petit autre à l'intérieur de soi, ce par quoi il se voit autre qu'il n'est ce qui a été entrevu, découvert, bien, avant l'analyse, cette considération n'épuise pas du tout la question de ce qui se passe légitimement quand il a affaire à ce petit autre, à l'autre de l'imaginaire, au-dehors.
Initially, analysts identified the feelings—broadly speaking, negative or positive—that an analyst might have toward a patient with the effects of their own unconscious thematics not being fully reduced. But while this holds for the analyst’s self-relation (their narcissism, their rapport with the little other within—the mechanism through which they see themselves as other than they are, glimpsed and exposed even before analysis), such considerations do not exhaust the question of what legitimately occurs when engaging with the little other, the Imaginary other, out there.
Mettons les points sur les i. La voie de l'apathie stoïcienne demande que le sujet reste insensible aux séductions comme aux sévices éven- tuels de ce petit autre au-dehors, en tant que ce petit autre au-dehors a toujours sur lui quelque pouvoir, petit ou grand, ne serait-ce que le pouvoir de l'encombrer par sa présence. Si l'analyste s'écarte de cette vdie, est-ce à dire que cela soit à soi tout seul imputable à quelque insuffisance de la préparation de l'analyste en tant que tel? Absolument pas, en principe.
Let me be explicit. The path of Stoic apathy demands that the subject remain insensible to both the seductions and potential abuses of this external little other—insofar as this external little other always exerts some power over them, however minor, even if merely the power to encumber through presence. If the analyst deviates from this path, does this alone implicate some insufficiency in their analytic preparation? Absolutely not, in principle.
Acceptez ce stade de ma démarche. Ce n'est pas dire que j'y aboutis. Je vous propose simplement cette remarque de la reconnaissance a l'inconscient, nous n'avons pas lieu de poser qu'elle mette par Elle-même l'analyste hors de la portée des passions. Ce serait impliquer que c'est toujours, et par essence, de l'inconscient que provient l'effet total, global, toute l'efficience d'un objet sexuel, ou de quelque autre objet capable de produire une aversion quelconque, physique.
Accept this stage of my argument—not as its conclusion, but as a provisional remark. To recognize the unconscious, we need not posit that such recognition inherently places the analyst beyond the reach of passions. That would imply that the total, global effect—the entire efficacy—of a sexual object (or any other object provoking physical aversion) always and essentially originates in the unconscious.
En quoi cela serait-il nécessité, je le demande? si ce n'est pour
ceux qui font la confusion grossière d'identifier l'inconscient comme
tel avec la somme des puissances des Lebenstriebe
. C'est ce qui diffé-
rencie radicalement la portée de la doctrine que j'essaye d'articuler
devant vous. Il y a bien entendu entre les deux un rapport. Ce rapport,il s'agit même d'élucider pourquoi il peut s'établir, pourquoi ce sont
les tendances de l'instinct de vie qui sont ainsi offertes à ce rapport à
l'inconscient. Remarquez bien que ce ne sont pas n'importe lesquelles
parmi elles, mais spécialement celles que Freud a toujours, et tenace-
ment, cernées comme les tendances sexuelles. Il y a bien une raison
si celles-là sont spécialement privilégiées, captivées, captées par le res-
sort de la chaîne signifiante, en tant que c'est elle qui constitue le sujet
de l'inconscient.
Why would this be necessary, I ask? If not for those who commit the crude confusion of identifying the unconscious as such with the sum of the powers of the Lebenstriebe
(life instincts). This is what radically differentiates the scope of the doctrine I am attempting to articulate before you. There is certainly a relation between the two. This relation—indeed, it is a matter of elucidating why it can be established, why the drives of the life instinct are thus offered to this relation with the unconscious. Note well that it is not just any among them, but specifically those which Freud persistently circumscribed as the sexual drives. There is indeed a reason why these are specially privileged, captivated, captured by the spring of the signifying chain, insofar as it constitutes the subject of the unconscious.
Cela dit, à ce stade de notre interrogation il vaut de poser la question pourquoi un analyste, sous prétexte qu'il est bien analysé, serait-il insensible à telle érection d'une pensée hostile qu'il peut percevoir dans une présence qui est là? et qu'il faut bien sûr supposer, pour que quelque chose de cet ordre se produise, n'être pas là en tant que présence d'un malade, mais comme présence d'un être qui tient de la place. Et plus nous le supposerons imposant, plein, normal, plus légi- timement il pourra se produire en sa présence toutes les espèces pos- sibles de réaction. Et de même, sur le plan intrasexuel par exemple, pourquoi en soi le mouvement de l'amour ou de la haine serait-il exclu? Pourquoi disqualifierait-il l'analyste dans sa fonction ?
That said, at this stage of our inquiry, it is worth posing the question: why should an analyst, under the pretext of being well-analyzed, be insensible to the eruption of a hostile thought they might perceive in a presence that is there? And we must of course suppose, for something of this order to occur, that this presence is not there as a patient, but as a being who occupies space. The more we suppose them imposing, full, normal, the more legitimately all possible species of reaction may be produced in their presence. Similarly, on the intrasexual plane, for example, why should the movement of love or hatred be excluded? Why would it disqualify the analyst in their function?
À cette façon de poser la question, il n'y a pas d'autre réponse que celle-ci en effet, pourquoi pas? Je dirai même mieux mieux l'analyste sera analysé, plus il sera possible qu'il soit franchement amou- reux, ou franchement en état d'aversion, de répulsion, sur les modes les plus élémentaires du rapport des corps entre eux, par rapport à son partenaire.
To this way of posing the question, there is no other answer than this: indeed, why not? I will even say better—the better analyzed the analyst is, the more possible it becomes that they may be frankly in love, or frankly in a state of aversion, of repulsion, through the most elementary modes of bodily rapport, toward their partner.
Ce que je dis là va un peu fort, en ce sens que cela nous gêne. Et si nous considérons qu'il doit bien y avoir tout de même quelque chose de fondé dans l'exigence de l'apathie analytique, il doit bien falloir qu'elle s'enracine ailleurs. Mais alors, il faut le dire.
What I say here is somewhat jarring, in the sense that it troubles us. And if we consider that there must after all be something founded in the demand for analytic apathy, it must surely take root elsewhere. But then, it must be stated.
Et nous sommes, nous, en mesure de le dire.
And we, for our part, are in a position to articulate it.
Si je pouvais vous le dire tout de suite, si le chemin déjà parcouru me permettait de vous le faire entendre, bien sûr je vous le dirais. Maisj'a'encore du chemin à vous faire parcourir avant de pouvoir vous en dormer la formule, et la formule stricte, précise.
If I could tell you immediately, if the path already traversed allowed me to make you hear it, of course I would. But I still have ground to cover before I can give you its formula—the strict, precise formula.
Néanmoins, quelque chose peut d'ores et déjà en être dit, qui pourrait satisfaire jusqu'à un certain point. La seule chose que je vous dermande, c'est justement de ne pas en être trop satisfaits.
Nevertheless, something can already be said here that might satisfy up to a certain point. The only thing I ask of you is precisely not to be too satisfied by it.
C'est ceci si l'analyste réalise comme l'image populaire, ou aussi bien l'image déontologique, de l'apathie, c'est dans la mesure où il est possédé d'un désir plus fort que les désirs dont il pourrait s'agir, à savoir d'en venir au fait avec son patient, de le prendre dans ses bras, dude le passer par la fenêtre.
It is this: if the analyst realizes the popular image—or equally the deontological image—of apathy, it is insofar as they are possessed by a desire stronger than the desires at play—namely, the desire to get to the point with their patient, to take them in their arms, or to throw them out the window.
Cela arrive. J'augurerais même mal, j'ose le dire, de quelqu'un qui n'aurait jamais senti cela. Mais enfin, à cette pointe près de la possibilité de la chose, cela ne doit pas arriver de façon ambiante.
This happens. I would even venture to say that I would distrust someone who had never felt this. But in any case, beyond this acute possibility, it must not occur as an ambient condition.
Pourquoi cela ne doit-il pas arriver? Est-ce pour la raison, négative, qu'il faut éviter une espèce de décharge imaginaire totale de l'analyse ? dont nous n'avons pas à poursuivre plus loin l'hypothèse, quoiqu'elle serait intéressante. Non, c'est en raison de ceci, qui est ce dont je pose ici la question cette année, que l'analyste dit - Je suis possédé d'un désir plus fort. Il est fondé à le dire en tant qu'analyste, en tant que s'est produite pour lui une mutation dans l'économie de šon désir. Et c'est ici que les textes de Platon peuvent être évoqués.
Why must it not occur? Is it for the negative reason that we must avoid a kind of total imaginary discharge of the analysis?—a hypothesis we need not pursue further, though it would be interesting. No, it is due to this—which is what I am posing as this year's question—that the analyst says: I am possessed by a stronger desire. They are justified in saying this as an analyst, insofar as a mutation has occurred in the economy of their desire. And it is here that Plato’s texts may be invoked.
Il m'arrive de temps en temps quelque chose d'encourageant. Je vous ai fait cette année ce long discours, ce commentaire sur Le Ban-quet, dont je ne suis pas mécontent, je dois le dire, et il se trouve que quelqu'un de mon entourage m'a fait la surprise entendez bien tette surprise au sens qu'a ce terme dans l'analyse, comme quelque chose qui a plus ou moins rapport avec l'inconscient de me pointer dans une note au bas d'une page la citation par Freud d'une partie du discours d'Alcibiade à Socrate.
Something encouraging happens to me from time to time. I have delivered this year’s lengthy discourse, this commentary on The Symposium—with which I am not displeased, I must say—and it so happens that someone close to me surprised me (understand "surprise" here in the sense the term holds in analysis, as something more or less related to the unconscious) by pointing out in a footnote Freud’s citation of a portion of Alcibiades’ speech to Socrates.
Freud aurait pu chercher mille autres exemples pour illustrer ce qui l'occupe à ce moment-là, à savoir le désir de mort mêlé à l'amour. II h'y a qu'à se baisser, pour les exemples, les ramasser à la pelle. Quel-qu'un, comme un cri du cœur, a lancé un jour vers moi cette jaculation Oh, comme je voudrais que vous soyez mort pour deux ans ! Un pareil témoignage, il n'est pas besoin d'aller le chercher dans Le Banquet. Donc, je considère qu'il n'est pas indifferent que dans L'homme auxnats, à un moment essentiel dans sa découverte de l'ambivalence amou-reuse, ce soit au Banquet de Platon que Freud se soit référé. Ce n'est pas un mauvais signe. Ce n'est certainement pas le signe que nous ayons tort d'aller y chercher nous-mêmes nos références.
Freud could have sought a thousand other examples to illustrate his concern here — the death-driven desire mingled with love. Examples abound; one need only stoop to gather them. Someone once exclaimed to me in a burst of passion: Oh, how I wish you were dead for two years! Such testimonies need not be sought in The Symposium. Thus, I consider it significant that in The Rat Man, at an essential moment in his discovery of love's ambivalence, Freud turned to Plato's Symposium. This is no mere coincidence. It certainly does not indicate that we err in seeking our own references there.
Eh bien, dans Platon, dans le Philèbe, Socrate émet quelque part cette pensée que le désir, de tous les désirs le plus fort, doit bien être le désir de la mort, puisque les âmes qui sont dans l'Érèbe y restent. L'argument vaut ce qu'il vaut, mais il prend ici valeur illustrative de la direction où je vous ai déjà indiqué que pouvait se concevoir la réor- ganisation, la restructuration, du désir chez l'analyste. C'est au moins un des points d'amarre, de fixation, d'attache, de la question. Sûrement, nous ne nous en contentons pas.
Now, in Plato's Philebus, Socrates posits somewhere that the strongest of all desires must be the desire for death, since souls remain in Erebus. The argument's merit aside, it illustratively marks the direction I earlier suggested for conceiving the reorganization — the restructuring — of the analyst's desire. This is at least one anchoring point for the question. Admittedly, we cannot rest content here.
Néanmoins, nous pouvons dire plus loin dans la même veine, à propos du détachement de l'analyste par rapport à l'automatisme de répétition, que constituerait une bonne analyse personnelle. Il y a là quelque chose qui doit dépasser ce que j'appellerai la particularité de son détour, aller un peu au-delà, mordre sur le détour spécifique, sur ce que Freud articule quand il pose qu'il est concevable que la répé- tition foncière du développement de la vie ne soit que la dérivation d'une pulsion compacte, abyssale, qu'il appelle, à ce niveau, pulsion de mort, et où ne reste plus que cette ἀνάγκη, la nécessité du retour au zéro de l'inanimé.
Nevertheless, we can push further along these lines regarding the analyst's detachment from repetition automatism — what a successful personal analysis would constitute. There must be something surpassing what I shall call the particularity of its detour, something exceeding the specific circuit Freud articulates when proposing that life's fundamental repetition may derive from a compact, abyssal drive he names — at this level — the death drive. Here, only this ἀνάγκη (necessity) remains: the compulsion to return to the inanimate's zero point.
Métaphore, sans doute. Et métaphore qui n'est exprimée que par une extrapolation, devant laquelle certains reculent, de ce qui est apporté de notre expérience, à savoir de l'action de la chaîne signi- fiante, inconsciente, en tant qu'elle impose sa marque à toutes les manifestations de la vie chez le sujet qui parle. Mais enfin métaphore ou extrapolation qui n'est tout de même pas faite pour rien. Elle nous permet au moins de concevoir que quelque chose en soit possible, et qu'il puisse effectivement y avoir quelque rapport de l'analyste avec Hadès, la mort, comme l'a écrit dans le premier numéro de notre revue une de mes élèves, avec la plus belle hauteur de ton.
A metaphor, undoubtedly. A metaphor expressed through extrapolation from our experience — the action of the unconscious signifying chain imprinting itself upon all manifestations of life in the speaking subject. Some recoil before this. Yet this metaphor is not forged idly. It at least lets us conceive that something might be possible here — that the analyst could indeed have some relation to Hades, to death — as one of my pupils wrote with sublime tone in our journal's inaugural issue.
Joue-t-il ou non avec la mort? J'ai moi-même écrit ailleurs que, dans cette partie qu'est l'analyse, et qui n'est sûrement pas structurable uniquement en termes de partie à deux, l'analyste joue avec un mort. Nous retrouvons là ce trait de l'exigence commune, qu'il doit y avoir dans ce petit autre qui est en lui quelque chose qui soit capable de jouer le mort.Dans la position de la partie de bridge, le S, qu'il est, a en face de lui son propre petit autre, ce en quoi il est avec lui-même dans ce rapport spéculaire en tant qu'il est constitué comme moi. Si nous mettons ici la place désignée de cet autre qui parle et qu'il va entendre, le patient, en tant qu'il est représenté par le sujet barré, le sujet en tant qu'inconnu de lui-même, celui-ci va se trouver avoir ici, en i (a), la place de l'image de son propre petit a à lui appelons l'ensemble, image de petit a au carré, i (a)2, et aura ici l'image ou plutôt la position du grand Autre pour autant que c'est l'analyste qui l'occupe.
Does he play with death or not? I myself have written elsewhere that in the analytic encounter — which surely cannot be structured solely as a two-person game — the analyst plays with a dead person. We rediscover here the common exigency: there must be, within this little other in him, something capable of playing dead. In the bridge-game position, the S that he is faces his own little other — the specular relation constituting his ego. If we situate here the designated place of the speaking other whom he will hear (the patient as barred subject, the subject unknown to himself), this subject will find in i(a) the place of his own little a's image. Let us call this ensemble the squared image of little a, i(a)2, reserving here the image — or rather the position — of the big Other insofar as the analyst occupies it.
C'est dire que l'analysé, lui, a un partenaire. Et vous n'avez pas à vous étonner de trouver conjoint à la même place son propre moi à lùi, l'analysé. Et il doit trouver la vérité de cet autre, qui est le grand Autre de l'analyste.
This means the analysand has a partner. Do not be surprised to find his own ego conjointly occupying this place. He must discover the truth of this other — the analyst's big Other.
Le paradoxe de la partie de bridge analytique, c'est cette abnégation qui fait que, contrairement à ce qui se passe dans une partie de bridge normale, l'analyste doit aider le sujet à trouver ce qu'il y a dans le jeu de son partenaire. Et pour mener ce jeu de qui perd gagne au bridge, l'analyste, lui, ne doit pas avoir en principe à se compliquer la vie avec un partenaire. C'est pour cette raison qu'il est dit que le i (a) de l'analyste doit se comporter comme un mort. Cela veut dire que l'analyste doit toujours savoir ce qu'il y a dans la donne.
The paradox of analytic bridge lies in this abnegation: unlike normal bridge, the analyst must help the subject discern what lies in his partner's hand. To conduct this lose-to-win bridge game, the analyst ideally needs no complicating partner. Hence, it is said that the analyst's i(a) must behave like a dead person. This means the analyst must always know the hand's contents.
Je pense que vous apprécierez la relative simplicité de cette solution dú problème. C'est une explication commune, exotérique, pour le dehors, c'est simplement une façon de parler de ce que tout le monde croit, et quelqu'un qui tomberait ici pour la première fois y trouverait toutes sortes de raisons de satisfaction, et pourrait se rendormir sur ses deux oreilles, rassuré sur ce qu'il a toujours entendu dire, et par exemple, que l'analyste est un être supérieur.
I trust you appreciate this solution's relative simplicity. It is an exoteric explanation — for external consumption, merely articulating common belief. A newcomer here might find manifold satisfactions, reassured by what they've always heard: for instance, that the analyst is a superior being.
Malheureusement, ça ne colle pas.
Unfortunately, this doesn't hold.
Ça ne colle pas, et le témoignage nous en est donné par les analystes eux-mêmes. Non pas seulement sous la forme d'une déploration, la lårme à l'œil, du style nous ne sommes jamais égaux à notre fonction. Dieu merci, cette sorte de déclamation, encore qu'elle existe, nous est épargnée depuis un certain temps, c'est un fait. Un fait dont je ne suis pas, moi ici, le responsable, et que je n'ai qu'à enregistrer.
It doesn't hold, and analysts themselves testify to this. Not merely through lamentations — tearful confessions of inadequacy to their function. Thankfully, such declamations have lately subsided — a fact I merely note, claiming no responsibility for it.
Depuis un certain temps, on admet effectivement dans la pratique analytique que l'analyste doit tenir compte, dans son information etsa manœuvre, des sentiments, non pas qu'il inspire, mais qu'il éprouve dans l'analyse, à savoir de ce que l'on appelle son contre-transfert.
For some time now, it has been effectively admitted within analytic practice that the analyst must account in their information and maneuvers for the feelings—not those they inspire, but those they experience in analysis—namely what is called their counter-transference.
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C'est aux meilleurs cercles analytiques que je fais allusion, et précisément au cercle kleinien.
I allude here to the most distinguished analytic circles, specifically the Kleinian circle.
Vous trouverez facilement ce qu'a écrit Melanie Klein sur ce sujet, ou encore Paula Heimann dans un article intitulé On Counter-Transference.
You will easily find what Melanie Klein has written on this subject, or Paula Heimann in her article titled On Counter-Transference.
Mais ce n'est pas dans tel article précis que vous avez à chercher cette conception, que tout le monde considère actuellement comme acquise. On l'articule plus ou moins franchement, et surtout on comprend plus ou moins bien ce que l'on articule, mais elle est acquise. De quoi s'agit-il?
But it is not in any particular article that one must seek this conception, which everyone now considers established. It is articulated more or less candidly, and above all understood more or less well, but it is established. What is at issue?
Le contre-transfert n'est plus considéré de nos jours comme étant dans son essence une imperfection. Ce qui ne veut pas dire d'ailleurs qu'il ne puisse pas l'être. S'il n'est plus considéré comme une imperfection, il n'en reste pas moins que quelque chose lui fait mériter le nom de contre-transfert, vous allez le voir.
Counter-transference is no longer considered today as being in its essence an imperfection. This does not mean, however, that it cannot be such. If it is no longer seen as an imperfection, it nonetheless retains something that earns it the name of counter-transference—you shall see.
Apparemment, le contre-transfert est exactement de même nature que cette autre phase du transfert sur quoi j'ai entendu la dernière fois centrer la question, en l'opposant au transfert conçu comme automatisme de répétition, à savoir le transfert en tant qu'on le dit positif ou négatif, et que tout le monde entend comme les sentiments éprouvés par l'analysé à l'endroit de l'analyste. Eh bien, le contre-transfert dont il s'agit — et dont il est admis que nous devons tenir compte, s'il reste discuté ce que nous devons en faire, et vous allez voir à quel niveau — est fait des sentiments éprouvés par l'analyste dans l'analyse, et qui sont déterminés à chaque instant par ses relations à l'analysé.
Appearances suggest that counter-transference is exactly of the same nature as that other phase of transference on which I sought last time to focus the question, opposing it to transference conceived as an automatism of repetition—namely transference insofar as it is called positive or negative, and which everyone understands as the feelings experienced by the analysand toward the analyst. Well, the counter-transference in question—whose consideration in practice is admitted, even if what we are to do with it remains debated (and you shall see at what level)—consists of the feelings experienced by the analyst in analysis, which are determined at each moment by their relations to the analysand.
Parmi tous les articles que j'ai lus, j'en choisis un presque au hasard, mais ce n'est jamais complètement au hasard que l'on choisit quelque chose, et il y a probablement une raison pour que j'aie envie de vous communiquer le titre de celui-là. C'est un bon article, qui a justement pour titre le sujet qu'en somme nous traitons aujourd'hui, Normal counter-transference and some deviations, paru dans l'International Journalen 1956. L'auteur, Roger Money-Kyrle, appartient manifestement au cercle kleinien, et il est relié à Melanie Klein par l'intermédiaire de Paula Heimann.
Among all the articles I have read, I select one almost at random—though it is never entirely by chance that one selects something—and there is likely a reason I feel compelled to share its title with you. It is a good article, precisely titled for the subject we are treating today: Normal Counter-Transference and Some Deviations, published in the International Journal in 1956. The author, Roger Money-Kyrle, clearly belongs to the Kleinian circle and is connected to Melanie Klein through Paula Heimann.
Avant d'y venir, je dirai un mot de l'article de Paula Heimann, qui nous fait part de certains états d'insatisfaction ou de préoccupation qu'elle éprouve. Sous sa plume, il s'agit même d'un état de pressentiment. Elle s'est donc trouvée dans une situation dont il ne faut pas être vieil analyste pour ne pas avoir l'expérience, car il n'est que trop fréquent d'y être confronté dans les premiers temps d'une analyse. Qu'un patient se précipite, d'une façon manifestement déterminée par l'analyse même s'il ne s'en rend pas compte, dans des décisions prématurées, dans une liaison à longue portée, voire un mariage elle sait que c'est chose à analyser, à interpréter, et dans une certaine mesure, à contrer. Mais dans ce cas particulier, elle fait état d'un sentiment tout à fait gênant qu'elle en éprouve, et qui, à soi tout seul, lui est le signe qu'elle a raison de s'en inquiéter plus spécialement. Elle montre dans son article en quoi c'est ce sentiment qui lui permet de mieux comprendre et d'aller plus loin.
Before addressing it, I will say a word about Paula Heimann’s article, which shares certain states of dissatisfaction or preoccupation she experienced. In her writing, it concerns even a state of foreboding. She found herself in a situation that one need not be a seasoned analyst to recognize, as it is all too frequently encountered in the early stages of an analysis. When a patient rushes—in a manner manifestly determined by the analysis itself, even if unaware—into premature decisions, a long-term affair, or even marriage, she knows this is material to analyze, interpret, and to some extent counter. But in this particular case, she describes an acutely troubling feeling she experiences, which alone signals to her the need for special concern. Her article demonstrates how this feeling allows her to better understand and delve deeper.
Bien d'autres sentiments peuvent apparaître. L'article de Money-Kyrle fait par exemple état de sentiments de dépression, de chute générale d'intérêt pour les choses, de désaffection, de désaffectation même, que l'ahalyste peut éprouver par rapport à tout ce qu'il touche. L'analyste nous décrit par exemple ce qui résulte de telle séance où il lui semble n'avoir pas su répondre suffisamment à ce qu'il appelle a demanding Super-ego. Ce n'est pas parce que vous y entendez l'écho de la demande qu'il faut vous en tenir là pour en comprendre l'accent anglais. Demanding, c'est plus, c'est une exigence pressante. Si l'article est joli à lire, c'est que l'auteur ne se contente pas de décrire, mais, au-delà, met en cause à ce propos le rôle du Super-ego analytique. Il le fait d'une façon qui vous paraîtra présenter quelque gap, et qui ne trouvera vraiment sa portée que si vous vous référez au graphe. C'est au-delà du lieu de l'Autre que la ligne du bas vous représente le surmoi ligne pointillée pour autant que vous y introduisez des pointillés.
Many other feelings may arise. Money-Kyrle’s article, for instance, describes feelings of depression, a general loss of interest in things, disaffection, even emotional detachment that the analyst may experience toward everything they touch. The analyst recounts, for example, the aftermath of a session where they seemed to have failed to adequately respond to what they term a demanding Super-ego. Do not reduce your understanding to the echo of "demand" merely because you hear its English accent. Demanding here signifies a pressing exigency. If the article is engaging to read, it is because the author does not limit himself to description but further interrogates the role of the analytic Super-ego in this regard. He does so in a way that may strike you as having a gap, one whose true significance emerges only when referenced to the Graph. Beyond the locus of the Other, the lower line of the Graph represents the superego (dotted line, insofar as you introduce dashes there).
Je vous mets au tableau le reste du graphe, pour que vous vous rendiez compte à ce propos en quoi il peut vous servir, et en particulier à comprendre que tout n'est pas toujours à mettre au compte de cet élément, en fin de compte opaque, qu'est la sévérité du Super-ego. Telledemande peut produire ces effets dépressifs, voire plus encore. Cela se produit précisément chez l'analyste, pour autant qu'il y a continuité entre la demande de l'Autre et la structure dite du Super-ego. Entendez que nous trouvons en effet les effets les plus forts de ce que l'on appelle l'hypersévérité du Super-ego quand la demande du sujet vient à s'intro-jecter, à passer comme demande articulée chez celui qui en est le récipiendaire, d'une façon telle qu'elle représente sa propre demande sous une forme inversée par exemple, quand une demande d'amour venánt de la mère vient à rencontrer chez celui qui a à y répondre sa propre demande d'amour allant à la mère.
I will sketch the rest of the Graph here for you to grasp its utility, particularly in understanding that not everything should be attributed to that ultimately opaque element, the severity of the Super-ego. Such a demand can produce depressive effects, or worse. This occurs precisely in the analyst insofar as there is continuity between the demand of the Other and the so-called Super-ego structure. Note that the strongest effects of what is called the hyper-severity of the Super-ego arise when the subject’s demand becomes introjected—passing as an articulated demand in the recipient—in a way that represents their own demand in an inverted form. For instance, when a mother’s demand for love encounters in the one who must respond their own demand for love directed toward the mother.
Mais je ne fais ici que vous l'indiquer, car ce n'est pas par là que passe notre chemin. C'est une remarque latérale.
But I merely indicate this here, for our path does not lie in that direction. This is a tangential remark.
Venons-en à Money-Kyrle, analyste, qui paraît particulièrement agile et doué pour reconnaître sa propre expérience. Il fait état de quelque chose qui a fonctionné dans sa pratique..et nous le donne comme exemple. Cela lui paraît mériter communication, non pas à titre de bavure, d'effet accidentel, plus ou moins bien corrigé, mais en tant que procédé intégrable dans la doctrine des opérations analytiques. Il fait donc état d'un sentiment qu'il a repéré chez lui-même comme étant en relation avec les difficultés qué présente l'analyse d'un de ses patients.
Let us turn to Money-Kyrle, an analyst who appears particularly adept and gifted at recognizing his own experience. He describes something that arose in his practice...and offers it as an example. He considers it worthy of communication not as a blemish, an accidental effect more or less corrected, but as a process integrable into the doctrine of analytic operations. He thus recounts a feeling he identified in himself as related to the difficulties presented in the analysis of one of his patients.
Cela se passe durant cette pittoresque scansion de la vie anglaise qu'est le week-end, et ce qu'il a pu faire avec son patient dans la semaine lui paraît problématique et le laisse insatisfait. Et voilà qu'il subit lui-même, sans d'abord en voir du tout le lien, une espèce de coup de pompe, appelons les choses par leur nom. Durant la deuxième moitié de son week-end, il se trouve dans un état qu'il ne reconnaît qu'à se le formuler lui-même dans les mêmes termes que son patient, un état de dégoût confinant à la dépersonnalisation.
This occurs during that picturesque rhythm of English life known as the weekend. What he managed with his patient during the week strikes him as problematic and leaves him dissatisfied. Then, without initially seeing any connection, he himself falls into a kind of slump—let us call things by their name. During the latter half of his weekend, he finds himself in a state he only recognizes by articulating it in the same terms as his patient: a state of disgust bordering on depersonalization.
Le patient était, en effet, parfois sujet à des phases à la limite de la dépression, et de menus effets paranoïdes et ni pour le patient, ni pour l'analyste, il n'était très nouveau de s'en apercevoir. C'est d'un de ces états qu'était partie toute la dialectique de la semaine, accom-pagné d'un rêve dont l'analyste s'était éclairé pour lui répondre, et il avait eu le sentiment de ne pas avoir donné la bonne réponse, à tort ou à raison, mais sentiment fondé en tous les cas sur ceci, que sa réponse avait fait salement råler le patient, et qu'à partir de là, celui-ciétait devenu excessivement méchant avec lui. Voilà donc qu'il se trouve, lui l'analyste, reconnaître en ce qu'il éprouve, exactement ce qu'au départ, le patient lui avait décrit de son état.
The patient was, in fact, occasionally prone to phases bordering on depression accompanied by minor paranoid effects — neither novel for the patient nor the analyst. The entire dialectic of the week had originated from one such state, coupled with a dream from which the analyst had drawn insight to respond. He felt he had not given the right answer — rightly or wrongly — yet this feeling was grounded in the patient’s visible irritation following his response, after which the patient became excessively hostile toward him. Thus, the analyst now recognizes within his own experience precisely the state the patient had initially described.
L'analyste en question, et ici encore avec tout son cercle, que j'appelle en l'occasion cercle kleinien, conçoit d'emblée ce dont il s'agit comme représentant l'effet de la projection du mauvais objet, en tant que le sujet, en analyse ou pas, est susceptible de le projeter dans l'autre. Il ne semble pas faire problème, dans un certain champ de l'analyse, de donner ce type d'explication, malgré le degré de croyance quasi magique que cela peut supposer. Ce ne doit pas, tout de même, être sans raison que l'on y glisse si facilement. Ce mauvais objet projeté est à comprendre comme ayant tout naturellement son efficace, au moins quand il s'agit de celui qui est accouplé au sujet dans une relation aussi étroite et cohérente que celle que crée une analyse commencée déjà depuis un bout de temps.
The analyst in question — and here, with his entire circle, which I term the Kleinian circle — immediately conceives of this as representing the effect of projecting the bad object, insofar as the subject (in analysis or not) is apt to project it onto the other. Within a certain analytic milieu, offering this type of explanation seems unproblematic, despite the quasi-magical belief it may presuppose. Yet there must be some reason for such ease in resorting to it. This projected bad object is to be understood as naturally efficacious, at least when dealing with someone bound to the subject through as tight and coherent a relation as that created by an analysis already underway for some time.
Comme ayant toute son efficace, dans quelle mesure? L'article vous le dit aussi dans la mesure où cet effet procède ici d'une non-com- préhension du patient de la part de l'analyste. Il y a alors déviation du Normal Counter-transference, et ce dont il s'agit dans cet article, c'est de l'utilisation possible de telles déviations.
To what extent is this efficacy operative? The article clarifies: it arises here from the analyst’s failure to understand the patient. This constitutes a deviation of normal counter-transference, and the article’s focus lies in how such deviations might be instrumentally utilized.
Comme le début de l'article nous l'articule, le Normal Counter- transference se produit de par le rythme de va-et-vient entre l'introjec- tion par l'analyste du discours de l'analysé, et la projection sur l'analysé de ce qui se produit comme effet imaginaire de réponse à cette intro- jection. L'auteur admet, voyez s'il va loin, la normalité de cet effet. L'effet de contre-transfert est dit normal pour autant que la demande introjectée est parfaitement comprise. L'analyste n'a alors aucune peine à se repérer dans ce qui se produit clairement dans sa propre introjec- tion. Il n'en voit que la conséquence, et il n'a même pas à en faire usage. Ce qui se produit là, et qui est réellement au niveau de i (a), est tout à fait maîtrisé. Et ce qui se produit du côté du patient, à savoir que le patient projette sur lui, l'analyste n'a pas à s'en surprendre, et il n'en est pas affecté.
As outlined in the article’s opening, Normal Counter-transference emerges through the rhythm of back-and-forth between the analyst’s introjection of the analysand’s discourse and the projection onto the analysand of the imaginary effects produced in response to this introjection. The author accepts — note how far he goes — the normality of this effect. Counter-transference is deemed normal insofar as the introjected demand is perfectly understood. The analyst then faces no difficulty situating himself within what clearly unfolds through his own introjection. He perceives only its consequence, without needing to act upon it. What occurs at the level of i(a) is fully mastered. As for what befalls the patient — namely, the patient’s projection onto him — the analyst need neither be startled nor affected by it.
C'est seulement si l'analyste ne comprend pas, qu'il est affecté, et qu'il se produit une déviation du contre-transfert normal. Et les choses peuvent en venir à ce que l'analyste devienne effectivement le patient de ce mauvais objet projeté en lui par son partenaire. C'est ce qui seproduit dans ce cas il ressent en lui l'effet de quelque chose de tout à fait inattendu, et seule une réflexion faite à part lui permet et encore est-ce peut-être seulement parce que l'occasion est favorable -d'y reconnaître l'état même que lui a décrit son patient.
It is only when the analyst fails to understand that he becomes affected, producing a deviation from normal counter-transference. Matters may escalate to the point where the analyst effectively becomes the patient of this bad object projected into him by his partner. This is what transpires here: he experiences within himself the effect of something entirely unexpected, and only through private reflection — assuming the timing is favorable — does he recognize the very state his patient had described.
Je vous le répète, je ne prends pas à ma charge l'explication dont il s'agit. Je ne la repousse pas non plus. Je la mets provisoirement en suspens pour aller pas à pas, et vous mener au biais précis où j'ai à vous mener pour articuler quelque chose.
I repeat: I neither endorse nor reject this explanation. I provisionally suspend it to proceed step by step, leading you to the precise angle where I must articulate my point.
Donc, si l'analyste ne comprend pas, il n'en devient pas moins, au dire de cet analyste expérimenté, le réceptacle de la projection dont il s'agit. Il sent en lui-même ces projections comme un objet étranger, ce qui le met dans une singulière position de dépotoir.
Thus, if the analyst fails to understand, he nonetheless becomes — per this experienced analyst’s account — the receptacle of the projection in question. He senses these projections within himself as a foreign object, placing him in the peculiar position of a dumping ground.
Si ça se produit avec beaucoup de patients comme ça, vous voyez où ça peut nous merier. Lorsque l'on n'est pas en mesure de centrer à propos de quoi se produisent ces faits, qui se présentent comme déconnectés dans la description de Money-Kyrle, ça peut poser quelques problèmes.
If this occurs with many patients, you can imagine where it might lead us. When one cannot pinpoint the cause of these phenomena — which Money-Kyrle describes as disconnected — certain problems may arise.
Cette direction de l'analyse ne date pas d'hier. Ferenczi avait déjà mis en avant la question de savoir jusqu'à quel point l'analyste devait faire part à son patient de ce que lui, l'analyste, éprouvait dans la réalité. Ce serait selon lui, dans certains cas, un moyen de donner au patient l'accès à cette réalité. Personne n'ose actuellement aller si loin, et nommément pas dans l'école à laquelle je fais allusion. Paula Hei- mann dira par exemple que l'analyste doit être très sévère dans son journal de bord, son hygiène quotidienne, être toujours au fait d'ana- lyser ce qu'il peut éprouver lui-même de cet ordre, mais enfin, c'est une affaire de lui-même à lui-même, et dont le dessein est d'essayer de faire la course contre la montre, c'est-à-dire de rattraper le retard qu'il aura pu ainsi prendre dans la compréhension, l'Understanding, de son patient.
This analytic approach is not new. Ferenczi had already raised the question of how far the analyst should share his own lived experience with the patient. He proposed that, in some cases, this could grant the patient access to reality. Today, no one dares go so far — certainly not within the school I am referencing. Paula Heimann, for instance, states that the analyst must rigorously maintain his logbook, his daily hygiene, always analyzing his own experiences of this order. Yet this remains a private matter, aimed at racing against the clock — that is, catching up on any delay in the Understanding of his patient.
Quoi qu'il en soit, je fais le pas suivant avec notre auteur, Money- Kyrle, qui, sans être Ferenczi, n'est pas aussi réservé que Paula Hei- mann. De ce point local, l'identité de l'état par lui ressenti avec celui que son patient lui a amené au début de la semaine, il va jusqu'à donner communication à son patient. Et il en note l'effet l'effet immédiat, car il ne nous dit rien de l'effet lointain qui est une jubilation évidente du patient, qui n'en déduit rien d'autre que - Ah, vous me le dites! Eh bien, j'en suis bien content, car quand vous m'avez faitLautre jour l'interprétation de cet état — et en effet, il lui en avait fait dine, un petit peu fumeuse et vaseuse il le reconnaît — moi, dit le patient, j'ai pensé que ce que vous disiez là, ça parlait.de vous, et pas du tout de moi.
Be that as it may, I take the next step with our author, Money-Kyrle—who, while no Ferenczi, is less reserved than Paula Heimann. From this localized point of identity between the state he experienced and the one his patient brought him at the week’s outset, he proceeds to disclose this to his patient. He notes the immediate effect—for he tells us nothing of the long-term consequence—which is the patient’s evident jubilation, who infers nothing more than: Ah, you’re telling me! Well, I’m quite pleased, because when you gave me that interpretation the other day about this state—and indeed, he had offered one, somewhat hazy and muddled, he admits—I thought, says the patient, that what you said there was speaking about yourself, not me at all.
Nous sommes donc là en plein malentendu, et nous nous en contentons. Enfin, l'auteur s'en contente, car il laisse les choses là, puis, nous dit-il, l'analyse repart, et lui offre, nous n'avons qu'à l'en croire, toutes les possibilités d'interprétation ultérieures. Voilà précisément l'objet de la communication qu'il a faite en 1955 au Congrès de Genève, dont 'son article est la reproduction.
We are thus in the thick of misunderstanding, and we rest content with it. Well, the author does, for he leaves matters there. Then, he tells us, the analysis resumes, offering him—we must take his word—all possibilities for subsequent interpretations. This is precisely the substance of the communication he delivered at the 1955 Geneva Congress, from which his article is reproduced.
Ce qui nous est présenté comme déviation du contre-transfert est ici posé en même temps comme moyen instrumental, que l'on peut codifier. Dans des cas semblables, on s'efforcera au moins de rattraper la situation aussi vite que possible par la reconnaissance de ses effets sur l'analyste, et au moyen de communications mitigées, proposant à cette occasion au patient quelque chose qui a assurément le caractère d'un certain dévoilement de la situation analytique dans son ensemble. On en attend un redépart, dénouant ce qui s'est apparemment présenté comme impasse dans la situation analytique.
What is presented here as a deviation of counter-transference is simultaneously posited as an instrumental means that can be codified. In similar cases, one will at least strive to recover the situation as swiftly as possible by acknowledging its effects on the analyst, through mitigated communications that propose to the patient something bearing the assured character of a partial unveiling of the analytic situation as a whole. One anticipates a restart, untying what has ostensibly presented itself as an impasse in the analytic situation.
Je ne suis pas en train d'entériner la propriété de cette façon de procéder. Je remarque simplement que si quelque chose de cet ordre peut être de cette façon produit, ce n'est certainement pas lié à un point privilégié. Ce que je peux dire, c'est que, dans toute la mesure où il y aurait une légitimité à cette façon de procéder, ce sont en tous les cas nos catégories qui nous permettent de le comprendre.
I am not here to endorse the validity of this procedure. I simply note that if something of this order can be produced in this manner, it is certainly not tied to any privileged point. What I can say is that, to the extent there might be legitimacy to this approach, it is in any case our categories that allow us to comprehend it.
M'est avis qu'il n'est pas possible de le comprendre hors du registre de ce que j'ai pointé comme la place de a, l'objet partiel, l'agalma, dans la relation de désir, en tant qu'elle-même est déterminée à l'intérieur d'une relation plus vaste, celle de l'exigence d'amour. Ce n'est que dans cette topologie que nous pouvons comprendre une telle façon de procéder. Cette topologie nous permet en effet de dire que, même si le sujet ne le sait pas, par la seule supposition, je dirai, objective de la situation analytique, c'est déjà dans l'autre que petit a, l'agalma, fonctionne. Il s'ensuit que ce que l'on nous présente à cette occasion comme contre-transfert, normal ou pas, n'a vraiment aucune raison d'être spécialement qualifié ainsi. Il ne s'agit là que d'un effet irréductible de la situation de transfert, simplement par elle-même.Du fait seul qu'il y a transfert, nous sommes impliqués dans la position d'être celui qui contient l'agalma, l'objet fondamental dont il s'agit dans l'analyse du sujet, comme lié, conditionné par ce rapport de vacillation du sujet que nous caractérisons comme constituant le fantasme fondamental, comme instaurant le lieu où le sujet peut se fixer comme désir.
My view is that it cannot be understood outside the register of what I have pinpointed as the place of a, the partial object, the agalma, in the desire relation—insofar as this relation itself is determined within a broader structure: that of the demand for love. Only within this topology can we grasp such a procedure. This topology indeed allows us to state that, even if the subject does not know it, by the mere objective supposition of the analytic situation, the little a, the agalma, already functions in the Other. It follows that what is presented here as counter-transference—normal or not—has no genuine reason to be specially qualified as such. This is merely an irreducible effect of the transference situation itself, through its own operation. By the mere fact that transference exists, we are implicated in the position of being the one who contains the agalma, the fundamental object at stake in the subject’s analysis—as linked, conditioned by this relation of the subject’s vacillation that we characterize as constituting the fundamental fantasy, instituting the locus where the subject can stabilize itself as desire.
C'est un effet légitime du transfert. Il n'est pas besoin de faire intervenir pour autant le contre-transfert, comme s'il s'agissait de quelque chose qui serait la part propre, et, bien plus encore, la part fautive de l'analyste. Seulement, pour le reconnaître, il faut que l'analyste sache certaines choses. Il faut qu'il sache en particulier que le critère de sa position correcte n'est pas qu'il comprenne ou qu'il ne comprenne pas.
This is a legitimate effect of transference. There is no need to invoke counter-transference here, as if dealing with something that would be the analyst’s own share—or worse, their culpable share. Yet to recognize this, the analyst must know certain things. They must know in particular that the criterion of their correct position is not whether they understand or do not understand.
Il n'est pas absolument essentiel qu'il comprenne. Je dirai même que, jusqu'à un certain point, qu'il ne comprenne pas peut être préférable à une trop grande confiance dans sa compréhension. En d'autres termes, il doit toujours mettre en doute ce qu'il comprend, et se dire que ce qu'il cherche à atteindre, c'est justement ce qu'en principe, il ne comprend pas. C'est seulement en tant, certes, qu'il sait ce que c'est que le désir, mais qu'il ne sait ce que ce sujet, avec lequel il est embarqué dans l'aventure analytique, désire, qu'il est en position d'en avoir en lui, de ce désir, l'objet. Cela est seul à pouvoir expliquer tel de ces effets si singulièrement encore effrayants, semble-t-il.
It is not absolutely essential that they understand. I would even say that, up to a point, their not understanding may be preferable to excessive confidence in their comprehension. In other words, they must always doubt what they understand and remind themselves that what they seek to reach is precisely what, in principle, they do not understand. Only insofar as they know what desire is—yet do not know what this subject, with whom they are embarked on the analytic venture, desires—can they harbor within themselves the object of this desire. This alone can explain certain effects that still seem so strangely alarming.
J'ai lu un article que je vous désignerai plus précisément la prochaine fois, où un monsieur, pourtant plein d'expérience, s'interroge sur ce que l'on doit faire quand, dès les premiers rêves, et quelquefois dès avant que l'analyse commence, l'analysé se produit lui-même l'analyste comme un objet d'amour caractérisé. La réponse de l'auteur en question est un peu plus réservée que celle d'un autre, qui, lui, prend carrément le parti de dire que, quand ça commence comme cela, il est inutile d'aller plus loin, parce qu'il y a trop de rapports de réalité.
I have read an article—which I will specify more precisely next time—where a gentleman, admittedly quite experienced, wonders what one should do when, from the very first dreams and sometimes even before the analysis begins, the analysand presents the analyst as a characterized love object. The response of the author in question is somewhat more reserved than that of another who outright declares that when it starts like this, it is useless to proceed further because there are too many reality ties.
Est-ce ainsi que nous devons dire les choses? Pour nous, si nous nous laissons guider par les catégories que nous avons produites, c'est au principe même de la situation que le sujet est introduit comme digne d'intérêt et d'amour, éroménos. C'est pour lui qu'on est là. Ça, c'est l'effet, si l'on peut dire, manifeste. Mais il y a un effet latent, qui est lié à sa non-science, à son inscience. Inscience de quoi? de cequi est justement l'objet de son désir d'une façon latente, je veux dire objective, ou structurale. Cet objet est déjà dans l'Autre, et c'est pour autant qu'il en est ainsi qu'il est, qu'il le sache ou non, virtuellement constitué comme érastès. De ce seul fait, il remplit cette condition de métaphore, la substitution de l'énastès à l'érőménos qui constitue en soi-même le phénomène d'amour. Il n'est pas étonnant que nous en voyions les effets flambants dès le début de l'analyse, dans l'amour de transfert.
Is this how we must articulate these matters? For us, guided by the categories we have produced, it is at the very foundation of the situation that the subject is introduced as worthy of interest and love — the erōménos. It is for him that we are here. This, one might say, is the manifest effect. But there is a latent effect linked to his non-knowledge, his unawareness. Unawareness of what? Precisely of the object of his desire in its latent — I mean objective or structural — form. This object is already in the Other, and insofar as this is so, the subject is (whether he knows it or not) virtually constituted as the erastēs. By this very fact, he fulfills the condition of metaphor: the substitution of the erastēs for the erōménos that constitutes the phenomenon of love itself. It is no surprise that we observe its blazing effects from the very start of analysis in transference love.
Il n'y a pas lieu pour autant de voir là une contre-indication. C'est là que se pose la question du désir de l'analyste, et jusqu'à un certain point, de sa responsabilité.
This does not warrant seeing here a contraindication. It is here that the question of the analyst’s desire arises, and to a certain extent, his responsibility.
À vrai dire, pour que la situation soit, comme s'expriment les notaires à propos des contrats, parfaite, il suffit de supposer que l'analyste, à son insu même, place pour un instant son propre objet partiel, son agalma, dans le patient auquel il a affaire. Là, en effet, on peut parler d'une contre-indication, mais comme vous le voyez, rien moins que repérable — au moins tant que la situation du désir de l'analyste n'est pas précisée.
In truth, for the situation to be "perfected" (as notaries say of contracts), it suffices to suppose that the analyst — unbeknownst even to himself — momentarily places his own partial object, his agalma, in the patient before him. Here indeed we might speak of a contraindication, but as you see, nothing could be less discernible — at least until the position of the analyst’s desire is clarified.
Il vous suffira de lire l'auteur que je vous indique, pour voir que la question de ce qui intéresse l'analyste, il est bien forcé de se la poser par la nécessité de son discours. Et que nous dit-il? Que deux choses sont intéressées dans l'analyste quand il fait une analyse, deux drives. Il est bien étrange de voir qualifier de pulsions passives les deux que je vais vous dire — le drive réparatif, qui, nous dit-il textuellement, va contre la destructivité latente en chacun de nous, et, d'autre part, le drive parental.
You need only read the author I am citing to see how the question of what interests the analyst is forced upon him by the necessity of his discourse. What does he tell us? That two drives are implicated in the analyst during analysis. It is quite strange to see the following two termed passive drives — the reparative drive, which he explicitly states counters the latent destructiveness in each of us, and secondly, the parental drive.
Voilà donc comment un analyste d'une école aussi élaborée que l'école kleinienne en vient à formuler la position que doit prendre un analyste comme tel. Je ne vais pas me voiler la face, ni en pousser des hauts cris. Je pense que ceux qui sont familiers de mon séminaire en voient assez le scandale. Mais après tout, c'est un scandale auquel nous participons plus ou moins, car nous parlons sans cesse comme si c'était cela dont il s'agit, même si nous savons bien que nous ne devons pas être les parents de l'analysé. Il suffit de voir ce que nous disons quand nous parlons du champ des psychoses.
Thus does an analyst from a school as elaborated as the Kleinian school formulate the position the analyst must assume. I shall neither look away nor cry scandal. Those familiar with my seminar can sufficiently gauge its outrageousness. But ultimately, this is a scandal in which we all participate to some degree, for we constantly speak as if this were the matter at hand — even while knowing we must not become the analysand’s parents. One need only consider our discourse on the field of psychoses.
Et le drive réparatif, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire énormément de choses. Cela a follement d'implications dans toutenotre expérience. Mais enfin, ne vaudrait-il pas la peine d'articuler à ce propos en quoi ce réparatif doit se distinguer des abus de l'ambition thérapeutique, par exemple ?
And what does this "reparative drive" signify? It signifies a great many things. It has maddening implications throughout our experience. But is it not worth articulating how this "reparative" should be distinguished from abuses of therapeutic ambition?
Bref, ce que je mets en cause, ce n'est pas l'absurdité de telle the- matique, mais au contraire ce qui la justifie. Je fais le crédit à l'auteur, et à toute l'école qu'il représente, de viser quelque chose qui a effec- tivement place dans la topologie. Mais il faut l'articuler, le situer une bonne fois, et l'expliquer autrement. Pourquoi un auteur expérimenté peut-il parler de pulsions parentale et réparative à propos de l'analyse, et dire en même temps quelque chose qui, d'une part, doit avoir sa justification, mais qui, d'autre part, en requiert impérieusement une qui soit véritable?
In short, what I question is not the absurdity of such thematics, but rather what justifies them. I credit the author and his entire school with aiming at something that does indeed have its place in our topology. But it must be articulated, situated once and for all, and explained otherwise. Why can an experienced analyst speak of parental and reparative drives in analysis while simultaneously requiring — indeed demanding — proper justification?
C'est pourquoi, la prochaine fois, je résumerai rapidement ce que d'une façon apologétique je me trouve avoir présenté, dans l'intervalle de ces deux séminaires, à un groupe de philosophie sur la position de désir.
For this reason, next time I shall briefly summarize what I presented apologetically to a philosophy group on the position of desire during the interval between these two seminars.
8 MARS 1961.
March 8, 1961
Le psychanalyste et la pulsion.
The Psychoanalyst and the Drive
La gueule ouverte de la vie.
The Gaping Maw of Life
Du pôle au partenaire.
From Pole to Partner
Bout-de-Zan.
Bout-de-Zan
La contre-demande.
The Counter-Demand
Pour ceux qui tombent de la lune aujourd'hui parmi nous, je donne an bref repérage.
For those arriving here today as if from the moon, I provide brief orientation.
J'ai d'abord tenté de reposer, dans des termes plus rigoureux qu'il n'avait été fait jusqu'à présent, ce que l'on peut appeler la théorie de l'amour, et ce, sur le fondement du Banquet de Platon. Et c'est à l'intérieur de ce que nous avons réussi à situer dans ce commentaire, que je commence d'articuler la position du transfert, dans le sens où je l'ai annoncé cette année, c'est-à-dire dans ce que j'ai appelé sa disparité subjective.
I first attempted to reformulate — more rigorously than previously done — what may be called the theory of love, grounded in Plato's Symposium. Within the framework we established through this commentary, I began articulating the position of transference as announced this year — namely, in what I have termed its subjective disparity.
J'entends par là que la position des deux sujets en présence n'est aucunement équivalente. Et c'est pourquoi on ne peut parler de situa- tion analytique, mais seulement de pseudo-situation.
By this I mean that the positions of the two subjects present are in no way equivalent. Hence we cannot speak of an analytic situation, only of a pseudo-situation.
Abordant donc les deux dernières fois la question du transfert, je l'ai fait du côté de l'analyste. Ce n'est pas dire pour autant que je donne au terme de contre-transfert le sens où il est couramment reçu, d'une sorte d'imperfection de la purification de l'analyste dans la relation à l'analysé.
In approaching transference these past two sessions, I have done so from the analyst’s side. This does not mean I grant the term "counter-transference" its usual sense — as some imperfection in the analyst’s purification regarding the analysand.
Bien au contraire, j'entends par contre-transfert l'implication nécessaire de l'analyste dans la situation de transfert, et c'est précisément ce qui fait que nous devons nous méfier de ce terme impropre. Il s'agit en vérité, purement et simplement, des conséquences nécessaires du phénomène du transfert lui-même, si on l'analyse correctement.
On the contrary, I mean by counter-transference the analyst’s necessary implication in the transference situation. This is precisely why we must distrust this improper term. In truth, it concerns nothing but the necessary consequences of the transference phenomenon itself when properly analyzed.
J'ai introduit le problème par le fait que le contre-transfert est actuel- lement saisi dans la pratique analytique d'une façon assez étendue. Onconsidère en effet que ce que nous pourrons appeler un certain nombre d'affects, pour autant que l'analyste en est touché dans l'analyse, consti- tuent un mode, sinon normal, du moins normatif, du repérage de la situation analytique, et un élément non seulement de l'information de l'analyste, mais même de son intervention, par la communication qu'il peut éventuellement en faire à l'analysé.
I introduced the problem through the fact that counter-transference is currently grasped in analytic practice in a rather extensive manner. Indeed, it is considered that what we might call a certain number of affects—insofar as the analyst is touched by them in analysis—constitute a mode, if not normal, at least normative, for situating the analytic situation, and an element not only of the analyst's information but even of their intervention, through the communication they may eventually make to the analysand.
Je n'ai pas pris sous mon chef la légitimité de cette méthode. Je constate qu'elle a pu être introduite et promue dans la pratique, et qu'elle a été reçue et admise dans un champ très large de la communauté analytique.
I have not taken responsibility for the legitimacy of this method. I note that it could be introduced and promoted in practice, and that it has been accepted within a very broad sphere of the analytic community.
Cela est à soi tout seul suffisamment indicatif. Et notre chemin sera pour l'instant d'analyser comment les théoriciens qui entendent ainsi l'usage du contre-transfert le légitiment.
This fact alone is sufficiently indicative. And our path for now will be to analyze how theorists who understand the use of counter-transference in this way legitimize it.
Les théoriciens légitiment l'usage du contre-transfert en le liant à des moments d'incompréhension de la part de l'analyste. Tout se passe comme si son incompréhension était en soi le critère, le point de partage, le versant, où se définit ce qui obligeait l'analyste à passer à un autre mode de communication, et à un autre instrument dans sa façon de se repérer dans l'analyse du sujet.
Theorists legitimize the use of counter-transference by linking it to moments of incomprehension on the analyst's part. Everything happens as if their incomprehension were itself the criterion, the dividing line, the slope where what compels the analyst to shift to another mode of communication is defined, along with another instrument in their way of orienting themselves in the analysis of the subject.
C'est autour du terme de compréhension que va pivoter ce que j'entends vous montrer aujourd'hui, afin de vous permettre de serrer de plus près ce que l'on peut appeler, selon nos termes, le rapport de la demande du sujet avec son désir. Je rappelle en effet que nous avons mis au premier plan, et au principe, ceci dont nous avons montré que le retour était nécessaire, c'est à savoir que ce dont il s'agit dans l'analyse n'est pas autre chose que la mise au jour de la manifestation du désir du sujet.
It is around the term comprehension that what I intend to show you today will pivot, so as to enable you to grasp more closely what we may call, in our terms, the relation between the subject's demand and their desire. I recall indeed that we have foregrounded and established as a principle this necessity of return: that what is at stake in analysis is nothing other than bringing to light the manifestation of the subject's desire.
Où est la compréhension, quand nous comprenons, quand nous croyons comprendre? Je pose que, dans sa forme la plus assurée, et je dirai dans sa forme primaire, la compréhension de quoi que ce soit dont le sujet se targue devant nous peut être définie, au niveau du conscient, par ceci, que nous savons répondre à ce que l'autre demande.C'est dans la mesure où nous croyons pouvoir répondre à sa demande, que nous sommes dans le sentiment de comprendre.
Where is comprehension when we comprehend, when we believe we comprehend? I posit that, in its most assured form—and I would say in its primary form—the comprehension of anything the subject boasts before us can be defined, at the level of consciousness, by this: that we know how to respond to what the Other demands. To the extent that we believe we can respond to their demand, we are in the feeling of comprehending.
Sur la demande pourtant, nous en savons un peu plus que cet abord immédiat. Nous savoris précisément ceci, que la demande n'est pas explicite. Elle est même beaucoup plus qu'implicite, elle est cachée pour le sujet, elle est cómme devant être interprétée. Et c'est là qu'est l'ambiguïté..
Yet regarding demand, we know a bit more than this immediate approach. We know precisely this: that the demand is not explicit. It is even much more than implicit—it is hidden from the subject, as if it must be interpreted. And here lies the ambiguity.
En effet, nous qui l'interprétons, nous répondons à la demande inconsciente sur le plan d'un discours qui est pour nous un discours concret. C'est bien là qu'est le biais, le piège. Eraussi bien, tendons-nous depuis toujours à glisser vers cette supposition qui nous capture, que le süjet devrait, en quelque sorte, se contenter de ce que nous mettons au jdur par notre réponse qu'il devrait se satisfaire de notre réponse.
Indeed, we who interpret it respond to the unconscious demand on the plane of a discourse that is for us a concrete discourse. Here precisely is the bias, the trap. Thus, have we not always tended to slide toward the supposition that captures us—that the subject should, in some way, content themselves with what we solidify through our response, that they should find satisfaction in our response?
Nous savons bien pourtant que c'est là que se produit toujours quelque résistance. Et c'est de la situation de cette résistance, de la façon dont nous pouvons la qualifier, et des instances à quoi nous la rapportons, qu'ont découlé toutes les étapes de la théorie analytique du sujet, à savoir la théorie des diverses instances auxquelles en lui nous avons affaire. Néanmoins, sans nier la part qu'ont dans la résistance ces diverses instances du sujet, n'est-il pas possible d'aller en un point plus radical?
We know well, however, that this is where resistance always arises. And it is from the situation of this resistance, from how we can qualify it, and from the agencies to which we refer it, that all the stages of analytic theory about the subject have derived—namely, the theory of the diverse agencies we encounter within them. Nevertheless, without denying the role these various agencies of the subject play in resistance, is it not possible to reach a more radical point?
La difficulté des rapports de la demande du sujet à la réponse qui lui est faite se situe plus loin, en un point tout à fait originel, où j'ai essayé de vous porter en vous montrant ce qui résulte, chez le sujet qui parle, du fait l'exprimais-je ainsi que ses besoins doivent passer par les défilés de la demande. À ce point originel, il en résulte que tout ce qui est, chez le sujet qui parle, tendance naturelle a à se situer dans un au-delà et dans un en deçà de la demande.
The difficulty in the relations between the subject's demand and the response given to them lies further on, at an entirely originary point where I have tried to bring you by showing what results, in the speaking subject, from the fact—as I expressed it—that their needs must pass through the defiles of demand. At this originary point, it follows that everything in the speaking subject that is natural tendency must situate itself in a beyond and a beneath of demand.
Dans un au-delà qui est la demande d'amour. Dans un en deçà qui est ce que nous appelons le désir, avec ce qui le caractérise comme condition, et que nous appelons sa condition absolue dans la spécificité de l'objet qu'il concerne, petit a, objet partiel. J'ai essayé de vous le montrer comme inclus dès l'origine, dans ce texte fondamental de la théorie de l'amour qu'est Le Banquet, comme agalma, en tant que je l'ai identifié aussi à l'objet partiel de la théorie analytique.
In a beyond that is the demand for love. In a beneath that is what we call desire, with what characterizes it as condition—what we call its absolute condition in the specificity of the object it concerns, the little a, the partial object. I have tried to show you how this is included from the very origin in that fundamental text of love theory, The Symposium, as the agalma, insofar as I have also identified it with the partial object of analytic theory.
J'entends aujourd'hui vous le faire toucher du doigt à nouveau par un bref re-parcours de ce qu'il y a de plus originel dans la théorieanalytique, à savoir les Triebe, les pulsions et leur destin. Nous pourrons ensuite en déduire ce qui en découle quant à ce qui nous importe, à savoir le drive intéressé dans la position de l'analyste.
Today I intend to have you grasp this anew through a brief re-examination of the most primordial element in analytic theory: the Triebe, the drives and their destiny. From this, we shall deduce what follows regarding our central concern — the drive implicated in the analyst's position.
Vous vous rappelez que c'est sur ce point problématique que je vous ai laissés la dernière fois, pour autant qu'un auteur, celui précisément qui s'exprime sur le sujet du contre-transfert, le désigne dans ce qu'il appelle le drive parental, besoin d'être parent, et le drive réparatif, besoin d'aller contre la destructivité naturelle supposée chez tout sujet en tant qu'analysable.
Recall that I left you last time at this problematic juncture, where an author — precisely one addressing counter-transference — designates it through what he calls the parental drive (the need to parent) and the reparative drive (the need to counteract the presumed natural destructiveness in every analyzable subject).
Vous avez tout de suite saisi la hardiesse et l'audace qu'il y a à avancer des propos comme ceux-là. Il suffit un instant de s'y arrêter pour en apercevoir le paradoxe. Si le drive parental doit être présent dans la situation analytique, comment oser même parler de la situation de transfert? puisque c'est vraiment un parent que le sujet en analyse a en face de lui. Quoi de plus légitime qu'il retombe à son endroit dans la position même qu'il a eue pendant toute sa formation à l'endroit des sujets autour desquels se sont construites les situations fondamen- tales qui constituent pour lui la chaîne signifiante, les automatismes de répétition?
You immediately recognized the boldness required to advance such propositions. A moment's reflection reveals their paradox: If the parental drive must be present in the analytic situation, how dare we even speak of the transference situation? For this would make the analyst literally a parent-figure for the analysand. What could be more legitimate than the analysand regressing into the very position held during formative experiences with those fundamental figures who structured their signifying chain and repetition automatisms?
En d'autres termes, comment ne pas s'apercevoir que nous allons droit sur l'écueil qui permettra de nous orienter? Que nous avons là une contradiction directe, puisque nous disons en même temps que la situation de transfert telle qu'elle s'établit dans l'analyse est en discor- dance avec la réalité de la situation analytique? que certains expri- ment imprudemment comme une situation si simple, tenant à l'hic et munc du rapport au médecin. Si ce médecin est ici armé du drive parental, comment ne pas voir, si élaboré que nous le supposions du côté d'une position éducative, qu'il n'y a absolument rien qui distancie la réponse normale du sujet à la situation, et tout ce qui pourra être énoncé comme la répétition d'une situation passée ?
In other words, how can we fail to see that we are heading straight for the reef that should orient us? Here lies a direct contradiction: we simultaneously claim that the transference situation established in analysis conflicts with the reality of the analytic situation — a reality some imprudently reduce to the hic et nunc of the medical relationship. If this "physician" is armed with a parental drive, however refined through educational posturing, what distinguishes the subject's normal response from the mere repetition of past situations?
Il n'y a pas même moyen d'articuler la situation analytique sans poser, au moins quelque part, l'exigence contraire. Voyez par exemple le troisième chapitre d'Au-delà du principe de plaisir. Freud, reprenant l'articulation dont il s'agit dans l'analyse, fait effectivement le départ entre la remémoration, la reproduction, et l'automatisme de répétition, Wiederholungszwang, pour autant qu'il considère ce dernier comme un demi-échec de la visée remémoratrice de l'analyse, un échec nécessaire.Il va même jusqu'à mettre au compte de la structure du moi — en tant qu'il éprouve à ce stade de son élaboration d'en fonder l'instance comme en grande partie inconsciente —, la fonction de la répétition, čertes non pas le tout de cette fonction, puisque tout l'article est fait pour montrer qu'il y a une marge, mais sa part la plus importante. La répétition est mise au compte de la défense du moi, tandis que la remémoration refoulée est considérée comme le vrai terme, le terme dernier, de l'opération analytique, peut-être qu'encore considéré, à ce moment, comme inaccessible.
The analytic situation cannot even be articulated without positing, at some point, the contrary exigency. Consider Chapter III of Beyond the Pleasure Principle. Freud distinguishes between recollection, reproduction, and the repetition compulsion (Wiederholungszwang), viewing the latter as a semi-failure of analysis' memorial aim — a necessary failure. He attributes repetition's function largely to the ego's structure (conceived here as substantially unconscious), though not exhaustively, as the text emphasizes a residual margin. Repetition is charged to the ego's defenses, while repressed recollection remains analysis' true endpoint — still considered perhaps unattainable at this stage.
La visée dernière de la remémoration rencontre une résistance, qui est située dans la fonction inconsciente du moi. En suivant cette voie d'élaboration, Freud nous dit que nous devons en passer par là, et que, dans la règle, le médecin ne peut épargner à l'analysé cette phase, mais qu'il doit lui laisser revivre à nouveau un morceau de sa vie oubliée. Il a à en prendre soin, parce qu'une certaine mesure d'Über-legenheit, de supériorité, reste conservée, grâce à quoi la réalité appa-rente, die anscheinende Realität, pourtant pourra toujours de nouveau être reconnue par le sujet comme un reflet, un effet de miroir d'un passé oublié.
The ultimate aim of recollection encounters resistance located in the ego's unconscious function. Following this logic, Freud states that the physician cannot spare analysands this phase but must let them relive forgotten life fragments. The physician must maintain a measure of Überlegenheit (superiority) so the die anscheinende Realität (apparent reality) may yet be recognized as a mirror-reflection of forgotten past.
Dieu sait à quels abus d'interprétation a prêté ce pointage de l'Über-legenheit. C'est là ce autour de quoi a pu s'édifier toute la théorie de l'alliance avec la soi-disant partie saine du moi. Il n'y a pourtant rien dè semblable dans ces pages. Je puis souligner ce qui au passage a dû vous apparaître, à savoir le caractère en quelque sorte neutre, ni d'un côté ni de l'autre, de cette Überlegenheit.. Où est-elle, cette supériorité? Est-elle à entendre du côté du médecin qui, espérons-le, conserve toute sa tête? Où est-elle du côté du malade ?
God knows what interpretive abuses this notion of Überlegenheit has spawned! Here was built the whole theory of alliance with the ego's "healthy part." Yet nothing of the sort exists in these pages. Note instead the term's neutrality: Where resides this superiority? With the presumably clear-headed physician? Or with the patient?
Dans la traduction française, qui est aussi mauvaise que celles qui ont été faites sous divers autres patronages, la chose est curieusement traduite — et doit seulement veiller à ce que le malade conserve un certain degré de sereine supériorité. Il n'y a rien de pareil dans le texte — qui lui permette de constater malgré tout que la réalité de ce qu'il reproduit n'est qu'apparente.
The French translation — as poor as others under various auspices — curiously renders it: "[the physician] must merely ensure the patient retains some degree of serene superiority." No such phrasing exists in the original text, which requires only that patients recognize the reproduced reality's apparent nature.
Cette Überlegenheit, exigible sans doute, est à situer d'une façon infiniment plus précise que toutes les élaborations qui prétendent com-parer l'abréaction actuelle, de ce qui répète dans le traitement, avec une situation que l'on donne comme parfaitement connue.
This required Überlegenheit demands infinitely more precise situating than theories comparing present abreaction of treatment-repetitions with supposedly well-known situations.
Repartons donc de l'examen des phases, et des demandes, des exigences du sujet telles que nous les abordons dans nos interprétations. Et commençons, en suivant la diachronie dite des phases de la libido, par la demande la plus simple, celle à laquelle nous nous référons si fréquemment, la demande orale.
Let us therefore return to examining the phases and demands, the subject's exigencies as we approach them in our interpretations. Let us begin by following the so-called diachrony of libidinal phases, starting with the simplest demand - the oral demand to which we so frequently refer.
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Qu'est-ce qu'une demande orale? C'est la demande d'être nourri. Qui s'adresse à qui, à quoi? Elle s'adresse à cet Autre qui entend, et qui, à ce niveau primaire de l'énonciation de la demande, peut vraiment être désigné comme ce que nous appelons le lieu de l'Autre. L'Autre-on, l'Autron — dirai-je, à faire rimer nos désignations avec celles qui sont familières en physique. Voilà donc, à cet Autron abstrait, adressée par le sujet, à son propre insu plus ou moins, la demande d'être nourri.
What is an oral demand? It is the demand to be fed. To whom, to what, is it addressed? It is addressed to that Other who hears, who at this primary level of demand's enunciation may truly be designated as what we call the locus of the Other: the Other-one, the Othron - if I may rhyme our designations with those familiar in physics. Thus, to this abstract Othron, the subject addresses, more or less unwittingly, the demand to be fed.
Nous avons dit que toute demande, du fait qu'elle est parole, tend à se structurer en ceci, qu'elle appelle de l'autre sa réponse inversée. Elle évoque, de par sa structure, sa propre forme transposée selon une certaine inversion. De par la structure signifiante, à la demande d'être nourri répond ainsi, et d'une façon que l'on peut dire logiquement contemporaine à cette demande, au lieu de l'Autre, au niveau de l'Autron, la demande de se laisser nourrir.
We have said that every demand, insofar as it is speech, tends to structure itself by invoking from the Other its inverted response. By virtue of its signifying structure, the demand evokes - in a manner logically contemporaneous with itself - at the Other's locus (the Othron level) the transposed form of its own inversion. To the demand to be fed thus responds the demand to let oneself be fed.
Nous le savons bien dans l'expérience. Ce n'est pas là élaboration raffinée d'un dialogue fictif. C'est de cela qu'il s'agit chaque fois qu'il éclate le moindre conflit dans ce rapport entre l'enfant et la mère qui semble être fait pour se boucler de façon strictement complémentaire. Qu'y a-t-il qui réponde mieux, en apparence, à la demande d'être nourri que celle de se laisser nourrir? Nous savons pourtant que c'est dans le mode même de confrontation des deux demandes que gît cet infime gap, cette béance, cette déchirure, où s'insinue d'une façon normale la discordance, l'échec préformé de la rencontre. Cet échec consiste en ceci que, justement, ce n'est pas rencontre de tendances, mais rencontre de demandes.
We know this well from experience. This is no refined elaboration of fictive dialogue. It is precisely what is at stake whenever the slightest conflict erupts in the child-mother relationship that appears designed to close upon itself in strict complementarity. What could better respond, seemingly, to the demand to be fed than the demand to let oneself be fed? Yet we know it is within the very mode of confrontation between these two demands that lies that infinitesimal gap, that fissure, that rending where discordance normally insinuates itself - the preformed failure of the encounter. This failure consists in the fact that what occurs is not a meeting of tendencies, but a collision of demands.
Au premier conflit qui éclate dans la relation de nourrissage, dans la rencontre de la demande d'être nourri et de la demande de se laissernourrir, il se manifeste que cette demande, un désir la déborde - qu'elle ne saurait être satisfaite sans que ce désir s'y éteigne que c'est pour que ce désir qui déborde la demande ne s'éteigne pas, que le sujet qui a faim, de ce qu'à sa demande d'être nourri répond la demande de se laisser nourrir, ne se laisse pas nourrir, et refuse en quelque sorte de disparaître coinme désir du fait d'être satisfait comme demande que l'extinction oud'écrasement de'la demande dans la satisfaction ne saurait se produire såhš tuer le désir. C'est de là que sortent toutes ces discordances, dont la plus imagée est celle du refus de se laisser nourrir dans l'anorexie dite, plus ou moins juste titre, mentale.
At the first conflict erupting in the feeding relationship - when the demand to be fed clashes with the demand to let oneself be fed - it becomes manifest that this demand is overflowed by a desire. The demand cannot be satisfied without extinguishing this desire. It is precisely so that the desire overflowing the demand may not be extinguished that the hungry subject - finding the demand to let oneself be fed answering their demand to be fed - refuses to let itself be fed. The subject thus refuses to disappear as desire through being satisfied as demand. The extinction or crushing of demand in satisfaction cannot occur without killing desire. From this emerge all such discords, most vividly exemplified in the refusal to let oneself be fed within so-called mental anorexia (however aptly named).
Nous trouvons là cette situation que je ne saurais mieux traduire qu'à jouer des équivoques qu'autorisent les sonorités de la phonéma- tiquë française. On ne saurait avouer à l'autre ce qui est le plus pri- mordial, à savoir tu es le désir, sans du même coup lui dire tué le désir, c'est-à-dire sans lui concéder qu'il tue le désir, sans lui abandonner le děsir comme tel. L'ambivalence première, propre à toute demande, est que, dans toute demande, il est également impliqué que le sujet ne veut pas qu'elle soit satisfaite. Le sujet vise en soi la sauvegarde du desir, et témoigne de la présence du désir innomé et aveugle.
Here we encounter a situation I can best convey by exploiting equivocations permitted by French phonematic resonances. One cannot confess to the Other what is most primordial - namely, you are desire - without simultaneously saying killing desire. That is, without conceding that the Other kills desire, without abandoning desire as such. The primary ambivalence inherent to all demand is that every demand equally implies the subject's wish that it remain unsatisfied. The subject aims at preserving desire within itself, testifying to the presence of unnamed, blind desire.
Ce désir, qu'est-ce que c'est? Nous le savons, et pouvons répondre de la façon la plus classique et la plus originelle. La demande orale a uh autre sens que la satisfaction de la faim. Elle est demande sexuelle. Elle est dans son fond, nous dit Freud depuis les Trois Essais sur la théorie de la sexualité; cannibalisme, et le cannibalisme a un sens sexuel. Il nous rappelle, ce qui est masqué dans la première formulation freu- dienne, que se nourrir est, pour l'homme, lié au bon vouloir de l'Autre et lié à ce fait par une relation polaire.
What is this desire? We know it and can respond in the most classical and primordial terms. The oral demand has another meaning beyond hunger's satisfaction. It is sexual demand. At its foundation - as Freud tells us from the Three Essays on the Theory of Sexuality onward - lies cannibalism, and cannibalism has sexual meaning. This reminds us, beyond Freud's initial formulation's masking, that for humans, being nourished is tied to the Other's goodwill through a polar relationship.
Existe aussi ce terme, que ce n'est pas seulement du pain du'bon vouloir de l'Autre que le sujet primitif a à se nourrir, mais bel et bien du corps de celui qui le nourrit. Car il faut appeler les choses par leur nom -la relation sexuelle, c'est cela par quoi la relation à l'Autre débouche dans une union des corps. Et l'union la plus radicale est celle de l'absorption originelle, où pointe, visé, l'horizon du canniba- lisme, qui caractérise la phase orale pour ce qu'elle est dans la théorie analytique.
There also exists this truth: the primitive subject must nourish itself not merely from the bread of the Other's goodwill, but quite literally from the body of the nourisher. For we must call things by their names - the sexual relation is precisely that through which the relation to the Other culminates in bodily union. The most radical union is that of primordial absorption, where the horizon of cannibalism - characterizing the oral phase in analytic theory - emerges as its aimed-at limit.
Observons bien ici ce dont il s'agit. J'ai pris les choses par le bout le plus difficile en commençant par l'origine, alors que c'est toujoursà reculons, rétroactivement, que nous devons trouver comment les choses s'échafaudent dans le développement réel.
Let us observe carefully what is at stake here. I have approached matters from the most difficult angle by starting at the origin, whereas it is always retrospectively, retroactively, that we must discern how things are constructed in actual development.
Il y a une théorie de la libido contre laquelle vous savez que je m'insurge, encore que ce soit celle qu'a promue un de nos, amis, Franz Alexander. Celui-ci fait en effet de la libido le surplus de l'énergie qui se manifeste dans le vivant une fois obtenue la satisfaction des besoins liés à la conservation. C'est bien commode, mais c'est faux. La libido sexuelle n'est pas cela. La libido sexuelle est bien en effet un surplus, mais un surplus qui rend vaine toute satisfaction du besoin là où elle se place. Et au besoin, c'est bien le cas de le dire, elle refuse cette satisfaction pour préserver la fonction du désir.
There exists a theory of libido against which you know I rebel, even though it was promoted by one of our colleagues, Franz Alexander. He posits libido as the surplus energy manifest in the living being once satisfaction of survival-related needs is obtained. This is convenient but false. Sexual libido is not that. Sexual libido is indeed a surplus, but a surplus that voids all need satisfaction where it situates itself. And where need is concerned — the phrase is apt — it refuses such satisfaction to preserve desire’s function.
Tout cela 'n'est qu'évidence, qui se confirme de partout, comme vous le verrez à revenir en arrière, et à repartir à la demande d'être nourri. Vous le toucherez tout de suite du doigt dans ceci que, du seul fait que la tendance de la bouche qui a faim s'exprimé par cette même bouche en une chaîne signifiante, entre en elle cette possibilité de désigner la nourriture qu'elle désire. Quelle nourriture? La première chose qui en résulte, c'est qu'elle peut dire, cette bouche — Pas celle-là. La négation, l'écart, le j'aime ça et pas autre chose du désir, entre déjà ici, et y éclate la spécificité de la dimension du désir.
All this is self-evident, confirmed everywhere, as you will see by stepping back to reconsider the demand to be fed. You will immediately grasp this in the following: the very fact that the mouth’s hunger-driven tendency expresses itself through that same mouth within a signifying chain introduces the possibility of designating the food it desires. What food? The first consequence is that this mouth can declare — "Not that one." Negation, divergence, desire’s "I want this and not that" already emerge here, exploding the specificity of desire’s dimension.
D'où l'extrême prudence que nous devons avoir concernant nos interprétations au niveau du registre oral. Car, je l'ai dit, cette demande se forme au même point, au niveau du même organe, où s'érige la tendance. Et c'est bien là que gît le trouble. Il est possible de produire toutes sortes d'équivoques en répondant à cette demande. Bien sûr, de ce qui lui est répondu résulte tout de même la préservation du champ de la parole, et donc la possibilité d'y retrouver toujours la place du désir, mais c'est aussi la possibilité de toutes les sujétions — on tente d'imposer au sujet que, son besoin étant satisfait, il n'a plus qu'à en être content. D'où on fait de la frustration compensée le terme de l'intervention analytique.
Hence the extreme caution required in our interpretations at the oral level. For, as I have said, this demand forms at the very point where the organic tendency arises. Herein lies the disturbance. Countless equivocations can be produced in responding to this demand. Of course, what is thereby answered still preserves the field of speech, allowing desire’s place to be recovered. But it equally opens the possibility of all forms of subjection — attempts to impose upon the subject that, their need being satisfied, they should simply be content. Hence the notion of compensated frustration as the endpoint of analytic intervention.
Je veux aller plus loin, et j'ai vraiment aujourd'hui, vous allez le voir, mes raisons pour le faire. Je veux passer au stade dit de la libido anale. C'est là où je crois pouvoir atteindre et réfuter un certain nombre des confusions qui s'introduisent de la façon la plus courante dans l'interprétation analytique.
I wish to go further — and today, you will see, I have my reasons. I aim to address the so-called anal libido stage. Here, I believe, we can confront and refute several widespread confusions plaguing analytic interpretation.
Qu'est-ce que la demande dans le stade anal?
What constitutes demand at the anal stage?
- Vous avez tous, je pense, assez d'expérience pour que je n'aie pas besoin d'illustrer davantage ce que j'appellerai la demande de retenir l'excrément, en tant qu'elle fonde sans doute quelque chose qui est 'un désir d'expulser. Mais ce n'est pas si simple, car cette expulsion est aussi bien exigée à une certaine heure, par le parent éducateur. Là, il est demandé au sujet de donner quelque chose qui satisfasse l'attente de l'éducateur, maternel en l'occasion.
You all have sufficient experience, I presume, that I need not elaborate on what I shall call the demand to retain excrement — a demand that undoubtedly grounds something like a desire to expel. Yet this is not so simple, for expulsion is equally required at specific times by the educating parent. Here, the subject is called upon to give something satisfying the educator’s (typically maternal) expectation.
- L'élaboration qui résulte de la complexité de cette demande mérite que nous nous y arrêtions, car elle est essentielle. Observons qu'ici il ne s'agit plus du rapport simple d'un besoin à sa forme demandée, liée à-l'excédent sexuel. C'est autre chose. C'est d'une discipline du besoin qu'il s'agit, et la sexualisation ne se produit que dans le mouvement du retour au besoin. C'est ce mouvement qui, si je puis dire, légitime te besoin comme don à la mère, laquelle attend que l'enfant satisfasse àsses fonctions, et fasse sortir, apparaître quelque chose de digne de L'approbation générale.
The complexity of this demand warrants our pause, for it is essential. Observe that we are no longer dealing with the simple relation of a need to its demanded form, linked to sexual surplus. This is different. It concerns a disciplining of need, and sexualization occurs only through need’s return movement. This movement, if I may say so, legitimizes need as a gift to the mother, who awaits the child’s compliance in producing something worthy of communal approval.
- Aussi bien le caractère de cadeau que prend l'excrément est-il bien connu et repéré depuis l'origine de l'expérience analytique. C'est si bien dans ce registre qu'ici un objet est vécu, que l'enfant, dans l'excès de ses débordements occasionnels, l'emploie naturellement, peut-on dire, comme moyen d'expression. Le cadeau excrémentiel fait partie de la thématique la plus antique de l'analyse.
The excrement’s status as a gift has been recognized since the dawn of analytic experience. So thoroughly does an object become lived in this register that the child, in occasional excessive outbursts, naturally employs it as a means of expression. The excremental gift belongs to analysis’ most archaic thematics.
- Je veux à ce propos pousser à son terme dernier cette extermination à quoi je m'efforce depuis toujours, de la mythique de l'oblativité, en -vous montrant ici à quoi elle se rapporte réellement. Le champ de la dialectique anale est le champ véritable de l'oblativité, et une fois que vous l'aurez aperçu, vous ne pourrez plus le reconnaître autrement.
Here, I wish to consummate the extermination I have always pursued against oblativité’s mythos by showing its true reference. The anal dialectic’s field is oblativité’s authentic domain — once grasped, you will recognize it as nothing else.
Il y a longtemps que sous des formes diverses j'essaye de vous intro- duire à ce repérage. Et nommément, je vous ai fait remarquer que le terme même d'oblativité est un fantasme d'obsessionnel. Tout pour l'autre, dit l'obsessionnel, et c'est bien ce qu'il fait, car étant dans le perpétuel vertige de la destruction de l'autre, il n'en fait jamais assezpour que l'autre se maintienne dans l'existence. Nous en voyons ici la racine.
For a long time, in various forms, I have tried to introduce you to this mapping. Specifically, I have pointed out that the very term "oblativité" is an obsessive's fantasy. All for the other, says the obsessive, and this is indeed what he does — for being in perpetual vertigo of the other's destruction, he never does enough to maintain the other's existence. Here we see its root.
Le stade anal se caractérise en ceci, que le sujet ne satisfait un besoin que pour la satisfaction d'un autre. Ce besoin, on lui a appris à le retenir pour qu'il se fonde, s'institue uniquement comme l'occasion de la satisfaction de l'autre, qui est l'éducateur. La satisfaction du pou-ponnage, dont le torchage fait partie, est d'abord celle de l'autre. Et c'est pour autant que c'est un don qui est demandé au sujet, que l'on peut dire que l'oblativité est liée à la sphère de relations du stade anal.
The anal stage is characterized by the fact that the subject satisfies a need solely for another's satisfaction. This need — he has been taught to retain it so that it becomes instituted exclusively as the occasion for the educator's satisfaction. The satisfaction of nurturing care, which includes wiping, is first and foremost the other's. To the extent that a gift is demanded from the subject, we can say oblativité is linked to the relational sphere of the anal stage.
Remarquez-en la conséquence la marge de la place qui reste au sujet, autrement dit le désir, vient dans cette situation à être symbolisée par ce qui est emporté dans l'opération. Le désir, littéralement, s'en va aux chiottes. La symbolisation du sujet comme ce qui s'en va dans le pot ou dans le trou, nous la rencontrons dans l'expérience, comme liée le plus profondément à la position du désir anal.
Note the consequence: the margin of the subject's remaining place — in other words, desire — comes to be symbolized in this situation by what is carried away in the operation. Desire, literally, goes down the drain. The symbolization of the subject as what disappears into the potty or the hole is encountered in experience as most profoundly tied to the anal desire's position.
C'est bien ce qui en fait à la fois l'attrait, et aussi, dans bien des cas, l'évitement. Ce n'est pas toujours à ce terme que nous réussissons à porter l'insight du patient. Vous pouvez néanmoins vous dire que, pour autant que le stade anal y est intéressé, vous auriez tort de ne pas vous méfier de la pertinence de votre analyse, si vous n'avez pas rencontré chaque fois ce terme. Tant que vous ne repérerez pas en ce point le rapport foncier, fondamental, du sujet comme désir, avec l'objet le plus désagréable, je vous assure que vous n'aurez pas fait grand pas dans l'analyse des conditions du désir.
This is precisely what makes it both attractive and, in many cases, avoided. It is not always to this term that we succeed in bringing the patient's insight. Nevertheless, you may tell yourselves that to the degree the anal stage is implicated here, you would be wrong not to question your analysis' pertinence if you have not each time encountered this term. So long as you fail to locate here the foundational relation between the subject-as-desire and the most unpleasant object, I assure you that little progress will have been made in analyzing desire's conditions.
Ce point précis est un point névralgique, qui vaut bien, pour l'importance qu'il a dans l'expérience, tous ces primitifs objets oraux, bons ou mauvais, sur lesquels on fait tant de remarques. Vous ne pouvez nier que ce rappel ne soit fait à tout instant dans la tradition analytique. Si vous êtes restés si longtemps sourds, c'est pour autant que les choses n'y sont pas pointées dans leur topologie foncière, comme je m'efforce ici de le faire pour vous.
This precise point is a neuralgic one, which rivals in experiential importance all those primitive oral objects — good or bad — upon which so many remarks are made. You cannot deny that this reminder permeates analytic tradition at every turn. If you have remained deaf to it for so long, it is because things were not pinpointed in their fundamental topology, as I strive to do here for you.
Mais alors, me direz-vous, quoi ici du sexuel, et de la fameuse pulsion sadique que l'on conjugue, grâce à un tiret, au terme d'anal, comme si cela allait tout simplement de soi?
But then, you will ask me, what of the sexual here, and of the famed sadistic drive hyphenated so casually with "anal" as if it were self-evident?
Quelque effort est ici nécessaire, un effort de ce que nous ne pou-vons appeler compréhension que pour autant qu'il s'agit d'une com-préhension à la limite. Le sexuel ne peut rentrer ici que de façonviolente. C'est bien ce qui se passe ici en effet, puisque aussi bien, c'est de la violence sadique qu'il s'agit. Encore cela garde-t-il en soi plus qu'une énigme. Il convient que nous nous y arrêtions.
Some effort is required here — an effort we can only call "comprehension" to the extent it operates at the limit. The sexual can only enter here violently. This is indeed what occurs, since it is precisely sadistic violence at stake. Yet this retains more than an enigma within itself. We must pause here.
'C'est dans la relation anale que l'autre comme tel prend pleinement dominance. Et c'est justement ce qui fait que le sexuel se manifeste dans le registre propre à ce stade. Nous pouvons l'entrevoir à rappeler son antécédent, qualifié de sadique-oral.
It is in the anal relation that the other as such fully dominates. And this is precisely why the sexual manifests in the register proper to this stage. We glimpse this by recalling its antecedent, termed sadistic-oral.
Parler de stade sadique-oral, en effet, c'est rappeler en somme que la vie est en son fond assimilation dévoratrice comme telle. Au stade dral, c'est le thème de la dévoration qui est situé dans la marge du désir, c'est la présence de la gueule ouverte de la vie.
To speak of a sadistic-oral stage is to recall that life is at its core devouring assimilation as such. At the oral stage, the theme of devoration is situated at desire's margin — it is the presence of life's gaping maw.
Il y a, au stade anal, comme un reflet de ce fantasme. L'autre étant posé comme le second terme doit apparaître comme existence offerte icette béance. Irons-nous jusqu'à dire que la souffrance s'y implique ?
In the anal stage, there is a reflection of this fantasy. The other, posited as the second term, must appear as existence offered to this gaping void. Shall we go so far as to say suffering is implicated here?
C'est une souffrance bien particulière. Pour évoquer une sorte de schème fondamental qui vous donnera au mieux la structure du fan- tasme sado-masochiste, je dirai qu'il s'agit d'une souffrance attendue par l'autre. La suspension de l'autre imaginaire au-dessus du gouffre de la souffrance est ce qui forme la pointe et l'axe de l'érotisation sado-masochiste. C'est dans cette relation que s'institue au niveau anal ce. qui n'est plus seulement le pôle sexuel, mais va être le partenaire sexuel. Nous pouvons donc dire qu'il y a déjà là une sorte de réap- parition du sexuel.
It is a most peculiar suffering. To evoke a fundamental schema that best captures the sado-masochistic fantasy's structure, I would say it concerns suffering anticipated by the other. The imaginary other's suspension over the chasm of suffering forms the crux and axis of sado-masochistic eroticization. It is in this relation that what is no longer merely the sexual pole — but will become the sexual partner — is instituted at the anal level. We can thus say there is already a kind of sexual reemergence here.
Ce qui constitue au stade anal comme structure sadique ou sado- masochiste marque à partir d'un point d'éclipse maximum du sexuel, d'un point de pure oblativité anale la remontée vers ce qui va se réaliser au stage génital. Le génital, l'éros humain, le désir dans sa plénitude normale, qui se situe non pas comme tendance ou besoin, non comme pure et simple copulation, mais comme désir, prend son amorce, trouve son départ, a son point de réémergence dans la relation à l'autre comme subissant l'attente de cette menace suspendue, de cette attaque virtuelle qui caractérise et fonde pour nous ce que l'on appelle la théorie sadique de la sexualité, dont nous savons le caractère primitif dans la très grande majorité des cas individuels.
What constitutes the anal stage's sadistic or sado-masochistic structure marks, from a point of the sexual's maximum eclipse — a point of pure anal oblativité — the resurgence toward what will realize itself in the genital stage. The genital, human Eros, desire in its normal plenitude — situated not as tendency or need, nor as mere copulation, but as desire — finds its starting point, its point of reemergence, in the relation to the other as undergoing the expectation of this suspended threat, this virtual attack that characterizes and grounds for us what is called the sadistic theory of sexuality, whose primitive character we recognize in the vast majority of individual cases.
Bien plus, c'est dans ce trait situationnel que se fonde ce fait qui est à l'origine de la sexualisation de l'autre dans le premier mode de son aperception, l'autre doit être, comme tel, livré à un tiers pour seconstituer comme sexuel. C'est là l'origine de l'ambiguïté qui fait que, dans l'expérience originelle dont les théoriciens les plus récents de l'analyse ont fait la découverte, le sexuel reste indéterminé entre ce tiers et cet autre. Dans la première forme d'aperception libidinale de l'autre, au niveau du point de remontée à partir d'une certaine éclipse punctiforme de la libido comme telle, le sujet ne sait pas ce qu'il désire le plus, de cet autre ou de ce tiers intervenant.
Moreover, it is within this situational trait that we find the foundation of a fact originating in the sexualization of the Other through its primary mode of apprehension: the Other must be, as such, surrendered to a third party to constitute itself as sexual. Here lies the source of the ambiguity that causes the sexual, within the primordial experience uncovered by the most recent analytic theorists, to remain indeterminate between this third party and this Other. In the primary form of libidinal apprehension of the Other at the level of resurgence from a certain punctiform eclipse of the libido as such, the subject does not know what it desires most—this Other or the intervening third party.
Cela est essentiel à toute structure des fantasmies sado-masochistes.
This is essential to the entire structure of sadomasochistic fantasies.
En effet, si nous avons donné ici.du stade anal une analyse correcte, celui qui constitúe ce fantasme, ne l'oublions pas, le témoin sujet à ce point pivot du stade anal, est bien ce qu'il est je viens de le dire, il est de la merde. Et en plus, il est une demande, il est de la merde qui ne demande qu'à s'éliminer.
Indeed, if we have provided a correct analysis here of the anal stage, let us not forget that the constitutive subject of this fantasy—the witness-subject at this pivotal point of the anal stage—is precisely what I have just stated: he is shit. And furthermore, he is a demand—he is shit that asks only to be expelled.
Cela est le vrai fondement de toute une structure que vous retrou- verez, radicale, dans le fantasme fondamental de l'obsessionnel spéciá- lement. Celui-ci se dévalorise, il met hors de lui tout le jeu de la dialectique érotique, il feint, comme dit l'autre, d'en être l'organisateur. C'est sur le fondement de sa propre élimination qu'il fonde tout ce fantasme.
This is the true foundation of an entire structure you will rediscover, in its radical form, in the fundamental fantasy of the obsessive neurotic specifically. The latter devalues himself, externalizes the entire play of erotic dialectic, and feigns, as they say, being its orchestrator. It is upon the foundation of his own elimination that he constructs this entire fantasy.
Les choses sont ici enracinées dans quelque chose qui, une fois reconnu, vous permet d'élucider des points tout à fait banals. En effet, si les choses sont vraiment fixées au point d'identification du sujet au petit a excrémentiel, qu'allons-nous voir? N'oublions pas qu'ici tout de même, cela n'est plus à ce qui est intéressé dans le nœud dramatique du besoin à la demande, qu'est confié, du moins en principe, le soin d'articuler cette demande. En d'autres termes, sauf dans les tableaux de Jérôme Bosch, on ne parle pas avec son derrière. Et pourtant, nous avons ces curieux phénomènes de coupures suivies d'explosions, qui nous font entrevoir la fonction symbolique du ruban excrémentiel dans l'articulation même de la parole.
These matters are rooted here in something that, once recognized, allows you to clarify entirely commonplace points. Indeed, if things are truly fixated at the point of the subject’s identification with the excremental little a, what shall we observe? Let us not forget that here, after all, the responsibility for articulating this demand is no longer entrusted to what is implicated in the dramatic knot of need and demand—at least in principle. In other words, except in the paintings of Hieronymus Bosch, one does not speak with one’s behind. And yet, we encounter these curious phenomena of interruptions followed by explosions, which hint at the symbolic function of the excremental ribbon within the very articulation of speech.
Autrefois, il y a très longtemps, et je pense qu'il n'y a personne ici pour s'en souvenir, il y avait un petit personnage aimé des enfants, comme il y en a toujours eu, petits personnages significatifs dans cette mythologie infantile qui est en réalité d'origine parentale. De nos jours, on parle beaucoup de Pinocchio, mais dans un temps dont je suis assez vieux pour me souvenir, il existait Bout-de-Zan. La phénoménologie de l'enfant comme objet précieux excrémentiel est tout entière dansčette désignation, où l'enfant est identifié à l'élément douceâtre de la réglisse, glukurriza, la douce racine, comme c'en est, paraît-il, l'origine grecque.
Long ago—so long that I doubt anyone here remembers—there existed a beloved children’s character, as there have always been, a minor figure significant in this infantile mythology that is in reality of parental origin. Today, Pinocchio is widely discussed, but in an era I am old enough to recall, there was Bout-de-Zan. The phenomenology of the child as a precious excremental object is entirely encapsulated in this designation, where the child is identified with the saccharine element of licorice (glukurriza, the sweet root, as per its alleged Greek origin).
Ge n'est pas en vain sans doute que ce soit à propos de ce mot de réglisse que nous puissions trouver un exemple des plus sucrés, c'est Je čas de le dire, de la parfaite ambiguïté des transcriptions signifiantes.
It is surely no accident that this term "licorice" provides one of the most cloying examples—if I may say so—of the perfect ambiguity of signifying transcriptions.
Permettez-moi cette petite parenthèse. Cette perle, je l'ai trouvée à võtre usage dans mon parcours — pas d'hier d'ailleurs, je vous ai gardé 'cěla depuis longtemps, mais púisque je le rencontre à propos de Bout- de-Zan, je vais vous le donner. Réglisse, c'est à l'origine glukurriza.
Allow me this brief digression. I discovered this pearl for your benefit during my travels—not recently, for I have held onto it for some time, but since it arises in connection with Bout-de-Zan, I shall share it. "Réglisse" (licorice) originates from glukurriza.
Bien sûr, cela ne vient pas directement du grec, mais quand les Latins ont entendu ça, ils en ont fait liquiritia en se servant de liqueur. D'où dans l'ancien français, licorice, puis ricolice par métathèse.. Ricolice a ren- contré règle, regula, et cela a fait rygalisse. Avouez que cette rencontre du licorice avec la règle est superbe.
Of course, this does not come directly from Greek, but when the Latins heard it, they rendered it as liquiritia, evoking "liquor." Hence, in Old French, licorice became ricolice through metathesis. Ricolice then encountered "règle" (rule, from Latin regula), resulting in rygalisse. Admit that this convergence of licorice with "rule" is splendid.
Mais ce n'est pas tout, car l'étymologie consciente à quoi tout cela aboutit et sur laquelle se sont reposées enfin les générations dernières, elest que réglisse devait s'écrire rai de Galice parce que la réglisse est faite avec une racine douce qu'on ne trouve qu'en Galice. Le rai de Galice, voici où nous revenons après être partis, c'est le cas de le dire, derla racine grecque.
But there is more, for the conscious etymology that ultimately stabilized in recent generations claims that "réglisse" should be spelled rai de Galice ("ray of Galicia") because licorice is made from a sweet root found only in Galicia. The "ray of Galicia"—here we return, as it were, to our starting point after departing from the Greek root.
Je pense que cette petite démonstration des ambiguïtés signifiantes võus aura convaincus que nous sommes sur un terrain solide en lui donnant toute son importance.
I trust this small demonstration of signifying ambiguities has convinced you that we stand on solid ground in granting them their full importance.
En fin de compte, nous l'avons vu, au niveau anal encore plus qu'ail- letirs, nous devons être réservés quant à la compréhension de l'autre. Foute compréhension de la demande, eri effet, l'implique si profon- dément que nous devons y regarder à deux fois avant d'aller à sa rencontre. Qu'est-ce que je vous dis là? — si ce n'est ce qui rejoint te que vous savez tous, au moins ceux qui ont fait un petit bout de travail thérapeutique. A savoir, qu'à l'obsessionnel il ne faut pas lui donner ça d'encouragement, de déculpabilisation, voire de commen- taire interprétatif qui s'avance un peu trop. Si vous le faites, alors vous devrez aller beaucoup plus loin, et vous vous trouverez accéder, et céder pour votre plus grand dam, à ce mécanisme précisément par quoi il veut vous faire manger, si je puis dire, son propre être comme úne merde.Vous êtes instruits par l'expérience que ce n'est pas un procès dans lequel vous lui rendrez service, bien au contraire.
Ultimately, as we have seen, at the anal stage even more than elsewhere, we must exercise restraint regarding the comprehension of the Other. For any comprehension of the demand, in effect, implicates it so profoundly that we must look twice before meeting it. What am I telling you here? — if not what aligns with what you all know, at least those who have done a modicum of therapeutic work. Namely, that with the obsessional, one must not offer that bit of encouragement, exoneration, or even interpretive commentary that ventures too far. If you do so, you will then have to go much further, and you will find yourself accessing — and yielding to your great detriment — precisely that mechanism through which they want to make you "eat," so to speak, their own being as shit. Experience instructs you that this is not a process in which you will serve them well — quite the contrary.
C'est ailleurs que doit se placer l'introjection symbolique, pour autant qu'elle a chez lui à restituer la place du désir. Puisque, pour anticiper sur le stade suivant, ce que le névrosé veut être le plus communément, c'est le phallus, c'est certainement court-circuiter indûment les satisfactions à lui donner, que de lui offrir cette communion phallique contre laquelle j'ai déjà formulé, dans mon séminaire sur Le Désir et son Interprétation, les objections les plus précises. L'objet phallique comme objet imaginaire ne saurait en aucun cas prêter à révéler de façon complète le fantasme fondamental. Il ne saurait en fait, à la demande du névrosé, que répondre par ce que nous pouvons appeler, en gros, une oblitération. Autrement dit, une voie est par là ouverte au sujet, d'oublier un certain nombre des ressorts les plus essentiels qui ont joué dans les accidents de son accès au champ du désir.
It is elsewhere that symbolic introjection must take place, insofar as it must restore the locus of desire in them. For, to anticipate the next stage, what the neurotic most commonly wants to be is the phallus. It is certainly an undue shortcut to offer them this phallic communion against which I have already formulated, in my seminar on Desire and Its Interpretation, the most precise objections. The phallic object as imaginary object cannot in any way fully reveal the fundamental fantasy. In fact, in response to the neurotic’s demand, it can only provide what we may broadly call an obliteration. In other words, this opens a path for the subject to forget certain essential mechanisms that operated in the vicissitudes of their access to the field of desire.
Pour marquer un point d'arrêt de notre parcours sur ce que nous avons aujourd'hui promu, nous dirons ceci — que si le névrosé est désir inconscient, c'est-à-dire refoulé, c'est, avant toute chose, dans la mesure où son désir subit l'éclipse d'une contre-demande — que le lieu de la contre-demande est à proprement parler le même que celui où se place et s'édifie par la suite tout ce que le dehors peut ajouter de supplément à la construction du surmoi, une certaine façon de satisfaire à cette contre-demande — que tout mode prématuré de l'interprétation est critiquable en tant qu'elle comprend trop vite, et ne s'aperçoit pas que ce qu'il y a de plus important à comprendre dans la demande de l'analysé, c'est ce qui est au-delà de cette demande. C'est la marge de l'incompréhensible qui est celle du désir. C'est dans la mesure où cela n'est pas aperçu, qu'une analyse se ferme prématurément, et pour tout dire est manquée.
To mark a stopping point in our trajectory through what we have advanced today, we will say this: if the neurotic is unconscious desire — that is, repressed desire — it is above all because their desire undergoes the eclipse of a counter-demand. The locus of the counter-demand is properly the same as where all subsequent external supplements to the superego’s construction are positioned — a certain way of satisfying this counter-demand. Any premature mode of interpretation is objectionable insofar as it understands too quickly and fails to recognize that what is most crucial to grasp in the analysand’s demand lies beyond that demand. The margin of the incomprehensible is the margin of desire. To the extent that this goes unnoticed, an analysis closes prematurely and, in short, is failed.
Le piège, c'est, bien sûr, qu'en interprétant, vous donnez au sujet quelque chose dont se nourrit la parole, voire le livre même qui est par-derrière. La parole reste tout de même le lieu du désir, même si vous la donnez de telle sorte que ce lieu ne soit pas reconnaissable, je veux dire même s'il reste, ce lieu, pour le désir du sujet, inhabitable.
The trap, of course, is that by interpreting, you give the subject something that nourishes speech — indeed, the very book behind it. Speech remains the locus of desire, even if you give it in such a way that this locus remains unrecognizable — I mean, even if it remains uninhabitable for the subject’s desire.
Répondre à la demande de nourriture, à la demande frustrée, en un signifiant nourrissant, laisse élidé ceci, qu'au-delà de toute nourriture de la parole, ce dont le sujet a vraiment besoin, c'est de ce qu'ilsignifie métonymiquement, et qui n'est en aucun point de cette parole. Et donc, chaque fois que vous introduisez sans doute y êtes-vous obligés la métaphore, vous restez dans la même voie qui donne consistance au symptôme. Sans doute est-ce un symptôme plus sim- plifié, mais c'est encore un symptôme, en tout cas par rapport au désir qu'il s'agirait de dégager.
To respond to the demand for nourishment — to the frustrated demand — with a nourishing signifier elides this: beyond all nourishment of speech, what the subject truly needs is what speech signifies metonymically, which exists at no point within it. Thus, whenever you introduce metaphor (as no doubt you must), you remain on the same path that gives consistency to the symptom. Doubtless, this is a simplified symptom, but it is still a symptom — at least relative to the desire that must be disentangled.
Si le sujet est dans ce rapport singulier à l'objet du désir, c'est qu'il fut d'abord lui-même un objet de désir qui s'incarne. La parole comme lieu du désir, c'est ce Poros où sont toutes les ressources. Et le désir, comme Socrate nous a appris originalement à l'articuler, est avant tout manque de ressources, aporie. Cette aporie absolue s'approche de la parole endormie, et se fait engrosser de son objet. Qu'est-ce à dire ? sinon que l'objet était là, et que c'est lui qui demandait à venir au jour.
If the subject is in this singular relation to the object of desire, it is because they were first themselves an incarnated object of desire. Speech as the locus of desire is this Poros where all resources lie. And desire, as Socrates originally taught us to articulate it, is above all a lack of resources — an aporia. This absolute aporia approaches dormant speech and becomes impregnated with its object. What does this mean? That the object was already there, asking to be brought into the light.
La métaphore platonicienne de la métempsycose de l'âme errante qui hésite avant de savoir où elle va venir habiter trouve son support, sa'vérité, et sa substance, dans l'objet du désir, qui est là d'avant sa naissance.
The Platonic metaphor of the metempsychosis of the wandering soul, hesitating before knowing where it will come to dwell, finds its support, its truth, and its substance in the object of desire, which exists before its birth.
Et Socrate, sans le savoir, quand il fait l'éloge, épaïnei, d'Agathon, fait ce qu'il veut faire, à savoir ramener Alcibiade à son âme, en faisant naître au jour cet objet qui est l'objet de son désir.
And Socrates, without knowing it, when he praises (epainei) Agathon, does what he intends: to return Alcibiades to his soul by bringing into the light this object that is the object of his desire.
Cet objet, but et fin de chacun, limité sans doute parce que le tout est au-delà, ne peut être conçu que comme au-delà de la fin de chacun.
This object — the aim and end of each person, limited no doubt because the whole lies beyond — can only be conceived as beyond the end of each.
ORAL, ANAL, GÉNITAL
ORAL, ANAL, GENITAL
La jouissance de la mante religieuse.
The jouissance of the praying mantis.
L'Autre, dépotoir du désir.
The Other as dumping-ground of desire.
Le désir dans la dépendance de la demande.
Desire in dependency on demand.
Privilège de l'objet phallus.
The privilege of the phallic object.
• Nous allons encore errer, ai-je envie de dire, à travers le labyrinthe de la position du désir. Un certain retour, une certaine fatigue du sujet, in certain working through, comme on dit, me paraît nécessaire à une position exacte de la fonction du transfert. Je l'ai déjà indiqué la dernière fois, et j'ai dit pourquoi.
• We will continue wandering, I might say, through the labyrinth of desire’s position. A certain return, a certain fatigue of the subject, a certain working through, as it is called, seems to me necessary for an exact positioning of the transference’s function. I indicated this last time and explained why.
C'est pourquoi je reviendrai aujourd'hui à souligner le sens de ce que je vous ai dit en ramenant à l'examen les phases dites de la migra- tion de la libido sur les zones érogènes. Il est important de voir dans quelle mesure la vue naturaliste impliquée dans cette définition s'arti- cule et se résout dans notre façon de l'énoncer en la centrant sur le rapport de la demande et du désir.
Thus, today I will return to emphasize the meaning of what I said by revisiting the so-called phases of libidinal migration across erogenous zones. It is crucial to see how the naturalistic view implied in this definition articulates and resolves itself in our formulation by centering on the relation between demand and desire.
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Dès le départ de ce cheminement, j'ai pointé que le désir maintient sa place dans la marge de la demande comme telle — que c'est cette marge de la demande qui constitue son lieu dans un au-delà et un en-deçà, double creux qui s'esquisse déjà dès que le cri de la faim passe à s'articuler — qu'à l'autre extrême, l'objet que l'on appelle en anglais le nipple, le bout de sein, le mamelon, prend dans l'érotisme humain sa valeur d'agalma, de merveille, d'objet précieux, devenant le support du plaisir, de la volupté du mordillement, où se perpétue ce que nous pouvons bien appeler une voracité sublimée, en tant qu'elle prend ce Lust, ce plaisir.Et aussi bien, ces Lüste, ces désirs — vous savez l'équivoque que conserve en lui le terme allemand, le glissement de signification que produit le passage du singulier au pluriel —, son plaisir et sa convoitise, cet objet oral les prend d'ailleurs. C'est en quoi, par une inversion de l'usage du terme de sublimation, j'ai le droit de dire que nous voyons ici la déviation quant au but se faire en sens inverse de l'objet d'un besoin.
From the outset of this trajectory, I have emphasized that desire maintains its place in the margin of demand as such — that this margin of demand constitutes its locus in a beyond and a beneath, a double hollow already sketched when the cry of hunger transitions into articulation. At the other extreme, the object called the nipple in English — the breast’s tip, the teat — assumes in human eroticism its value as agalma, as marvel, as precious object, becoming the support of pleasure, of the voluptuousness of nibbling, through which what we may well call a sublimated voracity perpetuates itself, insofar as it seizes this Lust, this pleasure. And equally, these Lüste, these desires — you know the equivocation preserved in the German term, the slippage of meaning produced by the shift from singular to plural — its pleasure and its covetousness, this oral object seizes them elsewhere. Hence, through an inversion of the term sublimation’s usage, I am justified in stating that here we witness the deviation of aim occurring inversely relative to the object of need.
En effet, ce n'est pas de la faim primitive que la valeur érotique de cet objet privilégié prend ici sa substance. L'érős qui l'habite vient nachträglich, par rétroaction, et non seulement après coup. Et c'est dans la demande orale que s'est creusée la place de ce désir. S'il n'y avait pas la demande avec l'au-delà d'amour qu'elle projette, il n'y aurait pas cette place en deçà, de désir, qui se constitue autour d'un objet privilégié. La phase orale de la libido sexuelle exige cette place creusée par la demande.
Indeed, it is not from primitive hunger that this privileged object’s erotic value derives its substance. The Eros inhabiting it arrives nachträglich, retroactively, and not merely afterward. It is within oral demand that desire’s place is hollowed out. Were there no demand with the beyond of love it projects, there would be no such place beneath — of desire — constituted around a privileged object. The oral phase of sexual libido requires this cavity carved by demand.
Il est important d'examiner si cette présentation des choses ne com- porterait pas, de mon fait, quelque spécification que l'on pourrait marquer d'être trop partiale. Ne devons-nous pas prendre à la lettre ce que Freud nous présente dans tel de ses énoncés comme la migration pure et simple d'une érogénéité organique, muqueuse dirai-je ? Ne peut-on dire que je néglige des faits naturels ? À savoir, par exemple, ces motions dévoratrices instinctuelles que nous trouvons, dans la nature, liées au cycle sexuel.
It is crucial to examine whether this presentation might not entail, on my part, some specification that could be marked as overly partial. Must we not take literally what Freud presents in certain formulations as the pure and simple migration of an organic erogeneity, a mucosal one, shall we say? Can we not argue that I neglect natural facts? Namely, for instance, those devouring instinctual motions found in nature linked to the sexual cycle.
C'est un fait que les chattes mangent leurs petits, et si la grande figure fantasmatique de la mante religieuse hante l'amphithéâtre ana- lytique, c'est bien parce qu'elle présente comme une image mère, une matrice, de la fonction attribuée à ce que l'on appelle si hardiment, et peut-être si improprement, la mère castratrice. Oui, bien sûr, moi- même, dans mon initiation analytique, j'ai volontiers pris súpport de cette image si riche à faire écho du domaine naturel à ce qui se présente dans le phénomène inconscient. Et à rencontrer cette objection, vous pouvez me suggérer la nécessité de quelque correction dans la ligne théorique dont je crois pouvoir vous satisfaire avec moi.
It is a fact that female cats eat their young, and if the grand fantasmatic figure of the praying mantis haunts the analytic amphitheater, it is precisely because it presents itself as a maternal image, a matrix of the function ascribed to what is so boldly — and perhaps so improperly — termed the castrating mother. Yes, of course, I myself, in my analytic initiation, readily drew support from this image so rich in resonating between the natural domain and what emerges in the unconscious phenomenon. Faced with this objection, you may suggest the necessity of some correction in the theoretical line with which I believe I can satisfy you alongside myself.
Je me suis un instant arrêté sur cette image et ce qu'elle représente. Un simple coup d'œil jeté sur la diversité de l'éthologie animale nous montre en effet une richesse luxuriante de perversions. Notre ami Henri Ey y a retenu son regard, et a même fait dans L'Évolutionpsychiatrique un numéro sur le sujet des perversions animales, qui vont plus loin que tout ce que l'imagination humaine a pu inventer. Pris sous ce registre, ne nous voilà-t-il pas ramenés à la vue aristotélicienne qui place le fondement du désir pervers dans un champ externe au champ humain?
I paused for a moment on this image and what it represents. A mere glance at the diversity of animal ethology reveals indeed a luxuriant richness of perversions. Our friend Henri Ey dwelled upon this, even devoting an issue of L'Évolution psychiatrique to the subject of animal perversions, which surpass all that human imagination has invented. Viewed through this register, does this not return us to the Aristotelian perspective that locates the foundation of perverse desire in a field external to the human domain?
Je vous prie de considérer ce que nous faisons quand nous nous arrêtons au fantasme de la perversion naturelle. En vous priant de me suivre sur ce terrain, je ne méconnais pas ce qu'une telle réflexion peut paraître avoir de pointilleux et de spéculatif, mais je la crois nécessaire pour décanter ce qu'il y a de fondé et d'infondé à la fois dans cette référence. Et aussi bien, nous allons par là, vous allez le voir tout de suite, nous trouver rejoindre ce que je désigne comme fonda- mental dans la subjectivation, en tant que moment essentiel de toute instauration de la dialectique du désir.
I ask you to consider what we do when we fixate on the fantasy of natural perversion. In urging you to follow me here, I do not disregard how such reflection may seem punctilious and speculative, but I deem it necessary to clarify what is both grounded and ungrounded in this reference. Moreover, we shall thereby — as you will soon see — rejoin what I designate as fundamental in subjectivation, as the essential moment in all instauration of desire’s dialectic.
Subjectiver la mante religieuse en cette occasion, c'est lui supposer, qui n'a rien d'excessif, une jouissance 'sexuelle. Certes, nous n'en savons rien. La mante religieuse est peut-être, comme Descartes n'hési- terait pas à le dire, une pure et simple machine, au sens que la machine prend dans son langage à lui, qui suppose justement l'élimination de toute subjectivité. Mais nous n'avons nul besoin, quant à nous, de nous tenir à ces positions minimales. Nous lui accordons cette jouissance.
To subjectivate the praying mantis in this instance is to ascribe to it — which is hardly excessive — a sexual jouissance. Certainly, we know nothing of this. The mantis might well be, as Descartes would unhesitatingly assert, a pure and simple machine, in the sense machinery assumes within his discourse, which precisely presupposes the elimination of all subjectivity. But we, for our part, need not adhere to such minimal positions. We grant it this jouissance.
Cette jouissance c'est le pas suivant - est-elle jouissance de quelque chose en tant qu'elle le détruit? Car c'est seulement à partir de là qu'elle peut nous indiquer les intentions de la nature.
This jouissance — here is the next step — is it jouissance of something insofar as it destroys it? For only from this can it indicate nature’s intentions to us.
Pour tout de suite pointer ce qui est essentiel, et pour qu'elle soit pour nous un modèle quelconque de ce dont il s'agit, à savoir de notre cannibalisme oral, de notre érotisme primordial, il faut que nous ima- ginions ici que cette jouissance est corrélative de la décapitation du partenaire, qu'elle est supposée connaître à quelque degré comme tel.
To immediately pinpoint what is essential, and for it to serve as any model of our concern — namely, our oral cannibalism, our primordial eroticism — we must imagine here that this jouissance correlates with the partner’s decapitation, that the mantis is presumed to recognize this act to some degree as such.
Je n'y répugne pas. Car à la vérité, l'éthologie animale est pour nous la référence majeure à maintenir cette dimension du connaître que tous les progrès de la connaissance rendent pour nous, dans le monde humain, si vacillante, de s'identifier à la dimension du méconnaître, de la Verkennung comme dit Freud. C'est le champ du vivant qui permet d'observer l'Erkennung imaginaire, et ce privilège du semblable qui va dans certaines espèces jusqu'à se révéler dans des efforts orga- nogènes. Je ne reviendrai pas sur l'ancien exemple autour duquel jefaisais tourner mon exploration de l'imaginaire au temps où je com- mençais d'articuler quelque chose de ce qui vient avec les années à maturité devant vous, ma doctrine de l'analyse à savoir, la pigeonne qui ne s'achève comme pigeonne qu'à voir une image pigeonnière, ce à quoi peut suffire une petite glace dans la cage, et aussi le criquet pèlerin, qui ne franchit ce stade que d'avoir rencontré un autre criquet pèlerin.
I do not resist this. For in truth, animal ethology remains for us the major reference to sustain this dimension of knowing—which all advances in knowledge render so precarious in the human world—of identifying with the dimension of misrecognizing, of Verkennung as Freud says. It is the field of the living that allows us to observe imaginary Erkennung (recognition), and this privilege of the semblable which in certain species extends even to revealing itself in organogenic efforts. I will not return to the old example around which I structured my exploration of the imaginary when I first began articulating elements of what has matured over the years into my analytic doctrine—namely, the female pigeon who completes herself as a pigeon only upon seeing a pigeon-like image (for which a small mirror in the cage suffices), and likewise the desert locust, which surpasses this stage only by encountering another desert locust.
Il n'est pas douteux que, dans ce qui fascine non pas seulement nous-mêmes, mais bien le mâle de la mante religieuse, il y a l'érection de sa forme, ce déploiement, cette attitude qui se présente à nous comme celle de la prière, et d'où la mante religieuse tire pour nous son nom, non sans prêter sans doute à je ne sais quel retour vacillant. Nous constatons que c'est devant ce fantasme, ce fantasme incarné, que le mâle cède, qu'il est pris, appelé, aspiré, captivé dans l'étreinte qui sera pour lui mortelle.
There is no doubt that what fascinates not only us but the male praying mantis is the erection of its form—this unfurling, this posture presenting itself to us as one of prayer, from which the praying mantis derives its name, not without lending itself to some uncertain vacillating return. We observe that it is before this fantasy, this incarnate fantasy, that the male yields, becoming ensnared, summoned, drawn into the embrace that will prove fatal.
Il est clair que l'image de l'autre imaginaire commé tel est là présente dans le phénomène, et il n'est pas excessif de supposer que quelque chose s'y révèle, mais est-ce dire pour autant que c'est quelque pré- figure déjà là, un calque inversé de ce qui se présenterait chez l'homme comme une sorte de reste et de séquelle d'une possibilité définie, des variations, du jeu, des tendances naturelles 2.
It is clear that the image of the imaginary Other as such is present in this phenomenon. Yet is it excessive to suppose that something here reveals itself? Does this imply a prefiguration already in place, an inverted tracing of what would emerge in humans as a remnant or sequela of a defined possibility—variations, play, natural tendencies?
Si nous accordons une valeur à cet exemple monstrueux, nous ne pouvons tout de même que remarquer la difference avec ce qui se présente dans la fantasmatique humaine, celle où nous pouvons partir avec certitude du sujet, là où seulement nous en sommes assurés, à savoir en tant qu'il est le support de la chaîne signifiante. Nous ne pouvons donc pas ne pas remarquer que dans ce que nous présente ici la nature, il y a, de l'acte à son excès, à ce qui le déborde, à ce qui le conduit à un surplus dévorateur, le signal, pour nous, qu'une autre structure, une structure instinctuelle, est là exemplifiée. Ce signal, c'est qu'il y a là synchronie. C'est au moment de l'acte que s'exerce ce complément, qui exemplifie pour nous la forme paradoxale de l'instinct.
If we grant value to this monstrous example, we must still note its divergence from human fantasmatics, where we can proceed with certainty from the subject—precisely where we are assured of it—as the support of the signifying chain. We cannot but observe that in what nature presents here, there is, from the act to its excess, to what overflows it and drives it toward a devouring surplus, a signal for us that another structure, an instinctual structure, is here exemplified. This signal is the presence of synchronicity. It is at the moment of the act that this complement operates, exemplifying for us the paradoxical form of instinct.
Et dès lors, ne voit-on pas ici se dessiner une limite qui nous permet de définir strictement en quoi ce qui est là exemplifié nous sert? Cet exemple ne nous sert qu'à donner la forme de ce que nous voulons dire quand nous parlons d'un désir.Si nous parlons de la jouissance de cet autre qu'est la mante religieuse, si elle nous intéresse en l'occasion, c'est que, ou bien elle jouit là où est l'organe du mâle, ou bien elle jouit aussi ailleurs. Mais où qu'elle jouisse ce dont nous ne saurons jamais rien, peu importe, qu'elle jouisse ailleurs ne prend son sens que du fait qu'elle jouisse ou ne jouisse pas, pelt importe-là. Qu'elle jouisse où ça lui chante, cela n'a de sèns, dans là valeur que prend cette image, que du rapport au là d'un jouir virtuel. Dans la synchronie, de quoi que ce soit qu'il s'agisse, ce ne sera jamais, même détourné, qu'une jouissance copulatoire.
From this, does a limit not emerge, allowing us to strictly define how this exemplification serves us? This example serves only to give form to what we intend when speaking of desire. If we speak of the jouissance of this Other that is the praying mantis—if it interests us here—it is because she either enjoys where the male’s organ is or enjoys elsewhere. But wherever she enjoys (of which we will never know anything), it matters little. That she enjoys elsewhere gains meaning only from the fact that she enjoys or does not enjoy—it matters little there. That she enjoys wherever she pleases has significance, in the value this image holds, only through its relation to the there of a virtual enjoyment. In synchronicity, whatever the case may be, it will never be—even diverted—anything but a copulatory jouissance.
Dans l'infinie diversité naturelle des mécanismes instinctuels, nous pouvons facilement découvrir des formes évocatoires, y compris, par exemple, celles où l'organe de copulation est perdu in loco, dans la consommation elle-même. Nous pouvons aussi bien considérer que le fait de la dévoration est une des nombreuses formes de la prime donnée à là partenaire individuelle de la copulation, en tant qu'ordonnée à sa fin spécifique, pour la retenir dans l'acte qu'il s'agit de permettre. Le caractère exemplificateur de l'image qui nous est proposée ne com- mence donc qu'au point précis où nous n'avons pas le droit d'aller.
In nature’s infinite diversity of instinctual mechanisms, we can easily discover evocative forms, including those where the copulatory organ is lost in loco during the act itself. We might equally consider that the fact of devourment is one of many forms of privileging the individual copulatory partner, ordered toward its specific end, to retain her in the act to be performed. The exemplifying character of the image proposed to us begins precisely at the point where we have no right to proceed.
Je m'explique. La mante religieuse, partenaire femelle, accomplit avec ses mandibules la dévoration de l'extrémité céphalique du parte- naire mâle. Or, cette partie de son anatomie participe comme telle des propriétés que constitue dans la nature vivante l'extrémité céphalique, à savoir un certain rassemblement de la tendance individuelle, et la possibilité, dans quelque registre qu'elle s'exerce, d'un discernement et d'un choix. Autrement dit, cela fait penser que la mante religieuse aime mieux ça, la tête de son partenaire, que quoi que ce soit d'autre. Qu'il y a là une préférence absolue. Que c'est ça qu'elle aime.
Let me clarify. The female praying mantis, with her mandibles, devours the cephalic extremity of the male partner. Now, this part of his anatomy participates in the properties constituted in living nature by the cephalic extremity—namely, a certain gathering of individual tendency and the possibility, in whatever register it operates, of discernment and choice. In other words, it suggests that the praying mantis prefers this—her partner’s head—to anything else. That there is here an absolute preference. That this is what she loves.
C'est en tant qu'elle aime ça ce qui se montre pour nous, dans l'image, comme jouissance aux dépens de l'autre, que nous com- mençons à mettre dans les fonctions naturelles ce dont il s'agit, à savoir du sens moral autrement dit, que nous entrons dans la dialectique sadienne.
It is insofar as she loves this—what appears to us, in the image, as jouissance at the Other’s expense—that we begin to inscribe within natural functions what is at stake: namely, moral sense. In other words, we enter the Sadian dialectic.
La préférence donnée à la jouissance par rapport à toute référence à l'autre se découvre comme la dimension essentielle de la nature mais il n'est que trop visible que ce sens moral, c'est nous qui l'appor- tons. Nous ne l'apportons que dans la mesure où nous découvrons lesens du désir comme rapport à ce qui, dans l'autre, est objet partiel, et comme choix de cet objet.
The preference granted to jouissance over any reference to the Other reveals itself as the essential dimension of nature — yet it is all too evident that this moral sense is one we impose. We impose it only insofar as we uncover the meaning of desire as a relation to what in the Other is a partial object, and as the choice of this object.
Faisons ici encore un peu plus attention. Cet exemple est-il pleine- ment valable pour nous illustrer la préférence de la partie par rapport au tout, jugement illustrable par la valeur érotique donnée à l'extrémité mamelonnaire, dont je parlais tout à l'heure? Je n'en suis pas și sûr. Dans l'image de la mante religieuse, c'est moins la partie qui serait préférée au tout de la façon la plus horrible, et d'une façon qui nous permettrait déjà de court-circuiter la fonction de la métonymie que le tout qui est préféré à la partie.
Let us attend more closely here. Is this example fully valid for illustrating the preference of the part over the whole — a judgment exemplified by the erotic value attributed to the mammary extremity I mentioned earlier? I am not entirely sure. In the image of the praying mantis, it is less the part being preferred to the whole in the most horrific manner (a manner that would already allow us to short-circuit the function of metonymy) than the whole being preferred to the part.
N'omettons pas en effet que, même dans une structure animale aussi éloignée de nous en apparence que celle de l'insecte, fonctionne assu- rément la valeur de concentration, de réflexion, de totalité de l'extré- mité céphalique en tant que représentée quelque part. En tout cas, dans le fantasme, dans l'image qui nous attache, cette acéphalisation du partenaire joue avec son accentuation particulière. N'omettons pas, pour tout dire, la valeur fabulatoire de la mante religieuse, sous-jacente à ce qu'elle représente dans une certaine mythologie, ou plus simple- ment dans un folklore, dans tout ce sur quoi Roger Caillois a mis l'accent sous le registre du Mythe et le Sacré. C'est son premier ouvrage, et il ne semble pas qu'il ait suffisamment pointé que nous sommes là dans la poésie. Cette image ne tient pas seulement son accent d'une référence au rapport à l'objet oral tel qu'il se dessine dans la koïnè de l'inconscient, la langue commune. Il s'agit d'un trait plus accentué, qui nous désigne un certain lien de l'acéphalie avec la transmission de la vie comme telos, avec le passage de la flamme'd'un individu à l'autre dans une éternité signifiée de l'espèce, à savoir que le Gelüst ne passe pas par la tête.
Let us not omit that even in an animal structure as seemingly remote from us as that of the insect, the value of concentration, reflection, and totality of the cephalic extremity — insofar as it is represented somewhere — undoubtedly functions. In any case, within the fantasy, within the arresting image, this acephalization of the partner plays out with its particular emphasis. Let us not omit, to state it fully, the fabulatory value of the praying mantis underlying its role in certain mythologies, or more simply in folklore — all that Roger Caillois emphasized under the rubric of Myth and the Sacred. This was his first work, yet he seems not to have sufficiently noted that we are here in the realm of poetry. This image draws its emphasis not merely from a reference to the oral object as sketched in the koinē of the unconscious — the common language. It concerns a more accentuated trait designating a certain link between acephaly and the transmission of life as telos — between the passing of the flame from one individual to another in the signified eternity of the species — namely, that Gelüst does not pass through the head.
C'est là ce qui donne à l'image de la mante son sens tragique, et qui n'a rien à faire avec la préférence pour un objet dit objet oral, lequel, dans le fantasme humain, ne se rapporte jamais, en aucune occasion, à la tête.
This is what lends the praying mantis image its tragic sense — a sense having nothing to do with preference for a so-called oral object, which in human fantasy never relates, under any circumstance, to the head.
C'est de bien autre chose qu'il s'agit dans la liaison du désir humain à la phase orale.
The connection of human desire to the oral phase concerns something altogether different.
Ce qui se profile d'une identification réciproque du sujet à l'objet du désir oral va, l'expérience nous le montre tout de suite, à un mórcellement constitutif.
What emerges from a reciprocal identification of the subject with the object of oral desire leads, as experience immediately shows us, to a constitutive fragmentation.
-On a évoqué récemment, lors de nos Journées provinciales, ces images morcelantes comme liées à je ne sais quelle terreur primitive qui semblait, je ne sais pourquoi, prendre pour les auteurs je ne sais quelle valeur de désignation inquiétante, alors que c'est bien le fan- tasme le plus fondamental, le plus répandu, le plus commun, aux origines de toutes les relations de l'homme à sa somatique. Les mor- ceaux de pavillon d'anatomie qui peuplent l'image célèbre du Saint Georges de Carpaccio dans la petite église de Sainte-Marie-des-Anges à Venise ne sont pas sans s'être présentés au niveau du rêve à toute expérience individuelle, avec ou sans analyse. Et aussi bien, dans le meme registre, la tête qui se promène toute seule continue très bien, çoîhme dans Cazotte, à raconter ses petites histoires.
Recently, at our Provincial Conferences, these fragmenting images were invoked as tied to some primitive terror that seemed — I know not why — to assume for the authors an unsettling designatory value. Yet this is in fact the most fundamental, widespread, and common fantasy at the origin of all human relations to the somatic. The anatomical fragments inhabiting the famous image of Carpaccio’s Saint George in the small church of Santa Maria degli Angeli in Venice have undoubtedly presented themselves at the level of the dream in every individual’s experience — analyzed or not. Similarly, in the same register, the autonomously wandering head continues quite well — as in Cazotte — to narrate its tales.
7...L'important n'est pas là.
7...What matters is not there.
La découverte de l'analyse, c'est que le sujet, dans le champ de l'Autre, ne rencontre pas seulement les images de son propre morcel- lement, mais d'ores et déjà, dès l'origine, les objets du désir de l'Autre savoir ceux de la mère, non pas seulement dans leur état de morcellement, mais avec les privilèges que lui accorde le désir de celle-ci. En particulier, nous dit Melanie Klein, un de ces objets, le phallus paternel, est rencontré dès les premiers fantasmes du sujet, et ilgst à l'origine du fandum du il va parler, il doit parler. Dans l'empire intérieur du corps de la mère où se projettent les premières formations imaginaires, quelque chose qui se distingue comme plus spécialement accentué, voire nocif, est aperçu dans le phallus paternel.
The discovery of analysis is that the subject, within the field of the Other, encounters not only images of their own fragmentation but already, from the outset, the objects of the Other’s desire — namely, those of the mother: not merely in their fragmented state but with the privileges granted them by her desire. In particular, as Melanie Klein tells us, one of these objects — the paternal phallus — is encountered in the subject’s earliest fantasies, where it lies at the origin of the fable that "it will speak, it must speak." Within the inner empire of the mother’s body, where the first imaginary formations are projected, something distinguished as specially accentuated — even noxious — is discerned in the paternal phallus.
Dans le champ du désir de l'Autre, l'objet subjectif rencontre déjà des occupants identifiables, à l'aune desquels, si je puis dire, ou au taux desquels, il a déjà à se faire valoir et à peser. Je pense à ces petits poids diversement modelés qui sont en usage dans les tribus primitives de l'Afrique, où vous voyez un petit animal en manière de tortillon, voire quelque objet phalloforme comme tel.
Within the field of the Other’s desire, the subjective object already encounters identifiable occupants against whose measure — or at whose rate — it must assert and weigh itself. I think of those variously molded little weights used in primitive African tribes, where you see a small animal shaped like a coil, or some phallomorphic object as such.
Au niveau fantasmatique, le privilège de l'image de la mante reli- gieuse tient uniquement à ceci, qui n'est pas, après tout, tellement assuré, que la mante est supposée, ses måles, les manger en série. Le passage au pluriel est la dimension essentielle où elle prend pour nous valeur fantasmatique.
At the fantasmatic level, the privilege of the praying mantis image lies solely in this — which, after all, is not so certain — that the mantis is supposed to eat its males serially. The shift to the plural is the essential dimension through which it acquires fantasmatic value for us.
Voici donc définie la phase orale. Ce n'est qu'à l'intérieur de la demande que l'Autre se constitue comme reflet de la faim du sujet. L'Autre n'est donc point seulement faim, mais faim articulée, faim qui demande. Et le sujet est par là ouvert à devenir objet, mais, si je puis dire, d'une faim qu'il choisit.
Thus the oral phase is defined. It is only within demand that the Other is constituted as a reflection of the subject’s hunger. The Other is thus not merely hunger, but articulated hunger, a hunger that demands. Thereby, the subject becomes open to being an object, but — if I may put it this way — of a hunger it chooses.
La transition est faite de la faim à l'érotisme par la voie de ce que j'appelais tout à l'heure une préférence. Elle aime quelque chose, ça, spécialement, d'une gourmandise si l'on peut dire. Nous voilà réintroduits au registre des péchés originels. Le sujet vient se placer sur le menu à la carte du cannibalisme, dont chacun sait qu'il n'est jamais absent d'aucun fantasme communionnel.
The transition from hunger to eroticism occurs through what I earlier called a preference. It loves something, that, specifically, with a kind of gourmandise. Here we are reintroduced to the register of original sins. The subject inserts itself into the à la carte menu of cannibalism, which everyone knows is never absent from any communal fantasy.
Lisez là-dessus un traité de cet auteur dont je vous parle au cours des années en une sorte de retour périodique, Baltasar Gracián. Évi- demment, seuls ceux d'entre vous qui entravent l'espagnol peuvent y trouver leur pleine satisfaction, à moins de se le faire traduire - car si Gracián a été traduit très tôt, comme on traduisait à l'époque, presque instantanément dans toute l'Europe, plusieurs de ses ouvrages sont restés non traduits. Il s'agit ici de son traité de la communion, El Comulgatorio, qui est un bon texte en ce sens que s'y révèle quelque chose rarement avoué les délices de la consommation du corps du Christ y sont détaillées, et on nous prie de nous arrêter à cette joue exquise, à ce bras délicieux, je vous passe la suite où la concupiscence spirituelle s'attarde, nous révélant ainsi ce qui reste toujours impliqué dans les formes, même les plus élaborées, de l'identification orale. Dans cette thématique, vous voyez la tendance la plus originelle se déployer par la vertu du signifiant, dans tout un champ d'ores et déjà créé pour être secondairement habité.
Read on this matter a treatise by that author I periodically return to across the years — Baltasar Gracián. Of course, only those among you who understand Spanish can fully appreciate it, unless having it translated — for while Gracián was translated very early, almost instantaneously across Europe as was done in his era, several of his works remain untranslated. I refer here to his treatise on communion, El Comulgatorio, a remarkable text in that it reveals something rarely admitted: the delights of consuming the body of Christ are detailed there, and we are entreated to linger on this exquisite cheek, that delicious arm — I spare you the rest — where spiritual concupiscence dwells, thereby exposing what remains implicated even in the most elaborated forms of oral identification. In this thematic, you see the most primordial tendency unfurling through the virtue of the signifier across a field already created to be secondarily inhabited.
En opposition, j'ai voulu vous montrer la dernière fois un seris ordinairement peu ou mal articulé de la demande anale.
In contrast, last time I sought to show you a series ordinarily poorly articulated regarding anal demand.
La demande anale se caractérise par un renversement complet, au bénéfice de l'Autre, de l'initiative. C'est là, c'est-à-dire à un stade qui, dans notre idéologie normative, n'est pas très avaricé, ni mûr, que gitla source de la discipline — je n'ai pas dit le devoir, mais la discipline — de la propreté —, mot dont la langue française marque si joliment l'oscillation avec la propriété, avec ce qui appartient en propre —, l'éducation, les bonnes manières. Ici, la demande est extérieure, elle est au niveau de l'Autre, et elle se pose comme articulée comme telle.
Anal demand is characterized by a complete reversal of initiative to the Other’s benefit. Here — at a stage our normative ideology considers neither very advanced nor mature — lies the source of discipline (I did not say duty, but discipline), cleanliness (a word whose French oscillation with property, with what belongs to oneself, is so striking), education, and good manners. Here, demand is external, situated at the level of the Other, and posited as articulated as such.
L'étrange est qu'il nous faut voir là — et reconnaître dans ce qui a toujours été dit, et dont il semble que personne n'ait vraiment saisi la portée — le point où naît l'objet de don comme tel. Dans cette métaphore, ce que le sujet peut donner est exactement lié à ce qu'il peut retenir, à savoir son propre déchet, son excrément. Il est impos- sible de ne pas voir là quelque chose d'exemplaire, indispensable à désigner comme le point radical où se décide la projection du désir du sujet dans l'Autre.
The strangeness is that we must recognize here — in what has always been said, yet whose import seems to have eluded everyone — the birth of the gift-object as such. In this metaphor, what the subject can give is precisely tied to what it can withhold: its own waste, its excrement. One cannot miss something exemplary here, indispensable for designating the radical point where the projection of the subject’s desire into the Other is decided.
Il est un point de la phase où le désir s'articule et se constitue, où l'Autre en est à proprement parler le dépotoir. Et l'on n'est pas étonné de voir que les idéalistes de la thématique d'une hominisation du cosmos, ou, comme ils sont forcés de s'exprimer de nos jours, de la planète, négligent qu'une des phases manifestes depuis toujours de l'hominisation de la planète, c'est que l'animal-homme en fait un dépôt d'ordures. Le témoignage le plus ancien que nous ayons d'agglomé- rations humaines, ce sont d'énormes pyramides de débris de coquil- lages, qui portent un nom scandinave.
There is a moment in this phase where desire becomes articulated and constituted, where the Other is quite literally the dumping ground. Little wonder that idealists of themes like the hominization of the cosmos — or, as they now must phrase it, the planet — overlook that one of humanity’s most manifest planetary hominizations is that the human animal turns it into a garbage dump. The most ancient evidence of human settlements consists of enormous shell-midden pyramids bearing a Scandinavian name.
Ce n'est pas pour rien que les choses sont ainsi. Bien plus, s'il faut quelque jour échafauder le mode par où l'homme s'est introduit au champ du signifiant, c'est dans ces premiers amas qu'il conviendra de le désigner.
This is no accident. Moreover, should we someday reconstruct how humans entered the field of the signifier, it is in these primal accumulations that we must locate it.
Ici, le sujet se désigne dans l'objet évacué. Ici est, si je puis dire, le 'point zéro d'une aphanisis du désir. Il repose tout entier sur l'effet de la demande de l'Autre — l'Autre en décide. C'est bien où nous trou- vons la racine de la dépendance du névrosé. Là est la note sensible par quoi le désir du névrosé se caractérise comme prégénital. Il dépend tellement de la demande de l'Autre, que ce que le névrosé demande à l'Autre dans sa demande d'amour de névrosé, c'est qu'on lui laisse faire quelque chose.
Here, the subject designates itself in the evacuated object. Here lies, if I may, the point zero of the aphanisis of desire. It rests entirely on the effect of the Other’s demand — the Other decides it. This is precisely where we find the root of the neurotic’s dependence. Herein lies the sensitive note through which the neurotic’s desire is characterized as pregenital. It depends so thoroughly on the Other’s demand that what the neurotic asks of the Other in their neurotic love-demand is to be permitted to do something.
La place du désir reste manifestement, jusqu'à un certain degré, dans la dépendance de la demande de l'Autre.
The place of desire remains manifestly dependent on the Other’s demand up to a certain degree.
Quel sens pouvons-nous donner, en effet, au stade génital? Le seul sens que nous puissions lui donner est le suivant.
What meaning can we give, in fact, to the genital stage? The only meaning we can assign it is the following.
Le désir devrait bien un jour reparaître comme quelque chose qui aurait droit à s'appeler un désir naturel, encore que, vu ses nobles antécédents, il ne puisse jamais l'être. En d'autres termes, le désir devrait apparaître comme ce qui ne se demande pas, comme viser ce qu'on ne demande pas.
Desire should one day reemerge as something entitled to be called a natural desire, though given its noble antecedents, it can never truly be so. In other words, desire should appear as that which is not demanded, as aiming at what is not asked for.
Ne vous précipitez pas pour dire par exemple que le désir, c'est ce qu'on prend. Tout ce que vous direz ne fera jamais que vous faire retomber dans la petite mécanique de la demande.
Do not rush to say, for example, that desire is what one takes. Whatever you say will only plunge you back into the petty mechanics of demand.
Le désir naturel a cette caractéristique de ne pouvoir se dire d'aucune façon, et c'est bien pourquoi vous n'aurez jamais aucun désir naturel. L'Autre est déjà installé dans la place, l'Autre avec un grand A, comme celui où repose le signe. Et le signe suffit à instaurer la question Che vuoi? à laquelle d'abord le sujet ne peut rien répondre.
Natural desire has this characteristic of being unspeakable in any form, which is precisely why you will never have any natural desire. The Other is already installed in its place, the Other with a capital A, as that which harbors the sign. And the sign suffices to instigate the question Che vuoi?—to which the subject, at first, can offer no reply.
Un signe représente quelque chose pour quelqu'un, et faute de savoir ce que représente le signe, le sujet, devant cette question, quand apparaît le désir sexuel, perd le quelqu'un auquel le désir s'adresse, c'est-à-dire lui-même. Et naît l'angoisse du petit Hans.
A sign represents something for someone, and lacking knowledge of what the sign represents, the subject, faced with this question when sexual desire emerges, loses the someone to whom desire addresses itself—namely, itself. And thus arises Little Hans’s anxiety.
Ici se dessine ce qui, préparé par la fracture du sujet de par la demande, s'instaure dans la relation de l'enfant et de la mère, que, pour un instant, nous allons tenir, comme elle se tient souvent, isolée.
Here emerges what, prepared by the fracturing of the subject through demand, is instituted in the relation between child and mother—a relation we shall momentarily hold apart, as it often stands isolated.
La mère du petit Hans, et aussi bien toutes les mères—j'en appelle à toutes les mères, comme disait l'autre—, distingue sa position en ceci qu'elle profère, à propos de ce qui commence d'apparaître chez Hans de petit frétillement, de petit frémissement non douteux lors du premier éveil d'une sexualité génitale—C'est tout à fait cochon. Ça, c'est dégoû- tant, le désir, ce désir dont il ne peut dire ce que c'est. Mais cela est stric- tement corrélatif d'un intérêt non moins douteux pour l'objet auquel nous avons appris à donner toute son importance, à savoir le phallus.
Little Hans’s mother—and indeed all mothers (I appeal to all mothers, as the saying goes)—distinguishes her position in this: she pronounces, regarding the faint stirrings and unmistakable quivers in Hans during the first awakening of genital sexuality, “That’s downright filthy. That’s disgusting.” Desire—this desire of which he cannot say what it is—is strictly correlated with an equally dubious interest in the object we have learned to grant full importance: the phallus.
D'une façon sans doute allusive, mais non ambiguë, combien de mères, toutes les mères, devant le petit robinet du petit Hans ou de quelque autre, de quelque façon qu'on l'appelle, feront des réflexionscomme — Il est fort bien doué, mon petit. Ou bien — Tu auras beaucoup d'enfants. Bref, l'appréciation ici portée sur l'objet, lui bel et bien partiel, contraste ici encore avec le refus du désir, au moment même de la rencontre avec ce qui sollicite le sujet dans le mystère du désir.
In a manner no doubt allusive yet unambiguous, how many mothers—all mothers—confronting Little Hans’s “little tap” or that of another, however named, will remark: “He’s quite well-endowed, my boy,” or “You’ll have many children.” In short, the valuation placed here on the object—itself undeniably partial—contrasts once more with the rejection of desire at the very moment of encountering what solicits the subject in desire’s mystery.
La division s'instaure entre, d'une part, cet objet qui devient la marque d'am intérêt privilégié, qui devient l'agalma, la perle au sein de l'indi- vidu qui tremble ici autour du point pivot de son avènement à la plénitude vivante, et, d'autre part, un ravalement du sujet. Il est appré- cié comme objet, il est déprécié comme désir.
A division is instituted between, on one hand, this object that becomes the mark of privileged interest, the agalma—the pearl within the individual trembling here around the pivotal point of its advent to living plenitude—and, on the other hand, a devaluation of the subject. The subject is prized as object, depreciated as desire.
! Et c'est là autour de quoi vont jouer les comptes et va tourner l'instauration du registre de l'avoir. La chose vaut la peine que nous nous y arrêtions. Je vais entrer dans plus de détails.
And it is around this that accounts will play out and the institution of the register of having will turn. The matter warrants our pause. I shall elaborate.
“La thématique de l'avoir, je vous l'annonce depuis longtemps par des formules telles que — l'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas. Bien sût; quand l'enfant donne ce qu'il a, c'est au stade précédent. Qu'est-ce qu'il n'a pas, et en quel sens? On peut, certes, faire tourner la dia- lectique de l'être et de l'avoir autour du phallus. Mais ce n'est pas de te côté que vous devez porter le regard pour bien comprendre.
The thematics of having—I have long heralded it through formulas such as: “Love is giving what one does not have.” Of course! When the child gives what it has, this belongs to the prior stage. What does it not have, and in what sense? To be sure, one may spin the dialectic of being and having around the phallus. But this is not where you should direct your gaze to grasp it clearly.
· Quelle est la dimension nouvelle qu'introduit l'entrée dans le drame phallique? Ce qu'il n'a pas, ce dont il n'a pas la disposition à ce point de naissance et de révélation du désir génital, n'est rien d'autre que son acte. Il n'a rien qu'une traite sur l'avenir. Il institue l'acte dans le champ du projet.
What new dimension does the entry into the phallic drama introduce? What the subject does not have—what it cannot dispose of at this point of birth and revelation of genital desire—is nothing other than its act. It has nothing but a draft on the future. It institutes the act within the field of the project.
· Je vous prie de remarquer ici la force des déterminations linguistiques. De même que le désir a pris dans la conjonction des langues romaines la connotation de desiderium, de deuil et de regret, ce n'est pas rien que les formes primitives du futur soient abandonnées pour une référence à l'avoir. Je chanterai, c'est exactement ce que vous voyez écrit'-Je chan- ter-ai. Cela vient effectivement de cantare habeum. La langue romaine décadente a trouvé la voie la plus sûre de retrouver le vrai sens du futur —Je baiserai plus tard, J'ai le baiser à l'état de traite sur l'avenir, Je désirerai. Et aussi bien cet habeo est l'introduction au debeo de la dette symbolique, à un habeo destitué. Et c'est au futur que se conjugue cette dette, quand elle prend la forme de commandement — Tes père et mère honoreras, etc.
I urge you to note here the force of linguistic determinations. Just as desire has taken on, in the conjunction of Romance languages, the connotation of desiderium—mourning and regret—it is no small matter that the primitive forms of the future tense are abandoned for a reference to having. “I will sing” is precisely what you see written as “Je chanter-ai.” This derives from cantare habeum. The decadent Romance language found the surest path to recovering the true sense of the future: “I will kiss later” becomes “I have the kiss as a draft on the future,” Je désirerai. And indeed, this habeo introduces the debeo of symbolic debt—a destituted habeo. It is in the future tense that this debt is conjugated when taking the form of commandment: “Honor thy father and mother,” etc.
Je veux aujourd'hui vous retenir sur un dernier point, aux portes seulement de ce qui résulte de cette articulation, lente sans doute, mais faite justement pour que vous n'y précipitiez pas votre marche à l'excès.L'objet dont il s'agit, disjoint du désir, l'objet phallus, n'est pas la simple spécification, l'homologue, l'homonymie, du petit a imaginaire où déchoit la plénitude de l'Autre, du grand A. Ce n'est pas une spécification enfin venue au jour de ce qui aurait été auparavant l'objet oral, puis l'objet anal. Comme je vous l'ai indiqué dès l'abord du discours aujourd'hui, quand je vous ai marqué la première rencontre du sujet avec le phallus le phallus est un objet privilégié dans le champ de l'Autre, un objet qui vient en déduction du statut du grand Autre comme tel.
Today, I wish to detain you on a final point, merely at the threshold of what emerges from this articulation—slow, no doubt, but precisely crafted so that you do not rush headlong into excess. The object at stake here, disjoined from desire—the phallic object—is not the mere specification, homologue, or homonymy of the imaginary little a where the Other’s plenitude (the big A) founders. It is not a belated specification of what was previously the oral object, then the anal object. As I indicated at the outset of today’s discourse, when I marked the subject’s first encounter with the phallus, the phallus is a privileged object in the field of the Other—an object deduced from the status of the big Other as such.
En d'autres termes, au niveau du désir génital de la phase de la castration, dont tout cela est fait pour vous introduire l'articulation précise, le petit a, c'est le A moins phi []. Et c'est par ce biais que le phi vient à symboliser ce qui manque à l'Autre pour être l'A noétique, l'A de plein exercice, l'Autre en tant que l'on peut faire foi à sa réponse à la demande. De cet Autre noétique, le désir est une énigme. Et cette énigme est nouée avec le fondement structural de sa castration.
In other words, at the level of genital desire in the castration phase (which all this serves to precisely introduce), the little a is A minus phi [A-φ]. It is through this detour that phi comes to symbolize what is lacking in the Other to be the noetic A—the A in full exercise, the Other insofar as one can trust its response to the demand. For this noetic Other, desire is an enigma. And this enigma is knotted with the structural foundation of its castration.
C'est ici que s'inaugure toute la dialectique de la castration.
Here begins the entire dialectic of castration.
Faites attention maintenant de ne pas confondre non plus cet objet phallique avec ce qui serait le signe, au niveau de l'Autre, de son manque de réponse. Le manque dont il s'agit ici est le manque du désir de l'Autre. La fonction que prend le phallus en tant qu'il est rencontré dans le champ de l'imaginaire, ce n'est pas d'être. identique à l'Autre comme désigné par le manque d'un signifiant, c'est d'être la racine de ce manque. Car c'est l'Autre qui se constitue dans une relation à cet objet phi, relation privilégiée certes, mais complexe.
Take care now not to confuse this phallic object with what would be the sign, at the level of the Other, of its lack of response. The lack at issue here is the lack of the desire of the Other. The function the phallus assumes insofar as it is encountered in the imaginary field is not to be identical to the Other as designated by the lack of a signifier. Rather, it is to be the root of this lack. For the Other constitutes itself in a relation to this phi object—a relation that is privileged, to be sure, yet complex.
C'est ici que nous trouverons la pointe de ce qui constitue l'impasse et le problème de l'amour, à savoir que le sujet ne peut satisfaire la demande de l'Autre qu'à le rabaisser faisant de cet Autre l'objet de son désir.
Here we find the crux of what constitutes the impasse and problem of love: namely, that the subject can only satisfy the demand of the Other by degrading it, making this Other the object of its desire.
PSYCHÉ
PSYCHE
ET LE COMPLEXE DE CASTRATION
AND THE CASTRATION COMPLEX
Zucchi et Apulée.
Zucchi and Apuleius.
Les mésaventures de l'âme.
The Misadventures of the Soul.
Paradoxe du complexe de castration.
Paradox of the Castration Complex.
La signifiance du phallus.
The Signifying Power of the Phallus.
Le désir de l'analyste.
The Analyst’s Desire.
Ce n'est pas parce que l'on se divertit en apparence de ce qui est Votre centre de souci, qu'on ne le retrouve pas à l'extrême périphérie. C'est ce qui m'est arrivé à Rome, presque sans m'en apercevoir, à la galerie Borghèse, dans l'endroit le plus inattendu.
Even when one seems to divert attention from what lies at the heart of your concern, it resurfers at the outermost periphery. This is what happened to me in Rome, almost without my noticing it, in the most unexpected corner of the Borghese Gallery.
Mon expérience m'a appris à toujours regarder ce qui est près de lláscenseur, qui est souvent significatif et que l'on ne regarde jamais. L'expérience en question est tout à fait applicable à un musée, et transférée au musée de la galerie Borghèse, elle m'a fait tourner la tête au moment où l'on débouche de l'ascenseur, grâce à quoi j'ai vu quelque chose à quoi on ne s'arrête vraiment jamais, et dont je n'avais jamais entendu parler par personne — un tableau d'un dénommé Zucchi.
Experience has taught me to always examine what is near the elevator—often significant yet rarely noticed. Applying this lesson to the Borghese Gallery’s museum, I turned my head upon exiting the elevator. There, I glimpsed something no one truly pauses before—a painting by one Zucchi, of whom I had never heard mentioned.
Ce n'est pas un peintre très connu, encore qu'il ne soit pas tout à fait passé hors des mailles du filet de la critique. C'est ce que l'on appelle un maniériste, de la première période du maniérisme, et ses dates sont à peu près 1547-1590.
He is not widely known, though not entirely absent from critical discourse. He is categorized as a Mannerist from the early Mannerist period, active circa 1547-1590.
Il s'agit d'un tableau qui s'appelle Psiche sorprende Amore, c'est-à-dire Éros. C'est la scène classique de Psyché élevant sa petite lampe sur Éros, qui est depuis un moment son amant nocturne et jamais aperçu. Vous avez sans doute une petite idée de ce drame. Psyché, favorisée par un extraordinaire amour, celui d'Éros lui-même, jouit d'un bon- heur qui pourrait être parfait si ne lui venait pas la curiosité de voir de qui il s'agit. Ce n'est pas qu'elle ne soit pas avertie par son amantlui-même de ne chercher jamais à projeter sur lui la lumière, sans qu'il puisse lui dire quelle sanction en résulterait, mais son insistance à rester invisible est extrême. Néanmoins, Psyché ne peut faire autrement que d'y venir, et à ce moment-là, ses malheurs commencent.
The painting is titled Psyche Discovers Amor—the classical scene of Psyche raising her small lamp over Eros, her nocturnal lover whom she has never glimpsed. You are likely familiar with this drama. Psyche, favored by an extraordinary love (that of Eros himself), enjoys a happiness that could be perfect were it not for her curiosity to see whom she loves. Though her lover repeatedly insists she never cast light upon him—without specifying the consequences—Psyche cannot resist. At this moment, her misfortunes begin.
Je ne peux tous vous les raconter. Je veux d'abord vous montrer ce dont il s'agit, puisque aussi bien c'est là ce qui est important de ma découverte. Je me suis procuré deux reproductions de ce tableau, et je vais les faire circuler. Je les ai doublées d'une esquisse due à un peintre dont même ceux qui ne connaissent pas mes relations familiales reconnaîtront, je l'espère, le trait. Il a bien voulu, ce matin même, vu le désir qu'il avait de me complaire, faire pour vous cette petite esquisse, qui me permettra de pointer ce dont il s'agit dans ma démonstration.
I need not recount them all. First, I must show you what matters here, as it is crucial to my discovery. I procured two reproductions of this painting and will circulate them. Accompanying these is a sketch by a painter whose style, even to those unaware of my familial ties, will be recognizable. Eager to oblige me this very morning, he produced this sketch to aid my demonstration.
Vous voyez que l'esquisse d'André Masson correspond, dans ses lignes significatives tout au moins, à ce que je suis en train de faire circuler.
You will observe that André Masson’s sketch aligns, in its essential lines, with what I am now circulating.
Je précise que le ton de ma voix aujourd'hui s'explique par le fait que j'ai cru devoir me rendre à l'endroit sur le Palatin que le com- mandeur Boni, il y a une cinquantaine d'années, a cru pouvoir iden- tifier à ce que les auteurs latins appellent le mundus. J'ai réussi à y descendre, mais je crains qu'il ne s'agisse que d'une citerne, et j'ai réussi à y attraper un mal de gorge.
I note that my hoarse voice today stems from an expedition to the Palatine Hill, where Commander Boni—fifty years prior—claimed to identify what Latin authors called the mundus. I managed to descend into it, though it appears to be a cistern, and returned with a sore throat.
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Je ne sais pas si vous avez déjà vu traiter le sujet d'Éros et de Psyché de cette façon, bien qu'il ait été traité de façons innombrables, aussi bien en sculpture qu'en peinture. Pour moi, je n'ai jamais vu Psyché apparaître dans l'œuvre d'art armée, comme elle l'est sur ce tableau, de ce qui est représenté là très vivement comme un petit tranchoir, et qui est précisément un cimeterre.
I do not know if you have encountered Psyche depicted thus, though the subject has been treated innumerably in sculpture and painting. For my part, I had never seen Psyche armed in a work of art—as she is here—with what is vividly rendered as a small cutting blade: specifically, a scimitar.
D'autre part, vous remarquerez ce qui est ici significativement pro- jeté sous la forme d'une fleur, du bouquet dont elle fait partie, et du vase où elle s'insère. Vous verrez que, d'une façon très intense, très marquée, cette fleur est à proprement parler le centre mental visuel du tableau. Ce bouquet et cette fleur viennent en effet au premier plan, et sont vus à contre-jour, c'est-à-dire que cela fait ici une masse noire,qui est traitée d'une façon telle qu'elle donne au tableau ce caractère appelé maniériste. L'ensemble est dessiné d'une façon extrêmement raffinée.
Moreover, you will notice what is significantly projected here in the form of a flower, part of the bouquet, and the vase in which it is placed. You will see that this flower, in a very intense and marked manner, constitutes the proper visual-mental center of the painting. This bouquet and flower indeed occupy the foreground, viewed against the light—creating a black mass treated in such a way as to give the painting its so-called Mannerist character. The whole is drawn with extreme refinement.
Il y aurait certainement des choses à dire sur les fleurs qui sont choisies dans le bouquet. Mais autour de ce bouquet, venant derrière lui rayonne une lumière intense qui porte sur les cuisses allongées et le ventre du personnage qui symbolise Éros. Il est véritablement impos- sible de ne pas voir ici désigné de la façon la plus précise, et comme fût l'index le plus appuyé, l'organe qui doit anatomiquement se dis- šimüler derrière cette masse de fleurs, à savoir, très précisément, le phallus de l'Éros.
There would certainly be things to say about the flowers chosen for the bouquet. But around this bouquet, behind it, radiates an intense light that falls upon the outstretched thighs and belly of the figure symbolizing Eros. It is truly impossible not to see here, in the most precise manner—as if underlined by the most emphatic index finger—the organ that must anatomically lie concealed behind this mass of flowers: namely, quite precisely, the phallus of Eros.
Cela est vu dans la manière même du tableau, accentué d'une façon telle qu'il ne s'agit nullement, dans ce que je vous dis, d'une inter- prétation analytique. Il ne peut pas ne pas se présenter à la représen- tation le fil qui unit la menace du tranchoir à ce qui nous est ici desigrié.
This is rendered through the very style of the painting, accentuated in such a way that what I am describing is by no means an analytic interpretation. The thread connecting the threat of the blade to what is here designated cannot fail to present itself to representation.
La chose vaut la peine d'être soulignée, car elle n'est pas fréquente dans l'art. On nous a beaucoup représenté Judith et Holopherne, mais ce n'est pas ce dont il s'agit ici, puisque c'est couper cabèche. Néan- moins, le geste même, tendu, de l'autre bras qui porte la lampe est bien fait pour nous évoquer toutes les résonances de cet autre type de tableaux auquel je fais allusion, car cette lampe est là suspendue au- dessus de la tête de l'Éros.
This point merits emphasis, for it is uncommon in art. We have often seen Judith and Holofernes depicted, but that is not what concerns us here—since it involves beheading. Nevertheless, the taut gesture of Psyche’s other arm holding the lamp readily evokes all the resonances of that other type of painting I allude to, for this lamp hangs suspended above Eros’s head.
Vous savez que dans l'histoire, c'est une goutte d'huile, renversée dans un mouvement un peu brusque de Psyché, fort émue, qui vient réveiller l'Éros, lui causant d'ailleurs, l'histoire nous le précise, une blessure dont il souffre longtemps. Observons, pour être minutieux, que, dans la reproduction que vous avez sous les yeux, il y a en effet quelque chose comune un trait lumineux qui part de la lampe pour aller vers l'épaule de l'Éros. Néanmoins, l'obliquité de ce trait ne laisse pas-penser qu'il s'agisse de cette, larme d'huile, mais d'un trait de la luraière.
You know that in the story, a drop of oil—spilled during Psyche’s agitated movement, overcome as she is—awakens Eros, inflicting upon him, the tale specifies, a wound from which he long suffers. To be meticulous, let us observe that in the reproduction before you, there is indeed something like a luminous streak emanating from the lamp toward Eros’s shoulder. However, the obliquity of this streak does not suggest it represents the drop of oil but rather a beam of light.
Certains penseront qu'il y a là quelque chose de bien remarquable, et qui représente de la part de l'artiste une innovation, et donc une intention que nous pourrions lui attribuer sans ambiguïté - celle de représenter la menace de la castration, appliquée dans la conjonctureamoureuse. Si nous nous avancions dans ce sens, je crois qu'il faudrait vite en revenir.
Some may find here something quite remarkable, representing an innovation by the artist—and thus an intention we could unambiguously attribute to him: that of depicting the threat of castration within the amorous conjuncture. Were we to proceed in this direction, I believe we would soon have to retrace our steps.
Il faudrait vite en revenir parce que — je ne vous ai pas encore pointé ce fait, mais j'espère qu'il est déjà venu à l'esprit de quelques-uns — cette histoire, malgré le rayonnement qu'elle a eu dans l'histoire de l'art, ne nous est connue que par un seul texte, qui est dans L'Ane d'or d'Apulée.
We would need to retreat because—though I have not yet highlighted this fact, I hope it has already occurred to some of you—this story, despite its resonance in art history, is known to us through only one text: Apuleius’s The Golden Ass.
J'espère pour votre plaisir que vous avez lu L'Ane d'or. C'est un texte, je dois le dire, très exaltant. Si certaines vérités sont, comme on l'a toujours dit, incluses dans ce livre, sous une forme mythique et imagée, de véritables secrets ésotériques, c'est une vérité empaquetée sous des aspects des plus chatoyants, pour ne pas dire chatouillants et titillants. Dans cette apparence première, c'est, à vrai dire, quelque chose qui n'a pas encore été dépassé, fût-ce par les plus récentes productions qui ont fait, ces dernières années en France, notre régal dans le genre érotique le plus caractérisé, avec toute la nuance de sado-masochisme qui fait le relief le plus commun du roman érotique.
I hope for your pleasure that you have read The Golden Ass. It is, I must say, a most exhilarating text. If certain truths are, as has always been claimed, enclosed within this book under mythical and imagistic forms—esoteric secrets of the genuine sort—they are truths packaged in the most shimmering, not to say titillating and ticklish, guises. In its primary appearance, it remains something unsurpassed even by recent French productions that have regaled us in the most unabashedly erotic genre of late, replete with the sado-masochistic nuances so common in erotic novels.
L'Ane d'or conte une horrible histoire d'enlèvement d'une jeune fille, accompagné des menaces les plus terrifiantes auxquelles celle-ci se trouve exposée en compagnie de l'âne, celui qui parle à la première personne dans ce roman, et c'est dans un intermède inclus dans cette aventure d'un goût fort relevé, qu'une vieille, pour distraire un instant la fille en question, la kidnappée, lui raconte longuement l'histoire d'Éros et de Psyché.
The Golden Ass recounts a horrifying tale of a young girl’s abduction, subjected to terrifying threats alongside the titular donkey—the narrative’s first-person speaker. Within this adventure of rather pungent taste, an old woman distracts the kidnapped girl by recounting at length the story of Eros and Psyche.
Or, c'est à la suite de l'incidence perfide de ses sœurs, qui n'ont de cesse que de l'amener à tomber dans le piège, à violer les promesses qu'elle a faites à son amant divin, que Psyché succombe. Le dernier moyen de ses sœurs est de lui suggérer qu'il s'agit d'un monstre épouvantable, d'un serpent de l'aspect le plus hideux, et qu'assurément elle n'est pas sans courir avec lui quelque danger. À la suite de quoi, le court-circuit mental se produit, à savoir que, se rappelant les interdits extrêmement insistants que lui impose son interlocuteur nocturne en lui recommandant de ne violer en aucun cas son interdiction très sévère de ne pas chercher à le voir, elle ne voit que trop bien coïncider ce discours avec ce que lui suggèrent ses sœurs. Et c'est là qu'elle franchit le pas fatal.
Now, it is through the perfidious instigations of Psyche’s sisters—who ceaselessly urge her to fall into the trap of violating the promises made to her divine lover—that she succumbs. Her sisters’ final ploy is to suggest that her lover is a monstrous serpent of the most hideous aspect, thereby implying imminent danger. Consequently, the mental short-circuit occurs: recalling her nocturnal interlocutor’s emphatic prohibitions against ever seeking to behold him, she finds his warnings all too congruent with her sisters’ insinuations. Thus, she takes the fatal step.
Pour le franchir, étant donné ce qui lui est suggéré, c'est-à-dire ce qu'elle croit devoir trouver, elle s'arme. Et c'est pourquoi, malgré quePhistoire de l'art ne nous en donne aucun autre témoignage à ma connaissance — je serais reconnaissant à quelqu'un, incité par mes remarques, de m'apporter maintenant la preuve contraire —, Psyché áété représentée, dans ce moment significatif, comme armée. C'est bien du texte d'Apulée que le maniériste en question, Zucchi, a èmprunté ce qui fait l'originalité de la scène.
To cross this threshold, given what is suggested to her—that is, what she believes she must discover—she arms herself. And this is why, despite art history providing us with no other testimony to my knowledge (I would be grateful if someone, prompted by my remarks, could now furnish contrary evidence), Psyche has been represented in this pivotal moment as armed. It is indeed from Apuleius’s text that the Mannerist artist in question, Zucchi, borrowed what makes this scene unique.
Qu'est-ce à dire? Al'époque où Zucchi nous représente cette scène, l'histoire en est fort répandue, et pour toutes sortes de raisons. Si nous mavons qu'un seul témoignage littéraire; nous en avons beaucoup dans l'ordre des représentations plastiques et figurées. On dit par exemple que le groupe qui est au musée des Offices de Florence représente un Éros avec une Psyché, cette fois tous deux ailés. Vous pouvez remarquer que, si Éros a ici des ailes, Psyché non.
What does this mean? By Zucchi’s era, this story was widely known for various reasons. If we have only one literary account, we possess many in the realm of plastic and figurative representations. For instance, it is said that the group in Florence’s Uffizi Gallery depicts an Eros with a Psyche—this time, both winged. You may note that while Eros here has wings, Psyche does not.
Psyché est ailée des ailes du papillon. Je possède des objets alexan- drins où la Psyché est représentée sous divers aspects, et fréquemment munie des ailes du papillon, qui sont dans cette occasion le signe de l'immortalité de l'âme. Vous savez les phases de la métamorphose que le papillon subit, à savoir qu'il naît d'abord à l'état de chenille, de larve, puis il s'enveloppe dans cette sorte de tombeau, de sarcophage, d'une façon qui va à rappeler la momie, et il y séjourne jusqu'à reparaître au jour sous une forme glorifiée. La thématique du papillon comme significative de l'immortalité de l'âme était apparue dès l'Antiquité, et non pas seulement dans les religions diversement périphériques. Elle almême été utilisée dans la religion chrétienne comme symbolique de F'immortalité de l'âme, et elle l'est encore. Et il est très difficile de dénier qu'il s'agisse dans cette histoire de ce que l'on peut appeler les malheurs et les mésaventures de l'âme.
Psyche is winged with butterfly wings. I own Alexandrian artifacts where Psyche is shown in various forms, often adorned with butterfly wings—a sign of the soul’s immortality. You know the stages of metamorphosis the butterfly undergoes: first as a caterpillar or larva, then enveloped in a sort of tomb, a sarcophagus reminiscent of a mummy, where it remains until reemerging in glorified form. The butterfly’s thematic as a symbol of the soul’s immortality appeared early in antiquity, not merely in peripheral religions. It was even adopted in Christianity as symbolism of the soul’s immortality, and still is. It is difficult to deny that this story concerns what we might call the trials and tribulations of the soul.
Nous n'avons qu'un texte mythologique comme fondement de sa transmission dans l'Antiquité, celui d'Apulée. Les auteurs accentuent diversement les significations religieuses et spirituelles de la chose, et trouveraient volontiers que nous n'en avons dans Apulée qu'une forme ravalée, romanesque, qui ne nous permet pas d'atteindre la portée originelle du mythe. Malgré leurs allégations, je crois au contraire que le texte d'Apulée est extrêmement riche.
We have only one mythological text as the foundation for its transmission in antiquity: Apuleius’s. Scholars variously emphasize its religious and spiritual meanings, often claiming that Apuleius offers only a degraded, novelistic version that obscures the myth’s original significance. Contrary to these assertions, I believe Apuleius’s text is profoundly rich.
Ce qui est représenté ici par le peintre n'est que le début de l'histoire. À la phase antérieure, nous avons ce que l'on peut appeler le bonheur de Psyché, mais aussi une première épreuve, à savoir que celle-ci estconsidérée au départ comme aussi belle que Vénus, et c'est déjà par l'effet d'une première persécution des dieux, qu'elle se trouve exposée au faîte d'un rocher autre forme du mythe d'Andromède à un monstre qui doit la saisir. Celui-ci se trouve dans le fait être Éros, auquel Vénus a donné la charge de livrer Psyché à celui dont elle doit être la victime. Séduit par celle auprès de qui il se trouve être délégué des ordres cruels de sa mère, il l'enlève, et l'installe en ce lieu de profond recel, où elle jouit en somme du bonheur des dieux.
What the painter depicts here is merely the story’s beginning. In the earlier phase, we have what might be called Psyche’s bliss, but also an initial ordeal: she is deemed as beautiful as Venus from the outset, and through the gods’ initial persecution (another form of the Andromeda myth), she is exposed atop a rock to a monster meant to seize her. This monster turns out to be Eros, whom Venus tasked with delivering Psyche to her fate. Seduced by the one he was sent to subject to his mother’s cruel orders, Eros abducts her and installs her in this secluded place where she enjoys, in essence, divine happiness.
L'histoire veut donc dire que la pauvre Psyché participe d'une autre nature que la nature divine, et montre les faiblesses les plus déplorables, entre autres des sentiments familiaux elle n'a de peine ni de cesse avant d'avoir obtenu de l'Éros, son époux inconnu, la permission de revoir ses sœurs, et ici, l'histoire s'enchaîne. Il y a donc, avant le moment représenté dans ce petit chef-d'œuvre, un court moment antérieur, mais toute l'histoire s'étend après. Je ne vais pas vous la raconter tout au long, car cela sort de notre sujet.
The story thus suggests that poor Psyche partakes of a nature other than the divine, displaying the most lamentable weaknesses—among them, familial sentiment. She persists until obtaining permission from Eros, her unknown spouse, to reunite with her sisters. Here, the plot thickens. Before the moment captured in this small masterpiece, there is a brief antecedent phase, but the entire narrative unfolds afterward. I will not recount it in full, as it diverges from our subject.
Cette histoire s'étale d'ailleurs au plafond et aux murailles du char- mant palais de la Farnésine, et ni plus ni moins que du pinceau de Raphaël lui-même. Ce sont des scènes aimables, presque trop aimables. Nous ne sommes plus en état de supporter cette sorte de joliesses. Il semble que se soit dégradé pour nous ce qui a dû apparaître, la première fois que le type en surgissait du pinceau génial de Raphaël, comme une beauté surprenante. À la vérité, il faut toujours faire cette part, qu'un certain prototype, une certaine forme, doit faire au moment de son apparition une impression complètement differente de celle qu'elle fait après avoir été, non seulement des milliers de fois reproduite, mais des milliers de fois imitée. Bref, les peintures de Raphaël à la Farnésine nous donnent un développement, scrupuleusement calqué sur le texte d'Apulée, des mésaventures de Psyché.
This story sprawls across the ceiling and walls of the charming Farnesina Palace, painted by none other than Raphael himself. These scenes are charming, almost excessively so. We can no longer endure such prettiness. What must have struck viewers as astonishing beauty when Raphael first conjured it now seems diminished for us. In truth, we must always account for how a prototype or form, at its emergence, creates an impression entirely different from that after being reproduced and imitated thousands of times. In short, Raphael’s frescoes at the Farnesina meticulously follow Apuleius’s text in depicting Psyche’s misadventures.
Pour que vous ne doutiez pas que la Psyché n'est pas une femme, mais bien l'âme, qu'il me suffise de vous dire par exemple qu'elle va recourir à Déméter, présentifiée avec tous les instruments, toutes les armes, de ses mystères, car c'est bien de l'initiation aux inystères d'Éleusis qu'il s'agit. Elle en est repoussée, parce que la nommée Démétér désire avant tout ne pas se mettre mal avec sa belle-sœur Vénus. Il ne s'agit que de ceci pour avoir chuté, et fait à l'origine un faux pas dont elle n'est même pas coupable, car la jalousie de Vénusne provient que de ce qu'elle la considère comme une rivale, la mal- heureuse âme se trouve ballottée, repoussée de tous les secours, fus- sent-ils des secours religieux. On pourrait ainsi faire toute une menue phénoménologie de l'âme malheureuse, comparée à celle de la conscience qualifiée du même nom.
To ensure that you do not doubt Psyche is not a woman, but indeed the soul, let it suffice for me to tell you, for example, that she will turn to Demeter, manifest with all the instruments, all the weapons, of her mysteries—for it is indeed initiation into the Eleusinian Mysteries at stake here. She is repelled because the so-called Demeter wishes above all not to fall out with her sister-in-law Venus. It concerns only this: having stumbled, committing an initial misstep for which she is not even guilty—since Venus’ jealousy stems solely from considering her a rival—the wretched soul finds herself tossed about, rejected from all aid, even religious succor. One could thus develop a minor phenomenology of the unhappy soul, compared to that of consciousness bearing the same qualification.
Ne nous y trompons pas. La thématique de cette très jolie histoire de Psyché n'est pas celle du couple. Il ne s'agit pas des rapports de l'homme et de la femme. Il n'est que de savoir lire pour voir ce qui n'est vraiment caché que d'être au premier plan et trop évident, comme tlans La Lettre volée - ce n'est rien d'autre que les rapports de l'âme et du 'désir.
Let us not be mistaken. The thematic of this charming tale of Psyche is not that of the couple. It does not concern the relations between man and woman. One need only know how to read to see what is hidden precisely by being foregrounded and too obvious—as in The Purloined Letter—it is nothing other than the relations between the soul and desire.
C'est en ceci que nous pouvons dire sans forcer la chose que, pour nous, la composition extrêmement minutieuse de ce tableau donne de façon exemplaire, par l'intensité de l'image ici produite isolée, un caractère sensible à ce que pourrait être une analyse structurale du mythe d'Apulée qui reste à faire.
It is here that we can say without strain that, for us, the extremely meticulous composition of this painting exemplarily gives—through the intensity of the image isolated here—a tangible character to what a structural analysis of Apuleius’ myth (which remains to be done) might be.
Je vous en ai assez dit sur ce qu'est l'analyse structurale d'un mythe pour que vous sachiez au moins que cela existe. Puisque l'on fait chez Glaude Lévi-Strauss l'analyse d'un certain nombre de mythes améri- cains du nord, je ne vois pas pourquoi l'on ne se livrerait pas à cette même analyse concernant la fable d'Apulée. Nous sommes, chose curieuse, moins bien servis pour les choses plus proches de nous que pour d'autres, qui nous apparaissent plus éloignées quant aux sources.
I have said enough about what structural analysis of a myth entails for you to at least know it exists. Since Claude Lévi-Strauss has analyzed a number of North American myths, I see no reason why the same should not be done with Apuleius’ fable. Curiously, we are less well-served for things closer to us than for others that appear more distant in their sources.
Nous n'avons qu'une version de ce mythe, celle d'Apulée. Mais il ire semble pas impossible d'opérer dans un sens qui permette d'y mettre én évidence un certain nombre de couples d'oppositions significatives. Seulement, sans le secours du peintre, nous risquerions peut-être de laisser passer inaperçu le caractère vraiment primordial et originel de ce temps de l'histoire de Psyché.
We have but one version of this myth: Apuleius’. Yet it seems possible to proceed in a manner that highlights a number of significant oppositional pairs. However, without the painter’s aid, we might risk overlooking the truly primordial and original nature of this moment in Psyche’s story.
C'en est pourtant le temps le plus connu, et chacun sait qu'Éros fuit ét disparaît parce que la petite Psyché a été trop curieuse, et en plus désobéissante. C'est ce qui, dans la mémoire collective, reste du sens de ce mythe. Mais quelque chose est caché derrière, et à en croire ce que nous révèle ici l'intuition du peintre, ce ne serait rien d'autre que ce moment décisif qu'il a peint.
Yet this is its most familiar episode. Everyone knows Eros flees and disappears because little Psyche was too curious and, moreover, disobedient. This is what collective memory retains of the myth’s meaning. But something lies concealed behind—and if we trust the painter’s intuition revealed here, it would be nothing other than this decisive moment he has depicted.
*Ce n'est certes pas la première fois que nous voyons apparaître ce moment dans un mythe antique. Mais sa valeur d'accent, son caractèrecrucial, sa fonction pivot, ont dû attendre d'assez longs siècles avant d'être par Freud mis au centre de la thématique psychique.
*This is certainly not the first time we see this moment emerge in an ancient myth. But its emphatic value, its crucial character, its pivotal function had to wait many centuries before Freud placed it at the center of psychic thematics.
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S'il ne m'a pas paru inutile, ayant fait cette trouvaille, de vous en faire part, c'est que la menue image qui restera, du fait même du temps que je lui consacre ce matin, imprimée dans vos esprits, se trouve illustrer ce que je ne peux aujourd'hui guère faire plus que de désigner comme le point de concours de toute la dynamique instinctuelle, en tant que je vous ai appris à en considérer le registre comme marqué des faits du signifiant.
If I deemed it useful to share this discovery with you, it is because the minor image that will remain—by virtue of the time I devote to it this morning—imprinted in your minds, happens to illustrate what today I can scarcely do more than designate as the convergence point of all instinctual dynamics, insofar as I have taught you to consider its register as marked by the facts of the signifier.
C'est ce qui me permet d'accentuer comment doit s'articuler à ce niveau le complexe de castration. Il ne peut s'articuler pleinement qu'à considérer la dynamique instinctuelle comme structurée par la marque du signifiant. En même temps, la valeur de l'image est de nous montrer qu'il y a donc une superposition, ou une surimposition, un centre commun, au sens vertical, entre l'âme et ce point de production du complexe de castration où je vous ai laissés la dernière fois. Nous allons maintenant poursuivre.
This allows me to stress how the castration complex must articulate itself at this level. It can only fully articulate itself by considering instinctual dynamics as structured by the mark of the signifier. Simultaneously, the image’s value lies in showing us that there is thus a superimposition—or a vertical common center—between the soul and this point of production of the castration complex where I left you last time. We shall now continue.
J'ai pris la thématique du désir et de la demande dans l'ordre chro- nologique, mais en vous soulignant à tout instant la divergence, le splitting, la difference, entre le désir et la demande, qui marque de son trait toutes les premières étapes de l'évolution libidinale. Je vous l'ai montrée déterminée par l'action nachträglich, rétroactive, venant d'un certain point où le paradoxe du désir et de la demande apparaît avec un minimum d'éclat, et qui est le stade génital pour autant que, là du moins, désir et demande, semble-t-il, devraient pouvoir se distinguer.
I have taken the thematics of desire and demand in chronological order, while constantly emphasizing the divergence—the splitting, the difference—between desire and demand that marks all early stages of libidinal evolution. I have shown it determined by the nachträglich (deferred) action, retroactively emanating from a certain point where the paradox of desire and demand appears with minimal brilliance: the genital stage—insofar as here, at least, desire and demand should seemingly be distinguishable.
Demande et désir y sont marqués de ce trait de division et d'écla- tement, qui est encore pour les analystes, si vous lisez les auteurs, un problème, une question, une énigme plus évitée que résolue, et qui s'appelle le complexe de castration.
Demand and desire are marked there by this trait of division and splitting—which remains, if you read the authors, more an avoided enigma than a resolved problem for analysts—called the castration complex.
Il faut que vous voyiez, grâce à cette image, que le complexe de castration est, dans sa structure et dans sa dynamique instinctuelle, centré d'une façon telle qu'il recoupe exactement ce que nous pouvons appeler le point de la naissance de l'âme.Si le mythe a un sens, c'est en effet que Psyché ne commence à vivre comme Psyché, c'est-à-dire non pas simplement comme pourvue d'un don initial extraordinaire qui la fait l'égale de Vénus, ni non plus d'une faveur masquée et inconnue qui lui offre un bonheur infini et jpsondable, mais en tant que sujet d'un pathos qui est à proprement parler celui de l'âme, qu'au moment où le désir qui l'a comblée se dérobe et la fuit. C'est de ce moment que commencent les aventures de, Psyché.
You must see, through this image, that the castration complex is structured and instinctually centered in such a way that it precisely intersects what we may call the point of the soul's birth. If the myth holds meaning, it is because Psyche begins to live as Psyche—not merely as endowed with an extraordinary initial gift making her Venus’s equal, nor through some veiled and unknown favor granting infinite, fathomless happiness—but rather as the subject of a pathos proper to the soul. This occurs precisely when the desire that once fulfilled her withdraws and flees. From this moment, Psyche’s adventures commence.
Je vous l'ai dit un jour, c'est tous les jours la naissance de Vénus, et comme nous le dit le mythe platonicien, de ce fait c'est aussi tous les jours la conception d'Éros. Mais la naissance de l'âme, c'est, dans l'universel et dans le particulier, pour tous et pour chacun, un moment historique. Et c'est de ce moment que se développe l'histoire drama- tique à laquelle nous avons affaire dans toutes ses conséquences.
As I once remarked: every day is the birth of Venus, and as the Platonic myth tells us, so too is it the conception of Eros. But the soul’s birth—universally and individually, for all and for each—is a historical moment. It is from this moment that the dramatic history we confront in all its consequences unfolds.
On peut dire, en fin de compte, que l'analyse, avec Freud, a été droit à ce point. Le message freudien s'est terminé sur cette articulation, c'est à savoir qu'il y a un terme dernier la chose est articulée dans Ahalyse finie et infinie où l'on arrive quand on arrive à réduire chez le sujet toutes les avenues de sa résurgence, de sa reviviscence, de sa répétition inconsciente, quand on arrive à faire converger celle-ci vers le roc le terme est dans le texte du complexe de castration.
Ultimately, we may say that analysis, with Freud, moved directly toward this point. The Freudian message culminates in this articulation: there is a final term—as formulated in Analysis Terminable and Interminable—reached when one reduces all avenues of the subject’s resurgence, reviviscence, and unconscious repetition, converging these toward the bedrock term found in the text: the castration complex.
Il s'agit du complexe de castration chez l'homme comme chez la femme le terme de Penisneid est dans ce texte un des épinglages du complexe de castration. C'est autour de ce complexe de castration, et, si je puis dire, en repartant de ce point, que nous devons remettre à l'épreuve tout ce qui a pu, d'une certaine façon, être découvert à partir de ce point butée. Qu'il s'agisse de la mise en valeur de l'effet décisif et primordial de ce qui ressortit aux instances du savoir, qu'il s'agisse de la mise en fonction de ce que l'on appelle l'agressivité du sadisme primordial, ou encore de ce que l'on a articulé, dans les différents développements qui sont possibles, autour de la notion de l'objet, de sa décomposition et de son approfondissement, jusqu'à mettre en Väleur la notion des bons et des mauvais objets primordiaux tout cela ne peut se resituer dans une juste perspective que si nous ressai- sissons à partir de quoi cela a effectivement divergé ce point, jus- qu'à un certain degré insoutenable par son paradoxe, qui est celui du complexe de castration.L'image que je prends soin de produire devant vous aujourd'hui a la valeur d'incarner ce que je veux dire en parlant du paradoxe du complexe de castration. En effet, jusqu'à présent, dans les différentes phases que nous avons étudiées, était présente une divergence motivée par la distinction et la discordance, entre, ce qui fait l'objet de la demande que ce soit, au stade oral, la demande du sujet, ou, au stade anal, la demande de l'Autre et ce qui, dans l'Autre, est à la place du désir. C'est là ce qui serait, jusqu'à un certain point dans le cas de Psyché, masqué et voilé, encore que secrètement aperçu par le sujet archaïque, infantile. Or, ne semblerait-il pas que, dans ce que l'on peut massivement appeler là troisième phase, et qui est ce que l'on appelle couramment la phase génitale, la conjonction du désir en tant qu'il peut être intéressé dans quelque demande que ce soit du sujet doit trouver son répondant, son identique, dans le désir de l'Autre ?
This concerns the castration complex in both men and women—the term Penisneid in this text pins down one facet of the complex. It is around the castration complex, and by reorienting from this point, that we must reassess all discoveries made beyond this impasse. Whether addressing the decisive primacy of knowledge’s structural instances, the function of primordial sadistic aggression, or elaborations around the object’s decomposition and deepening—up to valorizing notions of primordial good and bad objects—none can regain proper perspective unless we reground them in what effectively caused their divergence: the castration complex’s paradoxical and at times unsustainable core.The image I carefully present today embodies what I mean by the castration complex’s paradox. Until now, the phases we studied revealed a divergence motivated by the distinction and discord between the object of demand—whether the subject’s demand at the oral stage or the Other’s demand at the anal stage—and what, in the Other, occupies desire’s place. This is what remains veiled yet obscurely glimpsed by the archaic, infantile subject—even in Psyche’s case. Yet does it not seem that in what we might broadly call the third phase—the so-called genital phase—the conjunction of desire (insofar as it becomes implicated in any of the subject’s demands) should find its counterpart, its match, in the Other’s desire?
S'il y a un point où le désir se présente comme désir, c'est bien là où, justement, la première accentuation de Freud a été faite pour nous le situer, c'est-à-dire au niveau du désir sexuel, révélé dans sa consis- tance réelle, et non plus d'une façon contaminée, déplacée, condensée, métaphorique. Il ne s'agit plus de la sexualisation de quelque autre fonction, mais de la fonction sexuelle elle-même.
If there is a point where desire emerges as desire, it is precisely here—where Freud first accentuated its locus—at the level of sexual desire revealed in its real consistency, no longer contaminated, displaced, condensed, or metaphoric. It is no longer the sexualization of some other function but sexual function itself.
Pour vous faire mesurer le paradoxe dont il s'agit, je cherchais ce matin un exemple à épingler pour incarner l'embarras où sont les psychanalystes en ce qui concerne la phénoménologie du stade génital, et je suis tombé dans l'International Journal de 1952 sur un article de René de Monchy consacré au Castration Complex.
To help you grasp this paradox, I sought this morning an example to crystallize analysts’ current impasses regarding the genital stage’s phenomenology. I encountered a 1952 International Journal article by René de Monchy on the Castration Complex.
À quoi un analyste qui se réintéresse de nos jours au complexe de castration et il n'y en a pas beaucoup est-il amené pour l'expli- quer ? Je vous le donne en mille. Je vais vous le résumer très rapidement.
What approach does an analyst today—and there are few—take when reinvestigating the castration complex? Let me summarize succinctly.
Il y a un paradoxe qui ne peut manquer de vous frapper, dans le fait que la révélation de la pulsion génitale est obligatoirement marquée de ce splitting qui consiste dans le complexe de castration.
You cannot miss the paradox: the revelation of the genital drive is necessarily marked by the splitting constitutive of the castration complex.
L'auteur, qui n'est pas sans un certain bagage, évoque au début de son article ce que l'on appelle les Releaser-mechanisms. C'est le fait que, chez les petits oiseaux qui n'ont jamais été soumis à aucune expérience, il suffit de faire se projeter une onibre identique à celle d'un hawk, d'un faucon, pour provoquer tous les réflexes de la terreur. Bref, l'ima-gefie du leurre, comme s'exprime en français l'auteur de cet article éčrituen anglais, l'attrape.
The author, who possesses a certain scholarly foundation, begins his article by evoking what are called Releaser-mechanisms. It is the fact that in young birds never subjected to any experiment, merely projecting a shadow resembling that of a hawk suffices to trigger all reflexes of terror. In short, the image of the decoy—or what the French author of this English-language article terms l'attrape (the lure).
Les choses sont pour lui toutes simples. L'attrape primitive chez l'homme doit être cherchée dans la phase orale. C'est le réflexe de la niorsure, corrélatif de ces fameux fantasmes sadiques qué peut avoir l'erifânt, et qui aboutissent à la section de l'objet entre tous précieux, le mamelon de la mère. C'est l'origine de ce qui, dans la phase ulté- rieûre, génitale, ira à se manifester, par un transfert de fantasme, comme la 'possibilité de priver, blesser, mutiler le partenaire du désir sexuel sous la forme de son organe. Et voilà pourquoi, non pas votre fille est múętte, mais pourquoi la phase génitale est marquée du signe possible de la castration.
For him, matters are straightforward. The primordial lure in humans must be sought in the oral phase. It is the biting reflex, correlative to those infamous sadistic fantasies the child may harbor, which culminate in severing the most precious object: the mother’s nipple. This is the origin of what, in the later genital phase, will manifest through a transference of fantasy as the possibility of depriving, wounding, or mutilating the sexual partner via their organ. Hence why—not "why your daughter is mute"—but why the genital phase is marked by the possible sign of castration.
Le caractère d'une telle explication est significatif de l'orientation présente de la pensée analytique, et du renversement qui s'y est opéré, faisant progressivement mettre sous le registre des pulsions primaires, dès pulsions qui deviennent de plus en plus hypothétiques à mesure qu'on les fait se reculer dans le fond originel. Cela aboutit à accentuer la thématique constitutionnelle, je ne sais quoi d'inné dans l'agressivité primordiale.
The nature of such an explanation typifies current trends in analytic thought and the reversal therein, increasingly subordinating primary drives to ever more hypothetical primal instincts pushed back into primordial depths. This culminates in accentuating constitutional themes—some inborn kernel of primordial aggressivity.
Est-ce que nous n'épelons pas correctement les choses en nous arrệțânt au contraire à ceci que, de fait, l'expérience, je veux dire les problèmes qu'elle soulève pour nous, nous propose communément? J'ai déjà fait état devant vous de la notion qui est venue sous la plume d'Ernest Jones, animé d'un certain besoin d'expliquer le complexe de castration. Il s'agit de l'aphanisis, terme grec commun, mais mis à l'ordre du jour dans l'articulation du discours analytique par Freud, et quiveut dire disparition. Selon Jones, ce dont il s'agirait dans le com- plexe de castration, ce serait la crainte soulevée chez le sujet par la disparition du désir.
Do we not spell things correctly by instead pausing at what experience—I mean the problems it raises for us—commonly presents? I have already invoked before you the notion that emerged from Ernest Jones’ pen, driven by his need to explain the castration complex: aphanisis, a common Greek term Freud brought into analytic discourse, meaning disappearance. For Jones, the castration complex would involve the subject’s dread of desire’s vanishing.
Ceux qui suivent mon enseignement depuis assez longtemps ne peuvent pas, je l'espère, ne pas se souvenir et ceux qui ne s'en sou- vieriņent pas peuvent se reporter aux excellents résumés qu'en a faits Lefevre-Pontalis que j'ai déjà poussé en avant sur ce sujet dans mon séminaire, en disant que, s'il y a là une perspective dans l'articulation du problème, il y a aussi un singulier renversement, que les faits cliniques nous permettent de pointer. C'est pour cette raison que j'ai longuement fait devant vous la critique du fameux rêve d'Ella Sharpe, qui est préci-sément ce que mon séminaire du Désir et son Interprétation a analysé à sa dernière séance, et qui tourne tout entier autour de la thématique du phallus. Je vous prie de vous reporter à ce résumé, parce qu'on ne pèut pas se répéter, et que les choses dites alors sont essentielles.
Those long attending my seminars cannot, I trust, have forgotten—and others may consult Lefevre-Pontalis’ excellent summaries—that I have previously advanced this subject by noting that while Jones’ perspective offers articulation, it also entails a peculiar reversal, which clinical facts allow us to pinpoint. This is why I extensively critiqued Ella Sharpe’s famous dream in my seminar on Desire and Its Interpretation, analyzed in its final session, which revolves entirely around phallic themes. I urge you to revisit that summary, as repetition is impossible and those insights remain essential.
Le sens de ce dont il s'agit dans l'occasion est ceci, que j'ai pointé loin que la crainte de l'aphanisis se projette, si l'on peut dire, dans l'image du complexe de castration, c'est au contraire la nécessité, la détermination, du mécanisme signifiant qui, dans le complexe de cas- tration, pousse dans la plupart des cas le sujet, non pas du tout à craindre l'aphanisis, mais au contraire à s'y réfugier, à mettre son désir dans sa poche. Ce que nous révèle l'expérience analytique, c'est qu'il est plus précieux que le désir lui-même, d'en garder le symbole, qui est le phallus. Voilà le problème qui nous est proposé.
The crux here is this: far from the dread of aphanisis being projected into the castration complex’s imagery, it is rather the necessity—the determination—of the signifying mechanism within the castration complex that drives subjects not to fear aphanisis, but to take refuge in it, to pocket their desire. Analytic experience reveals that preserving desire’s symbol—the phallus—is more precious than desire itself. This is the problem posed.
J'espère que vous avez bien remarqué dans le tableau les fleurs qui sont là devant le sexe d'Éros. Elles ne sont justement si marquées d'une telle abondance, que pour que l'on ne puisse voir que derrière, il n'y a rien. Il n'y a littéralement pas la place du moindre sexe. Ce que la Psyché est là sur le point de trancher est disparu déjà devant elle.
I trust you observed the flowers placed before Eros’ genitals in the tableau. Their abundant prominence ensures we see nothing lies behind—literally no space for even the slightest sex organ. What Psyche is about to sever has already vanished before her.
Et d'ailleurs, si quelque chose frappe comme opposé à la bonne, belle forme humaine de cette femme effectivement divine, c'est bien le caractère extraordinairement composite de l'image d'Éros. La figure est d'enfant, mais le corps a quelque chose de michelangesque. C'est un corps musclé, qui commence presque à se marquer, pour ne pas dire s'avachir, sans parler des ailes.
Moreover, what strikes one as antithetical to the good, beautiful human form of this effectively divine woman is Eros’ extraordinarily composite image. The face is childlike, yet the body verges on Michelangelesque musculature, beginning to sag if not collapse—not to mention the wings.
Chacun sait que l'on a discuté longtemps.du sexe des anges. Si l'on en a discuté aussi longtemps, c'est probablement que l'on ne savait pas trop bien où s'arrêter. Quoi qu'il en soit, l'apôtre nous dit que, quelles que soient les joies de la résurrection des corps, une fois venu le festin céleste, il ne sera plus dans l'ordre sexuel ni actif ni passif.
All know the prolonged debates over angels’ sex. Their longevity likely stems from uncertainty about where to stop. Regardless, the Apostle tells us that however joyous resurrected bodies may be at the heavenly feast, they shall no longer be sexually active or passive.
De sorte que ce dont il s'agit, et qui est concentré dans cette image, c'est bien le centre du paradoxe du complexe de castration. C'est que le désir de l'Autre, en tant qu'il est abordé au niveau de la phase génitale, ne peut jamais être en fait accepté dans ce que j'appellerai son rythme, qui est en même temps sa fuyance..
Thus, what is concentrated in this image is precisely the castration complex’s paradoxical core: the Other’s desire, when approached at the genital phase level, can never truly be accepted in what I would call its rhythm—simultaneously its elusiveness.
Cela concerne d'abord les paradoxes de la situation de l'enfant, à savoir qu'il s'agit chez lui d'un désir encore fragile, incertain, prématuré, anticipé. Mais cette observation nous masque en fin de comptece dont il s'agit-c'est tout simplement la réalité du désir sexuel à quoi n'est pas adaptée, si l'on peut dire, l'organisation psychique en tant qu'elle est psychique, et ce, à quelque niveau que ce soit. Car L'organe n'est apporté et abordé que transformé en signifiant, et pour être, transformé en signifiant, il est tranché.
This first concerns the paradoxes of the child’s situation – namely, that we are dealing with a desire that is still fragile, uncertain, premature, and anticipated. Yet this observation ultimately obscures what is at stake: it is quite simply the reality of sexual desire, to which psychic organization – insofar as it is psychic – remains unadapted, at whatever level we consider. For the organ is only brought forth and approached once transformed into a signifier, and to be thus transformed, it is severed.
Relisez tout ce que je vous ai appris à lire au niveau du petit Hans. Vous verrez qu'il ne s'agit que de cela est-il enraciné? est-il amo- vible? À la fin, Hans s'arrange il est dévissable. On le dévisse, et on peut en remettre d'autres. C'est donc de cela qu'il s'agit.
Reread everything I taught you to analyze in the case of Little Hans. You will see that it concerns precisely this: Is it rooted? Is it detachable? In the end, Hans resolves it: it is unscrewable. One unscrews it and can replace it with others. This is what is at issue.
Ge qui nous est montré ici, c'est cette élision même, grâce à quoi il n'est plus ici que le signe même que je dis, le signe de l'absence. Çar ce que je vous ai appris est ceci si phi, le phallus comme signifiant, a une place, c'est très précisément celle de suppléer au point où, dans l'Autre, disparaît la signifiance où l'Autre est constitué par ceci, qu'il y a quelque part un signifiant manquant. D'où la valeur privilégiée de ce signifiant, que l'on peut écrire sans doute, mais que l'on ne peut écrire qu'entre parenthèses, en disant qu'il est le signifiant du point où le signifiant manque.
What is shown here is this very elision, through which there remains only the sign I speak of – the sign of absence. For what I have taught you is this: if Φ, the phallus as signifier, has a place, it is precisely that of supplementing the point where, in the Other, signification disappears – the point where the Other is constituted by the fact that somewhere a signifier is lacking. Hence the privileged value of this signifier, which we can no doubt write but only parenthetically, stating that it is the signifier of the point where the signifier is lacking.
Et c'est pour cette raison qu'il peut devenir identique au sujet lui- même, au point où nous pouvons l'écrire comme sujet barré, c'est- à-dire au seul point où nous, analystes, pouvons placer un sujet comme tel. Je dis nous, analystes, pour autant que nous sommes liés aux effets qui résultent de la cohérence du signifiant quand un être vivant s'en fait l'agent et le support. Si nous admettons cette détermination, cette surdétermination comme nous l'appelons, le sujet n'a dès lors plus d'autre efficace possible que du signifiant qui l'escamote. Et c'est pour- quói le sujet est inconscient.
This is why it can become identical to the subject itself at the point where we write it as the barred subject ($) – the sole point where we analysts can situate a subject as such. I say "we analysts" insofar as we are bound to the effects arising from the signifier’s coherence when a living being becomes its agent and support. If we accept this determination – this overdetermination, as we call it – the subject henceforth has no possible efficacy other than through the signifier that eclipses it. This is why the subject is unconscious.
Si l'on peut même parler, et même là où on n'est pas analyste, de double symbolisation, c'est en ce sens que la nature du symbole est telle que deux registres en découlent nécessairement, celui qui est lié à la chaîne symbolique, et celui qui est lié au trouble, à la pagaille, que le sujet a été capable d'y apporter, car c'est là qu'en fin de compte, il -se-situe de la façon la plus certaine.
Even when speaking outside analysis, if we refer to double symbolization, it is in the sense that the nature of the symbol inherently entails two registers: one linked to the symbolic chain, and another linked to the disturbance, the chaos that the subject has managed to introduce – for it is here, ultimately, that the subject most assuredly situates itself.
En d'autres termes, le sujet n'affirme la dimension de la vérité 'comme originale qu'au moment où il se sert du signifiant pour mentir.
In other words, the subject asserts the dimension of truth as originary only when using the signifier to lie.
Je voulais ce matin attirer votre attention sur le rapport du phallus avec l'effet du signifiant, et sur le fait que le phallus comme signifiant et cela veut dire comme transposé à une tout autre fonction que sa fonction organique est le centre de toute appréhension cohérente de ce dont il s'agit dans le complexe de castration.
This morning, I wanted to draw your attention to the relation between the phallus and the signifier’s effect, and to the fact that the phallus as signifier – which is to say, as transposed into a function entirely other than its organic role – is the core of any coherent grasp of what is at stake in the castration complex.
Mais je veux encore ouvrir, non pas d'une façon encore articulée et rationnelle, mais d'une façon imagée, ce que nous apporterons la prochaine fois:
But let me also open – not yet in an articulated, rational manner, but figuratively – what we will address next time:
Cela est, si je puis dire, génialement représenté grâce au maniérisme même de l'artiste. Ne vous est-il pas venu à l'esprit qu'à mettre ce vase de fleurs devant le phallus comme manquant, et comme tel porté à la majeure signifiance, l'artiste se trouve avoir anticipé de trois siècles et demi, et à mon insu je vous l'assure, jusqu'à ces derniers jours, l'image même dont je me suis servi pour articuler la dialectique des rapports du 'moi idéal et de l'idéal du moi ?
This is, if I may say so, brilliantly represented through the artist’s very mannerism. Has it not occurred to you that by placing this vase of flowers before the phallus as lacking – and thereby elevating it to maximal signification – the artist anticipated by three and a half centuries (unknown to me, I assure you, until recently) the very image I used to articulate the dialectic between the ideal ego and the ego ideal?
J'ai dit cela il y a fort longtemps, mais j'ai repris entièrement la chose dans un article qui doit bientôt paraître. Le rapport à l'objet comme objet du désir, comme objet partiel avec toute l'accommodation néces- saire, j'ai essayé d'en articuler les différentes pièces en système, dans une expérience de physique amusante que j'ai appelée l'illusion du vase renversé.
I spoke of this long ago but revisited it comprehensively in an article soon to be published. The relation to the object as object of desire, as partial object with all necessary adjustments – I attempted to systematize its components through an amusing physics experiment I called "the illusion of the inverted vase."
L'important est de projeter dans votre esprit l'idée que le problème de la castration, centre de toute l'économie du désir telle que l'analyse l'a développée, est étroitement lié à cet autre problème, qui est le suivant. L'Autre, qui est le lieu de la parole, qui est le sujet de plein droit, qui est celui avec qui nous avons les relations de la bonne et de la mauvaise foi comment se fait-il qu'il puisse et doive devenir quelque chose d'exactement analogue à ce qui peut se rencontrer dans l'objet le plus inerte, à savoir l'objet du désir, a? C'est cette tension, cette dénivellation, cette chute de niveau fondamentale qui devient la régulation essentielle de tout ce qui chez l'homme est problématique du désir. Voilà ce qu'il s'agit d'analyser, et que je pense pouvoir la prochaine fois vous articuler de la façon la plus nette.
What matters is to project into your mind the idea that the problem of castration – the linchpin of the entire economy of desire as developed in analysis – is tightly bound to another problem: How is it that the Other, as the locus of speech, the subject in full right, the one with whom we maintain relations of good and bad faith – how can and must it become something exactly analogous to what is encountered in the most inert object, namely the object of desire, a? It is this tension, this disparity, this fundamental drop in level that becomes the essential regulator of everything problematic in human desire. This is what must be analyzed and what I intend to articulate with maximal clarity next time.
1J'ai terminé ce que je vous ai enseigné à propos du rêve d'Ella Sharpe par ces mots – Ce phallus, disais-je, parlant d'un sujet pris dans la sittration névrotique la plus exemplaire pour nous en tant qu'elle était celle de l'aphanisis déterminée par le complexe de castration, ce phallus, il l'est et il ne l'est pas. Cet intervalle, l'être et ne pas l'être, la langue përmet de l'apercevoir dans une formule où glisse le verbe être – il n'est pas sans l'avoir. C'est autour de cette assomption subjective entre l'être et l'avoir que joue la réalité de la castration. Et le phallus, écri-vais-je alors, a une fonction d'équivalent dans le rapport à l'objet. C'est en proportion d'un certain renoncement au phallus que le sujet entre en possession de la pluralité des objets qui caractérisent le monde humain. Dans une formule analogue, on pourrait dire que la femme est-šans l'avoir. Ce qui peut être vécu fort péniblement sous la forme du Penisneid, mais ce qui – j'ajoute ceci au texte – est aussi une grande force. C'est ce dont le patient d'Ella Sharpe ne consent pas de s'apercevoir. Il met à l'abri le signifiant phallus. Et, concluais-je, sans doute y a-t-il plus névrosant que la peur de perdre le phallus, c'est de ne pas vouloir que l'Autre soit châtré.
1I concluded my teaching on Ella Sharpe's dream with these words – This phallus, I said, speaking of a subject caught in the most exemplary neurotic sittration for us insofar as it was determined by the aphanisis of the castration complex – this phallus, he both is and is not it. This interval between being and not-being, language allows us to glimpse it through a formulation where the verb "to be" slips – he is not without having it. The subjective assumption between being and having plays out around this axis of castration's reality. And the phallus, as I wrote then, functions as an equivalent in the relation to the object. It is through a certain renunciation of the phallus that the subject enters into possession of the plurality of objects characterizing the human world. In an analogous formula, one could say that woman is-šwithout having it. This may be painfully experienced as Penisneid, but which – I add this to the text – is also a great strength. This is what Ella Sharpe's patient refuses to recognize. He shelters the phallic signifier. And, I concluded, while there may be nothing more neuroticizing than the fear of losing the phallus, it is even more so the refusal to let the Other be castrated.
Mais aujourd'hui, après que nous avons parcouru la dialectique du transfert dans Le Banquet, je vais vous proposer une autre formule. Si le désir de l'Autre est essentiellement séparé de nous par la marque du signifiant, ne comprenez-vous pas maintenant pourquoi Alcibiade, ayant perçu qu'il y a dans Socrate le secret du désir, demande de façon presque impulsive, d'une impulsion qui est à l'origine de toutes les fausses voies de la névrose ou de la perversion, pourquoi Alcibiade demande, ce désir de Socrate dont il sait par ailleurs qu'il existe puisque c'est là-dessus qu'il se fonde, pourquoi il demande à le voir, il veut le voir, comme signe?
But today, after traversing the dialectic of transference in The Symposium, I shall propose another formulation. If the desire of the Other is essentially separated from us by the mark of the signifier, do you not now understand why Alcibiades, having perceived that Socrates holds the secret of desire, demands almost impulsively – an impulse lying at the origin of all neurotic or perverse false paths – why Alcibiades demands, this desire of Socrates whose existence he otherwise acknowledges as his foundation, why he demands to see it, he wants to see it, as a sign?
Et c'est aussi bien pourquoi Socrate refuse. Car ce n'est là qu'un court-circuit. Voir le désir comme signe n'est pas pour autant accéder au cheminement par où le désir est pris dans une certaine dépendance, qui est ce qu'il s'agit de savoir.
And this is equally why Socrates refuses. For this would be mere short-circuiting. To see desire as sign is not thereby to access the pathway through which desire remains caught in a certain dependency – which is precisely what must be known.
Vous voyez ici s'amorcer le chemin que je tente de forer vers ce qui doit être le désir de l'analyste. Pour que l'analyste puisse avoir ce dont l'autre manque, il faut qu'il ait la nescience en tant que nescience. Il faut qu'il soit sous le mode de l'avoir, qu'il ne soit pas, lui aussi, sansl'avoir, qu'il ne s'en faille que de rien qu'il soit aussi nescient que son sujet.
Here you see the initial forging of the path I attempt to carve toward what must become the analyst's desire. For the analyst to possess what the Other lacks, he must have nescience as nescience. He must exist under the modality of having – not being without having it himself, missing it by nothing – being as nescient as his subject.
En fait, il n'est pas lui aussi sans avoir un inconscient. Sans doute est-il toujours au-delà de tout ce que le sujet sait, sans pouvoir le lui dire. Il ne peut que lui faire signe. Être ce qui représente quelque chose pour quelqu'un, c'est la définition du signe. N'y ayant en somme rien d'autre qui l'empêche de l'être, ce désir du sujet, que, justement de l'avoir, l'analyste est condamné à la fausse surprise. Mais dites-vous bien qu'il n'est efficace qu'à s'offrir à la vraie, qui est intransmissible, et dont il ne peut donner qu'un signe.
In fact, he too is not without having an unconscious. Doubtless he always remains beyond whatever the subject knows, without being able to tell him. He can only signal. To be what represents something for someone – this defines the sign. Having nothing else in sum that prevents him from being it – this subject's desire – the analyst is condemned to false surprise. But rest assured he is only effective in offering himself to the true surprise, which is incommunicable, and of which he can give but a sign.
Représenter quelque chose pour quelqu'un, c'est justement là ce qui est à rompre. Car le signe qui est à donner est le signe du manque de signifiant. C'est, vous le savez, le seul signe qui n'est pas supporté, parce que c'est celui qui provoque la plus indicible angoisse. C'est pourtant le seul qui puisse faire accéder l'autre à ce qui est de la nature de l'inconscient à la science sans conscience dont vous comprendrez peut-être aujourd'hui, devant cette image, en quel sens non pas négatif, mais positif, Rabelais dit qu'elle est la ruine de l'âme.
To represent something for someone is precisely what must be ruptured. For the sign to be given is the sign of the missing signifier. This, you know, is the only sign not borne, for it provokes the most unspeakable anguish. Yet it alone can initiate the Other into that which pertains to unconscious knowledge – the "science without conscience" which you may grasp today, before this image, in the positive sense (not negative) that Rabelais calls "the ruin of the soul."
LE SYMBOLE Φ
THE SYMBOL Φ
Arcimboldo et la persona.
Arcimboldo and the persona.
Le manque de signifiant et la question.
The missing signifier and the question.
Le signifiant toujours voilé.
The ever-veiled signifier.
Le phalius dans l'hystérie et dans l'obsession.
The phallus in hysteria and obsession.
Je reprends devant vous mon discours difficile — de plus en plus difficile de par sa visée.
I resume before you my arduous discourse – increasingly arduous in its aim.
Dire pourtant que je vous emmène aujourd'hui en terrain inconnu serait inapproprié. Si je commence aujourd'hui à vous mener sur un terrain, c'est forcément que depuis le début j'ai déjà commencé.
Yet to say I lead you today into unknown territory would be improper. If I begin guiding you onto a terrain now, it is necessarily because I have already begun from the start.
9Parler d'autre part de terrain inconnu quand il s'agit du nôtre, qui s'appelle l'inconscient, est encore plus inapproprié, car ce dont il s'agit, et qui fait la difficulté de ce discours, c'est que je ne peux rien vous en dire qui ne doive prendre tout son poids de ce que je n'en dis pas.
9Moreover, to speak of unknown terrain regarding our own field – the unconscious – is even more improper, for the difficulty of this discourse lies precisely in that I can tell you nothing about it which does not derive its full weight from what I leave unsaid.
10Ce n'est pas qu'il ne faille pas tout dire, et que pour dire avec justesse nous ne puissions tout dire de ce que nous pourrions formuler. Il y a déjà quelque chose dans cette formule qui, nous le saisissons à tout Instant, précipite dans l'imaginaire ce dont il s'agit, et qui est essen-tiellement ce qui se passe du fait que le sujet humain est comme tel eh proie au symbole.
10It is not that one must not say everything, nor that to speak accurately we cannot formulate all we might. There is already something in this formulation that, as we grasp at every instant, precipitates into the imaginary that which matters – namely, what occurs essentially because the human subject as such is prey to the symbol.
11Attention, au point où nous en sommes parvenus, cet au symbole, faut-il le mettre au singulier ou au pluriel? Au singulier assurément, pour autant que celui que j'ai introduit la dernière fois est à proprement pafler un symbole innommable, nous allons voir pourquoi et en quoi
11Take note: at the point we have reached, should this "to the symbol" be singular or plural? Singular assuredly, insofar as what I introduced last time is properly speaking an unnameable symbol – we shall see why and how –
12le symbole grand Phi.
12the symbol capital Phi.
C'est là que je dois reprendre aujourd'hui mon discours, pour vous mohtrer en quoi ce symbole nous est indispensable pour comprendre l'incidence du complexe de castration dans le ressort du transfert.Il y a en effet une ambiguïté fondamentale entre Φ et φ, entre le grand Phi, symbole, et le petit phi.
This is where I must resume my discourse today, to show you how this symbol is indispensable for understanding the incidence of the castration complex within the spring of transference. There is indeed a fundamental ambiguity between Φ and φ, between the capital Phi as symbol and the lowercase phi.
Le petit phi désigne le phallus imaginaire en tant qu'intéressé concrè- tement dans l'économie psychique au niveau du complexe de castra- tion, où nous l'avons d'abord rencontré éminemment, là où le névrosé le vit d'une façon qui représente son mode particulier d'opérer et de manœuvrer, avec cette difficulté radicale que j'essaye d'articuler devant vous par l'usage que je donne au symbole grand Phi.
The lowercase phi designates the imaginary phallus as concretely implicated in the psychic economy at the level of the castration complex, where we first encountered it eminently — where the neurotic lives it in a way that represents his particular mode of operating and maneuvering, with the radical difficulty I attempt to articulate for you through my use of the capital Phi symbol.
Ce symbole, Φ, la dernière fois et déjà bien des fois avant, je l'ai désigné brièvement, je veux dire d'une façon rapide et abrégée, comme symbole à la place où se produit le manque de signifiant.
This symbol, Φ — last time and indeed many times before — I briefly designated, that is to say rapidly and elliptically, as the symbol occupying the place where the lack of the signifier emerges.
J'ai de nouveau dévoilé dès le début de cette séance l'image qui nous a servi la dernière fois de support pour introduire les paradoxes et les antinomies liés à des glissements divers, si subtils et si difficiles à retenir dans leurs divers temps, et qui sont pourtant indispensables à soutenir si nous voulons comprendre ce dont il s'agit dans le complexe de castration. Ce sont, nommément, les déplacements et les absences et les niveaux et les substitutions où intervient le phallus, dans ses formules multiples, quasi ubiquistes. Dans l'expérience analytique, vous le voyez resurgir à tout instant et tout au moins dans les écrits théoriques, ce n'est pas niable, être réinvoqué sous les formes les plus diverses, et jusqu'au terme dernier des investigations les plus pri- mitives sur les premières pulsations, de l'âme. Vous le voyez identifié par exemple avec la force d'agressivité primitive, en tant qu'il est le plus mauvais objet rencontré au terme dans le sein de la mère, et qu'il est aussi bien l'objet le plus nocif. Pourquoi cette ubiquité ?,
I have again unveiled at this session's outset the image that served us last time as support for introducing the paradoxes and antinomies linked to various subtle shifts — shifts so nuanced and difficult to retain in their distinct temporalities, yet indispensable to uphold if we are to grasp what is at stake in the castration complex. These are, namely, the displacements, absences, levels, and substitutions where the phallus intervenes in its multiple formulas, quasi-ubiquitous. In analytic experience, you see it resurface at every turn, and at the very least in theoretical writings — this cannot be denied — being reinvoked in the most diverse forms, even up to the ultimate term of the most primitive investigations into the soul's earliest pulsations. You see it identified, for instance, with primitive aggressive force, as the worst object ultimately encountered within the mother's breast, while also being the most noxious object. Why this ubiquity?
Ce n'est pas moi qui la suggère, car elle est manifeste dans toute tentative de formuler la technique analytique sur un plan tant ancien que nouveau, ou renouvelé. Eh bien, essayons d'y mettre de l'ordre, et voyons pourquoi il est nécessaire que j'insiste sur cette ambiguïté, ou cette polarité, si vous voulez. Cette polarité concernant la fonction du signifiant phallus est à deux termes extrêmes, le symbolique et l'imaginaire.Je dis signifiant, pour autant qu'il est utilisé comme tel. Mais quand je l'ai introduit tout à l'heure, j'ai dit le symbole phallus, et c'est peut- être en effet le seul signifiant qui mérite dans notre registre, et d'une façon, absolue, le titre de symbole.
It is not I who suggest this, for it is manifest in every attempt to formulate analytic technique on planes both ancient and new, or renewed. Well then, let us try to impose order here, and see why it is necessary that I insist on this ambiguity — or polarity, if you will. This polarity concerning the phallus signifier's function has two extreme terms: the symbolic and the imaginary. I say "signifier" insofar as it is used as such. But when I introduced it earlier, I spoke of the phallus as symbol — and indeed, this may be the sole signifier in our register that absolutely merits the title of symbol.
J'ai donc redévoilé pour vous l'image du tableau de Zucchi, qui n'est pas simple reproduction de l'original d'où je suis parti comme d'une image exemplaire, chargée dans sa composition de toutes les richesses qu'un certain art de la peinture peut produire, et dont j'ai examiné le ressort maniériste. Je vais faire repasser rapidement l'image, ne serait-ce que pour ceux qui n'ont pas pu la voir. Je veux simplement, à titre de complément, bien marquer, pour ceux qui n'ont pu peut-être l'entendre de façon précise, ce que j'entends souligner ici de l'impor- tance de ce que j'appellerai l'application maniériste. Ce mot d'appli- cation doit s'employer aussi bien au sens propre qu'au sens figuré.
I have thus re-unveiled for you the image from Zucchi's painting — not a mere reproduction of the original I took as my starting point as an exemplary image, laden in its composition with all the riches that a certain art of painting can produce, and whose Mannerist mechanism I examined. I shall briefly recall the image, if only for those who could not view it. I simply wish to emphasize, as a supplement, what I intend to highlight here regarding the importance of what I will call the Mannerist application — a term to be understood both literally and figuratively.
Voyez ce bouquet de fleurs, là au premier plan. Sa présence est faite pour recouvrir ce qui est à recouvrir, et dont je vous ai dit que c'était moins le phallus menacé de l'Éros ici surpris et découvert par l'initiative de la question de la Psyché, De lui, qu'en est-il? que le point précis d'une présence absente, d'une absence présentifiée. L'his- toire technique de la peinture de l'époque nous sollicite ici par un rapprochement et non pas par ma voie, mais par celle de critiques partis de prémisses tout à fait différentes de celles qui pourraient ici me guider.
Observe this bouquet of flowers in the foreground. Its presence serves to conceal what must be concealed — which, as I told you, is less the phallus of Eros (here caught unawares and exposed by Psyche's questioning initiative) than the precise point of an absent presence, a presentified absence. The technical history of painting from that era presses upon us here through a connection not of my making, but via critics proceeding from premises entirely foreign to those guiding me.
Nous avons en effet quelques indications que les fleurs n'ont pro- bablement pas été peintes par le même artiste, mais par un frère ou un cousin, Francesco, et non Iacopo, qui, en raison de son habileté tech- nique, a été sollicité de venir faire le morceau de bravoure des fleurs dans leur vase, à la place où il convenait. Du fait même de ce colla- borateur probable, les critiques ont souligné la parenté de la technique employée avec celle de quelqu'un que j'espère qu'un certain nombre d'entre vous connaissent, et qui a été porté il y a quelques mois à la connaissance de ceux qui s'informent un peu de divers retours à l'actualité de phases quelquefois élidées, voilées, oubliées, de l'histoire de l'art, à savoir, Arcimboldo.
We have some indications that the flowers were likely not painted by the same artist, but by a brother or cousin — Francesco rather than Iacopo — who, due to his technical skill, was enlisted to execute the showpiece of flowers in their vase at the required location. Critics have noted that this probable collaborator's technique bears kinship with that of someone I hope many of you know — a figure brought to public attention months ago through renewed interest in sometimes elided, veiled, or forgotten phases of art history: Arcimboldo.
Cet Arcimboldo, qui opérait en partie à la cour du fameux Rodol- phe II de Bohême qui a laissé d'autres traces dans la tradition de l'objet rare, se distingue par une technique singulière, qui a porté son derniersurgeon dans l'œuvre de mon vieil ami Salvador Dali, dans ce qu'il a appelé le dessin paranoïaque. Ayant, par exemple, à représenter la figure du bibliothécaire de Rodolphe II, Arcimboldo le fait par un échafau- dage savant des ustensiles premiers de la fonction du bibliothécaire, à savoir des livres, disposés sur le tableau de façon que l'image d'un visage soit, plus encore que suggérée, vraiment imposée. Ou encore, le thème symbolique d'une saison, incarnée sous la formé d'un visage humain, sera matérialisé par les fruits de cette saison, dont l'assemblage sera réalisé de telle sorte que la suggestion d'un visage s'imposera également dans la forme réalisée.
This Arcimboldo, who worked partly at the court of the famed Rudolf II of Bohemia—a figure who left other traces in the tradition of rare objects—is distinguished by a singular technique that found its final offshoot in the work of my old friend Salvador Dalí, in what he called paranoid-critical drawing. For instance, when tasked with representing the figure of Rudolf II’s librarian, Arcimboldo constructs it through an ingenious scaffolding of the primary tools of the librarian’s function: books. These are arranged on the canvas such that the image of a face is not merely suggested but forcefully imposed. Similarly, the symbolic theme of a season, embodied in the form of a human face, is materialized through the fruits of that season, assembled in such a way that the suggestion of a face equally imposes itself in the realized form.
Bref, ce procédé maniériste consiste à réaliser l'image humaine dans sa figure essentielle par la coalescence, la combinaison, l'accumulation, d'un amas d'objets, dont le total sera chargé de représenter ce qui dès lors se manifeste à la fois comme substance et comme illusion. En même temps que l'apparence de l'image humaine est soutenue, quel- que chose est suggéré, qui s'imagine dans le désassemblement des objets. Ces objets, qui ont en quelque sorte une fonction de masque, montrent en même temps la problématique de ce masque.
In short, this Mannerist technique consists of realizing the human image in its essential figure through the coalescence, combination, and accumulation of a cluster of objects. The totality of these is charged with representing what henceforth manifests itself as both substance and illusion. While the appearance of the human image is sustained, something else is suggested—something imagined in the disassembly of the objects. These objects, which in a sense function as masks, simultaneously expose the problematic of such masking.
C'est en somme ce à quoi nous avons toujours affaire chaque fois que nous voyons entrer en jeu la fonction si essentielle de la persona, qui est tout le temps au premier plan dans l'économie de la présence humaine, à savoir que, s'il y a besoin de persona, c'est que, derrière peut-être, toute forme se dérobe et s'évanouit.
This is essentially what we encounter whenever the crucial function of the persona comes into play. The persona perpetually occupies the foreground in the economy of human presence: the very need for a persona implies that behind it, all form withdraws and vanishes.
Et assurément, c'est d'un rassemblement complexe que la persona résulte. C'est là en effet que gît le leurre, et la fragilité de sa subsistance. Derrière, nous ne savons rien de ce qui peut se soutenir, car c'est une apparence redoublée qui se suggère à nous, un redoublement d'appa- rence, qui laisse l'interrogation d'un vide — la question est de savoir ce qu'il y a au dernier terme.
And assuredly, the persona arises from a complex gathering. Herein lies its deception and the fragility of its subsistence. Behind it, we know nothing of what might sustain itself, for it is a redoubled appearance that suggests itself to us—a redoubling of appearance that leaves the interrogation of a void. The question remains: what lies at the ultimate term?
C'est bien dans ce registre que s'affirme, dans la composition du tableau, le mode sous lequel se soutient la question de ce dont il s'agit dans ce qui a à nous occuper ici, l'acte de Psyché.
It is precisely within this register that the composition of the painting asserts the mode through which the question of our concern here—Psyche’s act—is sustained.
Psyché, comblée, s'interroge sur ce à quoi elle a affaire, et c'est cet instant précis, privilégié, qu'a retenu l'artiste, peut-être bien au-delà de ce que lui-même pouvait en articuler dans un discours. Il y a bien un discours de ce personnage sur les dieux antiques, j'ai pris soin dem'y reporter, sans grande illusion, et en effet, il n'y a pas grand-chose à en tirer mais l'œuvre parle suffisamment d'elle-même.
Psyche, overwhelmed, interrogates what she is dealing with. The artist has captured this precise, privileged instant—perhaps even beyond what he himself could articulate in discourse. There is indeed a discourse by this figure on the ancient gods; I took care to reference it, though with little illusion, and indeed, there is little to extract from it. Yet the work speaks sufficiently for itself.
L'artiste a, dans cette image, saisi ce que j'ai appelé la dernière fois le moment d'apparition, de naissance, de la Psyché, cette sorte d'échange des pouvoirs qui fait qu'elle prend corps. Il s'ensuivra tout le cortège des malheurs qui seront les siens avant qu'elle ne boucle sa boucle, et retrouve alors cela qui, dans cet instant, va pour elle dispa- raître l'instant après, cela qu'elle a voulu dévoiler et saisir, la figute du désir.
In this image, the artist has seized what I previously called the moment of Psyche’s appearance, her birth—the exchange of powers that brings her into being. From this will follow the entire procession of misfortunes that will be hers before she closes her circuit, rediscovering in that instant what will vanish the next: that which she sought to unveil and grasp—the figure of desire.
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L'introduction du symbole, qu'est-ce qui la justifie, puisque je le donne comme ce qui vient à la place du signifiant manquant? Que 'seut dire qu'un signifiant manque ?
What justifies the introduction of the symbol, given that I posit it as what comes in place of the missing signifier? What does it mean for a signifier to be missing?
Combien de fois ne vous ai-je pas dit qu'une fois donnée la batterie du signifiant au-delà d'un certain minimum qui reste à déterminer, rhais à la limite, quatre doivent pouvoir suffire à toutes les significations comme nous l'apprend Jakobson, rien ne manque. Il n'y a de langue, sicprimitive soit-elle, où tout ne puisse finalement s'exprimer, à ceci près que, comme le dit le proverbe vaudois, tout est possible à l'homme, cé qu'il ne peut pas faire il le laisse ce qui ne pourra s'exprimer dans ladite langue, eh bien, tout simplement cela ne sera pas senti ni subjectivé.
How many times have I not told you that once the battery of the signifier is given beyond a certain minimal threshold (though four, as Jakobson teaches us, should suffice for all significations), nothing is lacking. There is no language, however primitive, in which everything cannot ultimately be expressed—with the caveat that, as the Vaudois proverb goes, everything is possible for man; what he cannot do, he leaves. What cannot be expressed in a given language simply will not be felt or subjectivated.
Être subjectivé, c'est prendre place dans un sujet comme valable pour un autre sujet, c'est-à-dire passer à ce point le plus radical où l'idée même de communication est possible. Toute batterie signifiante peut vous dire que ce qu'elle ne peut pas dire ne signifiera rien au lieu de l'Autre. Or, tout ce qui signifie pour nous se passe toujours au lieu de l'Autre.
To be subjectivated is to take place within a subject as valid for another subject—that is, to pass through the most radical point where the very idea of communication becomes possible. Any signifying battery can tell you that what it cannot express will signify nothing at the locus of the Other. Yet everything that signifies for us always occurs at the locus of the Other.
Pour que quelque chose signifie, il faut qu'il soit traductible au lieu de l'Autre. Supposez une langue qui n'a pas telle figure, eh bien voilà, elle ne l'exprimera pas. Mais elle le signifiera tout de même, par exemple par le processus du doit ou de l'avoir. C'est ce qui se passe en fait. Je vous l'ai fait remarquer, c'est ainsi qu'en français et en anglais, -on exprime le futur. Je chanterai, il est parfaitement attesté que c'estoriginellement le verbe avoir qui se décline. I shall sing exprime aussi de façon détournée le futur que l'anglais n'a pas.
For something to signify, it must be translatable at the locus of the Other. Suppose a language lacks a particular figure — well then, it will not express it. Yet it will still signify it, for example through the process of must or have. This is what occurs in practice. As I have pointed out, this is how the future tense is expressed in French and English. Je chanterai ("I will sing") is etymologically rooted in the conjugation of the verb have. Similarly, I shall sing expresses the future tense through a detour, given that English lacks a distinct future form.
Il n'y a pas de signifiant qui manque. À quel moment commence à apparaître, possiblement, le manque de signifiant? À cette dimension qui est subjective, et qui s'appelle la question.
There is no missing signifier. When does the lack of a signifier begin to emerge as a possibility? At the subjective dimension called the question.
J'ai fait, en son temps, état du caractère fondamental de l'apparition, chez l'enfant, de la question comme telle. C'est un fait déjà bien connu, et relevé par l'observation la plus coutumière. Il s'agit d'un moment particulièrement embarrassant à cause du caractère de ces questions.
In its time, I emphasized the fundamental nature of the emergence of questioning as such in the child. This is already well-known, noted even in everyday observation. It marks a particularly disconcerting moment due to the character of these questions.
L'enfant, dès lors qu'il sait s'affairer et se débrouiller avec le signifiant, s'introduit à cette dimension qui lui fait poser à ses parents les questions les plus importunes, dont chacun sait qu'elles provoquent le plus grand désarroi, et, à la vérité, des réponses presque nécessairement impotentes.
Once the child becomes adept at manipulating the signifier, they enter a dimension that compels them to pose the most inconvenient questions to their parents. Everyone knows these provoke profound disarray and, truthfully, almost inevitably inept responses.
Qu'est-ce que c'est, courir? Qu'est-ce que c'est, taper du pied? Qu'est-ce que c'est, un imbécile? Qu'est-ce qui nous rend si impropres à satis- faire à ces questions? Quelque chose nous force à y répondre d'une façon si spécialement inepte, comme si nous ne savions pas que dire courir, c'est marcher très vite, c'est vraiment gâcher le travail que dire taper du pied, c'est être en colère, c'est vraiment proferer une absurdité et je n'insiste pas sur la définition que nous pouvons donner de l'imbé- cile. De quoi s'agit-il, dans ce moment de la question? sinon du recul du sujet par rapport à l'usage du signifiant lui-même, et de son incapacité à saisir ce que veut dire qu'il y ait des mots, que l'on parle, et que l'on désigne telle chose si proche par ce quelque chose d'énig- matique qui s'appelle un mot ou un phonème.
What is running? What is stamping one’s foot? What is a fool? What renders us so unfit to answer these questions? Something forces us to respond in a peculiarly inapt manner, as if we did not know that saying running is "walking very fast" utterly trivializes the matter, or that defining stamping one’s foot as "being angry" is sheer nonsense — let alone the definitions we might offer for a fool. What is at stake in this moment of questioning, if not the subject’s recoil from the use of the signifier itself, their incapacity to grasp what it means for words to exist, for speech to occur, and for such an enigmatic thing as a word or phoneme to designate something so immediate?
L'incapacité sentie à ce moment par l'enfant est formulée dans la question, qui attaque le signifiant comme tel, au moment où son action est déjà marquée sur tout, est indélébile. Tout ce qui se présentera comme question dans la suite historique de sa méditation pseudo- philosophique n'ira en fin de compte qu'à déchoir. Quand le sujet en sera au que suis-je ?, il sera beaucoup moins avancé sauf, bien sûr, à être analysé: Mais s'il ne l'est pas et il n'est pas en son pouvoir de l'être depuis si longtemps, en se mettant en question sous la forme que suis-je ?, il se voile que c'est franchir l'étape du doute sur l'être que de se demander ce que l'on est, car à simplement formuler ainsi sa question, il donne en plein dans la métaphore, à ceci près qu'il ne s'en aperçoit pas. C'est bien le moins pour nous, analystes, de nousen souvenir, afin de lui éviter de renouveler cette antique erreur, toujours menaçante à son innocence sous toutes ses formes, et l'empê- cher de se répondre par exemple, même avec notre autorité, je suis un enfant.
The child’s felt incapacity at this moment is formulated in the question, which assails the signifier as such precisely when its action has already marked everything indelibly. All subsequent questioning in the historical unfolding of their pseudo-philosophical meditations will ultimately prove regressive. When the subject arrives at What am I?, they will have advanced far less — unless, of course, they are analyzed. But if not (and they cannot be analyzed for so long), by framing self-inquiry as What am I?, they obscure that to question one’s being in this way is to leap over the stage of doubt about being. For in merely posing the question thus, they plunge headlong into metaphor without realizing it. It is the least we analysts can do to remember this, sparing them from renewing this ancient error — ever-threatening to their innocence in all its forms — and preventing them from answering, even with our authority, I am a child.
C'est là, bien sûr, la nouvelle réponse que lui donne l'endoctrination de forme renouvelée de la répression psychologisante. Et aveç ça, dans lesmême paquet, elle lui fourguera, et sans qu'il s'en aperçoive, le mythe de l'adulte, qui, lui, ne serait plus un enfant, soi-disant faisant ainsi refoisonner de nouveau cette sorte de morale qui soutient une prétendue réalité où, en fait, il se laisse ramener par le bout du nez par.toutes sortes d'escroqueries sociales. Aussi bien, le je suis un enfant, n'avons-nous pas attendu l'analyse ni le freudisme, pour que la formule s'en introduise comme corset destiné à faire tenir droit ce qui, à quelque titre, se trouve dans une position un peu biscornue.
This, of course, is the new response peddled by the repackaged psychologizing repression. And bundled within it, stealthily, comes the myth of the adult — who, supposedly, is no longer a child — thereby rejuvenating the sort of morality that props up a purported "reality" where one is in fact led by the nose through all manner of social swindles. Indeed, we need not have waited for psychoanalysis or Freudianism for the formula I am a child to emerge as a corset meant to straighten what, by any measure, occupies a rather crooked position.
On va jusqu'à dire que sous l'artiste, il y a un enfant, et que ce sont les droits de l'enfant qu'il représente auprès des gens considérés comme sérieux, qui ne sont pas enfants. Je vous l'ai dit l'année dernière dans lės. leçons sur L'Éthique de la psychanalyse, cette conception date du début de la période romantique, elle commence à peu près au moment de Coleridge en Angleterre, pour la situer dans une tradition, et je ne vojs pas pourquoi nous nous chargerions d'en prendre le relais.
They even claim that beneath the artist lies a child, and that it is the rights of this child that the artist advocates before those deemed "serious" — who are not children. As I said last year in the lessons on The Ethics of Psychoanalysis, this conception dates to the early Romantic period, emerging around Coleridge’s time in England, to situate it within a tradition — and I see no reason we should take up its mantle.
Je veux ici vous faire saisir à ce propos ce à quoi, lors des Journées provinciales, j'ai fait allusion.
Here, I wish to clarify what I alluded to during the Provincial Conferences.
Le niveau inférieur du graphe, tel qu'est construit le double recou- pement de ses deux flèches, est fait pour attirer notre attention sur le fait que simultanéité n'est point synchronie. Supposons que se développent simultanément les deux tenseurs ou vecteurs dont il s'agit, celui de l'intention et celui de la chaîne signifiante. Vous voyez que ce qui se produit ici comme inchoation de cette succession, celle, par exemple, des différents éléments phonématiques du signifiant, se développe fort loin avant de rencontrer la ligne sur laquelle prend sa place ce qui est áppelé à l'être, à savoir l'intention de signification, nous pouvons même dire le besoin, si vous voulez, qui s'y recèle. De même, ce croisement se refera une seconde fois simultanément. Si le nachträglich, en effet, signifie quelque chose, c'est que c'est à l'instant où la phrase est finie, que le sens sexdégage. Sans doute le choix s'est-il déjà fait au passage, mais le sens ne-se saisit que quand les signifiants successivement empilés sont venusprendre place chacun à leur tour, et qu'ils se déroulent ici sous la forme inversée – je suis un enfant apparaissant sur la ligne signifiante dans l'ordre où sont articulés ses éléments.
The lower level of the graph, as constructed by the double intersection of its two arrows, is designed to draw our attention to the fact that simultaneity is not synchronicity. Suppose the two tensors or vectors at play here develop simultaneously—that of intention and that of the signifying chain. You see that what occurs here as the inception of this succession—for example, the successive phonematic elements of the signifier—develops quite far before encountering the line where what is called into being takes its place: namely, the intention of meaning, or even the need, if you will, that lies concealed within it. Similarly, this intersection recurs a second time simultaneously. If nachträglich (deferred action) signifies anything, it is that meaning emerges only at the moment when the sentence is completed. Undoubtedly, choices are already made along the way, but meaning is grasped only when the successively accumulated signifiers have each taken their place and unfold here in reversed form—I am a child appearing on the signifying line in the order of its articulated elements.
Qu'est-ce qui se passe quand le sens s'achève? Il se passe ce qu'il y a de toujours métaphorique dans toute attribution. Je ne suis rien d'autre que moi qui parle, et actuellement je suis un enfant. De le dire, de l'affirmer, réalise cette prise, cette qualification du sens, grâce à quoi je me conçois dans un certain rapport avec des objets qui sont les objets infantiles. Je me fais autre que je n'ai pu d'aucune façon me saisir d'abord. Je m'incarne, je me cristallise, je me fais moi idéal, et ce, très directement, dans le procès de la simple inchoation signifiante, dans le fait d'avoir produit des signes capables de s'être référés à l'actua- lité de ma parole. Le départ est dans le Je, et le terme est dans l'enfant.
What happens when meaning is completed? What occurs is what is always metaphorical in any attribution. I am nothing other than myself speaking, and at present, I am a child. To say this, to affirm it, realizes this grasp, this qualification of meaning, through which I conceive myself in a certain relation to objects that are infantile objects. I make myself other than I could in no way grasp myself initially. I incarnate myself, crystallize myself, become my ego ideal, and this occurs very directly in the process of mere signifying inception—in having produced signs capable of referring to the actuality of my speech. The departure is in the I, and the terminus is in the child.
Ce qui reste ici comme séquelle, je peux le voir ou non – c'est l'énigme de la question elle-même. C'est ce qui demande ici à être repris, à la suite, au niveau du grand A. La séquelle de ce que je suis apparaît sous la forme où elle reste comme question. Cette séquelle est pour moi le point de visée, le point corrélatif, où je me fonde comme idéal du moi. C'est de ce point que la question a pour moi de l'importance, c'est là que la question me somme dans la dimension éthique, et donne cette forme, qui est celle même que Freud conjugue avec le surmoi.
What remains here as a residue—I may see it or not—is the enigma of the question itself. This is what demands to be taken up again, subsequently, at the level of the big A. The residue of what I am appears in the form where it persists as a question. This residue is for me the focal point, the correlative point where I ground myself as the ego ideal. It is from this point that the question holds importance for me, here that the question summons me in the ethical dimension, and assumes the form that Freud himself conjugates with the superego.
Mais qu'en est-il de ce nom qui s'embranche directement, autant que je sache, sur mon inchoation signifiante, et qui qualifie le sujet d'une façon diversement légitime comme étant un enfant? Cette réponse est précipitée, prématurée. Elle fait qu'en somme, j'élide toute l'opération centrale qui s'est faite. Ce qui me fait me précipiter comme enfant, c'est l'évitement de la véritable réponse, qui doit commencer bien plus tôt qu'aucun terme de la phrase. La réponse au que suis-je ? n'est rien d'autre d'articulable sous la même forme où je vous ai dit qu'aucune demande n'est supportée. Au que suis-je ?, il n'y a pas d'autre réponse au niveau de l'Autre que le laisse-toi être. Et toute précipitation donnée à cette réponse, quelle qu'elle soit dans l'ordre de la dignité, enfant ou adulte, n'est que ce dans quoi je fuis le sens de ce laisse-toi être.
But what of this name that branches directly, as far as I know, from my signifying inception and qualifies the subject in variably legitimate ways as being a child? This response is hasty, premature. In short, it elides the entire central operation that has occurred. What makes me rush to identify as a child is the avoidance of the true response, which must begin long before any term in the sentence. The answer to What am I? is nothing else articulable in the same form in which I told you that no demand is sustainable. To What am I?, there is no other answer at the level of the Other than let yourself be. Any hasty answer given to this question—whether in the order of dignity, child or adult—is merely where I flee the meaning of this let yourself be.
Ce que veut dire cette aventure, au point dégradé où nous la sai- sissons, c'est que ce dont il s'agit dans toute question formulée n'est pas au niveau du que suis-je ?, mais au niveau de l'Autre, sous la formeque l'expérience analytique nous permet de dévoiler, du que veux-tu ? Ils'agit en ce point précis de savoir ce que nous désirons en posant la question. C'est là qu'elle doit être comprise. Et c'est là qu'intervient le manque de signifiant dont il s'agit dans le du phallus.
What this adventure signifies, at the degraded point where we grasp it, is that the crux of any formulated question lies not at the level of What am I? but at the level of the Other, in the form that analytic experience allows us to unveil: What do you want? Here, precisely, it is a matter of knowing what we desire in posing the question. This is where it must be understood. And this is where the lack of the signifier—that of the phallus—intervenes.
L'analyse a trouvé, nous le savons, que ce à quoi le sujet a affaire, c'est à l'objet du fantasme, en tant qu'il se présente comme seul capable de fixer un point privilégié dans ce qu'il faut appeler, avec le principe duşplaisir, une économie réglée par le niveau de la jouissance. L'analyse nõus apprend aussi qu'à reporter la question au niveau du que veut-il?, phu qu'est-ce que ça veut là-dedans?, nous rencontrons un monde de signes hallucinés, et elle nous représente l'épreuve de la réalité comme urė façon de goûter à quoi? à la réalité de ces signes surgis en nous selon une suite nécessaire, en quoi consiste précisément la domi- hance, sur l'inconscient, du principe du plaisir.
Analysis has discovered, as we know, that what the subject deals with is the fantasy object, insofar as it presents itself as the sole means to fix a privileged point in what must be called, with the pleasure principle, an economy regulated by the level of jouissance. Analysis also teaches us that by deferring the question to the level of What does it want? or What does that mean here?, we encounter a world of hallucinated signs. It represents reality testing to us as a way of tasting what?—the reality of these signs arising within us through a necessary sequence, which precisely constitutes the dominance of the pleasure principle over the unconscious.
Ce dont il s'agit donc dans l'épreuve de réalité, observons-le bien, t'est assurément de contrôler une présence réelle, mais une présence de signes, Freud le souligne avec la plus extrême énergie. Il ne s'agit point dans l'épreuve de réalité de contrôler si nos représentations cor- respondent bien à un réel nous savons depuis longtemps que nous n'y réussissons pas mieux que les philosophes, mais de contrôler que nos représentations sont bel et bien représentées, au sens du Vor- stellungsrepräsentanz. Il s'agit de savoir si les signes sont bien là, mais en tánt que les signes, puisque ce sont des signes, d'un rapport à autre those. C'est ce que veut dire l'articulation freudienne, que la gravita- tion de notre inconscient se rapporte à un objet perdu qui n'est jamais que retrouvé, c'est-à-dire jamais vraiment retrouvé.L'objet n'est jamais que signifié, et ce, en raison même de la chaîne du principe de plaisir. L'objet véritable, authentique, dont il s'agit quand nous parlons d'objet, n'est aucunemerit saisi, transmissible, échangeable. Il est à l'horizon de ce autour de quoi gravitent nos fantasmes. Et c'est pourtant avec cela que nous devons faire des objets qui, eux, soient échangeables.
What is at stake in the reality test, let us observe closely, is assuredly to verify a real presence — but a presence of signs, as Freud emphasizes with utmost vigor. The reality test does not concern whether our representations correspond to a real — we have long known we fare no better at this than philosophers — but to verify that our representations are indeed represented, in the sense of the Vorstellungsrepräsentanz. It is a matter of ascertaining whether the signs are truly there, yet insofar as signs, since they are signs, point to a relation with something else. This is what Freud’s articulation means: the gravitation of our unconscious relates to a lost object that is only ever refound — that is, never truly refound. The object is only ever signified, and this by virtue of the very chain of the pleasure principle. The true, authentic object at stake when we speak of "object" is never grasped, transmitted, or exchanged. It lies on the horizon of what our fantasies orbit. Yet it is with this that we must fashion objects which are themselves exchangeable.
L'affaire est très loin d'être en voie de s'arranger. Je vous ai assez souligné l'année dernière ce dont il s'agit dans la morale utilitaire. Elle a un rôle fondamental dans la reconnaissance des objets constitués dans ce que l'on peut appeler le marché des objets. Ce sont des objets qui peuvent servir à tous, et en ce sens, la morale dite utilitaire est plus que fondée, il n'y en a pas d'autre. Et c'est bien parce qu'il n'y en a pas d'autre que les difficultés que soi-disant elle présenterait sont en fait parfaitement résolues.
The matter is far from being resolved. Last year, I sufficiently stressed what is at issue in utilitarian morality. It plays a fundamental role in recognizing objects constituted within what may be called the marketplace of objects. These are objects that can serve everyone, and in this sense, so-called utilitarian morality is more than justified — there is no other. Precisely because there is no other, the difficulties it supposedly presents are in fact perfectly resolved.
Les utilitaristes ont tout à fait raison quand ils disent que chaque fois que nous avons affaire à quelque chose qui peut s'échanger avec nos semblables, la règle en est l'utilité — non pas la nôtre, mais la possibilité d'usage, l'utilité pour tous et pour le plus grand nombre. C'est bien ce qui fait la béance entre la constitution de l'objet privilégié qui surgit dans le fantasme, et toute espèce d'objet du monde dit socialisé, du monde de la conformité.
The utilitarians are entirely correct when they state that whenever we deal with something exchangeable with our fellow beings, the rule governing it is utility — not our own, but the possibility of use, utility for all and the greatest number. This is what creates the rift between the constitution of the privileged object that emerges in fantasy and any kind of object from the so-called socialized world, the world of conformity.
En effet, le monde de la conformité est déjà cohérent avec une organisation universelle du discours. Il n'y a pas d'utilitarisme sans une théorie des fictions, et prétendre qu'un recours est possible à un objet naturel, prétendre réduire même les distances où se soutiennent les objets de l'accord commun, c'est introduire dans la problématique de la réalité une confusion, un mythe de plus. Par contre, l'objet dont il s'agit dans la relation d'objet analytique est à repérer au point le plus radical où se pose la question du sujet quant à son rapport au signifiant.
Indeed, the world of conformity is already coherent with a universal organization of discourse. There is no utilitarianism without a theory of fictions, and to claim that recourse can be made to a natural object, to seek even to reduce the distances through which objects of common agreement are sustained, is to introduce into the problematic of reality a confusion, yet another myth. By contrast, the object at stake in the analytic object relation must be located at the most radical point where the question of the subject’s relation to the signifier arises.
Quel est le rapport du sujet au signifiant? Nous n'avons affaire, au niveau de la chaîne inconsciente, qu'à des signes. C'est une chaîne de signes. La conséquence est qu'il n'y a aucun arrêt dans le renvoi de chacun de ces signes à celui qui lui succède. Car le propre de la communication par signes est, de cet autre même à qui je m'adresse pour l'inciter à viser de la même façon que moi l'objet auquel se rapporte tel signe, d'en faire un signe.-L'imposition du signifiant au sujet le fige dans la position propre du signifiant. Ce dont il s'agit, c'est de trouver le garant de cette chaîne qui, transferant le sens de signe en signe, doit s'arrêter quelque part -de trouver ce qui nous donne le signe que nous sommes en droit d'opérer avec des signes.
What is the subject’s relation to the signifier? At the level of the unconscious chain, we deal only with signs. It is a chain of signs. The consequence is that there is no halt in the referral of each sign to the next. For the very nature of communication through signs is that this same Other to whom I address myself, to incite them to aim in the same way as I do at the object to which a given sign refers, makes of it a sign. The imposition of the signifier upon the subject fixes them in the signifier’s proper position. The issue is to find the guarantor of this chain which, transferring meaning from sign to sign, must stop somewhere — to find what grants us the sign that we are authorized to operate with signs.
C'est là que surgit le privilège de entre tous les signifiants. Et peut-être vous paraîtra-t-il trop simple, presque enfantin de souligner ce dont il s'agit à l'occasion, dans ce signifiant-là.
Here arises the privilege of among all signifiers. And perhaps it will strike you as too simple, almost childish, to underscore what is at stake on this occasion with this particular signifier.
Ce signifiant est toujours caché, toujours voilé. C'est au point, mon Dieu, que l'on s'étonne, que l'on relève comme une particularité et presque une exorbitante entreprise, d'en voir la forme dans tel coin de la représentation ou de l'art. Il est plus que rare, quoique bien sûr çela existe, de le voir mis en jeu dans une chaîne hiéroglyphique, dans une peinture rupestre préhistorique. Nous ne pouvons pas dire qu'il ne joue aucun rôle dans l'imagination humaine, même avant toute exploration analytique, et pourtant il est, de nos représentations fabri-quées, signifiantes, le plus souvent élidé, ou éludé. Qu'est-ce à dire ?
This signifier is always hidden, always veiled. To such an extent, indeed, that one marvels, noting as a peculiarity — almost an exorbitant endeavor — its form’s appearance in some corner of representation or art. It is exceedingly rare, though of course it exists, to see it deployed in a hieroglyphic chain, in prehistoric cave paintings. We cannot say it plays no role in human imagination, even prior to all analytic exploration, and yet it is, among our fabricated, signifying representations, most often elided or evaded. What does this mean?
De tous les signes possibles, n'est-ce pas celui qui réunit en lui-même le signe et le moyen d'action, et la présence même du désir comme tel? Laisser venir au jour le phallus dans sa présence réelle, n'est-ce pas de nature à arrêter tout le renvoi qui a lieu dans la chaîne des signes, et plus encore, à faire rentrer les signes dans je ne sais quelle ombre de néant? Du désir il n'y a pas de signe plus sûr, à condition qu'il n'y ait plus rien que le désir.
Of all possible signs, is this not the one that unites within itself the sign and the means of action, and the very presence of desire as such? To bring the phallus into the light in its real presence — is this not apt to arrest the entire deferral occurring in the chain of signs, and further, to draw signs back into some shadow of nothingness? Of desire, there is no surer sign, provided there remains nothing but desire.
Entre ce signifiant du désir et toute la chaîne signifiante, s'établit un rapport d'ou bien..., ou bien... La Psyché était bien heureuse dans un rapport avec ce qui n'était point un signifiant, mais la réalité de son árhour pour Éros. Mais voilà, c'est Psyché, et elle veut savoir. Elle se poše la question, parce que le langage existe déjà, et que l'on ne passe pás seulement sa vie à faire l'amour, mais aussi à papoter avec ses sœurs.
Between this signifier of desire and the entire signifying chain, a relation of either... or... is established. Psyche was quite content in a relation with what was not a signifier, but the reality of her ardor for Eros. But behold — it is Psyche, and she wants to know. She poses the question because language already exists, and one does not spend life solely making love, but also chattering with her sisters.
Arpapoter avec ses sœurs, elle veut posséder son bonheur, et ce n'est pas une chose si simple. Une fois que l'on est entré dans l'ordre du langage, posséder son bonheur, c'est pouvoir le montrer, en rendre compte, arranger ses fleurs, c'est s'égaler à ses sœurs en montrant qu'elle a'mieux qu'elles, et pas seulement qu'elle a autre chose. Et c'est pour-quoi Psyché surgit dans la nuit avec sa lumière, et aussi son petit tranchoir.Elle n'aura absolument rien à trancher, je vous l'ai dit, parce que c'est déjà fait. Elle n'aura rien à couper, si ce n'est qu'elle aurait bien fait de couper au plus tôt le courant. Elle ne voit rien d'autre qu'un grand éblouissement de lumière, suivi, bien contre son gré, d'un retour prompt aux ténèbres, dont elle ferait mieux de prendre l'initiative avant que son objet ne se perde définitivement. Éros en reste malade, et pour longtemps. Il ne se retrouvera qu'à la suite d'une longue chaîne d'épreuves.
Chattering with her sisters, she wants to possess her happiness, and this is no simple matter. Once one has entered the order of language, to possess one's happiness is to be able to display it, give an account of it, arrange one's flowers—it is to equal her sisters by showing that she has something better than them, not merely something different. This is why Psyche emerges in the night with her light, and also her little blade. She will have absolutely nothing to cut, as I told you, because it is already done. She will have nothing to sever, except that she would have done well to cut off the current sooner. She sees nothing but a great blinding light, followed—much against her will—by a swift return to darkness, which she would do better to initiate before her object is definitively lost. Eros remains wounded by this, and for a long time. He will only recover after a long chain of ordeals.
Dans le tableau, c'est Psyché qui est éclairée, et comme je vous l'enseigne depuis longtemps concernant la forme gracile de la féminité, à la limite du pubère et de l'impubère, c'est elle qui est pour nous l'image phallique. Et du même coup se trouve incarné que ce n'est pas la femme, ni l'homme, qui, au dernier terme, sont le support de l'action castratrice, c'est cette image elle-même, en tant qu'elle est reflétée reflétée sur la forme narcissique du corps.
In this tableau, it is Psyche who is illuminated, and as I have long taught concerning the gracile form of femininity—poised between pubescence and prepubescence—she is for us the phallic image. This simultaneously embodies the fact that it is neither woman nor man who ultimately supports the castrating action, but this very image insofar as it is reflected—doubly reflected—upon the narcissistic form of the body.
Le rapport innommé, parce que innommable, parce que indicible, du sujet avec le signifiant pur du désir se projette sur l'organe localisable, précis, situable quelque part dans l'ensemble de l'édifice corporel. D'où ce conflit proprement imaginaire, qui consiste à se voir soi-même comme privé, ou non privé, de cet appendice.
The unnamed relation—because unnameable, because unspeakable—between the subject and the pure signifier of desire is projected onto the localizable organ, precise, situated somewhere within the totality of the bodily edifice. Hence the properly imaginary conflict of seeing oneself as either deprived or not deprived of this appendage.
C'est autour de ce point imaginaire que s'élaborent les effets symptomatiques du complexe de castration.
It is around this imaginary point that the symptomatic effects of the castration complex are elaborated.
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Les effets symptomatiques du complexe de castration, je ne puis ici qu'en amorcer l'analyse. Mais je veux rappeler en résumé ce que j'ai déjà touché pour vous de façon bien plus développée quand je vous ai parlé de ce qui a fait maintes fois notre objet, c'est-à-dire les névroses.
Regarding the symptomatic effects of the castration complex, I can here only begin their analysis. But I wish to recapitulate what I have previously outlined for you in greater detail when discussing what has often been our focus: the neuroses.
Qu'est-ce que l'hystérique fait ? Qu'est-ce que Dora fait, au dernier terme ?
What does the hysteric do? What does Dora do, in the final instance?
Je vous ai appris à suivre les cheminements et les détours du labyrinthe des identifications complexes où Dora se trouve confrontée avec quoi? Ici, Freud lui-même trébuche et se perd. Vous savez qu'il se trompe sur l'objet de son désir, justement parce qu'il cherche la réfé-rence de Dora en tant qu'hystérique, d'abord et avant tout, dans le choix de son objet, d'un objet sans doute petit a.
I have taught you to follow the pathways and detours of the labyrinth of complex identifications in which Dora finds herself confronted with what? Here, Freud himself stumbles and loses his way. You know he errs about the object of her desire precisely because he seeks Dora's reference as a hysteric, first and foremost, in her choice of object—an object no doubt of the order of petit a.
Il est bien vrai que, d'une certaine façon, M. K. est l'objet petit a, et qu'à la vérité, c'est bien là le fantasme, pour autant que le fantasme est le support du désir. Mais Dora ne serait pas une hystérique si ce fantasme, elle s'en contentait. Elle vise autre chose, elle vise à mieux, elle vise grand A. Elle vise l'Autre absolu.
It is true that, in a certain way, Herr K. is the object petit a, and that this is indeed the fantasy insofar as fantasy supports desire. But Dora would not be a hysteric if she were content with this fantasy. She aims higher—she aims for big A. She aims for the absolute Other.
Je vous ai expliqué depuis longtemps que Mme K. est pour elle l'incarnation de cette question, qu'est-ce qu'une femme ? Et à cause de cela, au niveau du fantasme, il ne se produit pas le rapport de fading du sujet au petit a, mais autre chose, parce qu'elle est hystérique.
I have long explained to you that Frau K. incarnates for her the question: What is a woman? And because of this, at the level of fantasy, what occurs is not the subject's fading in relation to petit a, but something else—because she is a hysteric.
“C'est un grand A comme tel, auquel elle croit, contrairement à une paranoïaque. Que suis-je ? a pour elle un sens, qui n'est pas celui de tout à l'heure, des égarements moraux ni philosophiques, mais un sens plein et absolu. Et elle ne peut pas faire qu'elle n'y rencontre, sans le savoir, le signe Ф qui y répond, parfaitement clos, toujours voilé. Et c'est pour cela qu'elle recourt à toutes les formes de substitut, les formes les plus proches, remarquez-le bien, qu'elle peut donner de ce signe Ф. Si vous suivez les opérations de Dora, ou de n'importe quelle autre hystérique, vous verrez qu'il ne s'agit jamais pour elle que d'un jeu compliqué, par où elle peut, si je puis dire, subtiliser la situation en glissant, là où il le faut, le φ, le petit phi du phallus imaginaire.
"She believes in big A as such, unlike a paranoiac. What am I? has for her a meaning—not the earlier meaning of moral or philosophical bewilderment, but a full and absolute meaning. And she cannot help but encounter there, unknowingly, the sign Φ that answers it—perfectly enclosed, always veiled. This is why she resorts to all forms of substitutes, the closest possible representations, note well, of this sign Φ. If you follow Dora's operations, or those of any hysteric, you will see that it is never anything but an intricate game through which she can, so to speak, subtly manipulate the situation by slipping in, where needed, the φ—the little phi of the imaginary phallus.
Son père, est impuissant avec Mme K? Eh bien, qu'importe, c'est elle qui fera la copule. Elle paiera de sa personne. C'est elle qui sou- tiendra cette relation. Et puisque cela ne suffit pas encore, elle fera intervenir l'image, substituée à elle comme je vous l'ai dès longtemps montré, et démontré, de M. K. — qu'elle précipitera aux abîmes, qu'elle rejettera dans les ténèbres extérieures, au moment où cet animal lui dira la seule chose qu'il ne fallait pas lui dire, ma femme n'est rien pour moi. À savoir, elle ne me fait pas bander. Si elle ne te fait pas bander, adonc, à quoi est-ce que tu sers?
Her father is impotent with Frau K.? Well, no matter—she will perform the copula herself. She will pay with her person. She will sustain this relation. And since this is still insufficient, she will interpose the image—substituted for herself, as I long ago showed and demonstrated—of Herr K., whom she will cast into the abyss, into outer darkness, at the moment when this creature utters the one thing he should not have said: My wife means nothing to me. Which is to say: She does not make me hard. If she does not make you hard, then what good are you?"
Car tout ce dont il s'agit pour Dora, comme pour toute hystérique, c'est d'être la procureuse de ce signe sous la forme imaginaire. Le dévouement de l'hystérique, sa passion de s'identifier avec tous les drames sentimentaux, d'être là, de soutenir en coulisse tout ce qui peut se passer de passionnant et qui n'est pourtant pas son affaire, c'estlà qu'est le ressort, la ressource autour de quoi végète et prolifère tout son comportement.
For everything at stake for Dora, as for every hysteric, is to act as procuress of this sign in its imaginary form. The hysteric’s devotion, her passion for identifying with all sentimental dramas, for being present, for sustaining behind the scenes everything passionate that transpires—even when it does not concern her—this is the springboard, the resource around which her entire behavior flourishes and proliferates.
Elle échange toujours son désir contre ce signe, ne voyez pas ailleurs la raison de ce que l'on appelle sa mythomanie. C'est qu'il y a une chose qu'elle préfère à son désir elle préfère que son désir soit insatisfait à ceci, que l'Autre garde la clé de son mystère.
She always exchanges her desire for this sign—look no further for the reason behind what is called her mythomania. There is one thing she prefers to her desire: she prefers her desire to remain unsatisfied rather than allow the Other to retain the key to her mystery.
C'est la seule chose qui lui importe, et c'est pour cela que, s'iden- tifiant au drame de l'amour, elle s'efforce, cet Autre, de le réanimer, de le réassurer, de le recompléter, de le réparer. C'est bien, de cela qu'il nous faut nous défier, de toute idéologie réparatrice de notre initiative de thérapeute, de notre vocation analytique. Mais ce n'est pas là que la mise en garde peut prendre le plus d'importance, car la voie qui nous est le plus facilement offerte n'est certes pas celle de l'hystérique.
This alone matters to her, which is why, by identifying with the drama of love, she strives to reanimate, reassure, recomplete, and repair this Other. We must guard against this very thing—against any reparative ideology in our therapeutic initiative, our analytic vocation. Yet this is not where the warning carries the greatest weight, for the path most readily available to us is certainly not that of the hysteric.
Il y en a une autre, celle de l'obsessionnel, lequel est, comme chacun sait, beaucoup plus intelligent dans sa façon d'opérer.
There is another path: that of the obsessional, who, as everyone knows, operates in a far more intelligent manner.
Si la formule du fantasme hystérique peut s'écrire ainsi —
If the formula of the hysteric’s fantasy can be written as—
a/(-φ) ◊ A
a/(-φ) ◊ A
a, l'objet substitutif ou métaphorique, sur quelque chose qui est caché, à savoir moins phi, sa propre castration imaginaire, dans son rapport avec l'Autre, je ne ferai aujourd'hui qu'introduire la formule différente du fantasme de l'obsessionnel. Mais avant de l'écrire, il faut que je vous donne un certain nombre de touches et de points d'indi- cation qui vous mettent sur la voie.
—where a, the substitutive or metaphoric object, stands in for something concealed (namely, the negation of phi, her own imaginary castration) in its relation to the Other—today I will merely introduce the distinct formula of the obsessional’s fantasy. But before writing it, I must provide certain clues and points of orientation to guide you.
Nous savons quelle est la difficulté du maniement du symbole Φ dans sa forme dévoilée. Je vous l'ai dit tout à l'heure, ce qu'il a d'insup- portable, c'est qu'il n'est pas simplement signe, et signifiant, mais pré- sence du désir. C'est la présence réelle.
We know the difficulty of handling the symbol Φ in its unveiled form. As I told you earlier, what proves unbearable is that it is not merely a sign or signifier, but the presence of desire. It is the real presence.
Je vous prie de saisir le fil que je vous donne, et que, vu l'heure, je ne pourrai laisser ici qu'à titre d'indication pour le reprendre la pro- chaine fois. Au fond des fantasmes, des symptômes, de ces points d'émergence où nous voyons le labyrinthe laisser en quelque sorte glisser son masque, nous rencontrons quelque chose que j'appellerai l'insulte à la présence réelle. Et l'obsessionnel, lui aussi, a affaire aumystère du signifiant phallique, et pour lui aussi, il s'agit de le rendre maniable.
I urge you to grasp the thread I offer here—which, given the hour, I can only leave as an indication to be taken up next time. At the heart of fantasies and symptoms, at those points of emergence where the labyrinth momentarily lets its mask slip, we encounter what I shall call the insult to real presence. The obsessional, too, confronts the mystery of the phallic signifier, and for him as well, the task is to render it manageable.
Un auteur dont je devrai parler la prochaine fois a approché, d'une façon certainement instructive et fructueuse pour nous si nous savons la critiquer, la fonction du phallus dans la névrose obsessionnelle. Il y est'entré pour la première fois dans un rapport à propos d'une névrose obsessionnelle feminine, où il souligne certains fantasmes sacrilèges dans lesquels la figure du Christ, voire son phallus lui-même, se trouvent piétinés, d'où surgit pour la patiente une aura érotique perçue et avouée. Et l'auteur de se précipiter aussitôt dans la thématique de l'agressivité, de l'envie du pénis, et ce, malgré les protestations de la patiente.
An author I must discuss next time approached—in a manner certainly instructive and fruitful for us, provided we critique it—the function of the phallus in obsessional neurosis. He first engaged with it in relation to a female obsessional neurosis, emphasizing certain sacrilegious fantasies where the figure of Christ, even his phallus, is trampled underfoot, from which the patient derives a perceived and confessed erotic aura. The author promptly plunges into the thematics of aggressivity and penis envy, despite the patient’s protests.
Mille autres faits, que je pourrais faire foisonner, ne nous montrent-ils pas qu'il convient de nous arrêter beaucoup plus à la phénoménologie de cette fantasmatisation appelée trop brièvement sacrilège ? Nous nous rappellerons ici le fantasme de l'homme aux rats imaginant qu'au milieu de la nuit, son père mort ressuscité vient frapper à la porte, et se montrant à lui en train de se masturber. Insulte aussi à la présence réelle.
Do countless other facts I could multiply not show that we must dwell longer on the phenomenology of this fantasmatic activity too hastily termed sacrilege? Let us recall here the Rat Man’s fantasy of his dead father resurrected at midnight, knocking at the door and revealing himself in the act of masturbation. Another insult to real presence.
Ce que, dans l'obsession, nous appelons agressivité, se présente toujours comme une agression envers cette forme d'apparition de l'Autre que j'ai appelée en d'autres temps phallophanie, l'Autre en tant qu'il peut se présenter comme phallus. Frapper le phallus dans l'Autre pour guérir la castration symbolique, le frapper sur le plan imaginaire, c'est la voie que choisit l'obsessionnel pour tenter d'abolir la difficulté que je désigne sous le nom de parasitisme du signifiant dans le sujet, et de restituer au désir sa primauté, au prix d'une dégradation de l'Autre, qui le fait essentiellement fonction d'élision imaginaire du phallus.
What we call aggressivity in obsession always presents itself as an assault on this mode of the Other’s appearance—what I have elsewhere called phallophany, the Other insofar as it can present itself as phallus. To strike the phallus in the Other so as to heal symbolic castration, to strike it on the imaginary plane—this is the path the obsessional chooses in attempting to abolish the difficulty I designate as the parasitism of the signifier in the subject, restoring desire’s primacy at the cost of degrading the Other through an imaginary elision of the phallus.
En ce point précis de l'Autre où il est en état de doute, de suspension, de perte, d'ambivalence, d'ambiguïté fondamentale, la relation de l'obsessionnel à l'objet à un objet toujours métonymique, car pour lui celui-ci est essentiellement interchangeable est essentiellement gouvernée par quelque chose qui a rapport à la castration, laquelle prend ici forme directement agressive absence, dépréciation, rejet, refus, du signe du désir de l'Autre. Non pas abolition, ni destruction du désir de l'Autre, mais rejet de ses signes. Voilà ce qui déterminecette impossibilité si particulière qui frappe chez l'obsessionnel la manifestation de son propre désir.
At this precise point in the Other where it exists in a state of doubt, suspension, loss, ambivalence, or fundamental ambiguity—the obsessional’s relation to the object (always a metonymic object, since for him it is essentially interchangeable)—is governed by something pertaining to castration, which here takes the directly aggressive form of absence, depreciation, rejection, or refusal of the sign of the Other’s desire. Not the abolition or destruction of the Other’s desire, but the rejection of its signs. This determines the peculiar impossibility that afflicts the obsessional’s manifestation of his own desire.
Assurément, lui montrer, et avec insistance, comme le faisait l'analyste auquel je renvoyais tout à l'heure, son rapport au phallus imaginaire pour, si je puis dire, le familiariser avec son impasse, nous ne pouvons pas dire que ce ne soit pas sur la voie de la solution des difficultés de l'obsessionnel. Mais comment ne pas retenir au passage cette remarque, qu'après telle étape du working through de la castration imaginaire, le sujet n'était nullement débarrassé de ses obsessions, mais seulement de la culpabilité qui y était attenante?
To be sure, showing him insistently—as did the analyst I mentioned earlier—his relation to the imaginary phallus to, as it were, familiarize him with his impasse: we cannot say this does not advance the resolution of the obsessional’s difficulties. Yet how can we fail to note that after certain stages of working through imaginary castration, the subject was not at all rid of his obsessions, but merely of the attendant guilt?
Bien sûr. Cette voie thérapeutique est là jugée. À quoi ceci nous introduit-il? À la fonction Φ du signifiant phallus, comme signifiant dans le transfert lui-même.
Of course. This therapeutic path is hereby judged. What does this introduce us to? To the Φ function of the phallus as signifier within transference itself.
Comment l'analyste lui-même se situe-t-il par rapport à ce signifiant? Si la question est ici essentielle, c'est qu'elle nous est d'ores et déjà illustrée par les formes et par les impasses qu'une certaine thérapeutique orientée dans ce sens nous démontre.
How does the analyst himself situate himself in relation to this signifier? If the question is essential here, it is because it is already illustrated for us by the forms and impasses demonstrated by certain therapeutic approaches oriented in this direction.
C'est ce que j'essayerai d'aborder pour vous la prochaine fois.
This is what I shall attempt to address for you next time.
LA PRÉSENCE RÉELLE
THE REAL PRESENCE
La farce contemporaine.
The contemporary farce.
Le phallicisme de l'obsessionnel.
The obsessional's phallicism.
Le signifiant exclu du signifiant.
The signifier excluded from the signifier.
Phobie et perversion.
Phobia and perversion.
‘Je me suis trouvé, samedi et dimanche, ouvrir pour la première fois lès-notes prises en différents points de mon séminaire des dernières années, pour voir si les repères que je vous y ai donnés sous la rubrique de La Relation d'objet, puis du Désir et son Interprétation, convergeaient sans trop de flottement vers ce que j'essaye cette année d'articuler devant vous sous le terme de Transfert.
"This past Saturday and Sunday, I found myself for the first time reviewing notes taken at various points in my seminars of recent years, to see whether the markers I provided under the headings The Object Relation and Desire and Its Interpretation converged without excessive drift toward what I am attempting this year to articulate under the term Transference.
Je me suis aperçu qu'en effet, dans tout ce que je vous ai apporté, et qui est là, paraît-il, quelque part dans une des armoires de la Société, il y a beaucoup de choses que vous pourrez retrouver dans un temps où l'on aura le temps de ressortir ça — dans un temps où vous vous direz qu'en 1961, il y avait quelqu'un qui vous enseignait quelque chose.
I realized that indeed, within all the material I have presented—which is stored, I believe, in one of the Society's cabinets—there are many elements you may rediscover in a future moment when time permits their retrieval. A time when you will say to yourselves that in 1961, someone was teaching you something.
Il ne sera pas dit que dans cet enseignement, aucune allusion ne sera faite au contexte de ce que nous vivons à cette époque. Il y aurait là quelque chose d'excessif. Et aussi bien, pour l'accompagner, vous lirai-je un petit morceau de ce qui fut ma rencontre, ce même diman- che dernier, dans l'œuvre de ce Doyen Swift dont je n'ai eu que trop peu de temps de vous parler quand j'ai abordé la fonction symbolique du phallus, alors que la question en est tellement omniprésente dans son œuvre que l'on peut dire qu'à prendre cette œuvre dans l'ensemble, elle y est articulée.
It shall not be said that this teaching made no allusion to the context of our current epoch. That would be excessive. To accompany this reflection, let me read you a passage from my recent encounter with the works of Dean Swift, about whom I had too little time to speak when addressing the symbolic function of the phallus—a question so omnipresent in his oeuvre that one might say it structures the entirety of his writing."
Swift et Lewis Caroll sont deux auteurs auxquels, sans que j'aie le remps d'en faire un commentaire courant, vous ferez bien de vous reporter pour y trouver beaucoup d'une matière qui se rapporte de très près, aussi près que possible, si près qu'il est possible dans lesœuvres littéraires, à la thématique dont je suis pour l'instant le plus proche.
Swift and Lewis Carroll are two authors to whom, though lacking time for extended commentary, you would do well to refer. Their works contain material intimately related—as closely as possible within literary works—to the thematic I am currently pursuing.
Dans les Voyages de Gulliver que je regardais dans une charmante petite édition du milieu du siècle dernier illustrée par Granville, j'ai trouvé le passage suivant, dans la troisième partie, le Voyage à Laputa, qui a la caractéristique de ne pas se limiter au voyage à Laputa.
In Gulliver's Travels, which I examined in a charming mid-19th century edition illustrated by Granville, I found the following passage from Part III, the Voyage to Laputa, which notably extends beyond Laputa itself.
C'est donc à Laputa, formidable anticipation de stations cosmonau- tiques, que Gulliver s'en va se promener, et qu'il parcourt plusieurs royaumes à propos desquels il nous fait part d'un certain nombre de vues signifiantes qui gardent pour nous toute leur richesse. Et nom- mément, il s'entretient avec un académicien, et lui dit que dans le royaume de Tribnia, nommé Langden par les naturels, où il avait résidé, la masse du peuple se composait de délateurs, d'imputateurs, de mouchards, d'accusateurs, de poursuivants, de témoins à gages, de jureurs accompagnés de tous leurs instruments auxiliaires et subordonnés, tous sous la bannière, les ordres et à la solde des ministres et de leurs adjoints. Passons sur cette thématique.
Gulliver travels to Laputa—a formidable anticipation of cosmonautic stations—and explores several kingdoms, offering us a number of signifying insights that retain their richness. Specifically, he converses with an academic who informs him that in the kingdom of Tribnia (called Langden by the natives), the general populace consisted of informers, accusers, spies, false witnesses, prosecutors, and hired perjurers, all operating under the banner and payroll of ministers and their deputies. Let us pass over this thematic.
Gulliver nous explique comment opèrent les dénonciateurs. Ils sai- sissent les lettres et les papiers de ces personnes et les font mettre en prison. Ces papiers sont placés entre les mains de spécialistes experts à déceler le sens caché des mots, des syllabes et des lettres. C'est ici où commence le point où Swift s'en donne à cœur joie. Et comme vous allez le voir, c'est assez joli quant à la substantifique moelle.
Gulliver explains how informers operate: they seize letters and papers from suspects, imprison them, and deliver these documents to expert specialists trained to detect hidden meanings in words, syllables, and letters. Here Swift indulges his satirical genius. As you will see, this contains the substantific marrow of his critique.
Par exemple, ils découvriront qu'une chaise percée signifie un conseil privé; un troupeau d'oies, un sénat; un chien boiteux, une invasion; la peste, une armée de métier; un hanneton, un premier ministre; la goutte, un grand prêtre; un gibet, un secrétaire d'État; un pot de chambre, un comité de grands seigneurs; un crible, une dame de la cour; un balai, une révolution; une souricière, un emploi public; un puits perdu, le trésor public; un égout, une cour; un bonnet à sonnettes, un favori; un roseau brisé, une cour de justice; un tonneau vide, un général; une plaie ouverte, les affaires publiques.
For example, they would decipher that "a close-stool" signifies a privy council; "a flock of geese," a senate; "a lame dog," an invasion; "the plague," a standing army; "a buzzard," a prime minister; "the gout," a high priest; "a gibbet," a secretary of state; "a chamber pot," a committee of lords; "a sieve," a court lady; "a broom," a revolution; "a mouse-trap," an employment office; "a bottomless pit," the treasury; "a sink," a court; "a cap and bells," a favorite; "a broken reed," a court of justice; "an empty tun," a general; "a running sore," public administration.
Quand ce moyen ne donne rien, ils en ont de plus efficaces, que leurs savants appellent acrostiches et anagrammes. Ils donnent à toutes les lettres initiales un sens politique: ainsi N pourrait signifier un complot, B un régiment de cavalerie, L. une flotte en mer. Ou bien, ils transposent leslettres d'un papier suspect de manière à mettre à découvert les desseins les plus secrets d'un parti mécontent. Par exemple, vous lisez dans une lettre : « Notre frère Tom a des hémorroïdes », l'habile transcripteur trouvera dans l'assemblage de ces mots indifférents une phrase qui fera entendre que tout est prêt pour une sédition.
When this method fails, they employ more effective techniques their savants call acrostics and anagrams. They assign political meanings to all initial letters: thus N might signify a plot, B a cavalry regiment, L a fleet at sea. Alternatively, they transpose letters from suspicious documents to uncover a discontented party's most secret designs. For instance, if you read in a letter: "Our brother Tom has just got the piles," the skilled decoder will rearrange these indifferent words into a phrase revealing that all is ready for rebellion.
Je ne trouve pas mal de restituer, à l'aide de ce texte qui n'est pas si ancien, les choses contemporaines à leur fond paradoxal, si manifeste dans-toutes sortes de traits. Car à la vérité, pour avoir été intempesti- verfient réveillé cette nuit par quelqu'un qui m'a communiqué ce que vous avez tous plus ou moins su, une fausse nouvelle, mon sommeil a été un instant troublé par la question suivante je me suis demandé si je ne méconnaissais pas à propos des événements contemporains la dimension de la tragédie. Cela faisait pour moi problème après ce que je vous ai expliqué l'année dernière concernant la tragédie, car je n'y voyais nulle part apparaître ce que j'ai appelé le reflet de la beauté.
I find it not unprofitable to restore, through this not-so-ancient text, contemporary events to their paradoxical foundation—so manifest in all manner of traits. For in truth, having been abruptly awakened last night by someone relaying what you have all more or less heard (a false rumor), my sleep was briefly disturbed by the following question: Am I failing to recognize the dimension of tragedy in current events? This troubled me after last year's discussion of tragedy, for I saw nowhere the emergence of what I termed "the reflection of beauty."
Gela m'a effectivement empêché de me rendormir un certain temps. Je'me suis ensuite rendormi, laissant la question en suspens. Ce matin au réveil, la question avait un tant soit peu perdu de sa prégnance. Il apparaissait que nous sommes toujours sur le plan de la farce. Et le problème que je me posais s'évanouissait du même coup..
This indeed kept me awake for some time. Eventually I fell back asleep, leaving the question suspended. Upon waking this morning, its urgency had somewhat faded. It became clear we remain within the realm of farce. The problem I had posed thereby dissolved.
Cela dit, nous allons reprendre les choses au point où nous les avons laissées la dernière fois.
That said, let us resume where we left off last time.
Je vous ai donné la dernière fois au tableau la formule suivante comme étant celle du fantasme de l'obsessionnel
Last session, I presented the following formula as that of the obsessional's fantasy:
1
1
A ◊ Φ (a, a', a", a"",...)
A ◊ Φ (a, a', a", a"",...)
Il est clair qu'ainsi présentée sous forme algébrique, elle ne peut qu'être opaque à ceux qui n'ont pas suivi notre élaboration précédente, et je vais tâcher, en en parlant, de lui restituer ses dimensions.
Clearly, presented algebraically in this way, it remains opaque to those unfamiliar with our prior elaborations. I shall now attempt to restore its dimensions through explication.
Vous savez qu'elle s'oppose à celle de l'hystérique, que je vous ai écrite la dernière fois ainsi a sur moins-phi, dans son rapport à grandA. On peut lire ce rapport de plusieurs façons – désir de, c'est une façon de le dire, grand A.
You know that it opposes that of the hysteric, which I wrote for you last time as a over minus-phi, in its relation to big A. This relation can be read in several ways – desire for, that's one way to put it, big A.
Il s'agit donc pour nous de préciser quelles sont les fonctions res- pectivement attribuées dans notre symbolisation à grand Phi et à petit phi, et φ.
Our task here is thus to specify the respective functions attributed in our symbolic notation to big Phi (Φ) and little phi (φ).
Je vous incite vivement à faire l'effort de ne pas vous précipiter dans les pentes analogiques auxquelles il est toujours facile, tentant, de céder, et de vous dire, par exemple, que Φ c'est le phallus symbolique, et φ, le phallus imaginaire. Peut-être est-ce vrai en un certain sens, mais vous en tenir là serait vous exposer à méconnaître l'intérêt de ces symbolisations, que nous ne nous plaisons nullement, croyez-le bien, à multiplier en vain pour le plaisir d'analogies superficielles et de facilitation mentale. Cela n'est pas, à proprement parler, le but d'un enseignement.
I strongly urge you to resist the temptation of rushing into analogical shortcuts – however easy or appealing – such as declaring that Φ represents the symbolic phallus and φ the imaginary phallus. While this may hold partial truth, settling for such equivalences would blind you to the purpose of these symbolizations. Rest assured, we do not multiply notations frivolously for the sake of superficial analogies or mental shortcuts. That is decidedly not the aim of this teaching.
Il s'agit de voir ce que représentent ces deux symboles dans notre intention, et vous pouvez d'ores et déjà en prévoir l'importance et en estimer l'utilité par toutes sortes d'indices.
Our intent is to grasp what these two symbols signify. Their importance and utility can already be gauged through multiple clues.
Par exemple, l'année a commencé par une conférence fort intéres- sante de notre ami Georges Favez qui, vous parlant de ce que c'est que l'analyste, et de sa fonction pour l'analysé, concluait qu'en fin de compte, l'analyste prend pour le patient fonction de fétiche. Telle est la formule – dans un certain aspect autour duquel il avait groupé toutes sortes de faits convergents – à laquelle sa conférence aboutissait. Il est certain qu'il y a là une vue des plus subjectives. Certes, elle ne le laisse pas complètement isolé, car la formulation en est préparée par toutes sortes d'autres choses que l'on trouve dans divers articles sur le transfert, mais on ne peut tout de même pas dire qu'elle ne se présente pas sous une forme quelque peu étonnante et paradoxale. J'ai dit à l'auteur que les choses que nous allions articuler cette année ne seraient pas sans répondre en quelque manière à la question posée là.
Consider, for instance, this year's opening lecture by our colleague Georges Favez. Speaking on the analyst's function for the analysand, he concluded that ultimately, the analyst comes to serve as a fetish for the patient. This formulation – around which he marshaled converging clinical facts – remains profoundly subjective. While not entirely isolated (similar notions appear scattered throughout transfer literature), its paradoxical edge persists. I informed the author that our current year's articulations would inevitably engage with this proposition.
Venons-en maintenant à un auteur qui a essayé d'articuler la fonction spéciale du transfert dans la névrose obsessionnelle. Il nous lègue une œuvre, aujourd'hui close, qui a pris son départ de la considération desincidences thérapeutiques de la prise de conscience de l'envie du pénis dans la névrose obsessionnelle féminine, pour aboutir à une théorie généralisée de la fonction de la distance-à-l'objet dans le maniement du transfert, tout spécialement élaborée à partir d'une expérience fon- dée sur le progrès des analyses d'obsessionnels. Le ressort principal, actif, efficace, dans la reprise de possession par le sujet du sens du symptôme, spécialement quand il est obsessionnel, serait l'introjection imaginaire du phallus, et, très précisément, en tant qu'incarné dans le fantasme imaginaire du phallus de l'analyste.
Let us now turn to an author who attempted to formalize transference's unique function in obsessional neurosis. His completed oeuvre originated from studying the therapeutic effects of penis envy recognition in female obsessionals, culminating in a generalized theory of distance-to-the-object in handling transference – particularly through analyzing obsessionals. The driving force behind symptom reintegration, he claims, lies in the imaginary introjection of the phallus as fantasmatically incarnated in the analyst's phallus.
« Il y a là une question dont j'ai déjà amorcé devant vous la position et la critique, à propos des travaux de cet auteur, Bouvet, et spécia- lement de sa technique. Aujourd'hui, ayant approché de plus près la question du transfert, nous allons pouvoir, cette critique, la resserrer encore. Cela nécessite que nous entrions dans une articulation précise de ce qu'est la fonction du phallus, et nommément dans le transfert.
"This question, which I began critiquing in prior sessions regarding Bouvet's work – particularly his technique – demands sharper focus now that we approach transference structurally. Precise articulation of the phallus' function, especially within transference, becomes imperative.
« Cette fonction, nous essayons de l'articuler à l'aide des termes ici symbolisés, Φ et φ. Nous entendons bien qu'il ne s'agit jamais dans l'articulation de la théorie analytique de procéder d'une façon déduc- tive, de haut en bas si je puis dire. Il n'y a rien qui parte plus du particulier que l'expérience analytique. C'est ce qui fait que quelque chose reste valable dans une articulation comme celle de l'auteur à qui je faisais allusion. C'est ce qui fait aussi que sa théorie de la fonction de l'image phallique dans le transfert part d'une expérience tout à fait localisée, ce qui peut, par certains côtés, en limiter la portée, mais exactement dans la même mesure où elle lui donne son poids.
"We seek to formalize this function through the symbols Φ and φ. Let me stress that analytic theory never proceeds deductively, top-down. Analytic experience remains irreducibly particular. This explains both the partial validity of Bouvet's model (rooted in localized clinical encounters) and its limitations. His theory of the phallic image's transferential role gains weight precisely through its obsessive focus on obsessionals.
« C'est parce que l'auteur est parti, de façon aiguë et accentuée, de l'expérience des obsessionnels, que nous avons à retenir et à discuter ce qu'il en a conclu. Nous partirons également aujourd'hui de l'obses- sionnel, et c'est pourquoi j'ai produit, en tête de ce que j'ai à vous dire, la formule où j'essaye d'articuler son fantasme.
"It is precisely Bouvet's acute emphasis on obsessional experience that renders his conclusions worthy of engagement. Today, we too shall depart from the obsessional, hence my foregrounding of this fantasy formula.
« Je vous ai déjà dit bien des choses de l'obsessionnel, et il ne s'agit pas de les répéter. Il ne s'agit pas simplement de répéter ce qu'il y a de foncièrement substitutif, de perpétuellement éludé, dans la sorte de passez-muscade qui caractérise la façon dont l'obsessionnel procède dans sa façon de se situer par rapport à l'Autre, plus exactement, de n'être jamais à la place, sur l'instant, où il semble se désigner.
"Much has already been said about the obsessional's substitutive elusions – the perpetual shell-game through which he evades occupying the place momentarily assigned to him in relation to the Other. Recapitulation serves no purpose here.
La formulation du second terme du fantasme de l'obsessionnel fait très précisément allusion à ceci que les objets sont pour lui, en tant qu'objets de désir, mis en fonction de certaines équivalences érotiques ce que nous avons l'habitude de signaler en parlant de l'érotisation de son monde, et spécialement de son monde intellectuel. Cette mise en fonction peut être notée par φ. Il suffit en effet de rouvrir une observation analytique quand elle est bien faite, pour nous apercevoir que le φ est justement ce qui est sous-jacent à l'équivalence instaurée entre les objets sur le plan érotique. Le φ est en quelque sorte l'unité de mesure, où le sujet accommode la fonction petit a, soit la fonction des objets de son désir.
The formulation of the second term of the obsessive's fantasy very precisely alludes to the fact that objects, as objects of desire, are for him placed into function through certain erotic equivalences — what we customarily signal by speaking of the eroticization of his world, particularly his intellectual world. This operationalization can be noted by φ. Indeed, it suffices to revisit a well-conducted analytic observation to recognize that φ is precisely what underlies the equivalence established between objects on the erotic plane. φ functions as a kind of unit of measurement through which the subject accommodates the function of little a, namely the function of his desire's objects.
Pour l'illustrer, je n'ai qu'à me pencher sur l'observation princeps de la névrose obsessionnelle. Mais vous la retrouverez aussi bien dans toutes les autres, pour peu que ce soient des observations valables.
To illustrate this, I need only examine the foundational case study of obsessive neurosis. Yet you will find it equally in all other valid observations.
Pourquoi est-il appelé par Freud Rattenmann, l'homme aux rats, au pluriel? alors que, dans le fantasme où Freud approche pour la première fois une espèce de vue interne de la structure de son désir, dans cette horreur, saisie sur son visage, d'une jouissance ignorée, il n'y a pas des rats, il n'y en a qu'un, celui qui figure dans le fameux supplice turc sur lequel j'aurai à revenir tout à l'heure. Si l'on parle de l'homme aux rats, au pluriel, c'est bien parce que le rat poursuit sa course sous une forme multipliée, dans toute l'économie de ces échanges singu- liers, de ces substitutions, de cette métonymie permanente dont la symptomatique de l'obsessionnel est l'exemple incarné.
Why does Freud call him Rattenmann, the "Man of the Rats" in plural? When in the fantasy where Freud first glimpses an internal view of his desire's structure — in that horror etched on his face, revealing an unknown jouissance — there is not a multiplicity of rats, but only one: the rat figuring in the infamous Turkish torture (which I shall return to shortly). The plural "Man of the Rats" persists precisely because the rat proliferates through multiplied forms across the economy of these singular exchanges, substitutions, and permanent metonymy that incarnate the obsessive's symptomatology.
La formule qui est de lui à propos du versement des honoraires dans l'analyse, Tant de rats, tant de florins, n'est qu'une illustration particulière de l'équivalence permanente de tous les objets saisis dans ce qui est une sorte de marché, du métabolisme des objets dans les symptômes.
His formula regarding fee payments in analysis — So many rats, so many florins — merely exemplifies the perpetual equivalence of all objects captured in this marketplace of symptom-driven object metabolism.
Elle s'inscrit, de façon plus ou moins latente, dans une sorte d'unité commune, d'étalon-or. Le rat symbolise, tient proprement la place de ce que j'appelle φ, en tant qu'il est une certaine forme de réduction de Φ, et même la dégradation de ce signifiant. Nous allons voir ce qui nous permet de le dire.
It inscribes itself, more or less latently, within a common unity — a gold standard. The rat symbolizes, properly occupies the position of what I call φ, insofar as it represents a certain degradation of the Φ signifier. We shall see what authorizes this claim.
En effet, que représente Φ ? La fonction du phallus dans sa géné- ralité, pour tous les sujets qui parlent, et il s'agit d'apercevoir son statut dans l'inconscient, à partir du point qui nous est donné dans la symp-tomatologie de la névrose obsessionnelle, où cette fonction émerge sous des formes que j'appelle dégradées.
What then does Φ represent? The function of the phallus in its generality, for all speaking subjects. Our task is to discern its status in the unconscious, starting from the point granted to us in obsessive neurosis's symptomatology, where this function emerges in what I call degraded forms.
Elle émerge, observez-le bien, au niveau du conscient. C'est ce que l'expérience nous montre très manifestement dans la structure de l'obsessionnel. La mise en fonction phallique n'y est pas refoulée, c'est-à-dire profondément cachée, comme chez l'hystérique. Le φ qui estest là en position de mise en fonction de tous les objets, comme le petit f d'une formule mathématique, est perceptible, avoué dans le symptôme — conscient, vraiment parfaitement visible. Conscient, coiscius, désigne originellement la possibilité de complicité du sujet avec lui-même, donc aussi d'une complicité à l'Autre qui l'observe. L'observateur n'a presque pas de peine à en être complice. Le signe de la fonction phallique émerge de toutes parts au niveau de l'articu- lafion des symptômes.
Observe carefully that it emerges at the conscious level. Experience shows this manifestly in the obsessive's structure. The phallic function here is not repressed — not deeply concealed as in hysteria. The φ, positioned as the operationalizer of all objects (like the lowercase f in a mathematical formula), is perceptible and confessed in the symptom — consciously, utterly visible. Conscious (from Latin coiscius) originally designates the subject's capacity for self-complicity, hence also complicity with the observing Other. The observer scarcely struggles to become complicit. The phallic function's signifier erupts everywhere in symptom articulation.
C'est bien à ce propos que peut se poser la question de ce que Freud essdye, nor sans difficultés, de nous imager quand il articule la fonction dela Verneinung. Comment se peut-il que les choses soient à la fois aussi dites et aussi méconnues? Si le sujet n'était rien d'autre que ce qu'en fait un certain psychologisme, qui maintient toujours ses droits même au:sein de nos Sociétés analytiques, si le sujet, c'était voir l'autre vous voir, si ce n'était que ça, comment pourrait-on dire que la fonction du phallus est chez l'obsessionnel en position d'être connue? Car elle est parfaitement patente. Et pourtant, on peut dire que, même sous cette förme patente, elle participe de ce que nous appelons refoulement. Si avbuée qu'elle soit, elle ne l'est pas par le sujet sans l'aide de l'analyste. Sans l'aide du registre freudien, elle n'est pas reconnue, ni même recon- naissable. C'est bien là que nous touchons du doigt qu'être sujet, c'est autre chose que d'être un regard devant un autre regard, selon la formule que j'ai appelée psychologiste, et qui va jusqu'à inclure aussi bien dans ses caractéristiques la théorie sartrienne existante.
This is precisely where we confront Freud's struggle to conceptualize the Verneinung function. How is it possible that things are both stated and so disavowed? If the subject were merely what a certain psychologism claims — even within our analytic Societies — if "being subject" meant "seeing the Other seeing you," how could we claim the phallic function is known to the obsessive? For it lies perfectly patent. Yet even in this patent form, it partakes of what we call repression. However avowed, this avowal cannot occur without the analyst's intervention. Without Freudian mediation, it remains unrecognized — indeed unrecognizable. Here we touch the crux: being a subject exceeds being "a gaze confronting another gaze" — that psychologist formula which encompasses even extant Sartrian theory.
Être sujet, c'est avoir sa place dans grand A, au lieu de la parole. Or, il y a ici un accident possible, que désigne la barre mise sur le grand A. À savoir, qu'il se produise le manque de parole de l'Autre. Clest au moment précis où le sujet, se manifestant comme la fonction de phi par rapport à l'objet, s'évanouit, ne se reconnaît pas, c'est en ce point précis, au défaut de la reconnaissance, que la méconnaissance se produit automatiquement. En ce point de défaut où se trouve couvertela fonction de phallicisme à quoi le sujet se voue, il se produit à la place ce mirage de narcissisme que j'appellerai vraiment frénétique chez le sujet obsessionnel.
To be a subject is to occupy one's place within the big A, the locus of speech. Here lies a potential accident, marked by the bar crossing the big A — namely, the failure of the Other’s speech. It is precisely at the moment when the subject, manifesting as the φ function in relation to the object, vanishes and disavows itself, at this very point of failed recognition, that misrecognition automatically arises. At this fault-line where the phallicism to which the subject is devoted becomes veiled, there emerges in its place the mirage of what I would call the obsessive subject’s frenzied narcissism.
Cette sorte d'aliénation du phallicisme se manifeste de façon visible chez l'obsessionnel, par exemple dans ce que l'on appelle ses difficultés de la pensée. Celles-ci peuvent s'exprimer d'une façon parfaitement claire, articulée, avouée par le sujet, senties comme telles. Ce que je pense — vous dit le sujet dans son discours, d'une façon implicite mais très suffisamment articulée pour que le trait puisse se tirer et l'addition se faire de sa déclaration —, ce n'est pas tellement parce que c'est coupable qu'il m'est difficile de m'y soutenir et d'y progresser, c'est parce qu'il faut absolument que ce que je pense soit de moi, et jamais du voisin, d'un autre.
This alienation of phallicism becomes visibly manifest in the obsessional through what are termed their "thought difficulties." These can express themselves in perfectly clear, articulated ways, confessed by the subject as such. What I think — the subject implicitly declares in their discourse, with sufficient articulation for the line to be drawn and the sum of their statement tallied — is not so much difficult to sustain and advance because it is guilty, but because it must absolutely originate from me, never from a neighbor or another.
Combien de fois entendons-nous cela ? — non seulement dans les situations typiques de l'obsessionnel, mais dans ce que j'appellerai les relations obsessionnalisées que nous produisons artificiellement dans une relation aussi spécifique que celle de l'enseignement analytique.
How often do we hear this? — not only in classic obsessional scenarios but also in what I would call the obsessionalized relations we artificially produce within the specific context of analytic training.
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J'ai parlé quelque part, nommément dans mon rapport de Rome, de ce que j'ai désigné comme le mur du langage. Eh bien, rien de plus difficile que d'amener l'obsessionnel au pied du mur de son désir.
I have spoken elsewhere, notably in my Rome Report, of what I designated as the wall of language. Yet nothing proves more arduous than leading the obsessional to confront the wall of their desire.
Il y a quelque chose dont je ne sache pas que cela ait déjà été vraiment mis en relief, et qui pourtant est un point fort éclairé. Je prendrai pour le situer un terme dont vous savez que j'ai déjà fait plus d'un usage, celui d'aphanisis, introduit par Jones, d'une façon dont j'ai marqué toutes les ambiguïtés, pour désigner la disparition — c'est le sens du mot en grec — du désir.
There is something I believe has never been adequately emphasized, though it is a glaringly evident point. To situate it, I will take a term I have used before — aphanisis, introduced by Jones (despite its ambiguities, as I have noted) to designate the disappearance — the Greek sense of the word — of desire.
On.n'a jamais, me semble-t-il, pointé cette chose toute simple, et si tangible dans les histoires de l'obsessionnel. Quand celui-ci est sur une certaine voie de recherche autonome, d'auto-analyse si vous vou- lez, quand il s'avance sur le chemin de ce qui s'appelle, quelle qu'en soit la forme, réaliser son fantasme, c'est bien là qu'il convient d'employer le terme d'aphanisis. C'est même une fonction impossible à écarter en ce point.Si on emploie ce terme, c'est pour désigner d'abord une aphanisis raturelle et ordinaire, qui concerne le pouvoir limité qu'a le sujet de fenir l'érection. Le désir a en effet un rythme naturel. Avant même d'évoquer les extrêmes de l'incapacité du tenir, les formes les plus jnquiétantes de la brièveté de l'acte, on peut remarquer que le sujet y a, affaire commie à un obstacle, un écueil, qui est foncier dans son rapport à son fantasme. Il s'agit de ce qu'a chez lui de toujours terminé la ligne d'érection, puis de chute, du désir. Il y a très exactement un moment où l'érection se dérobe. Pourtant, dans l'ensemble, mon Dieu, l'obsessionnel n'est pas pourvu de plus ni de moins que ce que nous appellerons une génitalité fort ordinaire, plutôt même assez douillette ai-je cru remarquer, et pour tout dire, si c'était à ce niveau que se situait ce dont il s'agit dans les avatars et les tourments que lui infligent les ressorts cachés de son désir, ce serait ailleurs qu'il conviendrait de faire porter notre effort.
It seems to me that a simple yet crucial feature of obsessional cases has never been highlighted. When the obsessional embarks on a path of autonomous inquiry — of self-analysis, if you will — when they advance toward what is called, in whatever form, realizing their fantasy, it is precisely here that the term aphanisis becomes indispensable. This function cannot be bypassed at this juncture. The term first denotes a natural and ordinary aphanisis concerning the subject’s limited capacity to sustain erection. Desire has its natural rhythm. Even before considering extremes of erectile failure or the most alarming forms of premature ejaculation, we observe that the subject encounters an inherent obstacle in their relation to fantasy. It concerns how the trajectory of desire — its rise and fall — is always already concluded for them. There is an exact moment when erection withdraws. Yet overall, the obsessional’s genitality is quite ordinary, even rather unremarkable, if not somewhat cozy, as I have observed. Were the crux of their torments located at this level, our efforts would need to focus elsewhere.
J'évoque toujours en contrepoint ce dont justement nous ne nous occupons absolument pas, mais dont je m'étonne que l'on ne se demande pas pourquoi nous ne nous en occupons pas. Nous ne nous occupons pas, en effet, de la mise au point de palestres pour l'étreinte sexuelle, ni de faire vivre les corps dans la dimension de la nudité et de.ła prise au ventre. A part quelques exceptions vous savez bien combien l'une d'entre elles fut réprouvée, celle de Reich nommé- ment, je ne sache pas que ce soit un champ où se soit jamais étendue l'attention de l'analyste.
I continually evoke, as counterpoint, that which we absolutely disregard — though I marvel that no one questions why. Indeed, we do not concern ourselves with perfecting gymnasiums for sexual embrace, nor with immersing bodies in the dimension of nudity and visceral grasp. Aside from a few exceptions — you know how one, namely Reich’s, was reproached — I am unaware of analysts ever extending their attention to this terrain.
L'obsessionnel peut s'entendre plus ou moins à ce maniement de son désir. C'est en somme une question de mœurs, dans une affaire où les choses, analyse ou pas, se maintiennent dans le domaine du clandestin, et où, par conséquent, les variations culturelles n'ont pas grand-chose à faire. Ce dont il s'agit se situe donc bien ailleurs, c'est à savoir au niveau du discord entre son fantasme, pour autant qu'il est justement lié à la fonction du phallicisme, et l'acte où il aspire à l'incarner, et qui, par rapport au fantasme, tourne toujours trop court. Et naturellement, c'est du côté des effets du fantasme, ce fantasme qui est tout phallicisme, que se développent toutes les conséquences symp- tomatiques qui sont faites pour y prêter. Il y inclut tout ce qui s'y pręte, dans cette forme d'isolement si typique, si caractéristique, dont le mécanisme a été mis en valeur dans la naissance du symptôme.S'il y a donc chez l'obsessionnel cette crainte de l'aphanisis que souligne Jones, c'est pour autant, uniquement pour autant, qu'elle est la mise à l'épreuve, qui tourne toujours en défaite, de la fonction Φ du phallus. Le résultat en est que l'obsessionnel ne redoute en fin de compte rien tant que ce à quoi il s'imagine qu'il aspire, la liberté de ses actes et de ses gestes, et l'état de nature, si je puis m'exprimer ainsi. Les tâches de la nature ne sont pas son fait, ni non plus quoi que ce soit qui le laisse, seul maître à son bord, si je puis m'exprimer ainsi, avec Dieu, à savoir les fonctions extrêmes de la responsabilité, la responsabilité pure, celle que l'on a vis-à-vis de cet Autre où s'inscrit ce que nous articulons.
The obsessional subject can handle his desire with varying degrees of skill. It is ultimately a matter of custom in an affair where things – analysis or not – remain within the clandestine domain, and where cultural variations thus hold little sway. What is at stake lies elsewhere: namely, at the level of discord between his fantasy (insofar as it is precisely tied to the phallicism function) and the act through which he aspires to incarnate it – an act that always falls short relative to the fantasy. Naturally, it is on the side of the fantasy's effects (this wholly phallic fantasy) that all symptomatic consequences develop, which are designed to lend themselves to it. He includes within it all that accommodates this form of such typical, characteristic isolation – whose mechanism was highlighted in the symptom's genesis. If the obsessional subject exhibits this fear of aphanisis that Jones emphasizes, it is precisely because it constitutes the testing ground (which always ends in defeat) for the phallic function Φ. The result is that the obsessional ultimately fears nothing more than what he imagines he aspires to: the freedom of his acts and gestures, and the state of nature (if I may put it thus). The tasks of nature are not his doing, nor anything that leaves him – sole master aboard his ship, if I may say – alone with God: namely, the extreme functions of responsibility, pure responsibility, that which one bears towards the Other where our articulations are inscribed.
Le point que je désigrie n'est nulle part mieux illustré, je le dis en passant, que dans la fonction de l'analyste, et très proprement au moment où il articule l'interprétation. Vous voyez qu'au cours de mon propos d'aujourd'hui, je ne cesse pas d'inscrire, corrélativement au champ de l'expérience du névrosé, celui que nous découvre l'action analytique. C'est forcément le même, puisque c'est là qu'il faut y aller.
The point I designate is nowhere better illustrated – I mention this in passing – than in the analyst's function, particularly when articulating interpretation. You observe that throughout today's discourse, I continually inscribe the field revealed by analytic action as correlative to the neurotic's experience. They are necessarily the same, for that is where we must venture.
Au fond de l'expérience de l'obsessionnel, il y a toujours ce que j'appellerai une certaine crainte de se dégonfler, en rapport avec l'inflation phallique. D'une certaine façon, la fonction Φ du phallus ne saurait mieux être illustrée chez lui que par la fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. La chétive pécore, comme vous le savez, s'enfla si bien qu'elle creva.
At the heart of the obsessional's experience lies what I shall call a certain fear of deflating, linked to phallic inflation. In a sense, the phallic function Φ finds no better illustration in him than through the fable of the frog who wanted to make itself as big as an ox. The puny creature, as you know, inflated itself so much that it burst.
C'est un moment d'expérience sans cesse renouvelé dans la butée réelle à quoi l'obsessionnel est porté sur les confins de son désir. Il y a, semble-t-il, intérêt à le souligner, non pas seulement dans le sens d'accentuer une phénoménologie dérisoire, mais aussi bien pour vous permettre d'articuler ce dont il s'agit dans la fonction Φ du phallus, en tant que cachée derrière son monnayage au niveau de la fonction du φ.
This moment of experience is endlessly renewed at the real impasse where the obsessional subject is driven to the frontiers of his desire. It seems worthwhile to stress this – not merely to accentuate a derisory phenomenology, but equally to enable you to articulate what is at stake in the phallic function Φ insofar as it remains hidden behind its coinage at the level of the φ function.
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La fonction Φ, j'ai commencé de l'articuler la dernière fois en formulant un terme qui est celui de la présénce réelle. Je pense que vous avez l'oreille assez sensible pour vous être aperçus entre quelsguillemets je le mettais. Aussi bien ne l'ai-je pas introduit seul, et ai-je parlé d'insulte à la présence réelle, de façon à ce que nul ne s'y trompe. Nous n'avons point ici affaire à une réalité neutre.
The Φ function – I began articulating it last time by formulating a term: real presence. I trust your ears are sufficiently attuned to have noticed the invisible quotation marks surrounding it. Indeed, I did not introduce it alone: I spoke of insult to the real presence, so that none might mistake it. Here we are not dealing with a neutral reality.
La présence réelle, il serait bien étrange que, si elle remplit la fonction qui est celle, radicale, que j'essaye ici de vous faire approcher, elle n'ait pas déjà été repérée quelque part. Et je pense que vous avez tous déjà perçu son homonymie, son identité, avec ce qui est appelé de ce nom dans le dogme religieux qui est celui auquel, dans notre contexte cultúrel, nous avons accès, si je puis dire, de naissance. La présence réelle, ce couple de mots en tant qu'il fait signifiant, nous sommes habitués, proches ou lointains, à l'entendre depuis longtemps murmuré à notre oreille à propos du dogme catholique, apostolique et romain, de Teucharistie. Eh bien, je vous assure qu'il n'y a pas besoin de chercher loin pour nous apercevoir que c'est tout à fait à fleur de terre de la phénoménologie de l'obsessionnel.
The real presence – it would be most strange if, given the radical function I am attempting to approach here, it had not already been identified elsewhere. I believe you have all perceived its homonymy – its identity – with what bears this name in the religious dogma accessible to us, so to speak, by birthright within our cultural context. The phrase "real presence" as a signifying couplet – whether near or far, we have long been accustomed to hearing it whispered in our ears concerning the Catholic, Apostolic, and Roman dogma of the Eucharist. Well, I assure you we need not look far to recognize its surfacing in the phenomenology of obsessional neurosis.
Puisque j'ai parlé tout à l'heure de l'œuvre de quelqu'un qui s'est occupé de focaliser la recherche de la structure obsessionnelle sur le phallus, je vais prendre son article princeps, dont je vous ai donné tout à l'heure le titre, en parlant des Incidences thérapeutiques de la prise de conscience de l'envie du pénis dans la névrose obsessionnelle féminine. Je commence de lire, et dès les premières pages se lèvent toutes les possibilités de commentaire critique.
Since I earlier mentioned the work of someone who focused on situating the obsessional structure around the phallus, I shall take his seminal article – whose title I provided earlier: Therapeutic Implications of Recognizing Penis Envy in Female Obsessional Neurosis. As I begin reading, the very first pages provoke abundant critical commentary.
(...) Comme l'obsédé masculin, la femme a besoin de s'identifier sur un mode régressif à l'homme pour pouvoir se libérer des angoisses de la petite -enfance; mais alors que le premier s'appuiera sur cette identification, pour transformer l'objet d'amour infantile en objet d'amour génital, elle, la femme, se fondant d'abord sur cette même identification, tend à abandonner ce premier objet et à s'orienter vers une fixation hétérosexuelle, comme si elle pouvait procéder à une nouvelle identification féminine, cette fois sur Ja personne de l'analyste.
(...) Like the male obsessional, the woman needs to regressively identify with the man to liberate herself from childhood anxieties. However, while the former relies on this identification to transform the infantile love object into a genital love object, she – initially grounded in the same identification – tends to abandon this primary object and orient herself toward heterosexual fixation, as if proceeding to a new feminine identification, this time with the analyst's person.
Plus loin —
Further on —
(...) Peu après que le désir de possession phallique, et corrélativement de castration de l'analyste, est mis à jour, et que de ce fait les effets de détenteprécités ont été obtenus, cette personnalité de l'analyste masculin est assi- milée à celle d'une mère bienveillante.
(...) Shortly after the desire for phallic possession — and correlatively for the analyst's castration — is brought to light, thereby producing the aforementioned effects of release, this male analyst’s persona becomes assimilated to that of a benevolent mother.
Trois lignes plus loin, nous retomberons sur cette fameuse pulsion destructrice initiale dont la mère est l'objet, c'est-à-dire sur les coor- données majeures de l'analyse de l'imaginaire dans la cure présente- ment conduite.
Three lines later, we again encounter this notorious initial destructive drive targeting the mother as its object — that is, the major coordinates governing the analysis of the imaginary within the current treatment.
Je n'ai ponctué cette thématique que pour vous faire entendre au passage les difficultés que suppose franchies cette interprétation géné- rale, résumée ici en exorde, et que toute la suite va censément illustrer. Mais je n'ai besoin que de franchir une demi-page pour entrer dans la phénoménologie de ce dont il s'agit, et dans ce que cet auteur qui était un clinicien, et dont c'est là le premier écrit, trouve à nous raconter des fantasmes de sa patiente, située comme obsessionnelle.
I have punctuated this thematic only to let you glimpse in passing the difficulties this general interpretation — summarized here in its exordium and purportedly illustrated throughout — presumes to overcome. But I need only turn half a page to enter the phenomenology at stake, where the author (a clinician offering his first written account) describes his obsessional patient’s fantasies.
La toute première chose qui saute aux yeux est celle-ci elle se représentait imaginativement des organes génitaux masculins à la place de l'hostie.
The first glaring detail is this: she imaginatively superimposed male genitalia in place of the host.
On nous précise sans qu'il s'agisse de phénomènes hallucinatoires. Nous n'en doutons pas. Tout ce que nous voyons et élaborons nous habitue à bien savoir qu'il s'agit de tout autre chose. Elle surimpose les organes masculins en forme signifiante. Et à quoi? sinon à ce qui est pour nous, de la façon symbolique la plus identifiable, la pré- sence réelle. Ce dont il s'agit, c'est, cette présence réelle, de la réduire, de la briser, de la broyer dans le mécanisme du désir. Les fantasmes sacrilèges que j'ai empruntés la dernière fois à la même observation un peu plus loin le soulignent assez.
We are assured these were not hallucinatory phenomena. Of course. Our clinical experience attests we are dealing with something entirely different. She superimposes male genitalia in a signifying form. Upon what? Precisely upon what symbolizes for us, in the most identifiable way, the real presence. The aim here is to reduce, shatter, and crush this real presence within the mechanism of desire. The sacrilegious fantasies I borrowed last time from the same case study — explored further ahead — underscore this sufficiently.
Ne vous imaginez pas que cette observation soit unique. Je vous citerai, parmi des dizaines d'autres, parce que l'expérience d'un ana- lyste ne va jamais dans un domaine à dépasser la centaine, le fantasme suivant, survenu chez un obsessionnel en un point de son expérience.
Do not imagine this case is unique. Among dozens of others — for no analyst’s experience in this domain exceeds a hundred cases — I cite the following fantasy from an obsessional patient at a critical juncture:
Les tentatives d'incarnation désirante peuvent aller chez les obses- sionnels jusqu'à un extrême d'acuité érotique, dans des conjonctures où ils rencontrent chez le partenaire quelque complaisance, délibérée ou fortuite, à ce que comporte la thématique de la dégradation du grand Autre en petit autre, dans le champ de laquelle se situe le développement de leur désir. Dans le moment même où le sujet en question croyait pouvoir se tenir à un type de relation qui est toujoursaccompagné chez les obsessionnels de tous les corrélatifs d'une culpabilité extrêmement menaçante, laquelle peut être équilibrée, en quelque sorte, par l'intensité du désir, il fomentait le fantasme suivant avec the partenaire qui représentait pour lui, momentanément du moins, ce complémentaire si satisfaisant — faire jouer dans le coït un rôle à l'hostie sainte, en tant que, mise dans le vagin de la femme, elle se trouverait chapeauter le pénis du sujet au moment de la pénétration.
In obsessionals, attempts at desirous incarnation can reach extremes of erotic intensity when partners display deliberate or accidental compliance with the thematics of degrading the big Other into a little other — the very field where their desire unfolds. During such moments, when the subject in question believed he could maintain a type of relationship always accompanied in obsessionals by extreme threatening guilt (which the desire’s intensity might paradoxically counterbalance), he concocted this fantasy with the partner who momentarily embodied such satisfying complementarity: having the holy host play a role during coitus by placing it in the woman’s vagina to "crown" the subject’s penis during penetration.
Ne croyez pas là que ce soit un de ces raffinements tels qu'on ne lés, trouve que dans une littérature spéciale. C'est vraiment monnaie courante dans le registre de la fantaisie, spécialement obsessionnelle.
Do not mistake this for some rare refinement found only in specialized literature. Such imaginings are common currency in the register of obsessional fantasy.
Comment ne pas se retenir de précipiter tout cela dans le registre d'une banalisation telle que celle d'une prétendue distance-à-l'objet, pour autant que l'objet dont il s'agit serait défini dans l'objectivité? C'est pourtant ce que l'on nous décrit — l'objectivité du monde, telle qu'elle est enregistrée par l'énumération et la combinaison plus ou moins harmonieuse des rapports imaginaires communs — l'objectivité derla forme, telle qu'elle est spécifiée par les dimensions humaines — les frontières de l'appréhension du monde extérieur, menacées d'un trouble qui serait celui de la délimitation du moi avec les objets de la communication commune. Comment ne pas retenir au contraire qu'il y a là autre chose, d'une autre dimension?
How can we resist reducing all this to the banalizing register of so-called distance-to-the-object, as if the object concerned were defined through objectivity? Yet this is precisely what is described: the world’s objectivity as recorded through enumerating and combining common Imaginary relations — objectivity of form as specified by human dimensions — the borders of external reality apprehension, threatened by a disturbance in delimiting the ego from objects of communal exchange. How can we not instead recognize here something else, of another dimension?
Cette présence réelle, il s'agit pourtant de la situer quelque part, et dans un autre registre que celui de l'imaginaire. Disons que c'est pour autant que je vous apprends à situer la place du désir par rapport à la fonction de l'homme en tant que sujet qui parle, que nous pouvons entrevoir que le désir vient habiter la place de la présence réelle, et la peupler de ses fantômes.
Yet this real presence must be situated somewhere, in a register beyond the Imaginary. Let us say that by learning to situate desire’s place relative to the function of man as speaking subject, we glimpse how desire comes to inhabit the real presence’s locus, populating it with its phantoms.
Mais alors, que veut dire le ? Est-ce que je le résume à désigner la.place de la présence réelle en tant qu'elle ne peut apparaître que dans les intervalles de ce que couvre le signifiant? Est-ce de ces intervalles que la présence réelle menace tout le système signifiant? C'est vrai, Il y a du vrai là-dedans. L'obsessionnel vous le montre en tous les points de ce que vous appelez ses mécanismes de projection ou de 'défense, ou plus précisément, phénoménologiquement, de conjura- tion. La façon qu'il a de combler tout ce qui peut se présenter d'entre- deux dans le signifiant — celle dont, par exemple, le Rattenmann de Freud s'oblige à compter jusqu'à tant entre la lueur du tonnerre et sonbruit — se désigne ici dans sa structure véritable. Pourquoi ce besoin de combler l'intervalle signifiant? Parce que là peut s'introduire ce qui dissoudrait toute la fantasmagorie.
But then, what does the "there" mean? Does it reduce to designating the place of the real presence insofar as it can only appear in the intervals of what the signifier covers? Is it from these intervals that the real presence threatens the entire signifying system? There is truth here. The obsessive shows this at every point of what you call his mechanisms of projection or 'defense,' or more precisely, phenomenologically, of conjuration. The way he fills every possible in-between of the signifier — such as how Freud's Rattenmann compels himself to count until a certain point between the lightning's flash and its thunder — indicates its true structure. Why this need to fill the signifying interval? Because there may intrude what would dissolve the entire phantasmagoria.
Appliquez cette clé à vingt-cinq ou trente des symptômes dont fourmillent littéralement le Rattenmann et toutes les observations d'obsessionnels, et vous touchez du doigt la vérité dont il s'agit. Bien plus, vous situez du même coup la fonction de l'objet phobique, qui n'est pas autre chose que la forme la plus simple de ce comblement.
Apply this key to twenty-five or thirty symptoms that literally swarm in the Rattenmann and all obsessive case studies, and you grasp the truth at stake. More so, you simultaneously locate the function of the phobic object, which is nothing other than the simplest form of this filling-in.
Ce que je vous ai appelé l'autre fois, à propos du petit Hans, le signifiant universel que réalise l'objet phobique, c'est cela, et pas autre chose. Ici, c'est à l'avant-poste, bien en avant du trou, de la béance réalisée dans l'intervalle où menace la présence réelle, qu'un signe unique empêche le sujet de s'approcher: C'est pourquoi le ressort et la raison de la phobie ne sont pas, comme le croient ceux qui n'ont que le mot de peur à la bouche, un danger génital, ni même narcissique.
What I called last time, regarding Little Hans, the universal signifier realized by the phobic object — that is it, and nothing else. Here, at the outpost, well ahead of the gap, the breach opened in the interval where the real presence threatens, a singular sign prevents the subject from approaching. This is why the spring and reason of phobia are not, as those who only have the word "fear" on their lips believe, a genital or even narcissistic danger.
Très précisément — au gré de certains développements privilégiés de la position du sujet par rapport au grand Autre, comme c'est le cas dans le rapport du petit Hans à sa mère —, ce que le sujet redoute de rencontrer, c'est une certaine sorte de désir, qui serait de nature à faire rentrer dans le néant d'avant toute création, tout le système signifiant.
Precisely — through certain privileged developments of the subject's position relative to the big Other, as in Little Hans' relation to his mother — what the subject dreads encountering is a certain kind of desire that would dissolve the entire signifying system into the nothingness preceding all creation.
Mais alors, pourquoi le phallus, à cette place et dans ce rôle ? C'est là où je veux encore avancer assez aujourd'hui pour vous faire sentir ce que je pourrais appeler la convenance de cette élaboration. Je ne parle pas de sa déduction, car c'est l'expérience, la découverte empi- rique, qui nous l'assure, mais il est aussi là quelque chose qui nous fait apercevoir que, comme expérience, ce n'est pas irrationnel. Le phallus donc, c'est l'expérience qui nous le montre. Mais la convenance que je désire pointer est déterminée par ceci que le phallus, en tant que l'expérience nous le révèle, n'est pas simplement l'organe de la copu- lation, mais qu'il est pris dans le mécanisme pervers.
But then, why the phallus in this place and role? Here I wish to advance enough today for you to sense what I might call the aptness of this elaboration. I do not speak of its deduction, for it is experience — empirical discovery — that assures us of it. Yet here lies something that lets us see this experience as not irrational. The phallus — experience shows it to us. But the aptness I aim to mark is determined by this: the phallus, as experience reveals it, is not merely the organ of copulation but is caught in the perverse mechanism.
Entendez-moi bien. J'accentue maintenant que, du point qui, comme structural, représente le défaut du signifiant, le phallus, Φ, peut fonctionner comme le signifiant. Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est- ce qui définit comme signifiant quelque chose dont nous-venons de dire que, par hypothèse, par définition, au départ, c'est le signifiant exclu du signifiant? Est-ce donc qu'il n'y peut rentrer que par artifice, contrebande et dégradation? — et c'est bien pourquoi nous ne levoyons jamais qu'en fonction de φ imaginaire. Mais alors, qu'est-ce qui nous permet d'en parler tout de même comme signifiant, et d'isoler φ.comme tel? C'est ce que j'appelle le mécanisme pervers.
Hear me clearly. I now stress that from the point which, as structural, represents the lack in the signifier, the phallus, Φ, can function as the signifier. What does this mean? What defines as signifier something which we just said is, by hypothesis and definition, the signifier excluded from the signifier? Can it only re-enter through artifice, smuggling, and degradation? — which is precisely why we only ever see it through the imaginary φ. But then, what allows us to still speak of it as a signifier and isolate φ as such? This is what I call the perverse mechanism.
Faisons-nous du phallus le schéma suivant, qui est en quelque sorte naturel. Qu'est-ce qu'est le phallus? Le phallus, sous la fonction orga- nique du pénis, n'est pas dans le domaine animal un organe universel. Les insectes ont d'autres manières de s'accrocher entre eux, et, sans aller si loin, les rapports entre les poissons ne sont pas des rapports phalliques. Le phallus se présente au niveau humain, entre autres, comme le signe du désir. C'en est aussi l'instrument, et aussi la pré- sence, mais je retiens sa qualité de signe pour vous arrêter à un élément d'articulation essentiel à retenir est-ce simplement du fait qu'il est un signe qu'il est un signifiant? Ce serait franchir un petit peu trop rapidement une limite que de dire que tout se résume à cela, car il y a tout de même d'autres signes du désir.
Let us outline the phallus as follows, which is in a way natural. What is the phallus? The phallus, under the penis's organic function, is not a universal organ in the animal domain. Insects have other ways of clasping onto each other, and without going so far, relations among fish are not phallic. The phallus emerges at the human level, among other things, as the sign of desire. It is also its instrument and presence — but I retain its quality as sign to pause at an essential articulatory element: Is it simply because it is a sign that it is a signifier? To say that all reduces to this would leap too quickly over a limit, for there are other signs of desire.
Nous constatons, dans la phénoménologie, la projection plus facile du phallus, en raison de sa forme prégnante, sur l'objet féminin par exemple, et c'est ce qui nous a fait maintes fois articuler, dans la phénoménologie perverse, la fameuse équivalence Girl = Phallus dans sa forme la plus simple, la forme érigée du phallus. Mais cela ne suffit pas, encore que nous concevions ce choix profond dont nous rencon- trons partout les conséquences, comme suffisamment motivé.
We observe in phenomenology the easier projection of the phallus — due to its pregnant form — onto the feminine object, for instance. This has often led us to articulate, in the phenomenology of perversion, the famous equivalence Girl = Phallus in its simplest form: the phallus's erect shape. But this is insufficient, even if we grasp the profound choice behind it — whose consequences we encounter everywhere — as sufficiently motivated.
Un signifiant, est-ce simplement représenter quelque chose pour quelqu'un? Est-ce même là la définition du signe ? C'est cela, mais non pas simplement cela. J'ai ajouté autre chose la dernière fois que j'ai rappelé pour vous la fonction du signifiant, c'est que le signifiant, ce n'est pas simplement faire signe à quelqu'un, mais, dans le même moment du ressort signifiant, de l'instance signifiante, faire signe de quelqu'un faire que le quelqu'un pour qui le signe désigne quelque chose, ce signe l'assimile, que le quelqu'un devienne lui aussi ce signifiant.
Is a signifier merely representing something for someone? Is that even the definition of a sign? It is that, but not only. Last time, I added something when recalling the signifier's function: the signifier is not merely making a sign to someone but, in the same movement of the signifying spring or agency, making a sign of someone — causing that someone to themselves become this signifier.
C'est dans ce moment que je désigne expressément comme pervers, que nous touchons du doigt l'instance du phallus. Que le phallus qui se montre a pour effet de produire aussi chez le sujet à qui il est montré, l'érection du phallus, ce n'est pas une condition qui satisfasse, en quoi que ce soit, à quelque exigence naturelle.
It is in this moment, which I expressly designate as perverse, that we touch the phallus's instance. That the phallus's display also produces, in the subject to whom it is shown, the phallus's erection — this satisfies no natural exigency whatsoever.
C'est ici que se pointe ce que nous appelons, de façon plus ou moins confuse, l'instance homosexuelle. Et ce n'est pas pour rien qu'à ceniveau étiologique, c'est toujours au niveau du sexe mâle que nous le pointons. C'est pour autant que le résultat, c'est en somme que le phallus comme signe du désir se manifeste comme objet du désir, comme objet d'attrait pour le désir. C'est dans ce ressort que git sa fonction signifiante, et c'est ainsi qu'il est capable d'opérer à ce niveau, cette zone, ce secteur, où nous devons à la fois l'identifier comme signifiant, et comprendre ce qu'il est ainsi amené à désigner.
Here emerges what we more or less confusedly call the homosexual instance. It is no accident that at this etiological level, we always pinpoint it in the male sex. For the result is that the phallus, as desire's sign, manifests as the desire's object — as the object attracting desire. Herein lies its signifying function's spring, and thus it operates in this zone where we must both identify it as signifier and comprehend what it thereby comes to designate.
Ce qu'il désigne n'est rien qui soit signifiable directement. C'est ce qui est au-delà de toute signification possible, et, nommément, la présence réelle, sur laquelle j'ai voulu aujourd'hui attirer vos pensées, pour en faire la suite de notre articulation.
What it designates is nothing directly signifiable. It is beyond all possible signification — namely, the real presence, which I wished today to draw your thoughts toward, to continue our articulation.
26 AVRIL 1961.
26 APRIL 1961.
Un commentaire de la trilogie des Coûfontaine, de Paul Claudel
A commentary on Paul Claudel's Coûfontaine trilogy
... où nous sommes supposés savoir.
... where we are supposed to know.
La tragédie contemporaine.
The Contemporary Tragedy.
La grimace de la vie.
The Grimace of Life.
Une trouée au-delà de la foi.
A Breach Beyond Faith.
"J'essaye cette année de replacer la question fondamentale qui nous est posée dans notre expérience par le transfert, en orientant votre pénsée vers ce que doit être, pour répondre à ce phénomène, la posi- tión de l'analyste.
"This year, I attempt to reposition the fundamental question posed to us in our experience by transference, orienting your thought toward what the analyst’s position must be to respond to this phenomenon.
Je m'efforce en cette affaire de pointer au niveau le plus essentiel ce que doit être cette position devant l'appel de l'être, le plus profond, qur emerge au moment où le patient vient nous demander notre aide et ríotre secours. C'est ce que, pour être rigoureux, correct, non partial, potır être aussi ouvert qu'il est indiqué par la nature de la question qui nous est posée, je formule en demandant ce que doit être le désir de l'ahalyste.
In this matter, I strive to pinpoint at the most essential level what this position must entail before the call of being — the deepest call that emerges when the patient seeks our aid and our relief. To be rigorous, correct, and impartial, as demanded by the nature of the question posed to us, I formulate this by asking: What must the analyst’s desire be?
Il n'est certainement pas adéquat de nous contenter de penser que l'analyste, de par son expérience et sa science, serait l'équivalent moderne, le représentant, autorisé par la force d'une recherche, d'une doctrine et d'une communauté, de ce que l'on pourrait appeler le droit de la nature, et qu'il aurait à nous désigner à nouveau la voie d'une harmonie naturelle, qui serait accessible à travers les détours d'une expérience renouvelée.
It is certainly inadequate to content ourselves with thinking that the analyst, through their experience and knowledge, would be the modern equivalent — the representative authorized by the force of research, doctrine, and community — of what might be called the right of nature, tasked with once again designating the path of a natural harmony accessible through the detours of a renewed experience.
Sije suis reparti devant vous de l'expérience socratique, c'est essen-tiellement pour vous centrer autour de ceci, qui est donné dès le départ de l'établissement de l'expérience analytique — nous sommes inter-rogès en tant que sachant, et même en tant que porteurs d'un secret, mais qui n'est pas le secret de tous, un secret unique.
If I began by invoking the Socratic experience for you, it is fundamentally to center you around what is given from the outset of establishing the analytic experience: we are interrogated as knowers, even as bearers of a secret — though not a universal secret, but a singular one.
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Si obscurément que ce soit, ceux qui viennent nous trouver savent déjà et s'ils ne le savent pas, ils seront rapidement orientés vers cette notion par notre expérience que le secret que nous sommes censés détenir est plus précieux que tout ce que l'on ignore et que l'on continuera d'ignorer en ceci que ce secret va à répondre de la partialité de ce que l'on sait.
However obscurely, those who come to us already know — and if they do not, they will quickly be oriented toward this notion by our experience — that the secret we are presumed to hold is more precious than all that remains unknown and will continue to be unknown. For this secret promises to answer the partiality of what is known.
Est-ce vrai? N'est-ce pas vrai? Je n'ai pas à trancher sur ce point, je dis seulement que c'est ainsi que l'expérience analytique se propose, s'offre, que c'est ainsi qu'elle est abordée, que c'est ainsi que peut, sous un certain aspect, se définir ce qu'elle introduit de nouveau dans l'horizon d'un homme qui est celui que nous sommes, avec nos contemporains.
Is this true? Is it not? I need not settle this point. I merely state that this is how the analytic experience presents itself, how it is approached, and how it may, from a certain angle, define what it introduces as new within the horizon of humanity — the humanity we share with our contemporaries.
Au fond de tout un chacun d'entre nous qui tente cette expérience, de quelque côté que nous l'abordions, analysé ou analyste, il y a cette supposition. Au moins à un niveau vraiment central, plus essentiel pour notre conduite, il y a cette supposition. Et quand je dis cætte supposition, je peux même la laisser marquée d'un accent dubitatif, car c'est comme une tentative que cette expérience peut être prise, et qu'elle est prise le plus communément par ceux qui viennent à nous.
At the core of every one of us who undertakes this experience — whether as analysand or analyst — lies this supposition. At the very least, at a truly central level, more essential to our conduct, this supposition exists. And when I say 'this supposition,' I may even mark it with a dubitative accent, for this experience can be taken as an attempt — and it is most commonly taken as such by those who approach us.
Quelle est cette supposition? C'est la supposition que les impasses dues à notre ignorance ne sont peut-être déterminées que par le fait que nous nous trompons sur ce que l'on peut appeler les relations de force de notre savoir qu'en somme, nous posons de faux problèmes. Et cette supposition, cet espoir dirai-je, avec ce qu'il comporte d'opti- misme, est favorisé par ceci, qui est devenu de conscience commune, que le désir ne se présente pas à visage découvert, et qu'il n'est pas à la place où l'expérience séculaire de la philosophie, pour l'appeler par son nom, l'a désigné pour le contenir et, d'une certaine façon, l'exclure du droit de nous régenter. Bien loin de là, les désirs sont partout, et au cœur même de nos efforts pour nous en rendre maîtres. Bien loin de là, même à les combattre nous ne faisons guère plus que d'y satisfaire. Je dis y et non les, car dire les satisfaire serait encore trop, ce serait les tenir pour saisissables, pouvoir dire où ils sont. Y satisfaire se dit icicomme on dit, dans le sens opposé, y couper, ou n'y pas couper à mesure même d'un dessein fondamental, justement, d'y couper.
What is this supposition? It is the supposition that the impasses arising from our ignorance may be determined solely by the fact that we err in what could be called the power dynamics within our knowledge — that, in short, we pose false problems. This supposition, this hopefulness (with all its optimism), is bolstered by what has become common consciousness: desire does not present itself with an unveiled face. It is not located where the age-old experience of philosophy — to call it by name — has designated to contain it and, in a certain way, exclude it from governing us. Far from it! Desires are everywhere, even at the heart of our efforts to master them. Far from it! Even in combating them, we scarcely do more than yield to them. I say 'yield' and not 'satisfy them,' for to say 'satisfy them' would still be too much — it would imply they are graspable, that we could say where they are. To 'yield' here is akin to saying, in the opposite sense, 'to dodge' or 'to fail to dodge' — even as part of a fundamental intention, precisely, to dodge.
Eh bien, on n'y coupe pas, et si peu qu'il ne suffit pas de les éviter pour ne pas nous sentir plus ou moins coupables. En tous les cas, quel que puisse être ce dont nous pouvons rendre témoignage quant à notre projet, ce que l'expérience analytique nous enseigne au premier chef, c'est que l'homme est marqué, qu'il est troublé par tout ce qui s'appelle symptôme pour autant que le symptôme, c'est cela qui le lie à ses désirs.
Well, one cannot dodge it. So little can we avoid it that merely evading desires does not spare us from feeling more or less guilty. In any case, whatever testimony we might offer about our project, what the analytic experience teaches us above all is that man is marked — troubled by what is called the symptom, insofar as the symptom is what binds him to his desires.
Nous n'en pouvons définir ni la limite ni la place d'y satisfaire toujours en quelque façon, et qui plus est, sans plaisir.
We can define neither their limit nor the place where we might always yield to them in some way — and what’s more, without pleasure.
Il semble qu'une doctrine aussi amère impliquerait que l'analyste fût le détenteur, à quelque niveau, de la plus étrange mesure. En effet, l'accent y est mis sur une extension si grande de la méconnaissance fondamentale non pas, comme il fut fait jusque-là, dans une forme spéculative d'où elle surgirait en quelque sorte avec la question de connaître, mais dans une forme que je ne crois pouvoir mieux faire que d'appeler, au moins en l'instant, comme cela me vient, textuelle, au sens que c'est une méconnaissance tissée de la construction per- sonnelle au sens le plus étendu qu'à faire cette supposition, l'analyste devrait, et pour beaucoup, est censé, sinon avoir surmonté, du moins devoir surmonter le ressort de cette méconnaissance. Il devrait avoir en lui fait sauter le point d'arrêt que je vous désigne comme celui du Che vuoi ?, là où viendrait buter la limite de toute connaissance de soi.
It would seem that such a bitter doctrine implies the analyst must hold, at some level, the strangest measure. Indeed, the emphasis here lies on an immense extension of fundamental misrecognition — not as it was previously in a speculative form from which it would emerge through the question of knowing, but in a form I can best describe, at least for now, as textual. By this, I mean a misrecognition woven into personal construction in the broadest sense. To make this supposition, the analyst ought — and many presume they must — to have overcome, or at least be overcoming, the spring of this misrecognition. They should have shattered within themselves the sticking point I designate as the Che vuoi? — the point where the limit of all self-knowledge collides.
"Ou' tout au moins, le chemin de ce que j'appellerai le bien propre, poùr autant qu'il est accord de soi à soi sur le plan de l'authentique, devrait être ouvert à l'analyste pour lui-même. Au moins sur ce point de l'expérience particulière, quelque chose pourrait être saisi de cette nature, de ce naturel, qui se soutiendrait de sa própre naïveté.
Or at the very least, the path to what I will call the proper good — insofar as it is an accord of self with self on the plane of authenticity — should be open to the analyst themselves. At least at this point of particular experience, something of this nature, this naturalness sustained by its own naïveté, might be grasped.
Vous savez qu'ailleurs que dans l'expérience analytique, je ne sais quělscepticisme, pour ne pas dire quel dégoût, je ne sais quel nihilisme, pour employer le mot par lequel les moralistes de notre époque l'ont épinglée, a saisi l'ensemble de notre culture à propos de ce que l'on peut désigner comme la mesure de l'homme.
You know that outside the analytic experience — whether through skepticism, not to say disgust, or nihilism (to use the term with which the moralists of our era have branded it) — our entire culture has been seized by what can be designated as the measure of man.
Rien de plus éloigné de la pensée moderne, et précisément contem- poraine, que cette idée naturelle, si familière pendant tant de siècles, de tendre à se diriger vers une juste mesure de la conduite, de quelquefaçon qu'on l'ait entendue, et sans qu'il ne semblât même que la notion en pût être discutée.
Nothing is more alien to modern—indeed contemporary—thought than this natural idea, so familiar for centuries, of striving toward a proper measure of conduct, however conceived, as if the very notion were beyond dispute.
Ce que l'on suppose ainsi de l'analyste ne devrait même pas se limiter au champ de son action, n'avoir de portée que locale en tant qu'il exerce l'analyse et qu'il est là hic et nunc comme l'on-dit, mais lui être attribué comme habituel. Donnez à ce dernier mot son sens plein, celui qui se réfère plus à l'habitus, au sens scolastique, à l'intégration de soi-même, à la constance d'acte et de forme dans sa propre vie, à ce qui constitue le fondement de toute vertu, qu'au sens où le mot s'oriente vers la simple notion d'empreinte et de passivité.
What is thus presumed of the analyst should not even be confined to the field of his action, having merely local bearing insofar as he practices analysis and is present hic et nunc, as they say. Rather, it must be attributed to him as habitual. Take this last word in its fullest sense—that which refers more to habitus in the scholastic sense, to self-integration, to constancy of act and form in one's own life, to what constitutes the foundation of all virtue—than to the sense where the word leans toward the mere notion of imprint and passivity.
Cet idéal, ai-je besoin de le discuter avant que nous fassions une croix dessus? Non pas, certes, que l'on ne puisse évoquer chez l'ana- lyste des exemples du style du cœur pur, mais est-il pensable que cet idéal soit requis au départ chez l'analyste? Pourrait-il être d'aucune façon esquissé, si on l'attestait? Disons que ce n'est ni l'ordinaire ni la réputation de l'analyste. Et aussi bien, nous pourrions aisément donner nos raisons de déception quant à ces formules débiles qui, chaque fois que nous essayons de formuler dans notre magistère quelque chose qui atteigne à la valeur d'une éthique, nous échappent à tout instant.
This ideal—need I discuss it before we cross it out? Not, certainly, because examples of the pure-hearted style cannot be evoked in analysts. But is it conceivable that such an ideal be required from the outset in the analyst? Could it be sketched in any way if attested? Let us say it is neither the norm nor the analyst's reputation. And indeed, we could easily give our reasons for disappointment regarding these feeble formulas that slip away each time we try to formulate something in our teaching that reaches the stature of an ethics.
Quand j'essaye d'écheniller devant vous les efforts récents, et tou- jours méritoires, qui sont faits pour repérer les idéaux de notre doc- trine, ce n'est pas par plaisir, croyez-le bien, que je m'arrête à telle formule d'une caractérologie prétendument analytique pour en mon- trer les faiblesses, la nature de fausse fenêtre, de puérile opposition.
When I attempt to sift before you the recent—and always commendable—efforts to locate the ideals of our doctrine, believe me, it is not for pleasure that I linger on some formula of a supposedly analytic characterology to expose its weaknesses, its nature as a false window, a childish opposition.
Voilà que l'on formule le caractère génital de la fin de l'analyse, que l'on assimile nos buts avec la pure. et simple levée des impasses iden- tifiées au prégénital, qui serait suffisante à en résoudre toutes les anti- nomies. Je vous prie de voir les conséquences que comporte un tel étalage d'impuissance à penser la vérité de notre expérience.
Behold the genital character being formulated as the endpoint of analysis, our aims conflated with the mere lifting of impasses identified as pregenital—as if this alone sufficed to resolve all antinomies. I urge you to consider the consequences entailed by such a display of impotence in thinking the truth of our experience.
C'est dans un tout autre relativisme que se situe le problème du désir humain. Et si nous devons être quelque chose de plus que les simples compagnons de la recherche du patient, qu'à tout le moins nous ne perdions jamais de vue cette mesure, que le désir du sujet est essentiellement, comme je vous l'enseigne, le désir de l'Autre avec un grand A. Le désir ne peut se situer, se placer, et du même coup se comprendre, que dans cette aliénation foncière, qui n'est pas simple-ment liée à la lutte de l'homme avec l'homme, mais au rapport avec le langage.
The problem of human desire resides in an altogether different relativism. And if we are to be something more than the patient’s mere companions in research, let us at least never lose sight of this measure: that the subject’s desire is essentially, as I teach you, the Desire of the Other with a capital A. Desire can only situate itself, take its place, and thereby be comprehended within this fundamental alienation—an alienation tied not merely to man’s struggle with man, but to the relation with language.
Le désir de l'Autre ce génitif est à la fois subjectif et objectif. Désir à la place où est l'Autre, pour pouvoir être à cette place, désir de quelque altérité. Pour satisfaire à la recherche de l'objectif, à savoir de ce que désire cet autre qui nous vient trouver, il faut que nous nous prêtions là à la fonction du subjectif, qu'en quelque manière nous puissions, pour un temps, représenter, non point comme on le croit, et comme il sérait, ma foi, dérisoire, avouez-le, et combien simplet aussi, que nous puissions l'être non point l'objet que vise le désir, mais le signifiant. Ce qui est à la fois bien moins, mais aussi bien plus.
The Desire of the Other—this genitive is both subjective and objective. Desire at the place where the Other is, to occupy that place; desire for some alterity. To meet the objective quest—namely, what this Other who seeks us desires—we must lend ourselves there to the subjective function. In some manner, we must be able to temporarily represent, not as one believes (which would, admittedly, be laughable and rather simple-minded), not the object targeted by desire, but the signifier. This is at once far less and yet far more.
Il faut que nous tenions la place vide où est appelé ce signifiant qui ne peut être qu'à annuler tous les autres, ce dont j'essaye pour vous de, montrer la position, la condition, centrale dans notre expérience.
We must hold the empty place where that signifier is called—the one that can only annul all others. This is what I try to show you as central in position and condition to our experience.
Notre fonction, notre force, notre devoir, est certain, et toutes les difficultés se résument à ceci il faut savoir remplir sa place, en tant que le sujet doit pouvoir y repérer le signifiant manquant. Et donc, par une antinomie, par un paradoxe qui est celui de notre fonction, clest à la place même où nous sommes supposés savoir que nous sommes appelés à être, et à n'être rien de plus, rien d'autre, que la présence réelle, et justement en tant qu'elle est inconsciente.
Our function, our strength, our duty is certain. All difficulties boil down to this: one must know how to occupy one’s place insofar as the subject must locate there the missing signifier. Hence, through an antinomy, a paradox inherent to our function, it is precisely at the place where we are supposed to know that we are called to be—and to be nothing more, nothing other—than the real presence, precisely as unconscious.
Au dernier terme, à l'horizon de ce qu'est notre fonction dans l'analyse, nous sommes là en tant que ça ça, justement, qui se tait, et qui se tait en ce qu'il manque à être. Nous sommes au dernier terme, dans notre présence, notre propre sujet, au point où il s'évanouit, où il est barré. C'est pour cette raison que nous pouvons remplir la même place où le patient, comme sujet, lui-même s'efface, et se subordonne à tous les signifiants de sa propre demande.
Ultimately, at the horizon of our function in analysis, we are there as the Id—that which remains silent, silent in its failure to be. We are, in our presence, our own subject at the point where it vanishes, where it is barred. This is why we can occupy the same place where the patient, as subject, himself fades and subordinates himself to all the signifiers of his own demand.
Cela ne se produit pas seulement au niveau de la régression, des trésors signifiants de l'inconscient, du vocabulaire du Wiensch, pour autant que nous le déchiffrons au cours de l'expérience analytique, mais, au dernier terme, au niveau du fantasme. Je dis au dernier terme, pour autant que le fantasme est le seul équivalent de la découverte pulsionnelle par où il soit possible que le sujet désigne la place de la réponse, le S (A) qu'il attend du transfert, et que fasse sens S (A).
This occurs not only at the level of regression, the signifying treasures of the unconscious, the vocabulary of Wiensch deciphered in the analytic experience. Ultimately, it occurs at the level of fantasy. I say ultimately, insofar as fantasy is the sole equivalent of the drive’s discovery through which the subject can designate the place of the response—the S(A) he expects from transference, and which gives meaning to S(A).
Dans le fantasme, le sujet se saisit comme défaillant devant un objet privilégié, qui est dégradation imaginaire de l'Autre en ce point dedéfaillance. Pour que, dans le transfert, nous entrions nous-mêmes pour le sujet passif dans le fantasme au niveau de 8, il faut que, d'une certaine façon, nous soyons vraiment ce 8, que nous soyons au dernier terme celui qui voit petit a, l'objet du fantasme, que nous soyons capables, dans quelque expérience que ce soit, et même dans l'expé- rience à nous-mêmes la plus étrangère, d'être en fin de compte ce voyant, celui qui peut voir l'objet du désir de l'Autre, à quelque distance que cet Autre soit de lui-même.
In fantasy, the subject grasps himself as lacking before a privileged object — this being an imaginary degradation of the Other at the point of deficiency. For us to enter into the subject's passive position within the fantasy at the level of S (A) through transference, we must in some way truly be this S (A). We must ultimately become the one who sees objet petit a, the fantasy's object. We must prove capable, across even the most alien experiences — indeed, within the most foreign of experiences — of finally becoming this seer: the one who can perceive the object of the Other’s desire, regardless of how estranged this Other remains from itself.
C'est bien parce qu'il en est ainsi, que vous me voyez tout au long de cet enseignement, et par tous les aspects où non seulement l'expé- rience, mais la tradition, peuvent nous servir, tourner autour de ce que c'est que le désir de l'homme. Au cours du chemin que nous avons parcouru ensemble, vous voyez alterner la définition scientifique, au sens le plus large, celui qui en a été tenté depuis Socrate, et quelque chose de tout opposé, qui est, pour autant qu'elle soit saisissable dans les monuments de la mémoire humaine, l'expérience tragique. Faut-il que je vous rappelle qu'il y a deux ans, je vous ai fait faire le parcours du drame originel de l'homme moderne, Hamlet? Que l'année der- nière, j'ai essayé de vous donner un aperçu de ce que veut dire ici la tragédie antique ?
It is precisely this imperative that explains why, throughout my teaching — drawing upon every facet where both clinical experience and cultural tradition may serve us — you witness me circling ceaselessly around the question of man’s desire. Along our shared path, you observe the alternating currents: on one side, the scientific definition in its broadest Socratic sense; on the other, its diametrical opposite — the tragic experience as crystallized in humanity’s memorial monuments. Need I remind you that two years ago, I guided you through the primal drama of modern man, Hamlet? That last year, I attempted to outline the stakes of ancient tragedy?
Si je vais maintenant reprendre cette voie, c'est en raison d'une rencontre que j'ai faite, c'est le cas de le dire, par hasard, d'une des formulations ni plus ni moins bonne que celles que nous voyons cou- ramment dans notre cercle, de ce que c'est que le fantasme. J'ai en effet rencontré dans le dernier Bulletin de psychologie une articulatiort de la fonction du fantasme dont je puis dire une fois de plus qu'elle m'a fait sursauter par sa médiocrité. Mais l'auteur ne se formalisera paš trop, je pense, de cette appréciation, puisque c'est celui-là même qui souhaitait, en un temps, former un grand nombre de psychanalystes médiocres.
My return to this trajectory now stems from a recent encounter — happenstance, as it were — with yet another formulation of fantasy, neither better nor worse than those circulating within our ranks. In the latest Bulletin de psychologie, I stumbled upon an articulation of fantasy’s function whose mediocrity, let me confess, made me start. But the author — who once advocated training legions of mediocre analysts — will hardly take offense, I trust, at this appraisal.
C'est bien ce qui m'a redonné, je ne puis pas dire le courage, il y faut un peu plus, mais une espèce de fureur, pour repasser une fois de plus par un de ces détours dont j'espère que vous aurez la patience-de suivre le circuit.
This encounter has reignited in me — not courage, which demands sterner stuff — but a species of fury, propelling me once more through those detours whose circuitousness I hope you’ll patiently endure.
J'ai cherché s'il n'y avait pas dans notre expérience contemporaine quelque chose où puisse s'accrocher ce que j'essaye de vous montrer, qui doit bien être toujours là, et, je dirai, plus que jamais au temps del'expérience analytique, dont il n'est pas concevable qu'elle ait été seulement un miracle, surgi d'on ne sait quel accident individuel appelé le petit-bourgeois viennois Freud.
I have sought within our contemporary experience some anchoring point for what I strive to demonstrate — that which must persist always, indeed more than ever in this age of analytic practice. For it is inconceivable that this practice emerged merely as a miracle, sprung from some indeterminate individual accident named Freud, the petit-bourgeois Viennese.
Assurément, et partout sensible, il y a à notre époque tous les élé- ments d'une dramaturgie, qui doit nous permettre de mettre à son niveau le drame de ce à quoi nous avons affaire quand il s'agit du désir. Il s'agit de ne pas se contenter d'une véritable histoire de carabin telle que l'on peut la cueillir au passage, et telle qu'on la trouve, par exemple, identifiée au fantasme, dans le morceau que je vous citais tout à l'heure. Le fait est certainement mensonger par-dessus le marché, parce que, on le voit bien dans le texte, ce n'est pas même un cas qui a été analysé. C'est l'histoire d'un marchand forain qui, tout d'un coup, à partir du jour où on lui aurait dit qu'il n'avait plus que douze mois à vivre, aurait été libéré de ce que l'on appelle dans ce texte son fantasme, à savoir de la crainte des maladies vénériennes, et qui, à partir de là -- comme s'exprime l'auteur, dont on se demande où il a recueilli ce vocabulaire, car on l'imagine mal dans la bouche du sujet cité, s'en serait payé.
Undeniably, our epoch teems with elements of a dramaturgy capable of elevating to its proper plane the drama of desire we confront. We must refuse to settle for medical student anecdotes plucked at random — like the fantasy narrative I cited earlier, falsely presented as analytic material. The account is doubly fraudulent: not only does the text betray no trace of actual clinical analysis, but its central vignette — a peddler supposedly liberated from his venereal disease anxieties upon being told he had twelve months to live — reeks of fabrication. The author’s diction (“s’en serait payé”) clashes grotesquely with the purported subject’s voice.
Tel est le niveau incritiqué, à un degré qui suffit à vous le rendre plus que suspect, où est porté l'abord du désir humain et de ses obstacles.
Such uncritical reductionism — reducing human desire and its impediments to this suspect level — compels my return.
Est-ce autre chose qui me décide à vous faire faire de nouveau un tour du côté de la tragédie pour autant qu'elle nous touche?
Does anything else drive me to steer you once more toward tragedy’s domain?
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Je vais tout de suite vous dire de quelle tragédie il s'agit, et par quel hasard c'est à celle-là que je me rapporte.
I shall name at once both the tragedy in question and the happenstance that directs us to it.
Il s'agit de la tragédie moderne, je veux dire contemporaine. Cette fois, il n'en existe pas qu'un seul exemplaire. Elle ne court pas les rues pourtant. Et si j'ai l'intention de vous faire faire le tour d'une trilogie de Claudel, je vous dirai aussi bien ce qui m'y a décidé.
This concerns modern — indeed, contemporary — tragedy. Multiple specimens exist today, though they remain scarce. My intention to guide you through Claudel’s trilogy requires explanation of its selection.
Il y a longtemps que je n'avais pas relu la trilogie composée de L'Otage, Le Pain dur, et Le Père humilié. J'y ai été ramené, il y a quelques semaines, par un hasard dont je vous livre le côté accidentel, parce qu'il est amusant, pour l'usage, au moins personnel, que je fais de mes propres critères.Je vous l'ai dit dans une formule — l'intérêt des formules, c'est qu'on peut les prendre au pied de la lettre, c'est à savoir aussi bêtement que possible, et qu'elles doivent vous mener quelque part. C'est cela, le côté opérationnel des formules, et c'est vrai aussi pour les miennes.
It has been a long time since I last read the trilogy composed of The Hostage, Hard Bread, and The Humiliated Father. I was drawn back to it a few weeks ago by a chance occurrence whose accidental nature I disclose to you because it is amusing, at least for my personal use of my own criteria. As I have told you in a formula — the interest of formulas lies in taking them literally, as stupidly as possible, so that they must lead somewhere. That is the operational aspect of formulas, and it holds true for mine as well.
Or, je ne prétends pas être opérationnel que pour les autres.
Now, I do not claim to be operational only for others.
Je lisais la correspondance d'André Gide et de Paul Claudel, qui; entre nous, n'est pas piquée des hannetons, je vous la recommande.
I was reading the correspondence between André Gide and Paul Claudel — which, between us, is quite a riot; I recommend it to you.
Mais ce que je vais vous dire n'a aucun rapport avec l'objet de cette correspondance, d'où Claudel ne sort pas grandi, ce qui n'empêche pas que je vais le mettre ici au tout premier plan, qu'il mérite en tant que l'un des plus grands poètes qui aient existé.
But what I will tell you has no relation to the content of this correspondence, from which Claudel does not emerge glorified — though this does not prevent me from placing him here at the forefront, as he deserves as one of the greatest poets who ever existed.
Il arrive que dans cette correspondance où André Gide joue son rôle de directeur de La Nouvelle Revue française — non seulement de la revue, mais des livres qu'elle édite à cette époque d'avant 1914 —, il s'agit de l'édition de L'Otage, et, tenez-vous bien, non pas quant au contenu, mais quant au rôle et à la fonction que j'ai donnés à la lettre, car c'est bien là la cause efficiente du fait que vous entendrez parler, pendant une ou deux séances, de cette trilogie comme il n'y en a pas d'autres.
It happens that in this correspondence, where André Gide plays his role as director of La Nouvelle Revue française — not only the journal but also the books it published in the pre-1914 era — the matter concerns the publication of The Hostage. Hold onto your hats: not regarding its content, but regarding the role and function I have given to the letter itself. For this is precisely the efficient cause behind why you will hear about this unparalleled trilogy for one or two sessions.
En effet, un des problèmes dont il s'agit pendant deux ou trois lettres, est que pour imprimer L'Otage, il va falloir faire fondre un caractère qui n'existe pas, non pas seulement à l'imprimerie de La Nouvelle Revue française, mais dans aucune autre — le u majuscule accent circonflexe. Jamais en aucun point de la langue française, on n'a eu besoin d'un u accent circonflexe. C'est Paul Claudel qui en appelant son héroïne Sygne de Coûfontaine, avec, au nom de son pouvoir poétique discrétionnaire, un accent sur le u de Coûfontaine, propose cette petite difficulté aux typographes. Ce qui ne ferait pas de problème au niveau de la minuscule, en fait un au niveau de la majuscule, et les noms des personnages de théâtre qui donnent la réplique sont, dans une édition correcte, écrits en lettres majuscules.
Indeed, one of the issues discussed over two or three letters is that printing The Hostage would require casting a typeface that does not exist — not only at La Nouvelle Revue française's press but nowhere else: a capital U with a circumflex. Never in any instance of the French language has a circumflexed U been needed. It is Paul Claudel who, naming his heroine Sygne de Coûfontaine — with a circumflex over the u in Coûfontaine by his discretionary poetic authority — poses this minor typographic challenge. While unproblematic in lowercase, it becomes one in uppercase, as the names of theatrical characters delivering lines are, in proper editions, written in capital letters.
À ce signe du signifiant manquant, je me suis dit qu'il devait là y avoit anguille sous roche, et que relire L'Otage m'amènerait bien plus loin. Voilà ce qui m'a amené à reprendre une part considérable du théâtre de Claudel, et, comme vous vous y attendez, j'en ai été récompensé.
At this sign of the missing signifier, I told myself there must be more beneath the surface, and that rereading The Hostage would take me much further. This is what led me to revisit a significant portion of Claudel’s theater — and, as you might expect, I was rewarded.
L'Otage, pour commencer par cette pièce, est une œuvre que Cláu del a écrite à l'époque où il était fonctionnaire aux Affaires étrangères,représentant de la France à je ne sais quel titre, disons quelque chose comme conseiller, probablement plus qu'attaché enfin qu'importe, il était fonctionnaire de la République au temps où cela avait encore un sens. Or, Claudel lui-même écrit à André Gide Il vaudrait tout de même mieux, vu l'allure par trop réactionnaire de la chose, que l'on ne signe pas Claudel.
The Hostage, to begin with this play, is a work Claudel wrote while serving as a foreign service official, representing France in some capacity — let us say as a counselor, probably more than an attaché, but in any case, a republican civil servant at a time when that still meant something. Now, Claudel himself writes to André Gide: "Given the overly reactionary tone of the thing, it would be better not to sign it Claudel."
Ne sourions pas de cette prudence. La prudence a toujours été considérée comme une vertu morale. Et croyez-moi, nous aurions tort de croire, parce qu'elle n'est peut-être plus de saison, que nous devions mépriser les derniers qui en aient fait preuve.
Let us not smirk at this prudence. Prudence has always been considered a moral virtue. And believe me, we would be wrong to scorn those who last exercised it simply because it may no longer be in fashion.
Les valeurs qui sont agitées dans L'Otage sont ce que nous appelle- rons les valeurs de la foi. Il s'agit d'une sombre histoire, censée se passer au temps de Napoléon Ier, l'histoire d'une dame qui, ne l'oublions pas, commence à être un tant soit peu vieille fille sur les bords depuis le temps qu'elle s'emploie à une œuvre héroïque qui dure depuis quelque dix ans, puisque l'histoire est censée se passer à l'acmé de la puissance napoléonienne.
The values stirred in The Hostage are what we might call the values of faith. It concerns a grim tale, supposedly set during Napoleon I’s reign, about a woman who — let us not forget — is beginning to edge toward spinsterhood after dedicating herself to a heroic task for some ten years, as the story unfolds at the zenith of Napoleonic power.
Ce dont il s'agit, et qui est naturellement transformé pour les besoins du drame, c'est de la contrainte exercée par l'Empereur sur la personne du Pape. Cela nous met donc à un peu plus d'une dizaine d'années de l'époque d'où partent les épreuves de Sygne de Coûfontaine.
The subject, naturally dramatized for effect, is the Emperor’s coercion of the Pope. This places us a little over a decade from the starting point of Sygne de Coûfontaine’s trials.
Vous avez déjà perçu, à la résonance de son nom, qu'elle fait partie des ci-devant, de ceux qui ont été, entre autres choses, dépossédés de leurs privilèges et de leurs biens par la Révolution. Depuis ce temps, Sygne de Coûfontaine, restée en France alors que son cousin a émigré, s'est employée à la tâche patiente de remembrer les éléments du domaine de Coûfontaine. Cela n'est pas simplement le fait d'une ténacité, mais nous est représenté comme consubstantiel, codimen- sionnel, à ce pacte avec la terre qui, pour deux des personnages, et également pour l'auteur qui les fait parler, est identique à la constance, à la valeur de la noblesse elle-même.
You have already grasped, from the resonance of her name, that she belongs to the former nobility — those dispossessed of their privileges and lands by the Revolution. Since that time, Sygne de Coûfontaine, who remained in France while her cousin emigrated, has labored patiently to reassemble the fragments of the Coûfontaine estate. This is not merely an act of tenacity but is presented as consubstantial, co-dimensional, with a pact to the land — a pact that, for two characters (and equally for the author who gives them voice), is identical to the constancy and worth of nobility itself.
Vous verrez dans le texte les termes, d'ailleurs admirables, dans lesquels est exprimé le lien à la terre comme telle, qui n'est pas sim- plement un lien de fait, mais bien un lien mystique. C'est également autour de ce lien que se définit tout un ordre d'allégeance qui est l'ordre à proprement parler féodal, unissant en un seul faisceau le lien de la parenté avec un lien local autour de quoi s'ordonne tout ce quidéfinit seigneurs et vassaux, droits de naissance, clientèle. Je ne puis que vous indiquer en quelques mots tous ces thèmes. Ce n'est pas là l'objet propre de notre recherche. Je pense d'ailleurs que vous en aurez à votre suffisance à vous reporter au texte.
You will see in the text the admirable terms in which the bond to the land as such is expressed—not merely a factual bond but a mystical one. It is also around this bond that an entire order of allegiance is defined, which is, properly speaking, the feudal order, uniting kinship ties with local affiliations that structure all that defines lords and vassals, birthrights, and clientele. I can only outline these themes briefly here, as they are not the direct object of our inquiry. Moreover, you will find ample material by consulting the text itself.
C'est dans le cours de cette entreprise, fondée donc sur l'exaltation dramatique, poétique, recréée devant nous, de certaines valeurs, qui sont valeurs ordonnées selon une certaine forme de la parole, que vient interférer la péripétie suivante.
It is in the course of this enterprise—founded on the dramatic and poetic exaltation, recreated before us, of certain values ordered according to a specific form of speech—that the following peripeteia intervenes.
Le cousin émigré, absent, qui a d'ailleurs fait au cours des années précédentes plusieurs fois son apparition auprès de Sygne de Coûfon- taine clandestinement, reparaît une fois de plus, accompagné d'un personnage dont l'identité ne nous est pas dévoilée, et qui n'est autre que le Père suprême, le Pape, dont toute la présence dans le drame sera définie littéralement comme celle du représentant sur la terre du Père céleste. Le drame va se jouer autour de cette personne fugitive, évadée car c'est à l'aide du cousin de Sygne de Coûfontaine qu'il se trouve là, soustrait au pouvoir de l'oppresseur.
The emigrated cousin, long absent—who has in previous years clandestinely appeared before Sygne de Coûfontaine several times—returns once more, accompanied by a figure whose identity remains undisclosed. This figure is none other than the Supreme Father, the Pope, whose entire presence in the drama will be literally defined as the earthly representative of the Celestial Father. The drama unfolds around this fugitive figure, escaped (for it is through the cousin’s aid that he finds himself there) from the oppressor’s grasp.
Ici surgit un troisième personnage, celui dit du baron Turelure, Toussaint Turelure, dont l'image dominera toute la trilogie.
Here emerges a third character: the so-called Baron Turelure, Toussaint Turelure, whose image will dominate the entire trilogy.
La figure en est dessinée de façon à nous le faire prendre en horreur. Comme si ce n'était pas déjà assez vilain et méchant que de venir tourmenter une aussi charmante femme, il vient en plus lui faire ce chantage Mademoiselle, depuis longtemps je vous désire et je vous aime, mais aujourd'hui que vous avez ce vieux papa éternel chez vous, je le coince et je lui tords le cou, si vous ne cédez à ma demande.
He is portrayed in a manner designed to inspire horror. As if it were not vile and wicked enough to torment such a charming woman, he compounds it with this blackmail: "Mademoiselle, I have long desired and loved you, but now that you harbor this eternal old father here, I shall corner him and wring his neck unless you yield to my demand."
Ce n'est pas sans intention que je connote d'une ombre de Guignol ce nœud du drame. Le vieux Turelure nous est présenté avec tous les attributs, non seulement du cynisme, mais de la laideur. Il ne suffit pas qu'il soit méchant, on nous le montre en plus boiteux, un peu tordu, hideux. En plus, c'est lui qui a fait couper la tête à toutes les personnes de la famille de Sygne de Coûfontaine au bon temps de 93, et de la façon la plus ouverte, de sorte qu'il a encore à faire passer la dame par là-dessus. Et de plus, il est le fils d'un sorcier et d'une femme qui a été la nourrice, et donc la servante de Sygne de Coûfontaine de sorte que, lorsqu'elle l'épousera, elle épousera le fils de sa servante et du sorcier.
I do not inadvertently tinge this dramatic knot with a shadow of puppet-show farce. The aged Turelure is presented with every attribute of cynicism and ugliness. His malice is compounded by lameness, a twisted frame, and hideousness. Moreover, he it was who, in the glorious days of ‘93, openly oversaw the beheading of Sygne de Coûfontaine’s entire family—a history he now forces the lady to relive. Furthermore, he is the son of a sorcerer and a woman who was Sygne de Coûfontaine’s wet-nurse and thus her servant. By marrying him, she would wed the son of her servant and the sorcerer.
N'allez-vous pas dire qu'il y a là quelque chose qui va un peu fort pour toucher le cœur d'un auditoire pour qui ces vieilles histoires onttout de même pris un relief un peu different? C'est à savoir que la Révolution française s'est montrée par ses suites quelque chose qui n'est pas uniquement à juger à l'aune des martyres subis par l'aristo- cratie. Il est clair que ce n'est pas par ce côté que la pièce peut d'aucune façon être reçue comme elle l'est. Ce n'est pas que cet auditoire s'étende très loin dans notre nation, mais on ne peut dire non plus que l'auditoire de ceux qui ont assisté à la représentation, d'ailleurs tardive dans l'histoire de la pièce, ait été uniquement composé, je ne peux dire de partisans du comte de Paris, car comme chacun sait le comte de Paris est très progressiste, mais de personnes regrettant l'époque du comte de Chambord. C'est plutôt un auditoire avancé, cultivé, formé, qui, devant L'Otage, ressent le choc, disons, du tragique, pour l'occa- sion, que comporte la suite des choses.
Do you not find this somewhat excessive to move an audience for whom these old tales now resonate rather differently? The French Revolution’s legacy has proven to be something not solely measurable by the aristocracy’s martyrdoms. Clearly, the play cannot be received on these terms. This audience, though not extensive within our nation, was neither composed solely—at least during the belated performances—of partisans of the Count of Paris (who, as all know, is quite progressive) nor of those nostalgic for the Count of Chambord. It is rather a cultivated, advanced audience that, confronted with The Hostage, experiences the shock, let us say, of the tragic inherent in the unfolding events.
Il s'agit de comprendre ce que veut dire cette émotion, à savoir que non seulement le public marche, mais qu'aussi bien, je vous le promets, vous n'aurez aucun doute, à la lecture, qu'il s'agit là d'une œuvre ayant dans la tradition du théâtre tous les droits et tous les mérites afférents à ce qui vous est présenté de plus grand. Où peut bien être le secret de ce qui nous émeut à travers une histoire qui se présente avec cet aspect de gageure, poussée jusqu'à une sorte de caricature?
The task is to grasp the meaning of this emotion: not only does the audience respond, but I assure you, upon reading, you will not doubt that this work holds all the rights and merits accorded to the greatest offerings in theatrical tradition. Where lies the secret of our agitation before a story presented as such a provocation, pushed to the brink of caricature?
Allons plus loin. Ne vous arrêtez pas à la pensée qu'il s'agit là de ce qu'évoque toujours en nous la suggestion des valeurs religieuses.
Let us press further. Do not halt at the thought that this merely evokes the religious values always latent within us.
C'est ce point précisément que nous allons maintenant interroger.
It is precisely this point that we shall now interrogate.
Quel est le ressort, la scène majeure, le centre accentué, du drame?
What is the spring, the pivotal scene, the accentuated center of the drama?
Le véhicule de la requête à quoi va céder Sygne de Coûfontaine n'est pas l'horrible personnage — et vous allez le voir, pas seulement horrible, mais capital pour toute la suite de la trilogie— qu'est Tous- saint Turelure, c'est le confesseur de Sygne, à savoir une sorte de saint, le curé Badilon.
The vehicle of the plea to which Sygne de Coûfontaine yields is not the loathsome figure of Toussaint Turelure (who, as you will see, is not merely vile but central to the entire trilogy)—it is her confessor, a saintly figure: Father Badilon.
Sygne de Coûfontaine, qui n'est pas simplement là comme sa cou- sine, mais au titre d'avoir mené à travers vents et marées son œuvre de maintien, est là au moment où son cousin vient la retrouver, et elle apprend de celui-ci qu'il vient d'éprouver dans sa propre vie, dans sapersonne, la plus amère trahison. Il s'est en effet aperçu que la femme qu'il aimait n'avait été pour lui que l'occasion d'être dindonné pendant de longues années, lui seul à ne point le savoir, c'est-à-dire qu'elle était la maîtresse de celui que l'on appelle, dans le texte de Paul Claudel, le Dauphin. Il n'y a jamais eu de dauphin émigré, mais nous n'en sommes pas à ça près, car ce dont il s'agit, c'est de montrer les per- sonnages majeurs, Sygne de Coûfontaine et son cousin, dans leur déception, leur isolement vraiment tragique.
Sygne de Coûfontaine, who is present not merely as his cousin but by virtue of having sustained her ancestral legacy through all trials, finds herself confronted when her cousin returns. From him, she learns he has endured the bitterest betrayal in his personal life. He discovered that the woman he loved had for years made him the dupe—he alone remaining ignorant—of her affair with the figure Claudel’s text calls the Dauphin. No historical dauphin emigrated, but such details matter little here, for the drama centers on Sygne de Coûfontaine and her cousin in their tragic disillusionment and isolation.
Les choses ne s'en sont pas tenues là. Quelque rougeole ou coque- luche a balayé non seulement l'intéressant personnage de la femme du cousin, mais les jeunes enfants, sa descendance. Il arrive donc là privé de tout par le destin, si ce n'est de sa constance à la cause royale. Et dans un dialogue qui est en somme le point de départ tragique de ce qui va se passer, Sygne et son cousin se sont l'un à l'autre, et devant Dieu, engagés. Rien, ni dans le présent ni dans l'avenir, ne leur permet de faire passer à l'acte cet engagement. Mais ils se sont engagés au-delà de tout ce qui est possible et impossible, ils sont voués l'un à l'autre. Le curé Badilon vient alors requérir de Sygne de Coûfontaine, non pas ceci ou cela, mais qu'elle considère qu'à refuser ce que le vilain Turelure lui a proposé, elle se trouve être la clé de ce moment histo- rique, où le Père de tous les fidèles sera, ou non, à ses ennemis livré.
The calamities do not end there. Measles or whooping cough swept away not only the cousin’s wife but also their young children, erasing his lineage. He arrives stripped of all except his steadfastness to the royal cause. In a dialogue that marks the tragic inception of subsequent events, Sygne and her cousin pledge themselves to each other before God. Nothing in the present or future permits them to actualize this vow. Yet they commit beyond all bounds of possibility and impossibility, becoming bound to one another. It is then that Father Badilon implores Sygne de Coûfontaine—not to fulfill some duty, but to recognize that by refusing the loathsome Turelure’s proposal, she holds the key to whether the Father of all faithful will be surrendered to his enemies at this historical juncture.
Assurément, le saint Badilon ne lui impose à proprement parler aucun devoir. Il va plus loin. Ce n'est même point à sa force qu'il fait appel, dit-il, et écrit Claudel, mais à sa faiblesse. Il lui montre, ouvert devant elle, l'abîme de cette acceptation par quoi elle se fera l'agent d'un acte de délivrance sublime. Mais remarquez-le bien, tout est fait pour nous montrer que, ce faisant, elle doit renoncer en elle-même à quelque chose qui va plus loin que tout attrait, que tout plaisir possible, que tout devoir même. Elle doit renoncer à ce qui est son être même — au pacte qui la lie depuis toujours à sa fidélité à sa propre famille, puisqu'il s'agit d'épouser l'exterminateur de cette famille— à l'enga- gement sacré qu'elle vient de prendre à l'endroit de celui qu'elle aime. C'est là quelque chose qui la porte, non pas aux limites de la vie, car nous savons que c'est une femme qui en ferait volontiers sacrifice, comme elle l'a montré dans son passé, mais au sacrifice de ce qui, pour elle, comme pour tout être, vaut plus que sa vie — non pas seulement ses raisons de vivre, mais ce en quoi elle reconnaît son être même.Nous voici donc, par ce que j'appelle provisoirement cette tragédie contemporaine, portés sur les limites qui sont celles de la seconde mort, que je vous ai appris d'approcher l'année dernière avec Antigone, à ceci près qu'il est ici demandé à l'héroïne de les franchir.
To be sure, the saintly Badilon imposes no explicit obligation. He goes further. “It is not even to your strength that I appeal,” Claudel writes him declaring, “but to your weakness.” He unveils before her the abyss of an acceptance through which she would become the agent of a sublime act of deliverance. Note well: everything here shows that such acceptance demands she renounce what exceeds all allure, all conceivable pleasure, even all duty. She must renounce her very being—the pact binding her to familial fidelity (for she would wed the exterminator of her kin) and the sacred vow just made to her beloved. This thrusts her not toward life’s limits—she who has proven ready to sacrifice her life—but toward sacrificing what she values beyond life: not merely her reasons for living, but the very ground of her being.
Si je vous ai montré l'année dernière ce que signifie le destin tragique - si j'ai pu arriver à vous le faire repérer dans une topologie que nous avons appelée sadienne, à savoir dans ce lieu qui a été baptisé ici, j'entends par mes auditeurs, de l'entre-deux-morts si j'ai montré que ce lieu se franchit à passer, non pas comme on le dit en une espèce de ritournelle, par-delà le bien et le mal, ce qui est une belle formule pour obscurcir ce dont il s'agit, mais par-delà le bien, à proprement parler si la limite de ce domaine, la limite de la seconde mort, se désigne et se voile aussi de ce que j'ai appelé le phénomène de la beauté, celui qui éclate dans le texte sophocléen au moment où, Antigone ayant franchi la limite de sa condamnation, non seulement acceptée mais provoquée, par Créon, le chœur éclate dans le chant "Έρως ἀνίκατε μάχαν, Eros invincible au combat, ici, après vingt siècles d'ère chrétienne, c'est au-delà de cette limite que nous porte le drame de Sygne de Coûfontaine.
Thus, through what I provisionally term this contemporary tragedy, we approach the frontier of the second death—a zone we mapped last year via Antigone, with the distinction that here the heroine is called to cross it. If last year I demonstrated tragic destiny’s meaning—locating it within a Sadean topology, that space dubbed by my listeners the between-two-deaths—if I showed this threshold is crossed not by transcending “good and evil” (a formula that mystifies more than clarifies) but by surpassing the Good itself, then Sygne de Coûfontaine’s drama propels us twenty centuries beyond Sophocles’ choral ode to “Eros invincible in battle” (Ἔρως ἀνίκατε μάχαν).
Là où l'héroïne antique est identique à son destin, Atè, à cette loi pour elle divine qui la porte dans l'épreuve c'est contre sa volonté, contre tout ce qui la détermine, non pas dans sa vie, mais dans son être, que, par un acte de liberté, l'autre héroïne va contre tout ce qui tient à son être jusqu'en ses plus intimes racines.
Where the ancient heroine merges with her Atè—the divine law driving her ordeal—Claudel’s modern protagonist acts against her will, against all determinants of her being, through an act of freedom that severs her from her deepest roots.
La vie est là laissée loin derrière. Car, ne l'oubliez pas, il y a quelque chose d'autre, qui est accentué par le dramaturge dans toute sa force, c'est qu'étant donné ce qu'elle est, son rapport de foi avec les choses humaines, accepter d'épouser Turelure ne saurait être seulement céder à une contrainte. Le mariage même le plus exécrable est mariage indissoluble. Mais cela n'est encore rien. Le mariage comporte l'adhésion au 'devoir du mariage en tant qu'il est devoir d'amour.
Life is left far behind. For the playwright emphasizes this: given her faith in human bonds, marrying Turelure cannot be mere capitulation. Even the most abhorrent marriage remains indissoluble. Yet this is trivial compared to marriage’s demand: the duty of love inherent to the marital vow.
Quand je dis que la vie est laissée loin derrière, nous en avons la preuve au point de dénouement où nous mène la pièce.
That life is transcended finds proof at the drama’s denouement.
Sygne a donc cédé, elle est devenue la baronne Turelure. C'est le jour de la naissance du petit Turelure, dont le destin nous occupera la prochaine fois, que va se passer la péripétie acmé et terminaison du drame. Dans Paris investi, le baron Turelure, qui vient là occuper lecentre, la figure historique de tout ce grand guignol de maréchaux dont nous savons par l'histoire quelles furent les oscillations, fidèles et infidèles, autour du grand désastre, Turelure, ce jour-là, doit, à certaines conditions, remettre les clés de la grand-ville au roi Louis XVIII.
Sygne has thus yielded, becoming Baroness Turelure. The climax and denouement of the drama unfold on the day of the birth of young Turelure—whose destiny will occupy us next time—. In besieged Paris, Baron Turelure, now occupying the historical role of those marshals from history’s grand guignol whose oscillations between loyalty and betrayal during the great disaster we know well, must on this day surrender the keys of the capital to King Louis XVIII under certain conditions.
L'ambassadeur de cette tractation ne sera autre, comme vous l'atten- dez, et comme il le faut pour la beauté du drame, que le cousin de Sygne en personne. Tout ce qu'il peut y avoir de plus odieux dans les circonstances de la rencontre ne manque pas d'y être ajouté. C'est à savoir que, parmi les conditions que Turelure met à sa bonne et pro- fitable trahison — la chose ne nous est pas présentée d'une autre façon —, il y a que l'apariage de Coûfontaine, c'est-à-dire le dernier de ce qui reste, l'ombre des choses, mais aussi bien l'essentiel, à savoir le nom de Coûfontaine, passera à cette descendance mésalliée.
The ambassador of this negotiation will be none other, as you anticipate and as the drama’s aesthetic demands, than Sygne’s cousin himself. Every odious detail of the encounter’s circumstances is meticulously added. Among the conditions Turelure imposes for his profitable betrayal—presented to us in no uncertain terms—is that the Coûfontaine lineage, the shadow of what remains yet also its essence, namely the name itself, shall pass to this misallied offspring.
Les choses portées à ce degré, ne vous étonnez point qu'elles se terminent par un petit attentat au pistolet. À savoir qu'une fois les conditions acceptées, le cousin, qui, lui, est d'ailleurs loin de ne pas avoir mégoté, est bien décidé à faire son affaire, comme on dit, au nommé Turelure — lequel, étant pourvu, bien entendu, de tous les traits de la ruse et de la malignité, a prévu le coup, et a lui aussi son petit revolver dans sa poche. Le temps que la pendule sonne trois coups, les deux revolvers sont partis, et ce n'est naturellement pas le méchant qui reste sur le carreau. L'essentiel est que Sygne de Coû- fontaine se porte au-devant de la balle qui va atteindre son mari, et que de lui avoir évité la mort, elle va mourir dans les instants qui vont suivre.
With matters brought to this pitch, do not be surprised that they culminate in a minor pistol assassination attempt. Once the terms are accepted, the cousin—far from idle himself—resolves to "settle accounts" with the aforementioned Turelure. The latter, endowed with all traits of cunning and malice, has anticipated this move, keeping a revolver in his pocket. As the clock strikes three, both guns fire. Naturally, it is not the villain who falls. The crux is that Sygne de Coûfontaine interposes herself before the bullet meant for her husband. Having averted his death, she herself will perish moments later.
Suicide, dirons-nous, et non sans justesse, puisque aussi bien, tout dans son attitude nous montre qu'elle a bu le calice sans rien y ren- contrer d'autre que ce qu'il est, la déréliction absolue, l'abandon même, éprouvé, des puissances divines, la délibération de pousser jusqu'à son terme ce qui à ce degré ne mérite plus qu'à peine le nom de sacrifice.
Suicide, we might say—not without justification—for her entire demeanor shows she has drained the chalice to find nothing but absolute dereliction, the felt abandonment by divine powers, the resolve to carry to its terminus what barely merits the name "sacrifice" at such extremes.
Bref, dans la dernière scène, avant le geste où elle recueille la mort, Sygne nous est présentée comme agitée d'un tic du visage, signant ainsi en quelque sorte le dessein du poète de nous montrer que se trouve ici dépassé ce terme que je vous désignais l'année dernière comme respecté par Sade lui-même — la beauté insensible aux outrages.
In brief, during the final scene preceding her fatal gesture, Sygne is shown afflicted by a facial tic. This signs the poet’s intent to surpass what I designated last year as Sade’s own limit—beauty’s insensibility to outrage.
Sans doute cette grimace de la vie qui souffre est-elle plus attenta-, toire au statut de la beauté que la grimace de la mort et de la languetirée que nous pouvons évoquer sur la figure d'Antigone pendue quand Créon la découvre.
Undoubtedly, this grimace of suffering life violates beauty’s status more profoundly than death’s rictus or Antigone’s hanging visage when discovered by Creon.
Or, que se passe-t-il tout à la fin? Sur quoi le poète nous laisse-t-il au terme de sa tragédie en suspens? Il y a deux fins, je vous prie de le retenir.
What transpires at the end? On what does the poet leave us suspended? Note well: there are two endings.
L'une de ces fins consiste dans l'entrée du roi. Entrée bouffonne, où Toussaint Turelure reçoit la juste récompense de ses services, et où l'ordre restauré prend les aspects de cette sorte de foire caricaturale qui n'est que trop facile à faire admettre au public des Français après ce que l'histoire nous a appris des suites de la Restauration. Bref, image d'Épinal véritablement dérisoire, qui ne nous laisse d'ailleurs aucun doute sur le jugement que peut porter le poète à l'endroit de tout retour à ce que l'on appelle l'Ancien Régime.
The first concludes with the king’s entrance—a farcical scene where Toussaint Turelure receives his due reward, the restored order manifesting as the caricatural fairground spectacle history has taught us to expect from the Restoration. A derisive Épinal print, leaving no doubt about the poet’s judgment toward any return to the so-called Ancien Régime.
L'intéressant, c'est la seconde fin, liée par une intime équivalence avec ce sur quoi le poète est capable de nous laisser dans l'image de Sygne de Coûfontaine. Il s'agit là de sa mort -non pas, bien sûr, qu'elle soit éludée dans la première fin.
What intrigues is the second ending, intimately equivalent to the image of Sygne de Coûfontaine the poet imprints upon us. Here, her death is not elided as in the first version.
Juste avant la figure du roi, Badilon reparaît pour exhorter Sygne, et ne peut jusqu'au terme obtenir d'elle qu'un non, un refus absolu de la paix, de l'abandon, de l'offrande de soi-même à Dieu qui va recueillir son âme. Toutes les exhortations du saint, lui-même déchiré par l'ultime conséquence de ce dont il a été l'ouvrier, échouent devant une négation dernière. Sygne ne peut trouver, par aucun biais, quoi que ce soit qui la réconcilie avec une fatalité dont je vous prie de remarquer qu'elle dépasse tout ce que l'on peut trouver dans la tragédie antique comme indice de ce que M. Ricœur, dont je me suis aperçu qu'il étudiait les mêmes choses que moi dans Antigone à peu près vers le même moment, appelle la fonction du Dieu méchant.
Just before the king’s appearance, Badilon returns to exhort Sygne, yet until the end extracts only a "No"—an absolute refusal of peace, self-abandonment, or offering her soul to God. All the saint’s entreaties, himself torn by his role’s ultimate consequence, founder before this final negation. Sygne finds no path to reconcile with a fatality surpassing even what Mr. Ricœur—whose concurrent studies of Antigone I’ve noted—terms the "malevolent God" of ancient tragedy.
Le dieu méchant de la tragédie antique est encore quelque chose qui se relie à l'homme par l'intermédiaire de l'Atè, cette aberration nommée, articulée, dont il est l'ordonnateur. Il se relie à l'Atè de l'autre, comme dit Antigone, et comme dit Créon, dans la tragédie sopho- cléenne, sans que ni l'un ni l'autre ne soient venus au séminaire. Cet Atè de l'autre a un sens, où la destinée d'Antigone s'inscrit.
The malevolent god of antiquity still connects to humanity through Atè (ruin)—that named, articulated aberration he ordains. As Antigone and Creon declare in Sophocles’ tragedy (though neither attended this seminar), this Atè binds to the other’s Atè. Here, Antigone’s destiny finds its inscription.
Ici, nous sommes au-delà de tout sens. Le sacrifice de Sygne de Coûfontaine n'aboutit qu'à la dérision absolue de ses fins. Le vieillard qu'il s'est agi de dérober aux griffes de Turelure nous sera représentéjusqu'à la fin de la trilogie, tout Père suprême des fidèles qu'il est, comme un Père impuissant, qui, en regard des idéaux qui montent, n'a rien à leur offrir que la vaine répétition de mots traditionnels, mais sans force. La légitimité soi-disant restaurée n'est qu'un leurre, fiction; caricature, et, en réalité, prolongation de l'ordre subverti.
Here, we are beyond all meaning. Sygne de Coûfontaine’s sacrifice culminates only in the absolute derision of its ends. The old man whom she sought to rescue from Turelure’s claws will be portrayed throughout the trilogy—despite being the Supreme Father of the faithful—as an impotent Father who, faced with rising ideals, has nothing to offer but the vain repetition of traditional yet powerless words. The supposedly restored legitimacy is mere illusion, a fiction; a caricature and, in reality, the prolongation of a subverted order.
Ce que le poète y ajoute dans sa seconde fin, c'est cette trouvaille où se recroise son défi, de faire exhorter Sygne de Coûfontaine par Turelure, des mots mêmes de ses armes, de sa devise qui est pour elle la signification de sa vie Coûfontaine adsum, Coûfontaine me voilà.
What the poet adds in his second ending is this discovery where his challenge intersects anew: having Turelure exhort Sygne de Coûfontaine with the very words of her heraldic motto, the significance of her life—Coûfontaine adsum, Coûfontaine here I stand.
Devant sa femme incapable de parler, ou refusant de parler, il essaye au moins d'obtenir un signe, quel qu'il soit, ne serait-ce que le consen- tement à la venue du nouvel être, de reconnaissance du fait que le geste qu'elle a fait était pour le protéger, lui Turelure. À tout ceci, la martyre ne répond, jusqu'à ce qu'elle s'éteigne, que par un non.
Faced with his wife, now mute or refusing speech, he attempts at least to extract a sign—any sign—even mere consent to the arrival of their newborn, acknowledgment that her act was to protect him, Turelure. To all this, the martyr responds only with a no until her final breath.
Que veut dire que le poète nous porte à cet extrême du défaut, de la dérision du signifiant lui-même? Que veut dire qu'une chose pareille nous soit présentée ? Il me semble que je vous ai. fait assez parcourir les degrés de ce que j'appellerai cette énormité pour que cela vous apparaisse.
What does it mean that the poet carries us to this extreme of lack, of the derision of the signifier itself? What does it mean that such a thing is presented to us? I believe I have led you sufficiently through the gradations of what I shall call this enormity for it to become apparent.
Vous me direz que nous sommes des durs à cuire, qu'on vous en a assez fait voir de toutes les couleurs pour que rien ne vous épate mais quand même. Je sais bien qu'il y a quelque chose de commun entre la poésie de Claudel et celle des surréalistes. Ce dont nous ne pouvons douter en tout cas, c'est que Claudel, au moins, s'imaginait qu'il savait ce qu'il écrivait. Et quoi qu'il en soit, c'est écrit. Une chose pareille a pu venir au jour de l'imagination humaine.
You may tell me we are hardened souls, that you’ve seen enough horrors to remain unshaken—yet still. I know well there is something shared between Claudel’s poetry and that of the Surrealists. What we cannot doubt, in any case, is that Claudel—at the very least—imagined he knew what he was writing. And regardless, it is written. Such a thing could emerge from the human imagination.
Pour nous, auditeurs, nous savons bien que s'il ne s'agissait là que de nous représenter de façon imagée une thématique dont on nous a rebattu les oreilles sur les conflits sentimentaux du XIXe siècle, cela ne nous ferait ni chaud ni froid. Nous savons bien qu'il s'agit d'autre chose, que ce n'est pas cela qui nous touche, qui nous retient, qui nous suspend, qui nous attache, qui nous projette de L'Otage vers-la séquence ultérieure de la trilogie. Il y a quelque chose d'autre dans cette image, où les termes nous manquent. Vous vous souvenez dés termes d'Aristote que je vous ai cités l'année dernière δι' ἐλέου καὶ φόβου περαίνουσα, c'est-à-dire, non pas par la terreur et par la pitié; mais à travers toute terreur et toute pitié franchies. Ce qui nous est itiprésenté nous met plus loin encore. C'est l'image d'un désir auprès de quoi seule, semble-t-il, vaut encore la référence sadienne.
For us, the audience, we know well that if this were merely an allegorical representation of the 19th-century sentimental conflicts so tediously rehearsed, it would leave us utterly indifferent. We know it concerns something else—what touches us, holds us, suspends us, binds us, propels us from The Hostage to the trilogy’s subsequent sequences. There is something other in this image where terms fail us. Recall Aristotle’s terms I cited last year: δι' ἐλέου καὶ φόβου περαίνουσα—that is, not through terror and pity, but by traversing all terror and pity. What is presented here thrusts us further still. It is the image of a desire beside which only the Sadian reference seems to retain value.
La substitution de l'image de la femme au signe de la croix chré- tienne, ne vous semble-t-il pas qu'elle est là non seulement désignée, mais expressément située dans le texte? L'image du crucifix est à l'horizon depuis le début de la pièce, et nous la retrouverons dans la pièce suivante, mais encore, n'êtes-vous pas frappés de ceci? la coïncidence de ce thème, en tant que proprement érotique, avec ce qui est ici nommément - et sans qu'il y ait un autre fil, un autre point de repère, qui nous permette de transfixer toute l'intrigue, le scénario le thème du dépassement, de la trouée faite au-delà de toute valeur de la foi.
Does the substitution of the woman’s image for the Christian cross not strike you as not only evoked but explicitly situated in the text? The crucifix’s image looms from the play’s outset and resurfaces in the next installment. Moreover, are you not struck by this: the coincidence of this theme—precisely as erotic—with what is here nominally, and without any other thread or anchor, the scenario’s core: the surpassing, the breach beyond all values of faith?
Cette pièce, en apparence de croyant, et dont les croyants, et des plus éminents, Bernanos lui-même, se détournent comme d'un bla- sphème, n'est-elle pas pour nous l'indice d'un sens nouveau donné au tragique humain ?
This ostensibly devout play—from which even eminent believers like Bernanos himself turn away as blasphemy—does it not signal for us a new dimension of human tragedy?
C'est ce que j'essayerai de vous montrer la prochaine fois avec les deux autres termes de la trilogie.
This is what I shall attempt to demonstrate next time with the trilogy’s two remaining works.
L'ABJECTION DE TURELURE
THE ABJECTION OF TURELURE
Histoire du père.
History of the father.
Le père joué aux dés.
The father gambled away at dice.
Comment opérait Freud.
How Freud operated.
L'objet du désir est son instrument.
The object of desire is its instrument.
Trois générations suffisent.
Three generations suffice.
Je m'excuse si, en ce lieu ouvert à tous, je demande à ceux qu'unit la même amitié de porter un instant leur pensée vers un homme qui a été leur ami, mon ami, Maurice Merleau-Ponty, qui nous a été ravi mercredi dernier, le soir de mon dernier séminaire, en un instant, et dont la mort a été apprise quelques heures après cet instant. Nous l'avons reçue en plein cœur.
I apologize if, in this space open to all, I ask those bound by shared friendship to briefly direct their thoughts toward a man who was their friend, my friend—Maurice Merleau-Ponty—taken from us last Wednesday evening, moments after my last seminar, his death learned mere hours later. We received this blow to the heart.
Maurice Merleau-Ponty suivait son chemin, poursuivait sa recherche, qui n'était pas la même que la nôtre. Nous étions partis de points differents, nous avions des visées différentes, et je dirai même que c'est de visées différentes que nous nous trouvions l'un et l'autre en posture d'enseigner. Il avait toujours voulu enseigner, et je puis dire que c'est bien malgré moi que j'occupe cette chaire.
Maurice Merleau-Ponty followed his path, pursued his research—not identical to ours. We departed from different points, held different aims, and I might add that it was from these differing aims that we both found ourselves in the posture of teaching. He had always wished to teach, whereas I occupy this chair quite reluctantly.
Je puis dire aussi que le temps nous aura manqué, en raison de cette fatalité mortelle, pour rapprocher davantage nos formules et nos énon- cés. Sa place, par rapport à ce que je vous enseigne, aura été de sympathie. Et, croyez-le bien, durant ces huit jours, le deuil profond que j'ai ressenti de sa disparition m'a fait m'interroger sur le niveau où je puis remplir cette place, et d'une façon telle que je puis me mettre devant moi-même en question. Du moins me semble-t-il que, de lui, par sa réponse, par son attitude, par ses propos amicaux chaque fois qu'il est venu ici, je recueille une aide, et conforte l'idée que je crois que nous avions en commun, de l'enseignement, une idée qui écarte au plus loin toute infatuation de principe, et pour tout dire, tout pédantisme.
I can also say that time failed us—owing to this mortal fatality—to further reconcile our formulations and statements. His position relative to what I teach here was one of sympathy. And believe me, these past eight days, the profound mourning I feel at his passing has led me to question the level at which I can occupy this place in a manner that puts me to the test. Yet it seems to me that from him, through his responses, his demeanor, his friendly words each time he came here, I gather sustenance—and affirm an idea I believe we shared about teaching: one that rejects all principled self-importance and, to be frank, all pedantry.
Vous m'excuserez donc si aujourd'hui, où je comptais en finir avec ce détour dont je vous ai dit la dernière fois les raisons, je ne pousse pas les choses plus loin que je n'arriverai à le faire. Vous me le pardonnerez en raison de ce que j'ai dû soustraire à la préparation que je vous consacre d'habitude.
You will therefore excuse me if today, when I had intended to conclude this detour whose reasons I explained last time, I do not push matters further than I shall manage. You will forgive me this in light of what I have had to subtract from my usual preparation time dedicated to you.
Nous avons, la dernière fois, laissé les choses à la fin de L'Otage et au surgissement de l'image de Sygne de Coûfontaine qui dit non. Ce non est la place même où une tragédie, que j'appellerai provisoirement chrétienne, pousse son héroïne. Il y a à s'arrêter sur chacun de ces mots.
Last time, we left off at the end of The Hostage and the emergence of Sygne de Coûfontaine’s image as she says No. This “No” occupies the very place where a tragedy—which I shall provisionally call Christian—propels its heroine. Each of these terms warrants pause.
J'ai assez parlé devant vous de la tragédie pour que vous sachiez que pour Hegel, la tragédie chrétienne, quand il la situe dans la Phénoménologie de l'esprit, est liée à la réconciliation, à la Versöhnung, à la rédemption qui, à ses yeux, résout l'impasse fondamentale de la tragédie, grecque, et par conséquent ne lui permet pas de s'instituer sur son plan propre, mais instaure tout au plus le niveau de ce que l'on peut appeler une divine comédie, celle dont, au dernier terme, les fils sont tous tenus par Celui en qui tout lien, fût-ce au-delà de notre reconnaissance, se réconcilie.
I have spoken enough about tragedy before you for you to know that for Hegel, Christian tragedy—when he situates it in the Phenomenology of Spirit—is tied to Versöhnung (reconciliation), to redemption, which in his view resolves the fundamental impasse of Greek tragedy and thus prevents it from establishing itself on its own terms. Instead, it at most institutes what might be called a divine comedy, one in which, ultimately, all threads are held by Him in whom every bond, even beyond our recognition, is reconciled.
Sans doute l'expérience va-t-elle contre cette saisie noétique où vient échouer en quelque partialité la perspective hégélienne, puisque aussi bien renaît après elle cette voix humaine, celle de Kierkegaard, qui lui apporte à nouveau une contradiction. Et aussi bien le témojgnage de l'Hamlet de Shakespeare auquel nous nous sommes longtemps arrêtés il y a deux ans est là pour nous montrer autre chose, qu'une autre dimension subsiste, et ne nous permet pas de dire que l'ère chrétienne clôt la dimension de la tragédie.
Doubtless lived experience contradicts this noetic grasp, in which the Hegelian perspective founders in partiality, since after it arises the human voice of Kierkegaard, which again opposes it. And indeed, the testimony of Shakespeare’s Hamlet, which we examined at length two years ago, shows us something else: that another dimension persists, forbidding us to claim the Christian era closes tragedy’s horizon.
Hamlet, est-ce une tragédie? Sûrement, et je crois vous l'avoir montré. Est-ce une tragédie chrétienne? C'est bien là où l'interrogation de Hegel nous retrouverait, car à la vérité, dans cet Hamlet n'apparaît pas la moindre trace d'une réconciliation. Malgré la présence à l'horizon du dogme de la foi chrétienne, il n'y a dans Hamlet, à aucurrmoment, recours à la médiation d'une quelconque rédemption. Le sacrifice du fils reste dans Hamlet de la pure tragédie.
Is Hamlet a tragedy? Certainly—and I believe I have demonstrated this. Is it a Christian tragedy? Here we rejoin Hegel’s interrogation, for in truth, not the slightest trace of reconciliation appears in this Hamlet. Despite the horizon of Christian dogma and faith, there is no recourse at any moment to the mediation of redemption. The son’s sacrifice in Hamlet remains pure tragedy.
Néanmoins, nous ne pouvons absolument pas éliminer ceci, qui n'est pas moins présent dans cette étrange tragédie, et qui y inscrit ce que j'ai appelé tout à l'heure la dimension du dogme ou de la foi chrétienne, à savoir que le ghost, celui qui, au-delà de la mort, révèle au fils, et qu'il a été tué, et comment, et par qui, est un père damné.
Nevertheless, we cannot eliminate what is no less present in this strange tragedy: that the ghost—the one who, beyond death, reveals to the son both that he was killed and by whom—is a damned father. This inscription of Christian dogma or faith’s dimension remains irreducible.
Étrange, ai-je dit de cette tragédie dont assurément je n'ai pu devant vous épuiser dans mon commentaire toutes les ressources. Étrange, puis-je répéter devant cette contradiction supplémentaire sur laquelle nous ne nous étions pas arrêtés, qui est qu'il n'est pas mis en doute que ce soient des flammes de l'enfer, de la damnation éternelle, que ce père témoigne. Néanmoins, c'est en sceptique, en élève de Mon- taigne, a-t-on dit, que Hamlet s'interroge, to be or not to be, dormir, rêver peut-être. Cet au-delà de la vie nous délivre-t-il de cette vie maudite, de cet océan d'humiliation et de servitude qu'est la vie ?
Strange, I said of this tragedy, whose resources I assuredly could not exhaust in my commentary. Strange, I repeat, given the supplemental contradiction we did not dwell on: that it is unquestionably from hell’s flames, from eternal damnation, that this father testifies. Yet Hamlet interrogates himself as a skeptic, a pupil of Montaigne—To be or not to be, To sleep, perchance to dream. Does this beyond-life deliver us from cursed existence, from life’s ocean of humiliation and servitude?
Et aussi bien nous ne pouvons pas ne pas tracer l'échelle qui s'établit de cette gamme qui, de la tragédie antique au drame claudélien, pour- rait se formuler ainsi.
We cannot but trace the scale that extends from ancient tragedy to Claudel’s drama, which might be formulated thus:
Au niveau d'Œdipe, le père est tué sans même que le héros le sache. Il ne savait pas, non seulement que ce fût par lui que le père fût mort, mais même qu'il le fût. La trame de la tragédie implique pourtant qu'il l'est déjà.
In Oedipus, the father is killed without the hero even knowing it. He knew neither that the father had died by his hand nor even that he was dead. Yet tragedy’s fabric implies he is already slain.
Au niveau d'Hamlet, le père est damné. Qu'est-ce que cela peut vouloir dire au-delà du fantasme de la damnation éternelle? Cette damnation n'est-elle pas liée à l'émergence de ceci, que le père com- mence ici de savoir? Assurément, il ne sait pas tout le ressort, mais il en sait plus qu'on ne croit. Il sait en tout cas qui l'a tué, et comment il est mort. J'ai laissé ouvert dans mon commentaire le mystère laissé béant par le dramaturge, de ce que signifie cet orchard où la mort l'a surpris, nous dit le texte, dans la fleur de ses péchés — et cette autre énigme que c'est par l'oreille que le poison lui fut versé. Qu'est-ce qui entre par l'oreille, sinon une parole, et quel est derrière cette parole ce mystère de volupté ?
In Hamlet, the father is damned. What might this mean beyond the fantasy of eternal damnation? Is this damnation not tied to the emergence of the father beginning—here—to know? Assuredly, he does not know the entire mechanism, but he knows more than supposed. He knows at least who killed him and how he died. In my commentary, I left open the mystery gaping in the playwright’s text: the meaning of that orchard where death surprised him, as the text says, “in the blossoms of his sin”—and the enigma that poison was poured through his ear. What enters through the ear if not speech? And what is the mystery of voluptuousness behind this speech?
Est-ce que, répondant à l'étrange iniquité de la jouissance mater- nelle, quelque hubris ici ne répond pas, que trahit la forme qu'a aux yeux d'Hamlet l'idéal du père ? Ce père à propos duquel rien n'est ditd'autre, sinon qu'il était ce que nous pourrions appeler l'idéal du chevalier de l'amour courtois. Cet homme tapissait de fleurs le chemin de la marche de la reine. Cet homme écartait de son visage, nous dit le texte, le moindre souffle de vent. Telle est l'étrange dimension où reste, et uniquement pour Hamlet, l'éminente dignité de son père et la source toujours bouillonnante d'indignation dans son cœur. Nulle part ce père n'est évoqué comme roi, nulle part il n'est discuté, dirai-je, comme autorité. Le père est là une sorte d'idéal de l'homme, et cela ne mérite pas moins de rester pour nous à l'état de question, car, à chacune de ces étapes, nous ne pouvons espérer la vérité que d'une révélation ultérieure.
Is it that, in response to the strange iniquity of maternal jouissance, some hubris here does not answer, betrayed by the form Hamlet’s ideal of the father takes? This father about whom nothing else is said except that he was what we might call the ideal of the courtly love knight. This man carpeted the queen’s path with flowers. This man shielded his face, the text tells us, from the slightest gust of wind. Such is the strange dimension in which remains, solely for Hamlet, the eminent dignity of his father and the ever-seething source of indignation in his heart. Nowhere is this father evoked as a king, nowhere is he discussed, shall I say, as authority. The father here is a sort of ideal of manhood, and this no less deserves to remain for us an open question, for at each of these stages, we can only hope for truth through subsequent revelation.
Et aussi bien, à la lumière de ce qu'il nous paraît naturel, à nous analystes, de projeter à travers l'histoire comme la question répétée d'âge en âge sur le père, arrêtez-vous un instant pour observer à quel point, avant nous, ce ne fut jamais en son cœur que cette fonction du père fut interrogée.
And indeed, in light of what we analysts find natural to project across history as the question reiterated from age to age about the father, pause a moment to observe how profoundly, before us, it was never the father’s function as such that was interrogated at its core.
La figure même du père antique, pour autant que nous l'avons appelée dans notre imagerie, est une figure de roi. La figure du père divin à travers les textes bibliques pose la question de toute une recherche. À partir de quand le Dieu des juifs devient-il un père? À partir de quand, dans l'histoire ? À partir de quand, dans l'élaboration prophétique ? Toutes ces choses remuent des questions thématiques, historiques, exégétiques, si profondes que ce n'est même pas les poser que de les évoquer ainsi. C'est simplement faire remarquer qu'il faut bien qu'à quelque moment la thématique du père, le qu'est-ce qu'un père ? de Freud, se soit singuliè, rement rétrécie pour qu'elle ait pris pour nous la forme obscure du nœud, non seulement mortel, mais meurtrier, sous lequel elle est fixée pour nous dans la forme du complexe d'Edipe.
The very figure of the ancient father, insofar as we have invoked it in our imagery, is a figure of kingship. The figure of the divine father throughout biblical texts raises the question of an entire quest. When does the God of the Jews become a father? When, in history? When, in prophetic elaboration? All these matters stir thematic, historical, exegetical questions so profound that merely evoking them does not even amount to posing them. It is simply to note that there must have been some moment when the thematic of the father — Freud’s what is a father? — became singularly narrowed for it to take on for us the obscure form of the knot, not only mortal but murderous, under which it is fixed for us in the shape of the Oedipus complex.
Dieu créateur, Dieu providence, ce n'est pas là ce dont il s'agit pour nous dans la question du père, encore que toutes ces harmoniques lui forment un fond. Et ce fond, il se pourrait que, du fait que nous avons articulé cette question, il en soit éclairé après coup. Dès lors, quels que puissent être nos goûts, nos préférences, quel que soit ce que l'œuvre de Claudel peut représenter ou non, pour chacun, n'est-il pas opportun, nécessaire, ne nous est-il pas imposé de nous demander ce que peut être, dans une tragédie, la thématique du père ? quandc'est ici une tragédie qui est apparue à l'époque où, de par Freud, la question du père a profondément changé.
God the creator, God the providence — these are not what is at stake for us in the question of the father, though all these harmonics form its backdrop. And this backdrop, it may be that through our articulation of this question, it is retrospectively illuminated. Hence, whatever our tastes or preferences, whatever Claudel’s work may or may not represent for each, is it not opportune, necessary — is it not imposed upon us — to ask what the thematic of the father can be in a tragedy? Especially when this tragedy emerges in an era when, through Freud, the question of the father has profoundly shifted.
Et aussi bien nous ne pouvons croire que ce soit un hasard si, dans la tragédie claudélienne, il ne s'agit que du père. La dernière partie de cette trilogie, complétant notre série, s'appelle Le Père humilié. Tout à l'heure, le père déjà tué, le père dans la damnation de sa mort, main- tenant le père humilié. Qu'est-ce que cela veut dire? Que veut dire Claudel avec ce terme du père humilié? Et d'abord, dans la thématique claudélienne, ce père humilié, où est-il? Cherchez le père humilié comme on dit, dans les cartes postales devinettes, cherchez le voleur, ou bien le gendarme.
Nor can we believe it coincidental that in Claudelian tragedy, it is solely the father at stake. The final part of this trilogy, completing our series, is titled The Humiliated Father. Earlier, the already slain father, the father in the damnation of his death; now the humiliated father. What does this mean? What does Claudel intend with this term "humiliated father"? First, within Claudel’s thematic, where is this humiliated father? Seek the humiliated father as one says in postcard riddles, "find the thief," or "spot the policeman."
Qui est le père humilié? Est-ce le Pape? Toujours Pie qu'il est, il y en a deux dans l'espace de la trilogie. Le premier, fugitif, moins que fugitif encore, enlevé, au point que — l'ambiguïté portant toujours sur les termes des titres — on peut se demander si ce n'est pas lui, l'Otage. L'autre, le Pie de la fin, du troisième drame, le Pie qui se confesse, dans une scène éminemment touchante et bien faite pour exploiter toute la thématique d'un certain sentiment proprement chré- tien et catholique, celui du Serviteur des Serviteurs, celui qui se fait plus petit que les petits. Je vous lirai cette scène dans Le Père humilié, où il va se confesser à un petit moine qui n'est lui-même qu'un gardeur d'oies ou de cochons, peu importe, et qui, bien entendu, porte en lui le ministère de la plus profonde et la plus simple sagesse.
Who is the humiliated father? Is it the Pope? Always a "Pius" — there are two in the trilogy’s timeframe. The first, a fugitive, less than fugitive even, abducted to the point that — given the persistent ambiguity of the titles — one might wonder if he is not the Hostage himself. The other, the "Pius" of the end, in the third drama, the Pius who confesses in an eminently touching scene, well-suited to exploit the entire thematic of a certain authentically Christian and Catholic sentiment — that of the Servant of Servants, he who makes himself smaller than the least. I shall read you this scene from The Humiliated Father, where he goes to confess to a minor monk who is himself merely a keeper of geese or swine (it matters little), and who, of course, bears within him the ministry of deepest, simplest wisdom.
Ne nous arrêtons pas trop à ces trop belles images, où il semble que Claudel sacrifie plutôt à ce qui est exploité infiniment plus loin dans tout un dandysme anglais, où catholicité et catholicisme sont, à partir d'une certaine date qui remonte maintenant à deux cents ans à peu près, le comble de la distinction.
Let us not linger too long on these overly beatific images, where Claudel seems rather to indulge what has been exploited infinitely further in a whole English dandyism, wherein catholicity and Catholicism have, since a certain date roughly two centuries past, become the height of distinction.
C'est bien ailleurs qu'est le problème. Le père humilié, je ne crois pas que ce soit ce Pape. Il y a bien d'autres bruits de père. Il ne s'agit que de cela tout au long de ces trois drames. Et aussi bien le père qu'on voit le plus, le père dans une stature qui confine à une sorte d'obscénité, le père dans une stature à proprement parler impudente, le père à propos duquel nous ne pouvons pas ne pas noter précisément quelques échos de la forme gorillesque où, tout à l'horizon, le mythe de Freud nous le fait apparaître, le père est bien là Toussaint Turelure— dont le drame, et dont le meurtre, va faire non seulement le pivot, mais l'objet à proprement parler de la pièce centrale, Le Pain dur.
The problem lies elsewhere. The humiliated father—I do not believe it refers to this Pope. There are many other rumblings of fatherhood here. These three dramas concern nothing else. And indeed, the father most prominently displayed—the father in a stature bordering on obscenity, the father in an utterly shameless posture, the father about whom we cannot help noting certain echoes of the gorilla-like form in which Freud’s myth reveals him looming on the horizon—this father is none other than Toussaint Turelure. His drama, and his murder, will form not only the pivot but the very object of the central play, Hard Bread.
N'est-ce pas l'humiliation du père qui nous est montrée sous cette figure ? — qui n'est pas simplement impulsive ou simplement dépréciée, qui ira jusqu'à la forme de la plus extrême dérision, d'une dérision qui confine même à l'abject. Est-ce là ce que nous pouvions attendre d'un auteur professant d'être catholique, et de faire revivre, de réincarner devant vous, des valeurs traditionnelles ? N'est-ce pas étrange que l'on n'ait pas crié davantage au scandale devant cette pièce ? — qui, quand elle sort toute seule trois ou quatre ans après L'Otage, prétend retenir, captiver notre attention, par un épisode où une sorte de sordidité, aux échos balzaciens, ne se relève que d'un paroxysme, d'un dépassement là aussi de toutes les limites.
Is it not the father’s humiliation that is shown through this figure?—a humiliation not merely impulsive or depreciated but escalating to the most extreme derision, a derision verging on the abject. Is this what we might expect from an author professing Catholicism and aiming to revive traditional values before our eyes? Is it not strange that more outcry did not erupt over this play?—which, when staged alone three or four years after The Hostage, claims to captivate our attention through an episode where a Balzacian squalor is redeemed only by paroxysmal excess.
Je ne sais pas si je dois faire lever le doigt à ceux qui n'ont pas lu depuis la dernière fois Le Pain dur. Je pense qu'il ne suffit pas que je vous mette sur une piste pour que, tous, vous vous y précipitiez aussitôt. Je me crois donc obligé de résumer brièvement ce dont il s'agit.
I do not know if I should ask for a show of hands from those who have not read Hard Bread since last time. I doubt that merely pointing you toward a path will suffice for all to rush down it immediately. I thus feel obliged to briefly summarize its content.
Le Pain dur s'ouvre sur le dialogue de deux femmes.
Hard Bread opens with a dialogue between two women.
Sûrement plus de vingt années ont passé depuis la mort de Sygne, le jour du baptême du fils qu'elle a donné à Toussaint Turelure. L'homme qui n'était déjà plus très frais à cette époque est devenu un assez sinistre vieillard. Nous ne le voyons pas, il est dissimulé dans la coulisse, mais ce que nous voyons, c'est deux femmes, dont l'une est sa maîtresse, et l'autre, la maîtresse de son fils. Cette dernière revient d'une terre qui a pris, depuis, quelque actualité, l'Algérie, où elle a laissé Louis de Coûfontaine — car il s'appelle Louis, bien sûr, eri" l'honneur du souverain restauré.
Surely over twenty years have passed since Sygne’s death on the day her son by Toussaint Turelure was baptized. The man who was already past his prime has become a rather sinister old man. We do not see him—he remains hidden offstage—but what we do see are two women: one his mistress, the other his son’s mistress. The latter has returned from a land now of some geopolitical relevance—Algeria—where she left Louis de Coûfontaine, named Louis, of course, in honor of the restored sovereign.
Que l'occasion ne soit pas perdue de vous glisser ici une remarque, une petite amusette, dont je ne sais pas s'il y a ici quelqu'un à se l'être déjà faite. L'origine du mot Louis, c'est Ludovicus, Ludovic, Lodović, Clodovic des Mérovingiens, et ce n'est rien d'autre — une fois qu'on l'écrit, on le voit mieux — que Clovis, au c levé. Ce qui fait de Clovis le premier Louis. Et on peut se demander si tout ne serait pas changé !si Louis XIV avait su qu'il était Louis XV. Peut-être son règne aurait-il changé de style, et indéfiniment ainsi de suite. Enfin, passons sur cette amusette, destinée à vous dérider.
Let me seize this occasion to slip in an amusing observation—I wonder if anyone here has already made it. The origin of the name Louis is Ludovicus, Ludovic, Lodović, from the Merovingian Clodovic, which is nothing other—once written out—than Clovis with the c removed. This makes Clovis the first Louis. One might wonder how history would have shifted had Louis XIV known he was Louis XV! Perhaps his reign’s style would have altered indefinitely. But enough of this jest, meant to lighten the mood.
Alors que Louis de Coûfontaine est encore, du moins le croit-on, sur la terre d'Algérie, la personne qui arrive à la maison de Toussaint, son père, vient réclamer ses droits. Cette histoire a fait si joliment s'esbaudir les auteurs de deux livres de pastiches célèbres, que c'est la scène de la réclamation auprès du vieux Toussaint qui leur a servi de thème dans leur À la manière de. C'est à ce propos qu'est lancée pour la suite des générations la fameuse réplique bien digne de Claudel, plus vraie que nature, qui est imputée au personnage parodique alors qu'on lui réclame de rendre cette somme dont il aurait spolié une malheu- reuse — Il n'y a pas de petites économies.
While Louis de Coûfontaine remains in Algeria—or so it is believed—the woman arriving at Toussaint’s house comes to claim her rights. This storyline so delighted authors of two famous parody collections that the scene of demanding restitution from old Toussaint served as their template in In the Manner Of. It is here that Claudel’s quintessential line, truer than truth itself, is launched into posterity through the parodic character’s retort when pressed to return funds he allegedly swindled: There’s no such thing as small savings.
Les économies dont il s'agit ne sont point les économies de la fille qui vient les réclamer au Toussaint Turelure, elles ne sont rien de moins que le fruit des sacrifices des émigrés polonais. La somme de dix mille francs, plus même, qui a été prêtée par la jeune femme dont vous allez voir à la suite le rôle et la fonction qu'il convient de lui donner, fait l'objet de sa requête. Elle vient la réclamer au vieux Toussaint, non que ce soit à lui qu'elle ait fait l'abandon ni le prêt de cette somme, mais à son fils. Le fils est maintenant insolvable, non seulement pour ces dix mille francs, mais pour dix mille autres. Il s'agit d'obtenir du père la somme de vingt mille de ces francs du milieu du siècle dernier, c'est-à-dire du temps où un franc était un franc, je vous prie de le croire, et ça ne se gagnait pas en un instant.
The savings in question are not those of the girl demanding them from Toussaint Turelure but nothing less than the fruit of Polish emigrants’ sacrifices. The sum of ten thousand francs—more, even—loaned by the young woman whose role and function will soon unfold is the object of her claim. She comes to demand it not from Toussaint himself but from his son. The son is now insolvent, not only for these ten thousand francs but for ten thousand more. The goal is to extract twenty thousand of these mid-19th-century francs from the father—francs from an era when a franc was a franc, I assure you, and not easily earned.
La jeune femme qui est là en rencontre une autre, Sichel. Sichel est la maîtresse en titre du vieux Toussaint. Et la maîtresse en titre du vieux Toussaint n'est pas sans présenter quelques épines. C'est une position qui présente quelque rudesse. Mais la personne qui l'occupe est de taille.
This young woman encounters another, Sichel. Sichel is Toussaint’s official mistress. Occupying this role under Toussaint’s roof is no bed of roses. Yet the woman who holds it is formidable.
Bref, ce dont il s'agit très vite entre ces deux femmes, c'est de savoir comment avoir la peau du vieux. S'il ne s'agissait pas, avant d'avoir sa peau, d'avoir autre chose, il semble que la question serait plus vite résolue encore. C'est dire, en somme, que le style n'est pas absolument celui de la tendresse, ni du plus haut idéalisme. Ces deux femmes, chacune à leur manière comme vous le verrez, j'y reviendrai, peuventbien être qualifiées d'idéales. Pour nous, spectateurs, elles ne manquent pas d'imager des formes singulières de la séduction.
In short, what is at stake between these two women is how to get rid of the old man. If it weren't a matter of obtaining something else before getting his hide, the question might be resolved even quicker. This suggests that the tone here is hardly one of tenderness or lofty idealism. These two women—each in their own way, as you shall see (I shall return to this)—may well be called ideal. For us spectators, they conjure singular forms of seduction.
Il faut bien que je vous indique tout ce qui se trame de calculs, et de calculs extrêmes, dans la position de ces deux femmes, devant l'avarice de Turelure, cette avarice qui n'a d'égal que son désordre, lequel n'est dépassé que par son improbité, comme s'exprime textuel- lement la nommée Sichel. La personne de la Polonaise Lumîr Loum-yir, comme expressément Claudel nous dit qu'il faut prononcer son nom est prête à aller jusqu'au bout pour reconquérir ce qu'elle considère comme un bien, un legs sacré dont elle est responsable, qu'elle a aliéné, mais qu'elle doit absolument restituer à ceux dont elle se sent féale et d'unique allégance, tous les émigrés, tous les martyrs, les morts même, de cette cause éminemment passionnée, passionnelle, passionnante, qu'est la cause de la Pologne divisée, de la Pologne partagée. La jeune femme est décidée à aller aussi loin que l'on peut aller, jusqu'à s'offrir, jusqu'à céder à ce qu'elle connait du désir dụ vieux Turelure.
I must outline the extreme calculations at play in these women's positioning against Turelure's avarice—an avarice matched only by his disorder, which is surpassed solely by his dishonesty, as Sichel explicitly states. The Polish woman Lumîr Loum-yir (as Claudel expressly instructs us to pronounce her name) is prepared to go to any lengths to reclaim what she considers a sacred legacy entrusted to her. She has alienated this legacy but must absolutely restore it to those to whom she pledges feudal allegiance: all the emigrants, martyrs, and even the dead of that eminently passionate cause—the cause of the divided, partitioned Poland. This young woman is resolved to go as far as possible, even to offering herself, yielding to the old Turelure's desire.
Le vieux Turelure, elle sait d'avance ce que l'on peut attendre de lui. Il suffit qu'une femme soit la femme de son fils pour qu'elle soit sûre déjà qu'elle n'est pas pour lui, loin de là, un objet interdit. Nous retrouvons ici encore un trait qui ne se trouve introduit que depuis ufi temps fort récent dans ce que je pourrais appeler la thématique com mune de certaines fonctions du père.
She already knows what to expect from the old Turelure. The mere fact that a woman is his son's wife ensures she is far from being a forbidden object for him. Here we encounter a trait introduced only quite recently into what I might call the common thematic of certain paternal functions.
L'autre, la partenaire du dialogue, Sichel, je l'ai nommée tout a l'heure, fine mouche, n'est pas sans connaître ces composantes de la situation. Aussi bien y a-t-il là une nouveauté je veux dire quelque chose qui, par rapport à cette singulière partie que nous appelons complexe d'Edipe, en rajoute dans Claudel. Sichel n'est pas la mère; observez-le. La mère est morte, hors de jeu, et sans doute cette dis position du drame claudélien est-elle ici de nature à faire apparaître les éléments susceptibles de nous intéresser dans cette trame, cette topologie, cette dramaturgie fondamentale, pour autant que quelque chose de commun à une même époque la relie d'un créateur à l'autre, d'une pensée réfléchie à une pensée créatrice.
The other interlocutor, Sichel—a sly one, as I mentioned earlier—is not unaware of these situational components. Here Claudel adds a novelty, something that intensifies what we call the Oedipus complex. Sichel is not the mother; note this. The mother is dead, out of play. This arrangement in Claudel's drama likely serves to highlight elements relevant to our interest in this weave—this topology, this fundamental dramaturgy—insofar as something common to the era links one creator to another, reflective thought to creative thought.
Elle n'est pas la mère. Elle n'est même pas la femme du père. Elle est l'objet d'un désir tyrannique, ambigu. Il est assez souligné par Sichel que, s'il y a quelque chose qui attache le père à elle, c'est un désir quiest bien près du désir de la détruire, puisque aussi bien il a fait d'elle son esclave, et qu'il est capable de parler de l'attachement qu'il lui porte comme ayant pris son principe dans quelque charme qui se dégageait de son talent de pianiste, et d'un petit doigt qui allait si bien taper la note sur le clavier. Ce piano, depuis qu'elle tient les comptes du vieux Toussaint, elle n'a pu l'ouvrir.
She is not the mother. She is not even the father's wife. She is the object of a tyrannical, ambiguous desire. Sichel emphasizes that if anything binds the father to her, it is a desire verging on destruction. He has made her his slave, speaking of his attachment to her as rooted in some charm emanating from her piano talent—particularly a little finger that struck the keys so deftly. But since she began managing old Toussaint's accounts, she has not opened that piano.
Cette Sichel a donc son idée. Cette idée, nous la verrons fleurir sous la forme de l'arrivée brusque du nommé Louis de Coûfontaine au point où se nouera le drame. Car cette arrivée n'est pas sans provoquer chez le vieux père une véritable prise aux tripes, un véritable fléchissement de peur abjecte — C'est-y qu'il vient ?, s'écrie-t-il soudain, lâchant le beau langage dont il vient de se servir une minute avant pour décrire à la jeune femme dont je viens de parler les sentiments poétiques qui l'unissent à Sichel, c'est-y qu'il vient ?
This Sichel has her own idea. We shall see it blossom through Louis de Coûfontaine's sudden arrival at the drama's climax. For this arrival provokes in the old father a visceral fear, a collapse into abject terror—"Is he comin'?" he suddenly cries out, dropping the refined language he had just used to describe to the young woman (of whom we were speaking) the poetic sentiments binding him to Sichel. "Is he comin'?"
Il vient bien en effet, et il vient ramené par une opération de coulisse, par une petite lettre d'avertissement de la nommée Sichel. Il vient au centre, et la pièce culminera dans une sorte de singulière partie carrée, pourrait-on dire, si ne s'y surajoutait le personnage du père de Sichel, le vieil Ali Habenichts — haben nichts, qui n'a rien, c'est un jeu de mots — le vieil usurier, sorte de doublure de Toussaint Turelure, à travers lequel celui-ci trafique cette opération compliquée qui consiste à reprendre pièce à pièce, et morceau par morceau, à son propre fils, les biens des Coûfontaine dont ce fils a eu le tort de lui réclamer à coups de papier timbré l'héritage, dès sa majorité.
He does indeed come, summoned through backstage maneuvering—a little warning note from Sichel. He enters the center, and the play culminates in a peculiar four-handed game, one might say, were it not for the addition of Sichel's father, old Ali Habenichts ("haben nichts"—"have nothing"—a play on words), the usurer who serves as Toussaint Turelure's double. Through him, Turelure orchestrates the intricate operation of reclaiming piece by piece—from his own son—the Coûfontaine estates, which the son foolishly demanded through legal writ upon coming of age.
Vous voyez comment tout se boucle. Ce n'est pas pour rien que j'ai évoqué la thématique balzacienne. La circulation, le métabolisme, le conflit sur le plan de l'argent est doublé de la rivalité affective. Le vieux Toussaint Turelure voit précisément dans son fils ce sur quoi l'expérience freudienne a porté notre attention, un autre lui-même, une répétition de lui-même, une figure née de lui-même dans laquelle il ne peut voir qu'un rival. Et quand son fils, tendrement, tente à un moment de lui dire Est-ce que je ne suis pas un vrai Turelure ?, il lui répond rudement — Oui sans doute, mais il y en a déjà un, ça suffit. Pour ce qui est de Turelure, je suffis bien à remplir son rôle. Autre thématique où nous pouvons reconnaître ce qu'introduit la découverte freudienne.
You see how everything interlocks. My evocation of Balzacian thematics is no accident. The circulation and metabolism of monetary conflict are doubled by affective rivalry. Old Toussaint Turelure sees in his son precisely what Freudian experience has drawn to our attention: another himself, a repetition of himself, a figure sprung from his own being that he can only perceive as a rival. When his son tenderly asks, "Am I not a true Turelure?" he harshly retorts: "Yes indeed, but there's already one—that's enough. As for Turelure, I suffice to fill the role." Another thematics where we recognize Freud's discovery.
Aussi bien n'est-ce pas là tout. Et nous en arrivons à ce qui vient à culminer après un dialogue où il a fallu que Lumîr, la maîtresse deLouis de Coûfontaine, dresse celui-ci par tous les coups de fouet de l'injure directement adressée à son amour-propre, à sa virilité narcissique comme nous disons, et dévoile au fils de quelles propositions elle est l'objet de la part du père, de ce père qui, par ses trames, veut le pousser à ce terme de faillite où il se trouve acculé quand commence le drame, ce père qui, non seulement lui ravira sa terre qu'il va racheter à bon marché grâce à ses intermédiaires d'usure, mais aussi bien va lui ravir sa femme. Bref, Lumîr arine la main de Louis de Coûfontaine contre son père. Et nous assistons sur la scène à ce meurtre si bien préparé par la stimulation de la femme, qui se trouve ici, non pas seulement la tentatrice, mais celle qui combine, qui fait tout l'artifice du crime autour de quoi va se faire l'avènement de Louis de Coûfontaine lui-même à la fonction de père.
Yet this is not all. We arrive at what culminates after a dialogue where Lumîr, Louis de Coûfontaine's mistress, must whip him into shape through the lash of insults directed at his self-love, at his narcissistic virility as we say, while revealing to the son what propositions she has received from the father—this father who, through his schemes, seeks to push him toward the bankruptcy in which he finds himself cornered as the drama begins. This father who will not only seize his land by repurchasing it cheaply through usurious intermediaries, but will also steal his wife. In short, Lumîr arms Louis de Coûfontaine’s hand against his father. And we witness on stage this murder so meticulously prepared by the woman’s provocation—here not merely the temptress, but the one who orchestrates, who engineers the entire artifice of the crime through which Louis de Coûfontaine himself will ascend to the paternal function.
À ce meurtre que nous voyons se dérouler sur la scène, l'autre scène du meurtre du père, les deux femmes se trouvent en somme avoir collaboré. Comme le dit quelque part Lumîr, c'est Sichel qui m'a donné cette idée. Et en effet, c'est lors de leur premier entretien que Sichel a fait surgir dans l'imagination de Lumîr cette dimension — à savoir que le vieux qui est là, animé d'un désir, personnage que dresse devant nous Claudel, est un père bafoué, et, si je puis dire, un père joué. Le père joué est, certes, le thème fondamental de la comédie classique, mais il faut ici entendre joué dans un sens qui va plus loin encore que le leurre et la dérision — il est joué, si l'on peut dire, aux dés, il est joué parce qu'il est en fin de compte un élément passif dans la partie, comme il est expressément évoqué dans les répliques qui terminent le dialogue des deux femmes.
To this murder unfolding on stage—the other scene of the father’s murder—both women have in essence collaborated. As Lumîr remarks elsewhere, "It was Sichel who gave me the idea." Indeed, during their first encounter, Sichel implanted in Lumîr’s imagination this dimension: namely, that the old man before them, driven by desire—a character Claudel starkly portrays—is a father scorned, a father being played, if I may say. The father being played is certainly the fundamental theme of classical comedy, but here we must hear "played" (joué) in a sense that extends beyond mere deception and derision. He is played, so to speak, at dice; he is played because he ultimately remains a passive element in the game, as explicitly evoked in the lines concluding the two women’s dialogue.
Après s'être ouvertes mutuellement et jusqu'au fond leurs pensées, l'une dit à l'autre — Jouez votre jeu, je joue le mien, j'ai mes atouts aussi, toutes deux contre le mort. C'est précisément à ce moment que Toussaint Turelure fait son entrée — Eh bien ! qui est-ce qui parle de mort ? —. Nous discutons les principes du whist et le coup d'hier soir : les faibles et les forts du mort. Et là-dessus le vieux Toussaint, qui ne doute pas de ce dont il s'agit, réplique en faisant quelques plaisanteries sur ce qu'on lui a laissé dans cette partie, à savoir naturellement les honneurs. Élégance bien française à laquelle il est fait tout le temps allusion — C'est un vrai Français ! a dit Sichel à Lumîr. Et vous obtiendrez tout de lui, caril aime les femmes, ah! c'est un vrai Français Excepté de l'argent, l'argent, pouah.
After mutually laying bare their innermost thoughts, one says to the other: "Play your game, I’ll play mine. I too have my trump cards—both of us against the dead." Precisely at this moment, Toussaint Turelure enters: "Well now! Who speaks of death?" "We were discussing the principles of whist and last night’s hand: the weak and strong suits of the dummy." Whereupon old Toussaint, who has no doubt about what is at stake, retorts with jests about what was left to him in this game—naturally, the honors. A quintessentially French elegance constantly alluded to—"He’s a true Frenchman!" Sichel told Lumîr. "You’ll get anything from him, for he loves women—ah, a true Frenchman! Except money. Money—ugh."
N'est-il pas frappant de voir resurgir l'image de la partie carrée, ici celle du whist, que j'ai maintes fois évoquée, en un autre sens, pour désigner la structure de la position analytique?
Is it not striking to see the image of the square game resurface here—the whist game I have often invoked in another sense to designate the structure of the analytic position?
Le père, avant que la scène du drame se passe, est déjà mort, ou presque. Il n'y a plus qu'à souffler dessus. Et c'est bien en effet ce que nous allons voir. Il y a là un dialogue dont la codimensionalité du tragique et du bouffon mériterait que nous en fassions ensemble la lecture, car, à la vérité, c'est une scène qui mérite, dans la littérature universelle, d'être retenue comme assez unique dans ce genre à la fin des fins, et les péripéties mériteraient aussi que l'on s'y arrête, si nous avions seulement ici à faire de l'analyse littéraire. Malheureusement, il faut que j'aille un peu plus vite que je ne désirerais si je devais vous en faire savourer tous les détours.
The father, before the dramatic scene unfolds, is already dead or nearly so. One need only blow on him. And this is indeed what we shall witness. There is a dialogue here whose co-dimensionality of tragic and farcical elements would merit a joint reading, for in truth, this scene holds a unique place in universal literature as a singular hybrid genre. The intricacies deserve pause, were we here merely to conduct literary analysis. Unfortunately, I must proceed more swiftly than I would wish to fully savor all its convolutions.
Quoi qu'il en soit, il est bien beau de voir à l'un de ces détours le fils adjurer le père de lui donner ces fameux vingt mille francs dont il sait et pour cause, puisque toute l'affaire, Turelure l'a tramée depuis longtemps par l'intermédiaire de Sichel qu'il les a dans sa poche, qu'ils font une bosse sur lui, de les lui laisser, de les lui céder pour lui permettre, non pas seulement de tenir ses engagements, non pas seu- lement de restituer une dette sacrée, non pas seulement d'éviter de perdre ce qu'il possède, lui, le fils, mais bien de ne pas se voir réduit à n'être plus qu'uri serf sur la terre même où il a engagé toute sa passion. Car cette terre près d'Alger dont il s'agit, c'est là que Louis de Coûfontaine a été chercher le rejet au sens de quelque chose qui a rejailli et qui rejette, au sens du rejeton le rejet de son être, de sa solitude, de cette déréliction où il s'est toujours senti, lui dont il sait que sa mère ne l'a pas voulu, que son père ne l'a jamais, dit-il, observé grandir qu'avec inquiétude.
Be that as it may, it is remarkable to observe at one of these turns the son adjuring the father to hand over the famous twenty thousand francs—which he knows (and for good reason, since Turelure has long plotted this through Sichel’s mediation) are bulging in his pocket—to relinquish them so he might not only honor his commitments, not only restore a sacred debt, not only avoid losing his possessions, but above all escape being reduced to a serf on the very land into which he has poured his passion. For this land near Algiers at stake is where Louis de Coûfontaine sought rejection in the sense of something that has surged back—rejection as offshoot (rejeton)—the rejection of his being, his solitude, that dereliction he has always felt, he whose mother never wanted him, whose father, he says, never watched him grow except with unease.
C'est de la passion d'une terre, c'est du retour vers ce dont il se sent chassé, à savoir de tout recours à la nature, c'est de cela qu'il s'agit. Et à la vérité, il y a là un thème qui vaudrait bien que l'on considère dans la genèse historique de ce que l'on appelle le colonialisme, et qui est celui d'une émigration qui n'a pas seulement envahi des pays colonisés, mais qui a aussi ouvert des pays vierges. La ressource donnée à tous les enfants perdus de la culture chrétienne vaudrait bien qu'on l'isolecomme un ressort éthique, que l'on aurait tort de négliger au moment où l'on en mesure les conséquences.
It concerns the passion for a land, the return to that from which he feels expelled—namely, any recourse to nature. In truth, there is here a theme worthy of consideration in the historical genesis of what is called colonialism: that of an emigration that has not merely invaded colonized countries but also opened virgin territories. The resource offered to all the lost children of Christian culture merits isolation as an ethical spring, one we would err in neglecting when measuring its consequences.
C'est au moment donc où ce Louis se voit au point où culmine l'épreuve de force entre son père et lui, qu'il sort les pistolets, dont sa main a été armée par Lumir.
It is at the moment when Louis finds himself at the climax of the showdown between his father and himself that he draws the pistols with which Lumîr has armed his hand.
Ces pistolets sont deux. Je vous prie de vous y arrêter un instant. C'est l'artifice dramaturgique à proprement parler, c'est l'astuce, le raffinement. Ce dont on l'a armé, c'est de deux pistolets — deux pistolets, je vous le dis tout de suite, qui ne vont pas partir, bien qu'ils soient chargés.
These pistols are two in number. I ask you to pause here briefly. This is the dramaturgical artifice proper—the trick, the refinement. What he has been armed with are two pistols. Two pistols, I tell you at once, which will not fire, though they are loaded.
C'est le contraire de ce qui se passe dans un passage célèbre du Sapeur Camember. On donne au soldat Pidou une lettre du général. Regarde, dit-il, cette lettre, elle n'est pas chargée, ce n'est pas que le général n'en ait pas les moyens, mais elle n'est pas chargée. Eh bien, cela ne va pas l'empêcher de partir tout de même. Là c'est le contraire. Malgré qu'ils soient chargés tous les deux par les soins de Lumîr, les pistolets ne partent pas. Et cela n'empêche pas le père de mourir. Il meurt de peur, le pauvre homme, et c'est bien ce à quoi on s'attendaif depuis toujours, puisque aussi bien, c'est expressément à ce titre que Lumir avait remis à Louis de Coûfontaine un des pistolets, le petit, en lui disant — Celui-là, il est chargé, mais à blanc, il fera du bruit simplement, et il est possible que ça suffise à ce que l'autre fasse couic, Si ça ne suffit pas, alors tu te serviras du grand, qui, celui-là, a ung balle.
This is the opposite of what occurs in a famous passage from Le Sapeur Camember. The soldier Pidou is given a letter from the general. "Look," he says, "this letter—it isn’t loaded. Not that the general lacks the means, but it’s not loaded." Well, that doesn’t stop it from going off anyway. Here, it is the reverse. Though both pistols have been loaded by Lumîr’s care, neither fires. And this does not prevent the father from dying. He dies of fright, the poor man, which is precisely what we always expected, since Lumîr expressly handed Louis de Coûfontaine one of the pistols—the small one—saying: "This one is loaded with blanks. It will only make noise, and perhaps that will suffice to make the other croak. If not, then you’ll use the large one, which has a real bullet."
Louis a fait ses écoles sur le terrain d'une terre que l'on défriche,7 mais aussi que l'on n'acquiert pas, cela est très bien indiqué dans le texte, sans quelques manœuvres de dépossession un peu rudes, et assurément, au second coup, il n'y a pas à craindre que la main de celui qui appuiera sur la gâchette tremble plus que pour le premier. Comme dira plus tard Louis de Coûfontaine, il n'aime pas les ater- moiements. Ce n'est pas de gaieté de cœur qu'il ira jusque-là, mają puisqu'on y est, dit-il, les deux pistolets seront tirés en même temps,
Louis was schooled on land being cleared—land one does not acquire, as the text makes clear, without some rather ruthless maneuvers of dispossession. And assuredly, with the second shot, there is no fear that the hand pulling the trigger will tremble more than for the first. As Louis de Coûfontaine later says, he dislikes procrastination. It is not with a light heart that he will go that far, but "since we’re here," he declares, "both pistols will be fired at once."
Or, comme je vous le dis, chargés ou pas, l'un comme l'autre, aucurf ne part. Il n'y a que du bruit, mais ce bruit suffit, et, comme le décrit très joliment l'indication du scénario dans le texte, le vieux s'arrête lès yeux exorbités, la mâchoire avalée. Nous avons parlé la dernière foîlde quelque grimace de la vie, ici la grimace de la mort n'est pas élégante. Et ma foi, l'affaire est faite.
Now, as I tell you, loaded or not, neither fires. There is only noise—but this noise suffices. As the stage directions in the text neatly describe, the old man stops dead, eyes bulging, jaw slack. Last time we spoke of a grimace of life; here, the grimace of death is not elegant. And indeed, the deed is done.
Je vous l'ai dit, et vous le voyez, tous les raffinements quant à la dimension imaginaire du père sont ici fort bien articulés. Même dans l'ordre de l'efficacité l'imaginaire peut suffire, on nous le démontre par l'image. Mais pour que les choses soient encore plus belles, la nommée Lumîr fait à ce moment-là sa rentrée.
As I said, and as you see, all refinements concerning the imaginary dimension of the father are here sharply articulated. Even in the order of efficacy, the imaginary can suffice—this is demonstrated to us through imagery. But to make matters even finer, the aforementioned Lumîr makes her reappearance at this moment.
Bien sûr, le garçon n'est pas absolument calme. Il n'a aucune espèce de doute qu'il est bien parricide, parce que d'abord, il a parfaitement voulu tuer son père, et que, somme toute, il l'a fait. Les termes et le style des propos conclusifs qui s'échangent à ce niveau valent la peine que l'on s'y arrête, et je vous prie de vous y reporter. Ils ne manquent pas d'une grande rudesse, d'une grande saveur. J'ai pu observer qu'à certaines oreilles, et non des moindres, et qui ne sont pas sans mérite, Le Pain dur comme L'Otage peuvent paraître des pièces un peu ennuyeuses. J'avoue que, moi, je ne trouve pas, pas du tout ennuyeux tous ces détours. C'est assez sombre. Ce qui nous déroute, c'est que ce sombre joue exactement en même temps qu'une sorte de comique dont il faut bien dire que la qualité peut paraître un peu trop acide. Mais néanmoins, ce ne sont pas moindres mérites.
Of course, the young man is not entirely calm. He has no doubt whatsoever that he is indeed a parricide, for he fully intended to kill his father and, in the end, did so. The terms and style of the concluding exchanges at this juncture merit close attention, and I urge you to consult them. They are not lacking in great roughness and flavor. I have observed that to certain ears—not the least discerning, and not without merit—Hard Bread and The Hostage might seem somewhat tedious plays. For my part, I confess I find all these twists not at all boring. It is rather somber. What disorients us is that this darkness coexists with a kind of comedy whose quality may strike one as a bit too acrid. Yet these are no lesser merits.
La question, c'est tout de même — Où entend-on nous mener? Qu'est-ce qui nous passionne là-dedans? Je suis bien sûr qu'en fin de compte, cette démolition du guignol de père, massacré dans le genre bouffon, n'est pas de nature à susciter en nous des sentiments bien nettement localisés, ni localisables.
The question remains: Where are we being led? What here captivates us? I am quite certain that in the end, this demolition of the father-puppet, massacred in buffoonish fashion, does not elicit in us any clearly localized—or localizable—sentiments.
Ce qui est tout de même assez joli, c'est de voir sur quoi se termine cette scène, à savoir que Louis de Coûfontaine dit — Stop, arrêt. Une fois la croix faite sur l'acte, pendant que la fille escamote le portefeuille dans la poche du père, il dit — Une minute, un détail, permets-moi de vérifier quelque chose. Il renverse le petit pistolet, il trifouille dedans avec ces choses dont on se servait à l'époque pour charger les armes, et il voit que le petit pistolet aussi était chargé, ce dont il fait la remarque à la passionnante personne qui s'est trouvée armer son bras. Elle le regarde, et elle n'a d'autre réponse qu'un gentil rire.
What is rather delightful is seeing how this scene concludes. Louis de Coûfontaine declares: "Stop. Halt." Once the act is crossed out, while the girl swiftly pockets the wallet from the father’s coat, he says: "A moment—a detail. Let me check something." He empties the small pistol, fiddles with the loading tools of the era, and discovers that the small pistol was also loaded—a fact he remarks upon to the passionate woman who armed his hand. She gazes at him and offers no reply but a sweet laugh.
Cela n'est-il pas aussi de nature à soulever pour nous quelque pro- blème ? Qu'est-ce que veut dire le poète? Nous le saurons assurément au troisième acte, quand nous verrons s'avouer la véritable nature decette Lumîr, que nous n'avons vue jusqu'ici que dans des traits ni som bres, ni fanatiques. Nous verrons quelle est la nature du désir de cette Lumîr. Que ce désir puisse aller pour elle, qui se considère comme destinée, et de façon certaine, au suprême sacrifice, à la pendaison par laquelle elle finira certainement, et par quoi la suite de l'histoire nouš indique qu'elle finit en effet, n'exclut pas que sa passion pour son amant; celui qui est véritablement pour elle son amant, Louis de Coûfontaine, n'aille jusqu'à vouloir pour lui la fin tragique, par exemple, de l'échafaud.
Does this not also raise a certain problem for us? What does the poet mean? We will assuredly learn this in the third act, when we witness the true nature of this Lumîr — whom we have thus far seen only through traits neither dark nor fanatical — being confessed. We shall see what constitutes the desire of this Lumîr. That her desire might drive her, who considers herself destined with absolute certainty for supreme sacrifice through the hanging by which she will assuredly end — and indeed, history’s continuation shows she does — does not exclude her passion for her lover, the one who truly holds this status for her, Louis de Coûfontaine, extending even to wanting for him a tragic end upon the scaffold.
Cette thématique de l'amour lié à la mort, et, à proprement parler, de l'amant sacrifié, nous est littérairement éclairée par ce que l'or trouve dans Le Rouge et le Noir, à l'horizon de l'histoire des deux Ea Mole, le La Mole décapité dont une femme est censée avoir recueilli la tête, et Julien Sorel, dont une Mlle de La Mole, imaginaire-celle-là, va également rejoindre la dépouille, et embrasser la tête tranchée. La nature extrême du désir de Lumîr est bien là ce qu'il convient de retenir. C'est dans la voie de ce désir, de cet amour qui ne vise à rien qu'à se consumer en un instant extrême, c'est vers cet horizon que Lumîr appelle Louis de Coûfontaine. Mais celui-ci, parricide, rentré dans son héritage par le meurtre de son père, mais aussi entré en une autre dimension que celle qu'il a jusque-là connue, va devenir dès lors un autre Turelure, un autre personnage sinistre, dont Claudel ne nous épargnera pas non plus, dans la suite, la caricature.
This thematic of love bound to death — more precisely, of the sacrificed lover — finds literary illumination in what one encounters in The Red and the Black, at the horizon of the La Mole family history: the decapitated La Mole whose head a woman is said to have preserved, and Julien Sorel, whose (imaginary) Mlle de La Mole likewise approaches the remains to kiss the severed head. The extreme nature of Lumîr’s desire is indeed what must be retained here. It is along the path of this desire, this love aiming solely to consume itself in an extreme instant, that Lumîr summons Louis de Coûfontaine. But he, having become a parricide by murdering his father to reclaim his inheritance, now enters another dimension beyond his prior existence. From this point, he will transform into another Turelure — another sinister figure whose caricature Claudel will not spare us in subsequent works.
1. Faites bien attention qu'il devient ambassadeur. Vous auriez tort.do croire que tous ces reflets soient prodigués par Claudel sans qu'orf puisse le dire intéressé au fond de lui-même dans je ne sais quelle ambivalence. Louis refuse donc de suivre Lumir, et c'est parce qu'il ne suit pas Lumir qu'il épousera la maîtresse de son père, Sichel.
1. Note carefully that he becomes an ambassador. You would be mistaken to believe all these reflections are lavished by Claudel without his own profound implication in some ambivalence. Louis thus refuses to follow Lumîr, and it is precisely because he does not follow her that he will wed Sichel, his father’s mistress.
Je vous passe la fin de la pièce, c'est à savoir comment opère ćette sorte de reprise, cette transmutation qui le conduit, non pas seulement à faire les poches et à chausser les bottes du mort, mais aussi à entrer dans le même lit que lui. Il s'agit de sombres histoires de reconnaissante de dettes, de tout un traficotage, de toute une assurance que le père, toujours malin, avait pris avant sa mort pour faire que ceux quise lieraient à lui, et nommément si c'était Lumir, n'aient pas trop d'intérêt à sa disparition. Il avait arrangé les choses de façon à ce que son bien soit inscrit au livre des dettes de son associé obscur, Ali Habenisht et paraisse lui être dû. C'est dans la mesure où Sichel rend à Louis deCoûfontaine cette créance, qu'elle s'acquiert auprès de lui un titre véritablement abnégant. Il abnègue, comme disait Paul Valéry, son titre, en ce qu'il l'épouse, et c'est là-dessus que se termine la pièce — l'engagement de Louis de Coûfontaine et de Sichel Habenichts, la fille du compagnon d'usure de son père.
I shall spare you the play’s conclusion — namely, how this sort of reappropriation operates, this transmutation leading him not only to pick the dead man’s pockets and don his boots, but also to enter the very same bed. It involves shadowy matters of debt acknowledgment and financial scheming, all part of the father’s cunning pre-mortem arrangements to ensure that those binding themselves to him — Lumîr in particular — would have scant interest in his demise. He had structured his assets as debts owed by his obscure associate Ali Habenichts. By restoring this credit to Louis de Coûfontaine, Sichel acquires a truly self-abnegating claim over him. He "abnegues" his title, as Paul Valéry would say, by marrying her — and upon this note the play concludes: the union of Louis de Coûfontaine and Sichel Habenichts, daughter of his father’s usurious partner.
Après cette fin, on peut s'interroger encore davantage sur ce que veut dire le poète, et précisément sur le point où il en est de lui-même, de sa pensée, quand il forge ce que l'on peut bien appeler à proprement parler, maintenant que je vous l'ai racontée comme je vous la raconte, cette étrange comédie. De même qu'il y a, au début de la trilogie, une tragédie qui crève la toile, qui dépasse tout comme possibilités, comme exigence imposée à l'héroïne, à la place qu'occupe au terme son image — de même à la fin de la seconde pièce, au cœur de la trilogie claudélienne, il ne peut y avoir que l'obscurité totale d'une dérision radicale.
After this ending, one may further interrogate the poet’s meaning, particularly regarding his own standpoint when forging what we may now properly term — as I have recounted it here — this strange comedy. Just as the trilogy’s opening features a tragedy bursting through the canvas, exceeding all possibilities through demands imposed upon its heroine’s final position — so too, at the close of its second play (the trilogy’s midpoint), there remains only total obscurity of radical derision.
Cela va jusqu'à quelque chose dont certains échos peuvent nous paraître assez antipathiques, pour autant que, par exemple, la position juive, on ne sait vraiment pourquoi, se trouve y être intéressée. Car l'accent y est mis sur les sentiments de Sichel. Celle-ci articule quelle est sa position dans la vie. Il nous faut nous avancer sans plus de réluctance dans cet élément de la thématique claudélienne, et aussi bien je ne sache pas que quiconque ait jamais là-dessus imputé à Claudel des sentiments que nous pourrions qualifier, à quelque titre, de suspects. Je veux dire que la grandeur, par lui plus que respectée, exaltée, de l'ancienne Loi, n'a jamais cessé d'habiter dans sa dramaturgie les moindres personnages qui peuvent s'y rattacher. Et, pour lui, tout juif s'y rattache par essence, même si c'est un juif qui se trouve, cette ancienne Loi, la rejeter, et dire que c'est à sa fin qu'il aspire. Ce vers quoi va le juif, c'est au partage par tous de ce quelque chose qui seul est réel, et qui est la jouissance.
This extends to elements some may find antipathetic, particularly in how Jewish identity becomes implicated — for reasons unclear — through Sichel’s position. The emphasis falls on her articulated stance toward life. We must advance without reluctance into this aspect of Claudel’s thematics, though I know of none who have ever imputed to Claudel sentiments we might deem suspect here. By this I mean that the grandeur of the ancient Law — more than respected, exalted by him — has always inhabited even the most minor Jewish-connected figures in his dramaturgy. For Claudel, every Jew essentially adheres to this Law, even when rejecting it to profess longing for its end. The Jew’s trajectory leads toward universal participation in the sole real substance: jouissance.
C'est bien en effet le langage de Sichel, et c'est ainsi qu'elle se présente à nous avant le meurtre. Bien plus encore après, quand elle offre à Louis de Coûfontaine l'amour dont il se révèle qu'elle a toujours été pour lui animée.
Such is indeed Sichel’s discourse as she presents herself before the murder. Still more so afterward, when she offers Louis de Coûfontaine the love she reveals having always harbored for him.
Voilà-t-il pas encore un problème de plus qui nous est proposé dans cet étrange arrangement? Je vois bien qu'à m'être laissé entraîné à vous raconter l'histoire centrale du Pain dur, et il fallait bien que je lefasse, je ne peux plus guère aujourd'hui que vous proposer ceci. Cette pièce que peut-être l'on rejouera, que l'on a jouée quelquefois, dont on ne peut dire ni qu'elle soit mal construite ni qu'elle ne nous attache pas, ne vous semble-t-il pas qu'à la voir se clore après cette étrange péripétie, vous vous trouviez là devant une figure, comme on dit une figure de ballet, devant un chiffre qui se propose essentiellement à vous sous une forme vraiment inédite par son opacité? Voilà un scénario qui n'appelle votre intérêt que sur le plan de la plus totale énigme.
Does this not present yet another problem posed by this strange arrangement? I realize that having allowed myself to be drawn into recounting the central plot of The Hard Bread, as I had to do, I can now only offer you this: when witnessing the conclusion of this play—which may be restaged, has occasionally been performed, and cannot be called either poorly constructed or lacking in dramatic force—do you not feel confronted by a figure, as one speaks of ballet figures, by a cipher presenting itself essentially through unprecedented opacity? Here lies a scenario that engages interest solely through total enigma.
Le temps ne me permet d'aucune façon ne serait-ce que d'aborder ce qui nous permettra de la résoudre. Mais comprenez que si je vous la propose, ou si je remarque simplement qu'il n'est pas possible de ne pas faire état d'une construction semblable, apparue dans, je ne dirai pas le siècle, mais dans la décennie de la mise au jour de notre pensée du complexe d'Edipe, j'ai mes raisons.
Time permits me no approach toward resolving this. But understand that if I present it—or simply observe that we cannot ignore such a construction emerging in, I won't say this century, but in the decade marking psychoanalysis' discovery of the Oedipus complex—I have my reasons.
Comprenez pourquoi je l'amène ici, et ce qui, avec la solution que je pense apporter à cette énigme, justifie que je la soutienne si long-temps, d'une façon si détaillée, devant votre attention.
Grasp why I introduce it here, and what justifies my sustaining your attention so long with such detailed exposition—namely, the solution I propose to this enigma.
Le père.
The father.
Le père est venu au début de la pensée analytique sous une forme dont la comédie est bien faite pour nous faire ressortir tous les traits scandaleux, et cette pensée a dû articuler, comme à l'origine de la loi, un drame, dont il suffit que vous le voyiez porté sur une scène contemporaine pour en mesurer, non pas simplement le caractère criminel, mais la possibilité de décomposition caricaturale, voire abjecte comme je l'ai dit tout à l'heure. Si cela est, le problème est de savoir en quoi cela a été nécessité par notre objet, qui est bien la seule chose qui nous justifie, nous, dans notre recherche. Qu'est-ce qui rend nécessaire que cette image soit sortie à l'horizon de l'humanité? si ce n'est sa consubstantialité avec la mise en valeur, la mise en œuvre, de la dimension du désir.
The father entered analytic thought initially through a form whose comedic aspects highlight all scandalous traits. This thought had to articulate, as law's origin, a drama whose criminal character and potential for caricatural decomposition—even abjection, as I noted earlier—become measurable when staged contemporaneously. If so, the problem lies in understanding what necessitated this emergence within our field's horizon—the very thing justifying our inquiry. What necessitates this image's emergence in humanity's horizon if not its consubstantiality with desire's dimensional actualization?
En d'autres termes, je vous désigne ceci que nous tendons à repousser de notre horizon toujours plus, voire, paradoxalement, à dénier de plus en plus dans notre expérience d'analyste à savoir, la place du père. Et pourquoi? Mais simplement parce qu'elle s'efface dans touteIamesure où nous perdons le sens et la direction du désir, où notre action auprès de ceux qui se confient à nous tendrait à lui passer, à ce "désir, je ne sais quel doux licol, à lui glisser je ne sais quel soporifique, à faire usage de je ne sais quelle façon de suggérer qui le ramène au besoin. Et c'est bien pourquoi nous voyons toujours plus, et de plus en plus, au fond de cet Autre que nous évoquons chez nos patients, la mère.
In other words, I designate what we increasingly repel from our horizon—indeed, paradoxically disavow in our analytic experience—namely, the father's place. Why? Simply because it fades as we lose desire's meaning and direction. Our clinical action risks slipping desire a soporific leash through suggestion, reducing it to need. Hence we increasingly discern, in the Other our patients invoke, the mother.
Il y a quelque chose qui résiste, malheureusement, c'est que cette mère, nous l'appelons castratrice. Et pourquoi ? Grâce à quoi l'est-elle ?
Something resists here: unfortunately, we term this mother "castrating." Why? Through what agency?
Nous le savons bien dans l'expérience, et c'est bien le cordon qui nous garde au contact de cette dimension qu'il ne faut pas perdre.
We know from experience—this remains our lifeline to essential dimensions.
C'est ceci du point où nous sommes, du point de la perspective, réduite du même coup, qui est la nôtre, la mère est d'autant plus castratrice qu'elle n'est pas occupée à castrer le père.
From our narrowed perspective: the mother becomes castrating precisely by not castrating the father.
Je vous prie de vous reporter à votre expérience clinique. La mère occupée tout entière à castrer le père, ça existe, mais il n'y aurait pas à faire entrer en fonction la mère comme castratrice, s'il n'y avait pas te père, que nous le voyions ou pas, ou bien qu'il n'y en ait pas à castrer, s'il n'y avait pas au moins à titre de possibilité, qu'elle soit 'négligée ou absente, le maintien de la dimension du père, du drame tlu père, de cette fonction du père autour de quoi vous voyez bien que s'agite pour l'instant ce qui nous intéresse dans la position du transfert.
Consult your clinical experience. A mother wholly occupied with castrating the father exists, but the mother's castrating function only activates if the father—seen or unseen—remains present enough to be neglected. The father's drama sustains his function, now central to transference's position.
Nous savons bien que nous ne pouvons pas non plus opérer dans notre position d'analyste comme opérait Freud, qui prenait dans l'ana- lyse la position du père. Et c'est ce qui nous stupéfie dans sa façon d'intervenir. Et c'est pour cela que nous ne savons plus où nous fourrer parce que nous n'avons pas appris à réarticuler à partir de là quelle doit être notre position à nous. Le résultat, c'est que nous passons notre temps à dire à nos patients Vous nous prenez pour une mauvaise mère ce qui n'est tout de même pas non plus la position que nous devons adopter.
We know we cannot operate as Freud did—occupying the father's position in analysis. His interventions astonish us, leaving us directionless for having failed to rearticulate our proper stance. Hence we endlessly tell patients: "You take us for a bad mother"—hardly our rightful position either.
Le chemin sur lequel j'essaye de vous remettre, à l'aide du drame claudélien, c'est celui de replacer au cœur du problème, la castration. Car la castration est identique à ce que j'appellerai la constitution du sujet du désir comme tel non pas du sujet du besoin, non pas du sujet frustré, mais du sujet du désir. Comme j'en ai déjà assez pousséla notion devant vous, la castration est identique à ce phénomène qui fait que l'objet de son manque, au désir puisque le désir est man- que, est, dans notre expérience, identique à l'instrument même du désir, le phallus.
The path on which I attempt to guide you back, through the Claudelian drama, is that of restoring castration to the heart of the problem. For castration is identical to what I will call the constitution of the subject of desire as such — not the subject of need, nor the frustrated subject, but the subject of desire. As I have sufficiently advanced this notion before you, castration is identical to the phenomenon whereby the object of desire's lack — since desire is lack — becomes, in our experience, identical to the very instrument of desire: the phallus.
L'objet de son manque, au désir quel qu'il soit, et même sur un autre plan que le plan génital, doit, pour être caractérisé comme objet du désir, et non pas de tel ou tel besoin frustré, venir à la même place symbolique que vient remplir l'instrument même du désir, le phallus, c'est-à-dire cet instrument en tant qu'il est porté à la fonction du signifiant.
The object of desire's lack — whatever that desire may be, even on a plane other than the genital — must, to be characterized as the object of desire rather than of this or that frustrated need, come to occupy the same symbolic position filled by desire’s very instrument: the phallus. That is, this instrument insofar as it is elevated to the function of the signifier.
C'est ce que je vous montrerai la prochaine fois avoir été articulé par le poète, par Claudel, quoi qu'il en ait, et quoiqu'il ne soupçonnât absolument pas dans quelle formulation sa création pourrait un jour venir à être inscrite. Elle n'en est que plus convaincante, de même qu'il est tout à fait convaincant de voir Freud énoncer par avance dans La Science des rêves les lois de la métaphore et de la métonymie.
This is what I will show you next time has been articulated by the poet Claudel, regardless of his own awareness, and despite his utter ignorance of how his creation might one day be formulated. Its persuasiveness remains undiminished, just as it is utterly convincing to see Freud prefigure in The Interpretation of Dreams the laws of metaphor and metonymy.
Et pourquoi cet instrument est-il porté à la fonction de signifiant? Justement pour remplir cette place dont je viens de parler, qui est symbolique. Quelle est-elle, cette place? Eh bien, elle est justement la place du point mort occupé par le père en tant que déjà mort. Je veux dire que, du seul fait que le père est celui qui articule la loi, la voix ne peut que défaillir derrière. Aussi bien, ou bien il fait défaut comme présence, ou bien, comme présence, il n'est que trop là. C'est ce point où tout ce qui s'énonce repasse par zéro, entre le oui et le non. Ce n'est pas moi qui l'ai inventée, cette ambivalence radicale entre le zist et le zest, pour ne pas parler chinois, ou entre l'amour et la haine, entre la complicité et l'aliénation. Pour tout dire, la loi, pour s'instaurer comme loi, nécessite comme antécédent la mort de celui qui la supporte.
And why is this instrument elevated to the function of the signifier? Precisely to fill the symbolic position I just mentioned. What is this position? It is none other than the deadlock point occupied by the father as already dead. By this I mean that from the mere fact of the father articulating the law, the voice behind it can only falter. Thus, either the father is lacking as presence, or as presence, he is all too present. This is the point where all enunciated meaning loops back through zero, between yes and no. It is not I who invented this radical ambivalence between zist and zest (so to speak), or between love and hatred, complicity and alienation. To put it plainly: for the law to establish itself as law, it requires as antecedent the death of its bearer.
Qu'il se produise à ce niveau le phénomène du désir, c'est ce qu'il ne suffit pas simplement de dire. Il nous faut encore repérer cette béance radicale, et c'est pour cette raison que je m'efforce de fomenter devant vous les schémas topologiques qui nous le permettent. En effet, cette béance se développe, et le désir achevé n'est pas simplement ce point, mais ce que l'on peut appeler un ensemble dans le sujet, dont j'essaye non seulement de vous illustrer la topologie dans un sens para-spatial, mais aussi de marquer les temps. L'explosion au bout dequoi se réalise la configuration du désir se décompose en trois temps, et vous pouvez le voir marqué dans les générations. C'est pour cette raison qu'il n'y a pas besoin, pour situer la composition du désir chez un sujet, de remonter dans une récurrence à perpète jusqu'au père Adam. Trois générations suffisent.
That the phenomenon of desire arises at this level is not sufficient to merely state. We must further locate this radical gap, which is why I strive to elaborate topological schemas before you. Indeed, this gap unfolds, and fulfilled desire is not merely this point but what may be called an ensemble within the subject — whose topology I attempt to illustrate not only in a para-spatial sense but also through its temporal phases. The explosion through which desire’s configuration realizes itself decomposes into three stages, marked across generations. This is why there is no need, when situating a subject’s composition of desire, to regress infinitely to Adam. Three generations suffice.
À la première, la marque du signifiant. C'est ce que dans la com- position claudélienne illustre à l'extrême, et tragiquement, l'image de Sygne de Coûfontaine, portée jusqu'à la destruction de son être, d'avoir été totalement arrachée à tous ses attachements de parole et de foi.
In the first stage: the mark of the signifier. This is what Claudel’s composition illustrates to extremes, tragically, through the figure of Sygne de Coûfontaine — driven to the destruction of her very being by being utterly torn from all her bonds of speech and faith.
Deuxième temps. Même sur le plan poétique, les choses ne s'arrêtent pas à la poésie. Même chez des personnages créés par l'imagination de Claudel, ça aboutit à l'apparition d'un enfant. Ceux qui parlent et qui sont marqués par la parole engendrent. Il se glisse dans l'intervalle quelque chose qui est d'abord infans, et ceci, c'est Louis de Coûfon- taine. À la deuxième génération, l'objet totalement rejeté, l'objet non désiré, l'objet en tant que non désiré.
Second stage. Even on the poetic plane, things do not halt at poetry. Even in characters born of Claudel’s imagination, it culminates in the emergence of a child. Those who speak and are marked by speech engender. Something slips into the interval — first as infans, and this is Louis de Coûfontaine. In the second generation: the object fully rejected, the undesired object — the object as undesired.
Comment se configure sous nos yeux, dans cette création poétique, ce qui va en résulter à la troisième génération? — c'est-à-dire à la seule vraie. Bien sûr, elle est au niveau de toutes les autres, mais je veux dire que les autres en sont des décompositions artificielles, ce sont les antécédents de la seule dont il s'agit.
How does what results from this configure itself in the third generation — that is, the only true one? Of course, it exists at the same level as the others, but I mean that the others are artificial decompositions, antecedents to the sole generation that matters.
Comment le désir se compose-t-il entre la marque du signifiant et la passion de l'objet partiel?
How does desire compose itself between the mark of the signifier and the passion for the partial object?
C'est là ce que j'espère vous articuler la prochaine fois.
This is what I hope to articulate for you next time.
LE DÉSIR DE PENSÉE
THE DESIRE OF THOUGHT
Le dire-non.
The saying-no.
Le tragique renaît...
The tragic reawakens...
... et le désir, et le mythe, et l'innocence.
... and desire, and myth, and innocence.
L'Autre incarné en cette femme.
The Other incarnated in this woman.
1 Coûfontaine, je suis à vous! Prends et fais de moi ce que tu veux.
1 Coûfontaine, I am yours! Take me and do with me as you will.
Soit que je sois une épouse, soit que déjà plus loin que la vie, là où le corps ne sert plus,
Whether as a wife, or beyond life itself, where the body no longer serves,
Nos âmes l'une à l'autre se soudent sans aucun alliage !
Let our souls weld to one another without alloy!
Je voulais vous indiquer la revenue, tout au long du texte de la trilogie, d'un terme qui est celui où s'y articule l'amour. C'est à ces paroles de Sygne dans L'Otage, qu'aussitôt Coûfontaine va répondre.
I wished to indicate the recurrence throughout the trilogy’s text of a term articulating love. It is to Sygne’s words in The Hostage that Coûfontaine will immediately respond:
Sygne retrouvée la dernière, ne me trompez pas comme le reste. Y aura-t-il donc à la fin pour moi
Sygne, found at last, do not betray me like the rest. Will there remain for me in the end
Quelque chose à moi de solide hors de ma propre volonté ?
Something solid beyond my own will?
Tout est là en effet. Cet homme que tout a trahi, que tout a abandonné, qui mène, dit-il, cette vie de bête traquée, sans une cache qui soit sûre, se souvient de ce que 'disent les moines indiens —
All hinges here. This man, betrayed and abandoned by all, leading what he calls the life of a hunted beast without secure refuge, recalls the words of Indian monks —
que toute cette vie mauvaise
that this whole wretched life
Est une vaine apparence, et qu'elle ne reste avec nous que parce que nous bougeons avec elle.
Is but vain semblance, clinging to us only because we stir with it.
Et qu'il nous suffirait seulement de nous asseoir et de demeurer
Were we merely to sit and remain still,
Pour qu'elle passe de nous.
It would slip from us.
Mais ce sont des tentations viles; moi du moins dans cette chute de tout
But these are base temptations; I at least, amid the collapse of all,
Je reste le même, l'honneur et le devoir le même.Mais toi, Sygne, songe à ce que tu dis. Ne va pas faillir comme le reste, à cette heure où je touche à ma fin.
I remain the same, honor and duty remain the same. But you, Sygne, think of what you say. Do not fail like the rest, at this hour when I approach my end.
Ne me trompe point (...)
Do not deceive me (...)
Tel est le départ qui donne son poids à la tragédie. Sygne se trouve trahir celui-là même à qui elle s'est engagée de toute son âme. Nous retrouverons plus loin le thème de l'échange des âmes, concentré en un instant dans Le Pain dur, au cours du dialogue entre Louis et Lumîr
Such is the departure that gives weight to the tragedy. Sygne finds herself betraying the very one to whom she pledged her entire soul. We will later revisit the theme of soul-exchange, concentrated in an instant in Hard Bread, during the dialogue between Louis and Lumîr
— Loum-yir comme Claudel nous indique expressément qu'il faut prononcer le nom de la Polonaise —, quand, le parricide achevé, elle lui dit qu'elle ne le suivra pas, qu'elle ne retournera pas en Algérie avec lui, mais qu'elle l'invite à venir consommer avec elle l'aventure mortelle qui l'attend. Louis vient justement de subir la métamorphose qui en lui se consomme dans le parricide, et il refuse. Il a pourtant encore un mouvement d'oscillation, au cours duquel il s'adresse pas- sionnément à Lumir, lui disant qu'il aime comme elle est, qu'il n'y a qu'une seule femme pour lui. À quoi Lumir elle-même, captivée par cet appel de la mort qui donne la signification de son désir, lui répond —
— Loum-yir, as Claudel expressly instructs us to pronounce the name of the Polish woman — when, after the parricide is accomplished, she tells him she will not follow him, will not return to Algeria with him, but invites him to consummate with her the mortal adventure awaiting her. Louis has just undergone the metamorphosis consummated within him through parricide, and he refuses. Yet he still wavers momentarily, passionately addressing Lumîr, declaring he loves her as she is, that there is only one woman for him. To this, Lumîr herself, captivated by death’s call that gives meaning to her desire, responds —
C'est vrai qu'il n'y en a qu'une seule pour toi?
Is it true there is only one for you?
Ah, je sais que c'est vrai! Ah, dis ce que tu veux !
Ah, I know it is true! Ah, say what you will!
Il y a tout de même en toi quelque chose qui me comprend et qui est mon frère!
There is still something in you that understands me and is my brother!
Une rupture, une lassitude, un vide qui ne peut pas être comblé.
A rupture, a weariness, a void that cannot be filled.
Tu n'es plus le même qu'aucun autre. Tu es seul.
You are no longer like any other. You are alone.
A jamais tu ne peux plus cesser d'avoir fait ce que tu as fait (doucement), parricide !
Forever you cannot undo having done what you have done (softly), parricide!
Nous sommes seuls tous les deux dans cet horrible désert.
We are both alone in this horrid desert.
Deux âmes humaines dans le néant qui sont capables de se donner l'une à l'autre.
Two human souls in the void, capable of giving themselves to one another.
Et en une seule seconde, pareille à la détonation de tout le temps qui s'anéantit, de remplacer toutes choses l'un par l'autre !
And in a single second, like the detonation of all time annihilating itself, to replace all things with one another!
N'est-ce pas qu'il est bon d'être sans aucune perspective? Ah, si la vie était longue,
Is it not good to have no prospects? Ah, if life were long,
Cela vaudrait la peine d'être heureux. Mais elle est courte et il y a moyen de la rendre plus courte encore.Si courte que l'éternité y tienne!
It would be worth being happy. But it is short, and there is a way to make it shorter still. So short that eternity fits within it!
LOUIS: Je n'ai que faire de l'éternité!
LOUIS: I care nothing for eternity!
LUMIR: Si courte que l'éternité y tienne! Si courte que ce monde y tienne dont nous ne voulons pas et ce bonheur dont les gens font tant d'affaires!
LUMÎR: So short that eternity fits within it! So short that this world we reject and the happiness people fuss over fit within it!
Si petite, si serrée, si stricte, si raccourcie, que rien autre chose que nous deux y tienne!
So small, so tight, so strict, so shrunken, that nothing but us two fits!
Et elle reprend plus loin
And she continues further:
Et moi, je serai la Patrie entre tes bras, la Douceur jadis quittée, la terre de Ur, l'antique Consolation!
And I shall be the Homeland in your arms, the Sweetness once forsaken, the land of Ur, the ancient Consolation!
Il n'y a que toi avec moi au monde, il n'y a que ce moment seul enfin où nous nous serons aperçus face à face!
There is only you with me in the world, only this sole moment when we finally face one another!
Accessibles à la fin jusqu'à ce mystère que nous renfermons.
At last accessible to the mystery we enclose.
Il y a moyen de se sortir l'âme du corps comme une épée, loyal, plein d'honneur, il y a moyen de rompre la paroi.
There is a way to draw the soul from the body like a sword — loyal, full of honor — a way to breach the barrier.
Il y a moyen de faire un serment et de se donner tout entier à cet autre qui seul existe.
A way to swear an oath and give oneself wholly to this other who alone exists.
Malgré l'horrible nuit et la pluie, malgré cela qui est autour de nous le néant,
Despite the dreadful night and rain, despite the void surrounding us,
Comme des braves!
Like the brave!
De se donner soi-même et de croire à l'autre tout entier!
To give oneself and believe wholly in the other!
De se donner et de croire en un seul éclair!
To give and believe in a single flash!
Chacun de nous à l'autre et à cela seul!
Each of us to the other and to that alone!
Tel est le désir exprimé par celle qui, après le parricide, est par Louis écartée de lui-même, pour épouser, comme il est dit, la maîtresse de son père. C'est là le tournant de la transformation de Louis, et c'est ce qui va nous conduire aujourd'hui à nous interroger sur le sens de ce qui va naître de lui, à savoir cette figure féminine qui, à l'aube du troisième terme de la trilogie, répond à la figure de Sygne Pensée de Coûfontaine.
Such is the desire expressed by she who, after the parricide, is cast aside by Louis himself, to marry, as it is said, his father’s mistress. This marks the turning point in Louis’ transformation and leads us today to interrogate the meaning of what will emerge from him: the feminine figure who, at the dawn of the trilogy’s third act, mirrors Sygne Pensée de Coûfontaine.
C'est autour d'elle que nous allons nous interroger sur ce qu'a voulu dire là Claudel.
It is around her that we shall question what Claudel intended here.
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S'il est facile et d'usage de se débarrasser de toute parole qui s'articule hors des voies de la routine en disant C'est du Untel et vous savez qu'on ne se fait pas faute de le dire à propos de quelqu'un qui dans l'instant vous parle, il semble que personne ne songe même à s'en étonner à propos du poète. On se contente d'accepter sa singularité. Et devant les étrangetés d'un théâtre comme celui de Claudel, personne ne songe plus à s'interroger sur les invraisemblances et les traits de scandale où il nous entraîne, et sur ce qu'en fin de compte pouvaient bien être sa visée chrétienne et son dessein.
If it is easy and customary to dismiss any speech articulated outside routine channels by saying That’s just So-and-So — and you know this is said freely of whoever addresses you in the moment — it seems no one even thinks to find it strange when applied to the poet. One simply accepts his singularity. Confronted with the oddities of a theater like Claudel’s, no one considers questioning the implausibilities and scandalous turns he leads us into, nor what his Christian vision and design ultimately aimed for.
Pensée de Coûfontaine, dans la troisième pièce, Le Père humilié, qu'est-ce que c'est qu'elle veut dire? Nous allons nous interroger sur la signification de Pensée de Coûfontaine comme sur celle d'un per- sonnage vivant. Il s'agit du désir de Pensée de Coûfontaine, du désir de Pensée. Et le désir de Pensée, nous allons y trouver, bien sûr, la pensée même du désir.
Pensée de Coûfontaine, in the third play The Humiliated Father — what does she signify? We shall inquire into the meaning of Pensée de Coûfontaine as a living character. It concerns the desire of Pensée de Coûfontaine, the desire of Pensée. And in the desire of Pensée, we will discover, of course, the very thought of desire.
N'allez pas croire que ce soit là interprétation allégorique. Ces personnages ne sont des symboles que pour autant qu'ils jouent au cœur de l'incidence du symbolique sur une personne. Et l'ambiguïté des noms qui leur sont par le poète conférés est là pour nous indiquer qu'il est légitime de les interpréter comme des moments de l'incidence du symbolique sur la chair même.
Do not mistake this for allegorical interpretation. These characters are symbols only insofar as they act at the core of the symbolic’s impact on a person. The ambiguity of the names the poet bestows upon them signals that it is legitimate to interpret them as moments where the symbolic imprints itself on flesh itself.
Il serait facile de nous amuser à lire dans l'orthographe même donnée par Claudel à ce nom si singulier, Sygne. Le mot commence par un S, et il est vraiment là comme une invite à y reconnaître un signe. Il y a en plus ce changement imperceptible, la substitution de l'y à l'i, l'on pourrait reconnaître dans cette surimposition de la marque, par quelque chose qui vient rencontrer par je ne sais quelle convergence, par une géomancie cabalistique, notre $, par quoi je vous montrais que l'imposition du signifiant sur l'homme est à la fois ce qui le marque et ce qui le défigure.
It would be easy to amuse ourselves reading into the orthography Claudel gives this singular name, Sygne. The word begins with an S, truly an invitation to recognize a sign [signe]. There is also the imperceptible shift — the substitution of y for i — where one might detect in this superimposition of a mark, through some cabalistic geomancy, our $, through which I showed you that the imposition of the signifier upon man both marks and disfigures him.
À l'autre bout, Pensée. Ici le mot est laissé intact, et pour voir ce que veut dire cette Pensée du désir il nous faut bien repartir sur ce que signifie dans L'Otage la passion subie de Sygne.La première pièce de la trilogie nous a laissés pantelants sur cette figure de la sacrifiée qui fait signe que Non, sur la marque du signifiant portée à son degré suprême, le refus porté à une position radicale. C'est ce qu'il nous faut sonder.
At the other end, Pensée. Here the word remains intact, and to grasp what this Pensée of desire signifies, we must return to the meaning of Sygne's endured passion in The Hostage. The trilogy's first play leaves us breathless before this figure of the sacrificed one who signals "No" - the signifier's mark carried to its supreme degree, refusal elevated to a radical position. This is what we must plumb.
En sondant cette position, si nous savons l'interroger, nous y retrou- vons un terme qui nous appartient à nous, de par notre expérience, au plus haut degré. Si vous vous souvenez de ce que je vous ai appris en son temps à plusieurs reprises, ici et ailleurs, au séminaire et à la Société, je vous ai priés de réviser l'usage qui est fait aujourd'hui en analyse du terme de frustration. C'était pour inciter à revenir à ce que veut dire, dans le texte de Freud où jamais ce terme n'est employé, le mot original de la Versagung, pour autant que son accent peut être mis bien au-delà, et bien plus profondément, que toute frustration concevable.
In probing this position, if we know how to question it, we rediscover a term that belongs to us analysts through our daily experience. Recall what I've taught you repeatedly - here, elsewhere, in seminars and Society meetings - urging you to reconsider today's analytic usage of "frustration." This was to encourage returning to Freud's original term Versagung, whose implications extend far beyond any conceivable frustration.
Versagung implique le défaut à la promesse, et le défaut à une pro- messe pour quoi déjà tout a été renoncé, c'est là la valeur exemplaire du personnage et du drame de Sygne. Ce à quoi il lui est demandé de renoncer, c'est ce dans quoi elle a engagé toutes ses forces, à quoi elle a lié toute sa vie, et qui était déjà marqué du signe du sacrifice. Cette dimension au second degré, au plus profond du refus par l'opération du verbe, peut être ouverte à une réalisation abyssale. Voilà ce qui est posé à l'origine de la tragédie claudélienne, et nous ne pouvons y rester indifférents, ni le considérer simplement comme l'extrême, l'excessif, le paradoxe, d'une sorte de folie religieuse, puisque, bien au contraire, comme je vais vous le montrer, c'est là justement où nous sommes placés, nous, hommes de notre temps, dans la mesure même où cette folie religieuse nous fait défaut.
Versagung implies the defect in the promise, the failure of a promise for which everything had already been renounced - this being Sygne's exemplary value. What she's demanded to renounce is that to which she'd committed all her forces, bound her entire life, already marked by sacrifice's sign. This second-degree dimension, at the deepest core of refusal through verbal operation, can open onto abyssal realization. Here lies the foundation of Claudelian tragedy, which we cannot treat indifferently as mere religious extremism, for as I'll demonstrate, this very madness of faith now lacking is where modern man stands.
Observons bien ce dont il s'agit pour Sygne de Coûfontaine. Ce qui lui est imposé n'est pas simplement de l'ordre de la force et de la contrainte. Il lui est imposé de s'engager, et librement, dans la loi du mariage, avec celui qu'elle appelle le fils de sa servante et du sorcier Quiriace. À ce qui lui est imposé, rien ne peut être lié que de maudit pour elle. Ainsi la Versagung, le refus dont elle ne peut se délier, devient ce que la structure du mot implique, versagen, le refus concernant le dit, et, si je voulais équivoquer pour trouver la meilleure traduction, la perdition. Tout ce qui est condition devient perdition. Et c'est pourquoi, là, ne pas dire devient le dire-non.
Observe what's at stake for Sygne de Coûfontaine. Her imposition isn't mere force or constraint. She's compelled to freely enter matrimonial law with "the son of her servant and the sorcerer Quiriace." What's imposed binds her solely to accursedness. Thus Versagung - the refusal she cannot escape - becomes what the word's structure implies: versagen as refusal concerning speech itself. To equivocate for better translation: perdition. All conditions become perdition. Hence not-speaking becomes saying-no.
Nous avons déjà rencontré ce point extrême, mais ce que je veux vous montrer, c'est qu'il est ici dépassé. Nous l'avons rencontré au terme de la tragédie œdipienne, dans le μὴ φῦναι d'Edipe à Colone, ce puissé-je n'être pas, qui veut dire n'être pas né. Je vous le rappelle en passant, nous y trouvons la place véritable du sujet en tant qu'il est le sujet de l'inconscient, à savoir le μή, ou le ne très particulier dont nous ne saisissons dans le langage que les vestiges, au moment de son appa- rition paradoxale dans des termes comme le je crains qu'il ne vienne, ou avant qu'il n'apparaisse, où il semble aux grammairiens être un explétif, alors que c'est là justement que se montre la pointe du désir — non point le sujet de l'énoncé, qui est le je, celui qui parle actuellement, mais le sujet où s'origine l'énonciation.
We've previously encountered this extreme point, but I wish to show how it's surpassed here. We met it in Œdipus' final mē phunai at Colonus - "Would that I were not" meaning "Never to have been born." Let me remind you: here lies the unconscious subject's true position as the mē, that peculiar "not" whose vestiges we trace in linguistic paradoxes like "I fear he may come" or "before he appears" - what grammarians call expletive but where desire's tip emerges: not the statement's subject ("I" who speaks), but the enunciating subject's origin.
Μὴ φύναι, ce ne sois-je, ou ce ne fus-je pour être plus près, ce n'y être qui équivoque si curieusement en français avec le verbe de la naissance, voilà où nous en sommes avec Œdipe. Et qu'est-ce qui est désigné là? — sinon le fait que, de par l'imposition à l'homme d'un destin, de par l'échange prescrit par les structures parentales, quelque chose est là, recouvert, qui fait de son entrée dans le monde l'entrée dans le jeu implacable de la dette. En fin de compte, c'est simplement de la charge qu'il reçoit de la dette de l'Atè qui le précède, qu'il est coupable.
Mē phunai - this "would-I-not-be" or more precisely "was-I-not" - this French equivocation between being and birth verbs - marks Œdipus' position. What's designated here? That through destiny's imposition via parental structures, something veiled makes man's worldly entrance an entry into debt's implacable game. Ultimately, guilt stems from bearing the debt of preceding Atè.
Il s'est passé depuis quelque chose d'autre. Le Verbe s'est pour nous incarné. Il est venu au monde, et, contre la parole de l'Évangile, il n'est pas vrai que nous ne l'ayons pas reconnu. Nous l'avons reconnu, et nous vivons des suites de cette reconnaissance. Nous sommes à l'une des phases des conséquences de cette reconnaissance. C'est là ce que je voudrais articuler pour vous.
Since then, something else occurred. The Word became flesh for us. Against Gospel claims, we did recognize it when it came into the world. We live in recognition's aftermath, at one phase of its consequences. This is what I aim to articulate.
Le Verbe n'est point simplement pour nous la loi où nous nous insérons pour porter chacun la charge de la dette qui fait notre destin. Il ouvre pour nous la possibilité, la tentation d'où il nous est possible de nous maudire, non pas seulement comme destinée particulière, comme vie, mais comme la voie même où le Verbe nous engage, et comme rencontre avec la vérité, comme heure de la vérité. Nous ne sommes plus seulement à portée d'être coupables par la dette symbo- lique. C'est d'avoir la dette à notre charge qui peut nous être, au sens le plus proche que ce mot indique, reprochée. Bref, c'est la dette elle-même où nous avions notre place qui peut nous être ravie, et c'estlà que nous pouvons nous sentir à nous-mêmes totalement aliénés. Sans doute l'Atè antique nous rendait-elle coupables de cette dette, mais à y renoncer comme nous pouvons maintenant le faire, nous sommes chargés d'un malheur plus grand encore, de ce que ce destin ne soit plus rien.
The Word is not merely the law into which we insert ourselves to bear each the burden of the debt that shapes our destiny. It opens for us the possibility — the temptation — from which we may curse ourselves, not only as a particular fate or life, but as the very path through which the Word commits us, as an encounter with truth, as the hour of truth. We are no longer merely liable to guilt through symbolic debt. It is bearing the debt that may now be reproached to us in the word’s most literal sense. In short, the debt itself — which once gave us our place — can be stripped from us, leaving us utterly alienated to ourselves. While ancient Atè made us guilty through this debt, renouncing it as we now can do burdens us with a greater misfortune: that this destiny has become nothing.
Bref, ce que nous savons par notre expérience de tous les jours, c'est que la culpabilité qui nous reste, celle que nous touchons du doigt chez le névrosé, est justement à payer pour ceci que le Dieu du destin est mort. Que ce Dieu soit mort est au cœur de ce qui nous est présenté dans Claudel.
In brief, what we know from our daily experience is that the guilt remaining to us — the guilt we palpate in the neurotic — is precisely the price paid for the death of the God of destiny. That this God is dead lies at the heart of what Claudel presents to us.
Le Dieu mort est ici représenté par ce prêtre proscrit, qui ne nous est plus présenté que sous la forme de ce qui est appelé l'Otage, qui donne son titre à la première pièce de la trilogie. La figure de ce qui fut la foi antique est désormais l'Otage aux mains de la politique, proie de ceux qui veulent l'utiliser à des fins de restauration.
The dead God is here represented by this proscribed priest, now reduced to what is called the Hostage — the title of the trilogy’s first play. The figure of ancient faith has become a Hostage in the hands of politics, prey to those seeking to exploit him for restorationist ends.
Mais l'envers de cette réduction du Dieu mort est que c'est l'âme fidèle qui devient l'Otage - l'Otage de cette situation où, au-delà de la fin de la vérité chrétienne, renaît proprement le tragique, à savoir que tout se dérobe à elle si le signifiant peut être captif.
But the inverse of this reduction of the dead God is that the faithful soul becomes the Hostage — the Hostage of a situation where, beyond the end of Christian truth, tragedy proper is reborn: everything slips away if the signifier can be held captive.
Ne peut être otage, bien sûr, que celle qui croit, Sygne, et qui, parce qu'elle croit, doit témoigner de ce qu'elle croit. C'est justement par là qu'elle est prise, captivée dans cette situation qu'il suffit de forger pour qu'elle existe être appelée à sacrifier à la négation de ce qu'elle croit.
Only the believer — Sygne — can be a hostage. Because she believes, she must testify to her belief. This is precisely how she is trapped, ensnared in a situation crafted to compel her to sacrifice herself to the negation of what she holds sacred.
Elle est retenue comme otage dans la négation même, soufferte, de ce qu'elle a de meilleur. Quelque chose nous est proposé qui va plus loin que le malheur de Job et que sa résignation. À Job est réservé tout le poids du malheur qu'il n'a pas mérité, mais à l'héroïne de la tragédie moderne il est demandé d'assumer comme une jouissance l'injustice même qui lui fait horreur.
She is held hostage within the very negation — suffered — of her highest good. What is proposed here surpasses even Job’s calamity and resignation. Job bore the weight of undeserved misery, but the heroine of modern tragedy is tasked with embracing as jouissance the very injustice she abhors.
Tel est ce qu'ouvre comme possibilité, devant l'être qui parle, le fait d'être le support du Verbe au moment où il lui est demandé, ce Verbe, de le garantir.
This is the possibility opened for the speaking being when called to guarantee the Word that sustains them.
L'homme est devenu l'Otage du Verbe parce qu'il s'est dit, ou aussi bien pour qu'il se soit dit, que Dieu est mort. À ce moment s'ouvre cette béance, où rien d'autre ne peut être articulé que ce qui n'est que le commencement même du ne fus-je, qui ne saurait plus être qu'unrefus, un non, un ne, ce tic, cette grimace, bref, ce fléchissement du corps, cette psychosomatique, qui est le terme où nous avons à rencontrer la marque du signifiant.
Man has become the Hostage of the Word because it has been declared — or rather, so that it might be declared — that God is dead. At this moment, a gaping void opens where nothing can be articulated but the very inception of the ne fus-je [I-was-not], which can now only manifest as refusal — a No, a ne, this tic, this grimace, this bodily faltering, this psychosomatic symptom: the terminus where we meet the signifier’s mark.
Le drame, tel qu'il se poursuit à travers les trois temps de la tragédie, est de savoir comment, de cette position radicale, peut renaître un désir, et quel.
The drama, unfolding across the tragedy’s three acts, lies in how desire — and what form of desire — can be reborn from this radical position.
C'est ici que nous sommes portés à l'autre bout de la trilogie, à Pensée de Coûfontaine.
Here we are carried to the trilogy’s other pole: Pensée de Coûfontaine.
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Pensée de Coûfontaine est une figure incontestablement séduisante, qui nous est manifestement proposée à nous, spectateurs, quels spectateurs, nous allons tenter de le dire, comme l'objet du désir, à proprement parler.
Pensée de Coûfontaine is an undeniably seductive figure, manifestly offered to us — though to which "us," which spectators, we must later clarify — as desire’s object proper.
Il n'est que de lire Le Père humilié quoi de plus rebutant que cette histoire ? Quel pain plus dur pourrait nous être offert que celui-là?
One need only read The Humiliated Father. What could be more repellent than this story? What harder bread could be offered to us than this?
l'enjeu de ce père promu comme une figure de vieillard obscène, et dont seul le meurtre, devant nous figuré, ouvre la possibilité de voir se poursuivre ce qui se transmet à Louis de Coûfontaine, et qui n'est qu'une figure, la plus dégradée, la plus dégénérée, du père. Il n'est que d'entendre ce qui à chacun a pu être sensible, l'ingratitude que représente l'apparition, dans une fête de nuit, à Rome, au début du Père humilié, de la figure de Pensée de Coûfontaine, pour comprendre qu'elle nous est présentée là comme un objet de séduction.
The stake here is this father promoted as a figure of obscene senility, whose murder alone — staged before us — permits the transmission to Louis de Coûfontaine: the most degraded, degenerate figure of paternity. One need only register what any spectator would find jarring — the ingratitude incarnate in Pensée de Coûfontaine’s appearance at a nocturnal Roman festivity in The Humiliated Father’s opening — to grasp that she is presented here as an object of seduction.
Et pourquoi ? Et comment? Qu'est-ce qu'elle équilibre ? Qu'est-ce qu'elle compense? Quelque chose va-t-il revenir sur elle du sacrifice de Sygne? Pour tout dire, est-ce au nom du sacrifice de sa grand-mère qu'elle va mériter quelques égards?
Why? How? What equilibrium does she strike? What compensation? Will some echo of Sygne’s sacrifice resound through her? In short, does she merit consideration in the name of her grandmother’s martyrdom?
Il y est fait allusion à un moment, dans le dialogue avec le Pape des deux hommes qui vont représenter pour elle l'approche de l'amour. Il est fait allusion à cette vieille tradition de famille comme à une ancienne histoire qui se raconte. C'est dans la bouche du Pape lui-même, s'adressant à Orian qui est l'enjeu de cet amour, que paraît à ce propos le mot superstition As-tu peur de cette pauvre fille ? Vaine superstition! Lève les yeux! Hausse le cœur! Vas-tu céder, mon fils, à cetteSuperstition? Pensée va-t-elle représenter quelque chose comme une figure exemplaire, une renaissance de la foi un instant éclipsée? Bien loin de là.
Reference is made at one moment, in the dialogue with the Pope between the two men who will represent for her the approach of love. Allusion is made to this old family tradition as a former tale recounted. It is in the mouth of the Pope himself, addressing Orian—who is the stake of this love—that the word Superstition appears on this matter: Are you afraid of this poor girl? Vain Superstition! Lift your eyes! Raise your heart! Will you yield, my son, to this Superstition? Is Pensée to represent something like an exemplary figure, a rebirth of faith momentarily eclipsed? Far from it.
Pensée est libre penseuse, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'un terme 'qui n'est pas ici le terme claudélien. Mais c'est bien de cela qu'il s'agit. Pensée n'est animée que d'une passion, celle, dit-elle, d'une justice qui va au-delà de toutes les exigences de la beauté même. Ce qu'elle veut, c'est la justice, et non pas n'importe laquelle, non pas la justice ancienne, celle de quelque droit naturel à une distribution, ni à une 'rétribution la justice dont il s'agit est une justice absolue. C'est la justice qui anime le mouvement, le bruit, le train, de cette Révolution qui fait le bruit de fond du troisième drame. Cette justice est l'envers de tout ce qui, du réel, de tout ce qui, de la vie, est, de par le Verbe, senti comme offensant la justice, senti comme horreur de la justice. C'est d'une justice absolue dans tout son pouvoir d'ébranler le monde, qu'il s'agit dans le discours de Pensée de Coûfontaine.
Pensée is a free thinker, if one may put it thus—a term not Claudelian here. But this is precisely what is at issue. Pensée is animated solely by one passion: that of a justice, she says, which surpasses all demands of beauty itself. What she wants is justice—not just any justice, not the ancient justice of some natural right to distribution or retribution. The justice in question is absolute justice. It is the justice animating the movement, the clamor, the rush of that Revolution which forms the background noise of the third drama. This justice is the inverse of all that, from the real, from life itself, is felt through the Word as offending justice, as horror of justice. It is an absolute justice in all its world-shaking power that is at stake in Pensée de Coûfontaine’s discourse.
Vous le voyez, c'est bien la chose la plus loin de la prêcherie que nous pourrions attendre de Claudel homme de foi. Et c'est bien ce qui va nous permettre de donner son sens à la figure vers quoi converge tout le drame du Père humilié.
You see, this is the farthest thing from the sermonizing we might expect from Claudel the man of faith. And this is precisely what will allow us to grasp the meaning of the figure toward which the entire drama of The Humiliated Father converges.
Pour le comprendre, il faut nous arrêter un instant à ce que Claudel fait de Pensée de Coûfontaine, représentée comme fruit du mariage de Louis de Coûfontaine avec celle qu'en somme son père lui a donnée comme femme, par cela seul que cette femme était déjà sa femme. Pointe extrême, paradoxale, caricaturale, du complexe d'Œdipe. Tel est le point limite du mythe freudien qui nous est proposé - le vieillard obscène force ses fils à épouser ses femmes, et ce, dans la mesure même où il veut leur ravir les leurs. Autre façon plus poussée, et ici plus expressive, d'accentuer ce qui vient au jour dans le mythe freudien. Ça ne donne pas un père d'une meilleure qualité, ça donne une autre canaille.
To understand this, we must pause at what Claudel makes of Pensée de Coûfontaine, portrayed as the fruit of Louis de Coûfontaine’s marriage to the woman whom his father, in short, gave him as a wife, solely because this woman was already his own wife. Extreme, paradoxical, caricatural apex of the Oedipus complex. Such is the limit-point of the Freudian myth presented here—the obscene old man forces his sons to wed his women, precisely insofar as he seeks to steal theirs from them. Another, more radical and here more expressive way of accentuating what emerges in the Freudian myth. It does not yield a father of better quality; it yields another scoundrel.
C'est bien ainsi que Louis de Coûfontaine nous est représenté tout au long du drame. Il épouse celle qui le veut, lui, comme objet de sa jouissance. Il épouse cette figure singulière de la femme, Sichel, qui rejette tous les fardeaux de la loi, et nommément de la sienne, de l'ancienne Loi, le statut de l'épouse sainte figure de la femme pourautant qu'elle est celle de la patience. Elle est celle qui enfin amène au jour sa volonté d'étreindre le monde.
This is indeed how Louis de Coûfontaine is portrayed throughout the drama. He marries whoever desires him as an object of her jouissance. He marries this singular figure of womanhood, Sichel, who rejects all burdens of the law—specifically her own, the ancient Law—the status of the holy wife as figure of woman insofar as she embodies patience. She is the one who ultimately brings to light her will to embrace the world.
Qu'est-ce qui va naître de là? Ce qui va naître de là, c'est, singu- lièrement, la renaissance de cela même dont le drame du Pain dur nous a montré qu'il était écarté, à savoir ce même désir dans son absolu qui était représenté par la figure de Lumîr.
What will be born from this? What will emerge is, remarkably, the rebirth of that very thing which the drama of The Hard Bread showed us had been cast aside: namely, that same desire in its absoluteness which was represented by the figure of Lumîr.
Lumir, nom singulier. Il faut s'arrêter au fait que Claudel nous indique dans une petite note qu'il faut le prononcer Loum-yir. Il faut le rapporter à ce que Claudel nous dit des fantaisies du vieux Turelure, d'apporter toujours à chaque nom une petite modification dérisoire, qui fait qu'il appelle Rachel Sichel, ce qui veut dire en allemand, nous dit le texte, la faucille, et nommément celle que figure, dans le ciel, le croissant de la lune. Écho singulier de la figure qui termine le Booz endormi de Hugo. Claudel fait sans cesse le même jeu d'altération des noms, comme si lui-même assumait ici la fonction du vieux Turelure. Lumîr, c'est ce que nous retrouverons plus tard dans le dialogue entre le Pape et les deux personnages d'Orso et d'Orian, comme la lumière, la cruelle lumière.
Lumir—a singular name. We must note Claudel’s indication in a small footnote that it should be pronounced "Loum-yir." We must relate this to what Claudel tells us of old Turelure’s whimsy in adding a derisive twist to every name—such that he calls Rachel "Sichel," which in German, the text informs us, means "sickle," specifically the one figured in the sky by the crescent moon. A singular echo of the figure concluding Hugo’s Boaz Asleep. Claudel continually plays this game of name-alteration, as if he himself here assumes Turelure’s function. Lumîr is what we later rediscover in the dialogue between the Pope and the two characters Orso and Orian as the light—the cruel light.
Cette cruelle lumière nous éclaire sur ce que représente la figure d'Orian, car tout fidèle qu'il soit au Pape, cette cruelle lumière dans sa bouche fait sursauter ce Pape. La lumière, lui dit le Pape, n'est point cruelle.
This cruel light illuminates what the figure of Orian represents, for despite his fidelity to the Pope, this cruel light in his mouth startles the Pope. The light, the Pope tells him, is not cruel.
Mais il n'est point douteux que c'est Orian qui est dans le vrai quand il le dit. Le poète est avec lui. Or, celle qui va venir incarner la lumière cherchée obscurément, sans le savoir, par sa mère elle-même, la lumière cherchée à travers une patience, prête à tout servir et à tout accepter, c'est Pensée. Pensée, sa fille. Pensée qui va devenir l'objet incarné du désir de cette lumière. Et cette pensée en chair et en os, cette Pensée vivante, le poète ne peut faire que d'imaginer qu'elle est aveugle, et de nous la représenter comme telle.
Yet there is no doubt that Orian speaks the truth when he says this. The poet sides with him. Now, the one who will come to incarnate the light obscurely sought—unknowingly—by her own mother, the light sought through patience, ready to serve and accept all, is Pensée. Pensée, her daughter. Pensée who will become the incarnate object of this light’s desire. And this thought made flesh, this living Pensée, the poet can only imagine as blind—and represent her to us as such.
Je crois devoir m'arrêter ici un instant. Que peut vouloir le poète avec cette incarnation de l'objet? de l'objet partiel, de l'objet pour autant qu'il est le resurgissement et l'effet de la constellation parentale. Une aveugle. Cette aveugle va être promenée devant nos yeux tout au long de cette troisième pièce, et de la façon la plus émouvante.
I believe I must pause here a moment. What might the poet intend with this incarnation of the object? Of the partial object, of the object insofar as it is the resurgence and effect of the parental constellation. A blind woman. This blind woman will be paraded before our eyes throughout the third play, in the most moving fashion.
Elle apparaît dans le bal masqué, où se figure la fin d'un moment de cette Rome qui est à la veille de sa prise par les garibaldiens. C'estaussi une sorte de fin qui se célèbre dans cette fête de nuit, celle d'un noble polonais qui, poussé au terme de sa solvabilité, doit voir le lendemain les huissiers entrer dans sa propriété. Ce noble polonais est ici pour nous rappeler, sous la forme d'une figure sur un camée, une personne dont on a entendu parler tant de fois, et qui est morte bien tristement. Faisons une croix sur elle. N'en parlons plus. Tous les spectateurs entendent bien qu'il s'agit de la nommée Lumîr. Et aussi bien ce noble, tout chargé de la noblesse et du romantisme de la Pologne martyre, est tout de même ce type de noble qui se trouve inexplicablement avoir toujours une villa à liquider.
She appears at the masked ball, which marks the end of an era for Rome on the eve of its capture by Garibaldi's troops. This nocturnal celebration also signals the demise of a Polish nobleman who, having exhausted his solvency, will see bailiffs seize his property the next day. This noble figure – evoked through a cameo portrait – reminds us of someone frequently mentioned yet who met a sorrowful end. Let us draw a line through her name. Speak no more of her. All spectators recognize the reference to the deceased Lumîr. And though this nobleman bears the dignity and romanticism of martyred Poland, he remains the type who inexplicably always has a villa to liquidate.
C'est dans ce contexte que nous voyons se promener l'aveugle Pen- sée comme si elle voyait clair. Car sa surprenante sensibilité lui permet, en un instant de visite préliminaire, de repérer, par sa fine perception dęs échos, des approches et des mouvements, toute la structure d'un lieu, aussitôt quelques marches franchies. Si nous, spectateurs, savons qu'elle est aveugle, pendant tout un acte ceux qui sont avec elle, les invités de cette fête, pourront l'ignorer, et spécialement celui sur lequel s'est porté son désir.
Within this setting, the blind Pensée moves about as if sighted. Her astonishing sensitivity allows her, during a preliminary visit, to map a location's entire structure through subtle perceptions of echoes, approaches, and movements – mere moments after crossing the threshold. While we spectators know her blindness, the other characters – particularly the object of her desire – remain unaware throughout an entire act.
Ce personnage, Orian, vaut un mot de présentation pour ceux qui n'ont pas lu la pièce. Orian, redoublé de son frère Orso, porte le nom de Homodarmes, bien claudélien, par son bruit et cette même construction légèrement déformée, accentuée quant au signifiant par une bizarrerie, que nous retrouvons chez tant de personnages de la tragédie claudélienne. Rappelez-vous Sir Thomas Pollock Nageoire. Cela a un aussi joli bruit que celui qu'il y a dans le texte sur les armures datis Le Peu de réalité d'André Breton.
For those unfamiliar with the play, the character Orian warrants introduction. Orian, paired with his brother Orso, bears the Claudelian surname Homodarmes – a signifier deformed through sonorous eccentricity, reminiscent of other bizarre names in Claudel's tragedies like Sir Thomas Pollock Nageoire. This onomastic play echoes the armor descriptions in André Breton's Le Peu de réalité.
Ces deux personnages, Orian et Orso, sont en jeu. Orso est le brave gars qui aime Pensée. Orian, qui n'est pas tout à fait un jumeau, qui est le grand frère, est celui vers quoi Pensée a porté son désir. Pourquoi vers lui? si ce n'est qu'il est inaccessible. Car à vrai dire, cette aveugle, le texte, le mythe claudélien nous indique qu'il lui est à peine possible de les distinguer par la voix. Au point qu'à la fin du drame, Orso pourra lui donner pendant un moment l'illusion qu'il est Orian, qui est mort. C'est bien parce qu'elle voit autre chose, que la voix d'Orian, même quand c'est Orso qui parle, la fait défaillir.
These two figures, Orian and Orso, form the dramatic pivot. Orso is the valiant suitor who loves Pensée. Orian – not quite his twin but the elder brother – becomes Pensée's inaccessible desire. Why him? Precisely because he remains unattainable. The Claudelian myth emphasizes that the blind woman can barely distinguish their voices. So thoroughly that in the drama's conclusion, Orso can briefly make her believe he is the deceased Orian through vocal imitation. Her true vision lies elsewhere: Orian's voice, even when mimicked by Orso, makes her swoon.
Mais arrêtons-nous un instant à cette fille aveugle. Que veut-elle dire? Et pour considérer d'abord ce qu'elle projette devant nous, nesemble-t-il pas qu'elle est protégée par une sorte de figure sublime de la pudeur? qui s'appuie sur ceci que, de ne pouvoir se voir être vue, elle semble à l'abri du seul regard qui dévoile.
Let us pause at this blind girl. What does she signify? Does her presence not project a sublime figure of modesty, shielded by her inability to be seen seeing? She appears immune to the unveiling gaze.
Je ne crois pas qu'il soit d'un propos excentrique que de ramener ici la dialectique que je vous fis entendre autrefois sur le thème des perversions dites exhibitionniste et voyeuriste. Je vous faisais remarquer qu'elles ne pouvaient être saisies du seul rapport de celui qui voit et qui se montre à un partenaire simplement autre, objet ou sujet. Ce qui est intéressé dans le fantasme de l'exhibitionniste comme du voyeur, c'est un élément tiers, qui implique que peut éclore chez le partenaire une conscience complice qui reçoit ce qui lui est donné à voir que ce qui l'épanouit dans sa solitude en apparence innocente s'offre à un regard caché qu'ainsi, c'est le désir même qui soutient sa fonction dans le fantasme, qui voile au sujet son rôle dans l'acte que l'exhibitionniste et le voyeur se jouissent en quelque sorte eux- mêmes comme de voir et de montrer, mais sans savoir ce qu'ils voient et ce qu'ils montrent.
It proves relevant to recall our earlier dialectic on exhibitionism and voyeurism. As I previously noted, these perversions cannot be reduced to simple subject-object relations between seer and seen. The exhibitionist/voyeur fantasy involves a third term: the complicit awareness in the partner receiving the displayed spectacle. What blooms in their apparently innocent solitude is offered to a hidden gaze. Thus desire itself sustains the fantasy's function, veiling from the subject their role in the act – exhibitionist and voyeur alike enjoy themselves as seers and showmen, yet remain ignorant of what they truly see or display.
Pour Pensée, la voici donc, elle qui ne peut être surprise, si je puis dire, du fait qu'on ne peut rien lui montrer qui la soumette au petit autre, et aussi qu'on ne puisse l'épier sans être, comme Actéon, frappé de cécité, et commencer à s'en aller en lambeaux aux morsures de la meute de ses propres désirs.
Consider Pensée: invulnerable to surprise, for nothing can be shown that would subject her to the "little other." Nor can one spy on her without suffering Actaeon's fate – struck blind, then torn apart by the hounds of one's own desires.
Mystérieux pouvoir du dialogue entre Pensée et Orian Orian qui n'est, à une lettre près justement, que le nom d'un des chasseurs que Diane a métamorphosés en constellation. À lui tout seul, le mys- térieux aveu par lequel se termine ce dialogue, Je suis aveugle, a la force d'un Je t'aime, de ce qu'il évite toute conscience chez l'autre de ce que Je t'aime soit dit, pour aller droit à se placer en lui comme parole. Qui saurait dire Je suis aveugle, sinon d'où la parole crée la nuit ? Qui, à l'entendre, ne sentirait en lui naître cette profondeur de la nuit?
The mysterious power of the Pensée-Orian dialogue resides here. Orian's name – one letter distinguishing him from Orion, the hunter constellation – carries celestial weight. Pensée's climactic confession Je suis aveugle ("I am blind") functions as a veiled Je t'aime ("I love you"). This utterance bypasses the other's conscious recognition of being loved, implanting itself directly as speech. Who could declare I am blind except from where speech creates night? Who, upon hearing it, would not feel nocturnal depths awaken within?
C'est là où je veux vous mener à la différence qu'il y a entre le rapport au se voir et le rapport au s'entendre. On a remarqué depuis longtemps que c'est le propre de la phonation que de retentir immé- diatement à l'oreille propre du sujet à mesure de son émission, mais ce n'est pas pour autant que l'autre à qui cette parole s'adresse ait la même place ni la même structure que celui du dévoilement visuel. Etjustèment parce que la parole, elle, ne suscite pas le voir, justement de ce qu'elle est, par elle-même, aveuglement.
This is where I wish to lead you to grasp the difference between the relation to seeing oneself and the relation to hearing oneself. It has long been noted that the peculiarity of phonation lies in its immediate resonance in the subject’s own ear as it is emitted, yet this does not mean that the Other to whom this speech is addressed occupies the same position or shares the same structure as that of visual unveiling. Precisely because speech does not elicit seeing — precisely because it is, in itself, blinding.
...On se voit être vu, c'est pour cela qu'on s'y dérobe. Mais on ne s'entend pas être entendu. C'est-à-dire qu'on ne s'entend pas là où l'on s'entend, c'est-à-dire dans sa tête, ou plus exactement, il y en a en effet qui s'entendent être entendus, et ce sont les fous, les hallucinés.
...One sees oneself being seen, which is why one evades it. But one does not hear oneself being heard. That is to say, one does not hear oneself where one hears oneself — in one’s head — or more precisely, there are indeed those who hear themselves being heard: the mad, the hallucinators.
C'est la structure de l'hallucination. Ils ne sauraient s'entendre être entendus qu'à la place de l'Autre, là où l'on entend l'Autre renvoyer votre propre message, sous sa forme inversée.
This is the structure of hallucination. They can only hear themselves being heard from the place of the Other, where one hears the Other returning one’s own message in inverted form.
Ce que veut dire Claudel avec Pensée aveugle, c'est qu'il suffit que l'âme, puisque c'est de l'âme qu'il s'agit, ferme les yeux au monde — ét ceci est indiqué à travers tout le dialogue de la troisième pièce — pour pouvoir être ce dont le monde manque, et l'objet le plus désirable du monde. Psyché qui ne peut plus allumer la lampe pompe, si je puis dire, aspire à elle l'être d'Eros qui est manque. Le mythe de Poros et Pénia renaît ici sous la forme de l'aveuglement spirituel, car il nous est dit que Pensée incarne ici la figure de la Synagogue même, telle qu'elle est représentée au porche de la cathédrale de Reims, les yeux bandés.
What Claudel conveys through blind Pensée is that it suffices for the soul — since it is indeed the soul at stake — to close its eyes to the world (a motif threaded throughout the third play’s dialogue) to become what the world lacks, its most desirable object. Psyche, no longer able to light her lamp, so to speak, draws into herself the being of Eros as lack. The myth of Poros and Penia resurges here under the guise of spiritual blindness, for we are told that Pensée embodies the figure of the Synagogue itself as depicted on Reims Cathedral’s portal: eyes bound.
D'autre part, Orian qui est en face d'elle est bien celui dont le don peut être reçu, justement parce qu'il est surabondance. Orian est une autre forme du refus. S'il ne donne pas à Pensée son amour, c'est, dit-il, parce que ses dons, il les doit ailleurs, à tous, à l'œuvre divine. Ce qu'il méconnaît, c'est justement que ce qui lui est demandé dans l'amour, ce n'est pas son poros, sa ressource, sa richesse spirituelle, sa surabondance, ni même comme il s'exprime, sa joie, c'est justement ce qu'il n'a pas. Il est un saint, bien sûr, mais il est assez frappant que Claudel nous montre ici les limites de la sainteté.
Moreover, Orian facing her is precisely he whose gift can be received because he is superabundance. Orian is another form of refusal. If he does not give Pensée his love, it is, he claims, because his gifts are owed elsewhere — to all, to divine work. What he fails to recognize is that what is demanded of him in love is not his poros (resource), his spiritual wealth, his superabundance, nor even his "joy" as he puts it — but precisely what he lacks. He is a saint, of course, yet Claudel pointedly reveals here the limits of sainthood.
C'est un fait que le désir est ici plus fort que la sainteté elle-même. C'est un fait qu'Orian le saint fléchit et cède dans le dialogue avec Pensée, perd la partie, et, pour appeler les choses par leur nom, baise bel et bien la petite Pensée..
The fact remains that desire here proves stronger than sainthood itself. The fact remains that Orian the saint falters and yields in his dialogue with Pensée, loses the match, and — to call things by their name — thoroughly kisses young Pensée.
Et c'est ce qu'elle veut. Et tout au long du drame, elle n'a pas perdu une demi-seconde, un quart de ligne, pour opérer dans ce sens par les voies que nous n'appellerons pas les plus courtes, mais assurément les plus droites, les plus sûres. Pensée de Coûfontaine est vraiment la renaissance de toutes ces fatalités qui commencent par le stupre, conti-nuent par la traite tirée sur l'honneur, par la mésalliance, l'abjuration, le louis-philippisme que je ne sais qui appelait le second temps-pire, pour renaître de là comme avant le péché, comme l'innocence, mais pas pour autant la nature.
And this is what she wants. Throughout the drama, she has not lost half a second, not a syllable’s breadth, in working toward this end through what we shall not call the shortest paths, but assuredly the straightest, the most certain. Pensée de Coûfontaine truly reincarnates all those fatalities that begin with lechery, continue through debts drawn on honor, misalliance, apostasy, and the Louis-Philippism that someone dubbed the second temps-pire [worse epoch], only to be reborn from it as prelapsarian innocence — yet not thereby nature.
C'est pourquoi il importe de voir sur quelle scène culmine le drame.
This is why we must examine the stage upon which the drama culminates.
Cette scène est la dernière.
This stage is the final scene.
Pensée se confine avec sa mère qui étend sur elle son aile protectrice, parce qu'elle est restée enceinte des œuvres du nommé Orian. Et voilà qu'elle reçoit la visite du frère, Orso, qui vient ici porter le dernier message de celui qui est mort. La logique de la pièce, et la situation antérieurement créée, ont préparé cette scène puisque tout l'effort d'Orian a été de faire accepter à Pensée comme à Orso une chose énorme qu'ils s'épousent.
Pensée withdraws with her mother, who spreads protective wings over her, for she remains pregnant by the works of the late Orian. Enter Orso, the brother, bearing the dead man’s last message. The play’s logic and prior dramatic situation have prepared this scene, as Orian’s entire effort lay in making both Pensée and Orso accept an enormous thing: their marriage.
Orian le saint ne voit pas d'obstacle à ce que son bon et brave petit frère, lui, trouve son bonheur. C'est à son niveau. C'est un brave et un courageux. Et d'ailleurs, la déclaration du gars ne laisse aucun doute, il est capable d'assurer le mariage avec une femme qui ne l'aime pas. On en viendra toujours à bout. C'est un courageux, il en fait son affaire. Il a d'abord combattu à gauche, on lui a dit qu'il s'est trompé, il combat à droite. Il était chez les garibaldiens, il a rejoint les zouaves du Pape. Il est toujours là, bon pied, bon œil, c'est un gars sûr.
Saintly Orian sees no obstacle to his good, brave little brother finding happiness. It’s on his level. He’s a stalwart, a gutsy fellow. Indeed, the lad’s declaration leaves no doubt — he’s capable of sustaining marriage with an unloving wife. One always manages. He’s gutsy; he’ll handle it. First he fought on the left, was told he erred, now fights on the right. Having served with Garibaldi’s troops, he joined the Papal Zouaves. Ever reliable, ever sound.
Ne riez pas trop de ce connard, c'est un piège. Et nous allons voir tout à l'heure en quoi, car à la vérité, dans son dialogue avec Pensée, nous ne songeons plus à en rire.
Don’t laugh too much at this fool — it’s a trap. For in truth, during his dialogue with Pensée, we no longer feel inclined to laugh.
Qu'est-ce qu'est Pensée dans cette scène? L'objet sublime, sûre- ment. L'objet sublime en tant que déjà nous avons indiqué sa position l'année dernière comme substitut de la Chose. Vous l'avez entendu au passage, la nature de la Chose n'est pas si loin de celle de la femme - s'il n'était vrai que, par rapport à toutes façons que nous avons de nous approcher de cette Chose, la femme s'avère être encore bien autre chose. Je dis la moindre femme, et à la vérité Claudel, pas plus qu'un autre, ne nous montre qu'il en ait la dernière idée, bien loin de là.
What is Pensée in this scene? The sublime object, surely. The sublime object as we previously situated her last year as substitute for the Thing. You’ve heard in passing that the Thing’s nature is not so distant from woman’s — were it not that, relative to all our approaches toward this Thing, woman proves to be something else entirely. I speak of the least of women, and in truth Claudel, no more than others, shows any final understanding of this — far from it.
Cette héroïne de Claudel, cette femme qu'il nous fomente, c'est la femme d'un certain désir. Tout de même, rendons-lui cette justice qu'ailleurs, dans Partage de midi, Claudel nous a fait une femme, Ysé, quí'n'est pas si mal. Ça y ressemble fort à ce que c'est, la femme.
This heroine of Claudel, this woman he concocts for us, is the woman of a certain desire. Still, let us grant him this justice – elsewhere in The Break of Noon, Claudel gives us Ysé, a woman who isn't half bad. She strongly resembles what a woman truly is.
Ici, nous sommes en présence de l'objet d'un désir. Et ce que je veux vous montrer, et qui est inscrit dans son image, c'est que c'est un désir qui n'a plus, à ce niveau de dépouillement, que la castration pour le séparer, mais le séparer radicalement, d'aucun désir naturel.
Here, we stand before the object of desire. What I wish to show you – inscribed in her very image – is that at this level of denudation, desire retains nothing but castration to separate it, yet radically so, from any natural desire.
À la vérité, si vous regardez ce qui se passe sur la scène, c'est assez beau, mais pour le situer exactement, je vous prierai de vous rappeler le cylindre anamorphique que je vous ai présenté ici, le tube placé sur cette table sur lequel venait se projeter une figure de Rubens, celle de La Mise en croix, par l'artifice d'une sorte de dessin informe astucieu- sement inscrit à la base. Je vous ai ainsi imagé le mécanisme du reflet de la figure fascinante, de la beauté érigée, telle qu'elle se projette à la limite pour nous empêcher d'aller plus loin au cœur de la Chose.
Truth be told, if you observe the scene's unfolding – quite beautiful indeed – to situate it precisely, recall the anamorphic cylinder I presented here: the tube on this table projecting Rubens' The Crucifixion through the artifice of a cleverly distorted base drawing. I thus imaged for you the mechanism of the fascinating figure's reflection – erected beauty projecting itself as a limit to bar our advance into the Thing's core.
Si tant est qu'ici la figure de Pensée, et toute la ligne de ce drame, soit faite pour nous porter à cette limite un peu plus reculée, que voyons-nous?—sinon une figure de femme divinisée pour être encore ici la femme crucifiée.
Assuming that Pensée's figure and the drama's entire trajectory aim to carry us to this slightly recessed limit, what do we see? None other than a divinized feminine figure – here, the crucified woman.
Le geste est indiqué dans le texte, comme il revient avec insistance dans tant d'autres points de l'œuvre claudélienne, depuis la princesse de Tête d'or, jusqu'à Sygne elle-même, jusqu'à Ysé, jusqu'à la figure de Dona Prouhèze. Cette figure porte en elle quoi? — un enfant, sans doute, mais n'oublions pas ce qui nous est dit, c'est que pour la première fois, cet enfant vient en elle de s'animer, de bouger, et ce moment est le moment où elle est venue à prendre en elle l'âme, dit-elle, de celui qui est mort.
The gesture is textually marked, recurring insistently across Claudel's work – from the princess in Tête d’or to Sygne herself, Ysé, and Dona Prouhèze. What does this figure bear within? A child, undoubtedly, but recall the crucial detail: this child first stirs within her precisely when she receives, as she says, the soul of the deceased.
Comment cette capture de l'âme nous est-elle figurée ? C'est un vrai acte de vampirisme. Pensée se referme, si je puis dire, avec les ailes de son manteau sur la corbeille de fleurs qu'avait envoyée le frère Orso, ces fleurs qui montent d'un terreau dont le dialogue vient nous révéler, détail macabre, qu'il contient le cœur éviscéré de son amant, Orian. C'est là ce dont, quand elle se relève, elle est censée avoir fait repasser en elle l'essence symbolique. C'est cette âme qu'elle impose avec la sienne propre, dit-elle, sur les lèvres de ce frère qui vient de s'engagerà elle pour donner un père à un enfant, tout en lui disant qu'il ne sera jamais son époux.
How is this soul-capture figured? Through true vampiric action. Pensée envelops herself – if I may – within her cloak's wings around the flower basket sent by brother Orso. These flowers rise from soil whose macabre secret the dialogue reveals: it contains the eviscerated heart of her lover, Orian. From this, upon rising, she claims to have absorbed his symbolic essence. This soul she imposes – along with her own, she says – upon the lips of this brother who now pledges to father her child while declaring he shall never be her husband.
Cette transmission, cette réalisation singulière de la fusion des âmes est celle que les deux premières citations que je vous ai faites, au début de ce discours, de L'Otage d'une part, du Pain dur de l'autre, nous indiquent comme étant l'aspiration suprême de l'amour. C'est de cette fusion des âmes qu'en somme Orso, dont on sait qu'il va aller rejoindre son frère dans la mort, est là le porteur désigné, le véhicule, le messager.
This transmission, this singular realization of soul fusion, is what two earlier citations – from The Hostage and The Hard Bread – indicate as love's supreme aspiration. Orso, destined to rejoin his brother in death, becomes the designated vessel, the messenger of this soul fusion.
Qu'est-ce à dire ? Je vous l'ai dit tout à l'heure, ce pauvre Orso qui nous fait sourire jusque dans cette fonction où il s'achève, de mari postiche, ne nous y trompons pas, ne nous laissons pas prendre à son ridicule. La place qu'il occupe est celle-là même, en fin de compte, dans laquelle nous-mêmes sommes appelés à être ici captivés. C'est à notre désir, et comme la révélation de sa structure, qu'est proposé ce fantasme, qui nous révèle quelle est la puissance magnétique qui nous attire dans la femme, et pas forcément, comme le dit le poète, en haut — que cette puissance est tierce, et qu'elle ne saurait être la nôtre qu'à représenter notre perte.
What does this signify? As I stated earlier, let us not be fooled by poor Orso's ridiculousness, even in his final role as proxy husband. The position he occupies ultimately captivates us as well. Our desire – indeed the revelation of its structure – confronts this fantasy exposing the magnetic power drawing us to woman. As the poet suggests, this force resides not in heights but in thirdness – a power we can claim only through representing our loss.
Il y a toujours dans le désir quelque délice de la mort, mais d'une mort que nous ne pouvons nous-mêmes nous infliger. Nous retrouvons ici les quatre termes qui sont représentés, si je puis dire, en nous — les deux frères, a et a' — nous, le sujet, pour autant que nous n'y comprenons rien — et la figure de l'Autre incarnée en cette femme. Entre ces quatre éléments, toutes sortes de variétés sont possibles, de la mort infligée, parmi lesquelles il est possible d'énumérer les formes les plus perverses du désir.
Desire always carries death's delight – but a death we cannot self-inflict. Here reappear the four terms represented within us – the two brothers, a and a' – ourselves as subjects, insofar as we comprehend nothing – and the Other's figure incarnated in this woman. Between these four elements, multiple death-inflicting variations emerge, enumerating desire's most perverse forms.
C'est ici seulement le cas le plus éthique qui est réalisé, pour autant que c'est l'homme vrai, l'homme achevé, qui s'affirme et se maintient dans sa virilité, Orian, qui en fait les frais par sa mort. Cela nous rappelle que c'est vrai. Ces frais, il les fait toujours, et dans tous les cas — même si, de façon plus coûteuse pour son humanité du point de vue moral, il ravale ces frais au niveau du plaisir.
Here we find only the most ethical case realized: the true man, consummated in virility – Orian – pays with his death. This reminds us of the inexorable truth – payment always comes due, even when morally degraded to pleasure's level.
Ainsi se termine le dessein du poète. Il nous montre, après le drame des sujets en tant que pures victimes du logos, du langage, ce qu'y devient le désir. Et pour cela, ce désir, il nous le rend visible dans la figure de la femme, de ce terrible sujet qu'est Pensée de Coûfontaine.
Thus concludes the poet's design. After dramatizing subjects as pure victims of logos, he shows desire's transformation – rendering it visible in woman's figure: the terrible subject that is Pensée de Coûfontaine.
Elle mérite son nom, Pensée, elle est pensée sur le désir.L'amour de l'autre, cet amour qu'elle exprime, c'est là même où, en se figeant, elle devient l'objet du désir.
She lives up to her name, Pensée — she is thought about desire. The love of the Other, this love she expresses, is precisely where, in congealing herself, she becomes the object of desire.
Telle est la topologie où s'achève le long cheminement de la tragédie.
Such is the topology where the long trajectory of tragedy culminates.
Comme tout procès, comme tout progrès de l'articulation humaine, c'est après coup seulement que se perçoit ce qui, des lignes tracées dans le passé traditionnel, l'annonce, converge avec, et, un jour, vient au jour. Tout au long de la tragédie d'Euripide, nous trouvons, comme une sorte de bât qui le blesse, comme une blessure qui l'exaspère, le rapport au désir, et plus spécialement au désir de la femme. Ce que l'on appelle la misogynie d'Euripide, et qui est une sorte d'aberration, de folie, qui semble frapper toute sa poésie, nous ne pouvons la saisir qu'à partir de ce qu'elle est devenue, de s'être élaborée à travers la sublimation de la tradition chrétienne.
Like every trial, like every progression of human articulation, it is only retroactively that we perceive how the lines traced in the traditional past — which announce it, converge with it — one day come to light. Throughout Euripides’ tragedy, we find, like a thorn in its side, like an exasperating wound, the relation to desire — and more specifically to woman’s desire. What is called Euripides’ misogyny — a kind of aberration, madness that seems to infect his entire poetics — can only be grasped through what it has become, having been elaborated through the sublimation of the Christian tradition.
Ces points d'écartèlement des termes dont la croisée nécessite les effets auxquels nous, analystes, nous avons affaire, ceux de la névrose en tant que dans la pensée freudienne ils s'affirment comme plus originels que ceux du juste milieu, que ceux de la normale, il est nécessaire que nous les touchions, que nous les explorions, que nous en connaissions les extrêmes, si nous voulons que notre action se situe et s'oriente, qu'elle ne soit pas captive du mirage, toujours à notre portée, du bien de l'entraide, mais réponde à ce qu'il peut y avoir, même sous les formes les plus obscures, et qui exige d'être révélé, en l'autre que nous accompagnons dans le transfert.
These points where terms are stretched to their limits — whose intersection necessitates the effects we analysts grapple with, those of neurosis which Freudian thought affirms as more primordial than the golden mean of the normal — we must touch them, explore them, know their extremes if our action is to situate and orient itself. It must not remain captive to the ever-present mirage of mutual aid’s “good,” but respond to what persists, even in the most obscure forms — demanding revelation — in the Other whom we accompany in transference.
Les extrêmes me touchent, disait je ne sais plus qui. Il faut au moins un instant que nous les touchions, pour pouvoir et c'est là ma fin - repérer exactement quelle doit être notre place au moment où le sujet est sur le seul chemin où nous devions le conduire, celui où il doit articuler son désir.
“The extremes touch me,” said someone I can’t recall. We must at least touch them for an instant to precisely locate — and this is my aim — where our place must be when the subject is on the sole path we must guide them: that where they must articulate their desire.
DÉCOMPOSITION STRUCTURALE
STRUCTURAL DECOMPOSITION
L'analyste, objet ou sujet.
The analyst: object or subject.
L'analyse structuraliste du mythe.
The structuralist analysis of myth.
La Versagung originelle.
Primordial Versagung.
Le sujet échangé contre son désir.
The subject exchanged for his desire.
Qu'allons-nous donc faire du côté de Claudel, dans une année où le temps ne nous est plus maintenant encore assez large pour formuler ce que nous avons à dire sur le transfert?
Where then shall we turn regarding Claudel, in a year where time remains too scarce to fully formulate our thoughts on transference?
Par certains côtés, notre propos peut donner ce sentiment-là. Du moins, à quelqu'un de moins averti que vous. Tout ce que nous avons dit a pourtant un axe commun, que je pense avoir assez articulé pour que vous vous soyez aperçus que c'est l'essentiel de ma visée cette année. Pour le désigner, j'essayerai de vous le préciser ainsi.
In some respects, our discourse may give that impression — at least to the less initiated. Yet all we’ve said shares a common axis, which I believe I’ve sufficiently articulated for you to recognize it as this year’s central focus. To define it, I’ll attempt this formulation:
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On a beaucoup parlé du transfert depuis que l'analyse existe. On en parle toujours. Ce n'est pas simplement un espoir théorique. Ce dans quoi nous nous déplaçons sans cesse, ce au moyen de quoi nous sou- tenons le mouvement de notre pratique, il faudrait tout de même que nous sachions ce que c'est. Ce que je vous désigne cette année pour aborder cette question a un axe qui peut se formuler ainsi en quoi devons-nous nous considérer comme intéressés dans le transfert?
Transference has been widely discussed since analysis began. It remains under discussion. This isn’t merely theoretical speculation. That through which we constantly move, that by which we sustain our practice’s motion — we must finally know what it is. What I designate this year to approach this question has an axis expressible thus: How must we conceive of our involvement in transference?
Déplacer ainsi la question ne signifie pas que nous tenions pour résolu le problème de savoir ce qu'est le transfert. Mais je crois ce déplacement nécessaire si nous voulons saisir en fonction de quoi se sont produites les très sensibles divergences, et même les très profondes différences de points de vue qui se manifestent à ce propos dans la communauté analytique, non seulement aujourd'hui, mais au long desétapes historiques de l'analyse. Nous pourrons également concevoir par là en quoi chacun de ces points de vue sur le transfert a sa vérité, est utilisable cé que nous tenons pour certain.
Reframing the question this way doesn’t mean we consider transference’s nature resolved. But I deem this shift necessary to grasp the source of the sharp divergences — indeed, profound differences of perspective — manifesting here within the analytic community, not only today but throughout analysis’ historical development. Through this, we may also comprehend how each perspective on transference contains its truth and utility — which we hold as certain.
La question que je pose est donc celle de notre participation au transfert. Ce n'est pas celle du contre-transfert. On a fait de cette rubrique un vaste fourre-tout d'expériences, comportant, à ce qu'il semble, à peu près tout ce que nous sommes capables d'éprouver dans notre métier. On a ainsi fait entrer toutes sortes d'impuretés dans la situation, car il est bien clair que nous sommes homme, et comme tel, affecté de mille façons par la présence du malade, et on a vraiment rendu cette notion désormais inutilisable. Si nous mettions sous le registre ainsi défini du contre-transfert notre participation au transfert, si nous. y faisions aussi entrer la casuistique, le problème de ce qu'il s'agit de faire dans chaque cas défini par ses coordonnées particulières, ce serait vraiment rendre impossible tout questionnement.
The question I pose is thus that of our participation in transference. This isn’t about counter-transference. The latter category has become a vast catch-all of experiences encompassing nearly everything we might feel in our work. All manner of impurities have thereby entered the situation, for clearly we’re human — affected in countless ways by the patient’s presence — rendering this notion ultimately unusable. Were we to subsume under “counter-transference” our participation in transference — including casuistry about what to do in each case’s particular coordinates — we’d make genuine inquiry impossible.
Je pose donc la question de la participation qui est la nôtre au transfert, et je demande comment la concevoir? C'est la voie à nous permettre de situer ce qui est au cœur du phénomène du transfert chez le sujet, à savoir l'analyste.
I therefore pose the question of our participation in transference and ask: How to conceive it? This path allows us to situate what lies at transference’s heart in the subject — namely, the analyst.
Il y a déjà quelque chose sans doute qui est suggéré par cet abord de la question. La nécessité où nous sommes de répondre au transfert inté- resse-t-elle notre être, ou s'agit-il simplement de définir une conduite à tenir, un handling de quelque chose qui nous est extérieur, un how to, un comment faire ? Si vous m'entendez depuis des années, vous ne pouvez douter de la réponse qu'implique ce vers quoi je vous mène ce dont il s'agit dans notre implication dans le transfert est de l'ordre de ce que je viens de désigner en disant que cela intéresse notre être.
Something is already suggested by this approach. Does the necessity to respond to transference implicate our being, or is it merely about defining conduct to adopt — a handling of something external, a how-to? If you’ve heard me over the years, you can’t doubt the answer implied by my direction: What’s at stake in our implication in transference concerns what I’ve just designated as involving our being.
C'est, après tout, si évident que même ce qui peut m'être le plus opposé dans l'analyse, je veux dire ce qui est le moins articulé de ce qui se révèle des façons d'aborder la situation analytique aussi bien dans son départ que dans son arrivée, et ce pour quoi je peux avoir le plus d'aversion eh bien, c'est tout de même de ce côté-là que l'on aura entendu un jour proférer à propos, non du transfert, mais de l'action de l'analyste, que l'analyste agit moins par ce qu'il dit et par ce qu'il fait, que par ce qu'il est.
This is, after all, so evident that even what’s most opposed to me in analysis — I mean the least articulated approaches to the analytic situation in its inception and resolution, those I might most disfavor — well, it’s precisely there that one will have heard it proclaimed, regarding not transference but the analyst’s action, that the analyst acts less through what he says and does than through what he is.
Ne vous y trompez pas, cette espèce de remarque massive me paraît tout ce qu'il y a de plus heurtante, dans la mesure précisément où elledit quelque chose de juste, et où elle le dit d'une façon qui ferme tout de suite la porte. Elle est bien faite pour me mettre en boule. Ce qu'est l'analyste, c'est bien, depuis le départ, toute la question.
Do not be mistaken: this type of sweeping remark strikes me as profoundly jarring precisely because it says something correct—and does so in a way that immediately shuts all doors. It is perfectly designed to rile me. What the analyst is has been the central question from the very beginning.
Quand on définit objectivement la situation analytique, il y a une donnée qui est la suivante l'analyste joue son rôle transférentiel précisément dans la mesure où il est pour le malade ce qu'il n'est pas sur le plan de ce que l'on peut appeler la réalité. C'est ce qui nous permet de juger de l'angle de déviation du transfert, de faire apercevoir au malade à quel point il est loin du réel, à cause de ce qu'il produit de fictif à l'aide du transfert.
When we objectively define the analytic situation, there is a given: the analyst plays their transferential role precisely insofar as they are, for the patient, what they are not on the plane of what we might call reality. This allows us to gauge the angle of transference deviation, to show the patient how far they are from the Real due to the fictions produced through transference.
Et pourtant, il est certain qu'il y a du vrai dans l'idée que l'analyste intervient par quelque chose qui est de l'ordre de son être. C'est tout ce qu'il y a de plus probable. C'est d'abord un fait d'expérience. Pourquoi y aurait-il besoin d'une mise au point, d'une correction, de la position subjective de l'analyste, d'une recherche dans sa formation, où nous essayons de le faire descendre ou monter? si ce n'était pour que quelque chose dans sa position soit appelé à fonctionner de façon efficace dans un rapport qui ne peut d'aucune façon s'épuiser entièrement en une manipulation, füt-elle réciproque.
Yet it is certain that there is truth in the idea that the analyst intervenes through something pertaining to their being. This is highly probable. First and foremost, it is an experiential fact. Why else would there be a need for adjustments, corrections, or inquiries into the analyst’s subjective position during their training—efforts to make them "descend" or "ascend"—if not to ensure that something in their stance functions effectively within a relationship that cannot, in any way, be exhausted by mere manipulation, however reciprocal?
Aussi bien tout ce qui s'est développé après Freud concernant la portée du transfert met-il en jeu l'analyste comme un existant. On peut même diviser les articulations proposées du transfert d'une façon assez claire, qui, sans épuiser la question, recouvre assez bien le pano- rama. Ces deux tendances, comme on s'exprime, de la psychanalyse moderne, j'en ai déjà donné les éponymes, sans prétendre à l'exhaus- tivité, mais simplement pour les épingler Melanie Klein d'un côté, Anna Freud de l'autre..
Indeed, all post-Freudian developments concerning transference’s scope implicate the analyst as an existent. We can even categorize proposed articulations of transference in a fairly clear manner—one that, without exhausting the question, broadly maps the landscape. These two "tendencies" of modern psychoanalysis (as they are termed), whose namesakes I have already noted (not exhaustively, but simply to mark them), are Melanie Klein on one side and Anna Freud on the other.
La tendance Melanie Klein met l'accent sur la fonction d'objet de l'analyste dans la relation transferentielle. Vous pouvez même dire, si vous voulez, bien que ce ne fût pas, bien sûr, le départ de sa position, que c'est Melanie Klein la plus fidèle à la pensée et à la tradition freudiennes, et que c'est dans cette mesure qu'elle a été amenée à articuler la relation transferentielle en ces termes.
The Kleinian tendency emphasizes the analyst’s function as an object within the transferential relation. You might even say—though this was not, of course, her starting point—that Melanie Klein remains most faithful to Freudian thought and tradition, and that this is why she framed the transferential relation in such terms.
Je m'explique. Si Melanie Klein a été amenée à faire fonctionner l'analyste, la présence analytique dans l'analyste, l'intention de l'ana- lyste, comme bon ou comme mauvais objet pour le sujet, c'est dans la mesure où elle pense la relation analytique comme dominée dès lespremiers mots, les premiers pas, par les fantasmes inconscients. Nous y avons affaire tout de suite, et nous pouvons, je ne dis pas nous devons, les interpréter dès le départ.
Let me clarify. If Melanie Klein came to position the analyst—the analytic presence within the analyst, the analyst’s intention—as either a good or bad object for the subject, it is because she views the analytic relationship as dominated from the first words, the first steps, by unconscious fantasies. We encounter these immediately and can—I do not say must—interpret them from the outset.
Je ne dis pas que c'est là une conséquence nécessaire. Je crois même que c'est une conséquence qui n'est nécessaire qu'en fonction des défauts de la pensée kleinienne, et dans la mesure où la fonction du fantasme, encore qu'aperçue de façon très prégnante, a été par elle insuffisamment articulée, ce qui est le grand défaut de son articulation. Même chez ses meilleurs acolytes ou disciples, qui, certes, plus d'une fois s'y sont efforcés, la théorie du fantasme n'a jamais vraiment abouti.
I do not claim this to be a necessary consequence. I believe it arises only from the deficiencies in Kleinian thought, particularly the insufficient articulation of fantasy’s function—a flaw in her framework, despite her acute perception of fantasy’s potency. Even her closest collaborators or disciples, who have often endeavored to refine this, never fully achieved a coherent theory of fantasy.
Il y a pourtant là beaucoup d'éléments extrêmement utilisables. Par exemple, la fonction primordiale de la symbolisation y a été articulée et accentuée d'une façon qui, par certains côtés, va jusqu'à être très satisfaisante. En fait, la clé de la correction nécessitée par la théorie kleinienne du fantasme est tout entière dans le symbole que je vous donne du fantasme (8 ◊ a), qui peut se lire S barré désir de a.
Yet there are many highly usable elements here. For instance, the primordial function of symbolization was articulated and accentuated in ways that, at times, prove deeply satisfying. In truth, the key to correcting Kleinian fantasy theory lies entirely in the symbolic formula I offer for fantasy (8 ◊ a), which can be read as S barred desiring a.
Le 8, il s'agit de savoir ce que c'est. Ce n'est pas simplement le corrélatif noétique de l'objet. Le 8 est dans le fantasme. Sauf à faire le tour que je vous fais refaire de mille façons diverses, il n'est pas facile d'aborder l'expérience du fantasme. C'est dans les détours que nécessite l'approche de cette expérience que vous comprendrez mieux, si déjà vous avez cru entrevoir quelque chose, ou simplement que vous com- prendrez si cela vous a jusqu'ici paru obscur, ce que j'essaye de pro- mouvoir avec cette formalisation.
The question is: what is 8? It is not merely the noetic correlate of the object. The 8 resides within the fantasy. Unless you retrace the circuit I have mapped for you in a thousand variations, it is not easy to approach the experience of fantasy. It is through the detours required to approach this experience that you will better grasp—if you have already glimpsed something, or simply if it has hitherto seemed obscure—what I strive to advance with this formalization.
Mais poursuivons. L'autre versant de la théorie du transfert met l'accent sur ceci, qui n'est pas moins irréductible, et aussi plus évi- demment vrai, que l'analyste est intéressé dans le transfert comme sujet. Sur ce versant, que j'ai épinglé du nom d'Anna Freud, qui ne le désigne pas mal en effet, mais elle n'est pas la seule, l'accent est porté sur l'alliance thérapeutique. Il y a une véritable cohérence interne entre cet accent et ce qui est son corrélat, à savoir l'accentuation des pouvoirs de l'ego.
But let us proceed. The other facet of transference theory emphasizes an equally irreducible and more evidently true point: the analyst is implicated in the transference as a subject. On this side—marked by the name of Anna Freud (a fitting designation, though she is not alone here)—the accent falls on the therapeutic alliance. There is an internal coherence between this emphasis and its correlate: the accentuation of the ego’s powers.
Ces pouvoirs, il ne s'agit pas simplement de les reconnaître objec- tivement, il s'agit de savoir quelle est la place à leur donner dans la thérapeutique. Et là, qu'est-ce qu'on vous dit? Que dans toute la première partie du traitement il n'est pas question de mettre en jeu le plan de l'inconscient, que vous n'avez d'abord que défense, et celapendant un bon bout de temps. C'est le moindre de ce qu'on pourra yous dire. Certes, cela se nuance plus dans la pratique que dans ce qui se doctrine, et c'est à deviner à travers la théorie.
These powers—it is not simply a matter of recognizing them objectively, but of determining their place within therapeutics. And here, what are we told? That throughout the first phase of treatment, the plane of the unconscious is not to be engaged, that initially there is only defense—and this for a good while. This is the least of what one might tell you. To be sure, practice nuances this more than doctrine does, and it must be inferred through theory.
Ce n'est pas la même chose que de mettre au premier plan, ce qui "est combien légitime, l'importance des défenses, et de théoriser les choses jusqu'à faire de l'ego lui-même une espèce de masse d'inertie. "Le propre de l'école de Hartmann et des autres est même de concevoir l'ego comme comportant des éléments irréductibles, ininterprétables en fin de compte. C'est à cela qu'ils arrivent, les choses sont claires. Je ne leur fais pas dire ce qu'ils ne disent pas, ils le disent.
It is not the same to foreground—however legitimate—the importance of defenses as it is to theorize matters to the point of rendering the ego itself a kind of inert mass. The very hallmark of Hartmann’s school and others is to conceive the ego as comprising irreducible elements, ultimately uninterpretable. They arrive at this; the matter is clear. I do not put words in their mouths—they say it themselves.
Le pas suivant, c'est de dire qu'après tout, c'est très bien ainsi, et que même, on devrait le rendre encore plus irréductible, cet ego, y rajouter des défenses.
The next step is to claim that, after all, this is just as well, and even that we should render this ego still more irreducible, adding further defenses to it.
C'est un mode concevable de mener l'analyse. Je ne suis pas du tout en ce moment en train d'y mettre même une connotation de jugement de rejet. C'est comme ça. Mais ce que l'on peut tout de même remar- quer, c'est que, comparé à l'autre versant, il ne semble pas que ce soit ce côté-là qui soit le plus freudien, c'est le moins qu'on puisse dire.
This is a conceivable mode of conducting analysis. At this moment, I am not at all pronouncing a judgment of rejection. It is what it is. Yet what one may nevertheless note is that, compared to the other slope, this side hardly seems the most Freudian—to put it mildly.
Mais nous avons autre chose à faire, n'est-ce pas, dans notre propos de cette année, que de revenir sur cette connotation d'excentricité à laquelle nous avons donné tant d'importance dans les premières années de notre enseignement. On a pu y voir quelque intention polémique, alors que je vous assure que c'est bien loin de ma pensée. Ce dont il s'agit, c'est de changer le niveau d'accommodement de la pensée.
But we have other concerns, do we not, in this year’s inquiry, than returning to that eccentric connotation we emphasized in the early years of our teaching. Some may have detected a polemical intent there, though I assure you this is far from my thought. What is at stake is shifting the level of accommodation within thought itself.
Les choses ne sont plus tout à fait pareilles maintenant. Ces dévia- tions prenaient alors dans la communauté analytique une valeur vrai- ment fascinante, qui allait jusqu'à ôter le sentiment qu'il y avait des questions. Depuis lors, a été restaurée une certaine perspective, remise au jour une certaine inspiration, grâce à ce qui n'est aussi que restau- ration de la langue analytique, je veux dire de sa structure, de ce qui a servi à la faire surgir au départ chez Freud. La situation est aujourd'hui differente. Que même ceux qui peuvent ici se sentir un petit peu égarés par le fait qu'en un endroit de mon séminaire, nous allions à toute pompe, sur Claudel, aient tout de même le sentiment que cela a le rapport le plus étroit avec la question du transfert, prouve bien à soi tout seul que quelque chose a suffisamment changé pour qu'il n'y ait plus besoin d'insister sur le côté négatif de telle ou telle tendance.Ce ne sont pas les côtés négatifs qui nous intéressent, mais les côtés positifs, ceux qui peuvent nous servir, du point où nous sommes, d'éléments de construction.
Things are no longer quite the same. Back then, these deviations within the analytic community held a truly mesmerizing value, to the point of effacing the sense that questions remained. Since then, a certain perspective has been restored, a certain inspiration revived, thanks to what is also a restoration of analytic language—its structure, what enabled its emergence in Freud from the outset. The situation today is different. That even those who might feel slightly disoriented here—when, at a certain point in my seminar, we plunge headlong into Claudel—nonetheless grasp that this bears the closest relation to the question of transference proves by itself that enough has changed to render insistence on the negative aspects of this or that tendency unnecessary. It is not the negative aspects that interest us, but the positive ones—those that can serve us, from our current vantage, as constructive elements.
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Je voudrais appeler maintenant votre attention sur la fonction du mythe dans l'analyse.
I now wish to draw your attention to the function of myth in analysis.
À quoi peut donc nous servir ce que j'appellerai, d'un mot bref, la mythologie claudélienne?
How might what I will tersely call Claudelian mythology be of use to us?
J'ai été moi-même surpris, c'est amusant, en relisant ces jours-ci un truc que je n'avais jamais relu, et que Jean Wahl avait publié non corrigé. C'était au temps où jé faisais des petits discours ouverts à tous au Collège philosophique, et il s'agissait d'une conférence sur la névrose obsessionnelle dont je ne me souviens plus du titre, Le Mythe du névrosé, je crois. Vous voyez que nous sommes déjà au cœur de la question. Je montrais à propos de l'homme aux rats la fonction des structures mythiques dans le déterminisme des symptômes.
I was myself surprised—amusingly—when rereading these days a text I had never revisited, which Jean Wahl published uncorrected. It dates from when I gave public lectures at the Collège philosophique, specifically a talk on obsessional neurosis whose title I no longer recall—The Myth of the Neurotic, I believe. You see we are already at the heart of the matter. I demonstrated, apropos of the Rat Man, the function of mythic structures in symptom formation.
Comme j'avais à corriger le texte, j'ai considéré la chose comme impossible. Avec le temps, bizarrement, je l'ai relu sans trop de mécon- tentement, et j'ai eu la surprise d'y voir — on m'aurait coupé la tête, je ne l'aurais pas dit — que j'y parlais du Père humilié. Il devait y avoir des raisons à cela. Ce n'est tout de même pas parce que j'ai rencontré le « accent circonflexe, que je vous en parle.
Having to correct the text, I deemed it impossible. Yet with time, oddly, I reread it without too much dissatisfaction and was startled to find—I would never have admitted this under oath—that I spoke there of The Humiliated Father. There must have been reasons for this. It is not merely because I encountered the "circumflex accent" that I mention it to you.
Reprenons.
Let us resume.
Qu'est-ce que l'analysé vient chercher en analyse? Il vient chercher ce qu'il y a à trouver, ou plus exactement, s'il cherche, c'est parce qu'il y a quelque chose à trouver. Et la seule chose qu'il y a pour lui à trouver, à proprement parler, c'est le trope par excellence, le trope des tropes, ce que l'on appelle son destin.
What does the analysand come seeking in analysis? He comes seeking what is to be found—or more precisely, if he seeks, it is because there is something to find. And the sole thing there is for him to find, properly speaking, is the trope of tropes: what is called his destiny.
Si nous oublions le rapport qu'il y a entre l'analyse et ce que l'on appelle le destin, cette espèce de chose qui est de l'ordre de la figure, au sens où ce mot s'emploie pour dire figure du destin comme on dit aussi bien figure de rhétorique, cela veut dire que nous oublions simple- ment les origines de l'analyse, car elle n'aurait pas pu même faire un pas sans ce rapport. Parallèlement, il se produit dans l'évolution del'analyse un glissement vers une pratique toujours plus insistante, plus prégnante, plus exigeante quant aux résultats à fournir. Sans doute est-ce à certains égards une chance, mais cela risque de nous faire oublier ce qui est le poids du mythe. Heureusement, on a continué à heaucoup s'y intéresser ailleurs.
If we forget the relationship between analysis and what is called destiny—this thing of the order of figura, in the sense that the word is used to speak of destiny's figures as one also speaks of figures of rhetoric—this means we simply forget the origins of analysis, for it could not have taken even a single step without this relationship. Concurrently, a shift occurs in the evolution of analysis toward a practice increasingly insistent, more pregnant, more demanding regarding the results to be delivered. This is no doubt in certain respects a fortunate development, but it risks making us forget the weight of myth. Fortunately, interest in it has continued elsewhere.
C'est un détour. Il y a là quelque chose qui nous revient à nous plus légitimement que nous ne le croyons peut-être. Nous y sommes peut-être pour quelque chose, à cet intérêt pour la fonction du mythe.
This is a detour. Something here returns to us more legitimately than we perhaps believe. We may have contributed something to this interest in the function of myth.
J'y ai fait allusion depuis longtemps, et plus qu'allusion je l'ai atticulé depuis ce premier travail. Mon séminaire sur l'homme aux rats étàit commencé, et des gens venaient faire ce travail avec moi, chez moi. J'y mettais en jeu l'articulation structurale du mythe telle qu'elle a, été depuis appliquée de façon systématique et développée par Lévi- Strauss dans son séminaire à lui. J'ai essayé de vous en montrer la valeur pour expliquer l'histoire de l'homme aux rats.
I alluded to it long ago, and more than alluded—I articulated it in that first work. My seminar on the Rat Man had begun, and people came to engage in this work with me at my home. There, I set into play the structural articulation of myth as it has since been systematically applied and developed by Lévi-Strauss in his own seminar. I tried to show you its value for explaining the Rat Man's history.
Pour ceux qui ont laissé passer les choses, ou qui ne le savent pas, je vais dire ce qu'est l'articulation structuraliste du mythe. Prenant un mythe dans son ensemble, je veux dire l'épos, l'histoire, la façon dont ça se raconte de bout en bout, on construit un modèle uniquement constitué par une série de connotations oppositionnelles des fonctions intéressées par exemple, dans le mythe d'Edipe, le rapport père-fils, l'inceste, etc. Bien sûr, je schématise, je réduis, pour vous dire de quoi il s'agit. On s'aperçoit que le mythe ne s'arrête pas là, qu'il y a les générations suivantes. Si c'est un mythe, les générations, ce n'est pas simplement la suite de l'entrée des acteurs, le fait que, quand les vieux sont tombés, il y a des petits qui viennent pour que ça recommence.
For those who missed it or are unaware, I will outline the structuralist articulation of myth. Taking a myth in its entirety—the epos, the story, the way it is narrated from start to finish—one constructs a model constituted solely by a series of oppositional connotations of the functions involved. For example, in the Oedipus myth: the father-son relationship, incest, etc. Of course, I am simplifying, reducing, to convey the gist. We find that the myth does not stop there; there are subsequent generations. If it is a myth, generations are not merely the succession of actors entering the stage—the fact that when the elders fall, new ones come to restart the cycle.
Ce qui nous intéresse, c'est la cohérence signifiante qu'il y a entre la première constellation et celle qui suit. Il se passe par exemple quelque chose que vous connoterez comme vous voudrez, disons les frères ennemis, puis apparaît la fonction d'un amour transcendant qui va contre la loi, comme l'inceste, qui est manifestement située à l'opposé dans sa fonction, ce qui donne lieu à des relations définissables par un certain nombre de termes oppositionnels. Bref, je suis au niveau d'Antigone.
What interests us is the signifying coherence between the first constellation and what follows. For instance, something occurs that you may label as you wish—say, fraternal rivalry—then appears the function of a transcendent love defying law, like incest, manifestly situated at the opposite pole in its function. This gives rise to relations definable through a number of oppositional terms. In short, I am at the level of Antigone.
C'est un jeu dans lequel il s'agit de détecter les règles qui lui donnent sa rigueur. Et remarquez qu'il n'y a pas d'autre rigueur concevable que celle qui s'instaure justement dans le jeu. Dans la fonction du mythe,dans son jeu, les transformations s'opèrent selon certaines règles, qui se trouvent de ce fait avoir une valeur révélatrice, créatrice de confi- gurations supérieures ou de cas particuliers illuminants. Bref, elles démontrent la même sorte de fécondité que les mathématiques. C'est de cela qu'il s'agit dans l'élucidation des mythes. Et cela nous intéresse de la façon la plus directe, puisqu'il ne peut se faire que nous abordions le sujet auquel nous avons affaire dans l'analyse sans rencontrer la fonction du mythe.
It is a game where the aim is to detect the rules that grant it rigor. Note that there is no other conceivable rigor than that which is instituted precisely in the game. In the function of myth, in its play, transformations occur according to certain rules, which thereby acquire a revelatory value—generating superior configurations or illuminating particular cases. In short, they demonstrate the same kind of fecundity as mathematics. This is what is at stake in mythic elucidation. It concerns us most directly, for we cannot approach the subject we deal with in analysis without encountering the function of myth.
C'est un fait prouvé par l'expérience. En tous les cas, dès les premiers pas de l'analyse, la Traumdeutung, les Lettres à Fliess, Freud se soutient d'une référence au mythe, et nommément au mythe d'Edipe. Cela, nous l'élidons, nous le mettons entre parenthèses, nous essayons de tout exprimer de notre expérience sur le mode économique, comme on dit par exemple, la fonction du conflit entre tendances primor- diales, jusqu'aux plus radicales, les défenses contre la pulsion, l'articu- lation, connotée topiquement dans la thèse sur le narcissisme, de l'ego et de l'ego idéal, et puis un certain ça. Aller dans ce sens, perdre l'autre bord de référence, doit se connoter dans notre expérience comme un oubli, au sens positif que le mot a pour nous.
This is proven by experience. From the very first steps of analysis—The Interpretation of Dreams, the Letters to Fliess—Freud sustains himself through reference to myth, specifically the Oedipus myth. This we elide, bracket, attempt to express entirely in economic terms: the conflict between primordial tendencies, defenses against the drive, the topically connoted articulation of ego and ego ideal in the thesis on narcissism, and then a certain Id. To proceed in this direction, losing the other frame of reference, must be connoted in our experience as a forgetting—in the positive sense this word holds for us.
Cela n'empêche pas l'expérience qui se continue d'être toujours une expérience analytique. Mais c'est une expérience analytique qui oublie ses propres termes.
This does not prevent the ongoing experience from remaining analytic. But it is an analytic experience that forgets its own terms.
Vous voyez que je reviens, comme je fais souvent, comme je fais presque toujours, à articuler des choses alphabétiques. Ce n'est pas uniquement par plaisir de l'épellation, quoiqu'il existe, mais parce que c'est ce qui permet de poser dans leur caractère dru les vraies questions.
You see I return, as I often do—almost always—to spelling out ABCs. Not solely from a pleasure in orthography (though that exists), but because this allows us to pose the real questions in their robust character.
Mais quelles sont-elles? L'analyse est-elle une introduction du sujet à son destin? Est-ce là la vraie question? Bien sûr que non. Ce serait nous placer dans une position démiurgique, qui n'a jamais été celle de l'analyse. Mais pour en rester à un niveau massif, tout à fait de départ, c'est néanmoins une formule qui prend sa valeur de se dégager des façons reçues de poser la question, qui en valent bien d'autres.
But what are they? Is analysis an introduction of the subject to their destiny? Is that the real question? Certainly not. This would place us in a demiurgic position, never that of analysis. Yet to remain at an elementary, starting level, this formulation nevertheless gains value by disentangling itself from received ways of posing the question—which are no better than others.
C'était avant que nous nous croyions, assez malins et assez forts pour parler de je ne sais quoi, qui ne serait pas une névrose, mais une normale. Nous, en fait, nous ne nous sommes jamais cru si fort, ni si malin, pour ne pas sentir tant soit peu flageoler notre plume chaque fois que nous nous sommes attaqué au sujet de ce que c'est qu'unenormale. Mais Jones, lui, a écrit là-dessus un article. Il faut dire qu'il n'ayait pas froid aux yeux. Il faut dire aussi qu'il ne s'en tire pas trop mal: Mais aussi, on voit la difficulté.
This was before we considered ourselves clever or strong enough to speak of some supposed "normal" beyond neurosis. In truth, we have never felt so confident in addressing what constitutes the "normal." Jones wrote an article on this topic—one must admit he had audacity. He manages passably well, yet the difficulty remains evident.
Quoi qu'il en soit, ce n'est vraiment que par un escamotage que l'on peut faire entrer en jeu dans l'analyse une notion quelconque de normalisation. C'est une partialisation théorique, comme quand nous nous mettons à parler, par exemple, de maturation instinctive, comme si c'était là tout ce dont il s'agit. Nous nous livrons alors à d'extraor-dinaires vaticinations confinant à une prêcherie moralisante, si bien faitės pour inspirer recul et méfiance. Faire entrer sans plus une notion normale de quoi que ce soit dans notre praxis, alors que nous y découvrons justement à quel point le sujet dit, prétendu, normal ne L'est pas cela est de nature à nous inspirer la suspicion la plus radicale et la plus assurée quant à ses résultats. Il faudrait tout de même se poser d'abord la question de savoir si nous pouvons employer la notion de normal pour quoi que ce soit qui soit à l'horizon de notre pratique.
In any case, introducing notions of normalization into analysis can only occur through sleight of hand. It entails theoretical partialization, as when we invoke "instinctual maturation" as if that exhausts the matter. We then indulge in extraordinary prophecies bordering on moralizing sermonizing, apt to provoke skepticism. To uncritically import normative concepts into our praxis—especially when analysis reveals how profoundly the so-called "normal" subject is not—inspires radical suspicion toward such aims. We must first ask: can "the normal" orient anything in our practice?
Limitons-nous pour l'instant à la question suivante pouvons-nous dire que la maîtrise que nous avons acquise de ce déchiffrage où se repère la figure du destin nous permet d'obtenir, quoi? disons, le moins de drame possible, l'inversion du signe.
For now, let us limit ourselves: does our mastery in deciphering destiny's figures allow us to achieve... what? Minimizing drama? Reversing its valence?
¹ Je prétends que la porte par laquelle entrer pour dire des choses qui aient seulement quelque bon sens, et que nous ayons le sentiment d'être dans le fil de ce que nous avons à dire, est là où je vais vous la situer.
¹ I contend that the doorway to meaningful discourse—to staying within the trajectory of our inquiry—lies where I shall now situate it.
Si la configuration humaine à laquelle nous nous attaquons, c'est le drame, tragique ou pas, pouvons-nous nous contenter de viser le moins de, drame possible, en pensant qu'un sujet bien averti un bon averti en, yaut deux s'arrangera pour tirer sa petite épingle du jeu? Après fout, pourquoi pas? Prétention modeste. Mais cela non plus n'a jamais correspondu en rien, vous le savez bien, à notre expérience. Ce n'est paš ça.
If the human configuration we engage is drama itself (tragic or otherwise), can we settle for reducing its intensity, assuming a "well-informed subject" will skillfully extract themselves? Why not? A modest aim. Yet you know well this has never aligned with our experience. That is not it.
Comme toujours, ce qu'il s'agit de voir est plus près de nous que le point où tout bêtement se capture la prétendue évidence, ce que l'on appelle le sens commun, à savoir le point où s'amorce le carrefour du destin, celui du normal dans le cas présent. Par contre, s'il y a quelque chose que la découverte freudienne nous a appris, c'est à voir dans les symptômes une figure qui a rapport à la figure du destin. Nousne le savions pas avant, et maintenant, nous le savons. Le savoir, cela fait une différence. Cela ne nous permet pas de nous placer à l'exté- rieur, ni au sujet de se mettre de côté, et que ça continue à marcher dans le même sens, ce qui serait un schéma grossier, absurde. Le fait de savoir ou de ne pas savoir est donc éssentiel à la figure du destin. Voilà la bonne porte. Et le mythe le confirme.
As always, what demands scrutiny lies closer than the crude capture-point of "common sense"—here, the crossroads of destiny and the "normal." Freud’s discovery taught us to recognize symptoms as configurations akin to destiny's figures. We did not know this before; now we do. Knowing makes a difference. It does not permit exteriority, nor the subject’s detachment so that things "continue as before"—an absurd schema. Knowing or not knowing is thus essential to destiny's figure. There lies the true entry. Myth confirms this.
Les mythes sont des figures développées qui sont rapportables, non pas au langage, mais à l'implication d'un sujet pris dans le langage- et, pour compliquer l'affaire, dans le jeu de la parole. Des rapports du sujet avec un signifiant quelconque, il se développe des figures où se constatent des points nécessaires, des points irréductibles, des points majeurs, des points de recroisement, qui sont par exemple ceux que j'ai essayé de figurer dans le graphe. Tentative dont il ne s'agit pas de savoir si elle ne serait pas boiteuse, si elle ne serait pas incomplète, si elle ne pourrait pas être peut-être beaucoup plus harmonieusement construite ou reconstruite par quelqu'un d'autre je veux simplement ici évoquer sa visée. La visée d'une structure minimale de ces huit points de recroisement paraît nécessitée par la seule confrontation du sujet et du signifiant. Et c'est déjà beaucoup que de pouvoir soutenir, de ce seul fait, la nécessité d'une Spaltung du sujet..
Myths are elaborated configurations tied not to language per se, but to a subject implicated in language—and further complicated by speech. From the subject’s relations with signifiers, necessary nodal points emerge: irreducible junctures, critical intersections such as those I diagrammed in the Graph. Whether this attempt limps or lacks completion matters less than its intent: to outline a minimal structure of eight intersecting points necessitated by the subject-signifier confrontation. Already, this sustains the necessity of the subject’s Spaltung (splitting).
Cette figure, ce graphe, ces points repérés, et aussi l'attention aux faits, nous permettent de réconcilier avec notre expérience du déve- loppement la fonction véritable de ce qui est trauma. N'est pas trauma simplement ce qui a fait irruption à un moment; et a felé quelque part une structure que l'on imagine totale, puisque c'est à cela qu'a servi à certains la notion de narcissisme. Le trauma, c'est que certains événe- ments viennent se situer à une certaine place dans cette structure. Et, l'occupant, ils y prennent la valeur signifiante qui y est attachée chez un sujet déterminé. Voilà ce qui fait la valeur traumatique d'un évé- nement. D'où l'intérêt de faire un retour sur l'expérience du mythe.
This figure—the Graph, its marked points, and attention to facts—reconciles our clinical experience with trauma’s true function. Trauma is not merely an intrusive event fracturing some imagined total structure (as narcissism theories suggest). Trauma occurs when events occupy specific positions within structure, acquiring signifying value for a particular subject. Hence the urgency of revisiting myth.
Dites-vous bien que pour les mythes grecs, nous ne sommes pas si bien placés. Nous en avons bien des variantes, mais ce ne sont pas toujours, si je puis dire, les bonnes. Nous ne pouvons en garantir l'ori- gine. Ce ne sont pas des variantes contemporaines, ni même locales, ce sont des réaménagements plus ou moins allégoriques et romancés, qui ne sont pas utilisables de la même façon que peut l'être telle variante recueillie en même temps, comme l'offre la cueillette d'un mythe dansune population américaine du nord ou du sud. Cela ne nous permet pas de faire avec ce matériel comme avec celui qu'apporte un Boas ou quelque autre. Et aussi bien, lorsque j'ai voulu vous présenter le modèle de ce qu'il advient du conflit cædipien quand le savoir comme tel entre justement en tel ou tel point à l'intérieur du mythe, je suis allé le chercher ailleurs, dans la fabrication shakespearienne d'Hamlet, que j'ai étudié pour vous il y a deux ans. Et j'avais d'ailleurs toute licence de le faire, puisque, dès l'origine, Freud avait pris les choses ainsi.
Understand this: regarding Greek myths, our position is not so privileged. We have many variants, but these are not always, if I may say so, the right ones. We cannot guarantee their origin. These are not contemporaneous or even local variants, but rather more or less allegorical and fictional rearrangements, which cannot be used in the same way as variants collected simultaneously—such as those gathered from North or South American indigenous myths. This material does not permit us to work as Boas or others did. Thus, when I sought to present the model of what happens to the Oedipal conflict when knowledge as such intervenes at specific points within the myth, I turned elsewhere—to Shakespeare’s construction of Hamlet, which I analyzed for you two years ago. I was fully justified in doing so, since Freud himself had adopted this approach from the outset.
Nous avons cru pouvoir y connoter quelque chose qui, d'une façon particulièrement passionnante, se modifie en un point de la structure. C'est, en effet, un point tout à fait particulier, aporique, du rapport du sujet au désir, que Hamlet a promu à la réflexion, à la méditation, à l'interprétation, à la recherche, au casse-tête structuré qu'il repré- sente. Nous avons assez bien réussi à faire sentir la spécificité de ce cas, en soulignant la différence suivante contrairement au père du meurtre cædipien, le père tué dans Hamlet, ce n'est pas il ne savait pas qu'il faut dire de lui, mais il savait. Non seulement il savait, mais ce facteur intervient dans l'incidence subjective qui nous intéresse, celle du personnage central, Hamlet.
We believed we could discern something that undergoes a particularly fascinating modification at a structural point. It is, in effect, an utterly singular, aporic point in the subject’s relation to desire that Hamlet elevates to reflection, meditation, interpretation, inquiry—the structured puzzle it embodies. We succeeded reasonably well in conveying the specificity of this case by emphasizing the following distinction: unlike the father in the Oedipal murder, the slain father in Hamlet is not one who “did not know,” but one who knew. Not only did he know, but this factor intervenes in the subjective incidence that concerns us—that of the central character, Hamlet.
C'est, à vrai dire, le seul personnage. Il s'agit d'un drame tout entier inclus dans le sujet Hamlet. On lui a fait savoir que le père a été tué, et on le lui a fait savoir assez pour qu'il en sache long, jusqu'à savoir par qui. Disant cela, je ne fais que répéter ce que Freud a dit dès l'origine.
Truth be told, he is the sole character. This is a drama entirely contained within the subject Hamlet. He is informed that the father was killed—informed sufficiently to know much, even the perpetrator. In saying this, I am merely repeating what Freud stated from the outset.
Voilà l'indication d'une méthode par où il nous est demandé de mesurer sur la structure elle-même l'effet de ce qu'introduit notre savoir. Pour dire les choses massivement, et d'une façon qui permette de repérer à sa racine ce dont il s'agit à l'origine de toute névrose, Freud le dit dès ses premiers écrits, il y a, non pas ce que l'on a interprété depuis comme une frustration, un arriéré laissé ouvert dans l'informe, mais une Versagung, c'est-à-dire quelque chose qui est beau- coup plus près du refus que de la frustration, qui est autant interne qu'externe, qui est vraiment mis par Freud en une position - conno- tons-la de ce terme qui a au moins des résonances, vulgarisées par notre langage contemporain existentielle. Position qui n'ordonne pas en séquence la normale, la possibilité de la Versagung, puis la névrose, mais situe une Versagung originelle, au-delà de quoi il y aura la voie, sõit de la névrose, soit de la normale, l'une ne valant ni plus.ni moins que l'autre par rapport à ce qui est, au départ, la possibilité de la Versagung.
Here lies the indication of a method through which we are called to measure, on the structure itself, the effect introduced by our knowledge. To state matters broadly—in a way that allows us to locate at its root what lies at the origin of every neurosis—Freud declares from his earliest writings that there exists not what has since been interpreted as a frustration, an unresolved residue in the formless, but a Versagung. This term is far closer to refusal than frustration, as internal as it is external, positioned by Freud in what we might tentatively call—invoking a term now vulgarized by contemporary existentialist language—an existential stance. This position does not sequentially arrange the normal, the possibility of Versagung, and then neurosis. Rather, it situates an originary Versagung beyond which lies the path toward either neurosis or normality—neither being more nor less valid than the other relative to this initial possibility of Versagung.
Il saute aux yeux que cette Versagung intraduisible n'est possible que dans le registre du sagen, en tant que le sagen n'est pas simplement l'opération de la communication, mais le dire, l'émergence comme telle du signifiant en tant qu'il permet au sujet de se refuser.
It is glaringly obvious that this untranslatable Versagung is possible only within the register of sagen (to say), insofar as sagen is not merely the operation of communication but the act of speaking—the emergence of the signifier as such, which allows the subject to refuse.
Ce refus originel, primordial, ce pouvoir de refus dans ce qu'il a de préjudiciel par rapport à toute notre expérience, eh bien, il n'est pas possible d'en sortir. Autrement dit, nous analystes, nous n'opérons, et qui ne le sait, que dans le registre de la Versagung. Et c'est tout le temps. Et c'est pour autant que nous nous y dérobons, qui ne le sait, que toute notre technique est structurée autour d'une idée qui s'exprime de façon balbutiante dans le terme de non-gratification, qui n'est nulle part dans Freud.
This primordial refusal, this prejudicial power of refusal relative to all our experience—well, there is no escaping it. In other words, we analysts operate solely within the register of Versagung. This is constant. And to the extent that we evade it—as everyone knows—our entire technique is structured around an idea expressed falteringly by the term “non-gratification,” which appears nowhere in Freud.
Il s'agit d'approfondir ce qu'est cette Versagung spécifiée, car elle implique une direction progressive, qui est celle-là même que nous mettons en jeu dans l'expérience analytique.
Our task is to deepen our understanding of this specified Versagung, for it implies a progressive direction—precisely the one we engage in the analytic experience.
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Je crois les termes que je viens d'introduire utilisables dans le mythe claudélien, et je vais le reprendre pour vous imager de façon spec- taculaire que nous devons être les messagers, les véhicules, de la Versagung.
I believe the terms I have introduced can be applied to the Claudelian myth, and I will now revisit it to vividly illustrate that we must be the messengers, the vehicles, of Versagung.
Que ce qui se passe dans Le Pain dur soit le mythe d'Edipe, je crois que vous n'en doutez plus maintenant. Vous retrouvez presque mes jeux de mots au moment précisément où Louis de Coûfontaine et Turelure sont face à face.
That what occurs in Hard Bread is the Oedipus myth, I trust you no longer doubt. You encounter my wordplay precisely at the moment Louis de Coûfontaine and Turelure confront each other.
C'est le moment où se formule une espèce de demande de tendresse.
This is when a kind of demand for tenderness is formulated.
C'est la première fois que ça arrive. Il est vrai que c'est dix minutes avant qu'il le bousille. Louis lui dit- Quand même, tu es le père. Et cette réplique est vraiment doublée de ce tuer le père que le désir de la femme, de Lumîr, lui a suggéré, et qui s'y superpose littéralement, d'une façon qui, je vous l'assure, n'est pas simplement le fait d'un heureux hasard de la langue.
It is the first time this happens. True, it occurs ten minutes before Louis kills him. Louis says: Still, you are the father. This line is doubly inflected by the killing the father that Lumîr’s desire has suggested to him—a superimposition that, I assure you, is not merely a happy accident of language.
Que veut dire ce qui nous est représenté là sur la scène ? Cela veut dire, et c'est énoncé, que c'est à ce moment-là, et de par là, que lepetit, il devient un homme. Louis de Coûfontaine, on le lui dit, n'aura pas assez de toute sa vie pour porter ce parricide, mais aussi, de ce moment-là, il n'est plus un jean-foutre qui rate tout, et qui se fait ravir sa terre par des tas de méchants et de petits malins. Il va devenir un fort bel ambassadeur, capable de toutes les crapuleries. Cela ne va pas sans évoquer quelque corrélation.
What does this scene represent? It signifies – and this is stated – that at this very moment, through this act, the boy becomes a man. Louis de Coûfontaine is told he will spend his entire life bearing this parricide, yet from this moment onward, he ceases to be a good-for-nothing who botches everything, whose land gets snatched by villains and schemers. He shall become a splendid ambassador, capable of all manner of roguery. This evokes certain correlations.
Il devient le père. Non seulement il le devient, mais quand il en parlera plus tard, dans Le Père humilié, à Rome, il dira Moi seul l'ai bien connu, il n'a jamais voulu en entendre parler, ce n'était pas l'homme qu'on croit, laissant entendre sans doute que des trésors de sensibilité et d'expérience s'étaient accumulés sous la caboche de cette vieille frappe. Mais il est devenu le père. Bien plus, c'était sa seule chance de le devenir, et pour des raisons qui sont liées au niveau antérieur de la dramaturgie. L'affaire était bien mal emmanchée.
He becomes the father. Not only does he become him, but when later discussing him in The Humiliated Father in Rome, he'll say: I alone truly knew him. He never wished to speak of it. He wasn't the man people think, implying hidden depths of sensibility and experience beneath that old rogue's thick skull. But he has become the father. More precisely, this was his only chance to do so, for reasons tied to earlier dramatic layers. The affair was ill-conceived from the start.
Mais la construction de l'intrigue rend bien sensible en même temps que, de ce fait, il est châtré. À savoir que le désir du petit garçon, ce désir soutenu d'une façon si ambiguë, comme il le dit à la nommée Lumir, eh bien, n'aura pas son issue, pourtant facile, toute simple.
Yet the plot's construction makes palpable that through this act, he is castrated. Namely, the little boy's desire – sustained so ambiguously, as he tells Lumîr – will find no outlet, despite its apparent simplicity.
Cette issue, il l'a à la portée de sa main, il n'a qu'à la ramener, Lumîr, avec lui dans la Mitidja, et tout ira bien, ils auront même beaucoup d'enfants. Mais quelque chose se produit. D'abord, on ne sait pas trop si c'est qu'il en a envie ou qu'il n'en a pas envie, mais une chose est certaine, c'est que la bonne femme, elle, n'en veut pas. Elle lui a fait tu descends papa. Puis elle s'en va vers son destin à elle, qui est le destin d'un désir, d'un vrai désir de personnage claudélien.
The solution lies within his grasp: take Lumîr back with him to Mitidja, and all will be well – they'll even have many children. But something occurs. Whether he desires it or not remains unclear, but one thing is certain: the woman refuses. She made him "off papa," then departs toward her own destiny – the destiny of a true Claudelian character's desire.
Que ce théâtre ait pour tel ou tel, selon ses penchants, une odeur de sacristie qui peut plaire ou déplaire, la question n'est pas là. L'intérêt qu'il y a à vous y introduire, c'est que c'est tout de même une tragédie.
That this theater may have, for one or another depending on tastes, a whiff of sacristy to please or displease matters not. Its relevance lies in being, nonetheless, a tragedy.
Il est bien drôle que cela ait amené ce monsieur à des positions qui ne sont pas faites pour nous plaire, mais il faut s'en accommoder, et au besoin chercher à le comprendre. C'est tout de même de bout en bout, de Tête d'Or au Soulier de satin, la tragédie du désir.
Amusing that this led the author to positions we might find distasteful, but we must accommodate them, seeking understanding. From Tête d'Or to The Satin Slipper, it remains throughout the tragedy of desire.
Alors, le personnage qui en est, à cette génération, le support, la nommée Lumîr, laisse tomber son précédent conjoint, le nommé Louis de Coûfontaine, et s'en va vers son désir, qui nous est tout à fait clairement dit être un désir de mort. Mais par là, c'est elle c'est icique je vous prie de vous arrêter sur la variante du mythe qui lui donne justement quoi ?
Thus Lumîr, the character embodying desire at this generational stage, abandons her former partner Louis de Coûfontaine and follows her desire – explicitly stated as a death drive. Here, I urge you to note the mythic variant this presents.
Non pas la mère, évidemment. La mère, c'est Sygne de Coûfontaine, et elle est à une place qui n'est évidemment pas celle de la mère quand elle s'appelle Jocaste. Mais il y en a une autre, qui est la femme du père, puisque le père est toujours à l'horizon de cette histoire d'une façon bien marquée. Et notre fils exclu, notre enfant non désiré, notre objet partiel à la dérive eh bien, cette femme, elle-même réhabilitée par l'incidence du désir, le réhabilite, le réinstaure, recrée avec lui le père en déconfiture. Le résultat de l'opération, c'est donc de lui donner la femme du père.
Not the mother, obviously. The mother is Sygne de Coûfontaine, positioned far from Jocasta's role. Yet another woman exists – the father's wife, for the father perpetually looms over this story. Our excluded son, unwanted child, partial object adrift – this woman, herself rehabilitated by desire's incidence, reinstates him, reconstitutes the father from disarray. The operation's result: he receives the father's wife.
Voyez bien ce que je vous montre. La fonction de ce qui est conjugué dans le mythe freudien, sous la forme de cette espèce de creux, de centre d'aspiration, de point vertigineux de la libido, que représente la mère, il y en a ici au contraire une exemplaire décomposition structurale.
Mark well what I show you. The function of what Freudian myth conjugates as that libidinal vortex – the mother – here undergoes exemplary structural decomposition.
Il est tard, le temps nous force à couper là où nous sommes, mais je ne voudrais tout de même pas vous laisser sans vous indiquer ce vers quoi je vais.
Time forces us to pause, but I shan't leave without indicating our direction.
Après tout, ce n'est pas une histoire faite pour tellement nous éton- ner, nous qui sommes déjà un peu durcis par l'expérience la cas tration, c'est, en somme, fabriqué comme ça on soustrait à quelqu'un son désir, et, en échange, c'est lui qu'on donne à quelqu'un d'autre dans l'occasion, à l'ordre social.
After all, this tale shouldn't astonish us analysts hardened by castration's logic. The mechanism: one's desire is subtracted, and in exchange, they're given over to the social order.
C'est Sichel qui a la fortune, tout naturel que ce soit elle qu'on épouse. En plus la nommée Lumîr a très bien vu le coup tu n'as qu'une chose à faire maintenant, c'est d'épouser la maîtresse de ton papa.
Sichel holds the fortune – naturally she's the one to wed. Moreover, Lumîr saw the maneuver clearly: Your only path now is to marry your father's mistress.
L'important est cette structure. Ça n'a l'air de rien parce que nous connaissons ça couramment, mais on l'exprime rarement comme ça.
Crucial is this structure. Deceptively banal through familiarity, yet rarely expressed as such.
Vous avez bien entendu, je pense, ce que j'ai dit - on retire au sujet son désir, et, en échange, on l'envoie sur le marché, où il passe dans l'encan général. Mais n'est-ce pas justement ce qui se passe au départ, à l'étage au-dessus, et illustré alors d'une bien autre manière, et faite cette fois pour réveiller notre sensibilité endormie? Je veux dire n'est-ce pas ça qui se passe au niveau de Sygne, et d'une façon bien faite pour nous émouvoir un peu plus?À elle, on lui retire tout, je ne dis pas que ce soit pour rien, laissons ça, mais il est tout à fait clair aussi que c'est pour la donner, elle, en échange de ce qu'on lui retire, à ce qu'elle peut le plus abhorrer.
You have heard, I think, what I said — the subject is stripped of their desire, and in exchange, they are sent to the marketplace, thrown into the general auction. But is this not precisely what occurs from the outset, at the higher level, illustrated in a manner far more likely to rouse our numbed sensibilities? I mean — does this not happen at Sygne’s level, in a way designed to stir us more deeply? From her, everything is taken — I do not say it is for nothing, let us leave that — but it is also clear that she herself is given in exchange for what is taken from her, given over to what she most abhors.
Je suis amené à terminer aujourd'hui d'une façon presque trop spectaculaire, en en faisant jeu et énigme. Ce dont il s'agit est en fait bien plus riche que ce point d'interrogation que je suis en train de poser devant vous. Vous le verrez articulé la prochaine fois d'une façon beaucoup plus profonde. Je veux vous laisser rêver.
I am led to conclude today in an almost overly theatrical manner, turning this into both game and enigma. What is at stake here is far richer than the question mark I now place before you. You will see it articulated more profoundly next time. I leave you to ponder.
Vous verrez qu'à la troisième génération, c'est le même coup qu'on veut lui faire, à Pensée. Mais ça n'a ni le même départ ni la même origine, et c'est ce qui nous instruira, et nous permettra même de poser des questions concernant l'analyste. C'est le même coup, mais naturellement, là, les personnages sont plus gentils, ils sont tous en or, même celui qui veut lui faire le même coup, à savoir le nommé Orian. C'est, bien certainement, pas pour son mal, c'est pas pour son bien non plus. Il veut lui aussi la donner à quelqu'un d'autre dont elle n'a pas envie, mais cette fois la gosse ne se laisse pas faire, elle accroche son Orian au passage, à la sauvette sans doute, juste le temps qu'il ne soit plus qu'un soldat du Pape, mais froid. Quant à l'autre, ma foi, il est très galant homme, et résilie les fiançailles sans tortiller.
You will observe that in the third generation, the same trick is attempted upon Pensée. But its origin and starting point differ, and this will instruct us, even allowing us to pose questions concerning the analyst. It is the same trick, though here the characters are nobler, all golden — even the one attempting it, namely the man called Orian. Assuredly, it is neither for her harm nor her good. He too wishes to give her to another whom she does not desire, but this time the girl resists. She snatches her Orian in passing, furtively no doubt, just long enough for him to become no more than a cold Pope’s soldier. As for the other suitor, he is most gallant and annuls the engagement without hesitation.
Qu'est-ce que cela veut dire? Je vous l'ai déjà dit : c'est un beau fantasme, cela n'a pas dit son dernier mot.
What does this signify? I have already told you — it is a fine fantasy, one that has not yet uttered its final word.
C'est tout de même assez pour que je vous laisse suspendus à la question de savoir ce que nous allons justement pouvoir en faire, afin de mieux cerner certains effets qui tiennent à ce que, nous, nous entrons dans le destin du sujet, nous y sommes pour quelque chose.
It is sufficient, at least, to leave you suspended with the question of how we might precisely use this to better grasp certain effects tied to the fact that we ourselves intervene in the subject’s destiny — that we bear some responsibility in it.
Il y a tout de même quelque chose qu'il faut que j'accroche encore avant de vous quitter.
There remains one more point to seize before departing.
Les effets sur l'homme du fait qu'il devient sujet de la loi ne se résument pas à ceci, que tout ce qui est du cœur de soi lui est retiré, et que lui-même soit donné en échange au train-train de la trame qui noue entre elles les générations. Pour que justement ce soit une trame qui noue entre elles les générations, une fois close cette opération oùvous voyez la curieuse conjugaison d'un moins qui ne se redouble pas d'un plus, eh bien, l'homme doit encore quelque chose.
The effects upon man of becoming the subject of the law are not exhausted by the stripping of his innermost self and his consignment to the intergenerational weave. For this very weave — binding generations once the operation is closed, this curious conjugation of a subtraction unpaired with addition — to hold, man must still contribute something further.
C'est là que hous reprendrons la question à notre prochaine ren- contre.
Here we shall resume the question at our next meeting.
24. ΜΑΙ 1961.
24 MAY 1961.
GLISSEMENTS DE SENS DE L'IDÉAL
SEMANTIC SHIFTS OF THE IDEAL
Effets de la masse analytique. L'action, réponse à l'inconscient. Il n'y a pas de métalangage. Amour et culpabilité. Extrojection.
Effects of the analytic mass. Action as response to the unconscious. There is no metalanguage. Love and guilt. Extrojection.
Comment situer ce que doit être la place de l'analyste dans le transfert? au double sens où je vous ai dit la dernière fois qu'il faut situer cette place où l'analysé situe-t-il l'analyste ? où l'analyste doit-il être pour lui convenablement répondre ?
How are we to situate the analyst’s place within transference? In the dual sense I indicated last time: Where does the analysand situate the analyst? Where must the analyst be to respond adequately?
Cette relation que l'on appelle souvent une situation, comme si la situation de départ était constitutive cette relation, ou cette situation, ne peut s'engager que sur le malentendu. Il n'y a pas coïn- cidence entre ce qu'est l'analyste pour l'analysé au départ de l'analyse, et ce que l'analyse du transfert nous permettra de dévoiler quant à ce qui est impliqué, non pas immédiatement, mais impliqué vraiment, par le fait qu'un sujet s'engage dans cette aventure, qu'il ne connaît pas, de l'analyse.
This relation — often called a "situation," as if the initial setup were constitutive — can only be founded upon misunderstanding. There is no coincidence between what the analyst is for the analysand at the outset and what the analysis of transference will unveil regarding what is implicated — not immediately, but truly implicated — by the subject’s engagement in this unknown adventure called analysis.
Dans ce que j'ai articulé la dernière fois, vous avez pu entendre que c'est la dimension du vraiment impliqué par l'ouverture, la possibilité, la richesse, tout le développement futur de l'analyse, qui pose une question du côté de l'analyste. N'est-il pas au moins probable, n'est-il pas sensible qu'il doit, lui, se mettre déjà au niveau de ce vraiment, être vraiment à la place où il devra arriver au terme de l'analyse, qui est justement l'analyse du transfert?Je pose donc la question — l'analyste peut-il être indifférent à ce qui est sa position véritable?
From my last articulation, you may have discerned that the dimension of the truly implicated by analysis’s opening, possibility, and future development raises a question for the analyst. Is it not at least probable — is it not palpable — that he must already position himself at the level of this truly, to be truly in the place where he must arrive at analysis’s end, namely the analysis of transference? Thus I pose the question: Can the analyst remain indifferent to his authentic position?
Éclairons les choses plus avant, car cela peut vous sembler ne presque pas faire de question — la science de l'analyste, direz-vous, n'y supplée-t-elle pas? Pourtant, le fait que l'analyste sache quelque chose des voies et des chemins de l'analyse ne suffit pas, qu'il le veuille ou non, à le mettre à cette place, de quelque façon qu'il se la formule. Les divergences quant à la fonction technique de l'analyste, une fois qu'elle a été théorisée, le font bien apparaître.
Let us clarify further, for this may strike you as almost unproblematic. You might say: Does the analyst’s knowledge not compensate? Yet the analyst’s awareness of analysis’s paths does not suffice, whether he wills it or not, to place him there — however he formulates it. The divergences in theorizing the analyst’s technical function make this evident.
L'analyste n'est pas le seul analyste. Il fait partie d'un groupe, d'une masse, au sens propre qu'a ce terme dans l'article de Freud, Massenpsychologie und Ich-Analyse.
The analyst is not alone. He belongs to a group, a mass — in the precise sense Freud gives this term in Group Psychology and the Analysis of the Ego.
Ce n'est pas une pure rencontre si le thème en est abordé par Freud au moment où il y a déjà une société des analystes. C'est en fonction de ce qui se passe au niveau du rapport de l'analyste avec sa propre fonction, que sont articulés nombre des problèmes auxquels a affaire la seconde topique freudienne. C'est là une phase qui, pour n'être point évidente, n'en mérite pas moins tout spécialement, pour nous, analystes, d'être regardée. J'y ai fait, dans mes écrits, référence à plusieurs reprises. Quel que soit le degré de nécessitation interne que nous donnions à l'émergence de la seconde topique, nous ne pouvons, en tous les cas, en méconnaître le moment historique. Cela est attesté — il n'est que d'ouvrir le Jones à la bonne page pour s'apercevoir qu'au moment même où Freud amenait au jour cette thématique, nommément elle figure dans Massenpsychologie und Ich-Analyse, il pensait alors à l'organisation de la société analytique.
It is no accident that Freud addresses this theme when an analytic society already exists. The problems Freud confronts in his second topology are articulated through the analyst’s relation to their own function — a phase that, while not self-evident, demands our particular attention as analysts. I have repeatedly referenced this in my writings. Whatever internal necessity we ascribe to the emergence of Freud’s second topology, we cannot ignore its historical moment. Jones’s biography attests to this: open it to the relevant page, and you will find that as Freud brought this thematic to light — notably in Group Psychology and the Analysis of the Ego — he was simultaneously contemplating the analytic society’s organization.
J'ai fait allusion tout à l'heure à mes écrits. J'y ai pointé, d'une façon plus aiguë peut-être que je ne suis en train de le faire pour l'instant, tout ce que cette problématique a soulevé pour lui de dramatique, notamment ce qui ressort assez clairement de certains passages cités par Jones, la conception romantique d'une sorte de Komintern, d'un comité secret fonctionnant comme tel à l'intérieur de l'analyse. Freud s'est nettement abandonné à cette pensée dans telle de ses lettres, etde fait, c'est bien ainsi qu'il envisageait le fonctionnement du groupe des sept à qui il faisait vraiment confiance.
I alluded earlier to my writings. There, I pinpointed—perhaps more sharply than I am doing at this moment—all that this problematic raised for him in dramatic terms, notably what emerges quite clearly from certain passages cited by Jones: the romantic conception of a sort of Komintern, a secret committee functioning as such within analysis. Freud explicitly indulged this thought in one of his letters, and in fact, this is precisely how he envisioned the operation of the trusted group of seven.
Dès lors qu'il y a une foule, ou une masse organisée, de ceux qui sont dans la fonction d'analyste, tous les problèmes que Freud soulève dans cet article se posent effectivement. Ce ne sont, comme je l'ai éclairé en son temps, que les problèmes d'organisation de la masse dans son rapport à l'existence d'un certain discours.
Once there exists an organized crowd or mass of those in the analyst’s function, all the problems Freud raises in this article effectively arise. These are, as I clarified in my time, nothing other than problems of mass organization in its relation to the existence of a certain discourse.
Il faudrait reprendre cet article en l'appliquant à l'évolutión de la théorie que les analystes ont promue de la fonction analytique, pour voir quelle nécessité, quelle gravitation attire, fait converger c'est presque immédiatement, intuitivement, sensible, compréhensible - la fonction de l'analyste vers l'image qu'il peut s'en faire. Cette image se situe très précisément au point que Freud nous apprend à dégager, dont il mène à son terme la fonction au moment de la seconde topique, et qui est celui de l'Ich-Ideal — traduction, idéal du moi.
We would need to revisit this article by applying it to the evolution of the theory analysts have promoted about the analytic function—to see what necessity, what gravitational pull draws (it is almost immediately, intuitively, palpable and comprehensible) the analyst’s function toward the image he may form of it. This image situates itself precisely at the point Freud teaches us to isolate, whose function he brings to fruition at the moment of the second topography: that of the Ich-Ideal—translated as the ego ideal.
Ambiguïté de ces termes. Par exemple, dans un article pour nous très important auquel je vais me référer tout à l'heure, Transfert et Amour, qui a été lu à la société psychanalytique de Vienne en 1933, qui a été publié dans Imago en 1934, qu'il est plus facile d'avoir dans le Psychoanalytic Quarterly de 1949 où il a été traduit en anglais sous le titre Transference and Love, Ich-Ideal est traduit en anglais par Ego ideal. Ce jeu dans l'ordre de la détermination a un rôle qui n'est point de hasard.
Ambiguity in these terms. For instance, in an article very important to us—Transfert et Amour (Transference and Love), which I will reference shortly—read to the Vienna Psychoanalytic Society in 1933 and published in Imago in 1934 (more easily accessible in the 1949 English translation in the Psychoanalytic Quarterly titled Transference and Love), Ich-Ideal is translated into English as "ego ideal." This play in the order of determination is no accident.
Quelqu'un qui ne sait pas l'allemand pourrait croire que Ich-Ideal veut dire moi idéal. J'ai fait remarquer que dans l'article inaugural à parler de l'Ich-Ideal, Zur Einführung des Narzissmus, il y a de temps en temps ideal Ich. Et Dieu sait si c'est pour nous tous un objet de débat —qui disant, moi-même, que l'on ne saurait, même un instant, négli- ger sous la plume de Freud, si précise concernant le signifiant, une pareille variation —d'autres disant qu'il est impossible, à l'examen du contexte, qu'on s'y arrête d'aucune façon.
Someone unfamiliar with German might think Ich-Ideal means "ideal ego." I have noted that in the seminal article introducing the Ich-Ideal—Zur Einführung des Narzissmus (On the Introduction of Narcissism)—the term ideal Ich occasionally appears. And God knows this has been a subject of debate among us—myself arguing that one cannot, even for an instant, overlook such a variation in Freud’s writing, given his precision concerning the signifier—others claiming that contextual examination renders such scrutiny irrelevant.
Une chose pourtant est certaine, c'est que même ceux qui sont dans cette seconde position seront les premiers, comme vous le verrez dans le prochain numéro qui va paraître de La Psychanalyse, à distinguer sur le plan psychologique l'idéal du moi et le moi idéal. J'ai nommé mon ami Lagache. Dans son article sur La Structure de la personnalité, il fait une distinction dont je peux dire, sans du tout la diminuer pour autant,qu'elle est descriptive, extrêmement fine, élégante et claire. Dans le phénomène, cela n'a absolument pas la même fonction.
One thing is certain: even those holding the latter position will be the first, as you will see in the forthcoming issue of La Psychanalyse (Psychoanalysis), to distinguish on the psychological plane between the ego ideal and the ideal ego. I refer to my friend Lagache. In his article La Structure de la personnalité (The Structure of Personality), he makes a distinction I can describe—without diminishing it—as descriptive, exceedingly subtle, elegant, and clear. Phenomenally, these terms have absolutely distinct functions.
Dans une réponse que j'ai élaborée tout exprès pour ce numéro concernant la thématique qu'il nous donne, j'ai simplement fait quelques remarques, dont la première est que l'on pourrait lui objecter qu'en se proposant de donner une formulation qui soit, comme il s'exprime, à distance de l'expérience, il abandonne lui-même la méthode qu'il nous avait annoncé qu'il se proposait de suivre en matière métapsychologique, en matière d'élaboration de la structure. En effet, la difference clinique et descriptive des deux termes, idéal du moi et moi idéal, n'est pas suffisamment dans le registre de la méthode qu'il s'est lui-même proposée. Vous verrez bientôt tout cela à sa place.
In a response I prepared specifically for this issue regarding its thematic focus, I simply offered a few remarks. The first is that one might object that by proposing a formulation intended, as he puts it, to maintain distance from experience, he himself abandons the method he had announced he would follow in matters of metapsychology and structural elaboration. Indeed, the clinical and descriptive difference between the two terms—ego ideal and ideal ego—is insufficiently grounded in the register of his self-proposed method. You will soon see all this in its proper place.
Peut-être vais-je aujourd'hui d'ores et déjà anticiper sur la façon métapsychologique tout à fait concrète dont on peut préciser la fonction de l'un et de l'autre à l'intérieur de la grande thématique économique introduite par Freud autour de la notion du narcissisme. Je n'en suis pas encore là, mais je vous désigne simplement le terme d'Ich-Ideal, ou idéal du moi, pour autant même qu'il vient à être traduit en anglais par Ego ideal. En anglais, les places respectives du déterminatif et du déterminant sont beaucoup plus ambiguës dans un groupe de deux termes, et nous trouvons déjà dans cet Ego ideal la trace sémantique de l'évolution, ou du glissement, de la fonction donnée à ce terme quand on a voulu l'employer à marquer ce que devenait l'analyste pour l'analysé.
Perhaps today I will already anticipate the thoroughly concrete metapsychological way in which we can specify the function of each within the broader economic thematic introduced by Freud around the notion of narcissism. I am not yet there, but I simply designate the term Ich-Ideal, or ego ideal—even as it comes to be translated in English as "Ego ideal." In English, the respective positions of determinant and determined within a two-term compound are far more ambiguous. Already in this "Ego ideal," we detect the semantic trace of the evolution—or slippage—of the function assigned to this term when used to mark what the analyst becomes for the analysand.
On a dit, et très tôt — l'analyste prend pour l'analysé la place de son idéal du moi. C'est vrai et c'est faux. C'est vrai au sens que cela arrive. Cela arrive facilement. Je dirai même plus, et je vous en donnerai tout à l'heure un exemple — il est commun qu'un sujet y installe des positions à la fois fortes et confortables qui sont bien de la nature de ce que nous appelons résistance. Loin qu'il ne s'agisse seulement d'une position apparente ou occasionnelle, c'est peut-être même plus vrai encore de l'accrochage de certaines analyses.
It has been said, and early on—the analyst assumes the place of the analysand’s ego ideal. This is both true and false. True in the sense that it occurs. It occurs readily. I would go further—and will shortly give you an example—it is common for a subject to install therein positions both robust and comfortable, precisely of the nature we call resistance. Far from being merely an apparent or contingent position, this may be even truer of certain analyses’ entrenched impasses.
Cela ne veut pas dire du tout que cela épuise la question, ni que l'analyste puisse d'aucune façon s'en satisfaire — en d'autres termes, qu'il puisse pousser l'analyse jusqu'à son terme sans débusquer le sujet de la position que prend celui-ci en tant qu'il donne à l'analyste la position d'idéal du moi. Et donc, cela pose même la question de ceque cette vérité se révèle devoir être dans le devenir. À savoir, si, à la fin, après l'analyse du transfert, l'analyste ne doit pas [...] ce qui n'est pas seulement en jeu. C'est cela qui n'a jamais été dit. Car en fin de compte, l'article dont je vous parlais tout à l'heure ne revêt pas, au moment où il sort, un caractère de recherche — 1933 par rapport aux années vingt, où se prend le tournant de la technique analytique comme s'exprime tout le monde, ils ont tout de même eu le temps de réfléchir et d'y voir clair.
This does not at all mean that this exhausts the question, nor that the analyst could in any way be satisfied with it — in other words, that he could push the analysis to its term without dislodging the subject from the position he occupies by granting the analyst the position of ego ideal. Thus, this even raises the question of what this truth reveals itself to be within becoming. Namely, whether, in the end, after the analysis of transference, the analyst must not [...] which is not merely at stake. This is what has never been articulated. For ultimately, the article I mentioned earlier does not bear, at its time of publication, the character of research — 1933 relative to the 1920s, when the turning point of analytic technique occurred as everyone puts it, they had ample time to reflect and gain clarity.
Je ne peux parcourir avec vous cet article dans tous ses détails, mais je vous prie de vous y reporter, et nous en parlerons à nouveau. Nous n'allons pas nous y arrêter, d'autant plus que ce que je veux vous dire se rapporte au texte anglais. C'est pourquoi c'est celui-ci que j'ai ici avec moi, alors que le texte allemand est plus vif, mais nous n'en sommes pas aux arêtes de l'original, nous en sommes au glissement sémantique qui exprime ce qui s'est produit en effet dans la critique interne à l'analyse.
I cannot walk you through this article in all its details, but I urge you to consult it, and we shall revisit it. We will not dwell on it further, especially since my focus relates to the English text. This is why I have it here with me, whereas the German text is more incisive. Yet we are not dealing with the razor edges of the original, but rather the semantic drift expressing what has effectively occurred within internal analytic critique.
L'analyste, en tant qu'il est l'analyste, lui tout seul, et maître à bord, est mis face à face à son action. Il s'agit pour lui de l'approfondissement, l'exorcisme, l'extraction de soi-même, indispensable pour qu'il ait une juste aperception de son rapport, à lui, propre, avec la fonction de l'idéal du moi, en tant que pour lui, comme analyste, et par conséquent d'une façon particulièrement nécessaire, cette fonction est soutenue à l'intérieur de ce que j'ai appelé la masse analytique. S'il ne le fait pas, ce qui se produit est ce qui s'est effectivement produit, à savoir un glissement de sens, qui ne peut d'aucune façon être conçu à ce niveau comme à demi extérieur au sujet et, pour tout dire, comme une erreur. Ce glissement, au contraire, l'implique profondément, subjectivement.
The analyst, insofar as he is the analyst, alone and master aboard, is confronted with his action. For him, this entails deepening, exorcising, extracting himself — indispensable for him to have a proper apprehension of his own relation to the function of the ego ideal, insofar as for him, as analyst, and consequently in an especially necessary way, this function is sustained within what I have called the analytic mass. If he fails to do this, what occurs is what has effectively occurred: a semantic drift that cannot in any way be conceived at this level as half-external to the subject or, to put it plainly, as an error. On the contrary, this drift profoundly and subjectively implicates him.
En 1933, on fait pivoter un article tout entier sur Transfert et Amour autour de la thématique de l'idéal du moi. Vingt ou vingt-cinq ans plus tard, des articles disent en clair, sans aucune espèce d'ambiguïté, d'une façon théorisée, que les rapports de l'analysé et de l'analyste reposent sur le fait que l'analyste a un moi que l'on peut appeler idéal.
In 1933, an entire article pivoting on Transference and Love revolves around the thematic of the ego ideal. Twenty or twenty-five years later, articles state without ambiguity, in theorized fashion, that the relations between analysand and analyst rest on the fact that the analyst has a so-called ideal ego.
En quel sens le moi de l'analyste est-il dit être un moi idéal? En un sens bien different aussi bien de celui de l'idéal du moi, que du sens concret du moi idéal, auquel je faisais allusion tout à l'heure. Je vais vous illustrer — c'est un moi idéal, si je puis dire, réalisé, un moi idéal au sens où l'on dit qu'une voiture est une voiture idéale. Ce n'estpas un idéal de voiture, ni le rêve de la voiture quand elle est toute seule au garage, c'est une vraiment bonne et solide voiture.
In what sense is the analyst's ego said to be an ideal ego? In a sense quite distinct both from that of the ego ideal and from the concrete sense of the ideal ego to which I alluded earlier. Let me illustrate — it is an ideal ego, so to speak realized, an ideal ego in the sense that one speaks of a car as an ideal car. This is not an ideal of a car, nor the dreamt car when it sits alone in the garage — it is a truly good and solid car.
Tel est le sens que finit par prendre le terme. Si ce n'était que ça, une chose littéraire, une certaine façon de dire que l'analyste doit intervenir comme quelqu'un qui en sait un bout de plus que l'analysé, ce ne serait que de l'ordre de la platitude, et n'aurait peut-être pas tant de portée. Mais c'est que le glissement même du sens de ce couple de signifiants, moi et idéal, traduit quelque chose de tout à fait différent, une véritable implication subjective de l'analyste.
Such is the meaning the term ultimately assumes. If this were merely a literary matter, a certain way of saying that the analyst must intervene as someone who knows a bit more than the analysand, it would remain at the level of platitude and perhaps carry less weight. But the very semantic drift of this couple of signifiers — ego and ideal — conveys something entirely different: a genuine subjective implication of the analyst.
Nous n'avons point à nous étonner d'un effet de cet ordre. Ce n'est qu'un colmatage. Ce n'est que le dernier terme d'une aventure dont le ressort est beaucoup plus essentiel que le point simplement local, presque caricatural, où nous l'accrochons tout le temps, comme si nous n'étions ici que pour ça.
We need not be astonished by an effect of this order. It is but a stopgap. It is only the latest term in an adventure whose spring is far more essential than the merely local, almost caricatural point where we constantly latch onto it, as if we were here solely for that.
D'où tout cela provient-il? Du tournant de 1920. Autour de. quoi le tournant de 1920 tourne-t-il? Autour du fait que -ils le disent, les gens de l'époque, les héros de la première génération analytique --- l'interprétation, ça ne fonctionne plus comme ça a fonctionné. L'air n'est plus à ce que ça fonctionne, à ce que ça réussisse. Et pourquoi ? Ça n'a pas épaté Freud. Il l'avait dit depuis bien longtemps. On peut pointer celui de ses textes où il dit, très tôt, dans les Essais techniques profitons de l'ouverture de l'inconscient, parce que, bientôt, il aura retrouvé un autre truc. Qu'est-ce que cela veut dire pour nous qui pouvons, de cette expérience faite, et nous-mêmes glissant avec, trou- ver tout de même les repères ?
From where does all this originate? From the turning point of 1920. Around what does this turning point revolve? Around the fact that — as the figures of the first analytic generation put it — interpretation no longer works as it once did. The zeitgeist no longer favors its functioning or success. And why? Freud was not surprised. He had long foretold it. We can pinpoint his early texts, such as in the Technical Papers, where he states: let us profit from the opening of the unconscious, for soon it will have found another trick. What does this mean for us who, having undergone this experience and sliding along with it, can still find our bearings?
Je dis que c'est ceci l'effet d'un discours, je parle de celui de la première génération, qui, portant sur l'effet d'un discours, à savoir l'inconscient, ne sait pas que c'est de ça qu'il s'agit encore que ce fut là, et depuis la Traumdeutung, où je vous apprends à le reconnaître et à l'épeler, car il ne s'agit constamment, sous le terme de mécanismes de l'inconscient, que de l'effet du discours. C'est bien ceci l'effet d'un discours qui porte sur l'effet d'un discours, qui ne le sait pas, et qui aboutit nécessairement à une cristallisation nouvelle de cet effet d'inconscient qui opacifie ce discours.
I say that this is the effect of a discourse — I speak of that of the first generation — which, bearing on the effect of a discourse (namely the unconscious), does not realize that it is still dealing with precisely this, even though it has been so since The Interpretation of Dreams, where I teach you to recognize and spell it out. For what is constantly at issue under the term "unconscious mechanisms" is nothing other than the effect of discourse. This is indeed the effect of a discourse bearing on the effect of a discourse — a discourse that does not know it — and which necessarily results in a new crystallization of this unconscious effect that opacifies the discourse.
Cristallisation nouvelle veut dire quoi? Les effets que nous constatons - cela ne fait plus le même effet aux patients qu'on leur donne certains aperçus ou certaines clés, que l'on manie devant eux certains signifiants.Mais, observez-le bien, les structures subjectives qui correspondent à cette cristallisation nouvelle, elles, n'ont pas besoin d'être nouvelles. Je parle de ces registres ou degrés d'aliénation, si je puis dire, que nous pouvons spécifier dans le sujet, et qualifier par exemple sous les termes de moi, de surmoi, d'idéal du moi. Ce sont comme des ondes stables.
What does new crystallization mean? The effects we observe — interpretations or signifiers handled before patients no longer produce the same effects. But note well: the subjective structures corresponding to this new crystallization need not themselves be novel. I speak of those registers or degrees of alienation, if I may, that we can specify in the subject and qualify under terms such as the ego, superego, and ego ideal. These are like stable waveforms.
Quel que soit ce qui se passe, ces effets mettent en recul le sujet, l'im- munisent, le mithridatisent par rapport à un certain discours. Ils empê- chent de mener le sujet là où nous voulons le mener, c'est à savoir à son désir. Cela ne change rien aux points nœuds, où lui, comme sujet, va se reconnaître et s'installer.
Whatever occurs, these effects distance the subject, immunize him, mithridatize him against a certain discourse. They prevent leading the subject where we aim to take him — namely, to his desire. This changes nothing about the nodal points where he, as subject, will recognize and install himself.
C'est cela que Freud constate à ce tournant. Si Freud s'essaye à définir quels sont les besoins stables et les zones fixes dans la constitution subjective, c'est parce que c'est ce qui lui apparaît, très remarquable- ment à lui, comme des constantes. Mais ce n'est pas pour les consacrer qu'il s'en occupe et qu'ils les articule c'est dans la pensée de les lever comme obstacles. Même lorsqu'il parle du Ich et qu'il le met au premier plan, ce n'est pas pour instaurer la fonction prétendue syn- thétique du moi comme une espèce d'inertie irréductible. C'est pour- tant ainsi que cela a étë interprété dans la suite.
This is what Freud observes at this turning point. When Freud attempts to define stable needs and fixed zones in subjective constitution, it is because these appear to him — remarkably so — as constants. Yet his engagement in articulating them is not to consecrate them but to dissolve them as obstacles. Even when he foregrounds the Ich (ego), it is not to institute the purported synthetic function of the ego as a kind of irreducible inertia. Yet this is precisely how it was later interpreted.
Il nous faut reconsidérer tout cela comme les acting out de l'auto- institution du sujet dans son rapport au signifiant d'une part, à la réalité d'autre part. C'est ainsi que nous ouvrirons un nouveau chapitre de l'action analytique.
We must reconsider all this as the acting out of the subject’s self-institution in relation to the signifier on one hand, and to reality on the other. Only thus will we open a new chapter in analytic action.
De ce que je tente ici de faire, on pourrait dire, avec toutes les réserves que cela implique, que c'est un effort d'analyse au sens propre du terme, qui concerne la communauté analytique en tant que masse organisée par l'idéal du moi analytique, tel qu'il s'est développé effectivement sous la forme d'un certain nombre de mirages, au premier plan desquels celui du moi fort, si souvent impliqué à tort là où on croit le reconnaître. Pour renverser le couple des termes qui font le titre de l'article de Freud auquel je me référais tout à l'heure, une des faces de mon séminaire pourrait s'appeler Ich-Psychologie und Massenanalyse.En effet, l'Ich-Psychologie, qui a été promue au premier plan de la théorie analytique, fait bouchon, fait barrage, fait inertie depuis plus d'une décade, à tout redépart de l'efficace analytique. Et c'est dans la mesure où les choses en sont arrivées là, qu'il convient d'interpeller comme telle la communauté analytique, en permettant à chacun d'y jeter un regard, sur ce qui vient à altérer la pureté de la position de l'analyste vis-à-vis de celui dont il est le répondant, son analysé, pour autant que lui-même, l'analyste, s'inscrit et se détermine de par les effets qui résultent de la masse analytique, je veux dire de la masse des analystes, dans l'état actuel de leur constitution et de leur discours.
One might describe my current endeavor — with all due reservations — as an effort of analysis in the strict sense, addressing the analytic community as a mass organized by the analytic ego ideal, which has effectively developed through a series of mirages. Foremost among these is the myth of the strong ego, erroneously invoked where it is presumed recognizable. To invert the terms of Freud’s article I referenced earlier, one facet of this seminar could be titled Ich-Psychologie und Massenanalyse (Ego Psychology and Collective Analysis).
On ne se tromperait en rien en présentant ainsi ce que je suis en train de vous dire.
Indeed, Ego Psychology — elevated to the forefront of analytic theory — has for over a decade functioned as a plug, a barrier, a dead weight against any resurgence of analytic efficacy. Given this impasse, it becomes necessary to directly interpellate the analytic community, enabling each member to scrutinize what corrupts the analyst’s pure position vis-à-vis the analysand. For the analyst himself is inscribed and determined by effects stemming from the analytic mass — by which I mean the collective body of analysts in their current constitutional and discursive state.
Cela n'est pas de l'ordre d'un accident historique, l'accent étant mis sur accident. Nous sommes en présence d'une difficulté, d'une impasse, qui concerne ce que vous m'avez entendu tout à l'heure mettre à la pointe de ce que j'exprimais, à savoir l'action analytique.
This framing would not miss the mark.
S'il y a un lieu où le terme d'action, depuis quelque temps mis en question par les philosophes de notre époque moderne, peut être réinterrogé d'une façon peut-être décisive, c'est, si paradoxale que paraisse cette affirmation, au niveau de celui dont on peut croire qu'il s'abstient le plus là-dessus, à savoir l'analyste.
This is no mere historical accident, with emphasis on "accident." We confront a difficulty, a deadlock, bearing on what I earlier pinpointed as the crux of my remarks: analytic action.
Maintes fois ces dernières années, dans mon séminaire, j'ai mis l'ac- cent sur le relief original que notre expérience très particulière de l'action comme acting out dans le traitement doit nous permettre d'introduire dans toute réflexion thématique sur l'action. Rappelez- vous ce que j'ai pu vous dire de l'obsessionnel et de son style de performances, voire d'exploits — vous le retrouverez dans l'écrit où j'ai donné à mon rapport de Royaumont sa forme définitive.
If there exists a domain where the term "action" — lately interrogated by modern philosophers — can be re-examined decisively, it is paradoxically where one might least expect it: at the level of the analyst, who ostensibly abstains most from such considerations.
S'il y a quelque chose que l'analyste peut se lever pour dire, c'est que l'action comme telle, l'action humaine si vous voulez, est toujours impliquée dans la tentation de répondre à l'inconscient. Et je propose à quiconque s'occupe, à quelque titre que ce soit, de ce qui mérite le nom d'action, à l'historien nommément, pour autant qu'il ne renonce pas à ceci, dont bien des formulations font vaciller notre esprit, à savoir le sens de l'histoire — je lui propose de reprendre, en fonction de l'articulation que je donne, la question de ce que nous ne pouvons tout de même pas éliminer du texte de cette histoire, à savoir que sonsens ne nous entraîne pas purement et simplement comme le fameux chien crevé, mais qu'il s'y passe des actions.
In recent years, I have repeatedly emphasized in this seminar the unique perspective our experience of action as acting out in treatment brings to any thematic reflection on action. Recall my remarks on the obsessional’s style of performances, even exploits — you will find them in the text where I finalized my Royaumont report.
If there is something the analyst can stand to declare, it is that action as such — human action, if you will — is always implicated in the temptation to respond to the unconscious. I propose to anyone concerned, in any capacity, with what merits the name of action — to the historian specifically, insofar as they do not renounce that which causes our minds to waver in its formulation: the meaning of history — I propose they reconsider, through the articulation I provide, the question of what we cannot eliminate from historical textuality. Namely, that its meaning does not drag us along purely as the proverbial dead dog, but that actions occur within it.
L'action à laquelle nous avons affaire, c'est l'action analytique. Et quant à elle, il n'est tout de même pas contestable qu'elle est tentative de répondre à l'inconscient.
The action we confront is analytic action. As for it, there can be no doubt that it constitutes an attempt to respond to the unconscious.
Il n'est pas contestable non plus que, quand nous disons de quelque chose qui se passe chez le sujet en analyse, c'est un acting out comme nous y a habitués notre expérience, ce quelque chose qui fait un analyste, nous savons ce que nous disons, même si nous ne savons pas très bien le dire.
Nor is it disputable that when we designate something occurring in the analysand as an acting out — as our experience has accustomed us — this something which produces an analyst, we know what we are saying, even if we cannot quite say it well.
Quelle est la formule la plus générale que l'on en puisse donner? Il est important de donner la formule la plus générale, parce que si l'on donne ici des formules particulières; le sens des choses s'obscurcit.
What is the most general formula we can provide? It is crucial to furnish the most general formula, because if we offer particular formulas here, the meaning of things becomes obscured.
Si l'on dit par exemple c'est une rechûte du sujet, ou si l'on dit c'est un effet de nos conneries, on se voile ce dont il s'agit. Bien sûr, ça peut être ça, évidemment, mais ce sont des cas particuliers de la définition que je vous propose concernant l'acting out. Puisque l'action analytique est tentative; tentation aussi, à sa manière, de répondre à l'inconscient, l'acting out est ce type d'action par où, à tel moment du traitement sans doute pour autant qu'il est spécialement sollicité, c'est peut-être par notre bêtise, ce peut être par la sienne, mais cela est secondaire, qu'importe le sujet exige une réponse plus juste.
If one says, for instance, "it is the subject's relapse," or "it is an effect of our blunders," one veils the matter at hand. Certainly, it may be that — obviously — but these are particular cases of the definition I propose concerning acting out. Since analytic action is an attempt — a temptation too, in its own way — to respond to the unconscious, acting out is that type of action whereby, at a certain moment in treatment (doubtless insofar as it is specially solicited — perhaps by our stupidity, perhaps by the subject's own — but this is secondary), the subject demands a more just response.
Toute action, acting out ou pas, action analytique ou pas, a rapport, a un certain rapport, à l'opacité du refoulé. Et l'action la plus originelle, au refoulé le plus originel, à l'Urverdrängt.
Every action — acting out or otherwise, analytic action or not — relates to the opacity of the repressed. And the most originary action relates to the most originary repressed: to Urverdrängt.
La notion de l'Urverdrängt, qui est dans Freud, peut y apparaître comme opaque, et c'est pourquoi j'essaye de vous en donner un sens.
The notion of Urverdrängt in Freud may appear opaque there, which is why I attempt to give you its meaning.
Il s'agit de la même chose que ce que j'ai essayé la dernière fois d'articuler pour vous en vous disant que nous ne pouvons faire que de nous engager nous-mêmes dans la Versagung la plus originelle. Et c'est la même chose qui s'exprime sur le plan théorique dans la formule que, malgré toutes les apparences, il n'y a pas de métalangage.
It concerns the same thing I tried last time to articulate by stating that we cannot but commit ourselves to the most originary Versagung. This same thing expresses itself theoretically in the formula that, despite all appearances, there is no metalanguage.
Il peut y avoir un métalangage au tableau noir, quand j'écris des petits signes, a, b, x, kappa. Ça court, ça va et ça fonctionne, c'est les mathématiques. Mais concernant ce qui s'appelle la parole, à savoir qu'un sujet s'engage dans le langage? On peut parler de la parole sans doute, et vous voyez que je suis en train de le faire, mais, ce faisant,sont engagés tous les effets de la parole, et c'est pourquoi on vous dit qu'au niveau de la parole, il n'y a pas de métalangage. Ou si vous voulez, qu'il n'y a pas de métadiscours. Ou, pour conclure, il n'y a pas d'action qui transcende définitivement les effets de refoulé. Peut- être, s'il y en a une au dernier terme, c'est tout au plus celle où le sujet comme tel se dissout, s'éclipse, et disparaît. C'est une action à propos de quoi il n'y a rien de dicible. C'est, si vous voulez, l'horizon de cette action qui donne sa structure au fantasme,
A metalanguage may exist on the blackboard when I write little signs — a, b, x, kappa. They run, circulate, function: this is mathematics. But concerning what is called speech — namely, that a subject engages in language? One can speak about speech, undoubtedly, as you see me doing now. Yet in doing so, all the effects of speech are implicated. This is why we say that at the level of speech, there is no metalanguage. Or if you prefer: there is no metadiscourse. Or to conclude: there is no action that definitively transcends the effects of the repressed. If there is one in the final instance, it is at most that in which the subject as such dissolves, eclipses, disappears. It is an action about which nothing can be said. It is, if you will, the horizon of this action that gives fantasy its structure.
C'est pour cette raison que ma petite notation de sa structure (8 a) est algébrique, et qu'elle ne peut que s'écrire avec de la craie au tableau noir. Il y a pour nous une nécessité essentielle à ne pas oublier cette place indicible en tant que le sujet s'y dissout, et que seule la notation algébrique peut préserver.
This is why my algebraic notation of its structure (8 a) must be written with chalk on the blackboard. For us, there is an essential necessity not to forget this unspeakable place where the subject dissolves — a place only algebraic notation can preserve.
Il y a dans l'article Transfert et Amour des dénommés Jekels et Bergler, donné en 1933 alors qu'ils étaient encore à la Société de Vienne, une brillante intuition clinique qui lui donne, comme il est d'usage, son poids et sa valeur. Ce relief et ce ton en font un article de la première génération, et encore maintenant, ce qui nous plaît dans un article, c'est quand il amène quelque chose comme ça. Cette intuition, c'est qu'il y a un rapport, un rapport étroit, entre l'amour et la culpabilité.
In the article Transference and Love by the so-called Jekels and Bergler — presented in 1933 while they were still at the Vienna Society — there is a brilliant clinical intuition that gives the text its weight and value. This relief and tone mark it as a first-generation article, and even now, what pleases us in an article is when it brings something like this. The intuition is that there exists a relation — a tight relation — between love and guilt.
Contrairement à la bergerie où l'amour baigne dans la béatitude, nous disent-ils, observez un peu ce que vous voyez, ce n'est pas sim- plement que l'amour est souvent coupable, c'est qu'on aime pour échapper à la culpabilité. Ça, évidemment, ce ne sont pas des choses que l'on peut dire tous les jours. C'est un petit peu nanan pour les gens qui n'aiment pas Claudel pour moi, c'est du même ordre.
Contrary to the pastoral idyll where love bathes in bliss, they tell us: observe what you see. It is not merely that love is often guilty, but that one loves to escape guilt. This, obviously, is not something one can say every day. For those who dislike Claudel, it's a bit too saccharine; for me, it's of the same order.
Si on aime, en somme, c'est parce qu'il y a encore quelque part l'ombre de celui qu'une femme tordante avec laquelle nous voyagions en Italie appelait Il vecchio con la barba, celui que l'on voit partout chez les primitifs.
If we love, in short, it is because there remains somewhere the shadow of the one a fiery woman with whom we traveled in Italy called Il vecchio con la barba — the one seen everywhere among the primitives.
Eh bien, cette thèse est très joliment soutenue dans l'article l'amour est dans son fond besoin d'être aimé par qui pourrait vous rendre coupable. Et justement, si l'on est aimé par celui ou celle-là, cela va beaucoup mieux.
Well, this thesis is quite elegantly sustained in the article: love is fundamentally the need to be loved by one who could render you guilty. And precisely, if one is loved by that man or woman, things go much better.
C'est un de ces aperçus analytiques dont je dirai qu'ils sont de l'ordre des vérités de bon aloi, qui sont aussi naturellement du mauvais, parce que c'est un aloi, autrement dit un alliage, et que ce n'est pas vérita-blement distingué, que c'est une vérité clinique. De plus, c'est une vérité, si je puis dire, collabée, qui écrase une certaine articulation. Si je veux que nous séparions ces deux métaux, l'amour et la culpabilité, ce n'est pas goût de la berquinade. C'est que l'intérêt de nos décou- vertes repose tout entier sur le fait que nous avons sans cesse affaire dans la réalité, comme on dit, aux effets de tassement du symbolique dans le réel. C'est en faisant des distinctions que nous progressons et que nous montrons les ressorts efficaces auxquels nous avons affaire.
This is one of those analytic insights I would describe as belonging to the order of genuine truths—truths that are also naturally impure, for they are an alloy [aloi], meaning a mixture, and thus not truly refined, but rather clinical truths. Moreover, this is a truth, if I may say so, flattened [collabée], which crushes a certain articulation. If I insist on separating these two metals—love and guilt—it is not out of a taste for sentimentalism [berquinade]. The value of our discoveries rests entirely on the fact that we constantly confront, in so-called reality, the Symbolic's compressed effects within the Real. It is by making distinctions that we progress and reveal the operative mechanisms we engage with.
Cela dit, si la culpabilité n'est pas toujours, et immédiatement, intéressée dans le déclenchement d'un amour, dans l'éclair de l'éna- moration, dans le coup de foudre, il n'en est pas moins certain que, même dans des unions inaugurées sous des auspices aussi poétiques, il arrive avec le temps que viennent se centrer sur l'objet aimé tous les effets d'une censure active. Ce n'est pas simplement qu'autour de lui se regroupe tout le système des interdits, mais aussi bien c'est à lui que l'on vient — fonction si constitutive de la conduite humaine — demander la permissión. Il convient de ne point du tout négliger, dans des formes très authentiques, de la meilleure qualité, de la relation amoureuse, l'incidence, je ne dis pas de l'idéal du moi, mais bel et bien du surmoi comme tel, et dans sa forme la plus opaque et la plus déroutante.
That said, even if guilt is not always and immediately implicated in the spark of love, in the lightning-flash of enamoration, in the thunderbolt of passion [coup de foudre], it remains certain that over time, even in unions inaugurated under the most poetic auspices, all effects of active censorship come to center on the loved object. It is not merely that the entire system of prohibitions regroups around them, but also that one turns to them—a function so constitutive of human conduct—to request permission. We must not overlook, even in the most authentic and highest-quality forms of love relations, the incidence—I do not say of the ego ideal [idéal du moi], but indeed of the superego [surmoi] as such—in its most opaque and disorienting form.
D'un côté, il y a dans l'article de nos amis Jekels et Bergler cette intuition clinique. De l'autre, il y a l'utilisation partielle, et vraiment brutale, du type rhinocéros, de l'aperçu économique que Freud a apporté sous le registre du narcissisme, à savoir l'idée que l'équation libidinale vise au dernier terme à la restauration d'une intégrité pri- mitive, à la réintégration de tout ce qui a fait l'objet de ce que Freud appelle, si mon souvenir est bon, une Abtrennung, c'est-à-dire de tout ce que l'expérience a amené le sujet à considérer à un moment comme de lui séparé. Cette notion, elle théorique, est des plus précaires à être appliquée dans tous les registres et à tous les niveaux, et la fonction qu'elle joue dans la pensée de Freud au moment de l'Introduction au narcissisme pose une question. Il s'agit de savoir si nous pouvons y faire foi.
On one side, we have the clinical intuition in our friends Jekels and Bergler's article. On the other, there is the partial and frankly rhinoceros-like [rhinocéros] application of the economic insight Freud provided under the rubric of narcissism—namely, the idea that the libidinal equation ultimately aims at restoring a primitive integrity, the reintegration of all that has been subject to what Freud calls, if I recall correctly, an Abtrennung (severance)—that is, everything experience has led the subject to regard as separate from themselves. This theoretical notion becomes highly precarious when applied across all registers and levels, and the role it plays in Freud's thought at the time of the Introduction to Narcissism raises a question: Can we place our trust in it?
Les auteurs le disent en termes clairs — car à cette génération où on n'était pas formé en série, on savait faire le pourtour des apories d'une position — l'investissement des objets tient du miracle. Et eneffet, dans une telle perspective, c'est un miracle. Si, au niveau libidinal, le sujet est vraiment constitué d'une façon telle que sa fin et sa visée soient de se satisfaire d'une position entièrement narcissique - eh bien, comment n'arrive-t-il pas, en gros et dans l'ensemble, à y rester? Pour tout dire, si quelque chose peut faire tant soit peu palpiter cette monade dans le sens d'une réaction, on peut très bien concevoir théo- riquement que sa fin soit de revenir à sa position de départ. On voit difficilement ce qui peut bien conditionner cet énorme détour qui constitue la structuration, complexe et riche, à laquelle nous avons affaire dans les faits.
The authors state it plainly—for in this generation, before standardized training, one knew how to navigate the aporias [apories] of a position—that object investments border on the miraculous. And indeed, from such a perspective, it is a miracle. If, at the libidinal level, the subject is truly structured such that their aim and purpose is to find satisfaction in an entirely narcissistic position—well then, why do they not, by and large, remain there? To put it bluntly, if something can make this monad quiver ever so slightly toward reaction, we can theoretically conceive that their end is to return to their original position. Yet we struggle to see what could condition the enormous detour constituting the complex, richly structured reality we encounter in practice.
C'est bien de cela qu'il s'agit, et à quoi les auteurs s'efforcent de répondre tout au long de l'article. Ils s'engagent à cette fin, assez servilement je dois dire, dans des voies ouvertes par Freud, concernant ce qui serait le ressort de la complexification de la structure du sujet, à savoir l'entrée en jeu de l'idéal du moi, thème unique de ce que je vous développe aujourd'hui. Freud indique en effet, dans l'Introduction au narcissisme, qu'il s'agit de l'artifice par quoi le sujet maintient son idéal — disons pour abréger, parce qu'il est tard — de toute-puissance. Dans le texte inaugural de Freud, surtout si on le lit, ça vient, ça passe et ça éclaire à ce moment-là déjà suffisamment de choses pour que nous ne lui en demandions pas plus. Mais comme la pensée de Freud a quelque peu couru à partir de là, et un peu sérieusement complexifié cette première differenciation, les auteurs ont à faire face à la définition distincte d'un idéal du moi qui serait fait pour restituer au sujet les bénéfices de l'amour. Freud explique que l'idéal du moi, c'est ce qui, d'être en soi-même originé dans les premières lésions du narcissisme, redevient apprivoisé d'être introjecté. Pour le surmoi, on s'aperçoit qu'il faut admettre qu'il doit y avoir un autre mécanisme, car tout introjecté qu'il soit, il n'en devient pas pour autant plus bénéfique.
This is precisely the issue, and what the authors strive to address throughout the article. To this end, they rather slavishly follow paths opened by Freud concerning what would drive the complexification of the subject's structure—namely, the emergence of the ego ideal [idéal du moi], the singular theme of today's discussion. Freud indeed notes in the Introduction to Narcissism that this is the artifice by which the subject maintains their ideal—let us abbreviate, as time is short—of omnipotence. In Freud's inaugural text, especially when read in context, this idea arrives, passes through, and illuminates enough at the time that we need not demand more from it. But as Freud's thought evolved from there, seriously complexifying this initial differentiation, the authors must confront the distinct definition of an ego ideal designed to restore to the subject the benefits of love. Freud explains that the ego ideal, having originated in the primal wounds of narcissism, becomes tamed through introjection. As for the superego [surmoi], we find that another mechanism must be admitted, for even when introjected, it does not thereby become more benevolent.
Je m'arrête là. Je reprendrai. Les auteurs sont nécessairement amenés à recourir à toute une dialectique d'Eros et Thanatos qui n'est pas alors une petite affaire. Ça va un peu fort, et c'est même assez joli. Reportez-vous à cet article, vous en aurez pour votre argent.
I will pause here and return later. The authors are necessarily led to resort to an entire dialectic of Eros and Thanatos—no small matter. They push it rather hard, and it is even rather elegant. Refer to this article—you'll get your money's worth.
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Avant de vous quitter, je voudrais vous suggérer quelque chose de vif et d'amusant, destiné à vous donner l'idée de ce qu'une introduc- tion plus juste à la fonction du narcissisme permet de mieux articuler, à propos du moi idéal et de l'idéal du moi, et d'une façon que confirme toute la pratique analytique depuis que ces notions ont été introduites.
Before dismissing you, I wish to propose something lively and amusing to illustrate how a more precise approach to narcissism’s function better articulates the relation between the ideal ego and the ego ideal — a distinction confirmed by all analytic practice since these notions emerged.
Moi idéal et idéal du moi ont, certes, le plus grand rapport avec certaines exigences de préservation du narcissisme. Mais il y a lieu de tenir compte de ce que je vous ai proposé, dans la suite de mon premier abord, d'une modification nécessaire à la théorie analytique telle qu'elle s'engageait dans la voie où le moi était utilisé comme je vous l'ai montré tout à l'heure c'est ce que je vous enseigne, ou enseignais, sous le nom de stade du miroir. Quelles en sont les conséquences concernant l'économie du moi idéal et de l'idéal du moi, et leur rapport à la préservation du narcissisme?
The ideal ego and ego ideal certainly bear the closest relation to certain narcissistic preservations. But we must integrate the necessary modification I proposed earlier to analytic theory’s trajectory — namely, my teaching on the mirror stage — which reorients how the ego is conceptualized. What are the consequences for the economy of the ideal ego and ego ideal, and their relation to narcissistic preservation?
Eh bien, parce qu'il est tard, je vous l'illustrerai d'une façon qui, je l'espère, vous paraîtra amusante. J'ai parlé tout à l'heure de voiture, tâchons de voir à partir de là ce que c'est que le moi idéal.
Since time is short, I shall illustrate this through an amusing example. Having earlier mentioned automobiles, let us use that metaphor to grasp the ideal ego.
Le moi idéal, c'est le fils de famille, au volant de sa petite voiture de sport. Avec ça, il va vous faire voir du pays. Il va faire le malin. Il va exercer son sens du risque, ce qui n'est point une mauvaise chose, son goût du sport comme on dit, et tout va consister à savoir quel sens il donne à ce mot, et si du sport, ça ne peut pas être aussi le défi à la règle, je ne dis pas seulement du code de la route, mais aussi bien de la sécurité.
The ideal ego is the family heir behind the wheel of his sports car. With it, he’ll show you the sights. He’ll flaunt his daring — not entirely a bad thing — his "sporting spirit," as they say. The question is what he means by this: whether "sport" might entail not just road rules but defiance of safety itself.
Quoi qu'il en soit, c'est bien là le registre où il aura à se montrer, ou à ne pas se montrer, et à savoir comment il convient de se montrer, plus fort que les autres, même si cela consiste à faire dire qu'il y va un peu fort. Le moi idéal, c'est ça. Je n'ouvre ici qu'une porte latérale, car ce que j'ai à dire, c'est le rapport avec l'idéal du moi. En effet, il ne laisse pas tout seul et sans objet le moi idéal, parce qu'après tout dans telle occasion, pas dans toutes, si le gars se livre à ces exercices scabreux, c'est pourquoi? pour attraper une gamine.Est-ce tant pour attraper une gamine que pour la façon d'attraper la gamine? Le désir importe peut-être ici moins que la façon de le satisfaire. Et c'est bien en quoi et pourquoi, comme nous le savons, la gamine peut être tout à fait accessoire, et même manquer.
In any case, this is the register where he must prove himself — or not — and determine how to outshine others, even if it means being deemed excessive. Such is the ideal ego. I open here but a side door, for my focus is its relation to the ego ideal. The latter never leaves the ideal ego wholly solitary. When our lad engages in such risky antics, is it merely to "catch a girl"?
Pour tout dire, de ce côté-là, qui est celui où le moi idéal vient de prendre sa place dans le fantasme, nous voyons plus facilement qu'ail- leurs ce qui règle la hauteur de ton des éléments du fantasme, et qu'il doit y avoir quelque chose ici, entre les deux termes, qui glisse, pour que l'un des deux puisse si facilement s'élider. Ce terme qui glisse, nous le connaissons. Nul besoin ici d'en faire état avec plus de com- mentaire, c'est le petit phi, le phallus imaginaire. Et ce dont il s'agit, c'est bien de quelque chose qui se met à l'épreuve.
Is catching the girl the point, or the manner of catching her? Desire here may matter less than its mode of satisfaction. Hence, as we know, the girl becomes wholly incidental — she may even be absent.
Qu'est-ce que c'est que l'idéal du moi? L'idéal du moi, qui a le plus étroit rapport avec le jeu et la fonction du moi idéal, est bel et bien constitué par le fait qu'au départ, s'il a sa petite voiture de sport, c'est parce qu'il est le fils de famille, qu'il est le fils à papa, et que, pour changer de registre, si Marie-Chantal, comme vous le savez, s'inscrit au Parti communiste, c'est pour faire chier père.
On this flank where the ideal ego occupies fantasy’s stage, we discern more readily what calibrates fantasy’s pitch: something slips between the terms, allowing one to eclipse the other. This sliding term we recognize — the little phi, the imaginary phallus — requires no further commentary here. What’s at stake is indeed a trial.
De savoir si elle ne méconnaît pas dans cette fonction sa propre identification à ce qu'il s'agit d'obtenir en faisant chier père, c'est encore une porte latérale que nous nous garderons de pousser. Mais disons bien que l'une et l'autre, Marie-Chantal et le fils à papa au volant de sa petite voiture, seraient tout simplement englobés dans le monde organisé par le père, s'il n'y avait pas justement le signifiant père, qui permet, si je puis dire, de s'en extraire pour s'imaginer le faire chier, et même pour y arriver. C'est ce que l'on exprime en disant qu'il ou elle introjecte en l'occasion l'image paternelle.
What then is the ego ideal? Though intimately tied to the ideal ego’s play, the ego ideal is constituted thus: if he has his sports car, it’s because he’s the family heir, Daddy’s boy. By the same token, when Marie-Chantal joins the Communist Party — as you know — it’s to piss off her father.
N'est-ce pas aussi dire que c'est l'instrument grâce à quoi les deux personnages, masculin et féminin, peuvent s'extrojecter, eux, de la situation objective? L'introjection, c'est ça, en somme s'organiser subjectivement de façon à ce que le père, en effet, sous la forme de l'idéal du moi pas si méchant que ça, soit un signifiant d'où la petite personne, mâle ou femelle, vienne à se contempler sans trop de désa- vantage au volant de sa petite voiture, ou brandissant sa carte du Parti communiste.
Whether she misrecognizes her own identification with what she seeks through this paternal provocation opens another side door we’ll leave unopened. But note this: both Marie-Chantal and Daddy’s boy would remain ensnared in the paternal order were it not for the father as signifier. This permits them to extract themselves — to imagine pissing him off, even succeeding. We call this introjecting the paternal image.
En somme, si de ce signifiant introjecté le sujet tombe sous un jugement qui le réprouve, il prend par là la dimension du réprouvé,ce qui, comme chacun sait, n'a rien de narcissiquement si désavanta- geux. Mais il en résulte alors que nous ne pouvons pas dire si simple- ment de la fonction de l'Ego ideal qu'elle réalise de façon massive la coalescence de ce qui est bénéfice narcissique, comme si c'était pure- ment et simplement inhérent à un seul effet au même point.
Does this not also mean it’s the instrument allowing both male and female protagonists to extricate themselves from objective conditions? Introjection organizes subjectivity so that the father — as the not-so-terrible ego ideal — becomes the signifier from which the little person, male or female, gazes upon themselves without too much disadvantage: be it behind the sports car’s wheel or waving a Communist Party card.
In short, if the subject falls under a judgment that condemns this introjected signifier, they thereby assume the dimension of the condemned — which, as everyone knows, carries no narcissistic disadvantage. But this leads us to the conclusion that we cannot simplistically claim the function of the Ego ideal achieves a massive coalescence of narcissistic benefit, as if it were purely and inherently tied to a singular effect at the same point.
C'est ce que j'essaye d'articuler pour vous avec mon petit schéma de l'autre fois, de l'illusion du vase renversé, que je ne referai pas parce que je n'ai pas le temps, mais qui est encore présent, j'imagine, à un certain nombre de mémoires. Ce n'est que d'un point que l'on peut voir surgir autour des fleurs du désir cette image réelle, observons-le du vase produit par l'intermédiaire de la réflexion d'un miroir sphérique, autre- ment dit de la structure particulière de l'être humain en tant que l'hyper- trophie de son ego semble être liée à sa prématuration.
This is what I attempt to articulate for you with my little schema from last time — the illusion of the inverted vase, which I will not redraw due to time constraints but which remains, I presume, fresh in some memories. This real image of the vase, produced via a spherical mirror’s reflection — in other words, via the particular structure of the human being insofar as the hypertrophy of their ego seems linked to their prematuration — can only be seen emerging around the flowers of desire from a specific vantage point.
La distinction nécessaire du lieu où se produit le bénéfice narcissique d'avec le lieu où l'Ego ideal fonctionne nous force d'interroger diffé- remment le rapport de l'un et de l'autre avec la fonction de l'amour. Ce rapport, il ne s'agit pas de l'introduire de façon confusionnelle, et moins que jamais au niveau où nous sommes de l'analyse du transfert.
The necessary distinction between the locus of narcissistic benefit and that where the Ego ideal operates compels us to interrogate differently their respective relations to the function of love. This relation must not be introduced confoundingly, least of all at our current stage of analyzing transference.
Laissez-moi encore, pour terminer, vous parler du cas d'une patiente.
Allow me to conclude by discussing a patient’s case.
Disons qu'elle prend plus que des libertés avec les droits, sinon les devoirs du lien conjugal et que, mon Dieu, quand elle a une liaison, elle sait en pousser les conséquences jusqu'au point le plus extrême de ce qu'une certaine limite sociale, celle du respect offert par le front de son mari, lui commande de respecter. Disons que c'est quelqu'un qui sait admirablement tenir et déployer les positions de son désir. Et j'aime mieux vous dire qu'avec le temps, elle a su à l'intérieur de sa famille, je veux dire sur son mari et sur d'aimables rejetons, maintenir tout à fait intact un champ de force d'exigences strictement centré sur ses besoins libidinaux à elle.
Let us say she takes more than liberties with the rights — if not the duties — of marital bonds. When she engages in an affair, she pushes its consequences to the furthest extreme permitted by a certain social limit: the respect owed to her husband’s public façade. Let us say she is someone who admirably sustains and deploys the positions of her desire. Over time, I might add, she has maintained within her family — her husband and amiable offspring — an intact forcefield of demands strictly centered on her own libidinal needs.
Quand Freud nous parle quelque part, si mon souvenir est bon, de la Knödelmoral cela veut dire la morale des nouilles, concernant la femme, à savoir des satisfactions exigées, il ne faut pas croire que cela rate toujours. Il y a des femmes qui réussissent excessivement bien, à ceci près qu'elle a tout de même besoin d'une analyse.
When Freud somewhere mentions — if my memory serves — the Knödelmoral (what one might call "dumpling morality") concerning women’s exigent satisfactions, do not assume it always misfires. Some women succeed exceedingly well, except that she still required analysis.
Qu'est-ce que, pendant tout un temps, je réalisais pour elle? Les auteurs de cet article nous donneront la réponse. J'étais son idéal dumoi, pour autant que j'étais le point idéal où l'ordre se maintient, et d'une façon d'autant plus exigée que c'est à partir de là que tout le désordre est possible. Bref, il ne s'agissait pas à cette époque que son analyste passe pour un immoraliste. Si j'avais eu la maladresse d'approu- ver tel de ses débordements, il aurait fait beau voir ce qui aurait résulté. Bien plus, ce qu'elle pouvait entrevoir de telle atypie de ma propre structure familiale, ou des principes dans lesquels j'élevais ceux qui sont sous ma coupe, n'était pas sans ouvrir pour elle toutes les pro- fondeurs d'un abîme vite refermé.
What did I, for a time, embody for her? The authors of that article will answer: I was her ego ideal, insofar as I was the ideal point where order is maintained — an order all the more demanded because it is from there that all disorder becomes possible. In short, it was crucial during that period that her analyst not be seen as an immoralist. Had I clumsily approved any of her excesses, the consequences would have been dire. Moreover, whatever glimpse she caught of atypicality in my own familial structure or the principles guiding my dependents’ upbringing opened for her the abyssal depths of a chasm swiftly closed.
Ne croyez pas qu'il soit si nécessaire que l'analyste offre effective- ment, Dieu merci, toutes les images idéales que l'on se forme sur sa personne. Simplement elle me signalait à chaque occasion tout ce dont, me concernant, elle ne voulait rien savoir. La seule chose véritablement importante, c'est la garantie qu'elle avait, vous pouvez m'en croire, que concernant sa propre personne, je ne broncherais pas.
Do not think the analyst must actually embody all the ideal images projected onto him. She simply signaled at every turn what about me she refused to know. The only truly important thing was her guarantee — take my word — that concerning her own person, I would not flinch.
Que veut dire cette exigence de conformisme moral? Les moralistes du courant ont, vous l'imaginez, la réponse naturellement que cette personne, pour mener une vie si comblée, ne devait pas être d'un milieu populáire. Et donc, le moraliste politique vous dira que ce qu'il s'agissait de conserver, c'est surtout un couvercle sur les questions que l'on pouvait se poser concernant les légitimités du privilège social, et ce, d'autant plus que, comme bien vous pensez, elle était un tant soit peu progressiste.
What does this demand for moral conformity mean? Moralists of the day, as you might guess, naturally conclude that someone leading such a fulfilled life must not hail from the working class. Thus, the political moralist would claim the aim was to keep a lid on questions about the legitimacy of social privilege — all the more so since, as you’d expect, she leaned somewhat progressive.
Eh bien, à considérer la vraie dynamique des forces, c'est ici que l'analyste a son petit mot à dire. Les abîmes ouverts, on pouvait en faire comme de ce qu'il en est pour la parfaite conformité des idéaux et de la réalité de l'analyse. Mais je crois que la chose qui devait être maintenue en tous les cas à l'abri de tout thème de contestation, c'est qu'elle avait les plus jolis seins de la ville.
Well, considering the true dynamics of forces, here is where the analyst has his say. The chasms opened could be likened to the perfect conformity between analytic ideals and reality. But I believe what had to remain uncontested at all costs was that she had the loveliest breasts in town.
Ce à quoi, vous pensez bien, les vendeuses de soutiens-gorge ne contredisent jamais.
A fact which, rest assured, lingerie saleswomen never dispute.
L'IDENTIFICATION
IDENTIFICATION
PAR « EIN EINZIGER ZUG »
BY "EIN EINZIGER ZUG"
La monade primitive de la jouissance.
The primitive monad of jouissance.
L'introjection de l'objet impératif.
The introjection of the imperative object.
L'Autre dans le stade du miroir.
The Other in the mirror stage.
Les trois modes.
The three modes.
Du riche et du saint.
Of the rich and the saint.
Nous allons poursuivre notre propos, en vue d'arriver à notre but peut-être osé de cette année, qüi est de formuler ce que l'analyste doit être vraiment pour répondre au transfert ce qui implique aussi de savoir ce qu'il doit être, ce qu'il peut être, dans son avenir. Et c'est pourquoi j'ai qualifié notre but d'osé.
We shall continue our inquiry toward this year’s perhaps audacious goal: formulating what the analyst must truly be to respond to transference — which also entails knowing what he must be, what he can be, in his future. Hence why I deem our goal audacious.
Vous avez vu se dessiner la dernière fois, à propos de la référence que je vous ai donnée à l'article de Jekels et Bergler dans Imago, année 1934, c'est-à-dire un an après qu'ils avaient fait cette communication à la Société de Vienne, que nous étions amenés à poser la question dans les termes de la fonction du narcissisme considérée dans son rapport à tout investissement libidinal possible.
Last time, referencing Jekels and Bergler’s 1934 article in Imago — published a year after their presentation to the Vienna Society — we began framing the question in terms of narcissism’s function relative to all possible libidinal investments.
Vous savez ce qui nous autorise à considérer que le domaine du narcissisme est déjà ouvert ét largement épousseté. Nous allons voir en quoi la position spécifique qui est la nôtre, j'entends celle que je vous ai enseignée ici, agrandit; ou plutôt généralise la conception habituellement reçue. La généralisant, elle permet de s'apercevoir de certains pièges inclus dans la particularité de la position ordinairement promue par les analystes.
You know what authorizes us to consider the domain of narcissism as already opened and thoroughly dusted. We shall see how our specific position — the one I teach here — expands, or rather generalizes, the commonly accepted conception. By generalizing it, we expose certain traps embedded in the particularity of the analysts’ ordinary promotions.
Je vous ai indiqué la dernière fois que l'on pouvait trouver dans Übertragung und Liebe, sinon toutes les impasses auxquelles la théoriedu narcissisme risque d'amener ceux qui l'articulent, du moins certaines d'entre elles. L'œuvre d'un Balint, par exemple, tourne tout entière autour de la question du prétendu auto-érotisme primordial, et de la façon dont il est compatible à la fois avec les faits observés et avec le développement nécessaire de l'expérience analytique.
I indicated last time that one can find in Transference and Love—if not all the impasses to which the theory of narcissism risks leading its articulators—at least some of them. The work of a Balint, for example, revolves entirely around the question of so-called primordial auto-eroticism and how it is compatible both with observed facts and the necessary development of analytic experience.
Je viens de vous mettre au tableau, comme support, un petit schéma qui n'est pas nouveau, et que vous trouverez beaucoup plus soigné, parfait, dans le prochain numéro de La Psychanalyse. Je n'ai pas voulu ici vous le faire dans tous les détails qui en rappellent la pertinence dans le domaine optique, aussi bien parce que je ne suis pas spécialement porté à me fatiguer que parce que cela aurait rendu au total plus confus ce schéma à la craie.
I have just sketched on the board, as a support, a small schema that is not new and which you will find much more carefully rendered in the next issue of La Psychanalyse. I did not wish to elaborate it here in all the optical details that recall its pertinence, both because I am not particularly inclined to exhaust myself and because it would have ultimately rendered this chalk diagram more confusing.
Schéma complet
Complete Schema
Je vous rappelle cette vieille histoire dite, dans les expériences classiques de physique de niveau amusant, de l'illusion du bouquet renversé, par quoi l'on fait apparaître, grâce à l'opération du miroir sphérique placé derrière un certain appareil, une image, je le souligne, réelle — je veux dire que ce n'est pas une image virtuelle, déployée à travers un miroir. À condition qu'on ait respecté avec une précision suffisante certaines conditions d'éclairage ambiant, l'image d'un bouquet, en réalité dissimulé dans les dessous d'un support, se dresse au-dessus de celui-ci.
Let me remind you of this old tale from classic physics demonstrations, called the "illusion of the inverted bouquet," through which one makes appear—via the operation of a spherical mirror placed behind a certain apparatus—an image that is, I emphasize, real (meaning it is not a virtual image projected through a mirror). Provided ambient lighting conditions are sufficiently precise, the image of a bouquet—actually concealed beneath a platform—rises visibly above it.
De tels artifices sont aussi bien employés dans toutes sortes de tours que les illusionnistes présentent à l'occasion. On peut donner à voir de la même façon tout autre chose qu'un bouquet.Ici, pour des raisons qui sont de présentation et d'utilisation méta- phoriques, c'est le vase lui-même qui est dissimulé sous ce support, en chair et en os dans son authentique poterie. Ce vase apparaîtra sous la forme d'une image réelle, à condition que l'œil de l'observateur soit, d'une part, suffisamment éloigné, et, d'autre part, dans le champ d'un cône représentant un champ déterminé par l'opposition des lignes qui joignent les limites du miroir sphérique à son foyer.
Such artifices are similarly employed in all sorts of tricks staged by illusionists. One could just as well make other objects appear this way. Here, for reasons of presentation and metaphorical use, it is the vase itself that is hidden beneath this platform—a vase in flesh-and-blood pottery. This vase will appear as a real image, provided the observer’s eye is both sufficiently distant and within the field of a cone representing a space determined by lines connecting the spherical mirror’s edges to its focal point.
Si l'œil est suffisamment éloigné, il s'ensuivra que ses minimes dépla- cements ne feront pas sensiblement vaciller l'image elle-même, et per- mettront de l'apprécier comme quelque chose dont les contours se soutiennent seuls, avec la possibilité de la projection visuelle dans l'espace. Cette image, qui sera plate, donnera pourtant l'impression d'un certain volume.
If the eye is sufficiently distant, its minor movements will not noticeably destabilize the image itself, allowing appreciation of something whose contours sustain themselves, with the possibility of visual projection into space. This flat image will nonetheless give the impression of volume.
Voilà ce que j'utilise pour construire un appareil qui a, lui, valeur métaphorique. Si nous supposons, en effet, l'œil de l'observateur lié par des conditions topologiques, spatiales, à être inclus dans le champ spatial autour du point où la production de cette illusion est possible, il percevra cette illusion, tout en étant en un point qui lui rend impos- sible de l'apercevoir directement. Pour le lui rendre possible, on peut utiliser un artifice, qui est de placer quelque part un miroir plan, que nous appelons grand A en raison de l'utilisation métaphorique que nous lui donnerons par la suite, dans lequel l'œil verra se produire d'une façon réfléchie la même illusion, sous les espèces d'une image virtuelle de l'image réelle. Autrement dit, il verra se produire sous la forme réfléchie d'une image virtuelle la même illusion qui se produirait pour lui s'il se plaçait dans l'espace réel, c'est-à-dire en un point symétrique, par rapport au miroir, de celui qu'il occupe, et s'il regardait ce qui se passe au foyer du miroir sphérique, soit le point où se produit l'illusion formée par l'image réelle du vase.
This is what I use to construct an apparatus with metaphorical value. If we suppose the observer’s eye is bound by topological and spatial conditions to remain within the field where this illusion is possible, they will perceive it while being unable to see it directly. To make this possible, one may employ a device: placing a flat mirror (which we call the big A, due to its subsequent metaphorical use) in which the eye will see the same illusion reflected as a virtual image of the real image. In other words, it will perceive—under the reflected form of a virtual image—the same illusion that would occur if the eye occupied a symmetrical point in real space relative to the mirror and gazed at what happens at the spherical mirror’s focal point (where the real image of the vase is produced).
De même que dans l'expérience classique le bouquet, le vase a ici son utilité, de permettre à l'œil d'accommoder d'une façon telle que l'image réelle lui apparaisse dans l'espace. Inversement, nous suppo- sons l'existence d'un bouquet réel que l'image réelle du vase viendra entourer à sa base.
Just as the bouquet serves in the classic experiment, the vase here allows the eye to accommodate in such a way that the real image appears in space. Conversely, we posit the existence of an actual bouquet that the vase’s real image will encircle at its base.
Nous appelons A ce miroir, nous appelons i (a) l'image réelle du vase, nous appelons a les fleurs. Et vous allez voir que cela va nous servir de support pour les explications que nous avons à donner concer-nant les implications de la fonction du narcissisme, pour autant que l'idéal du moi y joue ce rôle de ressort qu'a introduit le texte original de Freud sur l'Introduction au narcissisme. C'est de ce rôle de ressort que l'on fait tant état quand on nous dit que l'idéal du moi est aussi bien le point pivot de cette sorte d'identification dont l'incidence serait fondamentale dans la production du phénomène du transfert.
We call this mirror A, we call the vase’s real image i(a), and we call the flowers a. You will see how this serves as a scaffold for explaining the implications of narcissism’s function, insofar as the ego ideal plays the pivotal role introduced in Freud’s original text On Narcissism: An Introduction. This pivotal role is heavily emphasized when we are told that the ego ideal is also the linchpin of the sort of identification fundamental to producing transference phenomena.
Je n'ai vraiment pas choisi au hasard l'article dont je vous ai parlé la dernière fois. Il est au contraire tout à fait exemplaire, significatif et bien articulé, à la date où il a été écrit, de la notion de l'idéal du moi telle qu'elle a été créée et généralisée dans le milieu analytique. Quelle idée se font les auteurs au moment où ils commencent à élaborer cette notion qui est d'une grande nouveauté dans la conception de l'analyse par sa fonction topique? Consultez d'une façon un peu courante les travaux cliniques, les comptes rendus thérapeutiques, les discussions de cas, pour vous apercevoir de l'idée que s'en font les auteurs d'alors, et les difficultés d'application qu'ils rencontrent.
I did not randomly select the article I discussed last time. On the contrary, it is wholly exemplary and well-articulated—for its time—of the notion of the ego ideal as it was created and generalized in analytic circles. What idea do the authors hold when they begin elaborating this concept, which was topographically novel in analytic theory? Skim through clinical reports, therapeutic accounts, or case discussions from that period to grasp both their understanding of it and the applicative difficulties they encountered.
Voici, en partie du moins, ce qu'ils élaborent. Si on les lit avec une attention suffisante, il apparaît que, pour saisir l'efficace de l'idéal du moi pour autant qu'il intervient dans la fonction du transfert, ils vont considérer cet idéal du moi comme un champ organisé d'une certaine façon à l'intérieur du sujet.
Here, at least in part, is what they elaborate. If read with sufficient attention, it becomes clear that to grasp the efficacy of the ego ideal (insofar as it intervenes in transference), they conceive of it as a field organized in a specific way within the subject.
La notion d'intérieur est une fonction topologique capitale dans la pensée analytique, puisque même l'introjection s'y réfère. Le champ organisé est considéré assez naïvement, dans la mesure où les distinctions ne sont nullement faites à cette époque entre l'imaginaire, le symbolique, et le réel. Dans cet état d'imprécision et d'indistinction des notions topologiques, nous sommes bien forcés de dire qu'en gros, il faut nous représenter ce champ d'une façon spatiale ou quasi spatiale, disons — la chose n'est pas pointée, mais elle est impliquée dans la façon dont on nous en parle — comme une surface ou comme un volume, dans l'un et l'autre cas comme une forme de quelque chose qui, du fait qu'il est organisé à l'image de quelque chose d'autre, se présente comme donnant son support et son fondement à l'idée d'identification. Bref, il s'agit d'une différenciation produite à l'intérieur d'un certain champ topique par l'opération particulière qui s'appelle identification.
The notion of interiority is a crucial topological function in analytic thought, since even introjection refers to it. This organized field is conceived rather naively, given the lack of distinctions at that time between the Imaginary, Symbolic, and Real. In this state of topological vagueness, we must broadly represent this field spatially or quasi-spatially—as a surface or volume (neither term is specified, but implied in how it is discussed)—as a form mimicking something else, thereby providing the basis for identification. In short, it concerns a differentiation produced within a topographical field through the specific operation called identification.
C'est sur ces formes identifiées que les auteurs se posent des ques- tions. Qu'en faire pour qu'elles puissent remplir leur fonction écono-mique? Ce n'est pas notre propos, et cela nous entraînerait trop loin, que de faire état aujourd'hui de ce qui nécessite pour les auteurs la solution qu'ils adoptent, assez nouvelle au moment où elle surgit là, ou du moins pas encore tout à fait vulgarisée. Il y a dans certains propos du texte de Freud auxquels ils se référent, propos latéraux dans le contexte, l'amorce de la solution ici promue de façon accentuée. Cette solution consiste à supposer que le champ en question a la propriété d'être investi d'une énergie neutre.
It is concerning these identified forms that the authors raise questions. What is to be done so they may fulfill their economic function? It is not our purpose today — and this would lead us too far afield — to expound on what necessitates the solution they adopt, which was rather novel when it emerged then, or at least not yet fully popularized. In certain tangential remarks within Freud's referenced texts lies the germ of the solution here accentuated. This solution consists in supposing that the field in question has the property of being invested with a neutral energy.
Que veut dire cette énergie neutre introduite dans la dynamique analytique? Au point de l'évolution de la théorie où nous en sommes, cela ne veut pas dire autre chose qu'une énergie qui se distingue de n'appartenir ni à l'un ni à l'autre c'est ce que veut dire le neutre des deux versants de l'énergie pulsionnelle, en tant que sa deuxième topique a obligé Freud à introduire la notion d'une énergie distincte de la libido celle du Todestrieb, dans la fonction dès lors épinglée par les analystes sous le terme de Thanatos, ce qui ne contribue certes pas à en éclairer la notion, et à coupler dans un maniement opposé les termes d'Éros et Thanatos.
What does this neutral energy introduced into analytic dynamics signify? At this stage of the theory's evolution, it means nothing other than an energy distinguished by belonging neither to one nor the other — this is what "neutral" signifies — of the two slopes of drive energy, insofar as Freud's second topography compelled him to introduce a notion of energy distinct from libido: that of the death drive (Todestrieb), thereafter pinned by analysts under the term Thanatos, which certainly does not clarify the concept, coupling instead the terms Eros and Thanatos in an oppositional handling.
C'est dans ces termes que la dialectique nouvelle de l'investissement libidinal est maniée par les auteurs en question. Éros et Thanatos sont là agités comme deux fatalités primordiales derrière toute la mécani- que et la dialectique analytiques. Et ce champ neutralisé, voilà ce dont il va nous être développé dans cet article le sort, das Schicksal, pour rappeler le terme dont Freud se sert concernant la pulsion. Il s'agit de concevoir ce champ et sa fonction économique d'une manière qui le rende utilisable autant dans sa fonction propre d'idéal du moi que dans le fait que c'est à la place de cet idéal du moi que l'analyste sera appelé à fonctionner. Et voici ce que les auteurs sont amenés à imaginer.
It is in these terms that the new dialectic of libidinal investment is wielded by the authors in question. Eros and Thanatos are here agitated as two primordial fatalities behind all analytic mechanics and dialectics. And this neutralized field — behold what will be elaborated in this article concerning its fate, das Schicksal, to recall Freud's term regarding the drive. The task is to conceive this field and its economic function in a manner rendering it utilizable both in its proper function as ego ideal and in the fact that it is in the place of this ego ideal that the analyst will be called to operate. And here is what the authors are led to imagine.
Nous sommes dans la plus haute, la plus élaborée, métapsychologie. Comment concevoir les origines concrètes de l'idéal du moi? Pour ces auteurs comme il est légitime, et nous n'avons rien à leur envier, si l'on peut dire, vu ce que les développements de la théorie kleinienne nous ont apporté depuis, ces origines ne sont pas séparables de celles du surmoi, tout en étant distinctes de celles-ci, c'est-à-dire y étant couplées. Ils ne peuvent dès lors concevoir ces origines que sous la forme d'une création du Thanatos.En effet, si l'on part de la notion du narcissisme originel, parfait quant à l'investissement libidinal, si l'on conçoit que l'objet primordial est primordialement inclus par le sujet dans la sphère narcissique, monade primitive de la jouissance, à laquelle est identifié, d'une façon d'ailleurs tout à fait hasardée, le nourrisson, on voit mal ce qui pourrait entraîner une sortie subjective, et les auteurs eux-mêmes n'hésitent pas à considérer cette déduction comme impossible. Elle l'est en effet, à moins que soit aussi incluse dans cette monade la puissance ravageuse de Thanatos. Pourquoi ne pas la considérer comme la source de ce qui oblige le sujet, si on peut s'exprimer ainsi brièvement, à sortir de son auto-enveloppement narcissique?
We are here in the loftiest, most elaborated metapsychology. How to conceive the concrete origins of the ego ideal? For these authors — legitimately so, and we have nothing to reproach them, given what Kleinian developments have since contributed — these origins are inseparable from those of the superego while remaining distinct from them, that is, coupled with them. They can thus only conceive these origins under the form of a creation by Thanatos. Indeed, if one starts from the notion of primary narcissism, perfect in its libidinal investment, if one conceives that the primordial object is primordially included by the subject within the narcissistic sphere — the primitive monad of jouissance, to which the infant is identified in an altogether haphazard fashion — one struggles to see what could trigger a subjective exit. The authors themselves do not hesitate to deem such deduction impossible. And so it is, unless the ravaging power of Thanatos is also included within this monad. Why not consider it as the source of what compels the subject, to put it briefly, to exit its narcissistic self-enclosure?
Bref, les auteurs n'hésitent pas je n'eri prends pas la responsabilité, je les commente, et je vous prie de vous reporter au texte pour voir qu'il est bien tel que je le présente à attribuer à Thanatos comme tel la création de l'objet. Et ils en sont eux-mêmes assez frappés pour introduire dans les dernières pages je ne sais quelle petite interrogation humoristique Aurions-nous été jusqu'à dire qu'en somme, ce n'est que par l'instinct de destruction que nous venons vraiment au contact de quelque objet que ce soit?
In short, the authors do not hesitate — I take no responsibility here, I am commenting them, and I urge you to consult the text to confirm my presentation — to attribute to Thanatos as such the creation of the object. They are themselves struck enough by this to insert in the final pages a humorous interrogation of sorts: "Would we have gone so far as to say that, in sum, it is only through the destructive instinct that we truly come into contact with any object whatsoever?"
À la vérité, s'ils s'interrogent ainsi pour mettre un tempérament, une touche d'humour sur leur propre développement, rien, après tout, n'y vient contredire à ce trait en effet nécessaire si l'on est amené à devoir suivre le chemin qui est le leur. Pour l'instant d'ailleurs, ce n'est pas ce trait qui fait problème pour nous. Cela est concevable, au moins locale- ment, dans une perspective dynamique, au titre de notation d'un moment significatif des premières expériences infantiles. C'est peut-être bien en effet dans un moment d'agression que se place la differenciation, sinon de tout objet, du moins d'un objet hautement significatif.
In truth, though they question themselves thus to temper their own development with a touch of humor, nothing ultimately contradicts this indeed necessary trait if one is led to follow their path. For now, moreover, it is not this trait that poses a problem for us. This is conceivable, at least locally, within a dynamic perspective, as a notation of a significant moment in early infantile experiences. It may well be in a moment of aggression that the differentiation occurs — if not of every object, at least of a highly significant one.
Toujours est-il que, dès que le conflit aura éclaté, c'est le fait que cet objet puisse être introjecté à tel degré qui lui donnera son prix et sa valeur. Et aussi bien retrouvons-nous là le schéma classique et ori- ginel de Freud, de l'introjection d'un objet impératif, interdictif, essen- tiellement conflictuel.
In any case, once the conflict has erupted, it is the fact that this object can be introjected to such a degree that will grant it its worth and value. Here we also rediscover Freud's classic and original schema: the introjection of an imperative, prohibitive, essentially conflictual object.
Freud nous dit en effet que c'est dans la mesure où cet objet - le père par exemple, dans une première schématisation sommaire et gros- sière du complexe d'Edipe aura été intériorisé, qu'il constituera le surmoi. Cela représente au total un progrès, une action bénéficiairedu point de vue libidinal, puisque du fait qu'il est introjecté, il entre c'est une première thématique freudienne dans la sphère qui, ne serait-ce que d'être intérieure, est de ce seul fait suffisamment narcissisée, et peut être objet d'investissement libidinal pour le sujet. Et il est plus aisé de se faire aimer de l'idéal du moi que de l'objet qui a été à un moment son original.
Freud indeed tells us that it is insofar as this object – the father, for example, in an initial schematic and crude formulation of the Oedipus complex – has been internalized that it constitutes the superego. This represents overall a progression, a libidinally beneficial action, since by being introjected, it enters – this being a primary Freudian thematic – into a sphere that, merely by being internal, is thereby sufficiently narcissized to become an object of libidinal investment for the subject. And it is easier to make oneself loved by the ego ideal than by the object that was at one moment its original.
Il n'en reste pas moins que, tout introjecté qu'il soit, il continue de constituer une instance incommode. Et c'est bien cette ambiguïté qui amène les auteurs à introduire la thématique d'un champ d'investisse- ment neutre. Ce champ d'enjeu sera tour à tour occupé, puis évacué, pour être réoccupé, par l'un des deux termes, Éros et Thanatos, dont le manichéisme nous gêne un peu, il faut le dire.
Nevertheless, however introjected it may be, it continues to constitute an inconvenient agency. It is precisely this ambiguity that leads the authors to introduce the thematic of a neutral investment field. This stake-holding field will be alternately occupied, then evacuated, only to be reoccupied by one of the two terms – Eros and Thanatos – whose Manichaeism troubles us somewhat, it must be said.
Dans un deuxième temps s'introduit ou plus exactement, c'est en éprouvant le besoin de le scander comme un deuxième temps que les auteurs réalisent que Freud l'avait introduit dès l'abord la fonc- tion possible de l'idéal du moi dans la Verliebtheit, comme aussi bien dans l'hypnose.
In a second phase – or rather, by experiencing the need to punctuate it as a second phase – the authors realize that Freud had introduced from the outset the possible function of the ego ideal in Verliebtheit (being-in-love), as well as in hypnosis.
Hypnose und Verliebtheit est le titre de l'un des chapitres de la Mas- senpsychologie.
Hypnosis and Being-in-Love is the title of one of the chapters in Group Psychology.
L'idéal du moi, d'ores et déjà constitué, introjecté, peut être projeté sur un objet. A vrai dire, le fait que la théorie classique ne distingue pas les differents registres du symbolique, de l'imaginaire et du réel fait que les phases de l'introjection et de la projection apparaissent, non pas obscures, mais arbitraires, suspendues, gratuites, livrées à une néces- sité qui ne s'explique que de la contingence la plus absolue. Et c'est pour autant que l'idéal du moi peut être reprojeté sur un objet, que cet objet, s'il vient à vous être favorable, à vous regarder d'un bon œil, sera pour vous objet de l'investissement amoureux au premier chef. La description de la phénoménologie de la Verliebtheit est ici introduite par Freud à un niveau qui rend possible une ambiguïté presque totale avec les effets de l'hypnose.
The already constituted, introjected ego ideal can be projected onto an object. Strictly speaking, the fact that classical theory does not distinguish between the different registers of the symbolic, imaginary, and real renders the phases of introjection and projection not so much obscure as arbitrary, suspended, gratuitous – delivered over to a necessity explicable only through absolute contingency. And it is insofar as the ego ideal can be re-projected onto an object that this object, if it happens to regard you favorably, will become for you the primary object of amorous investment. Freud’s description of the phenomenology of Verliebtheit is here introduced at a level that allows for near-total ambiguity with the effects of hypnosis.
À la suite de cette seconde projection, rien n'arrête nos auteurs d'impliquer une seconde réintrojection. Dans certains états plus ou moins extrêmes au nombre desquels ils n'hésitent pas à mettre les états de manie, l'idéal du moi lui-même, emporté par l'enthousiasme de l'effusion d'amour impliqué dans la seconde projection, peut jouer la même fonction pour le sujet que ce qui s'établit dans la relation detotale dépendance de la Verliebtheit. L'idéal du moi peut devenir lui- même quelque chose d'équivalent à ce qui, dans l'amour, peut donner la pleine satisfaction du vouloir être aimé, du geliebt werden wollen.
Following this second projection, nothing prevents our authors from implicating a second reintrojection. In certain more or less extreme states – among which they do not hesitate to include manic states – the ego ideal itself, carried away by the enthusiasm of loving effusion implied in the second projection, can fulfill for the subject the same function as what is established in the total dependency relation of Verliebtheit. The ego ideal can itself become something equivalent to what, in love, can provide full satisfaction of the wanting-to-be-loved, the geliebt werden wollen.
Si ces descriptions, surtout quand elles sont illustrées, traînent après elles certains lambeaux de perspective dont nous retrouvons dans la clinique les flashs, ce n'est pas faire preuve d'une exigence exagérée en matière conceptuelle que de sentir que nous ne saurions, à bien des titres, nous en satisfaire complètement.
If these descriptions – especially when illustrated – drag behind them certain tattered remnants of perspective whose flashes we rediscover in clinical practice, it is not excessive conceptual rigor to sense that we could never, in many respects, be fully satisfied with them.
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Je vais tout de suite ponctuer ce que je crois pouvoir dire, et qu'arti- cule de façon plus élaborée ce petit montage.
I will immediately punctuate what I believe can be said, and what this little apparatus articulates in a more elaborated fashion.
Comme toute autre description de cette espèce, d'ordre topique, comme les schémas qu'a faits Freud lui-même, il n'a aucune espèce, non seulement de prétention, mais même de possibilité à représenter quoi que ce soit de l'ordre de l'organique. Qu'il soit bien entendu que nous ne sommes pas de ceux qui s'imaginent qu'avec l'opération chi- rurgicale convenable, une lobotomie, on enlève quelque part le surmoi à la petite cuillère. Il y a des gens pour le croire, et qui l'ont écrit — avec la lobotomie, on enlève le surmoi, et on le met à côté sur un plateau. Il ne s'agit pas de cela.
Like all other topographical descriptions of this kind – like the schemas Freud himself drew – it has no claim, nor even possibility, to represent anything of the organic order. Let it be clear that we are not among those who imagine that with the proper surgical operation, a lobotomy, one removes the superego somewhere with a little spoon. There are those who believe this and have written it – that with lobotomy, one removes the superego and places it on a tray. This is not our concern.
Observons ce qu'articule le fonctionnement impliqué par ce petit appareil. Ce n'est pas pour rien qu'il réintroduit une métaphore de nature optique. Il y a à cela une raison qui n'est pas de commodité, mais de structure. Si le miroir intervient, c'est que, concernant le ressort imaginaire, ce qui est de l'ordre du miroir va beaucoup plus loin que le modèle.
Let us observe what the functioning implied by this little apparatus articulates. It is not for nothing that it reintroduces an optical metaphor. There is a structural – not merely convenient – reason for this. If the mirror intervenes, it is because concerning the imaginary springboard, what pertains to the mirror extends far beyond the model.
Mais méfiez-vous, ce schéma est d'un ordre un petit peu plus élaboré que celui de l'expérience concrète qui se produit pour l'enfant devant une surface réelle jouant le rôle de miroir, habituellement un miroir plan ou une surface polie. Ce qui est ici représenté comme miroir plan a un autre usage. Le schéma a en effet l'intérêt d'introduire la fonction du grand Autre, dont le chiffre, sous la forme de la lettre A, est ici mis au niveau de l'appareil du miroir plan, pour autant que cette fonctiondoit être impliquée dans ces élaborations du narcissisme respectivement connotées comme idéal du moi et comme moi idéal.
But beware – this schema operates at a slightly more elaborate level than the concrete experience occurring for the child before an actual mirror surface, typically a plane mirror or polished surface. What is represented here as a plane mirror serves another purpose. The schema's interest lies in introducing the function of the big Other, whose cipher – in the form of letter A – is here positioned at the level of the plane mirror apparatus, insofar as this function must be implicated in these elaborations of narcissism respectively connoted as ego ideal and ideal ego.
Pour ne pas vous faire de ce schéma une description sèche, et qui risquerait du même coup de paraître arbitraire, ce qu'elle n'est pas, je vais l'introduire d'abord sous la forme du commentaire qu'appellent les auteurs auxquels nous nous référons, pour autant qu'ils étaient nécessités par le besoin de faire face à un problème de pensée et de repérage. Ce n'est certes pas pour accentuer les aspects négatifs de leur élaboration, mais plutôt ce qu'elle a de positif, ce qui est toujours plus intéressant.
To avoid giving you a dry – and thereby potentially misleading – description of this schema, which it is not, I shall first introduce it through commentary prompted by the authors we reference, insofar as they were compelled by the need to address a problem of thought and orientation. Our purpose here is certainly not to accentuate the negative aspects of their elaboration, but rather its positive dimensions, which remain ever more interesting.
Observons donc qu'à les entendre, l'objet est créé à proprement parler par l'instinct de destruction, Destruktionstrieb, Thanatos comme ils l'appellent - disons, pourquoi pas, la haine. Suivons-les. S'il en est ainsi, reste-t-il quelque chose de l'objet après l'effet destructif? Ce n'est pas du tout impensable. Non seulement ce n'est pas impensable, mais nous y retrouvons ce que nous-mêmes élaborons d'une autre manière au niveau de ce que nous appelons le champ de l'imaginaire et ses effets. Ce qui reste, ce qui survit de l'objet après l'effet libidinal du Trieb de destruction, après l'implication de l'effet thanatogène, c'est justement ce qui éternise l'objet sous l'aspect d'une forme, c'est ce qui le fixe à jamais comme type dans l'imaginaire.
Let us observe that according to these authors, the object is properly created by the destruction drive (Destruktionstrieb), Thanatos as they call it – let us say, why not, hatred. Following them: if this is so, does anything of the object remain after the destructive effect? This is not at all unthinkable. Not only is it thinkable, but we here rediscover what we ourselves elaborate differently at the level of what we call the imaginary field and its effects. What remains, what survives of the object after the libidinal effect of the destructive Trieb, after the implication of the thanatogenic effect, is precisely what eternizes the object under the aspect of form – what fixes it forever as type within the imaginary.
Il y a dans l'image quelque chose qui transcende le mouvement, le muable de la vie, en ce sens que l'image survit au vivant. C'est un des premiers pas de l'art, pour le nous antique - dans la statuaire est éternisé le mortel. C'est aussi bien, dans notre élaboration du miroir, la fonction qui est remplie d'une certaine façon par l'image du sujet. Quand cette image vient à être par lui perçue, quelque chose là lui est soudain proposé où il ne fait pas que recevoir la vue d'une image où il se reconnaît, cette image se présente déjà comme une Urbild idéale, quelque chose d'à la fois en avant et en arrière, quelque chose de toujours, quelque chose qui subsiste par soi, quelque chose devant quoi il ressent ses propres fissures d'être prématuré, et s'éprouve lui- même comme encore insuffisamment coordonné pour y répondre dans sa totalité.
There is in the image something that transcends movement, the mutability of life, in that the image outlives the living. This constitutes one of the first steps of art for the ancient nous – statuary eternalizes the mortal. Similarly, in our elaboration of the mirror, this function is fulfilled in a certain way by the subject's image. When this image comes to be perceived by the subject, something is suddenly proposed to him wherein he does not merely receive the sight of a recognizable image – this image already presents itself as an ideal Urbild, something both ahead and behind, something everlasting, self-subsistent, something before which he feels his prematurity's fissures and experiences himself as still insufficiently coordinated to respond in his totality.
Le petit enfant, parfois encore enclos dans ces petits appareils avec lesquels il commence d'essayer de faire les premières tentatives de la marche, et où même le geste de la prise du bras ou de la main sontencore marqués du style de la dissymétrie et de l'inappropriation, il est très frappant de le voir, cet être encore insuffisamment stabilisé, même au niveau cérébelleux, néanmoins s'agiter, s'incliner, se pencher, se tortiller avec tout un gazouillis expressif, devant sa propre image pour peu que l'on ait mis à sa portée, assez bas, un miroir. Il montre ainsi de façon vivante le contraste entre la chose desșinable qui est là devant lui projetée, qui l'attire, avec quoi il s'obstine à jouer, et ce quelque chose d'incomplet qui se manifeste dans ses propres gestes.
The small child – sometimes still enclosed in those contraptions assisting initial attempts at walking, where even arm or hand movements bear marks of asymmetry and maladjustment – presents a striking spectacle when placed before a low-positioned mirror. This being, still insufficiently stabilized even at the cerebellar level, nevertheless agitates himself – leaning, bending, twisting with expressive chirping – before his own image. He vividly demonstrates the contrast between the graspable thing projected before him, which attracts and with which he obstinately plays, and the incompleteness manifest in his own gestures.
C'est ma vieille thématique du stade du miroir, où je vois une référence exemplaire, hautement significative. Elle nous permet de présentifier les points clés, ou les points carrefours, et de concevoir le renouvellement de cette possibilité toujours ouverte au sujet, d'un autobrisement, d'un autodéchirement, d'une automorsure, devant ce qui est à la fois lui et un autre. Il y a une certaine dimension de conflit, qui n'a pas d'autre solution qu'un ou bien..., ou bien... Il lui faut, ou tolérer l'autre comme une image insupportable qui le ravit à lui-même, ou le briser tout de suite, renverser, annuler la position d'en face, afin de conserver ce qui est à ce moment centre et pulsion de son être, évoqué par l'image de l'autre, qu'elle soit spéculaire ou incarnée. Le lien de l'image avec l'agressivité est ici tout à fait articulable.
This is my longstanding thematic of the mirror stage, which I view as an exemplary, highly significant reference. It allows us to presentify key nodal points and conceptualize the ever-renewed possibility for the subject of self-shattering, self-rending, self-biting before what is simultaneously himself and another. Here emerges a conflictual dimension admitting no solution except an either/or choice: either tolerate the other as an unbearable image ravishing him from himself, or immediately shatter it – overturn, annul the opposing position – to preserve what at that moment constitutes the center and thrust of his being, evoked by the other's image whether specular or incarnate. The link between image and aggressivity becomes fully articulable here.
À partir de là, un développement de l'individu qui aboutit à une suffisante consistance de l'objet et à la diversité de la phase objectale est-il concevable? On peut dire qu'il a été tenté. La dialectique hégé- lienne du conflit des consciences n'est pas autre chose, après tout, qu'un essai d'élaboration de l'ensemble du monde du savoir humain à partir d'un pur conflit radicalement imaginaire et destructif en son origine.
From this starting point, can we conceive a development of the individual leading to sufficient object consistency and diversity in the objectal phase? We might say attempts have been made. The Hegelian dialectic of the conflict of consciousnesses constitutes nothing other, after all, than an effort to elaborate the entire field of human knowledge from a purely imaginary and radically destructive primordial conflict.
Vous savez que j'en ai déjà pointé à diverses reprises les points critiques, les béances. Sans renouveler cette discussion aujourd'hui, disons seulement qu'il est impossible de déduire à partir de ce départ radicalement imaginaire tout ce que la dialectique hégélienne croit pouvoir en déduire. Les implications à elle-même inconnues qui lui permettent de fonctionner ne peuvent d'aucune façon se contenter de ce support. Même si la main qui se tend et ce peut être une main d'un sujet d'un très jeune âge croyez-moi, comme le montre l'obser- vation directe la plus commune si la main qui se tend vers la figure de son semblable est armée d'une pierre l'enfant n'a pas besoind'être très âgé pour avoir, sinon la vocation, du moins le geste de Caïn — et si cette main est arrêtée par une autre main, celle de celui qui est menacé, et si cette pierre, ils la posent ensemble, et qu'elle constitue un objet, peut-être d'accord, ou de dispute, eh bien, ce sera, si vous voulez, la première pierre d'un monde objectal, mais cela n'ira pas au-delà, rien ne se construira dessus.
You know that I have already highlighted on multiple occasions the critical points, the gaps. Without reopening that discussion today, let us simply state that it is impossible to deduce from this radically imaginary starting point everything Hegelian dialectics believes it can derive. The unknown implications enabling its operation cannot in any way be satisfied with this foundation. Even if the hand reaching out — and this could be the hand of a very young subject, believe me, as shown by the most common direct observation — if the hand reaching toward the figure of its counterpart is armed with a stone (the child need not be very old to have, if not the vocation, at least the gesture of Cain), and if this hand is stayed by another hand — that of the threatened one — and if together they place this stone, perhaps as an object of agreement or dispute — well then, if you will, this becomes the first stone of an objectal world. But it goes no further — nothing will be built upon it.
Ce qui s'évoque en écho, dans une harmonique, c'est l'apologue de celui qui doit jeter la première pierre. Et en effet, il faut bien d'abord que cette pierre, on ne l'ait pas jetée. Et une fois qu'on ne l'a pas jetée, on ne la jettera pour rien d'autre. Mais pour que quelque chose se fonde qui s'ouvre à une dialectique, il faut, au-delà, qu'intervienne le registre du grand Autre.
What resonates here, in a harmonic echo, is the parable of he who is to cast the first stone. And indeed, this stone must first remain unthrown. Once left unthrown, it will not be thrown for anything else. But for something to be founded that opens onto a dialectic, the register of the big Other must intervene beyond this.
C'est ce qu'exprime le schéma. C'est pour autant que le tiers, le grand Autre, intervient dans le rapport du moi au petit autre, que quelque chose peut fonctionner, qui entraîne la fécondité du rapport narcissique lui-même.
This is what the schema expresses. It is insofar as the third term, the big Other, intervenes in the ego's relation to the little other that something can function, carrying forward the fecundity of the narcissistic relation itself.
Exemplifions-le dans un geste de l'enfant devant le miroir, geste qui est bien connu, et qui n'est pas difficile à observer. L'enfant qui est dans les bras de l'adulte est confronté exprès à son image. L'adulte, qu'il comprenne ou pas, ça l'amuse. Il faut donner alors toute son importance à ce geste de la tête de l'enfant qui, même après avoir été captivé par les premières ébauches de jeu qu'il fait devant sa propre image, se retourne vers l'adulte qui le porte, sans que l'on puisse dire sans doute ce qu'il en attend, si c'est de l'ordre d'un accord ou d'un témoignage, mais la référence à l'Autre vient jouer là une fonction essentielle. Ce n'est pas forcer cette fonction que de l'articuler de cette façon, et de mettre ainsi en place ce qui s'attachera respectivement au moi idéal et à l'idéal du moi dans la suite du développement du sujet.
Let us exemplify this through the child's mirror-gesture — well-known and easily observed. The child held in the adult's arms is deliberately confronted with its image. The adult, whether they understand or not, finds it amusing. We must then accord full significance to the child's head movement: even after being captivated by the initial playful gestures made before its own image, the child turns toward the adult holding it. We cannot presume to know whether this solicits agreement or mere witnessing, but the reference to the Other plays an essential function here. Articulating this function as such — thereby situating what will subsequently attach to the ideal ego and the ego ideal in the subject's development — does not overdetermine it.
De cet Autre, pour autant que l'enfant devant le miroir se retourne vers lui, que peut-il venir? Nous disons qu'il n'en peut venir que le sigre image de a, cette image spéculaire, désirable et destructrice à la fois, effectivement désirée ou non. Voilà ce qui vient de celui vers lequel le sujet se retourne, à la place même où il s'identifie à ce moment, en tant qu'il soutient son identification à l'image spéculaire.
From this Other, toward whom the child before the mirror turns, what can emerge? We say only the sign of a can emerge — this specular image, simultaneously desirable and destructive, whether actually desired or not. This is what comes from the one toward whom the subject turns, at the very locus where the subject sustains its identification with the specular image.
Dès ce moment originel, nous est sensible le caractère que j'appel- lerai antagoniste, du moi idéal. À savoir que, déjà dans cette situation spéculaire, se dédouble, et cette fois au niveau de l'Autre, pour l'Autreet par l'Autre, le moi désiré, j'entends désiré par lui, et le moi authen- tique, l'authent-Ich, si vous me permettez d'introduire ce terme, qui n'a rien de si nouveau dans le contexte dont il s'agit - à ceci près que, dans cette situation originelle, c'est l'idéal qui est là, je parle du moi idéal et non pas de l'idéal du moi, et que l'authentique moi est, lui, à venir.
From this originary moment, we sense what I shall call the antagonistic character of the ideal ego. That is to say, already in this specular situation, a doubling occurs — this time at the level of the Other, for the Other and through the Other — between the desired ego (desired by the Other, I mean) and the authentic ego, the authent-Ich (if you permit this term, which is not novel in the present context). Except that in this originary situation, it is the ideal that is present — I speak of the ideal ego, not the ego ideal — while the authentic ego remains yet to come.
Ce sera à travers l'évolution, avec toutes les ambiguïtés du mot, que l'authentique moi viendra au jour, et qu'il sera cette fois aimé malgré tout, malgré qu'il ne soit pas la perfection. C'est aussi bien comment fonctionne, dans tout le progrès, le moi idéal. Toute la suite de son développement, avec son caractère de progrès, se fait contre le vent, dans le risque et le défi.
Through evolution — with all the ambiguities of this term — the authentic ego will emerge, becoming that which is loved despite everything, despite not being perfection. This is how the ideal ego functions throughout progression. Its entire developmental trajectory, with its progressive character, advances against the wind, through risk and defiance.
Qu'est ici la fonction de l'idéal du moi? Vous me direz — c'est l'Autre, le grand A. Mais vous sentez bien que l'Autre est ici unique- ment intéressé comme le lieu d'où se constitue la perpétuelle référence du moi, dans son oscillation pathétique, à cette image qui s'offre à lui et à quoi il s'identifie. Le moi ne se présente et ne se soutient, comme problématique, qu'à partir du regard du grand Autre. Que ce regard soit intériorisé à son tour, ne veut pas dire qu'il se confonde avec la place et le support qui sont déjà constitués comme moi idéal. Cela veut dire autre chose.
What here is the function of the ego ideal? You will tell me — it is the Other, the big A. But you sense clearly that the Other is implicated here solely as the locus from which the ego's perpetual reference to this image (offered to it and with which it identifies) is constituted. The ego presents and sustains itself as problematic only from the vantage of the big Other's gaze. That this gaze becomes internalized in turn does not mean it merges with the already constituted place and support of the ideal ego. It signifies something else.
On nous dit—c'est l'introjection de cet Autre. Cela va loin. C'est supposer un.rapport d'Einfühlung aussi global que ce que comporte la référence à un être, lui, organisé, l'être réel qui supporte l'enfant devant son miroir. C'est là, vous le sentez bien, toute la question.
We are told — it is the introjection of this Other. This goes far. It presupposes a relation of Einfühlung as global as that entailed by reference to an organized being — the real being who supports the child before its mirror. Here, you sense, lies the entire question.
Bien que ce point doive faire aujourd'hui notre fin, je vais vous dire tout de suite en quoi ma solution differe de la solution classiquement apportée.
Though this point must conclude our session today, I will immediately indicate how my solution differs from the classical formulation.
Il est extraordinairement important de retenir que, dès les premiers pas de Freud dans l'articulation de l'Identifizierung, sur lesquels je reviendrai tout à l'heure car on ne peut pas l'escamoter, celui-ci implique, antérieurement à l'ébauche même de la situation de l'Œ- dipe, une première identification possible au père comme tel. Le père lui trottait-il dans la tête? Toujours est-il que Freud laisse faire au sujet une première étape d'identification au père, et qu'il développe ici tout un raffinement terminologique en l'appelant exquisit männlich, exquisément virile.Cela se passe dans le développement, je n'en doute pas. Ce n'est pas une étape logique, mais une étape du développement qui se situe avant l'engagement du conflit de l'Edipe, au point que Freud va jusqu'à écrire que c'est à partir de cette identification primordiale que pointerait le désir vers la mère, et que, par retour, le père serait alors considéré comme un rival.
It is extraordinarily important to note that from Freud’s earliest articulations of Identifizierung (identification) — to which I shall return shortly, for it cannot be glossed over — he implies a primordial identification with the father as such, prior even to the emergence of the Oedipal situation. Was the father haunting his thoughts? Regardless, Freud allows the subject a preliminary stage of identification with the father, developing here an exquisite terminological refinement by calling it exquisitely männlich (virile). This occurs developmentally, I do not doubt. It is not a logical stage but a developmental one situated before the onset of the Oedipus conflict, to the point that Freud even writes that desire for the mother would emerge from this primordial identification, with the father subsequently perceived as a rival through retroaction.
Je ne suis pas en train de dire que cette étape est cliniquement fondée. Je dis que le fait qu'elle ait paru nécessaire à Freud ne doit pas être considéré comme une extravagance ou un radotage. Il doit bien y avoir une raison qui nécessite pour lui cette étape antérieure, et c'est ce que la suite de mon discours essayera de vous montrer.
I am not asserting that this stage is clinically grounded. I am saying that Freud’s perceived necessity for it should not be dismissed as eccentricity or senility. There must be a reason compelling him to posit this prior stage, and this is what the continuation of my discourse will attempt to demonstrate.
Freud parle ensuite de l'identification régressive, celle qui résulte du rapport d'amour, et pour autant que l'objet se refuse à l'amour. Vous voyez déjà là pointé pourquoi il fallait bien qu'il y ait un stade d'iden- tification primordiale, mais ce n'est pas la seule raison. Le sujet est donc capable par un processus régressif de s'identifier à l'objet qui le déçoit dans l'appel d'amour.
Freud then discusses regressive identification, which arises from the love relation insofar as the object refuses love. Here you already glimpse why a primordial identification stage had to exist, though this is not the sole reason. The subject is thus capable, through a regressive process, of identifying with the object that disappoints its appeal for love.
Après nous avoir donné ces deux modes d'identification dans le chapitre Die Identifizierung, Freud introduit le troisième, le bon vieux que l'on connaît depuis toujours, depuis l'observation de Dora, à savoir l'identification qui provient de ce que le sujet reconnaît dans l'autre la situation totale, globale où il vit — l'identification hystérique. C'est parce que dans la salle où sont groupés les sujets un petit peu névrosés et zinzins, la petite camarade vient de recevoir ce soir-là une lettre de son amant, que notre hystérique fait une crise. C'est l'identification, dans notre vocabulaire, au niveau du désir. Laissons cela de côté pour aujourd'hui.
After presenting these two modes of identification in the chapter Die Identifizierung (Identification), Freud introduces the third — the familiar one known since the observation of Dora: hysterical identification. This occurs when the subject recognizes in the other the total, global situation in which they live. Because in a room where slightly neurotic and unstable subjects are gathered, a young comrade receives a letter from her lover that very evening, our hysteric has a crisis. In our vocabulary, this is identification at the level of desire. Let us set this aside for today.
Freud s'arrête dans son texte pour nous dire expressément que, dans les deux premiers modes d'identification qui sont fondamentaux, l'identification se fait toujours par ein einziger Zug.
Freud pauses in his text to explicitly state that in the first two fundamental modes of identification, identification always occurs through ein einziger Zug (a single trait).
Voilà qui nous allège de beaucoup de difficultés à plus d'un titre. Au titre d'abord de la concevabilité, qui n'est pas quelque chose qu'il y ait lieu de dédaigner. Deuxième point, cela converge avec une notion que nous connaissons bien, celle du signifiant.
This relieves us of many difficulties on multiple fronts. First, regarding conceivability — which is not something to disdain. Second, it converges with a concept we know well: the signifier.
Ce n'est pas dire que cet einziger Zug, ce trait unique, soit pour autant donné comme signifiant. Pas du tout. Il est assez probable, si nous partons de la dialectique que j'essaye d'ébaucher devant vous,que c'est possiblement un signe. Pour dire que c'est un signifiant, il en faudrait plus. Il faut qu'il soit ultérieurement utilisé dans, ou qu'il soit en rapport avec, une batterie signifiante. Mais ce qui est défini par cet ein einziger Zug, c'est le caractère ponctuel de la référence originelle à l'Autre dans le rapport narcissique.
This is not to say that this einziger Zug, this single trait, is thereby given as a signifier. Not at all. It is quite probable, if we start from the dialectic I am attempting to sketch before you, that it is potentially a sign. To call it a signifier would require more: it must later be utilized within, or relate to, a signifying battery. But what is defined by this ein einziger Zug is the punctual character of the primordial reference to the Other in the narcissistic relation.
Voilà ce qui donne la réponse à la question — le regard de l'Autre, qui, entre les deux frères jumeaux ennemis du moi et de l'image du petit autre spéculaire, peut faire à tout instant basculer la préférence, comment le sujet l'intériorise-t-il? Ce regard de l'Autre, nous devons le concevoir comme s'intériorisant par un signe. Ça suffit. Ein einziger Zug. Il n'y a pas besoin de tout un champ d'organisation et d'une introjection massive. Ce point grand I du trait unique, ce signe de l'assentiment de l'Autre, du choix d'amour sur lequel le sujet peut opérer, est là quelque part, et se règle' dans la suite du jeu du miroir. Il suffit que le sujet aille y coïncider dans son rapport avec l'Autre pour que ce petit signe, cet einziger Zug, soit à sa disposition.
Herein lies the answer to the question: How does the subject interiorize the gaze of the Other — which, between the twin enemies of the ego and the specular image of the little other, can at any moment tip the balance of preference? We must conceive this gaze of the Other as interiorizing itself through a sign. That suffices. Ein einziger Zug. No massive introjection or organized field is required. This point capital I of the single trait, this sign of the Other’s assent — of the love choice upon which the subject can operate — is located somewhere and is regulated in the subsequent mirror game. The subject need only coincide with it in their relation to the Other for this small sign, this einziger Zug, to become available.
Il y a lieu de distinguer radicalement l'idéal du moi et le moi idéal. Le premier est une introjection symbolique, alors que le second est la source d'une projection imaginaire. La satisfaction narcissique qui se développe dans le rapport au moi idéal dépend de la possibilité de référence à ce terme symbolique primordial qui peut être mono- formel, mono-sémantique, ein einziger Zug.
A radical distinction must be drawn between the ego ideal (idéal du moi) and the ideal ego (moi idéal). The former is a symbolic introjection, while the latter is the source of an imaginary projection. The narcissistic satisfaction developing in the relation to the ideal ego depends on the possibility of reference to this primordial symbolic term, which can be monoformal, monosemantic — ein einziger Zug.
Cela est capital pour tout le développement de ce que nous avons à dire.
This is pivotal for the entire development of our argument.
Si l'on me fait encore crédit d'un peu de temps, je commencerai à rappeler ce que je dois considérer comme ici reçu de notre théorie de l'amour.
If I am granted a little more time, I shall begin by recalling what I must consider as already established in our theory of love.
L'amour, nous l'avons dit, ne se conçoit que dans la perspective de la demande. Il n'y a d'amour que pour un être qui peut parler. La dimen- sion, la perspective, le registre de l'amour se développe, se profile, s'ins- crit, dans ce que l'on peut appeler l'inconditionnel de la demande.
Love, we have said, can only be conceived within the horizon of demand. Love exists only for a being who can speak. The dimension, horizon, and register of love unfold, take shape, and inscribe themselves in what may be called the unconditionality of demand.
C'est ce qui sort du fait même de demander, quoi qu'on demande — pour autant, non pas qu'on demande quelque chose, ceci ou cela,mais que dans le registre et l'ordre de la demande en tant que pure, celle-ci n'est que demande d'être entendue.
This emerges from the very act of demanding, whatever one demands—insofar as it is not a demand for something specific, this or that, but rather within the register and order of demand as pure, which is nothing but a demand to be heard.
Je dirai plus d'être entendue, pourquoi? Eh bien, d'être entendue pour quelque chose qui pourrait bien s'appeler pour rien. Ce n'est pas dire pour autant que cela ne nous entraîne pas fort loin, car impliquée dans ce pour rien, il y a déjà la place du désir.
I would go further—to be heard, why? Well, to be heard for something that might well be called for nothing. This does not mean it does not lead us far, for implicated in this for nothing is already the place of desire.
C'est justement parce que la demande est inconditionnelle, qu'il ne s'agit pas du désir de ceci ou de cela, mais du désir tout court. Et c'est pour cela que, dès le départ, est impliquée la métaphore du désirant, que je vous ai fait aborder par tous les bouts au commencement de cette année.
It is precisely because demand is unconditional—not a desire for this or that, but desire as such—that from the outset, the metaphor of the desiring subject is implied, which I have approached from all angles at the beginning of this year.
La métaphore du désirant dans l'amour implique ce à quoi elle est substituée comme métaphore, c'est-à-dire le désiré. Qu'est-ce qui est désiré ? C'est le désirant dans l'autre ce qui ne peut se faire qu'à ce que le sujet lui-même soit colloqué comme désirable. C'est ce qu'il demande dans la demande d'amour.
The metaphor of the desiring subject in love implies that to which it is substituted as metaphor: namely, the desired. What is desired? It is the desiring in the Other—which can only occur if the subject is itself positioned as desirable. This is what the subject asks for in the demand for love.
Je ne peux manquer de vous rappeler à ce niveau, avant d'y revenir dans la suite de notre propos, que l'amour, je vous l'ai dit toujours et nous le retrouvons nécessité par tous les bouts, c'est donner ce qu'on n'a pas et on ne peut aimer qu'à se faire comme n'ayant pas, même si l'on a. L'amour comme réponse implique le domaine du non-avoir.
At this juncture, I must remind you—before returning to it later—that love, as I have always said and as we repeatedly find necessitated, is giving what one does not have. One can only love by presenting oneself as lacking, even if one possesses. Love as a response implies the domain of non-having.
Ce n'est pas moi, c'est Platon qui l'a inventé qui a inventé que seule la misère, Pénia, peut concevoir l'Amour, et l'idée de se faire engrosser un soir de fête. Et en effet, donner ce qu'on a, c'est la fête, ce n'est pas l'amour.
This is not my invention—Plato conceived it: that only poverty, Penia, can conceive Love, and the idea of being impregnated on a feast night. Indeed, giving what one has belongs to festivity, not to love.
·D'où je vous emmène un petit peu vite, mais vous verrez que nous retomberons sur nos pieds d'où pour le richeça existe, et même, on y pense aimer nécessite toujours de refuser.
Hence—I move a bit hastily here, but you will see we will land on our feet—hence for the rich, this exists too. One even considers it: to love always requires refusal.
C'est même ce qui agace. Il n'y a pas que ceux à qui on refuse qui sont agacés. Ceux qui refusent, les riches, ne sont pas plus à l'aise. La Versagung du riche est partout. Elle n'est pas simplement le trait de l'avarice, elle est bien plus constitutive de la position du riche, quoi qu'on en pense, et la thématique du folklore, de Grisélidis, avec tout ce qu'elle a de séduisant alors qu'elle est quand même assez révoltante, est là pour nous le rappeler.
This very refusal irritates. It is not only those who are refused who are annoyed. Those who refuse—the rich—are no more at ease. The Versagung of the rich is everywhere. It is not merely the trait of avarice but is far more constitutive of the rich man’s position, whatever one thinks. The folklore theme of Grisélidis, with all its seductive yet ultimately revolting aspects, serves to remind us of this.
Je dirai même plus pendant que j'y suis les riches n'ont pas bonne presse. Autrement dit, nous autres progressistes, nous ne les aimons pas.beaucoup. Méfions-nous. Peut-être que cette haine du riche participe par une voie secrète à une révolte contre l'amour, tout simplement. Autrement dit, à une négation, à une Verneinung des vertus de la pauvreté, qui pourrait bien être à l'origine d'une certaine méconnais- sance de ce que c'est que l'amour.
I will add while I am at it—the rich do not have a good reputation. In other words, we progressives do not like them much. Let us be wary. Perhaps this hatred of the rich secretly participates in a revolt against love itself. In other words, in a negation, a Verneinung of poverty’s virtues, which could well underlie a certain misrecognition of what love is.
Le résultat sociologique est d'ailleurs assez curieux. C'est qu'évi- demment, on leur facilite comme ça beaucoup de leurs fonctions, aux riches, on tempère chez eux, ou plus exactement on leur donne mille excuses à se dérober à leur fonction de fête. Ça ne veut pas dire qu'ils en soient plus heureux pour ça.
The sociological result is rather curious. By facilitating so many of their functions in this way, we temper—or rather, provide the rich with a thousand excuses to evade their festive duty. This does not mean they are any happier for it.
Bref, il est tout à fait certain pour un analyste qu'il y a chez le riche une grande difficulté d'aimer ce dont un certain prêcheur de Galilée avait déjà fait une petite note en passant. Il vaut peut-être mieux le plaindre, le riche, sur ce point plutôt que le haïr, à moins qu'après tout, le haïr ne soit un mode de l'aimer, ce qui est bien possible..
In short, it is quite certain for an analyst that the rich experience great difficulty in loving—a point a certain Galilean preacher once noted in passing. It is perhaps better to pity the rich on this point rather than hate them—unless, after all, hating is a mode of loving them, which is quite possible.
Ce qu'il y a de certain, c'est que la richesse a une tendance à rendre impuissant. Une vieille expérience d'analyste me permet de vous dire qu'en gros, je tiens ce fait pour acquis. Et c'est ce qui explique tout de même des choses. La nécessité, par exemple, de détours. Le riche est forcé d'acheter, puisqu'il est riche. Et pour se rattraper, pour essayer de retrouver la puissance, il s'efforce, en achetant, de dévaloriser. C'est de lui que ça vient, c'est pour sa commodité. Pour ça, le moyen le plus simple par exemple, c'est de ne pas payer. Ainsi quelquefois il espère provoquer ce qu'il ne peut jamais acquérir directement, à savoir le désir de l'Autre.
What is certain is that wealth tends to render one impotent. Long analytical experience allows me to state this fact as generally established. This explains certain things: the necessity of detours, for instance. The rich are forced to buy because they are rich. To compensate, to try to regain potency, they strive to devalue through purchasing. This stems from their convenience. The simplest means, for example, is not paying. Thus, they sometimes hope to provoke what they can never directly acquire: the desire of the Other.
Mais en voilà assez pour les riches. Léon Bloy a fait un jour La Femme pauvre je suis très enibêté, depuis quelque temps je parle tout le temps d'auteurs catholiques, mais ce n'est pas de ma faute s'il y a longtemps que j'y ai repéré des choses fort intéressantes. J'aimerais que quelqu'un, un jour, s'aperçoive des énormités, des choses farami- neuses comme bienfaits analytiques, qui sont cachées dans ce livre qui est à la limite du supportable, et que seul un analyste peut comprendre. -je n'en ai encore jamais vu aucun s'y intéresser. Mais il aurait bien fait aussi d'écrire La Femme riche..
But enough about the rich. Léon Bloy once wrote The Poor Woman—I have been quite annoyed lately, constantly citing Catholic authors, but it is not my fault if I long ago detected profoundly interesting things there. I wish someone would someday recognize the enormities—the analytical benefits, however suspect—hidden in that barely tolerable book, which only an analyst could comprehend (I have yet to see any take interest). But he might as well have written The Rich Woman...
Il est certain que seule la femme peut incarner dignement la férocité de la richesse. Mais enfin, cela ne suffit pas, et cela pose pour elle, et spécialement pour celui qui postule son amour, des problèmes tout àfait particuliers. Mais cela nécessiterait un retour à la sexualité féminine, et je m'excuse de ne vous indiquer cela que comme pierre d'amorce.
It is certain that only woman can incarnate wealth's ferocity with dignity. Yet this proves insufficient, posing particular problems both for her and especially for whoever postulates her love. This would require returning to feminine sexuality — I apologize for merely indicating this as a starting point.
Puisque nous ne pourrons pas aller plus loin aujourd'hui, et que quand nous parlons de l'amour, il s'agit très spécifiquement de décrire le champ où nous aurons à dire quelle doit être notre place dans le transfert, je voudrais avant de vous quitter pointer quelque chose qui n'est pas sans rapport avec ce propos sur la richesse, et vous dire un petit mot du saint.
Since we cannot proceed further today, and since our discussion of love specifically aims to delineate the field where we must define our position within transference, I wish to emphasize something related to this discourse on wealth before concluding: a brief remark about the saint.
Il ne vient pas là complètement comme des cheveux sur la soupe, car nous n'en avons pas fini avec notre Claudel.
This is not entirely out of left field, for we have unfinished business with Claudel.
Comme vous le savez, tout à la fin, dans la solution donnée au problème du désir dans Le Père humilié, nous avons un saint. C'est le nommé Orian, dont il est expressément dit que s'il ne veut rien donner à la petite Pensée, qui heureusement est assez armée pour le lui prendre de force, c'est parce qu'il a beaucoup trop, la joie, rien que ça, la joie tout entière, et qu'il ne s'agit pas de ravaler une telle richesse à une petite aventure, c'est dit dans le texte, une de ces choses qui se passent comme ça, une affaire de trois nuits à l'hôtel.
As you know, in the final resolution of desire's problem within The Humiliated Father, we encounter a saint: Orian. The text explicitly states that his refusal to give anything to young Pensée — who fortunately is resourceful enough to take it by force — stems from possessing too much: joy itself, nothing less than total joy. To reduce such wealth to a trivial affair, as the text says — "one of those hotel-room flings lasting three nights" — proves unthinkable.
Drôle d'histoire. C'est tout de même aller un peu vite que de faire de la psychologie à propos de création, et de penser seulement que c'est un grand refoulé. Peut-être que Claudel l'était aussi, un grand refoulé. Mais ce que signifie la création poétique, ce que signifie la fonction qu'a Orian dans cette tragédie, à savoir que cela nous intéresse, est tout à fait autre chose. Et c'est cela que je désire pointer en vous faisant remarquer que le saint est un riche. Il fait bien tout ce qu'il peut pour avoir l'air pauvre, c'est vrai, tout au moins sous plus d'un climat, mais c'est en cela justement qu'il est un riche, et particulière- ment crasseux parmi les autres, car ce n'est pas une richesse, la sienne, dont on se débarrasse facilement.
A curious tale. It would be hasty to reduce this to mere repressed psychology. Perhaps Claudel himself harbored repression. But poetic creation's significance, Orian's function within this tragedy — what truly concerns us — lies elsewhere. I highlight this by noting that the saint is wealthy. He strives to appear destitute, true, at least under certain skies. Yet this very pretense confirms his status as wealthy — and among the most miserly, for his riches prove inalienable.
Le saint se déplace tout entier dans le domaine de l'avoir. Le saint renonce peut-être à quelques petites choses, mais c'est pour posséder tout. Et si vous regardez de bien près la vie des saints, vous verrez que le saint ne peut aimer Dieu que comme un nom de sa jouissance. Et sa jouissance, au dernier terme, est toujours assez monstrueuse.
The saint operates entirely within the realm of possession. He may renounce trifles, but only to own everything. Scrutinize saints' lives closely: the saint can only love God as a name for his jouissance. Ultimately, this jouissance always assumes monstrous proportions.
Nous avons parlé au cours de nos propos ici, analytiques, de quelques termes humains, au rang desquels le héros. Cette difficile question du saint, je ne l'introduis ici que d'une façon anecdotique, et plutôtcomme un support, un de ceux que je crois nécessaires pour repérer notre position.
In our analytic discourse here, we have addressed certain human categories, including the hero. I introduce the saint only anecdotally — as a structural support necessary for orienting our position.
Bien entendu, vous imaginez, je ne nous place pas parmi les saints. Encore faut-il le dire. Car à ne pas le dire, il resterait encore pour beaucoup que ce serait là l'idéal, comme on dit.
Needless to say, we do not place ourselves among saints. This must be stated explicitly, lest some presume it constitutes an ideal.
Il y a beaucoup de choses dont on est tenté à notre propos de dire que ce serait là l'idéal. La question de l'idéal est au cœur des problèmes de la position de l'analyste. C'est ce que vous verrez se développer dans la suite, et ce qu'il nous convient d'abandonner de cette catégorie.
Many are tempted to idealize aspects of our work. The question of ideals lies at the heart of the analyst's position — a theme we shall develop subsequently, and one requiring our categorical abandonment.
7 JUIN 1961.
June 7, 1961
L'ANGOISSE
ANXIETY
DANS SON RAPPORT AU DÉSIR
IN ITS RELATION TO DESIRE
Place du signal d'angoisse.
Position of the Anxiety Signal
a≠i (a).
a≠i (a)
L'objet insoutenable.
The Unbearable Object
La place du désirant pur.
The Pure Desirer's Place
Le désir, remède à l'angoisse.
Desire as Remedy for Anxiety
(Le début de la leçon manque.)
(The beginning of the lesson is missing.)
Nous allons tout de suite nous porter au cœur du problème évoqué par Freud, qui est celui du sens de l'angoisse. Nous allons même aller plus loin, puisque nous allons partir de la question qui se pose du point de vue économique, qui est de savoir, nous dit Freud, où est prise l'énergie du signal d'angoisse.
We shall immediately confront the problem Freud raises: determining anxiety's meaning. We shall go further by addressing the economic question he poses — namely, from where does the anxiety signal draw its energy?
Page 120 d'Inhibition, Symptôme et Angoisse, chapitre second, je lis la phrase suivante Das Ich zieht die (vorbewusste) Besetzung von der zu verdrängenden Triebrepräsentanz ab und verwendet sie für die Unlust-(Angst)-Entbindung. Traduction Le moi retire l'investissement pré-conscient du Triebrepräsentanz, de ce qui, dans la pulsion, est représentant, lequel représentant est à refouler. Il le transforme pour la déliaison du déplaisir et Angst.
On page 120 of Inhibitions, Symptoms and Anxiety, Chapter II, I read: "Das Ich zieht die (vorbewusste) Besetzung von der zu verdrängenden Triebrepräsentanz ab und verwendet sie für die Unlust-(Angst)-Entbindung." Translation: "The ego withdraws the (preconscious) cathexis from the drive representative requiring repression and utilizes it for the discharge of unpleasure (anxiety)."
Il ne s'agit pas de tomber sur une phrase de Freud et puis, de commencer à phosphorer. Si je vous y mets d'emblée, c'est après mûre réflexion, par un choix soigneusement délibéré, pour vous inciter à relire cet article dans le plus bref délai.
Our task is not to seize upon a Freudian phrase and begin free-associating. I present this abruptly after careful deliberation — a strategic choice to compel your urgent rereading of this article.
Pour ce qui est de notre propos, portons-le tout de suite au vif de nos problèmes. J'en ai dit assez pour que vous soupçonniez que laformule (8 a) doit être pour quelque chose dans le moment de cette orientation où nous sommes, et où le fantasme n'est pas seulement formulé, mais évoqué, approché, talonné, de toutes les manières. Pour saisir la nécessité de la formule, il faut savoir que dans ce support du désir, les fonctions respectives des deux éléments et leur rapport fonc- tionnel ne peuvent d'aucune façon être verbalisés par aucun attribut qui soit exhaustif, en raison de quoi il me faut les supporter de deux termes algébriques, et accumuler autour d'eux les caractéristiques dont il s'agit.
Regarding our current focus, let us immediately bring it to the heart of our problems. I have said enough for you to suspect that the formula (δ a) must play some role in this moment of orientation where we find ourselves — an orientation where fantasy is not merely formulated but evoked, approached, and hounded from all sides. To grasp the necessity of this formula, one must recognize that in this support of desire, the respective functions of the two elements and their functional relationship cannot be exhaustively verbalized through any attribute. This is why I must underpin them with two algebraic terms and accumulate around them the relevant characteristics.
8 a rapport avec le fading du sujet, tandis que a, qui est le petit autre, a affaire avec l'objet du désir. Cette symbolisation a déjà pour effet de vous montrer que le désir ne comporte pas un rapport subjectif simple à l'objet. Il ne suffit pas de dire que, dans le rapport du sujet à l'objet, le désir implique une médiation ou un intermédiaire réflexif, s'il ne s'agit par exemple que du sujet se pensant comme il se pense dans le rapport de connaissance à l'objet. On a édifié là-dessus toute une théorie de la connaissance, que la théorie du désir est précisément faite pour remettre en cause. Ce serait pour nous faire trembler, si d'autres avant nous n'avaient déjà mis en cause le je pense, donc je suis cartésien.
δ a relates to the fading of the subject, while a (the little other) concerns the object of desire. This symbolization already demonstrates that desire does not entail a simple subjective relation to the object. It is insufficient to claim that desire involves a mediated or reflexive intermediary in the subject-object relation — as if it were merely the subject thinking itself in the cognitive rapport with the object. Entire theories of knowledge have been built upon this premise, which the theory of desire is precisely meant to unsettle. This would make us tremble, had others before us not already challenged the Cartesian I think, hence the I am.
Prenons notre phrase de tout à l'heure, et essayons de l'appliquer.
Let us take our earlier statement and attempt to apply it.
Cela ne veut pas dire que je vous porte tout.de suite au dernier point de mes résultats, mais je vous porte, par l'interrogation suivante, à mi-chemin. C'est une question problématique, destinée à vous orien- ter, à vous donner l'illusion que c'est vous qui êtes en train de chercher — illusion qui sera d'ailleurs promptement réalisée, car je ne vous donne pas le dernier mot, ce n'est pas seulement ma question qui est heuristique, mais ma méthode. Donc, que veut dire le désinvestisse- ment du Triebrepräsentanz si on l'applique à notre propre formulation?
This does not mean I am leading you straight to the final point of my conclusions, but rather guiding you halfway through the following problematic question — a question designed to orient you, to give the illusion that you yourselves are in the process of inquiry (an illusion that will promptly materialize, since I withhold the final word; my method itself, not just my question, is heuristic). So, what does the disinvestment of the drive representative signify when applied to our own formulation?
Cela veut dire que l'angoisse se produit quand l'investissement du petit a est reporté sur le 8.
It means that anxiety arises when the investment in the little a is transferred onto δ.
Seulement, le 8 n'est pas quelque chose de saisissable, et ne peut être conçu que comme une place, puisque ce n'est même pas le point de réflexivité du sujet, qui se saisirait là, par exemple, comme désirant.
However, δ is not something graspable and can only be conceived as a place, since it is not even the point of the subject’s reflexivity where the subject might, for instance, apprehend itself as desiring.
Le sujet ne se saisit pas comme désirant. Pourtant, dans le fantasme, la place où le sujet pourrait, si j'ose dire, se saisir comme tel comme désirant, est toujours réservée. Elle est même tellement réservée qu'elle est d'ordinaire occupée par ce qui se produit d'homologique à l'étageinférieur du graphe, i (a). Ce n'est pas forcément occupé par cela, mais ordinairement.
The subject does not grasp itself as desiring. Yet within fantasy, the place where the subject could — if I may say so — apprehend itself as desiring is always reserved. It is so thoroughly reserved that this place is ordinarily occupied by what emerges homologously at the lower tier of the graph: i(a). This is not necessarily the case, but typically so.
C'est ce qu'exprime la fonction de l'image réelle du vase dans l'illusion du vase renversé. Cette image vient se produire de manière à faire semblant d'entourer la base des tiges florales qui symbolisent élégamment le petit a. C'est de cela qu'il s'agit avec l'image, ou le fantôme, narcissique, qui vient remplir dans le fantasme l'illusion de se coapter au désir, l'illusion de tenir son objet. Dès lors, si 8 est cette place qui peut de temps en temps se trouver vide, à savoir que rien ne vienne s'y produire de satisfaisant quant au surgissement de l'image, nous pouvons concevoir que c'est peut-être bien à cela, à son appel, que répond la production du signal d'angoisse.
This is expressed through the function of the real image of the vase in the illusion of the overturned vase. This image arises as if to feign enveloping the base of the floral stems that elegantly symbolize the little a. Here lies the role of the narcissistic image or specter that fills fantasy with the illusion of coapting itself to desire — the illusion of holding its object. Thus, if δ is this place that may occasionally be found empty (where nothing satisfying emerges regarding the image’s irruption), we can conceive that it is perhaps to this vacancy, to its summons, that the production of the anxiety signal responds.
Je vais essayer de montrer ce point si important, dont on peut dire que l'article dernier de Freud sur le sujet nous donne presque tous les éléments pour le résoudre, sans lui donner à proprement parler son dernier quart de tour. Pour l'instant, l'écrou n'est pas serré encore.
I will attempt to clarify this crucial point, for which Freud’s final article on the subject provides nearly all the elements for resolution — though it stops short of the decisive twist. For now, the bolt remains loose.
Disons avec Freud que le signal d'angoisse se produit au niveau du moi. Cependant, grâce à nos formalisations, nous allons peut-être pouvoir en dire un peu plus concernant cet au niveau du moi. Nos notations vont nous permettre de décomposer la question, de l'arti- culer plus précisément, et de franchir par là certains des points où la question aboutit pour Freud à une impasse.
Let us state with Freud that the anxiety signal arises at the level of the ego. However, through our formalizations, we may perhaps say a bit more about this "at the level of the ego." Our notations will allow us to decompose the question, articulate it more precisely, and thereby traverse certain impasses Freud encountered.
Là, je fais tout de suite un saut.
Here, I immediately make a leap.
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Au moment où Freud nous parle de l'économie de la transformation nécessaire à la production du signal en nous disant qu'il ne doit pas falloir une très grande quantité d'énergie pour produire un signal, il indique déjà qu'il y a un rapport entre la production du signal et quelque chose de l'ordre du Verzicht, du renoncement, proche de la Versagung, dù au fait que le sujet est barré. La Verdrängung du Trieb- repräsentanz connote aussi bien le dérobement du sujet, qui confirme bien la justesse de notre notation 8.
When Freud discusses the economy of transformation required for signal production — noting that it need not require a great quantity of energy to produce a signal — he already indicates a relationship between signal production and something akin to Verzicht (renunciation), proximate to Versagung (privation), arising from the subject’s barred condition. The repression (Verdrängung) of the drive representative also connotes the subject’s withdrawal, confirming the aptness of our notation δ.
Le saut consiste à vous désigner ici ce que je vous annonce depuis longtemps comme la place à laquelle se tient vraiment l'analyste. Celane veut pas dire qu'il l'occupe tout le temps, mais c'est la place où il attend. Le mot attendre prend ici toute sa portée, étant donné ce que nous retrouverons de la fonction de l'attente, de l'Erwartung pour struc- turer la place du 8 dans le fantasme.
This leap consists in designating here what I have long announced to you as the position where the analyst truly stands. This does not mean he occupies it at all times, but it is the position where he awaits. The term awaiting here assumes its full weight, given what we shall rediscover about the function of waiting, of Erwartung, in structuring the 8’s place within the fantasy.
J'ai dit que je faisais un saut, c'est-à-dire que je ne prouve pas tout de suite où je vous mène. Faisons maintenant les pas pour comprendre ce dont il s'agit.
I said I was making a leap — meaning I do not immediately prove where I am leading you. Let us now take the steps to understand what is at stake.
Une chose nous est donnée, c'est que le signal de l'angoisse se produit quelque part, un quelque part que peut occúper i (a), le moi en tant qu'image de l'autre, le moi en tant que, foncièrement, fonction de méconnaissance. Il l'occupe, cette place, non pas en tant que cette image l'occupe, mais en tant que place, c'est-à-dire en tant qu'à l'occa- sion cette image peut y être dissoute.
One thing is given: the signal of anxiety arises somewhere — a "somewhere" that can be occupied by i(a), the ego as the image of the Other, the ego insofar as it is fundamentally a function of misrecognition. It occupies this position not insofar as the image occupies it, but as a place — that is, insofar as this image may at times dissolve there.
Observez bien que je ne dis pas que c'est le défaut de l'image qui fait surgir l'angoisse. Je dis ce que je dis depuis toujours, à savoir que le rapport spéculaire, le rapport originaire du sujet à l'image spéculaire, s'installe dans la réaction dite de l'agressivité.
Note carefully that I am not saying the absence of the image triggers anxiety. I am reiterating what I have always maintained: that the specular relation, the subject’s primordial relation to the specular image, installs itself in what is called the aggressivity reaction.
Je l'ai déjà indiqué dans mon article sur ce sujet, le stade du miroir n'est pas sans rapport avec l'angoisse. J'ai même indiqué que le chemin pour saisir comme en coupe transversale l'agressivité, c'était de s'orien- ter dans le sens de la relation temporelle. En effet, il n'y a pas que des relations spatiales qui se référencient à l'image spéculaire quand elle commence de s'animer et devient l'autre incarné, il y a aussi un rapport temporel — j'ai hâte de me voir semblable à lui, faute de quoi, où vais-je être ?
As I indicated in my article on this topic, the mirror stage is not unrelated to anxiety. I even suggested that the path to grasping aggressivity in cross-section lies in orienting oneself toward temporal relations. Indeed, when the specular image begins to animate itself and becomes the embodied Other, it is not merely spatial relations that reference it — there is also a temporal relation: "I hasten to see myself as his likeness, for if not, where shall I be?"
Mais si vous vous reportez à mes textes — la fonction de la hâte en logique, ceux qui sont attentifs à mes œuvres savent que je l'ai traitée dans un petit sophisme, le problème des trois prisonniers — vous pourrez voir que je suis là plus prudent, et que si je ne pousse pas jusqu'au bout de la formule, c'est pour quelque raison. La fonction 'de la hâte, à savoir cette façon dont l'homme se précipite dans sa ressem- blance à l'homme, n'est pas l'angoisse. Pour que l'angoisse se constitue, il faut qu'il y ait rapport au niveau du désir, et c'est bien pourquoi je vous conduis aujourd'hui par la main au niveau du fantasme pour approcher le problème de l'angoisse.
But if you consult my texts — particularly the function of haste in logic, as treated in my sophism about the three prisoners — you will see that I proceed more cautiously here. If I do not push the formulation to its limit, it is for good reason. The function of haste — this way man hurtles into his resemblance to man — is not anxiety. For anxiety to constitute itself, there must be a relation at the level of desire. This is precisely why I guide you today by the hand to the level of fantasy to approach the problem of anxiety.
Je vais vous montrer, très en avant, où nous allons, et nous revien- drons en arrière pour faire des petits détours de lièvre.Où est donc l'analyste dans le rapport du sujet au désir? - à un objet du désir que nous supposons en l'occasion être un objet qui porte avec lui la menace dont il s'agit, et qui détermine le zu Verdrängen, le à refouler. Tout cela, cela va sans dire, n'est pas définitif, mais, puisque nous abordons ainsi le problème, posons-nous la question suivante devant un objet dangereux puisque c'est de cela qu'il s'agit, qu'atten- drait le sujet, dans des conditions ordinaires, de quelqu'un qui oserait occuper'la place de compagnon? Le sujet attendrait de son compagnon qu'il lui donne le signal danger, celui qui, dans le cas d'un danger réel, fait détaler le sujet.
I will now show you, advancing boldly, where we are headed — though we shall circle back later for detours. Where then is the analyst situated in the subject’s relation to desire? — At the position of an object of desire that we presume here to carry the threat in question, determining the zu Verdrängen (the to-be-repressed). All this goes without saying is not definitive, but since we approach the problem thus, let us pose the following question: faced with a dangerous object (for that is the issue), what would the subject ordinarily expect from someone daring to occupy the position of companion? The subject would expect his companion to issue the danger signal — the one that, in the case of real danger, makes the subject bolt.
Ce que j'introduis ici, c'est ce qu'on déplore que Freud n'ait pas introduit à sa dialectique, car c'était vraiment à faire. Je dis que le danger interne est tout à fait comparable à un danger externe, et que le sujet s'efforce de l'éviter, de la même façon qu'on évite un danger externe. Voyez ce que cela nous offre d'articulation efficace à penser ce qui se passe vraiment en psychologie animale.
What I introduce here is what critics lament Freud never integrated into his dialectic — a true oversight. I contend that internal danger is entirely comparable to external danger, and that the subject strives to avoid it in the same way one avoids external danger. Consider how effectively this allows us to articulate what truly occurs in animal psychology.
Chacun sait le rôle que joue le signal chez les animaux sociaux comme les bêtes de troupeau. Lorsque se présente l'ennemi du trou- peau, le plus malin, ou le veilleur parmi les bêtes du troupeau, est là pour le sentir, le flairer, le repérer. La gazelle, ou l'antilope, dresse le nez, pousse un petit bramement, et cela ne traîne pas, tout le monde s'en va dans la même direction. Le signal comme réaction à un danger dans un complexus social, au niveau biologique, est donc saisissable dans une société observable. Eh bien, il en va de même du signal d'angoisse c'est de l'alter ego, de l'autre qui constitue son moi, que le sujet peut le recevoir.
All know the role signals play in social animals like herd beasts. When the herd’s enemy appears, the cleverest animal or the lookout detects, scents, identifies it. The gazelle or antelope lifts its muzzle, emits a brief call — and without delay, all scatter in the same direction. The signal as a reaction to danger within a biological social complex is thus observable in animal societies. Well, the same holds for the anxiety signal: it is from the alter ego, the Other who constitutes his ego, that the subject may receive it.
Vous m'avez entendu longtemps vous avertir des dangers de l'altruisme. Méfiez-vous, vous ai-je dit explicitement, des pièges du Mitleid, de la pitié, de ce qui nous retient de faire du mal à l'autre, à la pauvre gosse, moyennant quoi on l'épouse, et on est pour longtemps ennuyés tous les deux je schématise. Seulement, si c'est simple humanité que de vous mettre en garde contre les dangers de l'altruisme, cela ne veut pas dire que ce soit là le dernier ressort, et c'est d'ailleurs en quoi je ne suis pas, auprès de l'x à qui je parle en l'occasion, l'avocat du diable, qui le rappellerait au principe d'un sain égoïsme, et qui le détournerait de cette pente bien sympathique qui consiste à ne pas être vilain. C'est qu'en fait, le précieux Mitleid, l'altruisme, n'est quela couverture d'autre chose, et vous l'observerez toujours, à condition toutefois d'être dans le plan de l'analyse.
You have long heard me warn you of the dangers of altruism. Beware, I explicitly told you, of the traps of Mitleid, of pity, of what holds us back from harming the other—the "poor girl"—through which one marries her and both parties remain vexed for years (I schematize). Yet while it is simple humanity to caution against altruism’s perils, this does not mean it is the ultimate recourse—hence why I am not, in addressing the analysand here, playing devil’s advocate to recall them to a principle of healthy egoism or dissuade them from the sympathetic inclination to avoid being disagreeable. In truth, the precious Mitleid, altruism, merely cloaks something else, as you will always observe—provided you remain within the analytic framework.
Celui qu'étouffe le Mitleid est un obsessionnel, et le premier temps est de s'apercevoir, avec ce que je vous pointe comme avec ce que toute la tradition moraliste permet en l'occasion d'affirmer, que ce qu'il respecte, ce à quoi il ne veut pas toucher dans l'image de l'autre, c'est sa propre image. Si l'intactitude, l'intouchabilité de cette image n'était pas soigneusement préservée, ce qui surgirait serait bel et bien l'angoisse.
The one stifled by Mitleid is an obsessional neurotic. The first step is to recognize—through what I indicate here and what the entire moralist tradition allows us to affirm—that what they respect, what they refuse to touch in the other’s image, is their own image. Were the intactness, the untouchability of this image not carefully preserved, what would emerge is precisely anxiety.
Et l'angoisse devant quoi? pas devant l'autre où il sé mire, celle que j'ai appelée tout à l'heure la pauvre gosse, qui ne l'est que dans son imagination, car elle est toujours bien plus dure que vous ne pouvez le croire. Devant la pauvre gosse, il a la frousse devant l'autre a, non pas l'image de lui-même, mais l'objet de son désir.
Anxiety before what? Not before the other in whom they mirror themselves—the so-called "poor girl," who exists only in their imagination (for she is always tougher than you think). Before the "poor girl," they quiver before the other a—not their own image, but the object of their desire.
J'illustre par là le point suivant, qui est très important. Sans doute l'angoisse se produit-elle topiquement à la place définie par i (a), c'est- à-dire, comme la dernière formulation de Freud l'articule, à la place du moi, mais il n'y a de signal d'angoisse que pour autant qu'il se rapporte à un objet de désir, en tant que celui-ci perturbe précisément le moi idéal, i (a), originé dans l'image spéculaire.
This illustrates the following crucial point: While anxiety indeed arises topically at the position defined by i(a) (i.e., the ego, as Freud’s ultimate formulation articulates), there is a signal of anxiety only insofar as it relates to an object of desire—one that precisely disrupts the ideal ego, i(a), rooted in the specular image.
Le signal d'angoisse a un lien absolument nécessaire avec l'objet du désir. Sa fonction ne s'épuise pas dans l'avertissement d'avoir à se trotter. Tout en accomplissant cette fonction, le signal maintient le rapport avec l'objet du désir.
The anxiety signal is absolutely bound to the object of desire. Its function is not exhausted in warning one to flee. Even while fulfilling this role, the signal maintains the relation to the desire-object.
Voilà la clé et le ressort de ce que Freud accentue dans cet article comme ailleurs, de façon répétée et avec cet accent, ce choix des termes, cette incisivité qui est chez lui illuminante, en distinguant la situation d'angoisse de celle du danger et de celle de l'Hilflosigkeit.
Here lies the key to Freud’s emphasis in this article (and elsewhere, repeatedly, with his illuminating incisiveness) on distinguishing the anxiety situation from both danger and Hilflosigkeit (helplessness).
Dans l'Hilflosigkeit, la détresse, le sujet est purement et simplement chaviré, débordé par une situation irruptive à laquelle il ne peut faire face d'aucune façon. Entre cela et prendre la fuite fuite dont, pour ne pas être ici héroïque, Napoléon lui-même trouvait que c'était la véritable solution courageuse quand il s'agissait de l'amour, il y a une autre solution, et c'est ce que Freud nous pointe en soulignant dans l'angoisse son caractère d'Erwartung.
In Hilflosigkeit—distress—the subject is utterly overwhelmed, capsized by an eruptive situation they cannot confront. Between this and taking flight (which even Napoleon, no paragon of heroism here, deemed the truly courageous solution in matters of love) lies another option. This is what Freud highlights by stressing anxiety’s character as Erwartung (expectation).
C'est là le trait central. Que nous en puissions faire secondairement la raison de détaler, c'est une chose, mais cela n'est pas là son caractèreessentiel. Son caractère essentiel, c'est l'Erwartung, et c'est ce que je désigne en vous disant que l'angoisse est le mode radical sous lequel est maintenu le rapport au désir.
This is the central feature. That we might secondarily treat it as grounds for flight is one matter, but this is not its essential trait. Its essence lies in Erwartung—which I designate by stating that anxiety is the radical mode through which the relation to desire is sustained.
Quand, pour des raisons de résistance, de défense et autres méca- nismes d'annulation de l'objet, l'objet disparaît, il demeure ce qui peut en rester, à savoir l'Erwartung, la direction vers sa place, place où il fait dès lors défaut, où il ne s'agit plus que d'un unbestimmte Objekt, ou encore, comme dit Freud, d'un objet avec lequel nous sommes dans un rapport de Löslichkeit. Quand nous en sommes là, l'angoisse est le dernier mode, mode radical, sous lequel le sujet continue de soutenir, même si c'est d'une façon insoutenable, le rapport au désir.
When, due to resistance, defense mechanisms, or the annulment of the object, the object vanishes, what remains is Erwartung—the orientation toward its place, now marked by absence, where only an unbestimmte Objekt (indeterminate object) persists. As Freud notes, we then relate to it through Löslichkeit (dissolubility). Here, anxiety becomes the final—radical—mode through which the subject sustains, however untenably, the relation to desire.
Il y a d'autres façons de soutenir le rapport au désir, qui concernent le caractère insoutenable de l'objet. C'est bien pourquoi je vous expli- que que l'hystérie et l'obsession peuvent se définir à partir de ces deux statuts du désir que j'ai appelés pour vous le désir insatisfait et le désir impossible, institué dans son impossibilité.
Other ways of sustaining this relation concern the object’s unbearable character. This is why I explain that hysteria and obsession can be defined via two desire-statuses I have termed for you: unsatisfied desire and desire instituted in its impossibility.
Mais il suffit que vous portiez maintenant vos regards vers la forme la plus radicale de la névrose, la phobie, autour de quoi tourne tout ce discours de Freud, pour voir qu'elle ne peut pas se définir autrement que par ceci, qu'elle est faite pour soutenir le rapport au désir sous la forme de l'angoisse.
But consider the most radical neurotic form—phobia, around which Freud’s entire discourse revolves. It can only be defined as that which sustains the relation to desire through anxiety.
Il y a une seule chose à ajouter pour la définir pleinement, de même que dans la définition achevée de l'hystérie et de l'obsession, il faut ajouter la métaphore de l'autre, au point où le sujet se voit comme castré, confronté au grand Autre. Dora par exemple, c'est par l'inter- médiaire de M. K. qu'elle désire, mais ce n'est pas lui qu'elle aime, mais Mme K. C'est par l'intermédiaire de celui qu'elle désire, qu'elle s'oriente vers celle qu'elle aime. Il faut de même que nous complétions la formule de la phobie.
One addition completes its definition, just as hysteria and obsession require the metaphor of the Other—the point where the subject sees themselves as castrated, confronted by the big Other. Take Dora: through Mr. K., she desires, yet it is not him but Mrs. K. she loves. Through the intermediary of the one she desires, she orients toward the one she loves. Similarly, we must complete the phobia’s formula.
La phobie, c'est bien le maintien du rapport au désir dans l'angoisse, avec un supplément plus précis — la place de l'objet en tant que visé par l'angoisse est tenue par ce que je vous ai expliqué longuement, à propos du petit Hans, être la fonction de l'objet phobique, à savoir Φ,grand Phi. Dans l'objet phobique, il s'agit bien du phallus, mais c'est un phallus qui prend la valeur de tous les signifiants, celle du père à l'occasion.
Phobia is precisely the maintenance of the relationship to desire within anxiety, with a more precise supplement—the place of the object as targeted by anxiety is held by what I extensively explained to you regarding Little Hans: the function of the phobic object, namely Φ, big Phi. In the phobic object, it is indeed the phallus at stake, but a phallus that assumes the value of all signifiers, including that of the father on occasion.
Ce qui est remarquable dans l'observation du petit Hans, c'est à la fois la carence et la présence du père — carence sous la forme du père réel, présence sous la forme du père symbolique, envahissant. Si tout cela peut jouer sur le même plan, c'est que l'objet de la phobie a la possibilité infinie de tenir une certaine fonction manquante, ou défi- ciente, qui est justement ce devant quoi le sujet succomberait si ne surgissait à cette place l'angoisse.
What is remarkable in the observation of Little Hans is both the deficiency and the presence of the father—deficiency in the form of the real father, presence in the form of the invasive symbolic father. That all this can operate on the same plane is because the phobic object has the infinite capacity to hold a certain missing or deficient function, which is precisely what the subject would succumb to were anxiety not to erupt in its place.
Ce petit circuit une fois fait, vous pouvez saisir en quoi la fonction de signal de l'angoisse avertit de quelque chose et de quelque chose de très important en clinique et en pratique analytiques. L'angoisse à laquelle vos sujets sont ouverts n'est pas du tout, ou n'est pas unique- ment, comme on le croit et comme vous le cherchez toujours, si je puis dire, interne au sujet. Le propre du névrosé est d'être à cet égard, selon l'expression de M. André Breton, un vase communicant. L'angoisse à laquelle votre névrosé a affaire, l'angoisse comme énergie, est une angoisse qu'il a la grande habitude d'aller chercher à la louche, à droite ou à gauche, chez tel ou tel des grands A auxquels il a affaire. Elle est tout aussi valable et utilisable pour lui que celle qui est de son cru. Si vous n'en tenez pas compte dans l'énonomie d'une analyse, vous vous tromperez grandement. Vous en serez, dans bien des cas, à vous creuser la tête pour savoir d'où vient en telle occasion ce petit resurgissement d'angoisse au moment où vous l'attendiez le moins. Ce n'est pas forcément de la sienne, de celle dont vous êtes déjà averti par la pratique des mois antérieurs d'analyse. Il y a aussi celle des voisins qui compte, et puis la vôtre.
Once this brief circuit is traced, you can grasp how the signaling function of anxiety warns of something crucial in both clinical practice and analytic theory. The anxiety to which your subjects are exposed is not at all—or not solely—internal to the subject, as commonly believed and as you yourselves persistently assume. The neurotic, to borrow Mr. André Breton’s expression, is a communicating vessel. The anxiety the neurotic contends with, anxiety as energy, is one they habitually draw by the ladleful from this or that big Other they engage with. It is as valid and usable for them as their own homegrown variety. If you fail to account for this in the economy of an analysis, you will gravely err. You will find yourself baffled by sudden resurgences of anxiety at the least expected moments. It may not stem from the subject’s own anxiety, already familiar from prior months of analysis. The neighbor’s anxiety counts too—and your own.
Vous pensez bien sûr que là, vous vous y retrouverez. Vous savez que l'on vous a déjà donné là-dessus des avertissements. Je crains que cela ne vous avertisse pas de grand-chose, car justement, ce que cet avertissement implique, c'est que votre angoisse à vous ne doit pas entrer en jeu. L'analyse doit être aseptique concernant votre angoisse. Qu'est-ce que cela peut vouloir dire sur le plan où j'essaye de vous soutenir cette année, le plan synchronique, qui ne donne pas les aises de la diachronie ? Que votre angoisse, vous l'ayez déjà largement dépas- sée dans votre analyse antérieure ne résout rien, car ce qu'il s'agit desavoir, c'est dans quel statut actuel vous devez être, vous, quant à votre désir, pour que ne surgissent pas de vous, dans l'analyse, non seulement le signal d'angoisse, mais l'angoisse elle-même, pour autant que si elle surgit, elle est toute faite pour se reverser dans l'économie de votre sujet, et ceci à mesure qu'il est plus avancé dans l'analyse, c'est-à-dire pour autant qu'il va chercher la voie de son désir au niveau de ce grand Autre que vous êtes pour lui.
You may well think that here, you will find your bearings. You know warnings have been given on this matter. Yet I fear such warnings are of little use, for what they imply is that your own anxiety must not enter the fray. The analysis must remain aseptic regarding your anxiety. What does this mean on the plane I am striving to sustain this year—the synchronic plane, which denies the comforts of diachrony? That you have long since transcended your anxiety in your own prior analysis resolves nothing. What must be known is the current status you must occupy, relative to your desire, so that not only the anxiety signal but anxiety itself does not erupt from you in the analysis. For if it does, it is entirely apt to flow back into the economy of your subject, all the more so as they advance in analysis—that is, as they seek the path of their desire through the big Other you embody for them.
Quoi qu'il en soit, pour boucler cette première boucle, il faut faire intervenir la fonction de l'Autre, grand A, concernant la possibilité de surgissement de l'angoisse comme signal.
In any case, to close this first loop, we must introduce the function of the Other, the big A, concerning the possibility of anxiety’s emergence as a signal.
La référence au troupeau montre bien que le signal s'exerce à l'inté- rieur d'une fonction nécessaire de communication imaginaire, et c'est par là que je veux vous 'faire sentir que, si l'angoisse est un signal, cela veut dire qu'elle peut provenir d'un autre. Il n'en reste pas moins que, pour autant qu'il s'agit là d'un rapport au désir, le signal ne s'épuise pas dans la métaphore du danger de l'ennemi du troupeau. En effet, ce qui distingue le troupeau humain du troupeau animal, c'est que pour chaque sujet, comme chacun le sait sauf les entrepreneurs en psychologie collective, l'ennemi du troupeau, c'est lui.
The reference to the herd makes clear that the signal operates within a necessary function of imaginary communication. Here, I wish to make you sense that if anxiety is a signal, it can originate from another. Nevertheless, insofar as it concerns a relation to desire, the signal is not exhausted by the metaphor of the herd’s enemy. For what distinguishes the human herd from the animal herd is that, as everyone knows except collective psychology entrepreneurs, each subject is the herd’s own enemy.
Dans la référence à la réalité du troupeau, nous trouvons une inté ressante transposition de ce que Freud nous articule sous la forme du danger interne. Nous y trouvons précisément la confirmation de ce que je vous dis toujours par rapport à l'universel, l'individuel et le collectif, c'est un seul et même niveau. Ce qui est vrai au niveau de l'individuel, ce danger interne, est vrai aussi au niveau du collectif. Le danger interne au sujet est le même que le danger interne au troupeau.
In the reference to the herd’s reality, we find an intriguing transposition of what Freud articulates as internal danger. Here, we precisely confirm what I always assert regarding the universal, the individual, and the collective: they occupy the same plane. What is true at the individual level—internal danger—is equally true at the collective level. The subject’s internal danger is identical to the herd’s internal danger.
Cela tient à l'originalité de la position du désir comme tel. Pour autant que le désir vient à émerger pour combler le manque de cer- titude ou de garantie, le sujet se trouve confronté à ce qui lui importe en tant qu'il n'est pas seulement un animal de troupeau. Il l'est peut- être, seulement toute action élémentaire de sa part, qui existe sûrement, est gravement perturbée du fait qu'elle se trouve incluse, tout autant au niveau collectif qu'au niveau individuel, dans le rapport au signifiant.
This stems from the originality of desire’s position as such. Insofar as desire emerges to fill the lack of certainty or guarantee, the subject confronts what matters to them precisely as more than a herd animal. They may be one, yet any elementary action on their part—which certainly exists—is severely disrupted by its inclusion, at both collective and individual levels, within the relation to the signifier.
L'animal social, au moment où il détale au signal que lui donne la bête veilleuse ou autre, est le troupeau. L'être parlant, lui, est essen- tiellement le manque-à-être surgi d'un certain rapport au discours - surgi d'une poésie, si vous voulez. Ce manque-à-être, le sujet ne peutle combler, je vous l'ai déjà indiqué, que par une action qui, vous le sentez mieux dans le contexte de ce parallèle, prend très facilement, prend peut-être radicalement toujours, un caractère de fuite en avant.
The social animal, at the moment it flees upon the signal given by the watchful beast or another, is the herd. The speaking being, however, is essentially the lack-of-being arising from a certain relation to discourse — arising from a poetry, if you will. This lack-of-being, the subject can only fill it, as I have already indicated to you, through an action that — as you sense better within the context of this parallel — very readily assumes, perhaps always fundamentally assumes, the character of a flight forward.
Mais justement, cette action-là, qui ne joue pas sur le plan de la cohérence ni de la défense collective, n'arrange pas du tout le troupeau. Pour tout dire, l'action du sujet, en principe, son troupeau ne s'en accommode guère, pour ne pas dire qu'il n'en veut pas. Et non pas seulement le troupeau la réalité non plus n'en veut pas, de son action, parce que la réalité, t'est justement la somme des certitudes accumulées par l'addition d'une série d'actions antérieures. La nouvelle est toujours mal venue.'
But precisely, this action — which does not operate on the level of coherence or collective defense — does not at all settle the herd. To put it bluntly, the subject’s action, in principle, his herd hardly accommodates it, not to say that it wants none of it. And not only the herd — reality itself wants none of his action either, for reality is precisely the sum of accumulated certainties through the addition of a series of prior actions. The new is always ill-received.
C'est ce qui nous permet de situer correctement, c'est-à-dire d'une façon qui recoupe l'expérience, le fait tout de même surprenant, et pourtant toujours plus ou moins évident, de la petite levée d'angoisse qui se produit chaque fois qu'il s'agit véritablement du désir du sujet. Nous sommes là à la fois au quotidien, et à l'essentiel, au point vif, à la racine de notre expérience.
This allows us to correctly situate — that is, in a way that intersects with experience — the nonetheless surprising fact, yet always more or less evident, of the slight surge of anxiety that occurs whenever the subject’s desire is truly at stake. Here we are simultaneously at the quotidian and the essential, at the vital point, the root of our experience.
Si l'analyse n'a pas réussi à faire comprendre aux hommes que leurs désirs, premièrement, ce n'est pas la même chose que leurs besoins, et, deuxièmement, que le désir présente en lui-même un caractère dangereux, menaçant pour l'individu, qui s'éclaire du caractère évi- demment menaçant qu'il comporte pour la troupe je me demande alors à quoi l'analyse a jamais servi.
If analysis has not succeeded in making men understand that their desires, first, are not the same as their needs, and second, that desire inherently carries a dangerous, threatening character for the individual — a threat illuminated by its obviously menacing quality for the troop — then I wonder what analysis has ever been good for.
Il s'agit de gravir un sentier et puisque nous y sommes engagés, nous allons continuer, en posant une question insidieuse que doit être la Versagung de l'analyse? Là, franchement, je ne vous en ai pas dit beaucoup plus, mais je vous le demande n'est-ce pas cela, la féconde Versagung de l'analyse? que l'analyste refuse au sujet son angoisse, à lui analyste, et laisse nue la place où il est appelé comme autre à donner le signal d'angoisse.
We must climb a path, and since we are already on it, we shall continue by posing an insidious question: what is the fertile Versagung of analysis? Frankly, I have not told you much more about this, but I ask you — is this not it, the fertile Versagung of analysis? That the analyst refuses the subject his own anxiety, the analyst’s anxiety, and leaves bare the place where he is called as the Other to give the signal of anxiety.
Regardons ici se profiler ce dont je vous ai déjà donné l'indication la dernière fois, en vous disant que la place pure de l'analyste, en tant que nous pourrons la définir dans et par le fantasme, serait la place du désirant pur.
Let us glimpse here what I already hinted at last time, when I told you that the pure place of the analyst, insofar as we can define it within and through fantasy, would be the place of the pure desirer.
La fonction du désir se produit toujours quelque part, que le sujet vienne à la place de l'érôménos ou de l'érőménon. C'est pour cette raison que je vous ai fait parcourir au début de l'année ce long déchiffragede la théorie de l'amour dans Le. Banquet. Il faudrait maintenant arriver à concevoir que quelque sujet puisse tenir la place du pur désirant, c'est-à-dire s'abstraire, s'escamoter lui-même dans le rapport à l'autre, d'aucune supposition d'être désirable. Ce que vous avez lu des propos, des réponses de Socrate dans Le Banquet doit vous donner une idée de ce que je suis en train de vous dire.
The function of desire always emerges somewhere, whether the subject occupies the position of the erōmenos or the erōmenon. This is why I had you traverse earlier this year the lengthy deciphering of the theory of love in The Symposium. We must now arrive at conceiving that some subject can hold the place of the pure desirer — that is, abstract himself, efface himself in the relation to the other, without any supposition of being desirable. What you have read of Socrates’ remarks and responses in The Symposium should give you an idea of what I am now conveying.
Si quelque chose est incarné et signifié par l'épisode avec Alcibiade, c'est bien ceci. D'une part, Socrate affirme ne rien connaître aux choses de l'amour, et tout ce que l'on nous dit de lui, c'est qu'il est désirant à tout crin, inépuisable. Mais quand il s'agit qu'il se montre dans la position du désiré en face de l'agression publique, scandaleuse, déchaînée, ivre, d'Alcibiade, il n'y a littéralement plus personne. Je ne vous dis pas que cela résout l'affaire, mais c'est au moins illustratif de ce dont je vous parle, cela a un sens qui a été au moins incarné quelque part.
If anything is incarnated and signified by the episode with Alcibiades, it is this. On the one hand, Socrates claims to know nothing of the matters of love, and all we are told of him is that he is an inexhaustible, full-throated desirer. But when it comes to presenting himself in the position of the desired in the face of Alcibiades’ public, scandalous, drunken assault, there is literally no one there. I am not saying this resolves the matter, but it is at least illustrative of what I am describing — it has a meaning that has been incarnated somewhere, at least.
Il n'y a pas qu'à moi que Socrate paraît être une énigme humaine, un cas comme on n'en a jamais vu, et dont on ne sait pas que faire, avec quelque pincette que l'on essaye de s'en saisir. C'est à tout le monde, chaque fois que quelqu'un se pose vraiment la question Comment ce type-là était-il fabriqué? Et pourquoi a-t-il mis la pagaille partout? rien qu'en apparaissant et en racontant des petites histoires qui ont l'air d'être des affaires de tous les jours.
It is not only to me that Socrates appears as a human enigma, a case unlike any other, one does not know what to do with him, no matter what tweezers one tries to grasp him with. It is so for everyone, each time someone truly asks: How was that fellow made? And why did he sow chaos everywhere — simply by appearing and telling little stories that seem like everyday affairs?
J'aimerais que nous nous arrêtions un peu sur ce qu'il en est de la place du désirant. Cela fait écho, cela rime avec ce que j'appellerai la place de l'orant dans la prière car, dans la prière, l'orant se voit en train d'orer. Il n'y a pas de prière sans que l'orant ne se voie en train d'orer.
I would like us to pause a moment on the question of the desirer’s place. This echoes — rhymes with — what I will call the supplicant’s place in prayer, for in prayer, the supplicant sees himself supplicating. There is no prayer without the supplicant seeing himself in the act of supplicating.
Je me suis souvenu ce matin de Priam. C'est l'orant type, qui a réclamé à Achille le corps du dernier, ou à peu près, de ses fils. En tous les cas, cet Hector, il y tient.
This morning, I remembered Priam. He is the quintessential supplicant, who demanded from Achilles the body of his last, or nearly last, son. In any case, this Hector — he is attached to him.
Que vient-il raconter à Achille ? Il ne lui parle pas trop d'Hector, d'abord parce que ce n'est pas facile d'en parler dans l'état où il est à ce moment-là, ensuite parce qu'il apparaît que chaque fois qu'il est question de l'Hector vivant, Achille, qui n'est pas commode, ni maître de ses impulsions, commence à entrer en fureur, bien qu'il ait reçu des instructions divines par sa mère Thétis, qui est venue lui dire Le grand patron veut que tu rendes Hector à son père Priam, et il est venu me rendre visite exprès pour cela.
What does he come to say to Achilles? He does not speak much of Hector, first because it is not easy to speak of him in the state he is in at that moment, and second because whenever the living Hector is mentioned, Achilles — who is neither agreeable nor master of his impulses — begins to fly into a rage, despite having received divine instructions from his mother Thetis, who came to tell him: “The great master wants you to return Hector to his father Priam,” and he [Zeus] visited me expressly for this purpose.
Priam ne fait pas tellement de psychologie. Du seul fait qu'il est en position d'orant, il présentifie dans sa demande même le personnage de l'orant. La prière de Priam résonne depuis l'origine de notre âge, car même si vous n'avez pas lu l'Iliade, cet épisode est là, circulant entre vous tous par l'intermédiaire de tous les autres modèles qu'il a engendrés. Et dans sa prière, Priam dédouble son personnage d'un autre, qui se décrit et s'insère dans sa prière sous la forme de quelqu'un qui n'est pas là, à savoir Pélée, le père d'Achille. C'est Priam qui prie, mais sa prière, il est nécessaire qu'elle passe par un autre. Il invoque non pas même le père d'Achille, mais la figure d'un père qui est peut-être dans l'instant même bien ennuyé parce que ses voisins lui font des misères, mais il sait qu'il a encore un fils, Achille. Ainsi retrouverez-vous dans toute prière ce que j'appelle la place de l'orant à l'intérieur même du discours de celui qui prie.
Priam does not engage much in psychology. By the mere fact of occupying the position of supplicant, he embodies within his very demand the figure of the supplicant. Priam’s prayer has resonated since the dawn of our age, for even if you have not read the Iliad, this episode circulates among you all through the intermediary of the countless models it has engendered. In his prayer, Priam splits his persona with another — one who is absent, namely Peleus, Achilles’ father. It is Priam who prays, yet his prayer must necessarily pass through another. He invokes not even Achilles’ father, but the figure of a father who, in that very moment, may be troubled by his neighbors’ harassment — yet he knows he still has a son, Achilles. Thus, in every prayer, you will rediscover what I call the place of the supplicant within the discourse of the one who prays.
Le désirant, ce n'est pas pareil, et c'est pour cette raison que je fais ce détour. Le désirant en tant que tel ne peut rien dire de lui-même, sinon à s'abolir comme désirant. C'est là ce qui définit la place pure du sujet en tant que désirant. Toute tentative de s'articuler est, à ce niveau, vaine, même la syncope du langage est impuissante à dire, parce que, dès qu'il dit, le sujet n'est rien plus que quémandeur, il passe au registre de la demande, et c'est autre chose.
The desiring subject is not the same, hence this detour. The desiring subject as such can say nothing of itself except to abolish itself as desiring. This defines the pure place of the subject as desiring. Any attempt at articulation is, at this level, vain — even the syncopation of language fails to convey it, for as soon as the subject speaks, it is no more than a petitioner, slipping into the register of demand — an entirely different matter.
Cela n'est pas moins important quand il s'agit de formuler ce qui, dans cette réponse à l'autre que constitue l'analyse, dessine la forme spécifique de la place de l'analyste.
This is no less crucial when formulating what, within this response to the Other that constitutes analysis, outlines the specific form of the analyst’s position.
Je terminerai aujourd'hui sur un propos qui ajoutera peut-être encore une formule en impasse à toutes celles que j'ai déjà l'air de vous servir. La voilà la formule, et elle a bien quelque intérêt puisqu'elle boucle les éléments dont je viens de désigner le tour si l'angoisse est ce que je vous ai dit, un rapport de soutien au désir là où l'objet manque, à renverser les termes, le désir est un remède à l'angoisse.
I will conclude today with a remark that may add another formula leading to an impasse among those I seem to have already offered. Here it is, and it holds some interest as it ties together the elements I have just outlined: If anxiety is what I have described — a relation of support to desire where the object is lacking — then reversing the terms, desire is a remedy for anxiety.
Cela se voit constamment dans la pratique. Le moindre petit bon- homme névrosé en sait là-dessus aussi long, voire plus long que vous. L'appui trouvé dans le désir, si incommode soit-il avec toute sa traîne de culpabilité, est tout de même beaucoup plus aisé à tenir que la position d'angoisse, de sorte qu'en somme, pour quelqu'un d'un peu astucieux et expérimenté je dis cela pour l'analyste, il convient d'avoir toujours à sa portée un petit désir bien fourbi, pour ne pas êtreexposé à mettre en jeu dans l'analyse un quantum d'angoisse qui ne serait pas opportun, ni de bonne venue.
This is constantly observed in practice. The slightest little neurotic fellow knows as much about this as you, if not more. The support found in desire, however inconvenient with its trail of guilt, is still far easier to maintain than the position of anxiety. Thus, for someone astute and experienced — I say this for the analyst — it is prudent to keep a well-honed little desire within reach, lest the analysis risk unleashing a quantum of anxiety that would be inopportune or ill-timed.
Est-ce bien là ce vers quoi j'entends vous mener? Sûrement pas, il n'est pas aisé de repérer avec la main les parois du couloir. La question n'est pas de l'expédient du désir, c'est d'un certain rapport avec le désir, dont il faudrait qu'il ne soit pas soutenu tout à fait à la petite semaine.
Is this truly where I intend to lead you? Certainly not. It is no simple matter to feel one’s way along the corridor walls. The question is not one of desire as a expedient, but of a certain relation to desire — one that must not be sustained on a makeshift basis.
Dans notre prochaine rencontre, nous reviendrons sur la distinction, inaugurée la dernière fois, du rapport du sujet au moi idéal et à l'idéal du moi. Cela nous permettra de nous orienter dans la topique vraie du désir, grâce à la fonction de l'einziger Zug, qui différencie fonciè- rement l'idéal du moi, et permet par là de définir la fonction de l'objet dans ses rapports avec la fonction narcissique.
In our next meeting, we will return to the distinction introduced last time between the subject’s relation to the ideal ego and the ego ideal. This will orient us within the true topology of desire through the function of the einziger Zug (single trait), which fundamentally differentiates the ego ideal and thereby allows us to define the object’s function in its relation to narcissism.
C'est ce que j'espère pouvoir mener à bien dans notre prochaine rencontre, en le mettant sous l'exergue de la formule de Pindare — Rêve d'une ombre, l'homme, écrit-il dans les derniers vers de sa huitième Pythique.
I hope to accomplish this in our next session under the epigraph of Pindar’s line — Man is a dream of a shadow, as he writes in the final verses of his Eighth Pythian Ode.
RÊVE D'UNE OMBRE, L'HOMME
THE DREAM OF A SHADOW, MAN
La mouche au champ de l'Autre.
The Fly in the Field of the Other.
L'homme, avec l'analyste, se réveille.
Man, with the Analyst, Awakens.
Abraham et l'amour partiel.
Abraham and Partial Love.
Du narcissisme à l'objet.
From Narcissism to the Object.
Le renard et le bout de son nez.
The Fox and the Tip of Its Nose.
Nous allons essayer aujourd'hui de tenir quelques propos sur le sujet de l'identification, pour autant que — vous l'avez saisi, j'espère — nous y sommes amenés comme au dernier terme de la question précise autour de laquelle nous avons fait tourner cette année notre tentative d'élucidation du transfert.
Today we will attempt to advance our discourse on the subject of identification — you have grasped, I hope, that we have been led here as the final term in the precise question around which this year’s effort to elucidate transference has revolved.
Je vous ai annoncé que je reprendrai sous le signe de la jaculation célèbre de Pindare, dans la huitième Pythique faite pour Aristoménès, lutteur d'Égine, vainqueur des Jeux —
I announced that we would resume under the sign of Pindar’s famous exclamation in the Eighth Pythian Ode, composed for Aristomenes of Aegina, victorious wrestler at the Games —
Ἐπάμεροι·τί δέ τις; τί δ' οὗ τις; σκιᾶς ὄναρ ἄνθρωπος.
Ἐπάμεροι·τί δέ τις; τί δ' οὗ τις; σκιᾶς ὄναρ
ἄνθρωπος.
Rêve d'une ombre, l'homme.
Creatures of a day! What is someone? What is no one? Man is a dream of a shadow.
Ce n'est pas par hasard que je mets l'accent sur la nécessité de distinguer deux niveaux concrets de l'identification, distinction évi- dente, phénoménologiquement à la portée de n'importe qui — le moi idéal ne se confond pas avec l'idéal du moi. Le psychologue peut le découvrir à lui tout seul, et il ne manque d'ailleurs pas de le faire. Que la chose soit également importante dans l'articulation de la dialectique freudienne, c'est ce que nous confirme par exemple le travail auquel je faisais allusion la dernière fois, de M. Stein sur l'identification pri- maire, et qui se termine sur la reconnaissance de ce qui reste encore obscur, à savoir la différence entre les deux séries que Freud distingueet accentue comme les identifications du moi et les identifications de l'idéal du moi.
It is no accident that I emphasize the necessity of distinguishing two concrete levels of identification—a distinction evident and phenomenologically accessible to anyone. The ideal ego does not merge with the ego ideal. A psychologist can discern this on their own, and indeed, many do. That this is equally crucial in articulating the Freudian dialectic is confirmed, for instance, by Mr. Stein’s work on primary identification, which I referenced last time. His study concludes by acknowledging what remains obscure: the difference between the two series Freud distinguishes and accentuates as ego identifications and identifications with the ego ideal.
Prenons donc le petit schéma avec lequel vous commencez à vous familiariser, et que vous retrouverez quand vous travaillerez à tête reposée sur le numéro six de la revue La Psychanalyse qui va paraître.
Let us turn to the small schema with which you are beginning to grow familiar, and which you will revisit when studying at leisure the forthcoming sixth issue of the journal The Psychanalysis.
L'illusion ici représentée, dite du vase renversé, ne peut se produire que pour l'œil qui se situe quelque part à l'intérieur du cône ainsi produit par le point de jonction de la limite du miroir sphérique avec le point foyer où doit se produire l'illusion. Vous savez que cette illusion, qui est une image réelle, nous sert à métaphoriser ce que j'appelle i de a, écrit i (a), qui est support de la fonction de l'image spéculaire. Autrement dit, c'est l'image spéculaire en tant que telle, chargée du ton, de l'accent spécial, du pouvoir de fascination, de l'investissement propre qui est le sien dans le registre libidinal, bien distingué par Freud sous le terme d'investissement narcissique. La fonc- tion i (a) est la fonction centrale de l'investissement narcissique.
The illusion depicted here—the inverted vase—can only occur for an eye situated within the cone formed by the convergence of the spherical mirror’s edge and the focal point where the illusion arises. This illusion, a real image, serves as a metaphor for what I call i(a), written as i (a), which supports the function of the specular image. In other words, it is the specular image as such, charged with the tone, specific accent, power of fascination, and libidinal investment proper to it in the narcissistic register, which Freud clearly distinguishes under the term narcissistic investment. The function i(a) is central to narcissistic investment.
Ces mots ne suffisent pas à définir toutes les relations et incidences sous lesquelles nous verrons apparaître cette fonction. Ce que nous dirons aujourd'hui vous permettra de préciser de quoi il s'agit, car c'est aussi bien ce que j'appelle la fonction du moi idéal, en tant que distincte de celle de l'idéal du moi, et à elle opposée.
These words alone do not suffice to define all the relations and implications through which this function will emerge. What we discuss today will allow you to clarify its nature, for it is also what I term the function of the ideal ego, distinct from and opposed to the ego ideal.
Je trace la mise en fonction de l'Autre en tant qu'il est l'Autre du sujet parlant, l'Autre en tant que par lui, lieu de la parole, vient à jouer l'incidence du signifiant pour tout sujet pour tout sujet à qui nous avons affaire comme psychanalystes. Nous pouvons y fixer la place de ce qui va fonctionner comme idéal du moi.
I outline the functioning of the Other as the Other of the speaking subject—the Other as the locus of speech, through which the incidence of the signifier operates for every subject we encounter as psychoanalysts. Here, we can situate what functions as the ego ideal.
Dans le petit schéma tel que vous le verrez publié dans la revue, vous vous apercevrez que le S, qui est là en tant que figuration de la fonction du sujet, est purement virtuel. Cette fonction est, si je puis dire, une nécessité de la pensée, celle-là même qui est au principe de la théorie de la connaissance, à savoir que nous ne pourrions rien concevoir comme objet, que le sujet ne supporte. Mais, comme ana- lystes, cette fonction, nous mettons précisément en question son exis-tence réelle. Nous mettons en effet au jour que le sujet auquel nous avons affaire, par le fait qu'il est essentiellement un sujet qui parle, ne saurait se confondre avec le sujet de la connaissance. C'est vraiment de ma part vérité de La Palice que d'avoir rappelé aux analystes que le sujet n'est pas pour nous le sujet de la connaissance, mais le sujet de l'inconscient. Il ne s'agit pas de spéculer de lui comme de la pure transparence à soi-même de la pensée, puisque c'est justement là contre que nous nous élevons. Que la pensée soit transparente est une pure illusion.
In the schema as published in the journal, you will notice that S, representing the subject’s function, is purely virtual. This function is, so to speak, a necessity of thought—the very principle underlying the theory of knowledge: namely, that we could conceive no object without the subject’s support. But as analysts, we precisely call into question the real existence of this function. We reveal that the subject we engage with, being fundamentally a speaking subject, cannot be conflated with the subject of knowledge. It is almost tautological to remind analysts that the subject for us is not the subject of knowledge but the subject of the unconscious. Our task is not to speculate about it as the pure transparency of thought to itself, for that is precisely the illusion we contest. The transparency of thought is a sheer fantasy.
Je sais l'insurrection que je peux provoquer à tel tournant dans l'esprit d'un philosophe. Croyez-le bien, j'ai déjà eu avec des soute- neurs de la position cartésienne des discussions assez poussées pour pouvoir dire qu'il y a tout à fait moyen de s'entendre. Mais je laisse de côté ce débat, qui n'est pas ce qui nous intéresse aujourd'hui.
I am aware of the philosophical revolt such a claim might provoke. Rest assured, I have had extensive debates with proponents of the Cartesian position, enough to affirm that mutual understanding is possible. But I set aside this debate, as it is not our focus today.
Ce sujet donc, qui est là dans notre schéma, est en position de n'accéder que par artifice à la saisie de l'image réelle qui se produit en i (a). Ceci, parce qu'il n'est pas là, et que ce n'est que par l'intermédiaire du miroir de l'Autre qu'il vient à s'y placer. Comme il n'est rien, il ne peut s'y voir. Aussi bien n'est-ce pas lui en tant que sujet qu'il cherche dans ce miroir.
This subject, present in our schema, can only artificially grasp the real image produced at i(a). This is because the subject is not there—it is only through the Other’s mirror that the subject comes to occupy this position. Since the subject is nothing, it cannot see itself there. Thus, it is not the subject as such that seeks itself in this mirror.
Il y a très longtemps, peu après la guerre, à Borineval, dans mon discours de la causalité psychique, j'ai parlé de miroir sans surface où ne se reflète rien. Ce propos énigmatique pouvait alors prêter à confusion avec je ne sais quel exercice d'ascèse plus ou moins mystique. Recon- naissez aujourd'hui ce que j'ai voulu dire, ou, plus exactement, com- mencez d'y pressentir que dans la fonction de l'analyste comme miroir, ce n'est pas du miroir de l'assomption spéculaire qu'il s'agit. Je parle de la place qu'il a à tenir, lui, analyste, même si c'est dans le miroir que doit se produire l'image spéculaire virtuelle.
Long ago, shortly after the war, in Borineval, during my discourse on psychic causality, I spoke of a mirror without a surface that reflects nothing. This enigmatic statement might then have been confused with some ascetic or mystical exercise. Today, recognize—or begin to intuit—what I meant: in the analyst’s function as mirror, it is not the mirror of specular assumption that is at stake. I refer to the position the analyst must occupy, even if the virtual specular image arises in the mirror.
Cette image qui est ici en i'(a), c'est bien ce que le sujet voit dans l'Autre, mais il ne la yoit que pour autant qu'il est à une place qui ne se confond pas avec la place de ce qui est reflété. Nulle condition ne le lie à être à la place de l'i (a) pour se voir en i'(a).
The image at i’(a) is indeed what the subject sees in the Other, but it sees it only insofar as it occupies a position distinct from what is reflected. No condition binds the subject to the position of i(a) to see itself at i’(a).
Certaines conditions le lient tout de même à être dans un certain champ, celui que dessinent les lignes limitant un certain volume coni- que. Pourquoi donc, dans ce schéma originaire, ai-je mis S au point où vous le trouverez dans la figure que j'ai publiée? Rien n'impliquequ'il soit là plutôt qu'ailleurs. Il est là en principe parce que, par rapport à l'orientation de la figure, vous le voyez apparaître en quelque sorte derrière i (a), et que cette position n'est pas sans avoir un répondant phénoménologique, qu'exprime assez bien l'expression, qui n'est pas là par hasard, une idée derrière la tête. Pourquoi donc les idées qui sont généralement celles qui nous soutiennent seraient-elles qualifiées d'idées de derrière la tête? Ce n'est pas pour rien que l'analyste se tient derrière le patient. Aussi bien retrouverons-nous tout à l'heure la thématique de ce qui est devant et de ce qui est derrière.
Certain conditions nonetheless bind the subject to being within a particular field, the one outlined by the lines delimiting a conical volume. Why then, in this originary schema, have I placed S at the point where you will find it in the figure I published? Nothing inherently requires it to be there rather than elsewhere. It is there in principle because, relative to the figure’s orientation, you see it appear somehow behind i(a), a position that resonates phenomenologically with the expression – not accidentally chosen – "an idea at the back of one’s mind." Why should the ideas that generally sustain us be qualified as "ideas at the back of the head"? It is not without reason that the analyst positions themselves behind the patient. We shall soon return to the thematic of what lies before and behind.
Quoi qu'il en soit, la position de S dans le champ de l'Autre, c'est-à-dire dans le champ virtuel que développe l'Autre par sa présence comme champ de réflexion, n'y est repérable qu'en un point grand I, en tant que distinct de la place où i'(a) se projette. C'est en tant que cette distinction est non seulement possible, mais ordinaire, que le sujet peut appréhender ce qu'a de foncièrement illusoire son identification narcissique. Il y a l'ombre, der Schatten, dit quelque part Freud, et précisément à propos du verlorenes Objekt, de l'objet perdu, dans le travail du deuil. Si der Schatten, l'ombre, cette opacité essentielle qu'apporte dans le rapport à l'objet la structure narcissique, est sur- montable, c'est pour autant que le sujet peut s'identifier ailleurs.
Be that as it may, the position of S within the field of the Other – that is, within the virtual field unfolded by the Other’s presence as a field of reflection – is only locatable at a point I (capital I), distinct from where i’(a) projects itself. It is precisely because this distinction is not only possible but ordinary that the subject can grasp the fundamentally illusory nature of narcissistic identification. There is the shadow, der Schatten, Freud remarks somewhere – specifically regarding the verlorenes Objekt, the lost object in mourning work. If der Schatten, this essential opacity introduced into the object relation by narcissistic structure, can be overcome, it is insofar as the subject can identify elsewhere.
L'Autre, nous l'avons imagé ici sous la forme où il est légitime que nous l'imagions un miroir. C'est la forme où la philosophie exis- tentialiste le saisit, et le saisit à l'exclusion de toute autre chose, et c'est ce qui fait sa limitation. L'Autre, dit-elle, c'est celui qui renvoie notre image. Or, si l'Autre n'est pas autre chose que celui qui me renvoie mon image, je ne suis, en effet, rien d'autre que ce que je me vois être. Littéralement, je suis grand Autre en tant que lui-même, s'il existe, voit la même chose que moi. Lui aussi se voit à ma place. Comment savoir si ce que je me vois être là-bas n'est pas tout ce dont il s'agit? C'est bien la plus simple des hypothèses, que de supposer l'Autre un miroir vivant, de telle sorte que, quand je le regarde, c'est lui en moi qui se regarde, et qui se voit à ma place, à la place que j'occupe en lui. S'il n'est rien d'autre que son propre regard, c'est lui qui fonde le vrai de ce regard.
We have imaged the Other here in the form of a mirror – the form through which existentialist philosophy apprehends it, to the exclusion of all else, hence its limitation. "The Other," it claims, "is the one who reflects my image." Yet if the Other is nothing but the one returning my image, then I am indeed nothing beyond what I see myself being. Literally, I am the big Other insofar as they themselves – if they exist – see the same as I. They too see themselves in my place. How to know whether what I see myself being over there isn’t all there is? The simplest hypothesis is to posit the Other as a living mirror so that when I look at them, it is they-in-me who look back, seeing themselves in the place I occupy within them. If they are nothing beyond their own gaze, it is they who ground the truth of this gaze.
Pour dissiper ce mirage, il suffit, il faut, il se fait tous les jours quelque chose que je vous ai représenté l'autre jour comme le geste de la tête du petit enfant qui se retourne vers celui qui le porte. Il n'en faut pastant, un rien. Un éclair, mais c'est trop dire, car un éclair a toujours passé pour être le signe même du Père des dieux, rien de moins — et ce n'est pas pour rien que je le mets en avant. Une mouche qui vole, si elle passe dans ce champ, suffit pour me faire me repérer ailleurs, pour m'entraîner hors du champ conique de visibilité du i (a).
To dispel this mirage, it suffices – indeed requires – what occurs daily: the gesture I showed you last time of the small child turning their head toward the one carrying them. Not much is needed. A flash – though this overstates, for lightning has always signified the Father of gods, no less (I foreground this not idly). A fly passing through this field is enough to reorient me elsewhere, to pull me outside the conical field of visibility of i(a).
Ne croyez pas que je m'amuse si j'amène là la mouche ou la guêpe, ou n'importe quoi qui fait du bruit, qui nous surprend — puisque, vous le savez bien, c'est l'objet électif, suffisant dans son caractère minimal, pour constituer ce que j'appelle le signifiant d'une phobie.
Do not think I jest in introducing the fly or wasp here, or any buzzing, surprising object – for as you know, this is the elective object, minimal yet sufficient to constitute what I call the signifier of a phobia.
Cette sorte d'objet peut avoir une fonction opératoire tout à fait suffisante à mettre en question la réalité et la consistance de l'illusion du moi. Il suffit que bouge dans le champ de l'Autre quoi que ce soit qui tienne le rôle de point de support du sujet, pour qu'à l'occasion d'un de ces écarts, puisse être dissipée, vaciller, être mise en cause la consistance de l'Autre, ou plus précisément de ce qui est là en tant que champ de l'investissement narcissique.
This type of object can have an operative function fully adequate to question the reality and consistency of the ego’s illusion. The slightest movement in the Other’s field that serves as a support point for the subject suffices to dissipate, destabilize, or challenge the consistency of the Other – more precisely, of what exists there as the field of narcissistic investment.
En effet, à suivre en toute rigueur l'enseignement de Freud, si le champ de l'investissement narcissique est central et essentiel, si c'est autour de lui que se joue tout le sort du désir humain, il n'y a pas que ce champ. La preuve en est que Freud, au moment même où il intro- duit ce champ dans l'Einführung, en distingue un autre, celui du rapport à l'objet archaïque, le champ nourricier de l'objet maternel. Cet autre champ, qui prend dans la dialectique freudienne sa valeur d'être dis- tingué comme étant d'un autre ordre, et qui est, si je comprends bien, ce que M. Stein a identifié dans son travail sous le terme de l'identi- fication primaire, est pour nous, c'est là ce que j'introduis de nouveau, structuré de façon originaire, radicale, par la présence du signifiant comme tel.
Indeed, following Freud’s teaching rigorously: though the field of narcissistic investment is central and essential, around which all human desire turns, it is not the only field. Proof lies in Freud’s distinction, even while introducing this field in the Einführung, of another – the archaic object’s nourishing field, the maternal object. This other field, which Freudian dialectic distinguishes as being of another order (what Mr. Stein identified in his work as primary identification), is for us structured in an originary, radical way by the presence of the signifier as such – this is the new element I introduce.
Si je l'introduis, ce n'est pas seulement par plaisir d'apporter une articulation nouvelle de ce qui est bien toujours le même champ, mais bien parce que la fonction du signifiant est ici décisive. C'est grâce à elle que ce qui vient de ce champ ouvre au sujet la possibilité de sortir de la pure et simple capture dans le champ narcissique. Et c'est seule- ment à pointer comme essentielle la fonction de l'élément signifiant, que nous pouvons introduire des éclaircissements, des possibilités de distinction que nécessitent impérieusement — je vais vous le montrer — des questions cliniques aussi concrètes que possible. C'est seulementà introduire l'articulation du signifiant dans la structuration du champ de l'Autre, que peuvent se résoudre des questions cliniques jusqu'ici demeurées irrésolues et qui prêtent pour cette raison à des confusions irréductibles.
If I introduce this, it is not merely out of pleasure in providing a new articulation of what remains fundamentally the same field, but rather because the function of the signifier is decisive here. It is through it that what emerges from this field opens for the subject the possibility of escaping pure and simple capture within the narcissistic field. And it is only by emphasizing the essential function of the signifying element that we can introduce clarifications and possibilities of distinction urgently required—as I shall demonstrate—by clinical questions as concrete as possible. It is only by introducing the articulation of the signifier into the structuring of the field of the Other that clinical questions hitherto unresolved—and thus prone to irreducible confusions—can find resolution.
En d'autres termes, σκιᾶς ὄναρ ἄνθρωπος, Rêve d'une ombre, l'homme. C'est de mon rêve, c'est de me déplacer dans le champ du rêve en tant qu'il est le champ d'errance du signifiant, que je peux entrevoir la possibilité de dissiper les effets de l'ombre, et savoir que ce n'est qu'une ombre. Bien sûr, il y a quelque chose que je peux longtemps encore ne pas savoir, c'est que je rêve. Mais déjà au niveau et dans le champ du rêve, si je sais bien l'interroger et l'articuler, non seulement je triomphe de l'ombre, mais j'ai un premier accès à l'idée qu'il y a plus réel que l'ombre, qu'il y a, tout d'abord et au moins, le réel du désir, dont cette ombre me sépare.
In other words, σκιᾶς ὄναρ ἄνθρωπος, "Human is a dream of a shadow." It is through my dream, through my displacement within the dream’s field as the wandering ground of the signifier, that I can glimpse the possibility of dispelling the effects of the shadow and recognize that it is merely a shadow. Of course, there remains something I may long fail to know: that I am dreaming. But already at the level and within the field of the dream, if I know how to interrogate and articulate it properly, not only do I triumph over the shadow, but I gain initial access to the idea that there is something more real than the shadow—that there is, first and foremost, the Real of desire, from which this shadow separates me.
Vous me direz que le monde du réel n'est pas le monde de mes désirs. Mais la dialectique freudienne nous apprend aussi que je ne procède dans le monde des objets que par la voie des obstacles mis à mon désir. L'objet est ob. L'objet se trouve à travers les objections. Si le premier pas vers la réalité est fait au niveau du rêve et dans le rêve, que j'atteigne à cette réalité suppose certes que je me réveille. Mais ce réveil, il ne suffit pas de le définir topologiquement en disant que ce qui me réveille, c'est quand il y a un peu trop de réalité dans mon rêve. Le réveil se produit en fait quand apparaît dans le rêve la satis- faction de la demande. Ce n'est pas courant, mais cela arrive.
You may object that the world of the Real is not the world of my desires. Yet Freudian dialectic also teaches us that I navigate the world of objects solely through the obstacles posed to my desire. The object is ob- (against). The object is found through objections. If the first step toward reality is taken at the level of the dream and within the dream, my attainment of this reality certainly requires that I awaken. But this awakening cannot be sufficiently defined topologically by stating that what wakes me is an excess of reality within my dream. Awakening in fact occurs when the satisfaction of the demand appears within the dream. This is rare, but it happens.
Le cheminement analytique de la vérité sur l'homme nous'a appris ce qu'est le réveil, et nous entrevoyons où va la demande. L'analyste articule ce que l'homme demande. L'homme avec l'analyste se réveille. Il s'aperçoit que depuis le million d'années que l'espèce humaine est là, il n'a pas cessé d'être nécrophage. Tel est le dernier mot de ce que Freud articule, sous le nom d'identification primaire, de la première espèce d'identification — l'homme n'a point cessé de manger ses morts, même s'il a rêvé pendant un court espace de temps qu'il répu- diait irréductiblement le cannibalisme.
The analytic trajectory of truth about humanity has taught us what awakening is, and we glimpse where the demand leads. The analyst articulates what man demands. With the analyst, man awakens. He realizes that in the million years since the human species emerged, it has never ceased to be necrophagous. Such is the final word of what Freud articulates under the name of primary identification, the first form of identification—man has never stopped consuming his dead, even if he briefly dreamed of irreducibly repudiating cannibalism.
Il importait ici de pointer que t'est précisément sur le chemin où il nous est montré que le désir est un désir de rêve, que le désir a la même structure que le rêve — que le premier pas correct est fait sur ce qui est le chemin vers la réalité..C'est à cause du rêve et dans le champ du rêve que, d'abord, nous nous avérons plus forts que l'ombre.
Here, it was crucial to emphasize that it is precisely on the path where desire is shown to be a dream-desire—where desire shares the same structure as the dream—that the first correct step is taken toward what constitutes the path to reality. It is through the dream and within the dream’s field that we initially prove stronger than the shadow.
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Maintenant que j'ai articulé les rapports de i (a) avec I, d'une façon dont je m'excuse que vous ne puissiez encore voir dès maintenant les attenants cliniques, nous allons montrer les rapports de ce jeu couplé avec petit a, l'objet du désir. C'est cela qui nous importe, et mon discours précédent l'implique, pour autant qu'il suffit à nous guider dans les rapports à i (a).
Now that I have articulated the relations between i(a) and I in a manner whose clinical connections may not yet be immediately apparent to you, we shall examine how this coupled interplay relates to little a, the object of desire. This is our focus, and my preceding discourse implies it, insofar as it sufficiently guides us in navigating the relations to i(a).
Je reviendrai dans la suite sur ce qui, en dehors de l'expérience massive du rêve, justifie l'accent que j'ai mis sur la fonction du signifiant dans le champ de l'Autre. Chaque fois que les identifications à l'idéal du moi sont invoquées, et par exemple dans l'introjection du deuil autour de quoi Freud a fait tourner un pan essentiel de sa conception de l'identification, vous verrez qu'à regarder de près l'articulation cli- nique, il ne s'agit jamais d'une identification massive, qui serait, par rapport à l'identification narcissique qu'elle vient contrebattre, comme enveloppante d'être à être.
I shall return later to what justifies the emphasis I have placed on the signifier’s function in the field of the Other, beyond the massive experience of the dream. Whenever identifications to the ego ideal are invoked—for instance, in the introjection of mourning around which Freud pivoted an essential aspect of his conception of identification—you will observe that a close examination of clinical articulation reveals it is never a matter of massive identification, which would counter the narcissistic identification as an enveloping being-to-being relation.
Pour illustrer ce que je viens de dire, l'image surgit des icônes chrétiennes — la mère par rapport à l'enfant qu'elle tient devant elle sur ses genoux. Cette figuration n'est point de hasard, croyez-le bien — la mère enveloppé l'enfant. Si c'était de cette opposition qu'il s'agissait entre les identifications, l'identification anaclitique devrait être par rapport à l'identification narcissique comme un vase contenant à l'intérieur un monde plus limité.
To illustrate this point, the image arises from Christian icons—the mother in relation to the child she holds before her on her lap. This figuration is not accidental, rest assured. The mother envelops the child. If this were the opposition at stake between identifications, anaclitic identification would stand to narcissistic identification as a containing vessel to a more limited interior world.
Je vous dis tout de suite que, parmi les lectures les plus démonstra- tives à cet égard, c'est celle du Versuch einer Entwicklungsgeschichte der Libido de Karl Abraham qu'il faut faire, l'Essai sur l'histoire du dévelop- pement de la libido, paru en 1924.
Let me state outright that among the most demonstrative readings on this matter is Karl Abraham’s Versuch einer Entwicklungsgeschichte der Libido—Essay on the Developmental History of the Libido, published in 1924.
Dans cet article, il ne s'agit que de cela — des conséquences à tirer de ce que Freud vient d'apporter concernant le mécanisme du deuil et les identifications qu'il représente. Parmi les très nombreuses illus- trations cliniques que donne Abraham de la réalité de ce mécanisme, il n'y a pas un seul exemple où vous ne touchiez sans ambiguïté qu'ils'agit toujours de l'introjection, non pas de la réalité d'un autre dans ce qu'elle a d'enveloppant, d'ample, de massif, voire de confus à l'occa- sion, mais toujours de celle d'ein einziger Zug, d'un seul trait. Les illustrations qu'il en donne vont très loin, puisque en réalité, sous le titre d'un Versuch sur le développement de la libido, il ne s'agit que de la fonction du partiel dans l'identification, et ce, concurremment avec la recherche sur le développement et à l'abri de cette recherche, à moins que celle-ci n'en soit l'excuse, ou encore une subdivision.
In this article, the sole concern lies here — the consequences to be drawn from what Freud had recently contributed regarding the mechanism of mourning and the identifications it represents. Among the numerous clinical illustrations Abraham provides for the reality of this mechanism, there is not a single example where you cannot unambiguously grasp that it always involves the introjection not of the other’s reality in its enveloping, ample, massive, even occasionally confused aspects, but rather that of ein einziger Zug, a single trait. The illustrations he gives extend very far, for in reality, under the title of a Versuch on libidinal development, the concern is solely with the function of the partial in identification — and this concurrently with research into development, sheltered by that research, unless the latter serves as its pretext or subdivision.
C'est en effet dans ce travail que Karl Abraham a introduit la notion de ce que l'on appelle à tort la conception de l'objet partiel, qui a depuis circulé dans toute l'analyse, et a été la pierre sur laquelle s'est édifiée une considérable théorisation concernant les névroses et les perversions. Je vais vous montrer ce qu'il en est, avant de revenir sur les illustrations éclatantes qui en sont données.
It is indeed in this work that Karl Abraham introduced the notion of what is mistakenly called the conception of the partial object, which has since circulated throughout analysis and became the cornerstone for considerable theorization concerning neuroses and perversions. I will show you what is at stake here before returning to the striking illustrations provided.
Il suffira que je vous indique où aller chercher les choses, là où elles sont, et vous vous apercevrez qu'il n'y a rien à rétorquer à ce qu'ici je formule, à savoir que l'article d'Abraham n'a de sens et de portée que pour autant qu'il est l'illustration à chaque page de ce qui carac- térise l'identification en tant qu'identification de l'idéal du moi c'est une identification par traits isolés, par traits chacun unique, par traits ayant la structure de signifiant.
It will suffice for me to indicate where to locate these matters in their source, and you will realize there is nothing to counter in what I formulate here: namely, that Abraham’s article only has meaning and scope insofar as it illustrates on every page what characterizes identification as ego ideal identification — an identification through isolated traits, through singular traits each having the structure of the signifier.
C'est aussi ce qui nous oblige à regarder d'un peu plus près ce qu'il faut en distinguer si l'on veut voir clair. En effet, dans le même contexte, et non pas sans raison, Abraham se trouve introduire ce qui est désigné comme la fonction de l'objet partiel. C'est précisément ce dont il va s'agir concernant les rapports de i (a) avec a.
This also compels us to look more closely at what must be distinguished here for clarity. Indeed, within the same context — and not without reason — Abraham introduces what is designated as the function of the partial object. This is precisely what will concern us regarding the relations between i(a) and a.
Si vous lisez Abraham, vous trouverez cette expression, Die Objekt- Partialliebe, l'amour partiel de l'objet. Ce qui est l'objet de cet amour, l'objet plus qu'exemplaire, le seul véritable objet, encore que d'autres puissent s'inscrire dans la même structure, c'est le phallus. Voilà ce qu'Abraham accentue. Comment conçoit-il dans son texte la rupture, la disjonction qui donne sa valeur d'objet privilégié au phallus? Dans toutes les pages, il vient à nous produire ce dont il s'agit de la façon suivante.
If you read Abraham, you will find this expression: Die Objekt-Partialliebe, partial object-love. The object of this love — the most exemplary object, the only true object, though others may inscribe themselves within the same structure — is the phallus. This is what Abraham emphasizes. How does he conceive, in his text, the rupture or disjunction that grants the phallus its privileged status as object? Across all pages, he presents the matter as follows.
L'amour partiel de l'objet, qu'est-ce que cela veut dire pour Abra- ham? Ce n'est pas l'amour de ce qui vient à tomber de l'opération sous le nom de phallus. C'est bien l'amour près d'accéder à l'objetnormal, l'amour de l'autre sexe, l'amour que comporte ce stade capital, structurant, structural, que nous appelons le stade phallique, c'est bien l'amour de l'autre, aussi complet que possible moins les génitoires.
What does partial object-love mean for Abraham? It is not the love of what falls away from the operation under the name of phallus. It is rather love on the verge of accessing the normal object — love for the other sex, the love entailed in that capital, structuring, structural stage we call the phallic stage. It is indeed love for the other as complete as possible minus the genitals.
Abraham donne comme exemples cliniques deux cas de femmes hystériques qui ont eu avec le père certaines relations entièrement fondées sur des variations de rapport. Dans le premier cas, à la suite d'une relation traumatique avec le père, celui-ci n'est plus appréhendé par la patiente que pour sa valeur phallique, mais le voilà qui, à la suite du traitement, apparaît dans les rêves avec son image complète, à ceci près qu'elle est censurée au niveau des génitoires, sous la forme de la disparition de poils pubiens. Tous les exemples jouent en ce sens l'amour partiel de l'objet, amour de l'objet moins les génitoires, donne son fondement à la séparation imaginaire du phallus, en tant qu'inter- venant désormais comme fonction centrale et exemplaire.
Abraham provides as clinical examples two cases of hysterical women who had certain relations with the father entirely founded on variations of rapport. In the first case, following a traumatic relation with the father, he is no longer apprehended by the patient except through his phallic value. Yet through treatment, he appears in dreams with his complete image — save for censorship at the level of the genitals, manifest as the disappearance of pubic hair. All examples operate in this direction: partial object-love, love for the object minus the genitals, grounds the imaginary separation of the phallus as it henceforth intervenes in its central and exemplary function.
Le phallus est la fonction pivot, dirais-je, à nous permettre de situer ce qui s'en distingue, à savoir a, et dans petit a en tant que petit a, la fonction générale de l'objet du désir. Au cœur de la fonction petit a, permettant de grouper les différents modes d'objets possibles qui inter- viennent dans le fantasme, il y a le phallus. C'est l'objet, je l'ai dit, qui permet d'en situer la série, le point d'origine, en arrière et en avant.
The phallus is the pivotal function, I would say, allowing us to situate what distinguishes itself from it — namely a, and in little a as little a, the general function of the object of desire. At the heart of the little a function, enabling the grouping of different possible object-modes within fantasy, lies the phallus. It is the object, as I have said, that allows us to situate the series, the point of origin both retroactively and prospectively.
L'important est articulé page 89 de l'édition originale, où Abraham remarque dans une petite note que l'amour de l'objet avec exclusiori des génitoires nous paraît être le stade du développement psycho- sexuel dont le temps coïncide avec le stade de développement phalli- que. Il ajoute que les deux ne sont pas seulement liés par une coïnci- dence temporelle, mais par des relations internes beaucoup plus étroites, et que les symptômes hystériques se laissent comprendre comme le négatif de cette fonction définie comme l'exclusion du génital.
The crucial point is articulated on page 89 of the original edition, where Abraham remarks in a brief footnote that love for the object with exclusion of the genitals appears to us as the stage of psychosexual development whose timing coincides with the phallic stage. He adds that the two are not merely linked by temporal coincidence but by far tighter internal relations, and that hysterical symptoms can be understood as the negative of this function defined as the exclusion of the genital.
Je n'avais pas relu ce texte depuis longtemps, en ayant laissé le soin à deux d'entre vous. Peut-être n'est-il pas mauvais que vous sachiez que la formule algébrique que je donne du fantasme hystérique s'y trouve manifeste. Pour l'heure, c'est autre chose que je veux vous faire apercevoir, qui se trouve aussi dans le texte, mais personne, je crois, ne s'y est encore arrêté.
I had not revisited this text for some time, having delegated the task to two among you. Perhaps it is not without value for you to know that the algebraic formula I provide for the hysterical fantasy manifests itself here. For now, however, I wish to draw your attention to something else present in the text — something, I believe, no one has yet paused to examine.
Abraham se demande d'où vient la réluctance, et, pour tout dire, la rage terme que j'introduis, mais que justifient les lignes précédentes— qui sourd déjà au niveau imaginaire, de châtrer l'autre au point vif?
Abraham asks where the reluctance – and let us say outright, the rage (a term I introduce but which the preceding lines justify) – originates at the imaginary level, to castrate the other at the vital point?
À cela il répond en disant Wir müssen ausserdem in Betracht ziehen, dass bei jedem Menschen das eigene Genitale stärker als irgendein anderer Körperteil mit narzisstischer Liebe besetzt ist. Nous devons donc prendre en considé- ration le fait que chez tout homme, ce qui est proprement les génitoires est investi plus fort que toute autre partie du corps dans le champ nar- cissique. Et pour qu'il n'y ait aucune ambiguïté sur sa pensée, Abraham précise que cela est justement en correspondance avec le fait qu'au niveau de l'objet, doit être investi n'importe quoi plutôt que les génitoires.
To this he responds by stating: Wir müssen ausserdem in Betracht ziehen, dass bei jedem Menschen das eigene Genitale stärker als irgendein anderer Körperteil mit narzisstischer Liebe besetzt ist. We must therefore consider that in every person, the genitalia proper are more intensely invested than any other body part within the narcissistic field. To eliminate any ambiguity about his thought, Abraham specifies that this precisely corresponds to the fact that at the level of the object, anything but the genitalia must be invested.
Je ne sais pas si vous vous rendez bien compte de ce qu'implique une pareille modification, qui n'est pas là isolée comme si c'était un lapsus de la plume, mais que tout démontre être la sous-jacence même de la pensée d'Abraham. Je ne me sens pas le pouvoir de franchir cela d'un pas allègre comme si c'était vérité courante. Malgré l'évidence et la nécessité d'une pareille articulation, je ne sache pas qu'elle ait été pointée jusqu'à présent par personne.
I wonder if you fully grasp the implications of such a modification – which does not stand isolated as if it were a slip of the pen, but whose underlying presence is demonstrated throughout Abraham’s thinking. I do not feel empowered to stride past this as if it were common truth. Despite the evidence and necessity of such an articulation, I know of no prior instance where this has been highlighted.
Essayons de comprendre ceci au tableau. Voici le champ du corps propre, le champ narcissique. Le seul intérêt d'avoir amené ici le nar- cissisme, c'est de nous montrer que c'est des avatars du narcissisme que dépend le procès du progrès de l'investissement. Essayons de représen- ter quelque chose qui réponde à ce que l'on nous dit, à savoir que l'investissement n'est nulle part plus fort qu'au niveau des génitoires. Nous aboutissons à ce graphique, où ceci nous représente le profil de l'investissement narcissique.
Let us attempt to diagram this. Here lies the field of the proper body, the narcissistic field. The sole interest in introducing narcissism here is to show that the progression of investment depends on the vicissitudes of narcissism. Let us represent something answering Abraham’s claim that nowhere is investment stronger than at the genital level. We arrive at this graph, where the profile of narcissistic investment is shown.
Qu'en est-il maintenant de l'investissement objectal? La phrase d'Abraham, si nous devons lui donner sa valeur de raison, implique que, contrairement à ce que l'on pourrait d'abord penser, ce n'est pas à partir d'en haut que les énergies sont soustraites pour être transférées à l'objet, ce ne sont pas les régions les plus investies qui se déchargent pour commencer à donner un petit investissement à l'objet. Dans la pensée d'Abraham en tant que nécessitée par tout son livre sinon ce livre n'a plus aucun sens, c'est au contraire aux niveaux d'investissement les plus bas que se fait la prise d'énergie de l'investissement objectal.
What then of objectal investment? Abraham’s statement, if we are to grant it its rational value, implies that contrary to initial assumptions, energy is not subtracted from the most invested regions (the upper zones) to be transferred to the object. In Abraham’s thought – as necessitated by his entire work, lest it lose all coherence – it is rather from the lowest investment levels that objectal investment draws its energy.
Abraham nous l'explique de la façon la plus claire c'est pour autant que chez le sujet, les génitoires restent investis, que dans l'objet ils ne le sont pas.
Abraham explains this most clearly: it is insofar as the subject’s genitalia remain invested that they are not invested in the object.
Il n'y a absolument pas moyen de comprendre cela autrement.Réfléchissez un peu — tout cela ne nous mène-t-il pas à une remarque de beaucoup plus d'importance qu'on ne pourrait le croire ? Il y a en effet une chose dont il ne semble pas que l'on s'aperçoive concernant le stade du miroir et la fonction de l'image spéculaire. Si c'est au niveau du rapport spéculaire que se règle la communication, le reversement, ou le déversement, ou l'interversement, qui a lieu entre l'objet narcissique et l'autre objet, ne devons-nous pas faire preuve d'un peu d'imagination et donner de l'importance à ce qui en résulte ? Si le centre organisateur, dans l'imaginaire, du rapport à l'autre comme sexuel, ou comme pas sexuel, se situe chez l'homme au stade spéculaire, ne vaut-il pas la peine de s'arrêter à ceci, qu'on ne remarque jamais? — cette économie a un rapport intime avec la face, le rapport face à face.
There is absolutely no other way to understand this. Let us reflect – does this not lead us to a far more significant observation than one might presume? Regarding the mirror stage and the function of the specular image: if communication and the reversal (or inversion) between narcissistic object and other object occur at the specular level, must we not exercise imagination in assessing the consequences? If the imaginary organizing center of sexual (or non-sexual) relations with the other resides in the mirror stage for humans, should we not pause at this never-remarked fact? This economy maintains an intimate relation with the face, the face-to-face encounter.
Nous nous servons souvent de ce terme en y mettant un certain accent, mais il ne semble pas qu'on l'ait mis tout à fait sur ce que cela a d'original — on appelle le rapport génital a tergo, rapport more canis. Cela ne devrait pas être pour les chats, c'est bien le cas de le dire. Il suffirait que vous pensiez à ces femmes-chats pour vous dire qu'il y a peut-être quelque chose de décisif dans la structuration imaginaire qui fait que, pour la grande majorité des espèces, le rapport avec l'objet du désir est par structure voué à venir par-derrière, il consiste à couvrir ou à être couvert. Rares sont les espèces pour qui cette chose-là doit arriver par-devant. Dans la nôtre, le moment sensible de l'appréhension de l'objet est décisif, si vous en croyez à la fois l'expérience du stade du miroir et ce que j'ai essayé d'y trouver. Je parle de cet objet qui est défini par le fait que, chez l'animal érigé,quelque chose d'essentiel se passe à l'apparition de sa face ventrale. C'est un fait capital.
We often use the term a tergo, the more canis genital relation, with particular emphasis. For cats – if we may indulge the wordplay – this would not apply. Consider these cat-women: perhaps something decisive in imaginary structuration destines the desiring relation with the object, for most species, to occur from behind – covering or being covered. Rare are species where this must happen frontally. In ours, the crucial moment of object apprehension lies in the face-to-face encounter, as evidenced by both the mirror stage experience and my own investigations. I speak of the object defined by the fact that in upright animals, something essential occurs with the appearance of the ventral face. This is pivotal.
Il me semble qu'on n'en a pas encore bien mis en valeur toutes les conséquences dans ce que j'appellerai les diverses positions fondamen- tales de l'érotisme. Cela n'est pas que, par-ci, par-là, nous n'en voyions les traits, et que les auteurs n'aient depuis longtemps remarqué que presque toutes les scènes primitives évoquent et reproduisent la pers- pective d'un coït a tergo, et s'y accrochent. Pourquoi? Je ne m'attarde pas sur un certain nombre de notations qui pourraient s'ordonner dans ce sens, pour vous signaler qu'il est assez remarquable que les objets qui se trouvent avoir une valeur isolée dans la composition imaginaire du psychisme humain, et très spécialement comme objets partiels, soient non seulement placés en avant; mais, si je puis dire, émergents.
I believe we have yet to fully appreciate all consequences regarding what I would call the foundational positions of eroticism. Scattered observations exist – authors have long noted that primal scenes often evoke and reproduce the perspective of a tergo coitus. Why? Without lingering on possible systematizations, I note the remarkable fact that partial objects acquiring isolated value in the human psychic imaginary – particularly as partial objects – are not merely anterior but, if I may say, protrusive.
Si nous prenons comme mesure une surface verticale parallèle à la surface du miroir, et réglons en quelque sorte la profondeur de ce dont il s'agit dans l'image spéculaire, nous pouvons relever ce qui vient en avant par rapport à cette profondeur, comme émergeant de l'immer- sion libidinale. Je ne parle pas seulement du phallus, mais aussi bien de cet objet essentiellement fantasmatique que l'on appelle les seins.
If we take as measure a vertical plane parallel to the mirror surface, regulating the depth of what is at stake in the specular image, we may identify what emerges forward from this depth as surfacing from libidinal immersion. I speak not only of the phallus but also of that quintessential fantasmatic object: the breasts.
Le souvenir m'est venu à ce propos d'un épisode d'un livre de cette excellente Mme Gyp, qui s'appelle Petit Bob, où l'on assiste au repérage par Petit Bob, le pitre inénarrable, au bord de la mer, sur une dame qui fait la planche, des deux petits pains de sucre, comme il s'exprime, dont il découvre l'apparence avec émerveillement et l'on n'est pas sans remarquer quelque complaisance chez l'auteur.
This reminds me of an episode from Mme Gyp’s excellent novel Petit Bob, where Petit Bob – the indescribable jester – spots a woman floating on her back at the seaside. He marvels at the appearance of what he calls "two little sugar-loaves," with the author displaying notable complacency in this depiction.
Je ne crois pas que ce soit jamais sans profit qu'on lise les auteurs qui s'occupent de recueillir les propos de l'enfant. Celui-là est sûrement recueilli sur le vif. Que cette dame, dont on savait qu'elle était la mère d'un regretté neurochirurgien, qui fut sans doute lui-même le proto- type du petit Bob, fut, il faut bien le dire, un peu conne, ne fait pas que ce qu'il en résulte pour nous soit d'un moindre profit, au contraire.
I maintain that reading authors who collect children’s sayings is never unprofitable. This account was surely captured live. That this lady – mother of a lamented neurosurgeon who likely served as Petit Bob’s prototype – was, let us admit, somewhat simple-minded, does not diminish but rather enhances the value we may derive from it.
Aussi bien peut-être verrons-nous mieux maintenant la véritable fonction à donner dans le rapport objectal au nipple. Le bout de sein est aussi dans un rapport gestaltique d'isolement sur un fond, et, de ce fait, il est en position d'exclusion au regard de ce rapport profond avec la mère qui est celui du nourrissage. S'il n'en était pas ainsi, on n'aurait peut-être pas si souvent tant de mal à le lui faire attraper, au nourrisson,le bout dont il s'agit. Et peut-être les phénomènes des anorexies men- tales auraient-ils aussi une autre tournure.
Perhaps we can now better grasp the true function to assign to the nipple in object relations. The breast tip also exists in a Gestalt relation of isolation against a background, thereby occupying a position of exclusion relative to that profound rapport with the mother inherent to nourishment. Were this not so, we might not so often struggle to make the infant grasp the tip in question. Perhaps mental anorexia phenomena would also take another turn.
Il convient donc que vous gardiez présent le petit schéma concernant le ressort de la liaison réciproque entre l'investissement narcissique et l'investissement de l'objet, liaison qui en justifie la dénomination, et qui permet d'en isoler le mécanisme. Tout objet n'est pas à définir, purement et simplement, comme un objet partiel, loin de là, mais le caractère central de la relation du corps propre au phallus conditionne après coup, nachträglich, le rapport aux objets les plus primitifs. Leur accent d'objet séparable, possible-à-perdre, leur mise en fonction d'objet perdu, tous ces traits ne s'étaleraient pas de la même façon s'il n'y avait au centre l'émergence de l'objet phallique, comme un blanc sur l'image du corps.
It is thus fitting that you keep present the small schema concerning the spring of reciprocal linkage between narcissistic investment and object investment – a linkage justifying its designation while allowing isolation of its mechanism. Not every object is to be defined, purely and simply, as a partial object – far from it. Yet the central character of the proper body’s relation to the phallus retroactively conditions, nachträglich, the relation to the most primitive objects. Their accent as separable objects, possible-to-lose, their function as lost objects – all these traits would not unfold identically without the central emergence of the phallic object as a blank space on the body’s image.
Pensez à ces îles dont vous voyez le plan sur les cartes marines ce qu'il y a sur l'île n'est nullement représenté, mais seulement le pourtour. Eh bien, il en va de même pour les objets du désir dans toute leur généralité. Je pense vous le montrer la prochaine fois - le génital est comme une île, et il ne suffit pas de dire qu'on fera plus tard le dessin de ce qu'il y a sur l'île, que l'affaire sera arrangée, que nous entrerons à pleines voiles dans le génital. Ce dessin, personne ne l'a jamais fait. Caractériser l'objet comme génital ne suffit pas à définir son rapport avec le corps. Et il ne suffit pas de qualifier de postambi- valente l'entrée dans le stade génital — personne n'y est jamais entré.
Consider those islands whose outlines you see on maritime charts – what lies upon the island is not represented, only its perimeter. So it is with desire’s objects in their generality. I intend to show you next time – the genital is like an island. It does not suffice to claim we will later sketch what lies on the island, that matters will be settled, that we will sail full canvas into the genital. No one has ever drawn this sketch. Characterizing the object as genital does not suffice to define its relation to the body. Nor does qualifying post-ambivalent genital stage entry suffice – no one has ever entered it.
Je vais terminer par une petite image destinée à vous faire retenir ce que j'ai voulu aujourd'hui mettre de nouveau dans votre imagerie mentale.
I shall conclude with a small image to fix in your mental imagery what I aimed to newly introduce today.
Au moment où je m'arrêtais sur le rapport entre l'homme et les animaux, il m'est venu à l'idée de lire ceci sur le hérisson. Comment font-ils l'amour? Il est clair qu'a tergo, cela doit présenter quelque inconvénient pour le hérisson. Il faudra que je téléphone à Jean Ros- tand. Mais je ne m'arrêterai pas à cet épisode. Le hérisson est une référence littéraire. Archiloque s'exprime quelque part dans ses Épodes de cette façon — le renard en sait long, il sait beaucoup de tours, tandis que le hérisson n'en a qu'un, mais fameux. Or, ce dont il s'agit concerne précisément le renard.Se souvenant ou non d'Archiloque, Giraudoux révèle le style en éclair d'un monsieur qui a lui aussi un truc fameux, qu'il attribue au renard, et, dit-il — il se peut que l'association d'idées ait joué —, peut-être le hérisson connaît-il aussi ce tour-là. Il serait en tout cas urgent pour lui de le connaître, car il s'agit de la façon de se débarras- ser de sa vermine, opération qui est plus que problématique chez le hérisson.
As I paused earlier on the relation between humans and animals, I recalled this about hedgehogs. How do they make love? Clearly a tergo, this must pose some inconvenience for hedgehogs. I must telephone Jean Rostand. But I shall not dwell on this episode. The hedgehog is a literary reference. Archilochus expresses in his Epodes: the fox knows many things, but the hedgehog knows one great thing. Yet here precisely lies the fox’s relevance.
Pour le renard de Giraudoux, voici comment il procède. Il entre tout doucement dans l'eau en commençant par la queue. Il s'y glisse lentement, se laisse envahir jusqu'à ce qu'il ne reste plus en dehors que le bout du nez. Ensuite il plonge, afin d'être radicalement lavé de tout ce qui l'embarrasse.
Remembering Archilochus or not, Giraudoux reveals the flash-like style of a man who also has a famous trick – attributed to the fox – and says (perhaps through free association) that maybe the hedgehog knows this trick too. In any case, the hedgehog urgently needs it, for it concerns vermin disposal – an operation more than problematic for hedgehogs.
Que cette image vous illustre la relation que j'ai mise en évidence aujourd'hui, à savoir que tout ce qui est narcissique est à concevoir comme racine de la castration.
For Giraudoux’s fox, here is the procedure: he enters the water slowly, tail first. He slides in gradually, letting himself be engulfed until only his snout tip remains above. Then he dives, to be radically cleansed of all encumbrances.
21 JUIN 1961.
Let this image illustrate the relation I highlighted today: that all narcissistic phenomena must be conceived as the root of castration.
21 JUNE 1961.
L'ANALYSTE ET SON DEUIL
THE ANALYST AND HIS MOURNING
Le petit a du désir.
The little a of desire.
La ligne sadienne.
The Sadian line.
Je désire.
I desire.
Le rapport entre I et a.
The relation between I and a.
Au moment de tenir devant vous notre dernier propos de cette année, il m'est revenu à l'esprit l'invocation de Platon au début du Critias, où il parle du ton comme d'un élément essentiel dans la mesure de ce qui est à dire. Puissé-je, en effet, savoir ce ton garder.
As I prepare to deliver our final address this year, Plato’s invocation at the Critias’s beginning returned to mind – his speaking of tone as essential to measuring what must be said. Would that I might maintain this tone.
Pour ce faire, Platon invoqué l'objet même dont il va parler dans ce texte inachevé, qui n'est rien de moins que la naissance des dieux. Le recoupement n'a pas été sans me plaire, puisque, latéralement sans doute, nous avons été très proches de ce thème, au point d'entendre quelqu'un dont vous pouvez considérer par certains côtés qu'il fait profession d'athéisme, nous parler des dieux comme de ce qui se trouve dans le réel.
To achieve this, Plato invokes the very object of this unfinished text – nothing less than the gods’ birth. The intersection pleased me, for we have brushed against this theme, even hearing someone you might consider professionally atheistic speak of gods as dwelling in the real.
Ce que je vous dis ici, il se trouve qu'à chaque fois, vous êtes plus nombreux à le recevoir chacun comme adressé à vous comme parti- culier. Particulier non certes à qui me plaît, puisque beaucoup, sinon tous, le reçoivent. Ni collectif non plus, car je constate que ce que chacun reçoit laisse place entre vous à contestation, sinon à discordance. C'est donc une large place qui est laissée de l'un à l'autre. Peut-être est-ce cela que l'on appelle, au sens propre, parler dans le désert.
What I tell you here finds each listener increasingly receiving it as addressed to them as particular beings. Particular not through my preference, since most if not all receive it thus. Nor collective, for I observe that what each receives leaves room for dispute, if not discordance among you. Thus wide space remains between one and another. Perhaps this is what is properly called speaking in the desert.
Ce n'est certes pas que j'aie à me plaindre cette année d'aucune désertion. Comme chacun sait, dans le désert, il peut y avoir presque foule. C'est que le désert n'est pas constitué par le vide. L'important, c'est ceci, que j'ose espérer que ce soit un peu au désert que vous soyez venus me trouver. Ne soyons pas trop optimistes, ni trop fiers de nous, mais disons tout de même que vous avez eu, tous tant que vous êtes, un petit souci de la limite du désert.C'est bien pourquoi je m'assure que ce que je vous dis n'est en fait jamais encombrant pour le rôle que je me trouve devoir tenir auprès de certains d'entre vous, qui est celui de l'analyste. Cela tient préci- sément à ce que vise mon discours de cette année, à savoir la position de l'analyste. Il s'agit de ce qui est au cœur de la réponse que l'analyste doit donner pour satisfaire au pouvoir du transfert. Cette position, je la distingue en disant qu'à la place même qui est la sienne, l'analyste doit s'absenter de tout idéal de l'analyste. Je crois que le respect de cette condition est propre à permettre la conciliation nécessaire de mes deux positions auprès de certains, d'être à la fois leur analyste et celui qui leur parle de l'analyse.
It is certainly not that I have any complaint this year regarding desertion. As everyone knows, in the desert, there can be nearly a crowd. For the desert is not constituted by emptiness. What matters is this: I dare hope that you have come to find me in something of a desert. Let us not be too optimistic, nor too proud of ourselves, but let us still say that all of you have had some concern for the desert's limit. This is precisely why I assure myself that what I tell you never interferes with the role I find myself obliged to hold for certain among you—that of the analyst. This relates directly to what my discourse this year aims at: the analyst's position. It concerns what lies at the heart of the response the analyst must provide to satisfy the transference's power. I distinguish this position by stating that in the very place which is theirs, the analyst must abstain from all ideals of the analyst. I believe respecting this condition is what allows the necessary reconciliation of my dual positions for some—being both their analyst and the one who speaks to them about analysis.
À divers titres et sous diverses rubriques, on peut bien sûr formuler à propos de l'analyste quelque chose qui soit de l'ordre de l'idéal. II y a des qualifications de l'analyste, et c'est déjà assez pour constituer un noyau de cet ordre. L'analyste ne doit pas être tout à fait ignorant d'un certain nombre de choses, c'est certain. Mais ce n'est point là ce qui entre en jeu dans sa position essentielle.
From various angles and under diverse headings, one can of course formulate something about the analyst that belongs to the order of the ideal. There are qualifications for the analyst, and this is enough to form a nucleus of that order. The analyst must not be entirely ignorant of certain things—this is certain. But this is not what enters into play in their essential position.
Certes, ici s'ouvre l'ambiguïté du mot savoir. Si, dans son invocation du début du Critias, Platon se réfère au savoir comme à la seule garantie que ce qu'il aborde restera mesuré, c'est qu'en son temps, cette ambi- guïté était beaucoup moins grande. Le sens qu'a chez lui le mot de savoir est beaucoup plus proche de ce que je vise au moment où j'essaye d'articuler pour vous la position de l'analyste, et c'est bien ici que se justifie le choix que j'ai fait cette année, de partir de l'image exemplaire de Socrate.
Certainly, here opens the ambiguity of the word knowledge. If, in his invocation at the start of Critias, Plato refers to knowledge as the sole guarantee that what he approaches will remain measured, it is because in his time this ambiguity was far less pronounced. The meaning he gives to the word "knowledge" is much closer to what I aim at when trying to articulate the analyst's position for you. This is precisely why the choice I made this year—to depart from the exemplary image of Socrates—is justified.
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Me voilà donc arrivé la dernière fois à ce que je crois être un point tournant de ce que nous aurons à énoncer par la suite — la fonction de l'objet petit a dans mes schémas. C'est en effet celle que jusqu'ici j'ai le moins élucidée.
Here I arrive at what I believe to be a turning point in what we will have to enunciate hereafter: the function of the object petit a in my schemas. This is indeed the function I have so far elucidated the least.
Je l'ai abordée la dernière fois à propos de l'objet en tant que partie, partie qui se présente comme séparée, objet partiel comme l'on dit. Et, vous ramenant à un texte auquel je vous prie instamment de vous reporter en détail et avec attention pendant ces vacances, je vous aifait remarquer que celui qui introduit la notion d'objet partiel, Karl Abraham, entend par là de la façon la plus formelle un amour de l'objet dont une partie est exclue. C'est l'objet moins cette partie.
I approached it last time concerning the object as part—a part presenting itself as separated, the partial object as it is called. And, returning you to a text which I urgently request you study in detail and with care during these holidays, I pointed out that the one who introduced the notion of the partial object—Karl Abraham—understands it in the most formal sense as love of the object from which a part is excluded. It is the object minus this part.
Tel est le fondement de l'expérience autour de quoi tourne l'entrée du jeu de l'objet partiel, dont vous savez l'intérêt qui lui a été depuis lors accordé, en particulier dans les spéculations de Winnicott, qui se rapportent au dernier terme aux méditations du cercle kleinien.
This is the foundation of the experience around which the play of the partial object revolves—an experience whose interest has since been widely recognized, particularly in Winnicott's speculations, which ultimately relate to the meditations of the Kleinian circle.
Ceux qui m'écoutent, s'ils m'entendent, ont pu avoir dès longtemps, il me semble, plus qu'un soupçon des précisions formelles que nous pouvons apporter sur la partialité de l'objet, en tant qu'elle a le rapport le plus étroit avec la fonction de la métonymie. Celle-ci prête en grammaire aux mêmes équivoques. Là aussi, l'on vous dira que c'est la partie prise pour le tout, ce qui laisse tout ouvert, vérité comme erreur. Vérité, si cette partie prise pour le tout se transforme dans l'opération pour en devenir le signifiant. Erreur, si nous nous attachons seulement à la face de partie, ou, en d'autres termes, si nous nous dirigeons vers une référence de réalité pour la comprendre. J'ai assez souligné cela ailleurs pour n'y pas revenir.
Those who listen to me, if they hear me, have long had, it seems to me, more than a suspicion of the formal precisions we can bring to the partiality of the object, insofar as it is most closely tied to the function of metonymy. Metonymy in grammar lends itself to the same equivocations. There too, you will be told it is the part taken for the whole—leaving everything open, truth as well as error. Truth, if this part taken for the whole transforms itself in the operation to become the signifier. Error, if we cling only to the part's face, or in other words, if we direct ourselves toward a reality reference to comprehend it. I have emphasized this enough elsewhere not to return to it here.
L'important est que vous vous souveniez du schéma de la dernière fois, et de celui du miroir, que je vais reprendre sous une forme simplifiée. Il s'agit que vous sachiez quel rapport il y a entre, d'une part, l'objet du désir dont j'ai depuis toujours souligné devant vous ce trait essentiel dans l'expérience analytique, à savoir sa structuration comme objet partiel et sa fonction d'obturation foncière et, d'autre part, le correspondant libidinal de ce fait, à savoir ce que j'ai mis en valeur la dernière fois, et qui est justement ce qui reste le plus irré- ductiblement investi au niveau du corps propre le fait foncier du narcissisme et son noyau central. La phrase que j'ai extraite d'Abraham le comporte - c'est pour autant que le phallus réel reste, à l'insu du sujet, ce autour de quoi l'investissement maximum est conservé que l'objet partiel se trouve être élidé, laissé en blanc dans l'image de l'autre en tant qu'investie.
What matters is that you recall last session's schema and the mirror schema, which I will revisit in simplified form. The issue is for you to grasp the relation between, on one hand, the object of desire—whose essential trait in analytic experience I have long stressed, namely its structuring as partial object and its function of fundamental obturation—and on the other hand, the libidinal counterpart of this fact: what I highlighted last time, which is precisely what remains most irreducibly invested at the level of the own body—the fundamental fact of narcissism and its central nucleus. The phrase I extracted from Abraham conveys this: it is insofar as the real phallus remains, unbeknownst to the subject, that around which maximum investment is preserved—that the partial object finds itself elided, left as a blank in the image of the Other insofar as it is invested.
Le terme même d'investissement prend tout son sens de l'ambiguïté qu'il comporte dans le Besetzung allemand il s'agit non seulement d'une charge, mais de quelque chose qui entoure le blanc central. S'il nous faut à ce propos nous attacher à quelque évidence, prenons donc l'image que l'on peut dire érigée à l'acmé de la fascination du désir,celle qui se renouvelle avec la même forme du thème platonicien au pinceau de Botticelli — la naissance de Vénus, Vénus Aphrodite, Vénus sortant de l'onde, corps érigé au-dessus des flots de l'amour amer. Vénus — ou aussi bien Lolita. Que nous apprend, à nous les analystes, cette image?
The very term investment takes on its full meaning from the ambiguity inherent in the German Besetzung — it concerns not merely a charge, but something encircling the central void. If we must ground this in some tangible image, let us take that erected at the zenith of desire’s fascination: the form renewed through Plato’s theme by Botticelli’s brush — The Birth of Venus, Venus Aphrodite, Venus emerging from the waves of bitter love. Venus — or equally Lolita. What does this image teach us analysts?
Nous avons bien su l'identifier dans l'équation symbolique, pour employer le terme de Fenichel, Girl = Phallus. Le phallus ne s'articule pas ici d'une autre façon, mais, à proprement parler, de la même. Là où nous voyons symboliquement le phallus, c'est justement là où il n'est pas. Là où nous le supposons sous le voile s'être manifesté dans l'érection du désir, c'est, sur ce schéma, de ce côté-ci du miroir, à gauche. S'il est là devant nous, à droite, dans le corps éblouissant de Vénus, c'est justement en tant qu'il n'est pas là. Tandis que cette forme est investie, au sens où nous l'avons dit tout à l'heure, de tous les attraits, de tous les Triebregungen qui la cernent du dehors, le phallus est, lui, avec sa charge, à gauche du miroir, à l'intérieur de l'enceinte narcissique. C'est pourquoi là où il est, c'est aussi là où il n'est pas.
We have long identified it through Fenichel’s symbolic equation: Girl = Phallus. The phallus here is articulated no differently — indeed, in precisely the same way. Where we symbolically locate the phallus is exactly where it is not. Where we presume it to manifest beneath the veil of desire’s erection, in this schema, lies on the mirror’s near side, to the left. If it appears before us, to the right, in Venus’s radiant body, it is precisely as absent. While this form is invested — in the sense we earlier outlined — with all the allure, all the Triebregungen (drive impulses) encircling it externally, the phallus itself, with its charge, remains within the narcissistic enclosure, to the mirror’s left. Hence where it is, it is also where it is not.
Ce qui émerge à l'état de forme fascinante se trouve investi des flots libidinaux qui viennent de là où il a été retiré, à savoir du fondement, si l'on peut dire, narcissique, d'où se puise tout ce qui vient à former la structure objectale — comme telle peut-on dire, à condition d'en respecter les rapports et les éléments. Ce qui constitue le Triebregung en fonction dans le désir — le désir dans sa fonction privilégiée, distingué de la demande et du besoin — a son siège dans le reste, auquel correspond dans l'image ce mirage par où elle est justement identifiée à la partie qui lui manque, et dont la présence invisible donne à ce que l'on appelle la beauté sa brillance. C'est ce que veut dire
What emerges as a fascinating form becomes invested with libidinal streams flowing from where it has been withdrawn — the narcissistic fundament, if you will — from which all objectal structuring is drawn. What constitutes the Triebregung (drive impulse) operative in desire — desire in its privileged function, distinct from demand and need — resides in the remainder. To this corresponds the mirage within the image through which it is precisely identified with the missing part, whose invisible presence lends what we call beauty its luster. This is what the ancient ἵμερος (desire) signifies — which I have often approached here, even playing on its equivocation with ἡμέρα (day).
Γ'ἵμερος antique que j'ai maintes fois approché ici, allant jusqu'à jouer de son équivoque avec ἡμέρα, le jour.
Here lies the central pivot around which turns our thinking on the function of small a.
Ici est le point central autour de quoi se joue ce que nous avons à penser de la fonction de petit a.
You must recall the myth I fashioned for you during our discussion of The Symposium — the hand reaching toward the log.
Il convient que vous vous rappeliez du mythe que j'ai fabriqué pour vous au moment du Banquet, de la main qui se tend vers la bûche.
For the myth to hold true, what strange heat must this hand carry to ignite the flaming object at its approach! A pure miracle, against which all good souls revolt. However rare the phenomenon, it must simultaneously be deemed unthinkable yet impossible to prevent. For at the level of this induced fire, a complete miracle unfolds: a hand appears. This wholly ideal image, this dreamed phenomenon, parallels love itself. All know love’s fire burns quietly; all know damp timber may long conceal it, revealing nothing externally. All know what falls to the gentlest fool in The Symposium to articulate almost derisively — that love’s nature is moisture’s nature, which at root means precisely what is here diagrammed: that the reservoir of objectal love, as love of the living, is the Schatten (shadow), the narcissistic shadow.
Pour que le mythe soit vrai, quelle étrange chaleur cette main ne devrait-elle pas porter avec elle pour qu'à son approche jaillisse la flamme de l'objet en feu. Miracle pur, contre lequel s'insurgent toutes les bonnes âmes. Car, si rare soit ce phénomène, il faut encore à la fois qu'il soit considéré comme impensable, et que l'on ne puisse pas, en tout état de cause, l'empêcher. C'est en effet le miracle complet qu'au niveau de ce feu induit, une main apparaisse. C'est une image tout idéale, un phénomène rêvé, comme celui de l'amour. Chacun sait que le feu de l'amour ne brûle qu'à bas bruit, chacun sait que la poutre humide peut longtemps le contenir sans que rien n'en soit révélé au-dehors, et, pour tout dire, chacun sait ce qu'il revient dans Le Banquet au plus gentiment bêta d'articuler de façon quasi dérisoire, à savoir que la nature de l'amour est la nature de l'humide, ce qui veut dire à la racine exactement la même chose que ce qui est là au tableau que le réservoir de l'amour objectal, en tant qu'il est amour de vivant, est la Schatten, l'ombre narcissique.
Je vous ai annoncé la dernière fois la présence de cette ombre, et j'irai bien aujourd'hui jusqu'à l'appeler la tache de moisi — peut-être est-elle ainsi mieux nommée qu'on ne le croit, puisque le mot moi y est inclus. Nous irions ici à rejoindre la spéculation sur le moi du tendre Fénelon, lui aussi, comme on dit, ondoyant. Il fait de cela le signe de je ne sais quel apparentement MRP à la divinité. Je serais tout aussi capable qu'un autre de pousser très loin cette métaphore, et jusqu'à faire de mon discours un message pour votre drap. Dans l'odeur de rat crevé qui fleure du linge pour peu qu'on le laisse séjourner sur le rebord d'une baignoire, ne faut-il pas repérer un signe humain essentiel? Si mon style d'analyste accentue plus volontiers ce que l'on qualifie, ou stigmatise, du terme d'abstraction, ce n'est pas uniquement l'effet d'une préférence, mais peut-être simplement pour ménager chez vous un odorat que je pourrais aussi bien chatouiller qu'un autre.Quoi qu'il en soit, vous voyez là-derrière se profiler ce point mythi- que de l'évolution libidinale que l'analyse, sans jamais trop bien savoir le situer dans l'échelle, a cerné comme le complexe urinaire, avec son rapport obscur à l'action du feu. Ce sont là des termes antinomiques, l'un luttant contre l'autre, dont s'anime le jeu de l'ancêtre primitif comme vous le savez, l'analyse a découvert que son premier réflexe de jeu devant l'apparition de la flamme avait dû être de pisser dessus, exploit renouvelé dans le Gulliver. Ce rapport profond de l'uró, je brûle, à l'urina, à l'urine, s'inscrit au fond de l'expérience infantile - l'opé- ration du séchage des draps, les rêves du linge énigmatiquement empesé, ou l'érotique de la blanchisseuse, que connaissent ceux qui ont pu aller voir la splendide mise en scène par M. Visconti de tous les blancs possibles, matérialisant pour nous, le fait que Pierrot est'en blanc, et la question de savoir pourquoi.
I announced to you last time the presence of this shadow, and today I will go so far as to call it the mold stain — perhaps it is better named than one might think, since the word "moi" [ego] is contained within it. Here we would converge with speculation on the tender Fénelon’s "moi," itself, as they say, undulating. He makes of this the sign of some MRP-like kinship with divinity. I could push this metaphor as far as anyone, even turning my discourse into a message for your bedsheet. In the stench of dead rat wafting from laundry left too long on a bathtub’s edge, must we not recognize an essential human sign? If my analyst’s style emphasizes what is labeled — or stigmatized — as abstract, this is not merely a preference, but perhaps simply to spare your olfactory sense, which I could just as easily tickle as any other. Be that as it may, behind this looms the mythical point of libidinal evolution that analysis, while never quite situating it on the scale, has circumscribed as the urinary complex, with its obscure relation to the action of fire. These are antithetical terms, one struggling against the other, animating the play of the primitive ancestor — as you know, analysis discovered that humanity’s first playful reflex upon seeing flame must have been to piss on it, a feat renewed in Gulliver. This profound connection between uró, "I burn," and urina, urine, is inscribed at the foundation of infantile experience — the operation of drying sheets, dreams of enigmatically starched laundry, or the eroticism of laundresses known to those who saw Visconti’s splendid staging of all possible whites, materializing for us Pierrot’s whiteness and the question of why.
Bref, c'est un petit milieu bien humain qui fait cascade autour du moment ambigu entre l'énurésie et les premiers émois du phallus. C'est là que se joue dans ses racines les plus sensibles la dialectique de l'amour et du désir.
In short, this human microcosm cascades around the ambiguous moment between enuresis and the phallus’s first stirrings. Here, in its most sensitive roots, plays out the dialectic of love and desire.
Comment se présente l'objet central, l'objet du désir? Sans vouloir pousser plus loin le mythe placidement incarné dans ce que l'on appelle la petite carte géographique, ou la petite Corse, que tout analyste connaît bien, disons que l'objet du désir se présente, au centre de ce phénomène, comme un objet sauvé des eaux de votre amour. Sa place est justement à situer, et c'est la fonction de mon mythe, au milieu du même buisson ardent où s'est annoncé un jour, dans une opaque réponse, Je suis ce que je suis en ce point même où, faute de savoir qui parle, nous en sommes toujours à entendre l'interrogation du Che vuoi? proférée par une étrange tête de chameau métamorphique, d'où peut aussi bien sortir la petite chienne fidèle du désir.
How does the central object, the object of desire, present itself? Without pushing further the myth placidly incarnated in what is called the "little geographical map" or "little Corsica" well-known to analysts, let us say the desire’s object presents itself at this phenomenon’s center as an object salvaged from the waters of your love. Its place lies precisely where my myth locates it — amidst the same burning bush where once resounded the opaque reply "I am that I am," at the very point where, lacking knowledge of who speaks, we still hear the Che vuoi? uttered by a strange metamorphic camel’s head, from which might equally emerge desire’s faithful little bitch.
Tel est le point sommet autour duquel pivote ce à quoi nous avons affaire quant au petit a du désir.
This is the pivotal summit around which turns our concern with desire’s little a.
À ce petit a, nous avons affaire tout au long de la structure, car il n'est jamais dépassé quant à l'attrait libidinal.Considérons ce qui l'antécède dans le développement, à savoir les formes premières de l'objet en tant que séparé.
We encounter this little a throughout the structure, for it is never surpassed in libidinal attraction. Consider what precedes it in development: the primal forms of the object as separated.
Les seins ne prennent leur fonction dans le désir que nachträglich, pour autant qu'ils ont déjà antérieurement joué leur rôle à la même place dans la dialectique de l'amour, à partir des demandes primitives, du Trieb du nourrissage, qui s'instaure dès l'abord parce que la mère parle. Au niveau de la demande orale, il y a en effet appel à l'au-delà de ce que peut satisfaire l'objet appelé sein. Et le sein, tout de suite distingué de l'arrière-plan, prend aussitôt une valeur instrumentale. II n'est pas seulement ce qui se prend, mais aussi ce qui se repousse, ce qui se refuse, parce que déjà, l'on veut autre chose.
Breasts assume their function in desire only nachträglich [deferred action], insofar as they have already played their role at this same juncture in love’s dialectic, arising from primitive demands — the Trieb [drive] of nourishment instated from the outset because the mother speaks. At the level of oral demand, there is indeed an appeal beyond what the object called "breast" can satisfy. The breast, immediately distinguished from the background, assumes an instrumental value. It is not merely what is taken, but also what is pushed away, refused — because something else is already wanted.
Nous avons montré la même antériorité dans notre structuration du rapport anal, où l'appel à l'être de la mère porte au-delà de tout ce qu'elle peut donner de support anaclitique, fonction où se confondent l'être et l'avoir.
We have shown this same antecedence in structuring the anal relation, where the appeal to the mother’s being reaches beyond all anaclitic support she can provide, conflating being and having.
Enfin, c'est à partir de l'avènement du phallus dans cette dialectique, que s'ouvre, justement pour avoir été réunie en lui, la distinction de l'être et de l'avoir.
Finally, it is through the phallus’s advent in this dialectic that the distinction between being and having opens — precisely because they are reunited in it.
Au-delà de l'objet phallique, la question à l'endroit de l'objet s'ouvre -c'est bien le cas de le dire - autrement. À considérer cette émergence d'ile, ce fantasme, ce reflet, cette image, je dirais presque la plus sublime dans laquelle l'objet s'incarne comme objet de désir, celle que j'ai mise en avant tout à l'heure, il est clair que le phallus s'incarne justement dans ce qui manque à l'image. C'est de là que s'origine tout ce qui sera la suite du rapport du sujet à l'objet du désir.
Beyond the phallic object, the question posed to the object opens — it is indeed the case — otherwise. Considering this insular emergence, this fantasy, this reflection, this image (I would almost say the most sublime incarnation of the desire’s object, the one I foregrounded earlier), it is clear the phallus incarnates precisely what the image lacks. Here originates all that will follow in the subject’s relation to the desire’s object.
L'horizon du rapport à l'objet n'est pas avant tout un rapport conservatif. Il s'agit, si je puis dire, d'interroger l'objet sur ce qu'il a dans le ventre. Cela se poursuit sur la ligne où nous essayons d'isoler la fonction de petit a, la ligne proprement sadienne, par où l'objet est interrogé jusqu'aux profondeurs de son être, sollicité de se retourner dans ce qu'il a de plus caché, pour venir à remplir cette forme vide en tant qu'elle est fascinante.
The horizon of relation to the object is not primarily preservative. It is, if I may say, to interrogate the object about what lies in its belly. This continues along the line where we try to isolate little a’s function — the properly Sadian line through which the object is probed to the depths of its being, solicited to turn inside out its most hidden aspects, to fill this fascinating empty form.
Jusqu'où l'objet peut-il supporter la question? Peut-être jusqu'au point où le dernier manque-à-être est révélé, jusqu'au point où la question se confond avec la destruction même de l'objet. Tel est le terme et c'est pour cette raison qu'il y a la barrière que je vous aiplacée l'année dernière, la barrière de la beauté, ou de la forme. Là, l'exigence de conserver l'objet se réfléchit sur le sujet lui-même.
How far can the object withstand interrogation? Perhaps to the point where the ultimate lack-of-being is revealed, to where questioning merges with the object's very destruction. This is the terminal point—hence the barrier I posited last year: the barrier of beauty or form. Here, the imperative to preserve the object reflects back upon the subject itself.
Rabelais nous montre Gargantua partant pour la guerre. Gardez ceci qui est le plus aimé, lui dit sa femme, en désignant du doigt ce qui, à l'époque, est beaucoup plus facile à désigner sans ambiguïté que de nos jours, puisque cette pièce de vêtement qui s'appelle la braguette avait alors un caractère glorieux. Cela veut dire d'abord qu'elle ne peut pas se garder à la maison. Mais la deuxième signification est aussi pleine de cette sapience qui ne manque dans aucun des propos de Rabelais engagez tout, tout peut aller dans la bataille, mais ceci, gardez-le irréductiblement au centre. Ceci, il s'agit de ne pas le risquer.
Rabelais shows us Gargantua departing for war. "Guard this most beloved part," his wife tells him, pointing to what in that era could be unambiguously indicated—the codpiece, then a garment of glorious prominence. This first signifies that it cannot remain sheltered at home. But the second meaning brims with the wisdom pervading all Rabelaisian discourse: "Stake everything in battle, yet keep this irreducibly at the center. This must not be risked."
Cela nous permet de basculer dans notre dialectique. Tout cela, en effet, serait fort joli s'il était si simple de penser le désir à partir du sujet, et que nous devions retrouver au niveau du désir le mythe qui s'est développé au niveau de la connaissance, pour faire du monde une sorte de vaste toile tout entière tirée du ventre de l'araignée-sujet.
This allows us to pivot within our dialectic. Such reasoning would be elegant if desire could be naively rooted in the subject, reduplicating the epistemological myth of the world as a vast web spun from the spider-subject's belly.
Ne serait-il pas plus simple que le sujet dise Je désire? Mais le dire n'est pas si simple. C'est beaucoup moins simple, vous le savez de votre expérience, que de dire J'aime, océaniquement, comme s'exprime Freud bien joliment dans sa critique de l'effusion religieuse. J'aime, je baigne, je mouille, j'inonde, et je bave par-dessus le marché, tout cela d'ailleurs pur bavochage, et le plus souvent à peine de quoi mouiller un mouchoir, surtout que cela se fait de plus en plus rare.
Would it not simplify matters for the subject to declare I desire? Yet utterance proves thornier. As Freud wryly observes in critiquing religious effusion, proclaiming I love oceanic expanses proves easier: "I love, I bathe, I moisten, I inundate—and drool to boot." Mere babble, scarcely dampening a handkerchief nowadays, particularly as such effusions dwindle.
Les grands humides s'effacent de cette terre depuis le milieu du XIXe siècle. Qu'on me montre de nos jours quelqu'un du type Louise Colet, je me dérangerai pour aller voir. Il semble plutôt que cela laisse bien le Je en suspens. Cela le laisse tellement bien collé, en tout cas, dans le fantasme, que je vous défie, ce Je du désir, de le trouver ailleurs que là où M. Genet dans Le Balcon le pointe.
The great moistures have receded since the mid-19th century. Should a Louise Colet figure emerge today, I would stir to witness her. The I remains suspended, glued to fantasy—so thoroughly that Genet's Le Balcon precisely locates desire's I.
Je vous ai déjà parlé de M. Jean Genet ce cher Genet dont je vous ai fait un jour tout un grand séminaire. Vous retrouverez facilement le passage où il pointe admirablement ceci que les filles connaissent bien, à savoir que, quelles que soient les élucubrations de ces messieurs assoiffés de voir leur fantasme être incarné, un trait est commun à tous il faut dans l'exécution un trait qui fasse pas vrai, parce que autrement, peut-être, si cela devenait tout à fait vrai, on ne saurait plus où on en est. Il n'y aurait peut-être plus pour le sujetaucune chance d'y survivre. C'est cela, la place du signifiant barré, nécessaire à ce que l'on sache que ce n'est là qu'un signifiant. L'indi- cation de l'inauthentique, c'est la place du sujet en tant que première personne du fantasme.
I have previously discussed Jean Genet—that cherished Genet to whom I devoted an entire seminar. Recall the passage where he acutely observes what courtesans know: however fervently men crave their fantasies incarnated, all share the requirement for an implausible trait in performance. For should it become too real, the subject might not survive. Here lies the barred signifier's necessity, marking mere signification. The inauthentic's indication is the subject's position as fantasy's first person.
La meilleure façon que j'ai trouvée de l'indiquer, je l'ai déjà plusieurs fois suggérée — c'est restituer le sujet à sa vraie forme. La cédille de ça en français n'est pas une cédille, c'est une apostrophe, c'est l'apos- trophe du c'est, la première personne de l'inconscient. Vous pouvez même barrer le t de la fin — c'es, voilà une façon d'écrire le sujet au niveau de l'inconscient.
The clearest notation I have devised—hinted at repeatedly—restores the subject to its true form. The cedilla in French ça is no cedilla but an apostrophe: the unconscious's first-person enunciation. Strike the final t—c'es—thus writing the unconscious subject.
Il ne faut pas dire que cela est bien fait pour faciliter le passage de l'objet à l'objectalité. Comme vous le savez, on parle même, à ce sujet, du déplacement de certaines raies dans le spectre. En fait, le décalage de l'objet du désir par rapport à l'objet réel, pour autant que nous puissions y aspirer, est foncièrement déterminé par le caractère négatif ou inclus de l'apparition du phallus. Je n'ai rien visé d'autre tout à l'heure en vous faisant ce bref parcours de l'objet depuis ses formes archaïques jusqu'à son horizon de destruction — de l'objet orificiel, ou anificiel, si j'ose m'exprimer ainsi, du passé infantile, jusqu'à l'objet de la visée foncièrement ambivalente que reste jusqu'au terme la visée du désir. C'est un pur mensonge, puisque aussi bien cela n'a aucune nécessité critique, que de parler, dans le rapport à l'objet du désir, d'un soi-disant stade post-ambivalent.
This hardly smoothes the passage from object to objectivity. As you know, some speak of spectral line displacements. The desire-object's shift from real object, insofar as we aspire to it, is fundamentally determined by the phallus's negative or inclusive apparition. My earlier trajectory—tracing the object from archaic forms to destructive horizons, from infantile orificial (or anificial) objects to desire's ambivalent aim persisting terminally—targets precisely this. The notion of a post-ambivalent stage in desire-object relations remains a critical falsehood.
Aussi bien est-ce seulement à ordonner l'échelle montante et concordante des objets par rapport au sommet phallique, que nous pouvons comprendre la liaison des différents 'niveaux que comporte par exemple l'attaque sadique, pour autant qu'elle n'est pas du tout la pure et simple satisfaction d'une agression prétendue élémentaire, mais une façon d'interroger l'objet dans son être et d'y puiser le clivage, le ou bien, introduit, à partir du sommet phallique, entre l'être et l'avoir.
Only by ordering ascending object strata relative to the phallic apex can we grasp linkages between levels—as in sadistic attack, which far from expressing elementary aggression interrogates the object's being to extract the cleavage (the either/or) introduced from the phallic summit between being and having.
Que nous nous retrouvions après le stade phallique gros ambivalent comme devant, n'est pas le pire malheur. C'est qu'à prendre les choses dans cette perspective, nous n'allons jamais bien loin. Il y a toujours un moment où nous lâchons cet objet, en tant qu'objet du désir, faute de savoir comment poursuivre la question. Forcer un être, puisque c'est là l'esserice du petit a, au-delà de la vie, n'est pas à la portée de tout le monde.Ce n'est pas simplement faire ici allusion au fait qu'il y a des limites naturelles à la contrainte, et à la souffrance elle-même. Même forcer un être au plaisir n'est pas un problème que nous résolvions si aisément, et pour une bonne raison c'est nous qui menons le jeu, et c'est de nous qu'il s'agit. La Justine de Sade, chacun s'émerveille qu'elle résiste indéfiniment à tous les mauvais traitements, si bien qu'il faut que Jupiter lui-même intervienne et fasse donner sa foudre pour qu'on en finisse. Mais c'est qu'à la vérité, Justine n'est qu'une ombre. Juliette est la seule qui existe. C'est elle qui rêve et, comme telle, et rêvant, c'est elle qui doit nécessairement lisez l'histoire -s'offrir à tous les risques du désir, qui ne sont pas moindres que ceux qu'encoure la Justine. Évidemment, nous ne nous sentons guère dignes d'une telle compagnie, car elle va loin. Il ne faut point en faire trop état dans les conversations mondaines. Les personnes qui ne s'occupent que de leur petite personne ne peuvent y trouver qu'un intérêt bien mince.
That we find ourselves after the phallic stage just as thickly ambivalent as before is not the worst misfortune. It is that by approaching things from this perspective, we never get very far. There always comes a moment when we abandon this object, as the object of desire, for want of knowing how to pursue the question. To force a being — since that is the essence of the little a — beyond life is not within everyone's reach. This is not merely to allude to the fact that there are natural limits to constraint, and to suffering itself. Even forcing a being into pleasure is not a problem we resolve so easily, and for good reason: it is we who lead the game, and it is ourselves at stake. Sade’s Justine — everyone marvels that she endlessly resists all maltreatment, so much so that Jupiter himself must intervene and unleash his thunderbolt to finish her off. But in truth, Justine is but a shadow. Juliette alone exists. She is the one who dreams and, as such, dreaming, she must necessarily — read the story — expose herself to all the risks of desire, which are no lesser than those incurred by Justine. Evidently, we scarcely feel worthy of such company, for it goes far. One must not dwell on this too much in polite conversation. Those occupied solely with their petty selves can find but meager interest here.
Nous voilà donc ramenés aú sujet. Comment est-ce du sujet que peut être menée toute la dialectique du désir? si ce sujet n'est rien qu'une apostrophe, inscrite dans un rapport qui est, avant tout, rapport au désir de l'Autre.
Thus, we are brought back to the subject. How can the entire dialectic of desire be conducted from the subject? If this subject is nothing but an apostrophe, inscribed in a relation that is, above all, a relation to the desire of the Other.
C'est ici qu'intervient la fonction du grand I, du signifiant de l'idéal du moi.
Here intervenes the function of the capital I, the signifier of the ego ideal.
La fonction de l'idéal du moi préserve i (a), le moi idéal.
The function of the ego ideal preserves i(a), the ideal ego.
De quoi s'agit-il? De rien d'autre que ceci de cette chose pré- cieuse où on tente de prendre de l'humide, cette céramique, ce petit pot, symbole depuis toujours du créé, où chacun essaie de se donner à soi-même quelque consistance. Bien d'autres formes ou modèles y concourent. Un support est nécessaire à construire dans l'Autre, dont dépend que la prise de la fleur se fasse ou non. Pourquoi ? C'est qu'il n'y a aucun autre moyen que le sujet subsiste.
What is at stake? Nothing other than this: that precious thing where one attempts to capture moisture, this ceramic, this little pot, eternal symbol of creation, in which each tries to give oneself some consistency. Many other forms or models contribute here. A support must be constructed in the Other, upon which depends whether the plucking of the flower succeeds or not. Why? Because there is no other way for the subject to subsist.
L'analyse ne nous apprend-elle pas à ce propos que la fonction radicale de l'image dans la phobie s'éclaire analogiquement avec ce que Freud a été dénicher dans la formation ethnographique d'alors, sous la rubrique du totem? Sans doute celle-ci est-elle maintenantbien ébranlée, mais s'il en reste quelque chose, c'est ceci on veut bien tout risquer pour le plaisir, pour là bagarre, pour la prestance, et jusqu'à sa vie, mais non pas une certaine image limite, mais non pas la dissolution même du rivage, de ce qui rive le sujet à cette image un poisson, un arbre. Qu'un Bororo ne soit pas un ara n'est pas une phobie de l'ara, même si cela comporte apparemment des tabous ana- logiques. Le seul facteur commun entre phobie et totem, c'est l'image même dans sa fonction de cernement et de discernement de l'objet, à savoir le moi idéal.
Does analysis not teach us that the radical function of the image in phobia is illuminated analogously with what Freud unearthed in the ethnographic formations of his time under the rubric of the totem? While this notion is now considerably shaken, if anything remains, it is this: one may risk everything for pleasure, for brawling, for swagger, even one’s life — but not a certain limit-image, not the dissolution of the very shore that rivets the subject to this image — a fish, a tree. That a Bororo is not an ara is not a phobia of the ara, even if it apparently involves analogous taboos. The sole common factor between phobia and totem is the image itself in its function of circumscribing and discerning the object — namely, the ideal ego.
La métaphore du désirant dans à peu près n'importe quoi peut toujours, en effet, redevenir urgente dans un cas individuel. Rappe- lez-vous le petit Hans. C'est au moment où le désiré se trouve sans défense à l'endroit du désir de l'Autre menaçant i(a), le rivage, la limite, que l'artifice éternel se reproduit, que le sujet se ressaisit et apparaît commé enfermé dans la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Mais c'est en réalité une peau de l'ours retournée, et c'est à l'intérieur que le phobique défend quoi? l'autre côté de l'image spéculaire.
The metaphor of the desirer in just about anything can always, indeed, reemerge urgently in an individual case. Recall Little Hans. It is at the moment when the desired finds itself defenseless before the threatening desire of the Other — jeopardizing i(a), the shore, the limit — that the eternal artifice reproduces itself, that the subject regains composure and appears as if trapped in the bear’s skin before having killed it. But in truth, it is an inverted bearskin, and inside, what does the phobic defend? The other side of the specular image.
L'image spéculaire a bien sûr une face d'investissement, mais aussi une face de défense. C'est un barrage contre le Pacifique de l'amour maternel. Disons simplement que l'investissement de l'Autre est, en somme, défendu par le moi idéal. L'investissement dernier du phallus propre est, d'une certaine façon, défendu par le phobique. J'irai jusqu'à dire que la phobie, c'est le signal lumineux qui apparaît pour vous avertir que vous roulez sur la réserve de la libido. On peut rouler encore un certain temps avec ça. Voilà ce que la phobie veut dire, et c'est bien pour cette raison que son support est le phallus comme signifiant.
The specular image certainly has a side of investment, but also a side of defense. It is a bulwark against the Pacific Ocean of maternal love. Let us simply say that the investment in the Other is, in sum, defended by the ideal ego. The ultimate investment of the proper phallus is, in a certain way, defended by the phobic. I will go so far as to say that phobia is the warning light signaling that you are running on the libidinal reserve. One can still coast along for a while with that. This is what phobia means, and it is precisely why its support is the phallus as signifier.
Je n'ai pas besoin de vous rappeler tout ce qui, dans notre expérience passée, illustre et confirme cette façon d'envisager les choses. Rappe- lez-vous seulement le rêve rapporté par Ella Sharpe, que je vous ai commenté. Souvenez-vous du petit toussotement dont le sujet avertit l'analyste avant d'entrer dans son cabinet, et de tout ce qui est là caché derrière, et qui sort avec ses rêveries familières.
I need not remind you of all that in our past experience illustrates and confirms this way of viewing things. Simply recall the dream reported by Ella Sharpe, which I once analyzed for you. Remember the slight cough with which the subject alerts the analyst before entering the consulting room, and all that lies hidden behind, emerging in familiar reveries.
Que ferais-je, dit-il, si j'étais dans un endroit où je ne voudrais pas qu'on me découvrît? Je ferais un petit aboiement, et on se dirait Ce n'est qu'un chien. L'association vient aussi du chien qui s'est mis un jour à se masturber le long de la jambe du patient. Que trouvons-nousdans cette histoire exemplaire? Que le sujet, plus que jamais en posi- tion de défense au moment d'entrer dans le cabinet analytique, fait semblant d'être un chien. Il fait semblant de l'être, mais ce sont tous les autres qui sont des chiens avant qu'il n'entre, et il les avertit de reprendre leur apparence humaine avant qu'il entre. Ne vous imaginez pas que cela réponde d'aucune façon à un intérêt spécial pour les chiens. Dans cet exemple, comme dans tous les autres, être un chien n'a qu'un seul sens - cela veut dire qu'on fait oua, oua, rien d'autre. J'aboierais, et ceux qui ne sont pas là se diraient - c'est un chien. Ce c'est un chien a la valeur de l'einziger Zug.
"What would I do," he says, "if I were in a place where I wouldn’t want to be discovered? I’d let out a little bark, and people would say, 'It’s just a dog.'" The association also comes from the dog that once began masturbating against the patient’s leg. What do we find in this exemplary story? That the subject, more than ever in a defensive position upon entering the analyst’s office, pretends to be a dog. He pretends to be one, but it is all the others who are dogs before he enters, and he warns them to resume their human appearance before he enters. Do not imagine this corresponds in any way to a special interest in dogs. In this example, as in all others, being a dog has only one meaning — it means one goes woof, woof, nothing more. "I would bark, and those not there would think — it’s a dog." This "it’s a dog" carries the value of the einziger Zug [single trait].
Prenez le schéma de la Massenpsychologie par où Freud nous origine l'identification de l'idéal du moi. Par quel biais le fait-il? Par le biais de la psychologie collective. Que se produit-il donc, nous dit-il, pré- façant ainsi la grande explosion hitlérienne, pour que chacun entre dans cette sorte de fascination qui permet la prise en masse, la prise en gelée de ce que l'on appelle une foule? Pour que tous les sujets aient collectivement, au moins un instant, le même idéal, qui permet tout et n'importe quoi pendant un temps assez court, il faut, expli- que-t-il, que tous ces objets extérieurs soient pris en tant qu'ayant un trait commun, einziger Zug.
Consider the schema from Freud’s Group Psychology, where he grounds the identification of the ego ideal. Through what lens? Through the lens of collective psychology. What happens, he tells us — foreshadowing the great Hitlerian explosion — that allows everyone to enter this sort of fascination enabling mass capture, the jellied cohesion of what is called a crowd? For all subjects to collectively share, at least momentarily, the same ideal — which permits anything and everything for a brief period — Freud explains that these external objects must be grasped as sharing a common trait, an einziger Zug.
En quoi cela nous intéresse-t-il? En ceci, que ce qui est vrai au niveau du collectif l'est aussi au niveau de l'individuel. C'est autour de la fonction de l'idéal que s'accommode le rapport du sujet aux objets extérieurs. Dans le monde d'un sujet qui parle, que l'on appelle le monde humain, c'est pure et simple affaire d'essai métaphorique que de donner à tous les objets un trait commun, pure affaire de décret que de fixer un trait commun à leur diversité. Pour le prendre dans le monde animal, où la tradition analytique a montré le jeu exemplaire des iden- tifications défensives, le sujet peut, pour subsister dans un monde où son i (a) soit respecté, décréter que tous, qu'ils soient chiens, chats, blaireaux ou biches, font oua, oua. Telle est la fonction de l'einziger Zug.
Why does this interest us? Because what holds at the collective level also holds at the individual level. The subject’s relation to external objects is negotiated around the function of the ideal. In the world of a speaking subject, the so-called human world, it is purely a matter of metaphorical trial to impose a common trait on all objects — a pure decree to fix a shared trait across their diversity. Taking the animal world, where the analytic tradition has shown the exemplary play of defensive identifications, the subject can decree that all beings — dogs, cats, badgers, or deer — go woof, woof, to subsist in a world where their i(a) is respected. Such is the function of the einziger Zug.
. Il est essentiel de la maintenir ainsi structurée, car hors de ce registre, il est impossible de concevoir ce que veut dire Freud dans la psycho- logie du deuil et de la mélancolie. Qu'est-ce qui différencie le deuil de la mélancolie?
It is essential to maintain this structural understanding, for outside this register, it is impossible to grasp Freud’s meaning in the psychology of mourning and melancholia. What distinguishes mourning from melancholia?
Pour le deuil, il est tout à fait certain que sa longueur, sa difficulté, tient à la fonction métaphorique des traits conférés à l'objet de l'amour,en tant qu'ils sont des privilèges narcissiques. D'une façon d'autant plus significative qu'il le dit presque en s'en étonnant, Freud insiste bien sur ce dont il s'agit le deuil consiste à authentifier la perte réelle, pièce à pièce, morceau à morceau, signe à signe, élément grand I à élément grand I, jusqu'à épuisement. Quand cela est fait, fini.
In mourning, its duration and difficulty undoubtedly stem from the metaphorical function of the traits ascribed to the love-object as narcissistic privileges. In a remark all the more significant for its near-surprised tone, Freud emphasizes that mourning consists of authenticating the real loss piece by piece, fragment by fragment, sign by sign, I-element by I-element, until exhaustion. When this is done, it is over.
Mais qu'est-ce à dire si cet objet était un petit a, un objet de désir?
But what does this mean if the object was a little a, an object of desire?
L'objet est toujours masqué derrière ses attributs, c'est presque une banalité que de le dire. Comme de bien entendu, l'affaire ne commence à devenir sérieuse qu'à partir du pathologique, c'est-à-dire de la mélan- colie. L'objet y est, chose curieuse, beaucoup moins saisissable pour être certainement présent, et pour déclencher des effets infiniment plus catastrophiques, puisqu'ils vont jusqu'au tarissement de ce que Freud appelle le Trieb le plus fondamental, celui qui vous attache à la vie.
The object is always masked behind its attributes — stating this is almost banal. Naturally, matters only become serious when entering the pathological, i.e., melancholia. Here, the object is curiously far less graspable even as it is undeniably present, triggering infinitely more catastrophic effects, up to the drying-up of what Freud calls the most fundamental drive — the one binding you to life.
Il faut suivre ce texte et y entendre ce que Freud nous indique de je ne sais quelle déception, qu'il ne sait pas définir, mais est là. Quels traits se laissent-ils voir d'un objet si voilé, masqué, obscur? Le sujet ne peut s'attaquer à aucun des traits de cet objet que l'on ne voit pas, mais nous analystes, pour autant que nous suivons ce sujet, nous pou- vons en identifier quelques-uns à travers ceux qu'il vise comme étant ses propres caractéristiques à lui. Je ne suis rien, je ne suis qu'une ordure.
We must follow this text and hear what Freud indicates about an undefined yet palpable disappointment. What traits can be glimpsed of this veiled, masked, obscure object? The subject cannot attack any traits of this unseen object, but we analysts, insofar as we follow this subject, can identify some through those he targets as his own characteristics: "I am nothing, I am but scum."
Remarquez qu'il ne s'agit jamais de l'image spéculaire. Le mélan- colique ne vous dit pas qu'il a mauvaise mine, ou qu'il a une sale gueule, ou qu'il est tordu, mais qu'il est le dernier des derniers, qu'il entraîne des catastrophes pour touté sa parenté, etc. Dans ses auto- accusations, il est entièrement dans le domaine du symbolique. Ajou- tez-y l'avoir il est ruiné. Cela n'est-il pas fait pour vous mettre sur la voie ?
Note that this never concerns the specular image. The melancholic does not say he looks ill, has an ugly face, or is twisted — but that he is the lowest of the low, that he brings catastrophe upon his entire lineage, etc. In his self-accusations, he operates entirely within the symbolic. Add to this the dimension of possession — "he is ruined." Does this not point the way?
Je ne ferai que vous l'indiquer aujourd'hui en vous désignant un point spécifique qui est à mes yeux, du moins pour l'instant, un point de concours entre deuil et mélancolie. Il s'agit de ce que j'appellerai,
I will only indicate today a specific point that, for now, strikes me as a convergence between mourning and melancholia. It concerns what I will call
non pas le deuil, ni la dépression au sujet de la perte d'un objet, mais un remords d'un certain type, déclenché par un dénouement qui est de l'ordre du suicide de l'objet. Un remords donc, à propos d'un objet qui est entré à quelque titre dans le champ du désir, et qui, de son fait, ou de quelque risque qu'il a couru dans l'aventure, a disparu.
neither mourning nor depression over the loss of an object, but a remorse of a particular type, triggered by an outcome akin to the object’s suicide. A remorse, then, regarding an object that entered the field of desire and, through its own act or some risk it incurred, has vanished.
Analysez ces cas. La voie vous est tracée par Freud, quand il vous indique que déjà dans le deuil normal la pulsion que le sujet retournecontre soi pourrait bien être une pulsion agressive à l'endroit de l'objet. Sondez ces remords dramatiques quand ils adviennent. Vous verrez peut-être qu'il revient ici contre le sujet une puissance d'insultes qui peut être parente de celle qui se manifeste dans la mélancolie. Vous en trouverez la source dans ceci cet objet, s'il s'est ainsi dérobé, s'il a été jusqu'à se détruire, ce n'était donc pas la peine d'avoir pris avec lui tant de précautions, ce n'était donc pas la peine de m'être détourné pour lui de mon vrai désir.
Analyze these cases. The path is traced for you by Freud when he indicates that even in normal mourning, the drive the subject turns against oneself might well be an aggressive drive toward the object. Probe these dramatic remorseful states when they arise. You may find that what rebounds against the subject here is a power of insults akin to that manifested in melancholy. You will trace its source to this: if this object has thus withdrawn, if it has gone so far as to destroy itself, then it wasn’t worth taking so many precautions with it, it wasn’t worth diverting myself from my true desire for its sake.
Cet exemple, pour extrême qu'il soit, n'est pas si rare. La même disposition se rencontre au détour de telle perte survenant après ces longues étreintes entre sujets désirants que l'on appelle les oscillations de l'amour.
This example, however extreme, is not so rare. The same disposition arises in the wake of certain losses following those long entanglements between desiring subjects called the oscillations of love.
Nous sommes portés par là au cœur du rapport entre le grand I et le petit a, en un point du fantasme où la sécurité de la limite est toujours mise en question, et dont nous devons savoir faire le sujet s'écarter. Cela suppose chez l'analyste une complète réduction mentale de la fonction du signifiant, dont il doit saisir par quel ressort, quel biais, quel détour, elle est toujours en cause quand il s'agit de la position de l'idéal du moi.
This leads us to the heart of the relation between the big I and the little a, to a point in the fantasy where the security of the limit is always called into question, and from which we must know how to steer the subject away. This presupposes in the analyst a complete mental reduction of the signifier’s function, which they must grasp by what spring, what angle, what detour it is always implicated when it comes to the position of the ego ideal.
Mais il est encore quelque chose d'autre que, arrivant ici au terme de mon discours, je ne peux qu'indiquer, et qui concerne la fonction du petit a.
But there is still something else which, arriving here at the end of my discourse, I can only point to, and which concerns the function of the little a.
Ce que Socrate sait, et que l'analyste doit au moins entrevoir, c'est qu'au niveau du petit a, la question est tout autre que celle de l'accès à aucun idéal. L'amour ne peut que cerner cette île, ce champ de l'être. Et l'analyste, lui, ne peut que penser que n'importe quel objet peut le remplir. Voilà où nous, analystes, sommes amenés à vaciller, sur cette limite où, avec n'importe quel objet une fois entré dans le champ du désir, se pose la question qu'es-tu ? Il n'y a pas d'objet qui ait plus de prix qu'un autre c'est ici le deuil autour de quoi est centré le désir de l'analyste.
What Socrates knows, and what the analyst must at least glimpse, is that at the level of the little a, the question is entirely other than that of access to any ideal. Love can only encircle this island, this field of being. And the analyst can only think that any object can fill it. Here is where we analysts are brought to falter, on this limit where, with any object once entered into the field of desire, the question what are you? arises. No object has more value than another—it is here, around mourning, that the analyst’s desire is centered.
Voyez, au terme du Banquet, sur qui va se porter l'éloge de Socrate sur le con des cons, le plus con de tous, et même le seul con intégral. Et songez que c'est à lui qu'a été déféré de dire, sous une forme ridicule, ce qu'il y a de plus vrai sur l'amour. Il ne sait pas ce qu'il dit, il bêtifie, mais aucune importance, il n'en est pas moins l'objetaimé. Et Socrate dit à Alcibiade Tout ce que tu me dis là à moi, c'est pour lui.
Consider, at the end of the Symposium, upon whom Socrates’ praise falls—on the con of cons, the most consummate fool, even the only integral fool. And reflect that it is to him that the task of stating, in a ridiculous form, the deepest truth about love has been assigned. He does not know what he is saying, he babbles foolishly, but no matter—he is nonetheless the beloved object. And Socrates says to Alcibiades: All that you say here to me, it is for him.
Voilà la fonction de l'analyste, avec ce qu'elle comporte d'un certain deuil. Nous rejoignons là une vérité que Freud lui-même a laissée hors champ de ce qu'il pouvait comprendre.
Such is the analyst’s function, with what it entails of a certain mourning. Here we touch upon a truth that Freud himself left outside the scope of what he could comprehend.
Chose singulière, et probablement due à ces raisons de confort, celles que je vous expose aujourd'hui en formulant la nécessité de la conservation de la potiche, on ne semble pas avoir encore compris que c'est cela que veut dire Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
A singular thing, likely due to reasons of comfort—those I expound today by formulating the necessity of preserving the vase—it seems we have yet to grasp that this is what is meant by Love thy neighbor as thyself.
On ne veut pas traduire, parce que cela ne serait probablement pas chrétien, au sens d'un certain idéal et, croyez-moi, le christianisme n'a pas encore dit son dernier mot mais c'est un idéal philosophique.
We refuse to translate it, because this would probably not be Christian in the sense of a certain ideal—and believe me, Christianity has not yet uttered its last word—but it is a philosophical ideal.
Cela veut dire à propos de n'importe qui, vous pouvez poser la question de la parfaite destructivité du désir. A propos de n'importe qui, vous pouvez faire l'expérience de savoir jusqu'où vous oserez aller en interrogeant un être au risque, pour vous-même, de disparaître.
It means: concerning anyone, you can pose the question of desire’s perfect destructivity. Concerning anyone, you can undertake the experiment of knowing how far you will dare go in interrogating a being at the risk, for yourself, of disappearing.
L'article à paraître, auquel il est fait référence page 406, a été repris dans les Écrits, sous le titre: « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache ».
The forthcoming article referenced on page 406 has been reprinted in the Writings under the title: “Remarks on Daniel Lagache’s Report.”
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J'ai signalé page 423 que le début de la leçon XXV manquait. Je reproduis ci-après le texte des notes prises à l'époque par un des participants les plus attentifs du Séminaire, mon regretté ami le Dr Paul Lemoine, qui permettent de combler partiellement ce manque.
I noted on page 423 that the beginning of Lesson XXV was missing. I reproduce below the text from notes taken at the time by one of the Seminar’s most attentive participants, my late friend Dr. Paul Lemoine, which allow us to partially fill this gap.
« Très bon travail de Conrad Stein sur l'identification primaire. Ce que je vais dire aujourd'hui lui montrera que son travail était bien orienté. Nous allons essayer d'avancer. J'avais l'intention de lire Sapho pour y trouver des choses qui pourraient nous éclairer. Ceci va nous mener au cœur de la fonction de l'identification. Comme il s'agit toujours de repérer la fonction de l'analyste, j'ai pensé qu'il ne serait pas mauvais de reprendre les choses. Freud écrit Hemmung, Symptom und Angst en 1926. C'est le troisième temps de rassemblement de sa pensée, les deux premiers étant constitués par l'étape de la Traumdeutung et celle de la seconde topique. »
“Conrad Stein’s excellent work on primary identification. What I will say today will show him that his work was well oriented. Let us try to advance. I intended to read Sappho to find things that might illuminate our path. This will lead us to the heart of identification’s function. As it always concerns situating the analyst’s function, I thought it would not be amiss to revisit matters. Freud writes Hemmung, Symptom und Angst [Inhibition, Symptom, and Anxiety] in 1926. This is the third moment of synthesis in his thought, the first two being constituted by the stage of the Traumdeutung [The Interpretation of Dreams] and that of the second topography.”
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J'adresse mes remerciements au Pr Jacques Body, qui a bien voulu rechercher dans l'œuvre de Giraudoux le renard évoqué page 450. Се renard n'a pas été retrouvé. Le lecteur qui pourrait le localiser voudra bien me le communiquer, en m'écrivant à l'adresse des Éditions duSeuil; et de même pour les corrections éventuelles. Je signale égale- ment à l'attention la loutre et la belette de la page 18.
My thanks to Professor Jacques Body, who kindly searched for the fox evoked on page 450 within Giraudoux’s works. This fox was not found. Readers who may locate it are invited to inform me by writing to Éditions du Seuil; the same applies for any potential corrections. I also draw attention to the otter and weasel mentioned on page 18.
Les Éditions du Seuil ont confié la préparation du manuscrit à M. Paul Chemla, qui a particulièrement veillé aux citations; Mme Évelyne Cazade-Havas a accompagné ce travail; merci.
Éditions du Seuil entrusted manuscript preparation to Mr. Paul Chemla, who meticulously verified citations; Ms. Évelyne Cazade-Havas assisted in this work—my gratitude.
J'ai demandé à Mme Judith Miller de diriger désormais avec moi la collection fondée par Jacques Lacan sous le nom « Le Champ freudien ».
I have asked Ms. Judith Miller to henceforth co-direct with me the collection founded by Jacques Lacan under the name “Le Champ freudien.”
J.-A. M.
J.-A. M.
Note de la seconde édition
Note to the Second Edition
- le mot d'Aragon cité p. 86 figure dans le Traité du style;
- le film de Renoir mentionné p. 164 est La Grande Illusion;
- le schéma commenté p. 227 peut être reconstitué à partir des notes:
- The Aragon quote on p. 86 appears in the Treatise on Style;
- The Renoir film mentioned on p. 164 is La Grande Illusion;
- The diagram discussed on p. 227 can be reconstructed from the notes:
A i(a)2 | |
i(a) | S |
8 |
A i(a)2 | |
i(a) | S |
8 |
- le livre de Roger Caillois cité p. 258 est Le Mythe et l'homme;
- l'église mentionnée p. 259 est la Scuola di San Giorgio degli Schiavoni;
- Roger Caillois’ book cited on p. 258 is The Myth and Man;
- The church mentioned on p. 259 is the Scuola di San Giorgio degli Schiavoni;
L'exploitation des notes de Paul Lemoine a permis d'améliorer par endroits le texte établi voici dix ans. Quelques précisions trouvent ici leur place:- le schéma simplifié de la page 406 faisait apparaître, selon les notes Lemoine, à gauche du miroir, l'image réelle du vase, i(a), entourant les fleurs, a;
The utilization of Paul Lemoine's notes has allowed improvements in certain sections of the text established a decade ago. Several clarifications find their place here:
- page 455, les initiales MRP désignent le parti démocrate-chrétien de la IV République, le «Mouvement républicain populaire»; l'« apparentement » était un procédé alors autorisé d'alliance électorale partielle entre listes differentes, isolant les extrêmes pour favoriser le centre.
- The simplified diagram on page 406 displayed, according to Lemoine's notes, the real image of the vase i(a) to the left of the mirror, encircling the flowers a;
Ma gratitude va à Gennie Lemoine, qui a mis les notes de Paul Lemoine à ma disposition. À nouveau, Évelyne Cazade m'a accompagné dans ce travail, et je l'en remercie.
- Page 455: The initials MRP designate the Christian Democratic party of the Fourth Republic, the "Popular Republican Movement"; "apparentement" referred to a then-authorized procedure of partial electoral alliance between different lists, isolating extremes to favor centrist parties.
J.-A.M.
My gratitude extends to Gennie Lemoine, who made Paul Lemoine's notes available to me. Once again, Évelyne Cazade accompanied me in this work, for which I thank her.
I. Au commencement était l'amour 11
J.-A.M.
Un commentaire du Banquet de Platon
I. In the Beginning Was Love 11
II. Décor et personnages 29
A Commentary on Plato's Symposium
III. La métaphore de l'amour: Phèdre 49
II. Setting and Characters 29
IV. La psychologie du riche: Pausanias 67
III. The Metaphor of Love: Phaedrus 49
V. L'harmonie médicale: Éryximaque 83
IV. The Psychology of the Wealthy: Pausanias 67
VI. La dérision de la sphère: Aristophane 99
V. Medical Harmony: Eryximachus 83
VII. L'atopie d'Éros: Agathon 119
VI. The Mockery of the Sphere: Aristophanes 99
VIII. D'Épistèmè à Muthos 137
VII. The Atopy of Eros: Agathon 119
IX. Sortie de l'ultra-monde 153
VIII. From Epistēmē to Muthos 137
X. Agalma 167
IX. Exit from the Ultra-World 153
XI. Entre Socrate et Alcibiade 183
X. Agalma 167
XII. Le transfert au présent. 203
XI. Between Socrates and Alcibiades 183
XIII. Critique du contre-transfert 219
XII. Transference in the Present 203
XIV. Demande et désir aux stades oral et anal 237
XIII. Critique of Counter-Transference 219
XV. Oral, anal, génital 253
XIV. Demand and Desire at Oral and Anal Stages 237
XVI. Psyché et le complexe de castration 265
XV. Oral, Anal, Genital 253
XVII. Le symbole Ф 281
XVI. Psyche and the Castration Complex 265
XVIII. La présence réelle 297
XVII. The Symbol Ф 281
LE MYTHE D'EDIPE AUJOURD'HUI
XVIII. Real Presence 297
Un commentaire de la trilogie des Coûfontaine, de Paul Claudel
THE MYTH OF OEDIPUS TODAY
XIX. Le non de Sygne 315
A Commentary on Paul Claudel's Coûfontaine Trilogy
XX. L'abjection de Turelure 333
XIX. Sygne's Refusal 315
XXI. Le désir de Pensée 353
XX. The Abjection of Turelure 333
XXII. Décomposition structurale 371
XXI. Pensée's Desire 353
LE GRAND I ET LE PETIT a
XXII. Structural Decomposition 371
XXIII. Glissements de sens de l'idéal 389
THE BIG I AND THE LITTLE a
XXIV. L'identification par ein einziger Zug 405
XXIII. Semantic Shifts of the Ideal 389
XXV. L'angoisse dans son rapport au désir. 423
XXIV. Identification Through ein einziger Zug 405
XXVI. Rêve d'une ombre, l'homme 437
XXV. Anxiety in Its Relation to Desire 423
XXVII. L'analyste et son deuil 451
XXVI. Dream of a Shadow: Man 437
Écrits
XXVII. The Analyst's Mourning 451
Autres écrits
Écrits
De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité suivi de Premiers écrits sur la paranoia
Autres écrits
Télévision
De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité
suivi de Premiers écrits sur la paranoia
LE SÉMINAIRE DE JACQUES LACAN texte établi par Jacques-Alain Miller
Télévision
Livre I.-Les Écrits techniques de Freud Livre II. - Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse Livre III. - Les Psychoses Livre IV. La Relation d'objet Livre V-Les Formations de l'inconscient Livre VII. - L'Éthique de la psychanalyse Livre X. L'Angoisse Livre XI. - Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse Livre XVI. D'un Autre à l'autre Livre XVII. - L'Envers de la psychanalyse Livre XVIII. D'un discours qui ne serait pas du semblant Livre XX. - Encore Livre XXIII. Le Sinthome
THE SEMINAR OF JACQUES LACAN
text established by Jacques-Alain Miller
Le Triomphe de la religion précédé de Discours aux catholiques Des Noms-du-Père Mon enseignement Le Mythe individuel du névrosé ou Poésie et vérité dans la névrose
Book I: Freud's Technical Papers
Book II: The Ego in Freud's Theory and in Psychoanalytic Technique
Book III: The Psychoses
Book IV: The Object Relation
Book V: Formations of the Unconscious
Book VII: The Ethics of Psychoanalysis
Book X: Anxiety
Book XI: The Four Fundamental Concepts of Psychoanalysis
Book XVI: From One Other to the Other
Book XVII: The Reverse of Psychoanalysis
Book XVIII: On a Discourse That Might Not Be a Semblance
Book XX: Encore
Book XXIII: The Sinthome
The Triumph of Religion
preceded by Address to Catholics
On the Names-of-the-Father
My Teaching
The Individual Myth of the Neurotic
or Poetry and Truth in Neurosis