Qu'est-ce qu'un auteur ?
Qu'est - ce qu'un auteur ?
What Is an Author?
Michel Foucault
Michel Foucault
Dits Ecrits III texte n°258
Dits Ecrits III text no.258
Conférence «What is an Author?» («Qu'est-ce qu'un auteur?»), in Harari (J. V.), éd., Textual Strategies, Ithaca, Cornell University Press, 1979, pp. 141-160. (Conférence donnée à l'université de Buffalo, État de New York, en 1970.)
Lecture "What is an Author?" ("Qu'est-ce qu'un auteur?"), in Harari (J. V.), ed., Textual Strategies, Ithaca, Cornell University Press, 1979, pp. 141-160. (Lecture given at the University of Buffalo, New York State, in 1970.)
Cette version modifie légèrement la conférence de 1969. Les variantes ont été indiquées lors de sa publication (voir supra => texte n°69 ci-après).
This version slightly modifies the 1969 lecture. Variants were indicated during its publication (see supra => text no.69 below).
Dits Ecrits III texte n°258
Dits Ecrits III text no.258
Qu'est-ce qu'un auteur ? (Conférence) Michel Foucault
What Is an Author? (Lecture) Michel Foucault
« Qu'est-ce qu'un auteur ?, Bulletin de la Société française de philosophie, 63e année, no 3, juillet-septembre 1969, pp. 73-104. (Société française de philosophie, 22 février 1969; débat avec M. de Gandillac, L. Goldmann, J. Lacan, J. d'Ormesson, J. Ullmo, J. Wahl.)
"What Is an Author?", Bulletin de la Société française de philosophie, 63rd year, no. 3, July-September 1969, pp. 73-104. (French Society of Philosophy, February 22, 1969; debate with M. de Gandillac, L. Goldmann, J. Lacan, J. d'Ormesson, J. Ullmo, J. Wahl.)
Qu'est -ce qu'un auteur ? (Conférence) Michel Foucault Dits Ecrits Tome I texte n°69 http://1libertaire.free.fr/MFoucault349.html
What Is an Author? (Lecture) Michel Foucault Dits Ecrits Volume I text no.69 http://1libertaire.free.fr/MFoucault349.html
En 1970, à l'université de Buffalo (État de New York), M. Foucault donne de cette conférence une version modifiée publiée en 1979 aux États-Unis (voir infra no 258). Les passages entre crochets ne figuraient pas dans le texte lu par M. Foucault à Buffalo. Les modifications qu'il avait apportées sont signalées par une note. M. Foucault autorisa indifféremment la réédition de l'une ou l'autre version, celle du Bulletin de la Société française de philosophie dans la revue de psychanalyse Littoral (no 9, juin 1983), celle de Textual Strategies dans The Foucault Reader (éd. P. Rabinow, New York, Pantheon Books, 1984).
In 1970, at the University of Buffalo (New York State), M. Foucault delivered a modified version of this lecture, published in 1979 in the United States (see infra no.258). Passages in brackets did not appear in the text read by M. Foucault at Buffalo. Modifications he had made were indicated by a note. M. Foucault authorized the republication of either version indifferently - the one from the Bulletin de la Société française de philosophie in the psychoanalysis journal Littoral (no.9, June 1983), and the one from Textual Strategies in The Foucault Reader (ed. P. Rabinow, New York, Pantheon Books, 1984).
M. Michel Foucault, professeur au Centre universitaire expérimental de Vincennes, se proposait de développer devant les membres de la Société française de philosophie les arguments suivants :
M. Michel Foucault, professor at the Experimental University Center of Vincennes, intended to present the following arguments to the members of the French Society of Philosophy:
« Qu'importe qui parle ? » En cette indifférence s'affirme le principe éthique, le plus fondamental peut-être, de l'écriture contemporaine. L'effacement de l'auteur est devenu, pour la critique, un thème désormais quotidien. Mais l'essentiel n'est pas de constater une fois de plus sa disparition; il faut repérer, comme lieu vide - à la fois indifférent et contraignant -, les emplacements où s'exerce sa fonction.
"What matter who's speaking?" Within this indifference is affirmed the most fundamental ethical principle, perhaps, of contemporary writing. The effacement of the author has become, for criticism, an everyday theme. But the essential is not to once again note their disappearance; we must locate, as an empty site - both indifferent and constraining - the positions where their function operates.
1° Le nom d'auteur : impossibilité de le traiter comme une description définie; mais impossibilité également de le traiter comme un nom propre ordinaire.
1° The author's name: impossibility of treating it as a definite description; but equally impossibility of treating it as an ordinary proper name.
2° Le rapport d'appropriation : l'auteur n'est exactement ni le propriétaire ni le responsable de ses textes; il n'en est ni le producteur ni l'inventeur. Quelle est la nature du speech act qui permet de dire qu'il y a oeuvre ?
2° The relation of appropriation: the author is neither exactly the owner nor the responsible party for their texts; they are neither the producer nor the inventor. What is the nature of the speech act that allows us to say there is a work?
3° Le rapport d'attribution. L'auteur est sans doute celui auquel on peut attribuer ce qui a été dit ou écrit. Mais l'attribution - même lorsqu'il s'agit d'un auteur connu - est le résultat d'opérations critiques complexes et rarement justifiées. Les incertitudes de l'opus.
3° The relation of attribution. The author is doubtless the one to whom what has been said or written may be attributed. But attribution - even when dealing with a known author - is the result of complex critical operations rarely justified. The uncertainties of the opus.
4° La position de l'auteur. Position de l'auteur dans le livre (usage des embrayeurs; fonctions des préfaces; simulacres du scripteur, du récitant, du confident, du mémorialiste). Position de l'auteur dans les différents types de discours (dans le discours philosophique, par exemple). Position de l'auteur dans un champ discursif (qu'est-ce que le fondateur d'une discipline ? que peut signifier le « retour à... » comme moment décisif dans la transformation d'un champ de discours ?).
4° The position of the author. Position of the author in the book (use of shifters; functions of prefaces; simulacra of the scriptor, the narrator, the confidant, the memorialist). Position of the author in different types of discourse (in philosophical discourse, for example). Position of the author in a discursive field (what is the founder of a discipline? what can "return to..." signify as a decisive moment in the transformation of a discursive field?).
COMPTE RENDU DE LA SÉANCE
ACCOUNT OF THE SESSION
La séance est ouverte à 16 h 45 au Collège de France, salle no 6, sous la présidence de M. Jean Wahl.
The session opens at 4:45 PM at the Collège de France, room no.6, under the presidency of M. Jean Wahl.
Jean Wahl : Nous avons le plaisir d'avoir aujourd'hui parmi nous Michel Foucault. Nous avons été un peu impatients de sa venue, un peu inquiets de son retard, mais il est là. Je ne vous le présente pas, c'est le « vrai » Michel Foucault, celui des Mots et les Choses, celui de la thèse sur la folie. Je lui laisse tout de suite la parole.
Jean Wahl: We have the pleasure of welcoming Michel Foucault among us today. We were somewhat impatient for his arrival, somewhat anxious about his delay, but he is here. I need not introduce him - he is the "true" Michel Foucault, that of The Order of Things, that of the thesis on madness. I give him the floor immediately.
Michel Foucault : Je crois - sans en être d'ailleurs très sûr - qu'il est de tradition d'apporter à cette Société de philosophie le résultat de travaux déjà achevés, pour les proposer à votre examen et à votre critique. Malheureusement, ce que je vous apporte aujourd'hui est beaucoup trop mince, je le crains, pour mériter votre attention : c'est un projet que je voudrais vous soumettre, un essai d'analyse dont j'entrevois à peine encore les grandes lignes; mais il m'a semblé qu'en m'efforçant de les tracer devant vous, en vous demandant de les juger et de les rectifier, j'étais, « en bon névrosé, à la recherche d'un double bénéfice : celui d'abord de soustraire les résultats d'un travail qui n'existe pas encore à la rigueur de vos objections, et celui de le faire bénéficier, au moment de sa naissance, non seulement de votre parrainage, mais de vos suggestions.
Michel Foucault: I believe - though I am not entirely certain - that it is traditional to present to this Society of Philosophy the results of completed work, to submit them for your examination and critique. Unfortunately, what I bring you today is far too slight, I fear, to merit your attention: it is a project I wish to submit to you, an attempt at analysis whose broad outlines I can still barely glimpse; but it seemed to me that by striving to sketch them before you, by asking you to judge and correct them, I was, "as a good neurotic," seeking a twofold benefit: first, to shield the results of work that does not yet exist from the rigor of your objections, and second, to have it benefit, at the moment of its birth, not only from your sponsorship but from your suggestions.
Et je voudrais vous adresser une autre demande; c'est de ne pas m'en vouloir si, en vous écoutant tout à l'heure me poser des questions, j'éprouve encore, et ici surtout, l'absence d'une voix qui m'a été jusqu'ici indispensable; vous comprendrez bien que tout à l'heure c'est encore mon premier maître que je chercherai invinciblement à entendre. Après tout, de mon projet initial de travail c'est à lui que j'avais d'abord parlé; à coup sûr, j'aurais eu grand besoin qu'il assiste à l'ébauche de celui-ci et qu'il m'aide une fois encore dans mes incertitudes. Mais après tout, puisque l'absence est le lieu premier du discours, acceptez, je vous en prie, que ce soit à lui, en premier lieu, que je m'adresse ce soir.
And I would like to make another request: that you not hold it against me if, while listening to your questions later, I still feel here especially the absence of a voice that until now has been indispensable to me; you will surely understand that later, I will still invincibly seek to hear my first teacher. After all, it was to him I first spoke of my initial work project; I certainly would have greatly needed him to attend this outline and to assist me once more in my uncertainties. But since absence is the primal space of discourse, please accept that it is first and foremost to him I address myself tonight.
Le sujet que j'ai proposé : « Qu'est-ce qu'un auteur ?, il me faut, évidemment, le justifier un peu devant vous.
The subject I have proposed: "What Is an Author?" - I must, of course, justify it somewhat before you.
Si j'ai choisi de traiter cette question peut-être un peu étrange, c'est d'abord que je voulais faire une certaine critique de ce qu'il m'est arrivé autrefois d'écrire. Et revenir sur un certain nombre d'imprudences qu'il m'est arrivé de commettre. Dans Les Mots et les Choses, j'avais tenté d'analyser des masses verbales, des sortes de nappes discursives, qui n'étaient pas scandées par les unités habituelles du livre, de l'oeuvre et de l'auteur. Je parlais en général de l'« histoire naturelle, ou de l'« analyse des richesses, ou de l'« économie politique, mais non point d'ouvrages ou d'écrivains. Pourtant, tout au long de ce texte, j'ai utilisé naïvement, c'est-à-dire sauvagement, des noms d'auteurs. J'ai parlé de Buffon, de Cuvier, de Ricardo, etc., et j'ai laissé ces noms fonctionner dans une ambiguïté fort embarrassante. Si bien que deux sortes d'objections pouvaient être légitimement formulées, et l'ont été en effet. D'un côté, on m'a dit : vous ne décrivez pas comme il faut Buffon, ni l'ensemble de l'oeuvre de Buffon, et ce que vous dites sur Marx est dérisoirement insuffisant par rapport à la pensée de Marx. Ces objections étaient évidemment fondées, mais je ne pense pas qu'elles étaient tout à fait pertinentes par rapport à ce que je faisais; car le problème pour moi n'était pas de décrire Buffon ou Marx, ni de restituer ce qu'ils avaient dit ou voulu dire : je cherchais simplement à trouver les règles selon lesquelles ils avaient formé un certain nombre de concepts ou d'ensembles théoriques qu'on peut rencontrer dans leurs textes. On a fait aussi une autre objection : vous formez, m'a-t-on dit, des familles monstrueuses, vous rapprochez des noms aussi manifestement opposés que ceux de Buffon et de Linné, vous mettez Cuvier à côté de Darwin, et cela contre le jeu le plus visible des parentés et des ressemblances naturelles. Là encore, je dirais que l'objection ne me semble pas convenir, car je n'ai jamais cherché à faire un tableau généalogique des individualités spirituelles, je n'ai pas voulu constituer un daguerréotype intellectuel du savant ou du naturaliste du XVIIe et du XVIIIe siècle; je n'ai voulu former aucune famille, ni sainte ni perverse, j'ai cherché simplement - ce qui était beaucoup plus modeste - les conditions de fonctionnement de pratiques discursives spécifiques.
If I chose to address this perhaps somewhat unusual question, it was first because I wished to offer a certain critique of what I had previously written. To revisit certain imprudent statements I had made. In The Order of Things, I attempted to analyze verbal masses, types of discursive formations, which were not segmented by the customary units of the book, the work, or the author. I spoke generally of "natural history," the "analysis of wealth," or "political economy," rather than addressing specific works or writers. Yet throughout that text, I naively—indeed recklessly—employed authors' names. I discussed Buffon, Cuvier, Ricardo, etc., allowing these names to operate within a troubling ambiguity. As a result, two kinds of objections could legitimately be raised, and indeed were. On one hand, I was told: "You do not properly describe Buffon, nor the totality of Buffon's work, and what you say about Marx is laughably inadequate compared to his actual thought." These objections were certainly valid, yet I believe they missed the mark regarding my project; for my aim was not to describe Buffon or Marx, nor to reconstruct what they had said or intended. I sought simply to uncover the rules governing their formation of certain concepts or theoretical ensembles found in their texts. Another objection emerged: "You create monstrous groupings," I was told, "you juxtapose names as manifestly opposed as Buffon and Linnaeus, you place Cuvier alongside Darwin—against the most evident network of natural affinities and resemblances." Here too, I would argue the criticism misfires, for I never sought to construct genealogical trees of intellectual individualities, nor to produce an intellectual daguerreotype of the 17th or 18th-century scientist or naturalist. I did not intend to form any family—neither sacred nor perverse—but merely to trace (a far more modest task) the operational conditions of specific discursive practices.
Alors, me direz-vous, pourquoi avoir utilisé, dans Les Mots et les Choses, des noms d'auteurs ? Il fallait, ou bien n'en utiliser aucun, ou bien définir la manière dont vous vous en servez. Cette objection-là est, je crois, parfaitement justifiée : j'ai essayé d'en mesurer les implications et les conséquences dans un texte qui va paraître bientôt; j'essaie d'y donner statut à de grandes unités discursives comme celles qu'on appelle l'Histoire naturelle ou l'Économie politique; je me suis demandé selon quelles méthodes, quels instruments on peut les repérer, les scander, les analyser et les décrire. Voilà le premier volet d'un travail entrepris il y a quelques années, et qui est achevé maintenant.
"Then why," you might ask, "did you use authors' names in The Order of Things? You should have either avoided them entirely or defined your method of employing them." This objection is, I believe, entirely justified. I have tried to gauge its implications and consequences in a forthcoming text where I attempt to establish the status of major discursive unities such as Natural History or Political Economy. I have examined the methods and instruments through which we can identify, periodize, analyze, and describe them. This constitutes the first panel of work undertaken several years ago, now completed.
Mais une autre question se pose : celle de l'auteur - et c'est de celle-là que je voudrais vous entretenir maintenant. Cette notion d'auteur constitue le moment fort de l'individualisation dans l'histoire des idées, des connaissances, des littératures, dans l 'histoire de la philosophie aussi, et celle des sciences. Même aujourd'hui, quand on fait l'histoire d'un concept, ou d'un genre littéraire, ou d'un type de philosophie, je crois qu'on n'en considère pas moins de telles unités comme des scansions relativement faibles, secondes, et superposées par rapport à l'unité première, solide et fondamentale, qui est celle de l'auteur et de l'oeuvre.
But another question arises: that of the author—and it is this question I wish to address tonight. The notion of author constitutes the pivotal moment of individualization in the history of ideas, knowledge, literature, philosophy, and the sciences. Even today, when tracing the history of a concept, literary genre, or philosophical type, we still treat these unities as relatively weak, secondary segmentations superimposed upon the primary, solid, and fundamental unity of author-and-work.
Je laisserai de côté, au moins pour l'exposé de ce soir, l'analyse historico-sociologique du personnage de l'auteur. Comment l'auteur s'est individualisé dans une culture comme la nôtre, quel statut on lui a donné, à partir de quel moment, par exemple, on s'est mis à faire des recherches d'authenticité et d'attribution, dans quel système de valorisation l'auteur a été pris, à quel moment on a commencé à raconter la vie non plus des héros mais des auteurs, comment s'est instaurée cette catégorie fondamentale de la critique « l'homme-et-l'oeuvre, tout cela mériterait à coup sûr d'être analysé. Je voudrais pour l'instant envisager le seul rapport du texte à l'auteur, la manière dont le texte pointe vers cette figure qui lui est extérieure et antérieure, en apparence du moins.
I shall set aside—at least for tonight's presentation—the historical-sociological analysis of the author figure. How the author became individualized within our culture, what status was accorded to them, when practices of authenticity research and attribution began, within what system of valuation the author became enmeshed, when we shifted from narrating heroes' lives to authors' biographies, how this fundamental critical category of "the-man-and-his-work" became established—all these questions certainly merit analysis. For now, I wish to consider only the text's relationship to the author: how the text gestures toward this figure that is ostensibly external and prior to it.
Le thème dont je voudrais partir, j'en emprunte la formulation à Beckett : « Qu'importe qui parle, quelqu'un a dit qu'importe qui parle. » Dans cette indifférence, je crois qu'il faut reconnaître un des principes éthiques fondamentaux de l'écriture contemporaine. Je dis « éthique, parce que cette indifférence n'est pas tellement un trait caractérisant la manière dont on parle ou dont on écrit; elle est plutôt une sorte de règle immanente, sans cesse reprise, jamais tout à fait appliquée, un principe qui ne marque pas l'écriture comme résultat mais la domine comme pratique. Cette règle est trop connue pour qu'il soit besoin de l'analyser longtemps; qu'il suffise ici de la spécifier par deux de ses grands thèmes. On peut dire d'abord que l'écriture d'aujourd'hui s'est affranchie du thème de l'expression : elle n'est référée qu'à elle-même, et pourtant, elle n'est pas prise dans la forme de l'intériorité; elle s'identifie à sa propre extériorité déployée. Ce qui veut dire qu'elle est un jeu de signes ordonné moins à son contenu signifié qu'à la nature même du signifiant; mais aussi que cette régularité de l'écriture est toujours expérimentée du côté de ses limites; elle est toujours en train de transgresser et d'inverser cette régularité qu'elle accepte et dont elle joue; l'écriture se déploie comme un jeu qui va infailliblement au-delà de ses règles, et passe ainsi au-dehors. Dans l'écriture, il n'y va pas de la manifestation ou de l'exaltation du geste d'écrire; il ne s'agit pas de l'épinglage d'un sujet dans un langage; il est question de l'ouverture d'un espace où le sujet écrivant ne cesse de disparaître.
My starting point borrows its formulation from Beckett: "What does it matter who is speaking, someone said what does it matter who is speaking." In this indifference, I believe we must recognize one of the fundamental ethical principles of contemporary writing. I say "ethical" because this indifference characterizes not so much the manner of speaking or writing, but rather an immanent rule—constantly invoked yet never fully applied—a principle that governs writing as practice rather than marking it as product. This rule is too familiar to require lengthy analysis; let me simply specify it through two major themes. First, we might say that today's writing has liberated itself from the theme of expression: it refers only to itself, yet is not ensnared in the form of interiority. Writing identifies with its own exteriorized unfolding. This means it operates as a play of signs ordered less by their signified content than by the very nature of the signifier. Moreover, writing's regularity is always experienced at its limits: it perpetually transgresses and reverses the very rules it accepts and employs. Writing unfolds as a game that inevitably exceeds its own rules, thereby moving beyond them. In writing, we are not dealing with the manifestation or exaltation of the act of writing, nor with pinning a subject to language. Rather, it concerns the opening of a space where the writing subject ceaselessly disappears.
Le second thème est encore plus familier; c'est la parenté de l'écriture à la mort. Ce lien renverse un thème millénaire; le récit, ou l'épopée des Grecs, était destiné à perpétuer l'immortalité du héros, et si le héros acceptait de mourir jeune, c'était pour que sa vie, consacrée ainsi, et magnifiée par la mort, passe à l'immortalité; le récit rachetait cette mort acceptée. D'une autre façon, le récit arabe - je pense aux Mille et Une Nuits - avait aussi pour motivation, pour thème et prétexte, de ne pas mourir : on parlait, on racontait jusqu'au petit matin pour écarter la mort, pour repousser cette échéance qui devait fermer la bouche du narrateur. Le récit de Shéhérazade, c'est l'envers acharné du meurtre, c'est l'effort de toutes les nuits pour arriver à maintenir la mort hors du cercle de l'existence. Ce thème du récit ou de l'écriture faits pour conjurer la mort, notre culture l'a métamorphosé; l'écriture est maintenant liée au sacrifice, au sacrifice même de la vie; effacement volontaire qui n'a pas à être représenté dans les livres, puisqu'il est accompli dans l'existence même de l'écrivain. L'oeuvre qui avait le devoir d'apporter l'immortalité a reçu maintenant le droit de tuer, d'être meurtrière de son auteur. Voyez Flaubert, Proust, Kafka. Mais il y a autre chose : ce rapport de l'écriture à la mort se manifeste aussi dans l'effacement des caractères individuels du sujet écrivant; par toutes les chicanes qu'il établit entre lui et ce qu'il écrit, le sujet écrivant déroute tous les signes de son individualité particulière; la marque de l'écrivain n'est plus que la singularité de son absence; il lui faut tenir le rôle du mort dans le jeu de l'écriture. Tout cela est connu; et il y a beau temps que la critique et la philosophie ont pris acte de cette disparition ou de cette mort de l'auteur.
The second theme is even more familiar: the kinship between writing and death. This connection overturns a millennial tradition. The narrative or epic of the Greeks was intended to perpetuate the hero's immortality, and if the hero accepted dying young, it was so that his life, thus consecrated and magnified by death, might pass into immortality; the narrative redeemed this accepted death. In another way, the Arabic narrative—I am thinking of The Thousand and One Nights—also had as its motivation, theme, and pretext the refusal to die: one spoke, one told stories until dawn to ward off death, to postpone the moment that would close the narrator's mouth. The tale of Scheherazade is the relentless inversion of murder; it is the effort of every night to keep death outside the circle of existence. Our culture has transformed this theme of narrative or writing as a means to conjure death; writing is now linked to sacrifice, even to the sacrifice of life itself—a voluntary effacement that need not be represented in books, since it is accomplished in the very existence of the writer. The work that once had the duty to bestow immortality now has the right to kill, to be the murderer of its author. Consider Flaubert, Proust, Kafka. But there is more: this relationship of writing to death also manifests in the effacement of the writing subject's individual characteristics; through all the obstacles he establishes between himself and what he writes, the writing subject thwarts all signs of his particular individuality; the writer's mark is reduced to the singularity of his absence; he must assume the role of the dead man in the game of writing. All this is well known; criticism and philosophy long ago acknowledged this disappearance or death of the author.
Je ne suis pas sûr, cependant, qu'on ait tiré rigoureusement toutes les conséquences requises par ce constat, ni qu'on ait pris avec exactitude la mesure de l'événement. Plus précisément, il me semble qu'un certain nombre de notions qui sont aujourd'hui destinées à se substituer au privilège de l'auteur le bloquent, en fait, et esquivent ce qui devrait être dégagé. Je prendrai simplement deux de ces notions qui sont, je crois, aujourd'hui, singulièrement importantes.
I am not certain, however, that all the necessary consequences of this observation have been rigorously drawn, nor that the full measure of this event has been accurately taken. More precisely, it seems to me that certain notions intended to replace the author's privilege in fact obstruct it and evade what should be brought to light. I will focus on two of these notions that are, I believe, particularly significant today.
La notion d'oeuvre, d'abord. On dit, en effet (et c'est encore une thèse bien familière), que le propre de la critique n'est pas de dégager les rapports de l'oeuvre à l'auteur, ni de vouloir reconstituer à travers des textes une pensée ou une expérience; elle doit plutôt analyser l'oeuvre dans sa structure, dans son architecture, dans sa forme intrinsèque et dans le jeu de ses relations internes. Or il faut aussitôt poser un problème : « Qu'est-ce qu'une oeuvre ? qu'est-ce donc que cette curieuse unité qu'on désigne du nom d'oeuvre ? de quels éléments est-elle composée ? Une oeuvre, n'est-ce pas ce qu'a écrit celui qui est un auteur ? » On voit les difficultés surgir. Si un individu n'était pas un auteur, est-ce qu'on pourrait dire que ce qu'il a écrit, ou dit, ce qu'il a laissé dans ses papiers, ce qu'on a pu rapporter de ses propos, pourrait être appelé une « oeuvre » ? Tant que Sade n'a pas été un auteur, qu'étaient donc ses papiers ? Des rouleaux de papier sur lesquels, à l'infini, pendant ses journées de prison, il déroulait ses fantasmes.
First, the notion of the work. Indeed, it is often said (and this remains a familiar thesis) that the proper task of criticism is not to uncover the relations between the work and the author, nor to reconstruct through texts a thought or an experience; it should rather analyze the work in its structure, its architecture, its intrinsic form, and the play of its internal relations. Yet we must immediately pose a problem: "What is a work? What is this curious unity we designate by the name of work? Of what elements is it composed? Is a work not simply what has been written by someone who is an author?" The difficulties become apparent. If an individual were not an author, could we say that what he wrote, or said, what he left among his papers, what has been recorded of his remarks, constitutes a "work"? Before Sade became an author, what were his papers? Rolls of parchment on which, endlessly, during his days in prison, he unspooled his fantasies.
Mais supposons qu'on ait affaire à un auteur : est-ce que tout ce qu'il a écrit ou dit, tout ce qu'il a laissé derrière lui fait partie de son oeuvre ? Problème à la fois théorique et technique. Quand on entreprend de publier, par exemple, les oeuvres de Nietzsche, où faut-il s'arrêter ? Il faut tout publier, bien sûr, mais que veut dire ce « tout » ? Tout ce que Nietzsche a publié lui-même, c'est entendu. Les brouillons de ses oeuvres ? Évidemment. Les projets d'aphorismes ? Oui. Les ratures également, les notes au bas des carnets ? Oui. Mais quand, à l'intérieur d'un carnet rempli d'aphorismes, on trouve une référence, l'indication d'un rendez-vous ou d'une adresse, une note de blanchisserie : oeuvre, ou pas oeuvre ? Mais pourquoi pas ? Et cela indéfiniment. Parmi les millions de traces laissées par quelqu'un après sa mort, comment peut-on définir une oeuvre ? La théorie de l'oeuvre n'existe pas, et ceux qui, ingénument, entreprennent d'éditer des oeuvres manquent d'une telle théorie et leur travail empirique s'en trouve bien vite paralysé. Et on pourrait continuer : est-ce qu'on peut dire que Les Mille et Une Nuits constituent une oeuvre ? Et les Stromates * de Clément d'Alexandrie ou les Vies ** de Diogène Laërce ?
But suppose we are dealing with an author: does everything he wrote or said, everything he left behind, belong to his work? This is both a theoretical and technical problem. When undertaking to publish, for example, Nietzsche's works, where should one stop? One must publish everything, of course—but what does "everything" mean? Everything Nietzsche himself published, certainly. The drafts of his works? Obviously. His aphorism projects? Yes. The cross-outs and marginal notes in his notebooks? Yes. But when, within a notebook filled with aphorisms, one finds a reference, an appointment reminder, an address, or a laundry note: is that part of the work? Why not? And so on indefinitely. Among the millions of traces left by someone after their death, how can a work be defined? A theory of the work does not exist, and those who naively undertake to edit works lack such a theory, their empirical labor quickly paralyzed. We might press further: can we say that The Thousand and One Nights constitutes a work? What of Clement of Alexandria's Stromateis or Diogenes Laërtius's Lives?
* Clément d'Alexandrie, Les Stromates, Stromate I (trad. M. Caster), Paris, Éd. du Cerf, coll. « Sources chrétiennes, no 30, 1951; Stromate II (trad. C. Mondésert), ibid., no 38, 1954; Stromate V (trad. P. Voulet), ibid., no 278, 1981.
* Clement of Alexandria, Stromateis, Stromateus I (trans. M. Caster), Paris, Éd. du Cerf, coll. "Sources chrétiennes," no. 30, 1951; Stromateus II (trans. C. Mondésert), ibid., no. 38, 1954; Stromateus V (trans. P. Voulet), ibid., no. 278, 1981.
** Diogène Laërce, De vita et moribus philosophorum, Lyon, A. Vicentium, 1556 (Vies, Doctrines et Sentences des philosophes illustres, trad. R. Genaille, Paris, Classiques Garnier, 1933, 2 vol.).
** Diogenes Laërtius, De vita et moribus philosophorum, Lyon, A. Vicentium, 1556 (Lives, Teachings, and Sayings of Illustrious Philosophers, trans. R. Genaille, Paris, Classiques Garnier, 1933, 2 vols.).
On aperçoit quel foisonnement de questions se pose à propos de cette notion d'oeuvre. De sorte qu'il est insuffisant d'affirmer : passons-nous de l'écrivain, passons-nous de l'auteur, et allons étudier, en elle-même, l'oeuvre. Le mot« oeuvre » et l'unité qu'il désigne sont probablement aussi problématiques que l'individualité de l'auteur.
We see the proliferation of questions raised by this notion of the work. Thus, it is insufficient to declare: let us bypass the writer, let us bypass the author, and let us study the work itself. The word "work" and the unity it designates are likely as problematic as the author's individuality.
Une autre notion, je crois, bloque le constat de disparition de l'auteur et retient en quelque sorte la pensée au bord de cet effacement; avec subtilité, elle préserve encore l'existence de l'auteur. C'est la notion d'écriture. En toute rigueur, elle devrait permettre non seulement de se passer de la référence à l'auteur, mais de donner statut à son absence nouvelle. Dans le statut qu'on donne actuellement à la notion d'écriture, il n'est question, en effet, ni du geste d'écrire ni de la marque (symptôme ou signe) de ce qu'aurait voulu dire quelqu'un; on s'efforce avec une remarquable profondeur de penser la condition en général de tout texte, la condition à la fois de l'espace où il se disperse et du temps où il se déploie.
Another notion, I believe, blocks the acknowledgment of the author's disappearance and holds thought at the threshold of this effacement; subtly, it still preserves the author's existence. This is the notion of writing. Strictly speaking, it should allow us not only to dispense with reference to the author but to situate his newfound absence. In the current status given to the concept of writing, there is no question of either the act of writing or the mark (as symptom or sign) of what someone might have meant; with remarkable depth, one strives to think the general condition of every text, the condition of both the space in which it disperses and the time through which it unfolds.
Je me demande si, réduite parfois à un usage courant, cette notion ne transpose pas, dans un anonymat transcendantal, les caractères empiriques de l'auteur. Il arrive qu'on se contente d'effacer les marques trop visibles de l'empiricité de l'auteur en faisant jouer, l'une parallèlement à l'autre, l'une contre l'autre, deux manières de la caractériser : la modalité critique et la modalité religieuse. En effet, prêter à l'écriture un statut originaire, n'est-ce pas une manière de retraduire en termes transcendantaux, d'une part, l'affirmation théologique de son caractère sacré, et, d'autre part, l'affirmation critique de son caractère créateur ? Admettre que l'écriture est en quelque sorte, par l'histoire même qu'elle a rendue possible, soumise à l'épreuve de l'oubli et de la répression, est-ce que ce n'est pas représenter en termes transcendantaux le principe religieux du sens caché(avec la nécessité d'interpréter) et le principe critique des significations implicites, des déterminations silencieuses, des contenus obscurs (avec la nécessité de commenter) ? Enfin, penser l'écriture comme absence, est-ce que ce n'est pas tout simplement répéter en termes transcendantaux le principe religieux de la tradition à la fois inaltérable et jamais remplie, et le principe esthétique de la survie de l'oeuvre, de son maintien par-delà la mort, et de son excès énigmatique par rapport à l'auteur ?
I wonder whether this notion, sometimes reduced to common usage, does not transpose the empirical characteristics of the author into a transcendental anonymity. At times, we content ourselves with erasing the overly visible marks of the author's empirical being by deploying – parallel to each other or against each other – two modes of characterization: the critical modality and the religious modality. Indeed, to attribute an originary status to writing – is this not a way of translating into transcendental terms, on the one hand, the theological affirmation of its sacred character, and on the other, the critical affirmation of its creative character? To admit that writing is, in a sense, through the very history it has made possible, subjected to the test of oblivion and repression – does this not represent in transcendental terms the religious principle of hidden meaning (with the necessity of interpretation) and the critical principle of implicit significations, silent determinations, and obscured contents (with the necessity of commentary)? Finally, to conceive of writing as absence – is this not simply to repeat in transcendental terms the religious principle of a tradition both unalterable and never fulfilled, and the aesthetic principle of the work's survival, its endurance beyond death, and its enigmatic excess over the author?
Je pense donc qu'un tel usage de la notion d'écriture risque de maintenir les privilèges de l'auteur sous la sauvegarde de l'a priori : il fait subsister, dans la lumière grise de la neutralisation, le jeu des représentations qui ont formé une certaine image de l'auteur. La disparition de l'auteur, qui depuis Mallarmé est un événement qui ne cesse pas, se trouve soumise au verrouillage transcendantal. N'y a-t-il pas actuellement une ligne de partage importante entre ceux qui croient pouvoir encore penser les ruptures d'aujourd'hui dans la tradition historico-transcendantale du XIXe siècle et ceux qui s'efforcent de s'en affranchir définitivement ?
Thus, I believe that such a use of the notion of writing risks preserving the privileges of the author under the safeguard of the a priori: it perpetuates, in the gray light of neutralization, the interplay of representations that formed a certain image of the author. The disappearance of the author – an unceasing event since Mallarmé – finds itself subjected to transcendental lockage. Is there not today a significant dividing line between those who believe they can still conceptualize today's ruptures within the historico-transcendental tradition of the 19th century, and those who strive to free themselves definitively from it?
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Mais il ne suffit pas, évidemment, de répéter comme affirmation vide que l'auteur a disparu. De même, il ne suffit pas de répéter indéfiniment que Dieu et l'homme sont morts d'une mort conjointe. Ce qu'il faudrait faire, c'est repérer l'espace ainsi laissé vide par la disparition de l'auteur, suivre de l'oeil la répartition des lacunes et des failles, et guetter les emplacements, les fonctions libres que cette disparition fait apparaître.
But clearly, it is insufficient to repeat as an empty assertion that the author has disappeared. Similarly, it is not enough to endlessly reiterate that God and man have died a joint death. What must be done is to locate the space left vacant by the author's disappearance, to trace with one's gaze the distribution of gaps and fissures, and to watch for the openings and free functions that this disappearance reveals.
Je voudrais d'abord évoquer en peu de mots les problèmes posés par l'usage du nom d'auteur. Qu'est-ce que c'est qu'un nom d'auteur ? Et comment fonctionne-t-il ? Bien éloigné de vous donner une solution, j'indiquerai seulement quelques-unes des difficultés qu'il présente.
I would first like to briefly evoke the problems posed by the use of the author's name. What is an author's name? How does it function? Far from offering you a solution, I will only indicate some of the difficulties it presents.
Le nom d'auteur est un nom propre; il pose les mêmes problèmes que lui. (Je me réfère ici, parmi différentes analyses, à celles de Searle *.) Il n'est pas possible de faire du nom propre, évidemment, une référence pure et simple. Le nom propre (et le nom d'auteur également) a d'autres fonctions qu'indicatrices. Il est plus qu'une indication, un geste, un doigt pointé vers quelqu'un; dans une certaine mesure, c'est l'équivalent d'une description. Quand on dit « Aristote, on emploie un mot qui est l'équivalent d'une description ou d'une série de descriptions définies, du genre de : « l'auteur des Analytiques **, ou : « le fondateur de l'ontologie, etc.
The author's name is a proper name; it poses the same problems as the latter. (Here I refer to Searle's analyses among others.*) Obviously, the proper name cannot be considered a pure and simple reference. The proper name (and the author's name as well) has functions other than indication. It is more than an indication, a gesture, a finger pointed at someone; to some extent, it is equivalent to a description. When we say "Aristotle," we use a word that is equivalent to a description or a series of definite descriptions, such as "the author of the Analytics**," or "the founder of ontology," etc.
* Searle (J.R.), Speech Acts. An Essay in the Philosophy of Language, Cambridge, Cambridge University Press, 1969 (Les Actes de langage, trad. H. Panchard, Paris, Hermann, coll. « Savoir, 1972).
* Searle (J.R.), Speech Acts. An Essay in the Philosophy of Language, Cambridge, Cambridge University Press, 1969 (Les Actes de langage, trans. H. Panchard, Paris, Hermann, coll. "Savoir," 1972).
** Aristote, Les Premiers Analytiques (trad. J. Tricot), in Organon, Paris, Vrin, t. III, 1947. Les Seconds Analytiques (trad. J. Tricot), ibid., t. IV, 1947.
** Aristotle, Prior Analytics (trans. J. Tricot), in Organon, Paris, Vrin, vol. III, 1947. Posterior Analytics (trans. J. Tricot), ibid., vol. IV, 1947.
Mais on ne peut pas s'en tenir là; un nom propre n'a pas purement et simplement une signification; quand on découvre que Rimbaud n'a pas écrit La Chasse spirituelle, on ne peut pas prétendre que ce nom propre ou ce nom d'auteur ait changé de sens. Le nom propre et le nom d'auteur se trouvent situés entre ces deux pôles de la description et de la désignation; ils ont à coup sûr un certain lien avec ce qu'ils nomment, mais ni tout à fait sur le mode de la désignation, ni tout à fait sur le mode de la description : lien spécifique. Cependant - et c'est là qu'apparaissent les difficultés particulières du nom d'auteur -, le lien du nom propre avec l'individu nommé et le lien du nom d'auteur avec ce qu'il nomme ne sont pas isomorphes et ne fonctionnent pas de la même façon. Voici quelques-unes de ces différences.
But we cannot stop there; a proper name does not have purely and simply a signification. When we discover that Rimbaud did not write La Chasse spirituelle, we cannot claim that this proper name or author's name has changed its meaning. The proper name and the author's name are situated between these two poles of description and designation; they certainly maintain a certain relation to what they name, but neither entirely in the mode of designation nor entirely in the mode of description: a specific relation. However – and here we encounter the particular difficulties of the author's name – the relation of the proper name to the individual named and the relation of the author's name to what it names are not isomorphic and do not function in the same way. Here are some of these differences.
Si je m'aperçois, par exemple, que Pierre Dupont n'a pas les yeux bleus, ou n'est pas né à Paris, ou n'est pas médecin, etc., il n'en reste pas moins que ce nom, Pierre Dupont, continuera toujours à se référer à la même personne; le lien de désignation ne sera pas modifié pour autant. En revanche, les problèmes posés par le nom d'auteur sont beaucoup plus complexes : si je découvre que Shakespeare n'est pas né dans la maison qu'on visite aujourd'hui, voilà une modification qui, évidemment, ne va pas altérer le fonctionnement du nom d'auteur; mais si on démontrait que Shakespeare n'a pas écrit les Sonnets qui passent pour les siens, voilà un changement d'un autre type : il ne laisse pas indifférent le fonctionnement du nom d'auteur. Et si on prouvait que Shakespeare a écrit l'Organon * de Bacon tout simplement parce que c'est le même auteur qui a écrit les oeuvres de Bacon et celles de Shakespeare, voilà un troisième type de changement qui modifie entièrement le fonctionnement du nom d'auteur. Le nom d'auteur n'est donc pas exactement un nom propre comme les autres.
If I discover, for example, that Pierre Dupont does not have blue eyes, was not born in Paris, or is not a doctor, etc., the name Pierre Dupont will nevertheless always refer to the same person; the designative link will remain unaltered. In contrast, the problems posed by the author's name are far more complex: if I discover that Shakespeare was not born in the house we visit today, this modification will obviously not affect the functioning of the author's name; but if it were demonstrated that Shakespeare did not write the Sonnets attributed to him, this would constitute a different type of change – one that does not leave the functioning of the author's name untouched. And if it were proven that Shakespeare wrote Bacon's Organon* simply because the same author wrote both Bacon's works and Shakespeare's, this third type of change would entirely modify the functioning of the author's name. Thus, the author's name is not exactly a proper name like others.
Bien d'autres faits signalent la singularité paradoxale du nom d'auteur. Ce n'est point la même chose de dire que Pierre Dupont n'existe pas et de dire qu'Homère ou Hermès Trismégiste n'ont pas existé; dans un cas, on veut dire que personne ne porte le nom de Pierre Dupont; dans l'autre, que plusieurs ont été confondus sous un seul nom ou que l'auteur véritable n'a aucun des traits rapportés traditionnellement au personnage d'Homère ou d'Hermès. Ce n'est point non plus la même chose de dire que Pierre Dupont n'est pas le vrai nom de X, mais bien Jacques Durand, et de dire que Stendhal s'appelait Henri Beyle. On pourrait aussi s'interroger sur le sens et le fonctionnement d'une proposition comme « Bourbaki, c'est untel, untel, etc. » et « Victor Eremita, Climacus, Anticlimacus, Frater Taciturnus, Constantin Constantius, c'est Kierkegaard ».
Many other facts signal the paradoxical singularity of the author's name. It is not the same thing to say that Pierre Dupont does not exist and to say that Homer or Hermes Trismegistus never existed; in the former case, we mean that no one bears the name Pierre Dupont; in the latter, that several individuals were conflated under a single name or that the true author possessed none of the traits traditionally ascribed to the figure of Homer or Hermes. Nor is it the same to say that Pierre Dupont is not X's real name but rather Jacques Durand, and to say that Stendhal's name was Henri Beyle. One might also question the meaning and functioning of propositions like "Bourbaki is so-and-so, so-and-so, etc." and "Victor Eremita, Climacus, Anticlimacus, Frater Taciturnus, Constantin Constantius – these are Kierkegaard."
* Bacon (F.), Novum Organum Scientiarum, Londres, J. Billium, 1620 (Novum Organum, trad. M. Malherbe et J.-M. Pousseur, Paris, P.U.F., coll.« Épiméthée, 1986).
* Bacon (F.), Novum Organum Scientiarum, London, J. Billium, 1620 (Novum Organum, trans. M. Malherbe and J.-M. Pousseur, Paris, P.U.F., coll. "Épiméthée," 1986).
Ces différences tiennent peut-être au fait suivant : un nom d'auteur n'est pas simplement un élément dans un discours (qui peut être sujet ou complément, qui peut être remplacé par un pronom, etc.); il exerce par rapport aux discours un certain rôle : il assure une fonction classificatoire; un tel nom permet de regrouper un certain nombre de textes, de les délimiter, d'en exclure quelques-uns, de les opposer à d'autres. En outre, il effectue une mise en rapport des textes entre eux; Hermès Trismégiste n'existait pas, Hippocrate non plus - au sens où l'on pourrait dire que Balzac existe -, mais que plusieurs textes aient été placés sous un même nom indique qu'on établissait entre eux un rapport d'homogénéité ou de filiation, ou d'authentification des uns par les autres, ou d'explication réciproque, ou d'utilisation concomitante. Enfin, le nom d'auteur fonctionne pour caractériser un certain mode d'être du discours : le fait, pour un discours, d'avoir un nom d'auteur, le fait que l'on puisse dire « ceci a été écrit par un tel, ou « un tel en est l'auteur, indique que ce discours n'est pas une parole quotidienne, indifférente, une parole qui s'en va, qui flotte et passe, une parole immédiatement consommable, mais qu'il s'agit d'une parole qui doit être reçue sur un certain mode et qui doit, dans une culture donnée, recevoir un certain statut.
These differences may stem from the following fact: an author’s name is not merely an element within discourse (which could serve as a subject or object, be replaced by a pronoun, etc.); it performs a specific role in relation to discourse: it serves a classificatory function. Such a name allows for the grouping of certain texts, their demarcation, the exclusion of some, and their opposition to others. Moreover, it establishes relationships among texts. Hermes Trismegistus did not exist, nor did Hippocrates — in the sense that one might say Balzac existed — yet the attribution of multiple texts to a single name implies that a relationship of homogeneity, filiation, mutual authentication, reciprocal explanation, or concomitant usage was established among them. Finally, the author’s name functions to characterize a particular mode of being for discourse: the fact that a discourse has an author’s name, that one can say "this was written by so-and-so" or "so-and-so is its author," indicates that this discourse is not everyday, indifferent speech — ephemeral, floating, and transient, immediately consumable — but rather a speech act that must be received in a certain manner and accorded a specific status within a given culture.
On en arriverait finalement à l'idée que le nom d'auteur ne va pas comme le nom propre de l'intérieur d'un discours à l'individu réel et extérieur qui l'a produit, mais qu'il court, en quelque sorte, à la limite des textes, qu'il les découpe, qu'il en suit les arêtes, qu'il en manifeste le mode d'être ou, du moins, qu'il le caractérise. Il manifeste l'événement d'un certain ensemble de discours, et il se réfère au statut de ce discours à l'intérieur d'une société et à l'intérieur d'une culture. Le nom d'auteur n'est pas situé dans l'état civil des hommes, il n'est pas non plus situé dans la fiction de l'oeuvre, il est situé dans la rupture qui instaure un certain groupe de discours et son mode d'être singulier. On pourrait dire, par conséquent, qu'il y a dans une civilisation comme la nôtre un certain nombre de discours qui sont pourvus de la fonction « auteur, tandis que d'autres en sont dépourvus. Une lettre privée peut bien avoir un signataire, elle n'a pas d'auteur; un contrat peut bien avoir un garant, il n'a pas d'auteur. Un texte anonyme que l'on lit dans la rue sur un mur aura un rédacteur, il n'aura pas un auteur. La fonction auteur est donc caractéristique du mode d'existence, de circulation et de fonctionnement de certains discours à l'intérieur d'une société.
We might ultimately arrive at the idea that the author’s name does not move from within a discourse toward the real, external individual who produced it, but rather traverses, as it were, the boundaries of texts, carving them out, tracing their contours, and manifesting their mode of being, or at least characterizing it. It signals the event of a particular ensemble of discourses and refers to the status of that discourse within a society and culture. The author’s name is not situated in the civil registry of individuals, nor in the fiction of the work; it is located in the rupture that establishes a specific group of discourses and their singular mode of being. We might say, therefore, that in a civilization like ours, there exists a certain number of discourses endowed with the "author" function, while others lack it. A private letter may have a signatory, but it does not have an author; a contract may have a guarantor, but not an author. An anonymous text read on a street wall has a scribe but not an author. The author-function is thus characteristic of the mode of existence, circulation, and operation of certain discourses within a society.
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Il faudrait maintenant analyser cette fonction « auteur ». Dans notre culture, comment se caractérise un discours porteur de la fonction auteur ? En quoi s'oppose-t-il aux autres discours ? Je crois qu'on peut, si on considère seulement l'auteur d'un livre ou d'un texte, lui reconnaître quatre caractères différents.
We must now analyze this "author" function. How is discourse that bears the author function characterized in our culture? How does it differ from other discourses? I believe that if we consider the author of a book or text alone, we can identify four distinct traits.
Ils sont d'abord objets d'appropriation; la forme de propriété dont ils relèvent est d'un type assez particulier; elle a été codifiée voilà un certain nombre d'années maintenant. Il faut remarquer que cette propriété a été historiquement seconde, par rapport à ce qu'on pourrait appeler l'appropriation pénale. Les textes, les livres, les discours ont commencé à avoir réellement des auteurs (autres que des personnages mythiques, autres que de grandes figures sacralisées et sacralisantes) dans la mesure où l'auteur pouvait être puni, c'est-à-dire dans la mesure où les discours pouvaient être transgressifs. Le discours, dans notre culture (et dans bien d'autres sans doute), n'était pas, à l'origine, un produit, une chose, un bien; c'était essentiellement un acte - un acte qui était placé dans le champ bipolaire du sacré et du profane, du licite et de l'illicite, du religieux et du blasphématoire. Il a été historiquement un geste chargé de risques avant d'être un bien pris dans un circuit de propriétés. Et lorsqu'on a instauré un régime de propriété pour les textes, lorsqu'on a édicté des règles strictes sur les droits d'auteur, sur les rapports auteurs-éditeurs, sur les droits de reproduction, etc. - c'est-à-dire à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle c'est à ce moment-là que la possibilité de transgression qui appartenait à l'acte d'écrire a pris de plus en plus l'allure d'un impératif propre à la littérature. Comme si l'auteur, à partir du moment où il a été placé dans le système de propriété qui caractérise notre société, compensait le statut qu'il recevait ainsi en retrouvant le vieux champ bipolaire du discours, en pratiquant systématiquement la transgression, en restaurant le danger d'une écriture à laquelle d'un autre côté on garantissait les bénéfices de la propriété.
First, they are objects of appropriation. The form of property to which they belong is rather particular; it was codified some time ago. It should be noted that this property was historically secondary to what might be called penal appropriation. Texts, books, and discourses began to have real authors (other than mythical figures or great sacralized and sacralizing personages) to the extent that the author could be punished — that is, to the extent that discourses could be transgressive. In our culture (and doubtless in many others), discourse was not originally a product, a thing, or a commodity; it was essentially an act — an act situated in the bipolar field of the sacred and the profane, the licit and the illicit, the religious and the blasphemous. Historically, it was a gesture fraught with risks before becoming a commodity ensnared in circuits of ownership. When a regime of property was instituted for texts — when strict rules concerning authorial rights, author-publisher relations, reproduction rights, etc., were established at the end of the 18th and beginning of the 19th century — it was at this very moment that the possibility of transgression inherent in the act of writing increasingly assumed the appearance of a literary imperative. As if the author, once situated within the proprietary system characterizing our society, compensated for the status thus conferred by reclaiming the ancient bipolar field of discourse, engaging in systematic transgression, and reviving the peril of a writing whose material benefits were otherwise guaranteed.
D'autre part, la fonction-auteur ne s'exerce pas d'une façon universelle et constante sur tous les discours. Dans notre civilisation, ce ne sont pas toujours les mêmes textes qui ont demandé à recevoir une attribution. Il y eut un temps où ces textes qu'aujourd'hui nous appellerions « littéraires » (récits, contes, épopées, tragédies, comédies) étaient reçus, mis en circulation, valorisés sans que soit posée la question de leur auteur; leur anonymat ne faisait pas difficulté, leur ancienneté, vraie ou supposée, leur était une garantie suffisante. En revanche, les textes que nous dirions maintenant scientifiques, concernant la cosmologie et le ciel, la médecine et les maladies, les sciences naturelles ou la géographie, n'étaient reçus au Moyen Âge, et ne portaient une valeur de vérité, qu'à la condition d'être marqués du nom de leur auteur. « Hippocrate a dit, « Pline raconte » n'étaient pas au juste les formules d'un argument d'autorité; c'étaient les indices dont étaient marqués des discours destinés à être reçus comme prouvés. Un chiasme s'est produit au XVIIe, OU au XVIIIe siècle; on a commencé à recevoir les discours scientifiques pour eux-mêmes, dans l'anonymat d'une vérité établie ou toujours à nouveau démontrable; c'est leur appartenance à un ensemble systématique qui leur donne garantie, et non point la référence à l'individu qui les a produits. La fonction-auteur s'efface, le nom de l'inventeur ne servant tout au plus qu'à baptiser un théorème, une proposition, un effet remarquable, une propriété, un corps, un ensemble d'éléments, un syndrome pathologique. Mais les discours « littéraires »ne peuvent plus être reçus que dotés de la fonction auteur : à tout texte de poésie ou de fiction on demandera d'où il vient, qui l'a écrit, à quelle date, en quelles circonstances ou à partir de quel projet. Le sens qu'on lui accorde, le statut ou la valeur qu'on lui reconnaît dépendent de la manière dont on répond à ces questions. Et si, par suite d'un accident ou d'une volonté explicite de l'auteur, il nous parvient dans l'anonymat, le jeu est aussitôt de retrouver l'auteur. L'anonymat littéraire ne nous est pas supportable; nous ne l'acceptons qu'à titre d'énigme. La fonction auteur joue à plein de nos jours pour les oeuvres littéraires. (Bien sûr, il faudrait nuancer tout cela : la critique a commencé, depuis un certain temps, à traiter les oeuvres selon leur genre et leur type, d'après les éléments récurrents qui y figurent, selon leurs variations propres autour d'un invariant qui n'est plus le créateur individuel. De même, si la référence à l'auteur n'est plus guère en mathématiques qu'une manière de nommer des théorèmes ou des ensembles de propositions, en biologie et en médecine, l'indication de l'auteur, et de la date de son travail, joue un rôle assez différent : ce n'est pas simplement une manière d'indiquer la source, mais de donner un certain indice de « fiabilité » en rapport avec les techniques et les objets d'expérience utilisés à cette époque-là et dans tel laboratoire.)
On the other hand, the author-function does not operate universally or consistently across all discourses. In our civilization, the same texts have not always required attribution. There was a time when what we now call "literary" texts (narratives, tales, epics, tragedies, comedies) were received, circulated, and valorized without raising the question of their author. Their anonymity posed no difficulty, as their antiquity – whether real or presumed – provided sufficient guarantee. Conversely, texts we would now classify as scientific – concerning cosmology and the heavens, medicine and diseases, natural sciences or geography – were accepted in the Middle Ages, and carried truth-value, only when bearing their author's name. Phrases like "Hippocrates said" or "Pliny recounts" were not merely appeals to authority; they marked discourses meant to be received as proven. A chiasmus occurred in the seventeenth or eighteenth century: scientific discourses began to be accepted on their own terms, through the anonymity of an established or perpetually demonstrable truth. Their guarantee came from belonging to a systematic whole rather than referencing the individual who produced them. The author-function faded, with the inventor's name serving at most to christen a theorem, proposition, notable effect, property, body, set of elements, or pathological syndrome. Meanwhile, "literary" discourses could no longer be received unless endowed with the author-function: every poetic or fictional text was required to declare its origin – who wrote it, when, under what circumstances, or according to what design. The meaning accorded to it, the status or value recognized in it, depended on how these questions were answered. Should such a text reach us anonymously – whether by accident or the author's explicit will – the immediate game becomes recovering its author. Literary anonymity is intolerable to us; we accept it only as an enigma. Today, the author-function operates fully for literary works. (Of course, nuances are required: criticism has long treated works according to genre and type, through recurring elements and variations around invariants beyond the individual creator. Similarly, while mathematical references to authors now mainly name theorems or proposition sets, in biology and medicine, citing an author and their work's date serves differently: not merely indicating a source but providing an indicator of "reliability" tied to the techniques and experimental objects of a specific era and laboratory.)
Troisième caractère de cette fonction-auteur. Elle ne se forme pas spontanément comme l'attribution d'un discours à un individu. Elle est le résultat d'une opération complexe qui construit un certain être de raison qu'on appelle l'auteur. Sans doute, à cet être de raison, on essaie de donner un statut réaliste : ce serait, dans l'individu, une instance « profonde, un pouvoir « créateur, un « projet, le lieu originaire de l'écriture. Mais en fait, ce qui dans l'individu est désigné comme auteur (ou ce qui fait d'un individu un auteur) n'est que la projection, dans des termes toujours plus ou moins psychologisants, du traitement qu'on fait subir aux textes, des rapprochements qu'on opère, des traits qu'on établit comme pertinents, des continuités qu'on admet, ou des exclusions qu'on pratique. Toutes ces opérations varient selon les époques, et les types du discours. On ne construit pas un « auteur philosophique » comme un « poète »; et on ne construisait pas l'auteur d'une oeuvre romanesque au XVIIIe siècle comme de nos jours. Pourtant, on peut retrouver à travers le temps un certain invariant dans les règles de construction de l'auteur.
Third characteristic of this author-function: it does not spontaneously form through attributing discourse to an individual. It results from a complex operation constructing a rational being called the author. Attempts are made to assign this rational being a realistic status – positing a "profound" agency, a "creative" power, a "project," or the primal site of writing within the individual. But in reality, what designates the individual as author (or makes an individual an author) is merely the projection, in increasingly psychological terms, of how texts are treated: the connections drawn between them, the traits established as relevant, the continuities accepted, or the exclusions practiced. These operations vary across epochs and discursive types. A "philosophical author" is not constructed like a "poet," nor was the author of an eighteenth-century novel shaped as we shape novelists today. Yet certain invariant rules for constructing authors can be discerned through time.
Il me paraît, par exemple, que la manière dont la critique littéraire a, pendant longtemps, défini l'auteur - ou plutôt construit la forme-auteur à partir des textes et des discours existants - est assez directement dérivée de la manière dont la tradition chrétienne a authentifié (ou au contraire rejeté) les textes dont elle disposait. En d'autres termes, pour « retrouver » l'auteur dans l'oeuvre, la critique moderne use de schémas fort voisins de l'exégèse chrétienne lorsqu'elle voulait prouver la valeur d'un texte par la sainteté de l'auteur. Dans le De viris illustribus *, saint Jérôme explique que l'homonymie ne suffit pas à identifier d'une façon légitime les auteurs de plusieurs oeuvres : des individus différents ont pu porter le même nom, ou l'un a pu, abusivement, emprunter le patronyme de l'autre.
It seems to me, for instance, that literary criticism's longstanding method of defining the author – or rather constructing the author-form from existing texts and discourses – derives directly from how Christian tradition authenticated (or rejected) the texts at its disposal. In other words, to "rediscover" the author in the work, modern criticism employs frameworks strikingly similar to Christian exegesis when proving a text's value through its author's sanctity. In De viris illustribus*, Saint Jerome explains that homonymy alone cannot legitimately identify multiple works' authors: different individuals might share a name, or one might fraudulently adopt another's patronym.
* Saint Jérôme, De Viris illustribus (Des hommes illustres, trad. abbé Bareille, in Oeuvres complètes, Paris, Louis Vivès, 1878, t. III, pp. 270-338).
* Saint Jerome, De Viris Illustribus (On Illustrious Men, trans. Abbé Bareille, in Complete Works, Paris, Louis Vivès, 1878, vol. III, pp. 270-338).
Le nom comme marque individuelle n'est pas suffisant lorsqu'on s'adresse à la tradition textuelle. Comment donc attribuer plusieurs discours à un seul et même auteur ? Comment faire jouer la fonction-auteur pour savoir si on a affaire à un ou plusieurs individus ? Saint Jérôme donne quatre critères : si, parmi plusieurs livres attribués à un auteur, l'un est inférieur aux autres, il faut le retirer de la liste de ses oeuvres (l'auteur est alors défini comme un certain niveau constant de valeur); de même, si certains textes sont en contradiction de doctrine avec les autres oeuvres d'un auteur (l'auteur est alors défini comme un certain champ de cohérence conceptuelle ou théorique); il faut également exclure les oeuvres qui sont écrites dans un style différent, avec des mots et des tournures qu'on ne rencontre pas d'ordinaire sous la plume de l'écrivain (c'est l'auteur comme unité stylistique); enfin, on doit considérer comme interpolés les textes qui se rapportent à des événements ou qui citent des personnages postérieurs à la mort de l'auteur (l'auteur est alors moment historique défini et point de rencontre d'un certain nombre d'événements).
The name as individual marker proves insufficient for textual tradition. How then to attribute multiple discourses to a single author? How to activate the author-function to determine whether one or several individuals are involved? Saint Jerome provides four criteria: if among several books attributed to an author, one proves inferior to others, it must be removed from their corpus (the author being defined as a consistent standard of quality); similarly, texts contradicting an author's other works doctrinally must be excluded (the author as a field of conceptual or theoretical coherence); works written in a divergent style, using vocabulary and phrasing foreign to the writer's usual practice, should also be rejected (the author as stylistic unity); finally, texts referencing events or citing figures postdating the author's death must be deemed interpolations (the author as a defined historical moment and convergence point for specific events).
Or la critique littéraire moderne, même lorsqu'elle n'a pas de souci d'authentification (ce qui est la règle générale), ne définit guère l'auteur autrement : l'auteur, c'est ce qui permet d'expliquer aussi bien la présence de certains événements dans une oeuvre que leurs transformations, leurs déformations, leurs modifications diverses (et cela par la biographie de l'auteur, le repérage de sa perspective individuelle, l'analyse de son appartenance sociale ou de sa position de classe, la mise au jour de son projet fondamental). L'auteur, c'est également le principe d'une certaine unité d'écriture - toutes les différences devant être réduites au moins par les principes de l'évolution, de la maturation ou de l'influence. L'auteur, c'est encore ce qui permet de surmonter les contradictions qui peuvent se déployer dans une série de textes : il doit bien y avoir - à un certain niveau de sa pensée ou de son désir, de sa conscience ou de son inconscient - un point à partir duquel les contradictions se résolvent, les éléments incompatibles s'enchaînant finalement les uns aux autres ou s'organisant autour d'une contradiction fondamentale ou originaire. Enfin, l'auteur, c'est un certain foyer d'expression qui, sous des formes plus ou moins achevées, se manifeste aussi bien, et avec la même valeur, dans des oeuvres, dans des brouillons, dans des lettres, dans des fragments, etc. Les quatre critères de l'authenticité selon saint Jérôme (critères qui paraissent bien insuffisants aux exégètes d'aujourd'hui) définissent les quatre modalités selon lesquelles la critique moderne fait jouer la fonction auteur.
Yet modern literary criticism, even when unconcerned with authentication (which is generally the case), scarcely defines the author differently: the author is what allows us to explain both the presence of certain events within a work and their transformations, deformations, and diverse modifications (through the author’s biography, the identification of their individual perspective, the analysis of their social belonging or class position, the revelation of their fundamental project). The author is also the principle of a certain unity of writing – all differences must be reduced through principles of evolution, maturation, or influence. The author further serves to overcome contradictions that may unfold across a series of texts: there must exist – at some level of their thought or desire, consciousness or unconscious – a point from which contradictions resolve themselves, where incompatible elements ultimately interconnect or organize around a fundamental or originary contradiction. Finally, the author is a particular locus of expression that manifests itself with equal value in works, drafts, letters, fragments, etc. Saint Jerome’s four criteria of authenticity (criteries deemed quite insufficient by today’s exegetes) define the four modalities through which modern criticism activates the author-function.
Mais la fonction auteur n'est pas en effet une pure et simple reconstruction qui se fait de seconde main à partir d'un texte donné comme un matériau inerte. Le texte porte toujours en lui-même un certain nombre de signes qui renvoient à l'auteur. Ces signes sont bien connus des grammairiens : ce sont les pronoms personnels, les adverbes de temps et de lieu, la conjugaison des verbes. Mais il faut remarquer que ces éléments ne jouent pas de la même façon dans les discours qui sont pourvus de la fonction auteur et dans ceux qui en sont dépourvus. Dans ces derniers, de tels « embrayeurs » renvoient au locuteur réel et aux coordonnées spatio-temporelles de son discours (encore que certaines modifications puissent se produire : ainsi lorsqu'on rapporte des discours en première personne). Dans les premiers, en revanche, leur rôle est plus complexe et plus variable. On sait bien que dans un roman qui se présente comme le récit d'un narrateur, le pronom de première personne, le présent de l'indicatif, les signes de la localisation ne renvoient jamais exactement à l'écrivain, ni au moment où il écrit ni au geste même de son écriture; mais à un alter ego dont la distance à l'écrivain peut être plus ou moins grande et varier au cours même de l'oeuvre. Il serait tout aussi faux de chercher l'auteur du côté de l'écrivain réel que du côté de ce locuteur fictif; la fonction-auteur s'effectue dans la scission même - dans ce partage et cette distance. On dira, peut-être, que c'est là seulement une propriété singulière du discours romanesque ou poétique : un jeu où ne s'engagent que ces « quasi-discours ». En fait, tous les discours qui sont pourvus de la fonction-auteur comportent cette pluralité d'ego. L'ego qui parle dans la préface d'un traité de mathématiques - et qui en indique les circonstances de composition - n'est identique ni dans sa position ni dans son fonctionnement à celui qui parle dans le cours d'une démonstration et qui apparaît sous la forme d'un « Je conclus » ou « Je suppose » : dans un cas, le « je » renvoie à un individu sans équivalent qui, en un lieu et un temps déterminés, a accompli un certain travail; dans le second, le « je » désigne un plan et un moment de démonstration que tout individu peut occuper, pourvu qu'il ait accepté le même système de symboles, le même jeu d'axiomes, le même ensemble de démonstrations préalables. Mais on pourrait aussi, dans le même traité, repérer un troisième ego; celui qui parle pour dire le sens du travail, les obstacles rencontrés, les résultats obtenus, les problèmes qui se posent encore; cet ego se situe dans le champ des discours mathématiques déjà existants ou encore à venir. La fonction-auteur n'est pas assurée par l'un de ces ego (le premier) aux dépens des deux autres, qui n'en seraient plus alors que le dédoublement fictif. Il faut dire au contraire que, dans de tels discours, la fonction-auteur joue de telle sorte qu'elle donne lieu à la dispersion de ces trois ego simultanés.
But the author-function is not in fact a pure and simple reconstruction accomplished secondarily from a given text treated as inert material. The text always carries within itself certain signs referring to the author. These signs are familiar to grammarians: personal pronouns, adverbs of time and place, verb conjugations. However, it must be noted that these elements function differently in discourses endowed with the author-function than in those without it. In the latter, such "shifters" refer to the actual speaker and the spatiotemporal coordinates of their discourse (though certain modifications may occur, as when reporting speech in the first person). In the former, their role is more complex and variable. We know that in a novel presented as a narrator’s account, the first-person pronoun, present indicative tense, and deictic markers never refer exactly to the writer, nor to the moment of writing nor the act of writing itself, but rather to an alter ego whose distance from the writer may vary considerably and shift within the work itself. It would be equally erroneous to seek the author either in the actual writer or in this fictive speaker; the author-function operates precisely through this split – this division and distance. One might object that this is merely a peculiar feature of novelistic or poetic discourse: a game confined to these "quasi-discourses." In reality, all discourses endowed with the author-function involve this plurality of egos. The ego speaking in the preface of a mathematical treatise – outlining its circumstances of composition – is neither identical in position nor function to the ego speaking in the course of a demonstration, appearing as "I conclude" or "I assume." In the first case, the "I" refers to an irreplaceable individual who completed specific work at a determined time and place; in the second, the "I" designates a stage and moment of demonstration that anyone could occupy, provided they accept the same symbolic system, axioms, and prior proofs. Yet one could also identify a third ego within the same treatise: one speaking to articulate the work’s significance, obstacles encountered, results obtained, and remaining problems. This ego positions itself within the field of existing or forthcoming mathematical discourses. The author-function is not secured by one of these egos (the first) at the expense of the other two, which would then become mere fictive doublings. On the contrary, we must recognize that in such discourses, the author-function operates precisely to enable the simultaneous dispersion of these three egos.
Sans doute l'analyse pourrait-elle reconnaître encore d'autres traits caractéristiques de la fonction-auteur. Mais je m'en tiendrai aujourd'hui aux quatre que je viens d'évoquer, parce qu'ils paraissent à la fois les plus visibles et les plus importants. Je les résumerai ainsi : la fonction-auteur est liée au système juridique et institutionnel qui enserre, détermine, articule l'univers des discours; elle ne s'exerce pas uniformément et de la même façon sur tous les discours, à toutes les époques et dans toutes les formes de civilisation; elle n'est pas définie par l'attribution spontanée d'un discours à son producteur, mais par une série d'opérations spécifiques et complexes; elle ne renvoie pas purement et simplement à un individu réel, elle peut donner lieu simultanément à plusieurs ego, à plusieurs positions-sujets que des classes différentes d'individus peuvent venir occuper.
Doubtless, the analysis could recognize still other characteristic traits of the author-function. But I shall limit myself today to the four I have just outlined, because they appear both the most visible and the most important. I will summarize them thus: the author-function is tied to the juridical and institutional system that envelops, determines, and articulates the universe of discourses; it does not operate uniformly or in the same manner across all discourses, in all epochs, and in all forms of civilization; it is not defined by the spontaneous attribution of a discourse to its producer but by a series of specific and complex operations; it does not refer purely and simply to a real individual, it can give rise simultaneously to multiple egos, to multiple subject-positions that different classes of individuals may come to occupy.
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Mais je me rends compte que jusqu'à présent j'ai limité mon thème d'une façon injustifiable. À coup sûr, il aurait fallu parler de ce qu'est la fonction-auteur dans la peinture, dans la musique, dans les techniques, etc. Cependant, à supposer même qu'on s'en tienne, comme je voudrais le faire ce soir, au monde des discours, je crois bien avoir donné au terme « auteur » un sens beaucoup trop étroit. Je me suis limité à l'auteur entendu comme auteur d'un texte, d'un livre ou d'une oeuvre dont on peut légitimement lui attribuer la production. Or il est facile de voir que, dans l'ordre du discours, on peut être l'auteur de bien plus que d'un livre - d'une théorie, d'une tradition, d'une discipline à l'intérieur desquelles d'autres livres et d'autres auteurs vont pouvoir à leur tour prendre place. Je dirais, d'un mot, que ces auteurs se trouvent dans une position « transdiscursive ».
But I realize that up to now I have unjustifiably restricted my theme. To be sure, one ought to have spoken of what the author-function is in painting, music, technical fields, etc. However, even supposing that we confine ourselves, as I wish to do this evening, to the realm of discourses, I believe I have given the term "author" a much too narrow meaning. I have limited myself to the author understood as the author of a text, a book, or a work whose production may legitimately be attributed to them. Now it is easy to see that, within the order of discourse, one can be the author of much more than a book—of a theory, a tradition, a discipline within which other books and authors may in turn find their place. In a word, I would say that such authors occupy a "transdiscursive" position.
C'est un phénomène constant - aussi vieux à coup sûr que notre civilisation. Homère et Aristote, les Pères de l'Église ont joué ce rôle; mais aussi les premiers mathématiciens et ceux qui ont été à l'origine de la tradition hippocratique. Mais il me semble qu'on a vu apparaître, au cours du XIXe siècle en Europe, des types d'auteurs assez singuliers et qu'on ne saurait confondre ni avec les « grands » auteurs littéraires, ni avec les auteurs de textes religieux canoniques, ni avec les fondateurs de sciences. Appelons-les, d'une façon un peu arbitraire, « fondateurs de discursivité ».
This is a constant phenomenon—undoubtedly as old as our civilization. Homer and Aristotle, the Church Fathers played this role; but so did the first mathematicians and those who initiated the Hippocratic tradition. Yet it seems to me that in Europe, during the 19th century, there emerged singular types of authors that should not be confused with "great" literary authors, nor with the authors of canonical religious texts, nor with the founders of sciences. Let us call them, somewhat arbitrarily, "founders of discursivity."
Ces auteurs ont ceci de particulier qu'ils ne sont pas seulement les auteurs de leurs oeuvres, de leurs livres. Ils ont produit quelque chose de plus : la possibilité et la règle de formation d'autres textes. En ce sens, ils sont fort différents, par exemple, d'un auteur de romans, qui n'est jamais, au fond, que l'auteur de son propre texte. Freud n'est pas simplement l'auteur de la Traumdeutung ou du Mot d'esprit *;
These authors have this peculiarity: they are not merely the authors of their works, of their books. They produced something more: the possibility and the rule for the formation of other texts. In this sense, they are quite different from, for example, a novelist, who is fundamentally never more than the author of their own text. Freud is not simply the author of The Interpretation of Dreams or Jokes and Their Relation to the Unconscious *;
* Freud (S.), Die Traumdeutung, Vienne, Franz Deuticke, 1900 (L'Interprétation des rêves, trad. D. Berger, Paris, P.U.F. 1967), Der Witz und seine Beziehung zum Unbewussten, Vienne, Franz Deuticke, 1905 (Le Mot d'esprit et sa Relation à l'inconscient, trad. D. Messier, Paris, Gallimard, coll. « Connaissance de l'inconscient, 1988).
* Freud (S.), Die Traumdeutung, Vienna, Franz Deuticke, 1900 (The Interpretation of Dreams, trans. D. Berger, Paris, P.U.F., 1967); Der Witz und seine Beziehung zum Unbewussten, Vienna, Franz Deuticke, 1905 (Jokes and Their Relation to the Unconscious, trans. D. Messier, Paris, Gallimard, coll. “Connaissance de l’inconscient,” 1988).
Marx n'est pas simplement l'auteur du Manifeste ou du Capital * : ils ont établi une possibilité indéfinie de discours.
Marx is not simply the author of the Manifesto or Capital *: they established an indefinite possibility of discourse.
* Marx (K.) et Engels (F.), Manifest der kommunistischen Partei, Londres, J. E. Burghard, 1848 (Le Manifeste du parti communiste, trad. M. Tailleur, Paris, Éditions sociales, 1951); Das Kapital. Kritik der politischen Oekonomie, Hambourg, O. Meissner, 1867-1894,3 vol. (Le Capital. Critique de l'économie politique, trad. J. Roy, éd. révisée par l'auteur et revue par M. Rubel, livre l, in Oeuvres, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade, t. l, 1965, pp. 630-690; livres II et III, ibid., t. II, 1968, pp. 867-1485).
* Marx (K.) and Engels (F.), Manifest der kommunistischen Partei, London, J. E. Burghard, 1848 (The Communist Manifesto, trans. M. Tailleur, Paris, Éditions sociales, 1951); Das Kapital. Kritik der politischen Oekonomie, Hamburg, O. Meissner, 1867–1894, 3 vols. (Capital: A Critique of Political Economy, trans. J. Roy, ed. revised by the author and reviewed by M. Rubel, Book I, in Works, Paris, Gallimard, coll. “Bibliothèque de la Pléiade,” vol. I, 1965, pp. 630–690; Books II and III, ibid., vol. II, 1968, pp. 867–1485).
Évidemment, il est facile de faire une objection. Il n'est pas vrai que l'auteur d'un roman ne soit que l'auteur de son propre texte; en un sens, lui aussi, pourvu qu'il soit, comme on dit, un peu « important, régit et commande plus que cela. Pour prendre un exemple très simple, on peut dire qu'Ann Radcliffe n'a pas seulement écrit Les Visions du château des Pyrénées ** et un certain nombre d'autres romans, elle a rendu possible les romans de terreur du début du XIXe siècle, et, dans cette mesure-là, sa fonction d'auteur excède son oeuvre même.
Naturally, one might easily raise an objection. It is not true that the author of a novel is merely the author of their own text; in a sense, they too, provided they are considered somewhat "significant," govern and command more than that. To take a very simple example, one might say that Ann Radcliffe did not merely write The Mysteries of Udolpho ** and a certain number of other novels; she made possible the Gothic novels of the early 19th century, and in this sense, her function as an author exceeds her own work.
** Radcliffe (A. W.), Les Visions du château des Pyrénées (roman apocryphe; trad. par G. Garnier et Zimmerman sur l'édition de Londres en 1803), Paris, 1810, 4 vol.
** Radcliffe (A. W.), Les Visions du château des Pyrénées (apocryphal novel; trans. by G. Garnier and Zimmerman from the 1803 London edition), Paris, 1810, 4 vols.
Seulement, à cette objection, je crois qu'on peut répondre : ce que rendent possible ces instaurateurs de discursivité (je prends pour exemple Marx et Freud, car je crois qu'ils sont à la fois les premiers et les plus importants), ce qu'ils rendent possible, c'est tout autre chose que ce que rend possible un auteur de roman. Les textes d'Ann Radcliffe ont ouvert le champ à un certain nombre de ressemblances et d'analogies qui ont leur modèle ou principe dans son oeuvre propre. Celle-ci contient des signes caractéristiques, des figures, des rapports, des structures qui ont pu être réutilisés par d'autres. Dire qu' Ann Radcliffe a fondé le roman de terreur veut dire en fin de compte : dans le roman de terreur du XIXe siècle, on retrouvera, comme chez Ann Radcliffe, le thème de l'héroïne prise au piège de sa propre innocence, la figure du château secret qui fonctionne comme une contre-cité, le personnage du héros noir, maudit, voué à faire expier au monde le mal qu'on lui a fait, etc. En revanche, quand je parle de Marx ou de Freud comme « instaurateurs de discursivité, je veux dire qu'ils n'ont pas rendu simplement possible un certain nombre d'analogies, ils ont rendu possible (et tout autant) un certain nombre de différences. Ils ont ouvert l'espace pour autre chose qu'eux et qui pourtant appartient à ce qu'ils ont fondé. Dire que Freud a fondé la psychanalyse, cela ne veut pas dire (cela ne veut pas simplement dire) que l'on retrouve le concept de la libido, ou la technique d'analyse des rêves chez Abraham ou Melanie Klein, c'est dire que Freud a rendu possibles un certain nombre de différences par rapport à ses textes, à ses concepts, à ses hypothèses qui relèvent toutes du discours psychanalytique lui-même.
However, to this objection, I believe we may respond: what these founders of discursivity enable (taking Marx and Freud as examples, since I consider them the first and most significant) is something altogether different from what a novelist makes possible. The texts of Ann Radcliffe opened the field to a number of resemblances and analogies modeled on or derived from her own work. Her writing contains characteristic signs, figures, relationships, and structures that others could reemploy. To say that Ann Radcliffe founded the Gothic novel ultimately means that in 19th-century Gothic fiction, one will rediscover—as in Radcliffe—the theme of the heroine trapped by her own innocence, the figure of the secret castle functioning as a counter-city, the character of the cursed dark hero doomed to make the world atone for the evil done to him, etc. By contrast, when I speak of Marx or Freud as "founders of discursivity," I mean that they did not merely render possible a certain number of analogies but made possible (and equally so) a number of differences. They opened a space for something other than themselves, which nonetheless belongs to what they founded. To say that Freud founded psychoanalysis does not mean (does not simply mean) that we rediscover the concept of libido or the technique of dream analysis in Abraham or Melanie Klein; it means that Freud made possible a number of differences in relation to his own texts, concepts, and hypotheses—differences that all pertain to psychoanalytic discourse itself.
Aussitôt surgit, je crois, une difficulté nouvelle, ou du moins un nouveau problème : est-ce que ce n'est pas le cas, après tout, de tout fondateur de science, ou de tout auteur qui, dans une science, a introduit une transformation qu'on peut dire féconde ? Après tout, Galilée n'a pas rendu simplement possibles ceux qui ont répété après lui les lois qu'il avait formulées, mais il a rendu possibles des énoncés bien différents de ce que lui-même avait dit. Si Cuvier est le fondateur de la biologie, ou Saussure celui de la linguistique, ce n'est pas parce qu'on les a imités, ce n'est pas parce qu'on a repris, ici ou là, le concept d'organisme ou de signe, c'est parce que Cuvier a rendu possible dans une certaine mesure cette théorie de l'évolution qui était terme à terme opposée à son propre fixisme; c'est dans la mesure où Saussure a rendu possible une grammaire générative qui est fort différente de ses analyses strurcturales. Donc, l'instauration de discursivité semble être du même type, au premier regard, en tout cas, que la fondation de n'importe quelle scientificité. Cependant, je crois qu'il y a une différence, et une différence notable. En effet, dans le cas d'une scientificité, l'acte qui la fonde est de plain-pied avec ses transformations futures; il fait, en quelque sorte, partie de l'ensemble des modifications qu'il rend possibles. Cette appartenance, bien sûr, peut prendre plusieurs formes. L'acte de fondation d'une scientificité peut apparaître, au cours des transformations ultérieures de cette science, comme n'étant après tout qu'un cas particulier d'un ensemble beaucoup plus général qui se découvre alors. Il peut apparaître aussi comme entaché d'intuition et d'empiricité; il faut alors le formaliser de nouveau, et en faire l'objet d'un certain nombre d'opérations théoriques supplémentaires qui le fonde plus rigoureusement, etc. Enfin, il peut apparaître comme une généralisation hâtive, qu'il faut limiter et dont il faut retracer le domaine restreint de validité. Autrement dit, l'acte de fondation d'une scientificité peut toujours être réintroduit à l'intérieur de la machinerie des transformations qui en dérivent.
Immediately, I believe, a new difficulty arises—or at least a new problem: Is this not also the case for every founder of a science, or for any author who introduced a transformative and fruitful innovation within a scientific discipline? After all, Galileo did not merely render possible those who reiterated the laws he formulated, but also enabled statements radically different from his own. If Cuvier is the founder of biology or Saussure of linguistics, it is not because they were imitated or because others adopted their concepts of "organism" or "sign" here and there. Rather, it is because Cuvier made possible, to some extent, evolutionary theory—which was diametrically opposed to his own fixism—and because Saussure enabled generative grammar, which diverges significantly from his structural analyses. Thus, at first glance, the instauration of discursivity appears analogous to the founding of any scientific discipline. Yet I believe there is a notable difference. In the case of scientific disciplines, the act of foundation exists on the same plane as its future transformations; it becomes part of the very modifications it enables. This belonging can take several forms: the foundational act may later appear as merely a specific instance within a broader framework uncovered over time, or it might seem tainted by intuition and empiricism, requiring formalization through additional theoretical operations. Alternatively, it could emerge as a hasty generalization needing restriction to a narrower domain of validity. In other words, the act of founding a scientific discipline can always be reintegrated into the machinery of its subsequent transformations.
Or je crois que l'instauration d'une discursivité est hétérogène à ses transformations ultérieures. Étendre un type de discursivité comme la psychanalyse telle qu'elle a été instaurée par Freud, ce n'est pas lui donner une généralité formelle qu'elle n'aurait pas admise au départ, c'est simplement lui ouvrir un certain nombre de possibilités d'applications. La limiter, c'est, en réalité, essayer d'isoler dans l'acte instaurateur un nombre éventuellement restreint de propositions ou d'énoncés, auxquels seuls on reconnaît valeur fondatrice et par rapport auxquels tels concepts ou théorie admis par Freud pourront être considérés comme dérivés, seconds, accessoires. Enfin, dans l'oeuvre de ces instaurateurs, on ne reconnaît pas certaines propositions comme fausses, on se contente, quand on essaie de saisir cet acte d'instauration, d'écarter les énoncés qui ne seraient pas pertinents, soit qu'on les considère comme inessentiels, soit qu'on les considère comme « préhistoriques » et relevant d'un autre type de discursivité. Autrement dit, à la différence de la fondation d'une science, l'instauration discursive ne fait pas partie de ces transformations ultérieures, elle demeure nécessairement en retrait ou en surplomb. La conséquence, c'est qu'on définit la validité théorique d'une proposition par rapport à l'oeuvre de ces instaurateurs - alors que, dans le cas de Galilée et de Newton, c'est par rapport à ce que sont, en leur structure et leur normativité intrinsèques, la physique ou la cosmologie qu'on peut affirmer la validité de telle proposition qu'ils ont pu avancer. Pour parler d'une façon très schématique : l'oeuvre de ces instaurateurs ne se situe pas par rapport à la science et dans l'espace qu'elle dessine; mais c'est la science ou la discursivité qui se rapporte à leur oeuvre comme à des coordonnées premières.
By contrast, I contend that the instauration of discursivity remains heterogeneous to its subsequent transformations. Extending a discursive field like psychoanalysis, as instaurated by Freud, does not involve granting it a formal generality it initially lacked but rather opening it to new possibilities of application. To limit such discursivity is to isolate, within the instaurative act, a restricted set of propositions or statements recognized as foundational, against which other concepts or theories advanced by Freud might be deemed derivative, secondary, or peripheral. Moreover, within the work of these instaurators, certain propositions are not dismissed as false; instead, when attempting to grasp the instaurative act, one simply sets aside statements deemed either inessential or "prehistoric," belonging to another discursive type. In short, unlike the foundation of a science, discursive instauration does not participate in its later transformations—it remains necessarily at a remove, looming above them. Consequently, the theoretical validity of a proposition is defined in relation to the work of these instaurators, whereas in the case of Galileo or Newton, validity is assessed against the intrinsic structure and norms of physics or cosmology. To schematize: the work of such instaurators does not situate itself within the scientific field it helps delineate; rather, the science or discursivity relates to their work as to primordial coordinates.
On comprend par là qu'on rencontre, comme une nécessité inévitable dans de telles discursivités, l'exigence d'un « retour à l'origine ». [Ici encore, il faut distinguer ces « retours à.... » des phénomènes de « redécouverte » et de « réactualisation » qui se produisent fréquemment dans les sciences. Par « redécouvertes, j'entendrai les effets d'analogie ou d'isomorphisme qui, à partir des formes actuelles du savoir, rendent perceptible une figure qui a été brouillée, ou qui a disparu. Je dirai par exemple que Chomsky, dans son livre sur la grammaire cartésienne *, a redécouvert une certaine figure du savoir qui va de Cordemoy à Humboldt : elle n'est constituable, à vrai dire, qu'à partir de la grammaire générative, car c'est cette dernière qui en détient la loi de construction; en réalité, il s'agit d'un codage rétrospectif du regard historique.
This explains why such discursivities inevitably demand a "return to the origin." [Here, we must distinguish these "returns to..." from phenomena of "rediscovery" and "reactualization" common in the sciences. By "rediscovery," I mean the effects of analogy or isomorphism that, through current forms of knowledge, render perceptible a figure that had been obscured or lost. For instance, I would argue that Chomsky, in his book on Cartesian grammar*, rediscovered a certain configuration of knowledge spanning from Cordemoy to Humboldt. This configuration becomes legible only through generative grammar, which holds the key to its construction; in reality, it involves a retrospective coding of historical inquiry.
* Chomsky (N.), Cartesian Linguistics. A Chapter in the History of Rationalist Thought, New York, Harper & Row, 1966 (La Linguistique cartésienne. Un chapitre de l'histoire de la pensée rationaliste, suivi de : La Nature formelle du langage, trad. N. Delanoë et D. Sperber, Paris, Éd. du Seuil, coll. « L'Ordre philosophique, 1969).
* Chomsky (N.), Cartesian Linguistics. A Chapter in the History of Rationalist Thought, New York, Harper & Row, 1966 (La Linguistique cartésienne. Un chapitre de l'histoire de la pensée rationaliste, suivi de : La Nature formelle du langage, trad. N. Delanoë et D. Sperber, Paris, Éd. du Seuil, coll. « L'Ordre philosophique, 1969).
Par « réactualisation, j'entendrai tout autre chose : la réinsertion d'un discours dans un domaine de généralisation, d'application ou de transformation qui est pour lui nouveau. Et là, l'histoire des mathématiques est riche de tels phénomènes (je renvoie ici à l'étude que Michel Serres a consacrée aux anamnèses mathématiques *). Par « retour, que faut-il entendre ? Je crois qu'on peut ainsi désigner un mouvement qui a sa spécificité propre et qui caractérise justement les instaurations de discursivité. Pour qu'il y ait retour, en effet, il faut, d'abord, qu'il y ait eu oubli, non pas oubli accidentel, non pas recouvrement par quelque incompréhension, mais oubli essentiel et constitutif. L'acte d'instauration, en effet, est tel, en son essence même, qu'il ne peut pas ne pas être oublié. Ce qui le manifeste, ce qui en dérive, c'est, en même temps, ce qui établit l'écart et ce qui le travestit. Il faut que cet oubli non accidentel soit investi dans des opérations précises, qu'on peut situer, analyser, et réduire par le retour même à cet acte instaurateur. Le verrou de l'oubli n'a pas été surajouté de l'extérieur, il fait partie de la discursivité en question, c'est celle-ci qui lui donne sa loi; l'instauration discursive ainsi oubliée est à la fois la raison d'être du verrou et la clef qui permet de l'ouvrir, de telle sorte que l'oubli et l'empêchement du retour lui-même ne peuvent être levés que par le retour. En outre, ce retour s'adresse à ce qui est présent dans le texte, plus précisément, on revient au texte même, au texte dans sa nudité, et, en même temps, pourtant, on revient à ce qui est marqué en creux, en absence, en lacune dans le texte. On revient à un certain vide que l'oubli a esquivé ou masqué, qu'il a recouvert d'une fausse ou d'une mauvaise plénitude et le retour doit redécouvrir cette lacune et ce manque; de là, le jeu perpétuel qui caractérise ces retours à l'instauration discursive - jeu qui consiste à dire d'un côté : cela y était, il suffisait de lire, tout s'y trouve, il fallait que les yeux soient bien fermés et les oreilles bien bouchées pour qu'on ne le voie ni ne l'entende; et, inversement : non, ce n'est point dans ce mot-ci, ni dans ce mot-là, aucun des mots visibles et lisibles ne dit ce qui est maintenant en question, il s'agit plutôt de ce qui est dit à travers les mots, dans leur espacement, dans la distance qui les sépare.] Il s'ensuit naturellement que ce retour, qui fait partie du discours lui-même, ne cesse de le modifier, que le retour au texte n'est pas un supplément historique qui viendrait s'ajouter à la discursivité elle-même et la redoublerait d'un ornement qui, après tout, n'est pas essentiel; il est un travail effectif et nécessaire de transformation de la discursivité elle-même. Le réexamen du texte de Galilée peut bien changer la connaissance que nous avons de l'histoire de la mécanique, jamais cela ne peut changer la mécanique elle-même.
By "reactualization," I mean something entirely different: the reinscription of a discourse into a new domain of generalization, application, or transformation. Here, the history of mathematics abounds with such phenomena (I refer here to Michel Serres' study on mathematical anamneses *). What then should we understand by "return"? I believe this term designates a movement with its own specificity that precisely characterizes discursive instaurations. For a return to occur, there must first have been forgetting—not accidental forgetting, nor obscurity caused by some misunderstanding, but an essential and constitutive forgetting. The instaurative act, in its very essence, cannot but be forgotten. What manifests it and derives from it simultaneously establishes the divergence and disguises it. This non-accidental forgetting must be invested in precise operations that can be located, analyzed, and reduced through the return to the instaurative act itself. The lock of forgetting is not externally superimposed; it belongs to the discursivity in question, which provides its law. The forgotten discursive instauration is both the raison d'être of the lock and the key to opening it. Thus, forgetting and the impediment to return can only be lifted by the return itself. Moreover, this return addresses what is present in the text—more precisely, one returns to the text in its nakedness while simultaneously returning to what is marked in its gaps, absences, and lacunae. One returns to a certain void that forgetting has evaded or masked, covering it with a false or inadequate plenitude. The return must rediscover this lacuna and lack, hence the perpetual interplay characterizing these returns to discursive instauration—a play that consists, on one hand, of declaring: "It was there all along; one only needed to read it. Everything is there, but eyes were closed and ears stopped up, so it went unseen and unheard." Conversely: "No, it is not in this word or that one. None of the visible, legible words state what is now at issue. Rather, it is what is said through the words, in their spacing, in the distance separating them."] It naturally follows that this return, which is part of the discourse itself, ceaselessly modifies it. Returning to the text is not a historical supplement added to the discursivity, redundantly adorning it with non-essential embellishment. It is an effective and necessary labor of transforming the discursivity itself. Re-examining Galileo's text may alter our knowledge of mechanics' history, but it can never change mechanics itself.
* Serres (M.), « Les anamnèses mathématiques, Archives internationales d'histoire des sciences, nos 78-79, janvier-juin 1967 (repris in Hermès ou la Communication, Paris, Éd. de Minuit, coll. « Critique, 1968, pp. 78-112).
* Serres (M.), « Les anamnèses mathématiques, Archives internationales d'histoire des sciences, nos 78-79, January-June 1967 (reprinted in Hermès ou la Communication, Paris, Éd. de Minuit, coll. « Critique, 1968, pp. 78-112).
En.revanche, le réexamen des textes de Freud modifie la psychanalyse elle-même et ceux de Marx, le marxisme. [Or pour caractériser ces retours, il faut ajouter un dernier caractère : ils se font vers une sorte de couture énigmatique de l'oeuvre et de l'auteur. En effet, c'est bien en tant qu'il est texte de l'auteur et de cet auteur-ci que le texte a valeur instauratrice, et c'est pour cela, parce qu'il est texte de cet auteur, qu'il faut revenir vers lui. Il n'y a aucune chance pour que la redécouverte d'un texte inconnu de Newton ou de Cantor modifie la cosmologie classique ou la théorie des ensembles, telles qu'elles ont été développées (tout au plus cette exhumation est-elle susceptible de modifier la connaissance historique que nous avons de leur genèse). En revanche, la remise au jour d'un texte comme l'Esquisse * de Freud - et dans la mesure même où c'est un texte de Freud - risque toujours de modifier non pas la connaissance historique de la psychanalyse, mais son champ théorique - ne serait-ce qu'en en déplaçant l'accentuation ou le centre de gravité. Par de tels retours, qui font partie de leur trame même, les champs discursifs dont je parle comportent à l'égard de leur auteur « fondamental » et médiat un rapport qui n'est pas identique au rapport qu'un texte quelconque entretient avec son auteur immédiat.]
In contrast, re-examining Freud's texts modifies psychoanalysis itself, just as re-examining Marx's modifies Marxism. [To characterize these returns, one must add a final trait: they are directed toward a kind of enigmatic seam between the work and the author. Indeed, it is precisely as the author's text—and this specific author's text—that the text holds instaurative value. Hence, because it is this author's text, one must return to it. There is no chance that rediscovering an unknown text by Newton or Cantor would modify classical cosmology or set theory as they have been developed (at most, such exhumation might alter our historical knowledge of their genesis). Conversely, bringing to light a text like Freud's Outline*—precisely because it is Freud's text—always risks modifying not the historical knowledge of psychoanalysis but its theoretical field, if only by shifting its emphases or center of gravity. Through such returns, which are woven into their very fabric, the discursive fields I speak of maintain a relation to their "fundamental" and mediated author that differs from the relation any ordinary text has to its immediate author.]
Ce que je viens d'esquisser à propos de ces « instaurations discursives » est, bien entendu, très schématique. En particulier, l'opposition que j'ai essayé de tracer entre une telle instauration et la fondation scientifique. Il n'est peut-être pas toujours facile de décider si on a affaire à ceci ou à cela : et rien ne prouve que ce sont là deux procédures exclusives l'une de l'autre. Je n'ai tenté cette distinction qu'à une seule fin : montrer que cette fonction-auteur, déjà complexe quand on essaie de la repérer au niveau d'un livre ou d'une série de textes qui portent une signature définie, comporte encore de nouvelles déterminations, quand on essaie de l'analyser dans des ensembles plus vastes - des groupes d'oeuvres, des disciplines entières.
What I have outlined regarding these "discursive instaurations" is, of course, highly schematic. This is particularly true of the opposition I attempted to draw between such instauration and scientific foundation. It may not always be easy to determine whether we are dealing with one or the other, and nothing proves these two procedures are mutually exclusive. I ventured this distinction for a single purpose: to show that the author-function—already complex when traced in a book or a series of texts bearing a defined signature—acquires new determinations when analyzed within broader ensembles: groups of works, entire disciplines.
* Freud (S.), Entwurf einer Psychologie (1895; publication posthume), in Aus den Anfängen der Psychoanalyse, Londres, Imago Publishing, 1950, pp. 371-466 (Esquisse d'une psychologie scientifique, trad. A. Berman, in La Naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1956, pp. 307-396).
* Freud (S.), Entwurf einer Psychologie (1895; posthumous publication), in Aus den Anfängen der Psychoanalyse, London, Imago Publishing, 1950, pp. 371-466 (Outline of a Scientific Psychology, trans. A. Berman, in The Origins of Psychoanalysis, Paris, P.U.F., 1956, pp. 307-396).
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[Je regrette beaucoup de n'avoir pu apporter, au débat qui va suivre maintenant, aucune proposition positive : tout au plus des directions pour un travail possible, des chemins d'analyse. Mais je vous dois au moins de dire, en quelques mots, pour terminer, les raisons pour lesquelles j'y attache une certaine importance.]
[I deeply regret that I cannot offer any positive propositions for the ensuing discussion—at best, directions for possible work, paths of analysis. But I owe you at least a few concluding words to explain why I attach certain importance to this.]
Une pareille analyse, si elle était développée, permettrait peut-être d'introduire à une typologie des discours. Il me semble en effet, au moins en première approche, qu'une pareille typologie ne saurait être faite seulement à partir des caractères grammaticaux des discours, de leurs structures formelles, ou même de leurs objets; sans doute existe-t-il des propriétés ou des relations proprement discursives (irréductibles aux règles de la grammaire et de la logique, comme aux lois de l'objet), et c'est à elles qu'il faut s'adresser pour distinguer les grandes catégories de discours. Le rapport (ou le non-rapport) à un auteur et les différentes formes de ce rapport constituent - et d'une manière assez visible - l'une de ces propriétés discursives.
Such an analysis, if developed, might perhaps introduce a typology of discourses. It seems to me, at least preliminarily, that such a typology cannot be based solely on the grammatical features of discourses, their formal structures, or even their objects. Undoubtedly, there exist properly discursive properties or relations (irreducible to the rules of grammar and logic, or to the laws of the object). It is to these that we must turn to distinguish the major categories of discourse. The relation (or non-relation) to an author and the diverse forms this relation takes constitute—quite visibly—one of these discursive properties.
Je crois d'autre part qu'on pourrait trouver là une introduction à l'analyse historique des discours. Peut-être est-il temps d'étudier les discours non plus seulement dans leur valeur expressive ou leurs transformations formelles, mais dans les modalités de leur existence : les modes de circulation, de valorisation, d'attribution, d'appropriation des discours varient avec chaque culture et se modifient à l'intérieur de chacune; la manière dont ils s'articulent sur des rapports sociaux se déchiffre de façon, me semble-t-il, plus directe dans le jeu de la fonction-auteur et dans ses modifications que dans les thèmes ou les concepts qu'ils mettent en oeuvre.
I also believe this could serve as an introduction to the historical analysis of discourses. Perhaps the time has come to study discourses not merely in their expressive value or formal transformations, but in the modalities of their existence: the modes of circulation, valorization, attribution, and appropriation of discourses vary with each culture and shift within each one; the way they articulate with social relations can be deciphered more directly, it seems to me, through the play of the author-function and its modifications than through the themes or concepts they deploy.
N'est-ce pas également à partir d'analyses de ce type qu'on pourrait réexaminer les privilèges du sujet ? Je sais bien qu'en entreprenant l'analyse interne et architectonique d'une oeuvre (qu'il s'agisse d'un texte littéraire, d'un système philosophique, ou d'une oeuvre scientifique), en mettant entre parenthèses les références biographiques ou psychologiques, on a déjà remis en question le caractère absolu, et le rôle fondateur du sujet. Mais il faudrait peut-être revenir sur ce suspens, non point pour restaurer le thème d'un sujet originaire, mais pour saisir les points d'insertion, les modes de fonctionnement et les dépendances du sujet. Il s'agit de retourner le problème traditionnel. Ne plus poser la question : comment la liberté d'un sujet peut-elle s'insérer dans l'épaisseur des choses et lui donner sens, comment peut-elle animer, de l'intérieur, les règles d'un langage et faire jour ainsi aux visées qui lui sont propres ? Mais poser plutôt ces questions : comment, selon quelles conditions et sous quelles formes quelque chose comme un sujet peut-il apparaître dans l'ordre des discours ? Quelle place peut-il occuper dans chaque type de discours, quelles fonctions exercer, et en obéissant à quelles règles ? Bref, il s'agit d'ôter au sujet (ou à son substitut) son rôle de fondement originaire, et de l'analyser comme une fonction variable et complexe du discours.
Might this not also be the basis for reexamining the privileges of the subject? I am well aware that by undertaking the internal and architectonic analysis of a work (whether a literary text, philosophical system, or scientific work), while bracketing biographical or psychological references, we have already called into question the absolute status and foundational role of the subject. But perhaps we need to revisit this suspension, not to restore the notion of an originary subject, but to grasp the points of insertion, modes of operation, and dependencies of the subject. The task is to reverse the traditional problem. No longer asking: How can a subject's freedom insert itself into the density of things and confer meaning upon them? How can it animate, from within, the rules of a language and thereby bring forth purposes proper to itself? Instead, we should pose these questions: How, under what conditions, and in what forms can something like a subject appear in the order of discourses? What position can it occupy in each type of discourse, what functions can it exercise, and by obeying what rules? In short, the aim is to strip the subject (or its substitute) of its role as originary foundation and to analyze it as a variable and complex function of discourse.
[L'auteur - ou ce que j'ai essayé de décrire comme la fonction auteur - n'est sans doute qu'une des spécifications possibles de la fonction-sujet. Spécification possible, ou nécessaire ? À voir les modifications historiques qui ont eu lieu, il ne paraît pas indispensable, loin de là, que la fonction-auteur demeure constante dans sa forme, dans sa complexité, et même dans son existence. On peut imaginer une culture où les discours circuleraient et seraient reçus sans que la fonction-auteur apparaisse jamais *.] Tous les discours, quel que soit leur statut, leur forme, leur valeur, et quel que soit le* Variante : « Mais il y a aussi des raisons qui tiennent au statut' idéologique. de l'auteur. La question devient alors : comment conjurer le grand péril, le grand danger par lesquels la fiction menace notre monde ? La réponse est qu'on peut les conjurer à travers l'auteur. L"auteur rend possible une limitation de la prolifération cancérisante, dangereuse des significations dans un monde où l'on est économe non seulement de ses ressources et richesses, mais de ses propres discours et de leurs significations. L"auteur est le principe d. économie dans la prolifération du sens, En conséquence, nous devons procéder au renversement de l'idée traditionnelle d'auteur. Nous avons coutume de dire, nous l'avons examiné plus haut, que l’auteur est l'instance créatrice jaillissante d’une oeuvre où il dépose, avec une infinie richesse et générosité, un monde inépuisable de significations. Nous sommes accoutumés à penser que l'auteur est si différent de tous les autres hommes, tellement transcendant à tous les langages, qu'aussitôt qu'il parle le sens prolifère et prolifère indéfiniment.
[The author – or what I have tried to describe as the author-function – is undoubtedly only one of the possible specifications of the subject-function. A possible specification, but is it necessary? Considering historical transformations that have occurred, it seems far from indispensable for the author-function to remain constant in its form, complexity, or even existence. We could imagine a culture where discourses would circulate and be received without the author-function ever appearing *.] All discourses, whatever their status, form, or value, and regardless of the* Variant: "But there are also reasons tied to the ideological status of the author. The question then becomes: How to ward off the great peril, the great danger through which fiction threatens our world? The answer is that this can be achieved through the author. The author enables a limitation of the cancerous, dangerous proliferation of meanings in a world where we are frugal not only with resources and wealth but also with our own discourses and their significations. The author is the principle of economy in the proliferation of meaning. Consequently, we must overturn the traditional idea of the author. We are accustomed to saying – as we examined earlier – that the author is the creative instance gushing forth into a work where they deposit, with infinite richness and generosity, an inexhaustible world of meanings. We are accustomed to thinking that the author is so different from all other human beings, so transcendent to all languages, that as soon as they speak, meaning proliferates and multiplies indefinitely.
»La vérité est tout autre : l'auteur n'est pas une source indéfinie de significations qui viendraient combler l'oeuvre, l'auteur ne précède pas les oeuvres. Il est un certain principe fonctionnel par lequel, dans notre culture, on délimite, on exclut, on sélectionne. bref, le principe par lequel on entrave la libre circulation, la libre manipulation, la libre composition, décomposition, recomposition de la fiction. Si nous avons l'habitude de présenter l'auteur comme génie, comme surgissement perpétuel de nouveauté, c'est parce qu'en réalité nous le faisons fonctionner sur un mode exactement inverse. Nous dirons que l'auteur est une production idéologique dans la mesure où nous avons une représentation inversée de sa fonction historique réelle. L"auteur est donc la figure idéologique par laquelle on conjure la prolifération du sens.
»The truth is quite the contrary: the author is not an inexhaustible source of meanings that would come to fill the work; the author does not precede the works. They are a certain functional principle by which, in our culture, one delimits, excludes, selects—in short, the principle by which one impedes the free circulation, free manipulation, free composition, decomposition, and recomposition of fiction. If we are accustomed to presenting the author as a genius, as a perpetual eruption of novelty, it is because in reality we make them function in precisely the inverse mode. We might say that the author is an ideological production insofar as we hold an inverted representation of their real historical function. The author is thus the ideological figure through which one wards off the proliferation of meaning.
» En disant cela, je semble appeler une forme de culture où la fiction ne serait pas raréfiée par la figure de l'auteur. Mais ce serait pur romantisme d'imaginer une culture où la fiction circulerait à l'état absolument libre, à la disposition de chacun, se développerait sans attribution à une figure nécessaire ou contraignante. Depuis le XVIIIe siècle, l'auteur a joué le rôle de régulateur de la fiction, rôle caractéristique de l'ère industrielle et bourgeoise, d'individualisme et de propriété privée. Pourtant, compte tenu des modifications historiques en cours, il n'y a nulle nécessité à ce que la fonction-auteur demeure constante dans sa forme ou sa complexité ou son existence. Au moment précis où notre société est dans un processus de changement, la fonction-auteur va disparaître d'une façon qui permettra une fois de plus à la fiction et à ses textes polysémiques de fonctionner à nouveau selon un autre mode, mais toujours selon un système contraignant, qui ne sera plus celui de l'auteur, mais qui reste encore à déterminer ou peut-être à expérimenter. » (Trad. D. Defert.)
» In saying this, I seem to call for a form of culture where fiction would not be constrained by the figure of the author. But it would be pure romanticism to imagine a culture where fiction would circulate in an absolutely free state, available to everyone, developing without attribution to any necessary or constraining figure. Since the 18th century, the author has played the role of fiction's regulator—a role characteristic of the bourgeois and industrial era, of individualism and private property. Yet given the historical shifts underway, there is no necessity for the author-function to remain constant in its form, complexity, or even existence. At the very moment our society is undergoing transformation, the author-function will disappear in a way that will once again allow fiction and its polysemic texts to operate under another mode—still governed by a constraining system, though no longer that of the author, a system yet to be determined or perhaps experimented with. » (Trans. D. Defert.)
traitement qu'on leur fait subir, se dérouleraient dans l'anonymat du murmure. On n'entendrait plus les questions si longtemps ressassées : « Qui a réellement parlé ? Est-ce bien lui et nul autre ? Avec quelle authenticité, ou quelle originalité ? Et qu'a-t-il exprimé du plus profond de lui-même dans son discours ? » Mais d'autres comme celles-ci : « Quels sont les modes d'existence de ce discours ? D'où a-t-il été tenu, comment peut-il circuler, et qui peut se l'approprier ? Quels sont les emplacements qui y sont ménagés pour des sujets possibles ? Qui peut remplir ces diverses fonctions de sujet ? » Et, derrière toutes ces questions, on n'entendrait guère que le bruit d'une indifférence : « Qu'importe qui parle. »
treatment imposed upon them would unfold in the anonymity of a murmur. We would no longer hear the age-old questions: “Who really spoke? Was it indeed them and no one else? With what authenticity or originality? And what did they express of their deepest self in their discourse?” Instead, there would be other questions: “What are the modes of existence of this discourse? Where has it been uttered, how does it circulate, and who can appropriate it? What positions are carved out within it for possible subjects? Who can assume these diverse functions of the subject?” And behind all these questions, we would hear hardly more than the murmur of indifference: “What does it matter who is speaking?”
[J. Wahl : Je remercie Michel Foucault de tout ce qu'il nous a dit et qui appelle la discussion. Je vais demander tout de suite qui veut prendre la parole.
[J. Wahl: I thank Michel Foucault for all he has shared with us, which invites discussion. I will now ask who wishes to take the floor.
J. d'Ormesson : Dans la thèse de Michel Foucault, la seule chose que je n'avais pas bien comprise et sur laquelle tout le monde, même la grande presse, avais mis l'accent, c'était la fin de l'homme. Cette fois, Michel Foucault s'est attaqué au maillon le plus faible de la chaîne : il a attaqué, non plus l'homme, mais l'auteur. Et je comprends bien ce qui a pu le mener, dans les événements culturels depuis cinquante ans, à ces considérations : « La poésie doit être faite par tous, « ça parle, etc. Je me posais un certain nombre de questions : je me disais que, tout de même, il y a des auteurs en philosophie et en littérature. On pourrait donner beaucoup d'exemples, me semblait-il, en littérature et en philosophie, d'auteurs qui sont des points de convergence. Les prises de position politique sont aussi le fait d'un auteur et on peut les rapprocher de sa philosophie.
J. d’Ormesson: In Michel Foucault’s thesis, the sole point I had not fully grasped—and on which everyone, even the mainstream press, had focused—was the “end of man.” This time, Michel Foucault has attacked the weakest link in the chain: he has targeted not man, but the author. I understand well what might have led him, through cultural developments over the past fifty years, to such considerations: “Poetry must be made by all,” “it’s language that speaks,” etc. I found myself posing several questions: it seemed to me that, after all, authors do exist in philosophy and literature. One could cite many examples, I thought, in literature and philosophy of authors who serve as points of convergence. Political stances, too, are the work of an author and can be linked to their philosophy.
Eh bien, j'ai été complètement rassuré, parce que j'ai l'impression qu'en une espèce de prestidigitation, extrêmement brillante, ce que Michel Foucault a pris à l'auteur, c'est-à-dire son oeuvre, il le lui a rendu avec intérêt, sous le nom d'instaurateur de discursivité, puisque non seulement il lui redonne son oeuvre, mais encore celle des autres.
Well, I was completely reassured, because I feel that through a kind of extremely brilliant sleight of hand, what Michel Foucault took from the author — namely his work — he has returned to him with interest under the name of inaugurator of discursivity, since not only does he give back his own work but also that of others.
L. Goldmann : Parmi les théoriciens marquants d'une école qui occupe une place importante dans la pensée contemporaine et se caractérise par la négation de l'homme en général et, à partir de là, du sujet sous tous ses aspects, et aussi de l'auteur, Michel Foucault, qui n'a pas explicitement formulé cette dernière négation mais l'a suggérée tout au long de son exposé en terminant sur la perspective de la suppression de l'auteur, est certainement l'une des figures les plus intéressantes et les plus difficiles à combattre et à critiquer.
L. Goldmann: Among the prominent theorists of a school that holds an important place in contemporary thought — characterized by the negation of "man" in general and, from there, of the subject in all its aspects, including the author — Michel Foucault, who has not explicitly formulated this last negation but has suggested it throughout his presentation by concluding with the prospect of abolishing the author, is certainly one of the most interesting and challenging figures to oppose and critique.
Car, à une position philosophique fondamentalement antiscientifique, Michel Foucault allie un remarquable travail d 'historien, et il me paraît hautement probable que, grâce à un certain nombre d'analyses, son oeuvre marquera une étape importante dans le développement de l'histoire scientifique de la science et même de la réalité sociale.
For to a fundamentally antiscientific philosophical position, Michel Foucault allies remarkable work as a historian, and it seems highly probable to me that, through a number of analyses, his work will mark an important stage in the development of the scientific history of science and even of social reality.
C'est donc sur le plan de sa pensée proprement philosophique, et non pas sur celui de ses analyses concrètes, que je veux aujourd'hui placer mon intervention.
I therefore wish to situate my intervention today on the level of his specifically philosophical thought, rather than his concrete analyses.
Permettez-moi cependant, avant d'aborder les trois parties de l'exposé de Michel Foucault, de me référer à l'intervention qui vient d'avoir lieu pour dire que je suis absolument d'accord avec l'intervenant sur le fait que Michel Foucault n'est pas l'auteur, et certainement pas l'instaurateur de ce qu'il vient de nous dire. Car la négation du sujet est aujourd'hui l'idée centrale de tout un groupe de penseurs, ou plus exactement de tout un courant philosophique. Et si, à l'intérieur de ce courant, Foucault occupe une place particulièrement originale et brillante, il faut néanmoins l'intégrer à ce qu'on pourrait appeler l'école française du structuralisme non génétique et qui comprend notamment les noms de Lévi-Strauss, Roland Barthes, Althusser, Derrida, etc.
Allow me, however, before addressing the three parts of Michel Foucault's presentation, to refer to the preceding intervention by stating that I absolutely agree with the speaker that Michel Foucault is not the author — and certainly not the inaugurator — of what he has just told us. For the negation of the subject is today the central idea of an entire group of thinkers, or more precisely, of an entire philosophical current. And while within this current, Foucault occupies a particularly original and brilliant position, he must nevertheless be situated within what one might call the French school of non-genetic structuralism, which notably includes the names of Lévi-Strauss, Roland Barthes, Althusser, Derrida, etc.
Au problème particulièrement important soulevé par Michel Foucault : « Qui parle ?, je pense qu'il faut en adjoindre un second : « Qu'est-ce qu'il dit ? »
To the particularly significant problem raised by Michel Foucault — "Who speaks?" — I believe we must add a second: "What does it say?"
« Qui parle ? » À la lumière des sciences humaines contemporaines, l'idée de l'individu en tant qu'auteur dernier d'un texte, et notamment d'un texte important et significatif, apparaît de moins en moins soutenable. Depuis un certain nombre d'années, toute une série d'analyses concrètes ont en effet montré que, sans nier ni le sujet ni l'homme, on est obligé de remplacer le sujet individuel par un sujet collectif ou transindividuel. Dans mes propres travaux, j'ai été amené à montrer que Racine n'est pas le seul, unique et véritable auteur des tragédies raciniennes, mais que celles-ci sont nées à l'intérieur du développement d'un ensemble structuré de catégories mentales qui était oeuvre collective, ce qui m'a amené à trouver comme « auteur » de ces tragédies, en dernière instance, la noblesse de robe, le groupe jansénite et, à l'intérieur de celui-ci, Racine en tant qu'individu particulièrement important *.
"Who speaks?" In light of contemporary human sciences, the idea of the individual as the ultimate author of a text, particularly an important and meaningful one, appears increasingly untenable. For a number of years now, a series of concrete analyses have indeed shown that, without denying either the subject or "man," one is compelled to replace the individual subject with a collective or transindividual subject. In my own work, I have sought to demonstrate that Racine is not the sole, unique, and true author of the Racinian tragedies, but that these emerged from the development of a structured ensemble of mental categories that was a collective creation. This led me to identify as the "author" of these tragedies, in the final instance, the noblesse de robe (judicial aristocracy), the Jansenist group, and within that group, Racine as a particularly significant individual*.
* Goldmann (L.), Le Dieu caché. Étude sur la vision tragique dans les « Pensées » d, Pascal et dans le théâtre de Racine, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées, 1955.
* Goldmann (L.), The Hidden God: A Study of Tragic Vision in the "Pensées" of Pascal and the Theater of Racine, Paris, Gallimard, coll. "Bibliothèque des idées," 1955.
Lorqu'on pose le problème « Qui parle ?, il y a aujourd'hui dans les sciences humaines au moins deux réponses, qui, tout en s'opposant rigoureusement l'une à l'autre, refusent chacune l'idée traditionnellement admise du sujet individuel. La première, que j'appellerai structuralisme non génétique, nie le sujet qu'elle remplace par les structures (linguistiques, mentales, sociales, etc.) et ne laisse aux hommes et à leur comportement que la place d'un rôle, d'une fonction à l'intérieur de ces structures qui constituent le point, final de la recherche ou de l'explication.
When one raises the question "Who speaks?", there are today in the human sciences at least two answers which, while rigorously opposing one another, both reject the traditionally accepted idea of the individual subject. The first, which I shall call non-genetic structuralism, denies the subject by replacing it with structures (linguistic, mental, social, etc.), leaving to human beings and their behavior only the status of a role or function within these structures that constitute the endpoint of research or explanation.
À l'opposé, le structuralisme génétique refuse lui aussi, dans la dimension historique et dans la dimension culturelle qui en fait partie, le sujet individuel; il ne supprime cependant pas pour autant l'idée de sujet, mais remplace le sujet individuel par le sujet transindividuel. Quant aux structures, loin d'apparaître comme des réalités autonomes et plus ou moins ultimes, elles ne sont dans cette perspective qu'une propriété universelle de toute praxis et de toute réalité humaines. Il n'y a pas de fait humain qui ne soit structuré, ni de structure qui ne soit significative, c'est-à-dire qui, en tant que qualité du psychisme et du comportement d'un sujet, ne remplisse une fonction. Bref, trois thèses centrales dans cette position : il y a un sujet; dans la dimension historique et culturelle, ce sujet est toujours transindividuel; toute activité psychique et tout comportement du sujet sont toujours structurés et significatifs, c'est-à-dire fonctionnels.
In contrast, genetic structuralism also rejects the individual subject within the historical and cultural dimensions that form part of it; yet it does not thereby eliminate the idea of the subject but replaces the individual subject with the transindividual subject. As for structures, far from appearing as autonomous and more or less ultimate realities, they are in this perspective merely a universal property of all praxis and all human reality. There is no human fact that is unstructured, nor any structure that is not meaningful — that is to say, which, as a quality of the psyche and behavior of a subject, does not fulfill a function. In short, three central theses in this position: there is a subject; within the historical and cultural dimension, this subject is always transindividual; all psychic activity and all behavior of the subject are always structured and meaningful, that is to say, functional.
J'ajouterai que j'ai, moi aussi, rencontré une difficulté soulevée par Michel Foucault : celle de la définition de l'oeuvre. Il est en effet difficile, voire impossible, de définir celle-ci par rapport à un sujet individuel. Comme l'a dit Foucault, s'il s'agit de Nietzsche ou de Kant, de Racine ou de Pascal, où s'arrête le concept d'oeuvre ? Faut-il l'arrêter aux textes publiés ? Faut-il inclure tous les papiers non publiés jusqu'aux notes de blanchisserie ?
I would add that I, too, encountered a difficulty raised by Michel Foucault: that of defining the work. For it is indeed difficult, even impossible, to define the work in relation to an individual subject. As Foucault noted, whether dealing with Nietzsche or Kant, Racine or Pascal, where does the concept of the work end? Should it be limited to published texts? Should it include all unpublished papers down to laundry lists?
Si l'on pose le problème dans la perspective du structuralisme génétique, on obtient une réponse qui vaut non seulement pour les oeuvres culturelles mais aussi pour tout fait humain et historique. Qu'est-ce que la Révolution française ? Quels sont les stades fondamentaux de l'histoire des sociétés et des cultures capitalistes occidentales ? La réponse soulève des difficultés analogues. Revenons cependant à l'oeuvre : ses limites, comme celles de tout fait humain, se définissent par le fait qu'elle constitue une structure significative fondée sur l'existence d'une structure mentale cohérente élaborée par un sujet collectif. À partir de là, il peut arriver qu'on soit obligé d'éliminer, pour délimiter cette structure, certains textes publiés ou d'intégrer, au contraire, certains textes inédits; enfin, il va de soi qu'on peut facilement justifier l'exclusion de la note de blanchisserie. J'ajouterai que, dans cette perspective, la mise en relation de la structure cohérente avec sa fonctionnalité par rapport à un sujet transindividuel ou - pour employer un langage moins abstrait - la mise en relation de l'interprétation avec l'explication, prend une importance particulière.
If one approaches the problem from the perspective of genetic structuralism, an answer emerges that applies not only to cultural works but to all human and historical facts. What is the French Revolution? What are the fundamental stages in the history of Western capitalist societies and cultures? Analogous difficulties arise in answering these. Returning to the work: its boundaries, like those of any human fact, are defined by the fact that it constitutes a meaningful structure based on the existence of a coherent mental structure elaborated by a collective subject. From this standpoint, it may become necessary to exclude certain published texts to delimit this structure or, conversely, to integrate certain unpublished ones; moreover, the exclusion of laundry lists can easily be justified. I would add that, in this perspective, the correlation of the coherent structure with its functionality relative to a transindividual subject — or, to use less abstract language, the linking of interpretation with explanation — takes on particular importance.
Un seul exemple : au cours de mes recherches, je me suis heurté au problème de savoir dans quelle mesure Les Provinciales et les Pensées de Pascal peuvent être considérées comme une oeuvre * et, après une analyse attentive, je suis arrivé à la conclusion que ce n'est pas le cas et qu'il s'agit de deux oeuvres qui ont deux auteurs différents. D'une part, Pascal avec le groupe Arnauld-Nicole et les jansénistes modérés pour Les Provinciales; d'autre part, Pascal avec le groupe des jansénistes extrémistes pour les Pensées. Deux auteurs différents, qui ont un secteur partiel commun : l'individu Pascal et peut-être quelques autres jansénistes qui ont suivi la même évolution.
A single example: during my research, I grappled with the problem of determining to what extent Pascal's Provincial Letters and Pensées could be considered a single work*. After careful analysis, I concluded that this is not the case and that they are two distinct works with two different authors. On one hand, Pascal alongside the Arnauld-Nicole group and moderate Jansenists for the Provincial Letters; on the other, Pascal alongside the group of extremist Jansenists for the Pensées. Two different authors sharing a partial common sector: the individual Pascal and perhaps a few other Jansenists who followed the same evolution.
Un autre problème soulevé par Michel Foucault dans son exposé est celui de l'écriture. Je crois qu'il vaut mieux mettre un nom sur cette discussion, car je présume que nous avons tous pensé à Derrida et à son système. Nous savons que Derrida essaie - gageure qui me semble paradoxale - d'élaborer une philosophie de l'écriture tout en niant le sujet. C'est d'autant plus curieux que son concept d'écriture est, par ailleurs, très proche du concept dialectique de praxis. Un exemple entre autres : je ne saurais qu'être d'accord avec lui lorsqu'il nous dit que l'écriture laisse des traces qui finissent par s'effacer; c'est la propriété de toute praxis, qu'il s'agisse de la construction d'un temple qui disparaît au bout de plusieurs siècles ou plusieurs millénaires, de l'ouverture d'une route, de la modification de son trajet ou, plus prosaïquement, de la fabrication d'une paire de saucisses qui est mangée par la suite. Mais je pense, comme Foucault, qu'il faut demander : « Qui crée les traces ? Qui écrit ? »
Another problem raised by Michel Foucault in his presentation concerns the notion of writing. I believe it would be appropriate to name this discussion explicitly, as I presume we have all thought of Derrida and his system. We know that Derrida attempts—a paradoxical endeavor, in my view—to elaborate a philosophy of writing while denying the subject. This is all the more curious given that his concept of writing is otherwise quite close to the dialectical concept of praxis. One example among many: I could only agree with him when he states that writing leaves traces that eventually fade; this is the property of all praxis, whether it involves constructing a temple that disappears after centuries or millennia, opening a road whose path is later altered, or more prosaically, making a pair of sausages that are subsequently eaten. But I maintain, like Foucault, that we must ask: "Who creates these traces? Who writes?"
Comme je n'ai aucune remarque à faire sur la deuxième partie de l'exposé, avec laquelle je suis dans l'ensemble d'accord, je passe à la troisième.
As I have no remarks to make about the second part of the presentation, with which I largely agree, I will proceed to the third.
* Pascal (B.), Les Provinciales (publiées d'abord séparément sous forme de plaquettes en 1655, elles sont éditées sous le titre Les Provinciales, ou Les Lettres écrites par Louis de Montalte à un Provincial de ses amis et aux RR.PP. Jésuites, sur le sujet de la morale et de la politique de ces Pères, Cologne, Pierre de La Vallée, 1657), in Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade, 1960, pp. 657-904; Les Pensées (publication posthume sous le titre Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets. Qui ont été trouvées après sa mort parmi ses papiers, Paris, Guillaume Desprez, 1670), ibid., pp. 1079-1358.
* Pascal (B.), Les Provinciales (first published separately as pamphlets in 1655, later edited under the title Les Provinciales, ou Les Lettres écrites par Louis de Montalte à un Provincial de ses amis et aux RR.PP. Jésuites, sur le sujet de la morale et de la politique de ces Pères, Cologne, Pierre de La Vallée, 1657), in Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. "Bibliothèque de la Pléiade," 1960, pp. 657-904; Les Pensées (posthumously published as Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets. Qui ont été trouvées après sa mort parmi ses papiers, Paris, Guillaume Desprez, 1670), ibid., pp. 1079-1358.
Il me semble que, là aussi, la plupart des problèmes soulevés trouvent leur réponse dans la perspective du sujet transindividuel. Je ne m'arrêterai qu'à un seul : Foucault a fait une distinction justifiée entre ce qu'il appelle les « instaurateurs » d'une nouvelle méthodologie scientifique et les créateurs. Le problème est réel, mais, au lieu de lui laisser le caractère relativement complexe et obscur qu'il a pris dans son exposé, ne peut-on pas trouver le fondement épistémologique et sociologique de cette opposition dans la distinction, courante dans la pensée dialectique moderne et notamment dans l'école lukacsienne, entre les sciences de la nature, relativement autonomes en tant que structures scientifiques, et les sciences humaines, qui ne sauraient être positives sans être philosophiques ? Ce n'est certainement pas un hasard si Foucault a opposé Marx, Freud et, dans une certaine mesure, Durkheim à Galilée et aux créateurs de la physique mécaniste. Les sciences de l'homme - explicitement pour Marx et Freud, implicitement pour Durkheim - supposent l'union étroite entre les constatations et les valorisations, la connaissance et la prise de position, la théorie et la praxis, sans pour cela bien entendu abandonner en rien la rigueur théorique. Avec Foucault, je pense aussi que très souvent, et notamment aujourd'hui, la réflexion sur Marx, Freud et même Durkheim se présente sous la forme d'un retour aux sources, car il s'agit d'un retour à une pensée philosophique, contre les tendances positivistes qui veulent faire des sciences de l'homme sur le modèle des sciences de la nature. Encore faudrait-il distinguer ce qui est retour authentique de ce qui, sous la forme d'un prétendu retour aux sources, est en réalité une tentative d'assimiler Marx et Freud au positivisme et au structuralisme non génétique contemporain qui leur sont totalement étrangers.
It seems to me that here, too, most of the issues raised find their resolution within the framework of the transindividual subject. I will focus on only one point: Foucault rightly distinguishes between what he terms the "inaugurators" of new scientific methodologies and "creators." The problem is real, but instead of leaving it with the relative complexity and obscurity it acquired in his presentation, could we not ground this opposition epistemologically and sociologically in the distinction—common in modern dialectical thought, particularly within the Lukácsian school—between the natural sciences (relatively autonomous as scientific structures) and the human sciences (which cannot be positivist without remaining philosophical)? It is surely no accident that Foucault contrasted Marx, Freud, and to some extent Durkheim with Galileo and the founders of mechanistic physics. The human sciences—explicitly for Marx and Freud, implicitly for Durkheim—presuppose an intimate union between observation and valuation, knowledge and commitment, theory and praxis, without thereby sacrificing theoretical rigor. With Foucault, I also observe that reflection on Marx, Freud, and even Durkheim often takes the form of a return to sources, particularly today, as this return engages a philosophical resistance against positivist tendencies seeking to model the human sciences on the natural sciences. Yet we must distinguish between authentic returns and those that, under the guise of recovering origins, actually attempt to assimilate Marx and Freud into positivism and contemporary non-genetic structuralism—frameworks entirely foreign to their thought.
C'est dans cette perspective que je voudrais terminer mon intervention en mentionnant la phrase devenue célèbre, écrite au mois de mai par un étudiant sur le tableau noir d'une salle de la Sorbonne, et qui me paraît exprimer l'essentiel de la critique à la fois philosophique et scientifique du structuralisme non génétique : « Les structures ne descendent pas dans la rue, c'est-à-dire : ce ne sont jamais les structures qui font l'histoire, mais les hommes, bien que l'action de ces derniers ait toujours un caractère structuré et significatif.
It is within this framework that I wish to conclude my remarks by invoking the now-famous phrase written in May by a student on a blackboard in a Sorbonne lecture hall—a phrase that seems to me to encapsulate the essence of both philosophical and scientific critique against non-genetic structuralism: "Structures do not take to the streets." That is to say: structures never make history; men do, though their actions are always structured and meaningful.
M. Foucault,' Je vais essayer de répondre. La première chose que je dirai, c'est que je n'ai jamais, pour ma part, employé le mot de structure. Cherchez-le dans Les Mots et les Choses, vous ne le trouverez pas. Alors, j'aimerais bien que toutes les facilités sur le structuralisme me soient épargnées, ou qu'on prenne la peine de les justifier. De plus : je n'ai pas dit que l'auteur n'existait pas; je ne l'ai pas dit et je suis étonné que mon discours ait pu prêter à un pareil contresens. Reprenons un peu tout cela.
M. Foucault: I will attempt to respond. First, I must clarify that I have never myself used the word "structure." Search for it in The Order of Things, and you will not find it. Thus, I would appreciate either being spared facile associations with structuralism or having such claims rigorously justified. Moreover, I did not say that the author does not exist—I did not say this, and I am astonished that my remarks could be so misconstrued. Let us revisit this.
J'ai parlé d'une certaine thématique que l'on peut repérer dans les oeuvres comme dans la critique, qui est, si vous voulez : l'auteur doit s'effacer ou être effacé au profit des formes propres aux discours. Cela étant entendu, la question que je me suis posée était celle-ci : qu'est-ce que cette règle de la disparition de l'écrivain ou de l'auteur permet de découvrir ? Elle permet de découvrir le jeu de la fonction-auteur. Et ce que j'ai essayé d'analyser, c'est précisément la manière dont s'exerçait la fonction-auteur, dans ce qu'on peut appeler la culture européenne depuis le XVIIe siècle. Certes, je l'ai fait très grossièrement, et d'une façon dont je veux bien qu'elle soit trop abstraite parce qu'il s'agissait d'une mise en place d'ensemble. Définir de quelle manière s'exerce cette fonction, dans quelles conditions, dans quel champ, etc., cela ne revient pas, vous en conviendrez, à dire que l'auteur n'existe pas.
I spoke of a certain thematic identifiable in both works and criticism—namely, that the author must recede or be erased in favor of the discursive forms themselves. This established, the question I posed was: What does this rule of the writer's or author's disappearance allow us to uncover? It reveals the play of the author-function. What I sought to analyze was precisely how this author-function operates within what might be termed European culture since the 17th century. Admittedly, I treated this roughly and abstractly, as it required an overarching framework. To define how this function operates, under what conditions, in which domains, etc.—this is not, you will agree, equivalent to declaring the author nonexistent.
Même chose pour cette négation de l'homme dont M. Goldmann a parlé : la mort de l'homme, c'est un thème qui permet de mettre au jour la manière dont le concept d'homme a fonctionné dans le savoir. Et si on dépassait la lecture, évidemment austère, des toutes premières ou des toutes dernières pages de ce que j'écris, on s'apercevrait que cette affirmation renvoie à l'analyse d'un fonctionnement. Il ne s'agit pas d'affirmer que l'homme est mort, il s'agit, à partir du thème - qui n'est pas de moi et qui n'a pas cessé d'être répété depuis la fin du XIXe siècle - que l'homme est mort (ou qu'il va disparaître, ou qu'il sera remplacé par le surhomme), de voir de quelle manière, selon quelles règles s'est formé et a fonctionné le concept d'homme. J'ai fait la même chose pour la notion d'auteur. Retenons donc nos larmes.
The same applies to the "death of man" mentioned by Mr. Goldmann: this theme enables us to expose how the concept of "man" has functioned within systems of knowledge. If one moves beyond the austere reading of only the opening or closing pages of my writings, one would see that this assertion refers to an analysis of a functional process. It is not a matter of proclaiming that "man is dead," but rather of examining—through the lens of a theme not of my invention but endlessly reiterated since the late 19th century (that man is dead, disappearing, or to be replaced by the overman)—how the concept of "man" was formed and operated. I have done the same for the notion of the author. Let us, then, withhold our tears.
Autre remarque. Il a été dit que je prenais le point de vue de la non-scientificité. Certes, je ne prétends pas avoir fait ici oeuvre scientifique, mais j'aimerais connaître de quelle instance me vient ce reproche.
Another point: it has been suggested that I adopt the perspective of non-scientificity. While I make no claim to scientific rigor here, I would ask by what authority this reproach is levied.
M. de Gandillac : Je me suis demandé en vous écoutant selon quel critère précis vous distinguiez les « instaurateurs de discursivité, non seulement des « prophètes » de caractère plus religieux, mais aussi des promoteurs de « scientificité » auxquels il n'est certainement pas incongru de rattacher Marx et Freud. Et, si l'on admet une catégorie originale, située en quelque sorte au-delà de la scientificité et du prophétisme (et relevant pourtant des deux), je m'étonne de n'y voir ni Platon ni surtout Nietzsche, que vous nous présentâtes naguère à Royaumont, si j'ai bonne mémoire, comme ayant exercé sur notre temps une influence du même type que celle de Marx et de Freud.
M. de Gandillac: As I listened to you, I wondered by what precise criterion you distinguish the "inaugurators of discursivity" – not only from more religiously inclined "prophets," but also from promoters of "scientific discipline" to whom it is certainly not incongruous to link Marx and Freud. And if we admit an original category situated somehow beyond both scientific discipline and prophecy (yet pertaining to both), I am surprised to see neither Plato nor especially Nietzsche included – whom you once presented at Royaumont, if I recall correctly, as having exerted on our time an influence comparable to that of Marx and Freud.
M. Foucault : Je vous répondrai - mais à titre d'hypothèse de travail, car, encore une fois, ce que je vous ai indiqué n'était, malheureusement, rien de plus qu'un plan de travail, un repérage de chantier - que la situation transdiscursive dans laquelle se sont trouvés des auteurs comme Platon et Aristote depuis le moment où ils ont écrit jusqu'à la Renaissance doit pouvoir être analysée; la manière dont on les citait, dont on se référait à eux, dont on les interprétait, dont on restaurait l'authenticité de leurs textes, etc., tout cela obéit certainement à un système de fonctionnement. Je crois qu'avec Marx et avec Freud on a affaire à des auteurs dont la position transdiscursive n'est pas superposable à la position transdiscursive d'auteurs comme Platon ou Aristote. Et il faudrait décrire ce qu'est cette transdiscursivité moderne, par opposition à la transdiscursivité ancienne.
M. Foucault: I will respond – though tentatively, as what I have outlined here was unfortunately nothing more than a work plan, a survey of the terrain – that the transdiscursive position occupied by authors like Plato and Aristotle from their writing until the Renaissance can indeed be analyzed. The manner in which they were cited, referenced, interpreted, and their texts authenticated undoubtedly obeyed a systematic functioning. I believe that with Marx and Freud, we are dealing with authors whose transdiscursive position is not superimposable upon that of ancient transdiscursive authors like Plato or Aristotle. We must describe what constitutes this modern transdiscursivity in contrast to ancient transdiscursivity.
L, Goldmann : Une seule question : lorsque vous admettez l'existence de l'homme ou du sujet, les réduisez-vous, oui ou non, au statut de fonction ?
L. Goldmann: One question: When you acknowledge the existence of man or the subject, do you reduce them, yes or no, to the status of a function?
M. Foucault : Je n'ai pas dit que je les réduisais à une fonction, j'analysais la fonction à l'intérieur de laquelle quelque chose comme un auteur pouvait exister. Je n'ai pas fait ici l'analyse du sujet, j'ai fait l'analyse de l'auteur. Si j'avais fait une conférence sur le sujet, il est probable que j'aurais analysé de la même façon la fonction-sujet, c'est-à-dire fait l'analyse des conditions dans lesquelles il est possible qu'un individu remplisse la fonction du sujet. Encore faudrait-il préciser dans quel champ le sujet est sujet, et de quoi (du discours, du désir, du processus économique, etc.). Il n'y a pas de sujet absolu.
M. Foucault: I did not say that I was reducing them to a function; I analyzed the function within which something like an author could exist. I have not undertaken an analysis of the subject here, but rather of the author. Had I delivered a lecture on the subject, I would likely have analyzed the subject-function in the same way – that is, examined the conditions enabling an individual to fulfill the role of the subject. We would still need to specify in which field the subject operates as subject, and of what (discourse, desire, economic processes, etc.). There is no absolute subject.
J. Ullmo : J'ai été profondément intéressé par votre exposé, parce qu'il a réanimé un problème qui est très important dans la recherche scientifique actuellement. La recherche scientifique et en particulier la recherche mathématique sont des cas limites dans lesquels un certain nombre des concepts que vous avez dégagés apparaissent de façon très nette. C'est en effet devenu un problème assez angoissant dans les vocations scientifiques qui se dessinent vers la vingtième année, de se trouver en face du problème que vous avez posé initialement : « Qu'importe qui parle ? » Autrefois, une vocation scientifique c'était la volonté de parler soi - même, d'apporter une réponse aux problèmes fondamentaux de la nature ou de la pensée mathématique; et cela justifiait des vocations, justifiait, on peut le dire, des vies d'abnégation et de sacrifice. De nos jours, ce problème est beaucoup plus délicat, parce que la science apparaît beaucoup plus anonyme; et, en effet, « qu'importe qui parle, ce qui n'a pas été trouvé par x en juin 1969, sera trouvé par yen octobre 1969. Alors, sacrifier sa vie à cette anticipation légère et qui reste anonyme, c'est vraiment un problème extraordinairement grave pour celui qui a la vocation et pour celui qui doit l'aider. Et je crois que ces exemples de vocations scientifiques vont éclairer un peu votre réponse dans le sens, d'ailleurs, que vous avez indiqué. Je vais prendre l'exemple de Bourbaki *; je pourrais prendre l'exemple de Keynes, mais Bourbaki constitue un exemple limite : il s'agit d'un individu multiple; le nom de l'auteur semble s'évanouir vraiment au profit d'une collectivité, et d'une collectivité renouvelable, car ce ne sont pas toujours les mêmes qui sont Bourbaki. Or pourtant, il existe un auteur Bourbaki, et cet auteur Bourbaki se manifeste par les discussions extraordinairement violentes, et même je dirai pathétiques, entre les participants de Bourbaki : avant de publier un de leurs fascicules - ces fascicules qui paraissent si objectifs, si dépourvus de passion, algèbre linéaire ou théorie des ensembles, en fait il y a des nuits entières de discussion et de bagarre pour se mettre d'accord sur une pensée fondamentale, sur une intériorisation. Et c'est là le seul point sur lequel j'aurais trouvé un désaccord assez profond avec vous, parce que, au début, vous avez éliminé l'intériorité. Je crois qu'il n'y a auteur que lorsqu'il y a intériorité. Et cet exemple de Bourbaki, qui n'est pas du tout un auteur au sens banal, le démontre d'une façon absolue. Et cela étant dit, je crois que je rétablis un sujet pensant, qui est peut-être de nature originale, mais qui est assez clair pour ceux qui ont l'habitude de la réflexion scientifique. D'ailleurs, un très intéressant article de Critique de Michel Serres, « La tradition de l'idée, mettait cela en évidence. Dans les mathématiques, ce n'est pas l'axiomatique qui compte, ce n'est pas la combinatoire, ce n'est pas ce que vous appelleriez la nappe discursive, ce qui compte, c'est la pensée interne, c'est l'aperception d'un sujet qui est capable de sentir, d'intégrer, de posséder cette pensée interne. Et si j'avais le temps, l'exemple de Keynes serait encore beaucoup plus frappant au point de vue économique.
J. Ullmo: I was deeply engaged by your presentation, as it revitalized a crucial problem in contemporary scientific research. Scientific inquiry, particularly in mathematics, presents a limiting case where several of the concepts you outlined emerge with striking clarity. It has become an anguishing dilemma for scientific vocations emerging around age twenty to confront the problem you initially posed: "What does it matter who is speaking?" Formerly, a scientific vocation meant the will to speak for oneself, to address fundamental problems of nature or mathematical thought – a purpose that justified vocations and lives of self-denial. Today, this issue is more delicate, as science appears increasingly anonymous. Indeed, "what does it matter who speaks?" What x failed to discover in June 1969, y will find in October 1969. To sacrifice one's life to this ephemeral, anonymous anticipation becomes an extraordinarily grave problem for both the aspirant and their mentors. I believe examples from scientific vocations will illuminate your response in the direction you suggested. Consider Bourbaki* – an extreme case where the author's name dissolves into a collective, renewable entity (as membership changes). Yet Bourbaki exists as an author, manifested through the extraordinarily violent, even pathic debates among its participants. Before publishing each volume – those seemingly dispassionate treatises on linear algebra or set theory – they endure nights of argument and struggle to unify a fundamental thought, an interiorization. Here I find profound disagreement with your initial exclusion of interiority. I maintain that authorship requires interiority. Bourbaki, though no conventional author, demonstrates this absolutely. Thus, I restore a thinking subject – perhaps of original nature, yet clear to those versed in scientific reflection. Michel Serres' insightful Critique article "The Tradition of the Idea" highlighted this: in mathematics, what matters is not axiomatics, combinatorics, or what you term the discursive formation, but the internal thought – the subject's capacity to apprehend and integrate this inner vision. Had I time, Keynes would provide an even more striking economic example.
* Nicolas Bourbaki : pseudonyme collectif pris par un groupe de mathématiciens français contemporains qui ont entrepris la refonte des mathématiques sur des bases axiomatiques rigoureuses (Henri Cartan, Claude Chevalley, Jean Dieudonné, Charles Ehresmann, André Weil, etc.).
* Nicolas Bourbaki: Collective pseudonym adopted by a group of contemporary French mathematicians undertaking the axiomatic reconstruction of mathematics (Henri Cartan, Claude Chevalley, Jean Dieudonné, Charles Ehresmann, André Weil, etc.).
Je vais simplement conclure : je pense que vos concepts, vos instruments de pensée sont excellents. Vous avez répondu, dans la quatrième partie, aux questions que je m'étais posées dans les trois premières. Où se trouve ce qui spécifie un auteur ? Eh bien, ce qui spécifie un auteur, c'est justement la capacité de remanier, de réorienter ce champ épistémologique ou cette nappe discursive, qui sont de vos formules. En effet, il n'y a auteur que quand on sort de l'anonymat, parce qu'on réoriente les champs épistémologiques, parce qu'on crée un nouveau champ discursif qui modifie, qui transforme radicalement le précédent. Le cas le plus frappant, c'est celui d'Einstein : c'est un exemple absolument saisissant sous ce rapport. Je suis heureux de voir M. Bouligand qui m'approuve, nous sommes entièrement d'accord là dessus. Par conséquent, avec ces deux critères : nécessité d'intérioriser une axiomatique, et critère de l'auteur en tant que remaniant le champ épistémologique, je crois qu'on restitue un sujet assez puissant, si j'ose dire. Ce qui, d'ailleurs, je crois, n'est pas absent de votre pensée.
I will simply conclude: I believe your concepts and analytical tools are excellent. In the fourth part of your presentation, you answered the questions I had raised in the first three sections. Where does what specifies an author reside? Precisely in the capacity to reorganize and reorient the epistemological field or discursive formation — to use your own formulations. Indeed, an author only emerges from anonymity when they reorient epistemological fields, creating a new discursive formation that radically transforms prior ones. The most striking example is Einstein — an absolutely compelling case in this regard. I am pleased to see Mr. Bouligand nodding in approval; we are entirely aligned here. Thus, with these two criteria — the necessity to internalize an axiomatic system and the author as reconfigurer of the epistemological field — I believe we restore a rather potent subject, if I may say so. This, I might add, does not seem absent from your own thinking.
J. Lacan : J'ai reçu très tard l'invitation. En la lisant, j'ai noté, dans le dernier paragraphe, le « retour à ». On retourne peut-être à beaucoup de choses, mais, enfin, le retour à Freud c'est quelque chose que j'ai pris comme une espèce de drapeau, dans un certain champ, et là je ne peux que vous remercier, vous avez répondu tout à fait à mon attente. En évoquant spécialement, à propos de Freud, ce que signifie le « retour, tout ce que vous avez dit m'apparaît, au moins au regard de ce en quoi j'ai pu y contribuer, parfaitement pertinent.
J. Lacan: I received the invitation quite late. Upon reading it, I noted in the final paragraph the phrase "return to..." One might return to many things, but the "return to Freud" is something I have brandished like a banner within a certain domain. Here, I can only thank you — you have fully met my expectations. By specifically invoking what the "return" signifies in relation to Freud, everything you have said strikes me as perfectly pertinent, at least regarding my own contributions to this matter.
Deuxièmement, je voudrais faire remarquer que, structuralisme ou pas, il me semble qu'il n'est nulle part question, dans le champ vaguement déterminé par cette étiquette, de la négation du sujet. Il s'agit de la dépendance du sujet, ce qui est extrêmement différent; et tout particulièrement, au niveau du retour à Freud, de la dépendance du sujet par rapport à quelque chose de vraiment élémentaire, et que nous avons tenté d'isoler sous le terme de « signifiant ».
Second, I would like to observe that, structuralism or not, nowhere in the vaguely demarcated field labeled as such do we find a negation of the subject. What is at stake is the subject's dependence — a radically distinct matter — particularly at the level of the return to Freud, where this dependence concerns something quite elementary, which we have attempted to isolate under the term "the signifier."
Troisièmement - je limiterai à cela mon intervention -, je ne considère pas qu'il soit d'aucune façon légitime d'avoir écrit que les structures ne descendent pas dans la rue, parce que, s'il y a quelque chose que démontrent les événements de mai, c'est précisément la descente dans la rue des structures. Le fait qu'on l'écrive à la place même où s'est opérée cette descente dans la rue ne prouve rien d'autre que, simplement, ce qui est très souvent, et même le plus souvent, interne à ce qu'on appelle l'acte, c'est qu'il se méconnaît; lui-même.
Third — I will limit myself to these points — I do not consider it legitimate in any way to claim that "structures do not take to the streets." For if the events of May [1968] demonstrate anything, it is precisely the descent of structures into the streets. The fact that this is written in the very place where such a descent occurred proves nothing except that what is most often internal to what we call an "act" is its self-misrecognition.
J. Wahl : Il nous reste à remercier Michel Foucault d'être venu, d'avoir parlé, d'avoir d'abord écrit sa conférence, d'avoir répondu aux questions qui ont été posées, et qui, d'ailleurs, ont toutes été intéressantes. Je remercie aussi ceux qui sont intervenus et les auditeurs. « Qui écoute, qui parle ? » : nous pourrons répondre « à la maison » à cette question.]
J. Wahl: It remains for us to thank Michel Foucault for joining us, for delivering his lecture, for first writing it and then responding to the questions posed — all of which have been most engaging. I also thank the participants and the audience. "Who listens, who speaks?" We may answer that question "at home."]